Ivan Rioufol dans le Figaro (mes commentaires entre [] mes surlignements en rougge)
L'actuelle crise politique et sociale a une vertu : elle révèle l'anachronisme d'une société abusée par des décennies de mensonges. Ils ont fait croire que le libéralisme était une calamité, l'accès aux diplômes pour tous un progrès, l'immigration du tiers-monde une chance. Ces falsifications s'entrechoquent autour du contrat première embauche, brandi comme un épouvantail par une gauche passéiste cornaquant des jeunes en révolte et cibles, dans leurs défilés, du racisme antiblanc.
C'est une France anticapitaliste et fonctionnarisée qui a manifesté mardi, avec le soutien d'une partie de l'opinion. Il est vrai que seuls 36 % des Français feraient confiance à la libre entreprise, contre 74 % des Chinois, 71 % des Américains, 67 % des Britanniques (Le Figaro, 25-26 mars) : un sondage à rapprocher du fait que le quart des salariés travaille dans le secteur public et que le fonctionnaire, largement représenté au Parlement, reste l'idéal des 15-30 ans.
Cette peur de la concurrence est au coeur de la tension. Le patron est vu comme l'homme des turpitudes, et le Code du travail comme le livre sacré. Les anti-CPE se comportent comme s'ils redoutaient que ce contrat, en créant des emplois, ébranle leur croyance. Mais cette France immobile ne peut plus se contenter d'épousseter la momie du modèle socialiste. Même les anciens pays de l'Est, Biélorussie à part, se sont convertis au marché et au risque.
Depuis le non au référendum sur la Constitution, une perestroïka libère l'esprit critique. Si ces voix discordantes ont encore du mal à se faire entendre, la brutalité des réalités se charge de bousculer les conservatismes et le prêt-à-penser. Aussi l'intransigeance de la gauche, qui ne propose qu'un retour en arrière, peut-elle contribuer à la prise de conscience d'une rupture nécessaire avec un système caricatural, qui fait de la France un cas clinique.
D'autant que ce conflit dévoile aussi, avec ces diplômes sans valeur, la tromperie d'un enseignement ayant renoncé à la sélection. Quant aux agressions de manifestants par des voyous des banlieues, elles rappellent cette remarque d'Andreï Makine, dans son dernier livre (Cette France qu'on oublie d'aimer, Flammarion) : «La France est haïe car les Français l'ont laissée se vider de sa substance, se transformer en simple territoire de peuplement, en un petit bout d'Eurasie mondialisée.»
Le temps des barbares
A dire vrai, la France se laisse voir dans un état inquiétant. L'archevêque de Paris, Mgr André Vingt-Trois, a fait un bon diagnostic, dimanche : «Le blocage des institutions démocratiques, l'intimidation, le vote forcé, les décisions enlevées à l'arraché, la destruction des outils intellectuels, livres et instruments de travail, tout cela a fonctionné en Europe au XXe siècle, en Allemagne et en Russie. Notre démocratie devrait avoir honte de voir resurgir en son sein les fantômes du totalitarisme.» [une certaine gauche encensait ces pratique sous le nom de démocratie populaire, aujourd'hui, on appelle cela "démocratie directe" ou "mouvement citoyen", mais toujours pratiqué par le même type de violents, se donnant la mission de guider le peuple qui ne n'en demande pas tant.]
Il y a de quoi être effrayé par le vandalisme des extrémistes qui ont mis à sac la Sorbonne, l'Ecole des chartes, l'Institut des hautes études en sciences sociales, et qui ont incendié une librairie à Saint-Germain. [Ah non, ça c'est bien, c'est "citoyen", puisque ça vient de la gauche, il faut les comprendre ces pauvres petits traumatisés par l'affreux libéralisme.] Effrayé aussi par les razzias de nazillons venus des cités et par leurs violences, y compris contre des femmes. [Il faut les comprendre ces pauvres petits traumatisés par l'affreux libéralisme, (bis repetita ...)]
L'école, apparemment, ne sait plus faire respecter les hommes, la culture, les livres. Faillite étourdissante.
Voilà à quoi joue l'Education nationale : A Grasse (Alpes-Maritimes), au centre loisirs, éducation, culture des Aspres, un millier d'enfants d'une dizaine d'années sont invités à travailler sur le thème de la revendication (information fournie par SOS-Education). Il leur est demandé d'imaginer des slogans et de confectionner des banderoles, en vue d'une manifestation fictive, prévue le 4 avril. [Le pire, le plus navrant, c'est que ça ne m'étonne même pas]. Ainsi se forme une génération de quémandeurs. Il y avait des 12-14 ans dans les défilés.
Le dressage «citoyen» éveille-t-il au moins les consciences ? Après la mise à mort de Sohane Benziane, 17 ans, brûlée vive en octobre 2002, les indignations ont vite oublié la lapidation de Ghofrane Haddaoui à Marseille, l'agression au couteau contre l'enseignante Karen Moutet-Toutain, Chahrazad Belayni transformée en torche vivante, Jean-Claude Irvoas lynché devant sa famille, la femme handicapée aspergée d'essence dans un bus, les insultes contre le gendarme Raphaël Clin agonisant, le martyre d'Ilan Halimi, etc. Oui, le temps des barbares. [A lire dans Le Monde, l'effrayante absence d'empathie pour leur victime des "appats" d'Ilan Halimi]
Contre-manifestations ?
C'est cette société à l'abandon qu'il faut changer. Or cette préoccupation semble étrangère aux milliers de manifestants, qui font trembler aujourd'hui l'UMP. Les opposants au CPE, fonctionnaires pour une large part, n'ont d'autre ambition que de préserver des mécanismes dont ils sont les bénéficiaires. Aussi la jeunesse en colère est-elle mal inspirée de joindre sa cause à ceux qui la victimisent pour défendre un système en panne. Pour ces raisons, Dominique de Villepin donne un bon exemple de résistance, en s'affranchissant de la tyrannie du consensus. [Le consensus est fusionnel, d'essence totalitaire. Ce qui est démocratique, c'est la discussion, le débat, grand absent des dernières semaines]
Ces prochains jours diront si Jacques Chirac lui permettra d'aller au bout de sa «thatchérisation». [si seulement ça pouvait être vrai] Si la rue devait avoir gain de cause, d'autres Français pourraient bien y descendre à leur tour (certains manifestent déjà chaque dimanche après-midi devant l'Hôtel de Ville, à Paris) pour réclamer les indispensables réformes.
«Ici, chez nous»
Dans Libération, hier : Le café La Mer à Boire (XXe) a vu son exposition de caricatures sur les religions saccagée par des «jeunes». Les «grands frères» ont prévenu les responsables du bistrot : «Vous êtes ici chez nous, vous devez faire ce qu'on veut. On va aller chercher les Frères musulmans de Belleville.» Les loups sont entrés dans Paris. [Phrase sans doute excessive, mais je partage l'intention]
irioufol@lefigaro.fr
vendredi, mars 31, 2006
"Le système français de l'emploi est porteur de précarité"
Cet entretien est assez long et ne ramènera à la raison que ceux qui n'en ont pas quitté le chemin. Les autres, tout à leurs fantasmes, continueront à se délecter d'images morbides de périls extérieurs qui justifient au fond de ne pas se prendre en mains : le patron buveur de sang, la mondialisation dévorant les humains, un premier ministre ne rêvant que d'écraser l'opposition sous sa botte libérale, la précarité purulente s'abattant comme la peste sur le travailleur de bonne volonté.
Elie Cohen, à l'émission C dans l'air, a piqué une grosse colère face à une étudiante de l'UNEF qui geignait pour un salaire étudiant : les études sont la période intellectuellement la plus sitimulante de la vie, voir des étudiants qui criaillent après l'assistanat a de quoi, effectivement, mettre les nerfs en pelote, c'est la "couch potatoes génération".
Mais allons, je me laisse emporter par la colère et je généralise hativement : si l'UNEF est aussi peu représentatif que les autres syndicats français, il n'y apas lieu d'accorder trop d'mportance à ses dires.
*****************************
Jean-Philippe Cotis, chef économiste à l'OCDE
M. Cotis : "Le système français de l'emploi est porteur de précarité"
LE MONDE 30.03.06 13h52 • Mis à jour le 30.03.06 16h53
Quelle est la place de la France dans le monde en matière de chômage ?
La France a un des taux de chômage les plus élevés de l'OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques). Certains pays d'Europe centrale ont des taux supérieurs, mais sont en situation de rattrapage et réorganisent en profondeur leur marché du travail.
L'Espagne et la Grèce ont des niveaux équivalents à celui de la France, mais ils partent de plus haut et voient leur chômage baisser. En Espagne, le taux de chômage a été divisé par deux en dix ans. La France fait même un peu bien moins bien que l'Italie, qui a réformé son marché du travail, ou encore que l'Allemagne, pourtant pénalisée par la réunification et les difficultés rencontrées dans l'est du pays.
En France, le taux de chômage structurel, c'est-à-dire indépendant de la conjoncture, est stable depuis vingt ans, compris entre 9 % et 10 %. Le chômage conjoncturel, dit "keynésien", s'élève à près d'un point aujourd'hui. Une reprise économique dynamique permettrait à la France de faire reculer le chômage, mais une fois la conjoncture restaurée, l'essentiel du chemin resterait à parcourir.
Le niveau de chômage d'un pays est-il lié à sa taille ou à son degré d'ouverture à la mondialisation ?
Non. Les petites économies les plus "touchées" par la mondialisation, les plus ouvertes à la concurrence internationale, au commerce, aux investissements directs étrangers - comme l'Autriche, l'Irlande ou les pays scandinaves - ont des taux de chômage très bas. De très grands pays, comme les Etats-Unis, le Japon ou le Royaume-Uni ont aussi un chômage faible. Les causes du chômage français sont donc à rechercher du côté du fonctionnement du marché du travail.
Alors, quel est le problème français ?
La France est, avec l'Allemagne, la Norvège et les Pays-Bas, le pays de l'OCDE où le nombre d'heures travaillées par salarié est le plus faible et aussi où le taux de non-participation au marché du travail, qui regroupe les chômeurs et les inactifs, est parmi les plus élevés : environ 30 %. Les politiques malthusiennes, telles que les préretraites subventionnées, n'ont pas permis de réduire le chômage. Le problème français n'est pas la surabondance de main-d'oeuvre, mais la difficulté à créer suffisamment d'emplois.
Notamment d'emplois peu qualifiés ?
L'une des défaillances les plus notables en France est la faible création d'emplois en faveur des travailleurs peu qualifiés, dont la proportion est élevée, notamment chez les jeunes. Nos travaux concluent que le coût du travail peu qualifié - c'est-à-dire le cumul du salaire minimum et des charges patronales - peut constituer une barrière insurmontable à l'emploi pour certains.
Parmi les vingt pays de l'OCDE où la comparaison a été faite, la France est celui où le coût du travail peu qualifié reste le plus élevé en proportion du salaire médian. Il a même progressé plus vite que le salaire médian depuis 1998, en dépit des baisses de charges patronales. La France cumule à la fois plus de jeunes travailleurs peu qualifiés qu'un grand nombre de pays industrialisés et un coût du travail pour ce type d'emplois extrêmement élevé.
Des économistes évoquent aussi l'inefficacité du service public de l'emploi.
Deux modèles fonctionnent. Le modèle à l'américaine, où les indemnités de chômage et la protection de l'emploi sont faibles, les politiques de reclassement des chômeurs peu actives mais où les retours à l'emploi sont spontanément rapides. Le modèle nordique, où les indemnités sont généreuses et les politiques de reclassement actives et efficaces. Ces deux modèles sont économiquement acceptables. C'est un choix de société.
La France partage avec l'Europe du Nord un niveau d'indemnisation important mais son service public de l'emploi est loin d'avoir l'efficacité des pays nordiques. Un système où l'on indemnise les chômeurs de façon substantielle ne peut fonctionner qu'accompagné d'incitations adéquates et d'une capacité de reclassement importante. En France, ce service public est lourd et fragmenté, avec la séparation entre l'ANPE gestionnaire et l'Unedic payeur. Dans plus en plus de pays, les deux entités sont fusionnées. Le gestionnaire a ainsi des moyens d'incitation, de motivation mais aussi de sanction financière.
Le patronat dénonce le manque de flexibilité du marché de l'emploi en France.
Le risque, en matière de protection de l'emploi, c'est que le système soit mal calibré. Ce qui peut aggraver le chômage mais surtout créer un marché de l'emploi à deux vitesses avec des conséquences assez délétères en matière de cohésion sociale. Certaines populations comme les jeunes sont mal protégées, tandis que ceux âgés de 35-55 ans le sont très bien. Ce système est porteur de précarité.
Au-delà des clivages politiques, les économistes constatent que le système de protection de l'emploi français fait porter une trop grande responsabilité aux entreprises dans la gestion du licenciement. Tout se passe comme si les entreprises étaient appelées à suppléer le service public pour gérer le reclassement des salariés.
Dans d'autres pays comme le Danemark, c'est le service public de l'emploi qui se charge du reclassement des chômeurs. En France, une entreprise en difficulté qui souhaite licencier pour rester viable est détournée de cet objectif. Elle est confrontée à de longues procédures administratives et doit faire appel à des cabinets de conseil juridique...
Cela crée une incertitude pénalisante quant au coût du licenciement. Celui-ci peut donc être bien supérieur en pratique à ce qu'il devrait être en théorie. D'autant que la France est l'un des pays de l'OCDE où les recours judiciaires en cas de licenciement sont parmi les plus fréquents.
Cette "cogestion" forcée à la française - dans laquelle l'entreprise et le service public s'occupent du reclassement des personnes licenciées - crée beaucoup d'incertitude pour l'entreprise, ce qui la conduit en réponse à altérer de manière considérable la façon dont elle recrute.
Elle détourne alors les contrats de travail, tels que les CDD, qui avaient été conçus pour des besoins spécifiques comme les emplois saisonniers. A la fin des années 1990, 70 % des recrutements se sont faits avec des contrats alternatifs. Cette confusion des responsabilités a largement contribué à développer la précarité.
Si on réduit l'incertitude sur le coût des licenciements des CDI, on incite les entreprises à embaucher davantage sous ce type de contrat. Et on réduit la précarité.
Que préconisez-vous alors ?
Réduire l'incertitude pour les employeurs ne signifie pas paupériser les salariés. Bien au contraire, on peut concevoir à terme un contrat de travail avec un barème d'indemnisation connu d'avance et croissant avec l'ancienneté du salarié. Dès lors que son montant est connu à l'avance, l'indemnité de licenciement peut éventuellement être élevée. Le CPE, qui offre des indemnités et des garanties supérieures à celles d'un CDD, trouve alors son sens en tant qu'étape vers une unification des contrats.
Propos recueillis par Pierre-Antoine Delhommais, Eric Le Boucher et Virginie Malingre
Article paru dans l'édition du 31.03.06
Elie Cohen, à l'émission C dans l'air, a piqué une grosse colère face à une étudiante de l'UNEF qui geignait pour un salaire étudiant : les études sont la période intellectuellement la plus sitimulante de la vie, voir des étudiants qui criaillent après l'assistanat a de quoi, effectivement, mettre les nerfs en pelote, c'est la "couch potatoes génération".
Mais allons, je me laisse emporter par la colère et je généralise hativement : si l'UNEF est aussi peu représentatif que les autres syndicats français, il n'y apas lieu d'accorder trop d'mportance à ses dires.
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Jean-Philippe Cotis, chef économiste à l'OCDE
M. Cotis : "Le système français de l'emploi est porteur de précarité"
LE MONDE 30.03.06 13h52 • Mis à jour le 30.03.06 16h53
Quelle est la place de la France dans le monde en matière de chômage ?
La France a un des taux de chômage les plus élevés de l'OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques). Certains pays d'Europe centrale ont des taux supérieurs, mais sont en situation de rattrapage et réorganisent en profondeur leur marché du travail.
L'Espagne et la Grèce ont des niveaux équivalents à celui de la France, mais ils partent de plus haut et voient leur chômage baisser. En Espagne, le taux de chômage a été divisé par deux en dix ans. La France fait même un peu bien moins bien que l'Italie, qui a réformé son marché du travail, ou encore que l'Allemagne, pourtant pénalisée par la réunification et les difficultés rencontrées dans l'est du pays.
En France, le taux de chômage structurel, c'est-à-dire indépendant de la conjoncture, est stable depuis vingt ans, compris entre 9 % et 10 %. Le chômage conjoncturel, dit "keynésien", s'élève à près d'un point aujourd'hui. Une reprise économique dynamique permettrait à la France de faire reculer le chômage, mais une fois la conjoncture restaurée, l'essentiel du chemin resterait à parcourir.
Le niveau de chômage d'un pays est-il lié à sa taille ou à son degré d'ouverture à la mondialisation ?
Non. Les petites économies les plus "touchées" par la mondialisation, les plus ouvertes à la concurrence internationale, au commerce, aux investissements directs étrangers - comme l'Autriche, l'Irlande ou les pays scandinaves - ont des taux de chômage très bas. De très grands pays, comme les Etats-Unis, le Japon ou le Royaume-Uni ont aussi un chômage faible. Les causes du chômage français sont donc à rechercher du côté du fonctionnement du marché du travail.
Alors, quel est le problème français ?
La France est, avec l'Allemagne, la Norvège et les Pays-Bas, le pays de l'OCDE où le nombre d'heures travaillées par salarié est le plus faible et aussi où le taux de non-participation au marché du travail, qui regroupe les chômeurs et les inactifs, est parmi les plus élevés : environ 30 %. Les politiques malthusiennes, telles que les préretraites subventionnées, n'ont pas permis de réduire le chômage. Le problème français n'est pas la surabondance de main-d'oeuvre, mais la difficulté à créer suffisamment d'emplois.
Notamment d'emplois peu qualifiés ?
L'une des défaillances les plus notables en France est la faible création d'emplois en faveur des travailleurs peu qualifiés, dont la proportion est élevée, notamment chez les jeunes. Nos travaux concluent que le coût du travail peu qualifié - c'est-à-dire le cumul du salaire minimum et des charges patronales - peut constituer une barrière insurmontable à l'emploi pour certains.
Parmi les vingt pays de l'OCDE où la comparaison a été faite, la France est celui où le coût du travail peu qualifié reste le plus élevé en proportion du salaire médian. Il a même progressé plus vite que le salaire médian depuis 1998, en dépit des baisses de charges patronales. La France cumule à la fois plus de jeunes travailleurs peu qualifiés qu'un grand nombre de pays industrialisés et un coût du travail pour ce type d'emplois extrêmement élevé.
Des économistes évoquent aussi l'inefficacité du service public de l'emploi.
Deux modèles fonctionnent. Le modèle à l'américaine, où les indemnités de chômage et la protection de l'emploi sont faibles, les politiques de reclassement des chômeurs peu actives mais où les retours à l'emploi sont spontanément rapides. Le modèle nordique, où les indemnités sont généreuses et les politiques de reclassement actives et efficaces. Ces deux modèles sont économiquement acceptables. C'est un choix de société.
La France partage avec l'Europe du Nord un niveau d'indemnisation important mais son service public de l'emploi est loin d'avoir l'efficacité des pays nordiques. Un système où l'on indemnise les chômeurs de façon substantielle ne peut fonctionner qu'accompagné d'incitations adéquates et d'une capacité de reclassement importante. En France, ce service public est lourd et fragmenté, avec la séparation entre l'ANPE gestionnaire et l'Unedic payeur. Dans plus en plus de pays, les deux entités sont fusionnées. Le gestionnaire a ainsi des moyens d'incitation, de motivation mais aussi de sanction financière.
Le patronat dénonce le manque de flexibilité du marché de l'emploi en France.
Le risque, en matière de protection de l'emploi, c'est que le système soit mal calibré. Ce qui peut aggraver le chômage mais surtout créer un marché de l'emploi à deux vitesses avec des conséquences assez délétères en matière de cohésion sociale. Certaines populations comme les jeunes sont mal protégées, tandis que ceux âgés de 35-55 ans le sont très bien. Ce système est porteur de précarité.
Au-delà des clivages politiques, les économistes constatent que le système de protection de l'emploi français fait porter une trop grande responsabilité aux entreprises dans la gestion du licenciement. Tout se passe comme si les entreprises étaient appelées à suppléer le service public pour gérer le reclassement des salariés.
Dans d'autres pays comme le Danemark, c'est le service public de l'emploi qui se charge du reclassement des chômeurs. En France, une entreprise en difficulté qui souhaite licencier pour rester viable est détournée de cet objectif. Elle est confrontée à de longues procédures administratives et doit faire appel à des cabinets de conseil juridique...
Cela crée une incertitude pénalisante quant au coût du licenciement. Celui-ci peut donc être bien supérieur en pratique à ce qu'il devrait être en théorie. D'autant que la France est l'un des pays de l'OCDE où les recours judiciaires en cas de licenciement sont parmi les plus fréquents.
Cette "cogestion" forcée à la française - dans laquelle l'entreprise et le service public s'occupent du reclassement des personnes licenciées - crée beaucoup d'incertitude pour l'entreprise, ce qui la conduit en réponse à altérer de manière considérable la façon dont elle recrute.
Elle détourne alors les contrats de travail, tels que les CDD, qui avaient été conçus pour des besoins spécifiques comme les emplois saisonniers. A la fin des années 1990, 70 % des recrutements se sont faits avec des contrats alternatifs. Cette confusion des responsabilités a largement contribué à développer la précarité.
Si on réduit l'incertitude sur le coût des licenciements des CDI, on incite les entreprises à embaucher davantage sous ce type de contrat. Et on réduit la précarité.
Que préconisez-vous alors ?
Réduire l'incertitude pour les employeurs ne signifie pas paupériser les salariés. Bien au contraire, on peut concevoir à terme un contrat de travail avec un barème d'indemnisation connu d'avance et croissant avec l'ancienneté du salarié. Dès lors que son montant est connu à l'avance, l'indemnité de licenciement peut éventuellement être élevée. Le CPE, qui offre des indemnités et des garanties supérieures à celles d'un CDD, trouve alors son sens en tant qu'étape vers une unification des contrats.
Propos recueillis par Pierre-Antoine Delhommais, Eric Le Boucher et Virginie Malingre
Article paru dans l'édition du 31.03.06
Quand la pouvoir a oublié la République...
Quand la pouvoir a oublié la République...
PAUL FABRA dans Les Echos
«A lire les auteurs, dont la pensée représentait en quelque sorte l'idéologie officielle de la Troisième République, on s'aperçoit qu'ils sont rien moins que «jacobins» dans le mauvais sens du terme : ils savent... qu'il ne suffit pas de s'en emparer [de l'Etat] et de tout régir par son intermédiaire au nom de l'intérêt général pour fonder une république. » Dans l'indicible confusion des idées et des réflexes dans laquelle la France se débat, cette phrase offre une clef d'explication. Elle est extraite d'un livre tonique, fruit d'un travail capital. Sa publication date de l'automne dernier. Son titre : « Le Moment républicain en France ». Son auteur : Jean-Fabien Spitz, professeur de philosophie politique à l'université Paris-I-Sorbonne (1).
Mettre la main sur l'appareil d'Etat au moment où des officiers factieux défiaient la IVe République (2), c'est bien ce que le fondateur de la Ve a fait en mai-juin 1958 avec, il est vrai, un large soutien du peuple. Redonner à la France son « rang » impliquait, dans son esprit, de reléguer dans l'ombre les partis politiques, et donc le Parlement. Le général de Gaulle se donna quelques semaines pour la doter de « vraies institutions » et les faire approuver par le peuple. Cette hâte explique peut-être les pires absurdités qu'autorise la Constitution en vigueur depuis 1958. Par exemple, le fait que le chef de la majorité parlementaire ne soit pas le chef du gouvernement. Il aura fallu la récente « sortie » de Bernard Accoyer pour que certains « découvrent » cette anomalie. Les constituants de 1958 ont tourné le dos à deux siècles de maturation parlementaire en Europe. La même expérience avait enseigné ceci : ne pas placer sur une même tête les honneurs dus au chef de l'Etat et le pouvoir politique effectif !
Opposer aux déboires de la Ve les accomplissements de la IIIe pour ne pas parler de la IVe choquera sans doute plus d'un lecteur. Et pourtant ! C'est pour le moins rapide d'imputer au régime parlementaire l'effondrement de juin 1940. On en oublie que la même IIIe République avait supporté sans sourciller le choc terrible de la Première Guerre mondiale. Le régime autoritaire et bonapartiste précédent avait lamentablement succombé à la guerre de 1870. Le drame de 1940 se produit dans un monde frappé par une crise générale. On a du mal à en imaginer la profondeur abyssale. In extremis, la France républicaine, encore meurtrie par la boucherie de 1914-1918, reprend les armes aux côtés du Royaume-Uni. Les Alliés se posent ainsi en défenseurs de la cause de la démocratie libérale, presque partout délogée d'Europe (Madrid est tombé en mars 1939...), universellement contestée dans ses principes mêmes par les fascistes, par les marxistes, par beaucoup d'esprits tièdes. Nous sommes envahis par l'armée allemande, d'une puissance inouïe. La propagande nous avait persuadés du contraire !
A l'inverse, il est trop facile d'idéaliser la stabilité consécutive à la reprise en main de 1958. Dix ans jour pour jour après ce tournant, le premier président de la nouvelle République voit s'ouvrir devant lui le vide étatique et administratif (à l'exception notable de la police) qu'il redoutait tant depuis l'effondrement de juin 1940. La France officielle est en juin 1968 comme paralysée par une révolte d'étudiants rejoints par les syndicats. La restauration de l'Etat avait été entreprise en quelque sorte pour elle-même. C'est une démarche inverse que décrit Jean-Fabien Spitz. De 1880 à 1910, le régime cherche à se mettre en place. L'affaire Dreyfus, l'honneur de la France républicaine, n'est pas pour rien dans cette genèse. « Pour les républicains, écrit Spitz, l'Etat n'est jamais l'objet d'une attention sui generis, il n'est jamais un but en soi, et il n'a pas d'intérêt distinct de celui des individus, dont sa tâche est d'assurer la franchise contre toute domination. »
Signe des temps, le chercheur français a retrouvé le fil de la construction des consciencieux penseurs de la jeune République à travers les travaux non moins honnêtes d'historiens anglophones. Parmi eux, et traduit en français, l'Irlandais Philip Pettit (le maître, soit dit en passant, auquel Zapatero aime se référer), mais aussi Quentin Skinner, J.G.A. Pocock. Ces auteurs et d'autres ont redécouvert ce qu'ils appellent l'Atlantic Republican Tradition ou Thought (pensée). Ainsi la tradition républicaine est-elle replacée dans le fil d'un courant de pensée « euro-atlantique » qui remonte au milieu du XIXe siècle et, bien sûr, à l'époque des Lumières. Du coup apparaît assez artificiel le positionnement vis-à-vis du monde anglo-saxon d'un modèle français passablement insaisissable.
Ce n'est pas à dire que des différences, et même des oppositions, n'apparaissent pas déjà à l'époque où s'expriment les auteurs français, dont certains sont ressuscités (ils en valaient la peine !) par Spitz, après l'avoir été par des étrangers. Qui, en dehors des spécialistes, connaît encore Alfred Fouillée, « considéré comme le parrain intellectuel de la IIIe République » ? Un concept domine parmi tous les « républicains », américains, anglais, italiens ou français : une « République » a pour mission essentielle d'assurer l'égalité des chances entre ses citoyens. Ce principe est bafoué si le marché de l'emploi ne fonctionne plus !
Reste à déterminer si la « société », laissée à elle-même, ou plus précisément les « libres forces du marché » sont capables de créer par elles-mêmes les conditions de cette égalité. Un sous-courant de la tradition anglaise (devenu dominant de nos jours) estime que oui. Un Fouillée pensait aussi que l'Etat a pour fonction de garantir la propriété et l'exécution des libres engagements contractuels, mais qu'il fallait aussi des « lois sociales » pour ceux qui n'ont pas de propriété. Un Tony Blair dirait-il le contraire ?
(1)Gallimard, collection NRF Essais, 2005, 523 pages.(2) J'invite les lecteurs qui estimeraient trop polémique cet inévitable raccourci de se reporter au tout début de l'ouvrage « La Constitution » (Editions du Seuil, 1996) où le professeur Guy Carcassonne, très favorable à la Ve République, y analyse point par point le texte de base. Il en présente comme suit le préambule : « Le général de Gaulle a parcouru, dans une légalité de circonstance, le chemin de Colombey-les-Deux-Eglises à Paris. (...) Il n'était donc pas superflu (...) de réaffirmer les principes bafoués quelques semaines auparavant. »
PAUL FABRA dans Les Echos
«A lire les auteurs, dont la pensée représentait en quelque sorte l'idéologie officielle de la Troisième République, on s'aperçoit qu'ils sont rien moins que «jacobins» dans le mauvais sens du terme : ils savent... qu'il ne suffit pas de s'en emparer [de l'Etat] et de tout régir par son intermédiaire au nom de l'intérêt général pour fonder une république. » Dans l'indicible confusion des idées et des réflexes dans laquelle la France se débat, cette phrase offre une clef d'explication. Elle est extraite d'un livre tonique, fruit d'un travail capital. Sa publication date de l'automne dernier. Son titre : « Le Moment républicain en France ». Son auteur : Jean-Fabien Spitz, professeur de philosophie politique à l'université Paris-I-Sorbonne (1).
Mettre la main sur l'appareil d'Etat au moment où des officiers factieux défiaient la IVe République (2), c'est bien ce que le fondateur de la Ve a fait en mai-juin 1958 avec, il est vrai, un large soutien du peuple. Redonner à la France son « rang » impliquait, dans son esprit, de reléguer dans l'ombre les partis politiques, et donc le Parlement. Le général de Gaulle se donna quelques semaines pour la doter de « vraies institutions » et les faire approuver par le peuple. Cette hâte explique peut-être les pires absurdités qu'autorise la Constitution en vigueur depuis 1958. Par exemple, le fait que le chef de la majorité parlementaire ne soit pas le chef du gouvernement. Il aura fallu la récente « sortie » de Bernard Accoyer pour que certains « découvrent » cette anomalie. Les constituants de 1958 ont tourné le dos à deux siècles de maturation parlementaire en Europe. La même expérience avait enseigné ceci : ne pas placer sur une même tête les honneurs dus au chef de l'Etat et le pouvoir politique effectif !
Opposer aux déboires de la Ve les accomplissements de la IIIe pour ne pas parler de la IVe choquera sans doute plus d'un lecteur. Et pourtant ! C'est pour le moins rapide d'imputer au régime parlementaire l'effondrement de juin 1940. On en oublie que la même IIIe République avait supporté sans sourciller le choc terrible de la Première Guerre mondiale. Le régime autoritaire et bonapartiste précédent avait lamentablement succombé à la guerre de 1870. Le drame de 1940 se produit dans un monde frappé par une crise générale. On a du mal à en imaginer la profondeur abyssale. In extremis, la France républicaine, encore meurtrie par la boucherie de 1914-1918, reprend les armes aux côtés du Royaume-Uni. Les Alliés se posent ainsi en défenseurs de la cause de la démocratie libérale, presque partout délogée d'Europe (Madrid est tombé en mars 1939...), universellement contestée dans ses principes mêmes par les fascistes, par les marxistes, par beaucoup d'esprits tièdes. Nous sommes envahis par l'armée allemande, d'une puissance inouïe. La propagande nous avait persuadés du contraire !
A l'inverse, il est trop facile d'idéaliser la stabilité consécutive à la reprise en main de 1958. Dix ans jour pour jour après ce tournant, le premier président de la nouvelle République voit s'ouvrir devant lui le vide étatique et administratif (à l'exception notable de la police) qu'il redoutait tant depuis l'effondrement de juin 1940. La France officielle est en juin 1968 comme paralysée par une révolte d'étudiants rejoints par les syndicats. La restauration de l'Etat avait été entreprise en quelque sorte pour elle-même. C'est une démarche inverse que décrit Jean-Fabien Spitz. De 1880 à 1910, le régime cherche à se mettre en place. L'affaire Dreyfus, l'honneur de la France républicaine, n'est pas pour rien dans cette genèse. « Pour les républicains, écrit Spitz, l'Etat n'est jamais l'objet d'une attention sui generis, il n'est jamais un but en soi, et il n'a pas d'intérêt distinct de celui des individus, dont sa tâche est d'assurer la franchise contre toute domination. »
Signe des temps, le chercheur français a retrouvé le fil de la construction des consciencieux penseurs de la jeune République à travers les travaux non moins honnêtes d'historiens anglophones. Parmi eux, et traduit en français, l'Irlandais Philip Pettit (le maître, soit dit en passant, auquel Zapatero aime se référer), mais aussi Quentin Skinner, J.G.A. Pocock. Ces auteurs et d'autres ont redécouvert ce qu'ils appellent l'Atlantic Republican Tradition ou Thought (pensée). Ainsi la tradition républicaine est-elle replacée dans le fil d'un courant de pensée « euro-atlantique » qui remonte au milieu du XIXe siècle et, bien sûr, à l'époque des Lumières. Du coup apparaît assez artificiel le positionnement vis-à-vis du monde anglo-saxon d'un modèle français passablement insaisissable.
Ce n'est pas à dire que des différences, et même des oppositions, n'apparaissent pas déjà à l'époque où s'expriment les auteurs français, dont certains sont ressuscités (ils en valaient la peine !) par Spitz, après l'avoir été par des étrangers. Qui, en dehors des spécialistes, connaît encore Alfred Fouillée, « considéré comme le parrain intellectuel de la IIIe République » ? Un concept domine parmi tous les « républicains », américains, anglais, italiens ou français : une « République » a pour mission essentielle d'assurer l'égalité des chances entre ses citoyens. Ce principe est bafoué si le marché de l'emploi ne fonctionne plus !
Reste à déterminer si la « société », laissée à elle-même, ou plus précisément les « libres forces du marché » sont capables de créer par elles-mêmes les conditions de cette égalité. Un sous-courant de la tradition anglaise (devenu dominant de nos jours) estime que oui. Un Fouillée pensait aussi que l'Etat a pour fonction de garantir la propriété et l'exécution des libres engagements contractuels, mais qu'il fallait aussi des « lois sociales » pour ceux qui n'ont pas de propriété. Un Tony Blair dirait-il le contraire ?
(1)Gallimard, collection NRF Essais, 2005, 523 pages.(2) J'invite les lecteurs qui estimeraient trop polémique cet inévitable raccourci de se reporter au tout début de l'ouvrage « La Constitution » (Editions du Seuil, 1996) où le professeur Guy Carcassonne, très favorable à la Ve République, y analyse point par point le texte de base. Il en présente comme suit le préambule : « Le général de Gaulle a parcouru, dans une légalité de circonstance, le chemin de Colombey-les-Deux-Eglises à Paris. (...) Il n'était donc pas superflu (...) de réaffirmer les principes bafoués quelques semaines auparavant. »
jeudi, mars 30, 2006
La France souffre du mythe révolutionnaire
Peut-être sont ce les conséquences de ma lecture assidue de François Furet ? Il se trouve que je pense que la France souffre du mythe révolutionnaire.
Moins que jamais, dans un monde ouvert et multiple, la révolution violente me paraît un bon mode de changement politique.
C'est pourquoi voir les étudiants et les lycéens jouer aux révolutionnaires de paccotille (et que je te bloque les facs, et que je te bouche le périf, et que je monte des barricades, etc.) m'inspire beaucoup de pitié, plus encore que de la colère : ils paraissent si bêtes, si immatures (1), si déplacés.
Ils agissent sous pression du mimétisme et non sous celle de la nécessité. Nous sommes en démocratie, le gouverment change tous les cinq ans, il n'y a nulle nécessité de manifester pour se faire entendre : il suffit de convaincre un nombre suffisant de citoyens de la justese de sa cause.
Je ne perds pas de vue que distribuer des tracts et argumenter sur les marchés est nettement moins jouissif que de défiler tous ensemble en hurlant des slogans à la con, surtout qu'à la fin, clou de la journée, on peut balancer des trucs -pavés, oeuvres complètes de J. Chirac, etc.-sur les CRS ou regarder d'autres le faire. On se donne ainsi l'impression de faire l'histoire alors qu'on ne fait que quelques gesticulations ridicules.
Tout ceci prêterait à sourire, si il ne s'agissait pas de comportements violents qui peuvent à tout instant dégénérer en drame, si une minorité ne monopolisait pas la parole (2), si le dialogue politique n'en était pas interrompu.
(1) : j'ai moi aussi manifesté à 16 ans. Avec le recul, je ne suis pas persuadé que c'est ce que j'ai fait de plus intelligent !
(2) : Alain Besançon fait la remarque dans le Commentaire de ce mois-ci que, quand on a ouvert les yeux sur un fragment du totalitarisme, un voile se déchire et on le comprend en son entier. Il cite Ronald Reagan et les syndicats d'acteurs de 1950, le futur Benoit XVI et la Fraction Armée Rouge dans les années 70.
Je suis bien prêt à parier que certains étudiants, excédés par le blocage des facs, auront appris à cette occasion un respect de la liberté et un dégoût des atteintes à celle-ci, d'où qu'elles viennent, qui leur restera encore quand ces histoires de CPE seront depuis longtemps oubliées. Il ne suffira plus de se draper dans les pseudo bons sentiments pour leur faire prendre les vessies pour des lanternes.
Moins que jamais, dans un monde ouvert et multiple, la révolution violente me paraît un bon mode de changement politique.
C'est pourquoi voir les étudiants et les lycéens jouer aux révolutionnaires de paccotille (et que je te bloque les facs, et que je te bouche le périf, et que je monte des barricades, etc.) m'inspire beaucoup de pitié, plus encore que de la colère : ils paraissent si bêtes, si immatures (1), si déplacés.
Ils agissent sous pression du mimétisme et non sous celle de la nécessité. Nous sommes en démocratie, le gouverment change tous les cinq ans, il n'y a nulle nécessité de manifester pour se faire entendre : il suffit de convaincre un nombre suffisant de citoyens de la justese de sa cause.
Je ne perds pas de vue que distribuer des tracts et argumenter sur les marchés est nettement moins jouissif que de défiler tous ensemble en hurlant des slogans à la con, surtout qu'à la fin, clou de la journée, on peut balancer des trucs -pavés, oeuvres complètes de J. Chirac, etc.-sur les CRS ou regarder d'autres le faire. On se donne ainsi l'impression de faire l'histoire alors qu'on ne fait que quelques gesticulations ridicules.
Tout ceci prêterait à sourire, si il ne s'agissait pas de comportements violents qui peuvent à tout instant dégénérer en drame, si une minorité ne monopolisait pas la parole (2), si le dialogue politique n'en était pas interrompu.
(1) : j'ai moi aussi manifesté à 16 ans. Avec le recul, je ne suis pas persuadé que c'est ce que j'ai fait de plus intelligent !
(2) : Alain Besançon fait la remarque dans le Commentaire de ce mois-ci que, quand on a ouvert les yeux sur un fragment du totalitarisme, un voile se déchire et on le comprend en son entier. Il cite Ronald Reagan et les syndicats d'acteurs de 1950, le futur Benoit XVI et la Fraction Armée Rouge dans les années 70.
Je suis bien prêt à parier que certains étudiants, excédés par le blocage des facs, auront appris à cette occasion un respect de la liberté et un dégoût des atteintes à celle-ci, d'où qu'elles viennent, qui leur restera encore quand ces histoires de CPE seront depuis longtemps oubliées. Il ne suffira plus de se draper dans les pseudo bons sentiments pour leur faire prendre les vessies pour des lanternes.
Y a-t-il une bonne méthode pour réformer la France ?
Comme d'hab, mes commaentaires entre [], mes surlignements en rouge.
Y a-t-il une bonne méthode pour réformer la France ?
L'analyse de Guillaume Tabard * (Rédacteur en chef adjoint au service politique du Figaro)
30 mars 2006, (Rubrique Opinions)
Au pays de Descartes, le «discours de la méthode» reste la pierre philosophale recherchée par tous les gouvernements. Tant il vrai qu'un premier ministre est jugé plus souvent sur son style que sur sa politique, davantage sur sa conduite de l'action que sur ses résultats. Dominique de Villepin en fait aujourd'hui l'expérience avec la contestation du CPE.
Une loi débouche-t-elle sur une contestation d'envergure ? On invoque des erreurs de méthode ou de communication plutôt que d'admettre que le contenu même d'une mesure peut être en cause.
Qu'est-il reproché au chef du gouvernement ? D'avoir commis une triple erreur : sociale, économique et politique. Sociale en n'associant pas les partenaires sociaux à la définition de son projet de CPE, en contradiction avec la loi du 4 mai 2004 sur le dialogue social. Économique en refusant l'option d'une extension du CNE à toutes les entreprises. Politique enfin en donnant le sentiment de court-circuiter à la fois ses ministres, réservés pour plusieurs d'entre eux, et sa majorité, par l'usage du 49-3.
Mais la méthode de Dominique de Villepin eut-elle été autre, l'accueil du CPE aurait-il été différent ? On peut en douter. Si les organisations syndicales ne veulent pas du CPE, ce n'est pas d'abord parce qu'elles n'ont pas été consultées au préalable, mais surtout parce qu'elles sont en majorité hostiles à ce que l'on défriche le maquis du droit du travail français.
L'histoire économique, sociale, politique et «sociétale» de la France de ces trente dernières années le prouve : il n'est pas de réforme en profondeur qui ne bouscule des situations acquises et donc qui ne doivent subir l'épreuve de la contestation. Croire qu'il existe une méthode rendant la réforme acceptable est une vue de l'esprit. [J'en suis entièrement d'accord : on ne consulte pas, on est accusé d'autisme ; on consulte, on est accusé d'autisme parce qu'on ne cède pas aux voeux des syndicats.]
Main de fer ou gant de velours ? En 1995, Alain Juppé avait choisi la «méthode globale» pour sortir la sécurité sociale du gouffre des déficits, en prévoyant une mise en cause des régimes spéciaux de retraite des cheminots et un alignement des fonctionnaires sur la durée de cotisation des salariés du privé. Avec le succès que l'on sait. Mais de quoi Juppé a-t-il été victime ? De sa «rigidité», comme on le lui reproche aujourd'hui ? Non, tout simplement d'avoir voulu s'en prendre au corporatisme disposant de l'arme de pression la plus redoutable : le blocage des transports publics. [c'est la fameuse "heure thatcherienne" que j'appelle de mes voeux qui a été ratée]
Sept ans plus tard, Jean-Pierre Raffarin s'est attaqué à de lourds chantiers (les retraites, l'assurance-maladie) en espérant déminer le climat social par ce qu'il a appelé un «diagnostic partagé» de la situation. Cela lui a permis de gagner le soutien de la CFDT sur les retraites. Ce n'est pas rien. Mais il n'empêche : lorsqu'il a fallu dire clairement que le financement des retraites passerait par un allongement de la durée de cotisation pour tous et par le retour à l'équité entre la fonction publique et le privé, deux millions de personnes sont descendues dans la rue. Si la réforme est passée, c'est parce que le tandem Raffarin-Fillon a tenu face à la rue, pas parce qu'il a bien communiqué.
Inversement, le même Raffarin a expérimenté à son détriment qu'un espace trop large accordé au dialogue permettait aux égoïsmes de reprendre l'avantage sur l'attente de solidarité exprimée lors de la canicule, jusqu'à tuer une idée novatrice et courageuse : la transformation d'un jour férié en jour travaillé.
L'échec systématique de toute réforme de l'enseignement supérieur, voulue par la droite comme par la gauche, confirme que l'impossibilité à réformer tient parfois plus à la résistance d'un corps social [à mon avis, à part la SNCF, et encore, il n'y a pas corps social plus conservateur en france que le corps enseignant] qu'aux maladresses d'un gouvernement.
S'il n'y a donc pas de bonne méthode pour réformer en paix, il y a en revanche trois tentations dont un premier ministre doit se garder :
– la tentation du camouflage, d'abord. Si un gouvernement est prêt à moderniser la France en adaptant les thérapies libérales qui ont réussi partout ailleurs en Europe, il doit le dire clairement. Et marteler une pédagogie préalable en ce sens. Le paradoxe de Dominique de Villepin est de s'être attelé, courageusement, à cette tâche, tout en se posant en défenseur du «modèle social français» et en brandissant sa fidélité à un président qui avait proclamé un an plus tôt un «tournant social».
– La tentation de la globalisation, ensuite. C'est une tradition française : ça commence par une mesure simple et concrète pour l'emploi ; ça finit par un grand débat de fond sur la place des jeunes dans la société qui ne sert en général à rien d'autre qu'à habiller un recul. Qu'on se souvienne du risible autant qu'inutile questionnaire sur la jeunesse lancé en 1994 au lendemain du retrait du CIP. L'efficacité de l'action se conjugue mieux avec une batterie de mesures concrètes qu'avec la recherche d'un accord de fond avec des acteurs ayant des conceptions de l'économie ou du marché du travail trop éloignées. La seule question à se poser aujourd'hui devrait être celle de savoir si le CPE permet ou non à des jeunes de moins de vingt-six ans d'entrer sur le marché du travail ? Ouvrir le dialogue avec des syndicats organisant le blocage des facultés est peut-être un passage obligé pour sortir de la crise actuelle. Faire de l'Unef et de la CGT des experts qualifiés pour offrir des perspectives d'avenir aux jeunes serait un choix périlleux.
– La tentation de la reconnaissance, enfin. Parce qu'une réforme difficile est par nature impopulaire, un ministre ou un premier ministre est tenté de ne mettre en avant que ses aspects les plus «gratifiants», comme le disait Jean-Pierre Raffarin. Démarche compréhensible mais recélant deux aspects pervers : éluder ses aspérités, d'une part, ne prépare pas l'opinion à accepter des évolutions nécessaires ou inéluctables ; promettre des garanties auxquelles l'opinion ne croit pas plus contribue à ruiner le crédit de la parole politique.
Assumer et porter jusqu'au bout des réformes bousculant les conservatismes suppose soit une capacité de résistance inoxydable : c'est la volonté, à ce jour, de Dominique de Villepin ; soit une légitimité populaire renouvelée : c'est le pari de Nicolas Sarkozy pour 2007.
Y a-t-il une bonne méthode pour réformer la France ?
L'analyse de Guillaume Tabard * (Rédacteur en chef adjoint au service politique du Figaro)
30 mars 2006, (Rubrique Opinions)
Au pays de Descartes, le «discours de la méthode» reste la pierre philosophale recherchée par tous les gouvernements. Tant il vrai qu'un premier ministre est jugé plus souvent sur son style que sur sa politique, davantage sur sa conduite de l'action que sur ses résultats. Dominique de Villepin en fait aujourd'hui l'expérience avec la contestation du CPE.
Une loi débouche-t-elle sur une contestation d'envergure ? On invoque des erreurs de méthode ou de communication plutôt que d'admettre que le contenu même d'une mesure peut être en cause.
Qu'est-il reproché au chef du gouvernement ? D'avoir commis une triple erreur : sociale, économique et politique. Sociale en n'associant pas les partenaires sociaux à la définition de son projet de CPE, en contradiction avec la loi du 4 mai 2004 sur le dialogue social. Économique en refusant l'option d'une extension du CNE à toutes les entreprises. Politique enfin en donnant le sentiment de court-circuiter à la fois ses ministres, réservés pour plusieurs d'entre eux, et sa majorité, par l'usage du 49-3.
Mais la méthode de Dominique de Villepin eut-elle été autre, l'accueil du CPE aurait-il été différent ? On peut en douter. Si les organisations syndicales ne veulent pas du CPE, ce n'est pas d'abord parce qu'elles n'ont pas été consultées au préalable, mais surtout parce qu'elles sont en majorité hostiles à ce que l'on défriche le maquis du droit du travail français.
L'histoire économique, sociale, politique et «sociétale» de la France de ces trente dernières années le prouve : il n'est pas de réforme en profondeur qui ne bouscule des situations acquises et donc qui ne doivent subir l'épreuve de la contestation. Croire qu'il existe une méthode rendant la réforme acceptable est une vue de l'esprit. [J'en suis entièrement d'accord : on ne consulte pas, on est accusé d'autisme ; on consulte, on est accusé d'autisme parce qu'on ne cède pas aux voeux des syndicats.]
Main de fer ou gant de velours ? En 1995, Alain Juppé avait choisi la «méthode globale» pour sortir la sécurité sociale du gouffre des déficits, en prévoyant une mise en cause des régimes spéciaux de retraite des cheminots et un alignement des fonctionnaires sur la durée de cotisation des salariés du privé. Avec le succès que l'on sait. Mais de quoi Juppé a-t-il été victime ? De sa «rigidité», comme on le lui reproche aujourd'hui ? Non, tout simplement d'avoir voulu s'en prendre au corporatisme disposant de l'arme de pression la plus redoutable : le blocage des transports publics. [c'est la fameuse "heure thatcherienne" que j'appelle de mes voeux qui a été ratée]
Sept ans plus tard, Jean-Pierre Raffarin s'est attaqué à de lourds chantiers (les retraites, l'assurance-maladie) en espérant déminer le climat social par ce qu'il a appelé un «diagnostic partagé» de la situation. Cela lui a permis de gagner le soutien de la CFDT sur les retraites. Ce n'est pas rien. Mais il n'empêche : lorsqu'il a fallu dire clairement que le financement des retraites passerait par un allongement de la durée de cotisation pour tous et par le retour à l'équité entre la fonction publique et le privé, deux millions de personnes sont descendues dans la rue. Si la réforme est passée, c'est parce que le tandem Raffarin-Fillon a tenu face à la rue, pas parce qu'il a bien communiqué.
Inversement, le même Raffarin a expérimenté à son détriment qu'un espace trop large accordé au dialogue permettait aux égoïsmes de reprendre l'avantage sur l'attente de solidarité exprimée lors de la canicule, jusqu'à tuer une idée novatrice et courageuse : la transformation d'un jour férié en jour travaillé.
L'échec systématique de toute réforme de l'enseignement supérieur, voulue par la droite comme par la gauche, confirme que l'impossibilité à réformer tient parfois plus à la résistance d'un corps social [à mon avis, à part la SNCF, et encore, il n'y a pas corps social plus conservateur en france que le corps enseignant] qu'aux maladresses d'un gouvernement.
S'il n'y a donc pas de bonne méthode pour réformer en paix, il y a en revanche trois tentations dont un premier ministre doit se garder :
– la tentation du camouflage, d'abord. Si un gouvernement est prêt à moderniser la France en adaptant les thérapies libérales qui ont réussi partout ailleurs en Europe, il doit le dire clairement. Et marteler une pédagogie préalable en ce sens. Le paradoxe de Dominique de Villepin est de s'être attelé, courageusement, à cette tâche, tout en se posant en défenseur du «modèle social français» et en brandissant sa fidélité à un président qui avait proclamé un an plus tôt un «tournant social».
– La tentation de la globalisation, ensuite. C'est une tradition française : ça commence par une mesure simple et concrète pour l'emploi ; ça finit par un grand débat de fond sur la place des jeunes dans la société qui ne sert en général à rien d'autre qu'à habiller un recul. Qu'on se souvienne du risible autant qu'inutile questionnaire sur la jeunesse lancé en 1994 au lendemain du retrait du CIP. L'efficacité de l'action se conjugue mieux avec une batterie de mesures concrètes qu'avec la recherche d'un accord de fond avec des acteurs ayant des conceptions de l'économie ou du marché du travail trop éloignées. La seule question à se poser aujourd'hui devrait être celle de savoir si le CPE permet ou non à des jeunes de moins de vingt-six ans d'entrer sur le marché du travail ? Ouvrir le dialogue avec des syndicats organisant le blocage des facultés est peut-être un passage obligé pour sortir de la crise actuelle. Faire de l'Unef et de la CGT des experts qualifiés pour offrir des perspectives d'avenir aux jeunes serait un choix périlleux.
– La tentation de la reconnaissance, enfin. Parce qu'une réforme difficile est par nature impopulaire, un ministre ou un premier ministre est tenté de ne mettre en avant que ses aspects les plus «gratifiants», comme le disait Jean-Pierre Raffarin. Démarche compréhensible mais recélant deux aspects pervers : éluder ses aspérités, d'une part, ne prépare pas l'opinion à accepter des évolutions nécessaires ou inéluctables ; promettre des garanties auxquelles l'opinion ne croit pas plus contribue à ruiner le crédit de la parole politique.
Assumer et porter jusqu'au bout des réformes bousculant les conservatismes suppose soit une capacité de résistance inoxydable : c'est la volonté, à ce jour, de Dominique de Villepin ; soit une légitimité populaire renouvelée : c'est le pari de Nicolas Sarkozy pour 2007.
Remettons en une couche avec le CPE
Toujours extrait du même site (lien en cliquant sur le titre).
Remettons en une couche avec le CPE
Où l'auteur, sous couvert de défendre le CPE, l'enterre peut être pour de bon.
Bon, je craque, je refais une note sur le CPE, parce que là, je crois que je vais surprendre.
Un débat est né dans la blogosphère juridique sur la constitutionnalité du CPE.
François de droit administratif (oui, c'est une particule) a fait un billet académique en deux parties deux sous parties, qui n'a pas emporté ma conviction (je lui réponds en commentaires).
En substance, pour lui, il y aurait rupture de l'égalité car ce contrat ne s'appliquerait qu'aux "jeunes de moins de vingt six ans" et pas par exemple aux jeunes de cinquante six ans ou ceux de cent deux ans (l'exemple est de moi, François est austère comme un janséniste et ne se permettrait pas ce genre de piètre humour).
Je ne le pense pas car le Conseil constitutionnel ne prohibe pas toute différence de traitement dès lors qu'elle repose sur un critère objectif (ici, l'âge, c'est parfaitement objectif), licite (pas de critère de race ou de sexe, par exemple), et fondé (ici, on invoque le fort taux de chômage des jeunes). Ca me semble conforme.
Mais le critère de la rupture de l'égalité pourrait parfaitement fonder une censure totale du CPE, sous un angle totalement inattendu, si les Sages ont eu la curiosité de sortir leur calculette.
Imaginons une entreprise qui embauche trois jeunes de moins de 26 ans : Alain, Bernard et Charles. Elle les embauche le même jour et les paye au SMIC soit 1350 euros brut pour arrondir (1357,07 exactement pour 169 heures mensuelles).
Alain est embauché en CPE, Bernard en CDI, Charles en CPE (en effet, la loi ne substitue pas le CPE au CDI, elle crée cette possibilité, l'employeur peut choisir, le salarié exprimer une préférence).
Alain est licencié le 23e mois, Bernard pour cause réelle et sérieuse le 21e mois, Charles le 25e mois.
Alain a un mois de préavis, qu'il effectue. Il touchera l'indemnité de rupture de 8% soit 2592 euros (8% de 1350 euros brut X 24 mois travaillés).
Bernard, en CDI, a deux mois de préavis qu'il effectue et quittera son emploi le 23e mois, le même jour qu'Alain : il touchera zéro euro d'indemnité. En effet, l'indemnité légale de licenciement n'est dû qu'après deux ans d'ancienneté, seuil non atteint ici. A ancienneté égale, on passe de 2592 euros à zéro.
Charles est quant à lui en CDI de droit commun, la période de consolidation étant terminée. Il effectue deux mois de préavis, et touche l'indemnité légale de licenciement. Soit 270 euros, en supposant qu'il a pris tous ses congés payés : un dixième de mois par année d'ancienneté soit 20% de 1350 euros.
Moralité : Employeurs, vous voulez licencier des jeunes ? Prenez les en CDI, ça coûte moins cher. Etudiants, vous voulez être protégés ? Demandez que le CPE dure dix ans ! [Je ne crois pas les troupeaux anti-CPE assez intelligents pour le comprendre, quant aux individus anti-CPE encore faudrait il pour leur causer dans le calme]
Nous avons donc des personnes issues de la même population, les moins de 26 ans, celle visée par le CPE, qui dans des situations identiques, ont un traitement non pas seulement différent, mais carrément opposé. Là, le Conseil constitutionnel tient un moyen d'inconstitutionnalité très fort, en espérant que ça ne leur échappe pas, puisqu'il y a gros à parier que le recours déposé par l'opposition n'aborde pas l'angle de la rupture d'égalité au détriment des jeunes en CDI, mais se contente de l'angle inverse, qui me paraît moins solide.
Bon, les anti-CPE arc-boutés sur le thème de la précarité et du CPE complot libéral seront sceptiques : le CPE serait-il en fait un piège à patron ?
Non, mais sans doute un miroir aux alouettes (qui est un appât, pas un piège).
En effet, il y a un point qui est passé sous silence dans mon exemple et qui est la clef de l'attrait que peut avoir le CPE pour les employeurs, mais il relève plus de la théorie économique et de la psychoéconomie que du droit (comme quoi les accusations de monomanie à mon encontre sont infondées).
Licencier un CDI crée un risque, celui du contentieux prud'homal, risque qui pèse sur l'employeur.
En effet, Bernard et Charles pourraient saisir le conseil de prud'hommes pour contester la cause réelle et sérieuse de leur licenciement. C'est à l'employeur de l'établir, de fournir au CPH les preuves de son caractère réel et sérieux. Cela a d'ores et déjà un coût fixe : frais d'avocat, salaire de la DRH pour suivre ce dossier et réunir les preuves, et en principe, deux demi journées de présence au CPH, la comparution des parties en personne étant le principe.
S'il ne parvient pas à établir la cause réelle et sérieuse, il doit indemniser l'employé de la rupture. Pour Bernard, c'est le montant exact de son préjudice, qui peut être conséquent : par exemple, fixé au salaire qu'il aurait dû percevoir entre le licenciement et le moment où il a trouvé un nouvel emploi s'il justifie avoir activement cherché. Vous imaginez si le chômage a duré deux ans... Pour Charles, cette indemnité ne peut en tout état de cause être inférieure à six mois de salaire, même s'il a retrouvé du travail tout de suite, du fait de son ancienneté de deux ans, c'est le code du travail.[1]
Or, en économie, on connaît la force de l'aversion au risque. A ce sujet, je vous recommande la lecture de cette passionnante note d'Econoclaste sur le sujet.
C'est précisément ce sur quoi table le CPE : supposer que pour convaincre l'employeur d'embaucher un jeune de moins de 26 ans, et vaincre l'aversion au risque d'un procès aux prud'hommes s'il doit le licencier, il préférera la certitude d'une perte de 3240 euros dans le cas d'Alain (l'indemnité totale payée par l'employeur est de 10% dont 8% pour le salarié et 2% aux ASSEDIC) que la crainte d'une perte indéterminable dans le cas de Bernard. Car gagner un procès aux prud'hommes lui coûterait sans doute moins cher que ces 3240 euros, et il n'est même pas certain que Bernard porte l'affaire en justice. Et c'est pourquoi le gouvernement s'arc-boute sur la non-motivation de la rupture, car si les motifs pouvaient aisément être discutés devant le CPH, le CPE perdrait cet avantage psychologique (parce qu'économiquement, on l'a vu, il est ruineux par rapport à un CDI).
Voici la fort étonnante conclusion du jour : le CPE n'est pas la jeunesse livrée en cadeau au patronat, mais une sacrée protection offerte à celle-ci en jouant sur les crainte de celui-là.
Et si le CPE est sans doute contraire à la constitution, c'est parce qu'il protège trop les jeunes qui en seront titulaires au détriment des jeunes qui ne se seront vu proposer qu'un CDI.
PS : le droit social n'est pas mon activité dominante, je saurai gré à quiconque pourra me signaler mes erreurs.
Notes
[1] Au passage, vous remarquerez que le seuil de deux ans retenu dans le CPE correspond à un seuil important en droit du travail, il y a cohérence : seuil de l'indemnité de licenciement, seuil de l'indemnité minimale de rupture abusive… Réduire la période de consolidation à un an créerait un hiatus dans la protection du salarié puisque pendant la 2e année, il pourrait être licencié sans indemnité.
C'est amusant, le droit, hein ?
Remettons en une couche avec le CPE
Où l'auteur, sous couvert de défendre le CPE, l'enterre peut être pour de bon.
Bon, je craque, je refais une note sur le CPE, parce que là, je crois que je vais surprendre.
Un débat est né dans la blogosphère juridique sur la constitutionnalité du CPE.
François de droit administratif (oui, c'est une particule) a fait un billet académique en deux parties deux sous parties, qui n'a pas emporté ma conviction (je lui réponds en commentaires).
En substance, pour lui, il y aurait rupture de l'égalité car ce contrat ne s'appliquerait qu'aux "jeunes de moins de vingt six ans" et pas par exemple aux jeunes de cinquante six ans ou ceux de cent deux ans (l'exemple est de moi, François est austère comme un janséniste et ne se permettrait pas ce genre de piètre humour).
Je ne le pense pas car le Conseil constitutionnel ne prohibe pas toute différence de traitement dès lors qu'elle repose sur un critère objectif (ici, l'âge, c'est parfaitement objectif), licite (pas de critère de race ou de sexe, par exemple), et fondé (ici, on invoque le fort taux de chômage des jeunes). Ca me semble conforme.
Mais le critère de la rupture de l'égalité pourrait parfaitement fonder une censure totale du CPE, sous un angle totalement inattendu, si les Sages ont eu la curiosité de sortir leur calculette.
Imaginons une entreprise qui embauche trois jeunes de moins de 26 ans : Alain, Bernard et Charles. Elle les embauche le même jour et les paye au SMIC soit 1350 euros brut pour arrondir (1357,07 exactement pour 169 heures mensuelles).
Alain est embauché en CPE, Bernard en CDI, Charles en CPE (en effet, la loi ne substitue pas le CPE au CDI, elle crée cette possibilité, l'employeur peut choisir, le salarié exprimer une préférence).
Alain est licencié le 23e mois, Bernard pour cause réelle et sérieuse le 21e mois, Charles le 25e mois.
Alain a un mois de préavis, qu'il effectue. Il touchera l'indemnité de rupture de 8% soit 2592 euros (8% de 1350 euros brut X 24 mois travaillés).
Bernard, en CDI, a deux mois de préavis qu'il effectue et quittera son emploi le 23e mois, le même jour qu'Alain : il touchera zéro euro d'indemnité. En effet, l'indemnité légale de licenciement n'est dû qu'après deux ans d'ancienneté, seuil non atteint ici. A ancienneté égale, on passe de 2592 euros à zéro.
Charles est quant à lui en CDI de droit commun, la période de consolidation étant terminée. Il effectue deux mois de préavis, et touche l'indemnité légale de licenciement. Soit 270 euros, en supposant qu'il a pris tous ses congés payés : un dixième de mois par année d'ancienneté soit 20% de 1350 euros.
Moralité : Employeurs, vous voulez licencier des jeunes ? Prenez les en CDI, ça coûte moins cher. Etudiants, vous voulez être protégés ? Demandez que le CPE dure dix ans ! [Je ne crois pas les troupeaux anti-CPE assez intelligents pour le comprendre, quant aux individus anti-CPE encore faudrait il pour leur causer dans le calme]
Nous avons donc des personnes issues de la même population, les moins de 26 ans, celle visée par le CPE, qui dans des situations identiques, ont un traitement non pas seulement différent, mais carrément opposé. Là, le Conseil constitutionnel tient un moyen d'inconstitutionnalité très fort, en espérant que ça ne leur échappe pas, puisqu'il y a gros à parier que le recours déposé par l'opposition n'aborde pas l'angle de la rupture d'égalité au détriment des jeunes en CDI, mais se contente de l'angle inverse, qui me paraît moins solide.
Bon, les anti-CPE arc-boutés sur le thème de la précarité et du CPE complot libéral seront sceptiques : le CPE serait-il en fait un piège à patron ?
Non, mais sans doute un miroir aux alouettes (qui est un appât, pas un piège).
En effet, il y a un point qui est passé sous silence dans mon exemple et qui est la clef de l'attrait que peut avoir le CPE pour les employeurs, mais il relève plus de la théorie économique et de la psychoéconomie que du droit (comme quoi les accusations de monomanie à mon encontre sont infondées).
Licencier un CDI crée un risque, celui du contentieux prud'homal, risque qui pèse sur l'employeur.
En effet, Bernard et Charles pourraient saisir le conseil de prud'hommes pour contester la cause réelle et sérieuse de leur licenciement. C'est à l'employeur de l'établir, de fournir au CPH les preuves de son caractère réel et sérieux. Cela a d'ores et déjà un coût fixe : frais d'avocat, salaire de la DRH pour suivre ce dossier et réunir les preuves, et en principe, deux demi journées de présence au CPH, la comparution des parties en personne étant le principe.
S'il ne parvient pas à établir la cause réelle et sérieuse, il doit indemniser l'employé de la rupture. Pour Bernard, c'est le montant exact de son préjudice, qui peut être conséquent : par exemple, fixé au salaire qu'il aurait dû percevoir entre le licenciement et le moment où il a trouvé un nouvel emploi s'il justifie avoir activement cherché. Vous imaginez si le chômage a duré deux ans... Pour Charles, cette indemnité ne peut en tout état de cause être inférieure à six mois de salaire, même s'il a retrouvé du travail tout de suite, du fait de son ancienneté de deux ans, c'est le code du travail.[1]
Or, en économie, on connaît la force de l'aversion au risque. A ce sujet, je vous recommande la lecture de cette passionnante note d'Econoclaste sur le sujet.
C'est précisément ce sur quoi table le CPE : supposer que pour convaincre l'employeur d'embaucher un jeune de moins de 26 ans, et vaincre l'aversion au risque d'un procès aux prud'hommes s'il doit le licencier, il préférera la certitude d'une perte de 3240 euros dans le cas d'Alain (l'indemnité totale payée par l'employeur est de 10% dont 8% pour le salarié et 2% aux ASSEDIC) que la crainte d'une perte indéterminable dans le cas de Bernard. Car gagner un procès aux prud'hommes lui coûterait sans doute moins cher que ces 3240 euros, et il n'est même pas certain que Bernard porte l'affaire en justice. Et c'est pourquoi le gouvernement s'arc-boute sur la non-motivation de la rupture, car si les motifs pouvaient aisément être discutés devant le CPH, le CPE perdrait cet avantage psychologique (parce qu'économiquement, on l'a vu, il est ruineux par rapport à un CDI).
Voici la fort étonnante conclusion du jour : le CPE n'est pas la jeunesse livrée en cadeau au patronat, mais une sacrée protection offerte à celle-ci en jouant sur les crainte de celui-là.
Et si le CPE est sans doute contraire à la constitution, c'est parce qu'il protège trop les jeunes qui en seront titulaires au détriment des jeunes qui ne se seront vu proposer qu'un CDI.
PS : le droit social n'est pas mon activité dominante, je saurai gré à quiconque pourra me signaler mes erreurs.
Notes
[1] Au passage, vous remarquerez que le seuil de deux ans retenu dans le CPE correspond à un seuil important en droit du travail, il y a cohérence : seuil de l'indemnité de licenciement, seuil de l'indemnité minimale de rupture abusive… Réduire la période de consolidation à un an créerait un hiatus dans la protection du salarié puisque pendant la 2e année, il pourrait être licencié sans indemnité.
C'est amusant, le droit, hein ?
mercredi, mars 29, 2006
Faisons le point sur le CPE
Certes ce message est long mais je crois qu'il est nécessaire, néanmoins pour les paresseux, j'ai rougi quelques phrases essentielles. J'en ai marre de tous ces petits rigolos qui font d'autant plus de bruit que leur pensée est plus courte et leur réflexion plus absente.
Pour résumer, mais ça fait longtemps que j'en suis convaincu : CPE, beaucoup d'agitation pour rien, gouvernement pas doué et opposants malhonnêtes ou manipulés.
Faisons le point sur le CPE
Par Eolas, samedi 25 mars 2006 à 23:38
Où l'auteur règle ses comptes suite à un traumatisme de jeunesse.
Le CPE occupe une grande partie de l'actualité et entraîne "grèves" et "blocages" en série dans les établissement d'enseignement. Je reviens dans un instant sur la présence de guillemets.
Le feu a été mis aux poudres par la création du CPE par la loi de lutte contre les discriminations, adoptée par le parlement et en cours d'examen par le Conseil constitutionnel. Notons au passage que cette loi est bien la seule qui soit en train de passer un examen en ce moment (rires enregistrés). Ce contrat ne figurait pas dans le projet de loi initial, il a été ajouté par un amendement gouvernemental.
Commençons par quelques considérations politiques : bien sûr que l'ampleur du mouvement actuel n'est pas dû à ce qu'est le CPE lui même, mais par ce qu'il représente : une sorte de symbole de capitulation devant la précarité, une mesure ressentie comme libérale, ce qu'elle n'est pas, de même que les sondages qui montrent qu'une majorité de français sont pour un "retrait" du CPE ne montre pas une désapprobation de l'opinion sur cet article de loi, mais une volonté du retour à l'ordre. Ajoutons à cela l'opportunité saisie par l'opposition de se refaire une unité à bon compte sur le dos du gouvernement, et un mécontentement plus légitime des syndicats représentatifs, et voici la recette de l'indigeste ratatouille que nous a concocté le premier ministre et qui met le feu à une librairie, quelques voitures, et voit le parc informatique de l'EHESS inopinément réduit. Bref, un gâchis.
Avant de nous intéresser à l'aspect strictement juridique du CPE, quelques précisions sur les propos que je viens de tenir :
Je mets des Guillemets à "grève" et "blocage" parce que je n'aime pas que des mots impropres soient employés pour cacher une réalité autre et parfois moins flatteuse.
Comme je le répétais régulièrement à mes camarades de faculté à chaque fois que les bouillants délégués de l'UNEF et UNEF-ID jouaient les Jaurès des futurs Bac+5, la notion de grève de lycéens ou d'étudiants est absurde. Las, mes explications devaient généralement s'arrêter là, couverts par les lazzis démocratiques et contrecarrées par cette explication lumineuse : dès lors que l'assemblée générale avait voté la grève, affirmer qu'elle était absurde était du fascisme. Maintenant que je suis roi chez moi, je vais enfin pouvoir rappeler cette évidence sans être interrompu : la grève est la cessation concertée du travail en vue d'appuyer des revendications professionnelles. Or je n'ai jamais été payé pour étudier, c'était même plutôt le contraire. De plus, être étudiant n'est pas un métier, sauf chez les meneurs les plus enragés, qui étaient triplants et semblaient en avoir fait un plan de carrière ; d'ailleurs, une de leurs revendications était l'annulation des examens et l'attribution à tous du passage dans l'année supérieure.
Cesser de travailler pour un étudiant, outre que cela suppose d'avoir commencé, ce qui n'était pas le cas de tout le monde, revient à se mettre lui même en péril et à s'infliger des lacunes difficiles à rattraper. C'est une démarche suicidaire et en tant que telle, malsaine.
De même que le "blocage" des facultés porte un autre nom : entrave concertée aux libertés par voies de faits et violences, article 431-1 du code pénal, 3 ans d'emprisonnement et 45.000 euros d'amende. Rappelons que certains, qui ne font rien, se prennent trois mois fermes juste parce qu'ils sont là.
Le terme "retrait" est lui aussi entre guillemets, parce qu'un détail semble avoir échappé aux organisations étudiantes et lycéennes qui posent comme préalable à toute négociation une capitulation sans condition (rappelons que c'est sur ce principe là qu'a fonctionné la première guerre mondiale). En démocratie, le gouvernement n'a aucun moyen de "retirer" une loi votée par le parlement. Ça s'appelle la séparation des pouvoirs, et à cause des élucubrations d'un obscur magistrat bordelais, on en a fait un principe constitutionnel. Donc exiger le retrait de ce texte est demander la violation de la constitution, ou de faire voter une loi abrogeant cette loi, qui prend du temps en démocratie. Répondre à l'autisme du gouvernement par un autisme dans la revendication ne me paraît pas une saine base de départ.
Bon, mais alors, le CPE, c'est quoi au juste ?
C'est un article de loi, l'article 8 de la loi adoptée définitivement le 9 mars 2005 par le Sénat. Il n'est pas d'abord facile car comme c'est souvent le cas, il renvoie par citation à d'autres articles de loi qu'il faut lire pour comprendre (sachant que certains de ces articles renvoient eux même à d'autres). Le Code de procédure pénale en est une illustration caricaturale mais faisant pâle figure à côté du code général des impôts.
En voici donc une transcription en français intelligible par les mortels n'ayant pas perdu les plus belles années de leur vie à lire le journal officiel (je garde la division en chiffres romains de l'article de loi) :
I. - Le CPE s'applique à toutes les entreprises du secteur privé sauf celles de travail à domicile, de plus de 20 salariés, pour l'embauche d'un "jeune âgé de moins de vingt-six ans" (sic). La loi ne précise pas quand les jeunes de plus de vingt six ans cessent d'être des jeunes.
Il ne doit pas être conclu pour un poste correspondant aux cas relevant des CDD[1]. La raison en est simple : la protection d'un salarié sous CDD est plus forte que celle d'un salarié sous CDI ou CPE. Oui, même qu'un salarié sous CDI, car un CDD ne peut être rompu que pour faute grave ou lourde, et donne droit à une indemnité de précarité de 10% des salaires perçus.
II. - Le CPE est un contrat à durée indéterminée. Il est établi par écrit, le seul contrat de travail verbal étant le CDI. Donc si un CPE n'est pas conclu par écrit, c'est automatiquement un CDI.
La procédure de licenciement de droit commun pour faute personnelle ou motif économique ne s'applique pas durant les deux premières années, sauf les garanties en cas de faillite de l'employeur.
Si le salarié a effectué des stages ou des missions d'intérim dans l'entreprise, ces durées sont prises en compte pour le calcul de la période de deux ans.
Le CPE peut être rompu à l'initiative de l'employeur ou du salarié par lettre recommandée avec avis de réception. Si le salarié était présent dans l'entreprise depuis plus d'un mois, il y a un préavis à respecter de deux semaines, qui passe à un mois au-delà de six mois de présence. En cas de faute grave, il n'y a pas de préavis, comme pour un CDI ou un CDD.
Sauf faute grave, l'employeur doit verser une indemnité au salarié licencié égale à 8% de la rémunération totale brute qu'il a perçue. En outre, l'employeur paye une taxe de 2% versée aux ASSEDIC. Le total est donc de 10% pour l'employeur, soit l'indemnité de précarité versée en cas de non renouvellement d'un CDD (sauf que celle-ci est intégralement versée au salarié).
Le salarié a un délai d'un an pour contester cette rupture devant le conseil de prud'hommes, contre cinq ans pour un contrat ordinaire. Ce délai doit être mentionné dans la lettre de rupture pour s'appliquer, sinon, la forclusion est de cinq ans.
L'employeur qui envisage de rompre un CPE doit informer préalablement les institutions représentatives du personnel comme pour un licenciement économique, ce qui n'est pas le cas d'un licenciement de droit commun. Il est passible de prison s'il ne le fait pas (délit d'entrave).
Un salarié titulaire d'un CPE candidat ou élu à une élection sociale (représentant du personnel, membre du comité d'entreprise, conseiller prud'homme...) a la même protection que tout autre salarié (autorisation de l'inspection du travail pour procéder au licenciement).
En cas de rupture du CPE, l'employeur ne peut conclure un nouveau CPE avec ce même salarié avant trois mois (pour éviter la succession de CPE par rupture / embauche).
Le titulaire d'un CPE a droit au congé de formation et au droit individuel de formation comme tout salarié.
III. - Un salarié ayant travaillé quatre mois sous CPE a droit à une prise en charge des ASSEDIC en cas de rupture, au lieu de six mois pour un contrat ordinaire ; mais ses droits sont plus limités dans le temps (sept mois au lieu de douze).
IV. - Le CPE fera l'objet d'une évaluation au 31 décembre 2008 pour qu'une réforme soit envisagée. Ne vous faites aucune illusion : ce genre de promesses n'est jamais tenue par le parlement ni par le gouvernement.
Les critiques à l'encontre de ce texte sont nombreuses, et comme souvent, ce ne sont pas celles les plus rabâchées qui sont les plus pertinentes. Commençons par évacuer les critiques infondées :
"Le CPE a une période d'essai de deux ans".
Non, la période initiale de deux ans n'est pas une période d'essai. Le CPE peut avoir une période d'essai comme tout contrat : l'article L.122-3-2 du code du travail qui prévoit cette période ne fait pas partie des articles du code du travail exclu pour le CPE. Le CPE est même incidemment plus protecteur qu'un CDI car un préavis est dû au bout d'un mois, même si la période d'essai fait deux mois. Je ne suis pas sûr que cette subtilité ait été voulue par le gouvernement : c'est le risque des lois qui renvoient à des articles d'une autre loi, le législateur ne vérifie pas toujours toutes les conséquences que cela peut avoir. Si une période d'essai a été stipulée (ce n'est pas automatique), la période qui s'étend du troisième au vingt-quatrième mois n'est pas une période d'essai : on parle de "période de consolidation" bien que ce terme ne figure pas dans la loi.
Quelle est la différence ? Pour le salarié, elle est de taille. Pendant la période d'essai, le contrat est rompu à la réception de la lettre recommandée, sans préavis ni indemnité de rupture : seuls sont dus les salaires pour les heures effectuées et non encore payées. Pendant la période de consolidation, un préavis doit être respecté, de quinze jours ou un mois, et une indemnité de 8% du salaire brut est perçue par le salarié. Rappelons que pour un CDI, le préavis est de deux mois. Surtout, l'indemnité légale de licenciement dans le cadre d'un CDI n'est due que pour les salariés ayant plus de deux ans d'ancienneté (article L.122-9 du Code du travail) et elle est de deux dixièmes de mois par année d'ancienneté.
Vous voyez la logique du dispositif : Période d'essai, premier mois : aucune protection, du 2e mois au 3e mois : 15 jours de préavis ; du troisième au sixième mois : 15 jours de préavis, indemnité de 8% ; du sixième au vingt-quatrième mois : un mois de préavis, indemnité de 8% ; au delà du vingt-quatrième mois, procédure de licenciement, préavis de deux mois, indemnité de deux dixièmes de mois par année d'ancienneté (qui est incidemment est inférieure aux 8% prévu en cas de rupture du CPE). Il y a une mise en place progressive du dispositif de protection du salarié.
"Les employeurs peuvent licencier sans motif".
Celle là mérite le pompon de la bêtise ou de la mauvaise foi, selon que celui qui tient ces propos y croit ou non.
D'abord, au risque de surprendre, un employeur qui n'a pas de motif de licencier un salarié ne le licencie pas (murmures étonnés). En fait, la critique qu'on pourrait raisonnablement exprimer est que l'employeur pourrait licencier pour de mauvais motifs, ou des motifs inavouables ; mais on ne provoque pas des manifs en faisant des critiques raisonnables.
Quand un employeur décide de rompre un contrat de travail, il a nécessairement une raison pour ce faire. En droit du travail, hors la période d'essai, il doit l'indiquer au salarié en lui permettant de fournir ses explication, et lui notifier ces raisons par un écrit, la lettre de licenciement, que le salarié peut contester en justice devant le conseil de prud'hommes, où il appartient à l'employeur de prouver la réalité des motifs invoqués, ce qui est un renversement de la charge de la preuve, le principe étant que c'est au demandeur de prouver le bien fondé de sa demande.
La différence essentielle entre un CPE et un CDI est là : l'employeur n'a pas à donner ses motifs. Mais cela n'interdit nullement au salarié de contester son licenciement en justice.
Simplement, il sera dans la situation du demandeur habituel : à lui de prouver que son licenciement ne repose pas sur un motif légitime.
Je prévois aisément les objections qui seront soulevées : d'où diable sors-je ce motif légitime ?
De l'article L.120-4 du Code du travail et de l'article 1134 du Code civil dont il est le fils légitime.
Et oui, comme le rappelait très justement Paxatagore, le CPE n'est pas exorbitant du droit commun.
En dehors des dispositions strictement dérogatoires contenues à l'article 8 de la loi du 9 mars 2006 (date provisoire, seule compte la date de sa signature par le président de la République), ce sont les règles générales qui s'appliquent. Et le CPE, qui est un contrat de travail, doit être exécuté de bonne foi. Un employeur qui licencie un salarié de mauvaise foi viole ses obligations contractuelles et s'offre aux justes foudres de la justice prud'homale. Et rappelons que devant cette juridiction, la moitié des juges sont des élus syndicaux, les motifs d'un licenciement les intéresse toujours énormément, ils sont d'une curiosité maladive là dessus.
Je sens encore des sceptiques. Bon. Prenons la période d'essai. La loi dit clairement que chaque partie peut mettre fin au contrat par simple lettre sans donner quelque raison que ce soit. Les Conseils de prud'hommes admettent qu'on mette fin à une période d'essai parce que le feeling ne passe pas. Le contrat de travail est un contrat intuitu personae, c'est à dire que la prise en considération de la personne du salarié est un élement essentiel du contrat. Peu importe que le salarié recruté soit parfaitement compétent s'il est désagréable sans être malpoli, s'il sent de sous les aisselles, qui ne sont pas des motifs de licenciement mais peuvent ruiner une ambiance de travail.
Mais les conseils de prud'hommes ont néanmoins jugé qu'on peut rompre abusivement une période d'essai. Ils acceptent donc d'examiner les éléments apportés par le salarié et le cas échéant de condamner l'employeur. Un exemple que j'ai vu juger est l'employeur qui reconduit la période d'essai 48 heures avant d'envoyer la lettre y mettant fin. Ce renouvellement n'ayant manifestement pour objet que de permettre de licencier le salarié sans procédure, préavis ni indemnité, la rupture a été déclarée abusive.
Il y aura un contentieux de la rupture du CPE, si ce contrat entre en vigueur. Que sera-t-elle ?
Je l'ignore, mais elle ne laissera pas la salarié pieds et poings liés à la merci de l'employeur, c'est certain.
D'autres objections sont soulevées, mais aucune ne justifie les "grèves" des étudiants et lycéens et sont d'ailleurs absentes des mots d'ordre et slogans des manifestations. Examinons les quand même, car ce sont les plus sérieuses.
Le CPE violerait la convention C158 de l'Organisation Internationale du Travail (OIT).
C'est un argument soulevé par les députés de l'opposition ayant exercé un recours devant le conseil constitutionnel. Les conventions internationales ont en effet une force supérieure à celle des lois nationales (article 55 de la constitution).
Or l'article 4 de cette convention stipule que :
Un travailleur ne devra pas être licencié sans qu'il existe un motif valable de licenciement lié à l'aptitude ou à la conduite du travailleur ou fondé sur les nécessités du fonctionnement de l'entreprise, de l'établissement ou du service.
Cet argument n'a à mon sens aucune chance de prospérer, pour deux raisons :
Le conseil constitutionnel refuse d'examiner la conformité de lois à des traités internationaux, car l'article 55 exige une condition de réciprocité, c'est à dire que les autres États signataires appliquent également ce traité. Il s'agit d'une condition pouvant évoluer d'un jour sur l'autre or le conseil juge de la conformité d'une loi à la constitution, et ne peut statuer en prenant en compte des éléments qui peuvent changer à peine sa décision prise.
De plus, comme je l'ai démontré ci-dessus, il y aura bien un contrôle de l'existence d'un motif, et la convention de l'OIT n'exige nullement que ce motif soit porté à la connaissance du salarié. Elle n'exige que deux choses : qu'il existe et soit valable. Le CPE ne contrevient pas à ces principes.
L'article 2 de cette convention exige qu'une période d'essai soit de durée raisonnable : je vous renvoie là dessus à mes explications sur la période de consolidation.
Le CPE violerait l'égalité entre salariés car il serait réservé aux moins de 26 ans.
Là encore, je ne pense pas que cet argument soit fondé. La constitution n'interdit pas toute différence de traitement entre salariés. Sinon, mieux rémunérer un salarié de 35 ans avec 5 ans d'expérience qu'un jeune diplômé sans expérience serait une discrimination prohibée. Puisque le CPE est ouvert à TOUS les moins de 26 ans, où est la discrimination ? Vis à vis des 26 ans et plus ? Mais le but avoué de la loi est de favoriser l'embauche de cette tranche d'âge, tout comme les aides publiques à l'embauche des jeunes ou les exonérations de charges accordées régulièrement, qui n'ont jamais été jugées discriminatoires.
Ce billet est déjà fort long, et je ne doute pas que des lecteurs auront d'autres objections à formuler. Je vous donne donc la parole, mais soyez averti : tout commentaire qui se contenterait d'être une reprise de slogans sera effacé. C'est pas la Sorbonne, ici.
Notes
[1] remplacement d'un salarié absent temporairement - maladie, grossesse…- ; accroissement temporaire d'activité ; emplois saisonniers ; remplacement d'un chef d'entreprise.
Deuxième note de l'auteur :
Il n'y a pas de transfert du risque économique sur le salarié, car le risque économique d'une embauche est nul pour celui-ci, l'alternative étant de ne pas avoir d'emploi donc pas de salaire.
Et la rupture d'un CPE est coûteuse pour l'employeur, à période égale bien plus coûteuse qu'un CDI. Prenons l'exemple d'un salarié au SMIC, soit 1350 euros brut par mois. Le contrat est rompu le 8e mois. Le préavis est effectué, il est d'un mois. Coût d'un CPE : 1215 euros dont 972 pour le salarié. Coût d'un CDI : 135 euros d'indemnité compensatrice de congés payés. Aucune indemnité de licenciement n'est due. Et c'est le salarié qui supporte le rique économique ?
La volonté de ne pas révéler le motif est aisé à comprendre : imposer de le révéler, c'est ouvrir la porte dans laquelle s'engouffreront les conseils de prud'hommes pour vérifier la légitimité de ce motif, ce qui serait la mort du CPE. Et votre suspicion a priori relève du préjugé. On peut démontrer qu'un motif inconnu est abusif, j'en cite un exemple. Et le débat est assez aisé à ouvrir. Le salarié licencié n'a qu'à apporter des preuves ou des indces crédibles qu'un motif inavouable est derrière ce licenciement, et le CPH demander à l'employeur ce qu'il a à répondre.
Si l'employeur se contente de se réfugier derrière la loi, il risque fort de succomber, car la loi n'interdit pas d'apporter la preuve contraire.
Il est relativement aisé de provoquer ce débat sur le motif de licenciement. Rappelons uqe les institutions représentatives doivent obligatoirement être consultées (et il y en a forcément, puisque le CPE s'applique uniquement aux entreprises de plus de 20 salariés). Le débat sur le motif aura lieu, j'en prends le pari.
Que penser de l'argument disant qu'un salarié sous CPE aurait plus de mal à obtenir un crédit ou un appartement ?
J'aurais tendance à répondre : mal fondé. Un CDI est aussi un contrat précaire, il peut être résilié à tout moment, sauf durant une grossesse. Ceux qui croient qu'il suffit d'un CDI pour obtenir crédits et appartements vivent dans une illusion béate.
Le CPE est-il du vent ?
Non, le CPE n'est pas du vent. C'est un texte de loi, applicable dès sa promulgation au JO. Je n'appelle pas ça du vent.
Les réactions peuvent être justifiées, c'est leur forme que je conteste. Le blocage des facs n'a aucune excuse ni justification à mes yeux.
Je suis d'accord avec vos critiques sur la méthode.
Quant à l'usage de l'expression "jeune de moins de 26 ans", elle est ridicule mais n'est pas l'élément essentiel de cette loi.
Vient un commentaire d'un lecteur :
Je trouve personnellement que le CPE est une mauvaise solution à un problème mal posé :- le problème est mal posé car ce n'est pas l'âge qui entraîne le chômage mais le manque d'expérience et le coût associé au risque. On peut avoir 27 ans et galérer...- ça me semble être une mauvaise solution car elle ajoute encore un cas particulier à un droit du travail qui me semble déjà fort complexe. Qui plus est, il ajoute une discontinuité (au sens mathématique) entre <26>26 ans [toujours l'injustice de l'effet de seuil des mesures discrminatoires ... positives ou non] . Donc en dehors des risque évoqués par les manifestants (précarisation) qui ne me semblent malgré tout pas totalement infondés (3 mois entre deux CPE consécutifs ça reste assez faible) même s'ils sont un peu exagérés, je pense que ça va poser plusieurs problèmes :- le plus grave : un >26 ans ne pourra conclure de CPE, ce qui signifie que les plus précaires ou faiblement qualifiés, ceux qui se reconvertissent par exemple risquent de se retrouver encore plus exclus car les entreprises embauchant des débutants préfèreront probablement des CPEs pour bénéficier non seulement de la "période de consolidation" mais surtout des allègements de charges afférentes.- Accessoirement, en dehors des X, beaucoup d'ingénieurs n'ont pas forcément de quoi "imposer leurs conditions", ce qui fait que des contrats qui auraient pu être des CDI seront probablement transformés en CPE dans des grosses sociétés comme ALTEN, ATOS... Autant le CNE se justifiait pour aider les petites entreprises (pour qui le risque constitue vraiment un frein à l'embauche), autant le CPE s'apparente davantage à un cadeau aux grandes entreprises, et ne changera à mon avis pas grand chose à l'emploi car elles auraient de toutes façons embauché.Une proposition plus astucieuse aurait été à mon avis de proposer dans le CDI un allègement de charge de la même durée ou proportionnelle à la période de chômage de l'individu, et décroissant progressivement (donc un individu resté 10 mois au chômage coûterait moins cher pendant 10 mois à son employeur, avec un coût se rapprochant progressivement de la "normale") : pas de discontinuité brutale, pas de discrimination sur l'âge, pas de nouveau contrat particulier...
Merci. Un commentaire non dogmatique, qui ne donne pas dans la caricature, qui donne une critique raisonnée. Merci de revenir aux standards de ce blog. Et vous aurez noté qu'à aucun moment je ne dis que le CPE est une bonne mesure ou fera reculer le chômage. Je critique la forme qu'a pris son opposition.
A un lecteur qui parle sempiternellement "des patrons" :
Quand vous dites "les patrons", vous parlez de l'hydre à mille têtes qui ne parle que d'une seule voix ou de la société secrète qui complote pour plonger l'humanité dans la misère ? Et si vous ne saisissez pas les sarcasmes : merci de citer votre source.
Pour résumer, mais ça fait longtemps que j'en suis convaincu : CPE, beaucoup d'agitation pour rien, gouvernement pas doué et opposants malhonnêtes ou manipulés.
Faisons le point sur le CPE
Par Eolas, samedi 25 mars 2006 à 23:38
Où l'auteur règle ses comptes suite à un traumatisme de jeunesse.
Le CPE occupe une grande partie de l'actualité et entraîne "grèves" et "blocages" en série dans les établissement d'enseignement. Je reviens dans un instant sur la présence de guillemets.
Le feu a été mis aux poudres par la création du CPE par la loi de lutte contre les discriminations, adoptée par le parlement et en cours d'examen par le Conseil constitutionnel. Notons au passage que cette loi est bien la seule qui soit en train de passer un examen en ce moment (rires enregistrés). Ce contrat ne figurait pas dans le projet de loi initial, il a été ajouté par un amendement gouvernemental.
Commençons par quelques considérations politiques : bien sûr que l'ampleur du mouvement actuel n'est pas dû à ce qu'est le CPE lui même, mais par ce qu'il représente : une sorte de symbole de capitulation devant la précarité, une mesure ressentie comme libérale, ce qu'elle n'est pas, de même que les sondages qui montrent qu'une majorité de français sont pour un "retrait" du CPE ne montre pas une désapprobation de l'opinion sur cet article de loi, mais une volonté du retour à l'ordre. Ajoutons à cela l'opportunité saisie par l'opposition de se refaire une unité à bon compte sur le dos du gouvernement, et un mécontentement plus légitime des syndicats représentatifs, et voici la recette de l'indigeste ratatouille que nous a concocté le premier ministre et qui met le feu à une librairie, quelques voitures, et voit le parc informatique de l'EHESS inopinément réduit. Bref, un gâchis.
Avant de nous intéresser à l'aspect strictement juridique du CPE, quelques précisions sur les propos que je viens de tenir :
Je mets des Guillemets à "grève" et "blocage" parce que je n'aime pas que des mots impropres soient employés pour cacher une réalité autre et parfois moins flatteuse.
Comme je le répétais régulièrement à mes camarades de faculté à chaque fois que les bouillants délégués de l'UNEF et UNEF-ID jouaient les Jaurès des futurs Bac+5, la notion de grève de lycéens ou d'étudiants est absurde. Las, mes explications devaient généralement s'arrêter là, couverts par les lazzis démocratiques et contrecarrées par cette explication lumineuse : dès lors que l'assemblée générale avait voté la grève, affirmer qu'elle était absurde était du fascisme. Maintenant que je suis roi chez moi, je vais enfin pouvoir rappeler cette évidence sans être interrompu : la grève est la cessation concertée du travail en vue d'appuyer des revendications professionnelles. Or je n'ai jamais été payé pour étudier, c'était même plutôt le contraire. De plus, être étudiant n'est pas un métier, sauf chez les meneurs les plus enragés, qui étaient triplants et semblaient en avoir fait un plan de carrière ; d'ailleurs, une de leurs revendications était l'annulation des examens et l'attribution à tous du passage dans l'année supérieure.
Cesser de travailler pour un étudiant, outre que cela suppose d'avoir commencé, ce qui n'était pas le cas de tout le monde, revient à se mettre lui même en péril et à s'infliger des lacunes difficiles à rattraper. C'est une démarche suicidaire et en tant que telle, malsaine.
De même que le "blocage" des facultés porte un autre nom : entrave concertée aux libertés par voies de faits et violences, article 431-1 du code pénal, 3 ans d'emprisonnement et 45.000 euros d'amende. Rappelons que certains, qui ne font rien, se prennent trois mois fermes juste parce qu'ils sont là.
Le terme "retrait" est lui aussi entre guillemets, parce qu'un détail semble avoir échappé aux organisations étudiantes et lycéennes qui posent comme préalable à toute négociation une capitulation sans condition (rappelons que c'est sur ce principe là qu'a fonctionné la première guerre mondiale). En démocratie, le gouvernement n'a aucun moyen de "retirer" une loi votée par le parlement. Ça s'appelle la séparation des pouvoirs, et à cause des élucubrations d'un obscur magistrat bordelais, on en a fait un principe constitutionnel. Donc exiger le retrait de ce texte est demander la violation de la constitution, ou de faire voter une loi abrogeant cette loi, qui prend du temps en démocratie. Répondre à l'autisme du gouvernement par un autisme dans la revendication ne me paraît pas une saine base de départ.
Bon, mais alors, le CPE, c'est quoi au juste ?
C'est un article de loi, l'article 8 de la loi adoptée définitivement le 9 mars 2005 par le Sénat. Il n'est pas d'abord facile car comme c'est souvent le cas, il renvoie par citation à d'autres articles de loi qu'il faut lire pour comprendre (sachant que certains de ces articles renvoient eux même à d'autres). Le Code de procédure pénale en est une illustration caricaturale mais faisant pâle figure à côté du code général des impôts.
En voici donc une transcription en français intelligible par les mortels n'ayant pas perdu les plus belles années de leur vie à lire le journal officiel (je garde la division en chiffres romains de l'article de loi) :
I. - Le CPE s'applique à toutes les entreprises du secteur privé sauf celles de travail à domicile, de plus de 20 salariés, pour l'embauche d'un "jeune âgé de moins de vingt-six ans" (sic). La loi ne précise pas quand les jeunes de plus de vingt six ans cessent d'être des jeunes.
Il ne doit pas être conclu pour un poste correspondant aux cas relevant des CDD[1]. La raison en est simple : la protection d'un salarié sous CDD est plus forte que celle d'un salarié sous CDI ou CPE. Oui, même qu'un salarié sous CDI, car un CDD ne peut être rompu que pour faute grave ou lourde, et donne droit à une indemnité de précarité de 10% des salaires perçus.
II. - Le CPE est un contrat à durée indéterminée. Il est établi par écrit, le seul contrat de travail verbal étant le CDI. Donc si un CPE n'est pas conclu par écrit, c'est automatiquement un CDI.
La procédure de licenciement de droit commun pour faute personnelle ou motif économique ne s'applique pas durant les deux premières années, sauf les garanties en cas de faillite de l'employeur.
Si le salarié a effectué des stages ou des missions d'intérim dans l'entreprise, ces durées sont prises en compte pour le calcul de la période de deux ans.
Le CPE peut être rompu à l'initiative de l'employeur ou du salarié par lettre recommandée avec avis de réception. Si le salarié était présent dans l'entreprise depuis plus d'un mois, il y a un préavis à respecter de deux semaines, qui passe à un mois au-delà de six mois de présence. En cas de faute grave, il n'y a pas de préavis, comme pour un CDI ou un CDD.
Sauf faute grave, l'employeur doit verser une indemnité au salarié licencié égale à 8% de la rémunération totale brute qu'il a perçue. En outre, l'employeur paye une taxe de 2% versée aux ASSEDIC. Le total est donc de 10% pour l'employeur, soit l'indemnité de précarité versée en cas de non renouvellement d'un CDD (sauf que celle-ci est intégralement versée au salarié).
Le salarié a un délai d'un an pour contester cette rupture devant le conseil de prud'hommes, contre cinq ans pour un contrat ordinaire. Ce délai doit être mentionné dans la lettre de rupture pour s'appliquer, sinon, la forclusion est de cinq ans.
L'employeur qui envisage de rompre un CPE doit informer préalablement les institutions représentatives du personnel comme pour un licenciement économique, ce qui n'est pas le cas d'un licenciement de droit commun. Il est passible de prison s'il ne le fait pas (délit d'entrave).
Un salarié titulaire d'un CPE candidat ou élu à une élection sociale (représentant du personnel, membre du comité d'entreprise, conseiller prud'homme...) a la même protection que tout autre salarié (autorisation de l'inspection du travail pour procéder au licenciement).
En cas de rupture du CPE, l'employeur ne peut conclure un nouveau CPE avec ce même salarié avant trois mois (pour éviter la succession de CPE par rupture / embauche).
Le titulaire d'un CPE a droit au congé de formation et au droit individuel de formation comme tout salarié.
III. - Un salarié ayant travaillé quatre mois sous CPE a droit à une prise en charge des ASSEDIC en cas de rupture, au lieu de six mois pour un contrat ordinaire ; mais ses droits sont plus limités dans le temps (sept mois au lieu de douze).
IV. - Le CPE fera l'objet d'une évaluation au 31 décembre 2008 pour qu'une réforme soit envisagée. Ne vous faites aucune illusion : ce genre de promesses n'est jamais tenue par le parlement ni par le gouvernement.
Les critiques à l'encontre de ce texte sont nombreuses, et comme souvent, ce ne sont pas celles les plus rabâchées qui sont les plus pertinentes. Commençons par évacuer les critiques infondées :
"Le CPE a une période d'essai de deux ans".
Non, la période initiale de deux ans n'est pas une période d'essai. Le CPE peut avoir une période d'essai comme tout contrat : l'article L.122-3-2 du code du travail qui prévoit cette période ne fait pas partie des articles du code du travail exclu pour le CPE. Le CPE est même incidemment plus protecteur qu'un CDI car un préavis est dû au bout d'un mois, même si la période d'essai fait deux mois. Je ne suis pas sûr que cette subtilité ait été voulue par le gouvernement : c'est le risque des lois qui renvoient à des articles d'une autre loi, le législateur ne vérifie pas toujours toutes les conséquences que cela peut avoir. Si une période d'essai a été stipulée (ce n'est pas automatique), la période qui s'étend du troisième au vingt-quatrième mois n'est pas une période d'essai : on parle de "période de consolidation" bien que ce terme ne figure pas dans la loi.
Quelle est la différence ? Pour le salarié, elle est de taille. Pendant la période d'essai, le contrat est rompu à la réception de la lettre recommandée, sans préavis ni indemnité de rupture : seuls sont dus les salaires pour les heures effectuées et non encore payées. Pendant la période de consolidation, un préavis doit être respecté, de quinze jours ou un mois, et une indemnité de 8% du salaire brut est perçue par le salarié. Rappelons que pour un CDI, le préavis est de deux mois. Surtout, l'indemnité légale de licenciement dans le cadre d'un CDI n'est due que pour les salariés ayant plus de deux ans d'ancienneté (article L.122-9 du Code du travail) et elle est de deux dixièmes de mois par année d'ancienneté.
Vous voyez la logique du dispositif : Période d'essai, premier mois : aucune protection, du 2e mois au 3e mois : 15 jours de préavis ; du troisième au sixième mois : 15 jours de préavis, indemnité de 8% ; du sixième au vingt-quatrième mois : un mois de préavis, indemnité de 8% ; au delà du vingt-quatrième mois, procédure de licenciement, préavis de deux mois, indemnité de deux dixièmes de mois par année d'ancienneté (qui est incidemment est inférieure aux 8% prévu en cas de rupture du CPE). Il y a une mise en place progressive du dispositif de protection du salarié.
"Les employeurs peuvent licencier sans motif".
Celle là mérite le pompon de la bêtise ou de la mauvaise foi, selon que celui qui tient ces propos y croit ou non.
D'abord, au risque de surprendre, un employeur qui n'a pas de motif de licencier un salarié ne le licencie pas (murmures étonnés). En fait, la critique qu'on pourrait raisonnablement exprimer est que l'employeur pourrait licencier pour de mauvais motifs, ou des motifs inavouables ; mais on ne provoque pas des manifs en faisant des critiques raisonnables.
Quand un employeur décide de rompre un contrat de travail, il a nécessairement une raison pour ce faire. En droit du travail, hors la période d'essai, il doit l'indiquer au salarié en lui permettant de fournir ses explication, et lui notifier ces raisons par un écrit, la lettre de licenciement, que le salarié peut contester en justice devant le conseil de prud'hommes, où il appartient à l'employeur de prouver la réalité des motifs invoqués, ce qui est un renversement de la charge de la preuve, le principe étant que c'est au demandeur de prouver le bien fondé de sa demande.
La différence essentielle entre un CPE et un CDI est là : l'employeur n'a pas à donner ses motifs. Mais cela n'interdit nullement au salarié de contester son licenciement en justice.
Simplement, il sera dans la situation du demandeur habituel : à lui de prouver que son licenciement ne repose pas sur un motif légitime.
Je prévois aisément les objections qui seront soulevées : d'où diable sors-je ce motif légitime ?
De l'article L.120-4 du Code du travail et de l'article 1134 du Code civil dont il est le fils légitime.
Et oui, comme le rappelait très justement Paxatagore, le CPE n'est pas exorbitant du droit commun.
En dehors des dispositions strictement dérogatoires contenues à l'article 8 de la loi du 9 mars 2006 (date provisoire, seule compte la date de sa signature par le président de la République), ce sont les règles générales qui s'appliquent. Et le CPE, qui est un contrat de travail, doit être exécuté de bonne foi. Un employeur qui licencie un salarié de mauvaise foi viole ses obligations contractuelles et s'offre aux justes foudres de la justice prud'homale. Et rappelons que devant cette juridiction, la moitié des juges sont des élus syndicaux, les motifs d'un licenciement les intéresse toujours énormément, ils sont d'une curiosité maladive là dessus.
Je sens encore des sceptiques. Bon. Prenons la période d'essai. La loi dit clairement que chaque partie peut mettre fin au contrat par simple lettre sans donner quelque raison que ce soit. Les Conseils de prud'hommes admettent qu'on mette fin à une période d'essai parce que le feeling ne passe pas. Le contrat de travail est un contrat intuitu personae, c'est à dire que la prise en considération de la personne du salarié est un élement essentiel du contrat. Peu importe que le salarié recruté soit parfaitement compétent s'il est désagréable sans être malpoli, s'il sent de sous les aisselles, qui ne sont pas des motifs de licenciement mais peuvent ruiner une ambiance de travail.
Mais les conseils de prud'hommes ont néanmoins jugé qu'on peut rompre abusivement une période d'essai. Ils acceptent donc d'examiner les éléments apportés par le salarié et le cas échéant de condamner l'employeur. Un exemple que j'ai vu juger est l'employeur qui reconduit la période d'essai 48 heures avant d'envoyer la lettre y mettant fin. Ce renouvellement n'ayant manifestement pour objet que de permettre de licencier le salarié sans procédure, préavis ni indemnité, la rupture a été déclarée abusive.
Il y aura un contentieux de la rupture du CPE, si ce contrat entre en vigueur. Que sera-t-elle ?
Je l'ignore, mais elle ne laissera pas la salarié pieds et poings liés à la merci de l'employeur, c'est certain.
D'autres objections sont soulevées, mais aucune ne justifie les "grèves" des étudiants et lycéens et sont d'ailleurs absentes des mots d'ordre et slogans des manifestations. Examinons les quand même, car ce sont les plus sérieuses.
Le CPE violerait la convention C158 de l'Organisation Internationale du Travail (OIT).
C'est un argument soulevé par les députés de l'opposition ayant exercé un recours devant le conseil constitutionnel. Les conventions internationales ont en effet une force supérieure à celle des lois nationales (article 55 de la constitution).
Or l'article 4 de cette convention stipule que :
Un travailleur ne devra pas être licencié sans qu'il existe un motif valable de licenciement lié à l'aptitude ou à la conduite du travailleur ou fondé sur les nécessités du fonctionnement de l'entreprise, de l'établissement ou du service.
Cet argument n'a à mon sens aucune chance de prospérer, pour deux raisons :
Le conseil constitutionnel refuse d'examiner la conformité de lois à des traités internationaux, car l'article 55 exige une condition de réciprocité, c'est à dire que les autres États signataires appliquent également ce traité. Il s'agit d'une condition pouvant évoluer d'un jour sur l'autre or le conseil juge de la conformité d'une loi à la constitution, et ne peut statuer en prenant en compte des éléments qui peuvent changer à peine sa décision prise.
De plus, comme je l'ai démontré ci-dessus, il y aura bien un contrôle de l'existence d'un motif, et la convention de l'OIT n'exige nullement que ce motif soit porté à la connaissance du salarié. Elle n'exige que deux choses : qu'il existe et soit valable. Le CPE ne contrevient pas à ces principes.
L'article 2 de cette convention exige qu'une période d'essai soit de durée raisonnable : je vous renvoie là dessus à mes explications sur la période de consolidation.
Le CPE violerait l'égalité entre salariés car il serait réservé aux moins de 26 ans.
Là encore, je ne pense pas que cet argument soit fondé. La constitution n'interdit pas toute différence de traitement entre salariés. Sinon, mieux rémunérer un salarié de 35 ans avec 5 ans d'expérience qu'un jeune diplômé sans expérience serait une discrimination prohibée. Puisque le CPE est ouvert à TOUS les moins de 26 ans, où est la discrimination ? Vis à vis des 26 ans et plus ? Mais le but avoué de la loi est de favoriser l'embauche de cette tranche d'âge, tout comme les aides publiques à l'embauche des jeunes ou les exonérations de charges accordées régulièrement, qui n'ont jamais été jugées discriminatoires.
Ce billet est déjà fort long, et je ne doute pas que des lecteurs auront d'autres objections à formuler. Je vous donne donc la parole, mais soyez averti : tout commentaire qui se contenterait d'être une reprise de slogans sera effacé. C'est pas la Sorbonne, ici.
Notes
[1] remplacement d'un salarié absent temporairement - maladie, grossesse…- ; accroissement temporaire d'activité ; emplois saisonniers ; remplacement d'un chef d'entreprise.
Deuxième note de l'auteur :
Il n'y a pas de transfert du risque économique sur le salarié, car le risque économique d'une embauche est nul pour celui-ci, l'alternative étant de ne pas avoir d'emploi donc pas de salaire.
Et la rupture d'un CPE est coûteuse pour l'employeur, à période égale bien plus coûteuse qu'un CDI. Prenons l'exemple d'un salarié au SMIC, soit 1350 euros brut par mois. Le contrat est rompu le 8e mois. Le préavis est effectué, il est d'un mois. Coût d'un CPE : 1215 euros dont 972 pour le salarié. Coût d'un CDI : 135 euros d'indemnité compensatrice de congés payés. Aucune indemnité de licenciement n'est due. Et c'est le salarié qui supporte le rique économique ?
La volonté de ne pas révéler le motif est aisé à comprendre : imposer de le révéler, c'est ouvrir la porte dans laquelle s'engouffreront les conseils de prud'hommes pour vérifier la légitimité de ce motif, ce qui serait la mort du CPE. Et votre suspicion a priori relève du préjugé. On peut démontrer qu'un motif inconnu est abusif, j'en cite un exemple. Et le débat est assez aisé à ouvrir. Le salarié licencié n'a qu'à apporter des preuves ou des indces crédibles qu'un motif inavouable est derrière ce licenciement, et le CPH demander à l'employeur ce qu'il a à répondre.
Si l'employeur se contente de se réfugier derrière la loi, il risque fort de succomber, car la loi n'interdit pas d'apporter la preuve contraire.
Il est relativement aisé de provoquer ce débat sur le motif de licenciement. Rappelons uqe les institutions représentatives doivent obligatoirement être consultées (et il y en a forcément, puisque le CPE s'applique uniquement aux entreprises de plus de 20 salariés). Le débat sur le motif aura lieu, j'en prends le pari.
Que penser de l'argument disant qu'un salarié sous CPE aurait plus de mal à obtenir un crédit ou un appartement ?
J'aurais tendance à répondre : mal fondé. Un CDI est aussi un contrat précaire, il peut être résilié à tout moment, sauf durant une grossesse. Ceux qui croient qu'il suffit d'un CDI pour obtenir crédits et appartements vivent dans une illusion béate.
Le CPE est-il du vent ?
Non, le CPE n'est pas du vent. C'est un texte de loi, applicable dès sa promulgation au JO. Je n'appelle pas ça du vent.
Les réactions peuvent être justifiées, c'est leur forme que je conteste. Le blocage des facs n'a aucune excuse ni justification à mes yeux.
Je suis d'accord avec vos critiques sur la méthode.
Quant à l'usage de l'expression "jeune de moins de 26 ans", elle est ridicule mais n'est pas l'élément essentiel de cette loi.
Vient un commentaire d'un lecteur :
Je trouve personnellement que le CPE est une mauvaise solution à un problème mal posé :- le problème est mal posé car ce n'est pas l'âge qui entraîne le chômage mais le manque d'expérience et le coût associé au risque. On peut avoir 27 ans et galérer...- ça me semble être une mauvaise solution car elle ajoute encore un cas particulier à un droit du travail qui me semble déjà fort complexe. Qui plus est, il ajoute une discontinuité (au sens mathématique) entre <26>26 ans [toujours l'injustice de l'effet de seuil des mesures discrminatoires ... positives ou non] . Donc en dehors des risque évoqués par les manifestants (précarisation) qui ne me semblent malgré tout pas totalement infondés (3 mois entre deux CPE consécutifs ça reste assez faible) même s'ils sont un peu exagérés, je pense que ça va poser plusieurs problèmes :- le plus grave : un >26 ans ne pourra conclure de CPE, ce qui signifie que les plus précaires ou faiblement qualifiés, ceux qui se reconvertissent par exemple risquent de se retrouver encore plus exclus car les entreprises embauchant des débutants préfèreront probablement des CPEs pour bénéficier non seulement de la "période de consolidation" mais surtout des allègements de charges afférentes.- Accessoirement, en dehors des X, beaucoup d'ingénieurs n'ont pas forcément de quoi "imposer leurs conditions", ce qui fait que des contrats qui auraient pu être des CDI seront probablement transformés en CPE dans des grosses sociétés comme ALTEN, ATOS... Autant le CNE se justifiait pour aider les petites entreprises (pour qui le risque constitue vraiment un frein à l'embauche), autant le CPE s'apparente davantage à un cadeau aux grandes entreprises, et ne changera à mon avis pas grand chose à l'emploi car elles auraient de toutes façons embauché.Une proposition plus astucieuse aurait été à mon avis de proposer dans le CDI un allègement de charge de la même durée ou proportionnelle à la période de chômage de l'individu, et décroissant progressivement (donc un individu resté 10 mois au chômage coûterait moins cher pendant 10 mois à son employeur, avec un coût se rapprochant progressivement de la "normale") : pas de discontinuité brutale, pas de discrimination sur l'âge, pas de nouveau contrat particulier...
Merci. Un commentaire non dogmatique, qui ne donne pas dans la caricature, qui donne une critique raisonnée. Merci de revenir aux standards de ce blog. Et vous aurez noté qu'à aucun moment je ne dis que le CPE est une bonne mesure ou fera reculer le chômage. Je critique la forme qu'a pris son opposition.
A un lecteur qui parle sempiternellement "des patrons" :
Quand vous dites "les patrons", vous parlez de l'hydre à mille têtes qui ne parle que d'une seule voix ou de la société secrète qui complote pour plonger l'humanité dans la misère ? Et si vous ne saisissez pas les sarcasmes : merci de citer votre source.
Les perdants
François-Xavier Pietri dans La Tribune
À n'en pas douter, la mobilisation d'hier - même si les cris de victoire des organisations syndicales sont à nuancer - vient fragiliser un peu Dominique de Villepin. Le Premier ministre, plus que jamais solitaire dans son exercice malgré l'appui affiché de son gouvernement, voit désormais le sort du CPE - et, qui sait, le sien - entre les mains de l'Élysée. Au passage, et sauf miracle, l'aspirant à la fonction suprême a probablement perdu une grande partie de ses chances, pour ne pas dire presque toutes, de concourir en 2007 à l'élection présidentielle. C'est d'autant plus vrai qu'au sein même de sa majorité, et sans parler de la voix naturellement discordante de Nicolas Sarkozy, des grincements de dents se font de plus en plus entendre à l'UMP. Grincements qui, souvent, précèdent de peu la morsure, tant il est vrai que des élus de terrain, qui craignent d'être pris à partie dans leurs circonscriptions, hésitent rarement longtemps avant de faire connaître à Paris l'ire de leurs administrés. À l'évidence, la droite n'aura rien gagné dans ce dossier.
Mais la grande perdante, ce sera probablement la France. D'abord parce que cette affaire n'est pas bonne pour la marche de l'économie, surtout quand celle-ci repose essentiellement sur la consommation des ménages. Ensuite, comme l'a d'ailleurs souligné la patronne des patrons, Laurence Parisot, parce que l'image du pays, déjà fragile à l'international, va en prendre encore un coup. Il y a quelques jours, le Figaro rapportait une intéressante étude commandée par l'université du Maryland démontrant que la France est le seul - bien lire le seul ! - grand pays au monde dans lequel la majorité de la population se déclare hostile à l'économie de marché. Les Chinois, pour des raisons qu'on comprend facilement, sont 74 % à la considérer meilleure pour l'avenir. L'étude vaut ce qu'elle vaut. Mais les événements des dernières semaines tendent à prouver que les Français ne sont pas encore prêts, alors qu'il serait temps, à se réconcilier avec l'économie. Et que notre classe politique, de droite comme de gauche, ne fait pas grand-chose, c'est le moins qu'on puisse dire, pour leur rendre le service de les y aider.
À n'en pas douter, la mobilisation d'hier - même si les cris de victoire des organisations syndicales sont à nuancer - vient fragiliser un peu Dominique de Villepin. Le Premier ministre, plus que jamais solitaire dans son exercice malgré l'appui affiché de son gouvernement, voit désormais le sort du CPE - et, qui sait, le sien - entre les mains de l'Élysée. Au passage, et sauf miracle, l'aspirant à la fonction suprême a probablement perdu une grande partie de ses chances, pour ne pas dire presque toutes, de concourir en 2007 à l'élection présidentielle. C'est d'autant plus vrai qu'au sein même de sa majorité, et sans parler de la voix naturellement discordante de Nicolas Sarkozy, des grincements de dents se font de plus en plus entendre à l'UMP. Grincements qui, souvent, précèdent de peu la morsure, tant il est vrai que des élus de terrain, qui craignent d'être pris à partie dans leurs circonscriptions, hésitent rarement longtemps avant de faire connaître à Paris l'ire de leurs administrés. À l'évidence, la droite n'aura rien gagné dans ce dossier.
Mais la grande perdante, ce sera probablement la France. D'abord parce que cette affaire n'est pas bonne pour la marche de l'économie, surtout quand celle-ci repose essentiellement sur la consommation des ménages. Ensuite, comme l'a d'ailleurs souligné la patronne des patrons, Laurence Parisot, parce que l'image du pays, déjà fragile à l'international, va en prendre encore un coup. Il y a quelques jours, le Figaro rapportait une intéressante étude commandée par l'université du Maryland démontrant que la France est le seul - bien lire le seul ! - grand pays au monde dans lequel la majorité de la population se déclare hostile à l'économie de marché. Les Chinois, pour des raisons qu'on comprend facilement, sont 74 % à la considérer meilleure pour l'avenir. L'étude vaut ce qu'elle vaut. Mais les événements des dernières semaines tendent à prouver que les Français ne sont pas encore prêts, alors qu'il serait temps, à se réconcilier avec l'économie. Et que notre classe politique, de droite comme de gauche, ne fait pas grand-chose, c'est le moins qu'on puisse dire, pour leur rendre le service de les y aider.
La "pensée" de café du commerce : entendu à la radio
J'entends le "philosophe" de bazar Michel Onfray déclarer :
"Je ne conteste pas le capitalisme, qui est une manière de créer des richesses. Je conteste le libéralisme qui est une manière de les répartir."
Mieux vaut entendre ça que d'être sourd ! Si c'est ça la rigeur philosophique, on n'est pas sorti de l'auberge.
> Le fait de séparer libéralisme et capitalisme est déjà en soi fort étrange.
> De plus, séparer la fonction de création de richesses et la fonction de répartition est complètement idiot : les deux sont étroitement interdépendants, les opposer est spécieux. La façon de créer les richesses est une répartition.
"Je ne conteste pas le capitalisme, qui est une manière de créer des richesses. Je conteste le libéralisme qui est une manière de les répartir."
Mieux vaut entendre ça que d'être sourd ! Si c'est ça la rigeur philosophique, on n'est pas sorti de l'auberge.
> Le fait de séparer libéralisme et capitalisme est déjà en soi fort étrange.
> De plus, séparer la fonction de création de richesses et la fonction de répartition est complètement idiot : les deux sont étroitement interdépendants, les opposer est spécieux. La façon de créer les richesses est une répartition.
CPE : toute la France dans la rue ?
J'entends dire que que toute la France est dans la rue. Il ne faut pas exagérer. Qui y-a-t-il dans la rue ?
> le monde de l'éducation nationale, profs et étudiants, dont la profonde connaissance de l'économie est de notoriété publique.
> les salariés du secteur public.
Certes, ça fait du monde mais, je suis désolé, c'est loin d'être toute la France, ce n'est même pas la majorité.
Alors, on va me dire "Et les sondages ?". Je n'y accorde guère de valeur (voir Grève par procuration)
Au fait pour le CPE, que faire :
> suspendre l'application. Je pense que viendra en France une "heure thatcherienne" où les conservatismes et les corporatismes syndicaux devront être brisés par un gouvernement démocratiquement élu. Mais je pense que le CPE, qui est anecdotique dans le code du travail, soit le bon sujet de confrontation.
> attendre 2007 et espérer (car l'espoir fait vivre) que la campagne électorale ne sera pas qu'une bataille de mots mais aussi d'idées, par exemple j'aimerais qu'on dise chaque fois qu'on prononce "solidarité" on dise comment on finance.
Au fait, vive l'Allemagne !
> le monde de l'éducation nationale, profs et étudiants, dont la profonde connaissance de l'économie est de notoriété publique.
> les salariés du secteur public.
Certes, ça fait du monde mais, je suis désolé, c'est loin d'être toute la France, ce n'est même pas la majorité.
Alors, on va me dire "Et les sondages ?". Je n'y accorde guère de valeur (voir Grève par procuration)
Au fait pour le CPE, que faire :
> suspendre l'application. Je pense que viendra en France une "heure thatcherienne" où les conservatismes et les corporatismes syndicaux devront être brisés par un gouvernement démocratiquement élu. Mais je pense que le CPE, qui est anecdotique dans le code du travail, soit le bon sujet de confrontation.
> attendre 2007 et espérer (car l'espoir fait vivre) que la campagne électorale ne sera pas qu'une bataille de mots mais aussi d'idées, par exemple j'aimerais qu'on dise chaque fois qu'on prononce "solidarité" on dise comment on finance.
Au fait, vive l'Allemagne !
mardi, mars 28, 2006
Le grand Charles

Une fois n'est pas coutume, j'ai regardé hier soir à la télévision sur France 2 le demi-film à propos de Charles de Gaulle.
J'avais préparé ma mitrailleuse à critiques mais j'ai été agréablement surpris. Bien sûr, il y a un coté apologétique, mais dans l'ensemble, ce film n'en fait pas trop.
Il est marqué d'un souci historique. C'est l'appel du 22 juin 1940 qui est diffusé parce qu'il n'existe pas d'enregistrement de celui du 18. Détail infime : l'avion montré dans le film est assez
proche du De Havilland Flamingo qui transportait De Gaulle (mis à part la couleur peut-être).
Il faut dire qu'il est servi par d'excellents acteurs.
Deuxième épisode ce soir.
Le grand Charles
Nota : le grand Charles était aussi le nom de l'avion de Pierre Clostermann.
L'antiracisme ordinaire
L'article qui suit ce message m'intéresse car il rejoint deux de mes lectures récentes :
> A. Finkielkraut pense que l'antiracisme est le communisme du XXIème siècle (je précise pour les attardés et les nostalgiques que ce n'est pas un compliment).
> un article anglais sur Sir Isiah Berlin publié dans City Journal explique que le relativisme intellectuel et la tolérance systématique ont été poussés au point de devenir un nouvel esprit dominant tout aussi intolérant que les anciens esprits dominants.
J'ajoute deux réflexions personnelles :
> je suis athée, je suis pourtant choqué des critiques médiatiques systématiques qu'encourent les catholiques à cause de leurs positions sur l'avortement et l'homosexualité, que je ne partage pas (ou pas entièrement concernant l'homosexualité). Je comprends cependant qu'on puisse tracer une ligne disant "Sur ce point, sur ces moeurs, je ne suis pas d'accord." et je trouve les critiques au nom de la tolérance obligatoire mal venues.
En effet, si l'on admet la liberté de penser, il faut que puissent advenir des désaccords irréconciliables, sinon "la liberté de penser" se limite à "la liberté de penser comme moi", ce qui n'est pas très surprenant venant d'une certaine gauche qui n'a jamais porté la pluralité des opinions dans son coeur. Je m'oppose au respect des différences, des communautés et des croyances, ce sont les hommes différents, les hommes d'autres communautés et les croyants que je respecte, et cette nuance n'est pas un simple jeu sur les mots, elle est fondamentale.
> la tolérance et l'ouverture sont par essence fluides, mouvantes et délicates. Elles sont donc menacées dès qu'une organisation en fait profession (1), ce qui est le cas des divers "mouvements" anti-racistes ; et la menace est d'autant plus grande que la récupération politique n'est jamais loin (d'ailleurs, ce mot "mouvements" appartient actuellement au vocabulaire de gauche, alors que par exemple "association" est plus neutre.).
Je comprends tout à fait le raisonnement d'AG Slama : les anti-racismes centrés sur des racismes particuliers deviennent des communautarismes et renforcent l'intolérance tout en déformant les relations sociales et la hiérachie des valeurs.
Que penser du petit noir de huit ans, décrit par Marc Le Bris, qui accuse son institutrice de racisme parce qu'elle le punit d'être turbulent ?
Faire de l'opposition racisme / anti-racisme la pierre de touche des relations individuelles est absurde et dangereux : cela renforce les antagonismes au lieu de les réduire, on est toujours le raciste de quelqu'un (moi-même, je me demande si on ne devrait pas limiter les migrations de Bretons). De plus, cela déplace les oppositions sur le terrain délicat de l'identité au lieu de les garder sur le terrains des actions : on attaque ce que je suis plutôt que ce que je fais. C'est le voleur qui traite le policier qui l'arrête de raciste : tu m'arrêtes pour ce que je suis et non pour ce que j'ai fait. Evidemment, ça pourrit et ça envenime la discussion.
Enfin, mettre l'accusation de racisme à toutes les sauces lui enlève sa gravité (à trop crier au loup ...).
Cette injonction officielle et médiatique à l'angélisme anti-raciste, intrusion inopportune de la collectivité, de la pression sociale et de l'opinion imposée dans les relations individuelles, est mal ressentie et finit par susciter une réaction en retour de banalisation du racisme : si le racisme est l'explication de tout et si chacun est le raciste de quelqu'un, pourquoi ne m'avouerai-je pas raciste, comme tout le monde ?
Alors que faire contre le racisme ? Rien. Le racisme n'est pas un sujet en soi. Le sujet, c'est la liberté individuelle et l'appartenance à une communauté : le destin d'un individu est-il déterminé par sa communauté d'origine ? En France, à cause d'une société figée, la réponse est de plus en plus positive. Libérez les destins et la communauté d'origine comptera moins.
Si mon raisonnement déroute, revenons aux faits: vingt ans d'actions judiciaires, de discours et de défilés anti-racistes ont ils été efficaces pour réduire le racisme en France ? Il est aisé de voir que non. A cette situation, deux réponses :
> l'habituelle fuite en avant : on n'a pas assez défilé, on n'a pas assez condamné
> la remise en cause : et si le racisme n'était pas le problème fondamental, mais le symptôme de problèmes qu'on a soigneusement contournés et occultés depuis vingt ans ? A savoir qu'il ne fait peut-être pas si bon vivre en France ? Que l'immigration n'est peut-être pas bénéfique pour les Français ? Et d'autres questions identitaires qui font mal ?
(1) : Simon Leys faisait la remarque que la Chine maoïste était très forte pour promouvoir l'amitié entre les peuples, mais beaucoup moins s'agissant de l'amitié entre les individus !
L'antiracisme ordinaire
Alain-Gérard Slama
27 mars 2006, (Rubrique Opinions Le Figaro)
Le rapport de la Commission nationale consultative des droits de l'homme, remis mardi dernier au premier ministre, stigmatise, non sans raison, la progression en France d'un racisme ordinaire. On peut se demander pourtant, en lisant ce rapport, s'il ne faut pas s'inquiéter davantage encore de la banalisation de l'antiracisme ordinaire pour comprendre la poussée d'intolérance dont souffre notre société.
Les avancées du racisme ordinaire sont un fait indéniable. Selon une enquête CSA, 24% des Français se déclarent «un peu» racistes, et 9% «plutôt» racistes, ce qui fait beaucoup ; même si ce sondage est contemporain de la crise des banlieues qui a marqué la fin de l'année 2005, il y a lieu de s'interroger. On se doute que cet aveu n'a pas été arraché à des militants du Front national, ni aux partisans de M. Dieudonné ou de M. Ramadan, tous formés et entraînés à l'usage du double discours. Le rapport tire de l'enquête la conclusion, vérifiée et vérifiable, d'une «libération de la parole raciste».
Si l'on regarde, parallèlement, le nombre d'actes et de menaces racistes et antisémites avérés, le chiffre de 974 semble bien dérisoire. Tout se passe comme si le débridement des propos racistes remplissait une fonction d'exutoire et dispensait du passage à l'acte. Or si l'on se fie non plus aux chiffres mais aux témoignages, le climat des zones dominées par les minorités est marqué par une violence interethnique et inter-religieuse qui, à tous les niveaux, fait peur. Même le ministère de l'Education, bien connu pour chercher à minimiser autant que possible le phénomène dans l'espoir de calmer le jeu, donne une proportion d'actes racistes nettement supérieure aux actes recensés sur la base des plaintes recueillies par la police et la gendarmerie.
Entre les données quantitatives et les réalités qualitatives, la contradiction est patente et il est deux manières de la résoudre. La première, largement majoritaire à gauche et chez les militants des droits de l'homme, consiste à attribuer les violences émanant des minorités à leur exclusion sociale et non à leurs préjugés racistes, mais à imputer en revanche au racisme supposé latent dans le pays, et à lui seul, la responsabilité de l'exclusion. La seconde, représentée surtout à droite, retient une explication symétrique, justifiant par le racisme de minorités travaillées par le fondamentalisme religieux la montée de l'intolérance au sein de la société.
Entre ces deux thèses aussi chargées d'idéologie l'une que l'autre, il serait vain de vouloir trancher, ou de chercher un compromis. Mais, parce qu'il est pluraliste, et qu'il reflète fidèlement l'humeur du temps, le rapport de la CNCDH contient nombre d'éléments qui orientent vers une autre interprétation : la responsabilité dans la montée de l'intolérance d'un antiracisme ordinaire, qui, à force de banaliser l'incrimination de racisme, aboutit à l'inverse du but qu'il poursuit.
Non certes que cet antiracisme fabrique le racisme, mais son excès de vigilance radicalise le climat d'intolérance et de soupçon dont le racisme ordinaire se nourrit ; davantage, il tend à fixer, par l'abus du recours au droit et à la loi, voire à la délation, des comportements liés, pour la plupart, à la situation internationale et à la conjoncture économique et sociale.
Les annexes du rapport, consacrées aux contributions des principaux acteurs, sont particulièrement instructives à cet égard. Chacun voit midi à porte : le Mrap retient surtout le racisme islamophobe et la Licra privilégie l'antisémitisme. Leurs efforts devraient se conjuguer, et il leur arrive souvent de se rapprocher. Mais leurs campagnes les entraînent dans une escalade concurrentielle qui donne à l'islamophobie d'un côté et à l'antisémitisme de l'autre une centralité que tous les sondages, par ailleurs, démentent.
C'est ainsi que, en opposant un groupe à l'autre, et chacun de ces groupes à tous, la généralisation par plaques des campagnes antiracistes en arrive à fabriquer de toutes pièces une société multiculturelle. L'écolier juif des banlieues qui a toutes les chances de s'en sortir, mais qui redoute, tous les matins, de subir une violence réelle, impute à l'antisémitisme la timidité des sanctions frappant ceux qui le briment, et tend à se replier sur une communauté imaginaire. L'écolier musulman qui n'a pas à craindre cette violence, mais qui se sent rejeté, se laisse enfermer dans une identité religieuse plus ou moins imposée. Le politique, voyant le soutien qu'il peut retirer de ces clientèles, jure que la France est multiculturelle et qu'il faut en tirer les conséquences, comme cet obscur député du Var soudain porté devant les caméras de télévision après avoir soutenu une proposition de loi contre le blasphème.
Le mal français par excellence, qui ressort en particulier de la contribution de la Halde, est l'acharnement législatif et judiciaire d'une bureaucratie qui rêve de transformer par des interdits, une surveillance de chaque instant, des procès d'intention et des incriminations pénales chaque jour plus inventifs des mentalités que seuls l'école, les médias, la justice de droit commun et l'action sur l'environnement matériel peuvent faire progresser.
> A. Finkielkraut pense que l'antiracisme est le communisme du XXIème siècle (je précise pour les attardés et les nostalgiques que ce n'est pas un compliment).
> un article anglais sur Sir Isiah Berlin publié dans City Journal explique que le relativisme intellectuel et la tolérance systématique ont été poussés au point de devenir un nouvel esprit dominant tout aussi intolérant que les anciens esprits dominants.
J'ajoute deux réflexions personnelles :
> je suis athée, je suis pourtant choqué des critiques médiatiques systématiques qu'encourent les catholiques à cause de leurs positions sur l'avortement et l'homosexualité, que je ne partage pas (ou pas entièrement concernant l'homosexualité). Je comprends cependant qu'on puisse tracer une ligne disant "Sur ce point, sur ces moeurs, je ne suis pas d'accord." et je trouve les critiques au nom de la tolérance obligatoire mal venues.
En effet, si l'on admet la liberté de penser, il faut que puissent advenir des désaccords irréconciliables, sinon "la liberté de penser" se limite à "la liberté de penser comme moi", ce qui n'est pas très surprenant venant d'une certaine gauche qui n'a jamais porté la pluralité des opinions dans son coeur. Je m'oppose au respect des différences, des communautés et des croyances, ce sont les hommes différents, les hommes d'autres communautés et les croyants que je respecte, et cette nuance n'est pas un simple jeu sur les mots, elle est fondamentale.
> la tolérance et l'ouverture sont par essence fluides, mouvantes et délicates. Elles sont donc menacées dès qu'une organisation en fait profession (1), ce qui est le cas des divers "mouvements" anti-racistes ; et la menace est d'autant plus grande que la récupération politique n'est jamais loin (d'ailleurs, ce mot "mouvements" appartient actuellement au vocabulaire de gauche, alors que par exemple "association" est plus neutre.).
Je comprends tout à fait le raisonnement d'AG Slama : les anti-racismes centrés sur des racismes particuliers deviennent des communautarismes et renforcent l'intolérance tout en déformant les relations sociales et la hiérachie des valeurs.
Que penser du petit noir de huit ans, décrit par Marc Le Bris, qui accuse son institutrice de racisme parce qu'elle le punit d'être turbulent ?
Faire de l'opposition racisme / anti-racisme la pierre de touche des relations individuelles est absurde et dangereux : cela renforce les antagonismes au lieu de les réduire, on est toujours le raciste de quelqu'un (moi-même, je me demande si on ne devrait pas limiter les migrations de Bretons). De plus, cela déplace les oppositions sur le terrain délicat de l'identité au lieu de les garder sur le terrains des actions : on attaque ce que je suis plutôt que ce que je fais. C'est le voleur qui traite le policier qui l'arrête de raciste : tu m'arrêtes pour ce que je suis et non pour ce que j'ai fait. Evidemment, ça pourrit et ça envenime la discussion.
Enfin, mettre l'accusation de racisme à toutes les sauces lui enlève sa gravité (à trop crier au loup ...).
Cette injonction officielle et médiatique à l'angélisme anti-raciste, intrusion inopportune de la collectivité, de la pression sociale et de l'opinion imposée dans les relations individuelles, est mal ressentie et finit par susciter une réaction en retour de banalisation du racisme : si le racisme est l'explication de tout et si chacun est le raciste de quelqu'un, pourquoi ne m'avouerai-je pas raciste, comme tout le monde ?
Alors que faire contre le racisme ? Rien. Le racisme n'est pas un sujet en soi. Le sujet, c'est la liberté individuelle et l'appartenance à une communauté : le destin d'un individu est-il déterminé par sa communauté d'origine ? En France, à cause d'une société figée, la réponse est de plus en plus positive. Libérez les destins et la communauté d'origine comptera moins.
Si mon raisonnement déroute, revenons aux faits: vingt ans d'actions judiciaires, de discours et de défilés anti-racistes ont ils été efficaces pour réduire le racisme en France ? Il est aisé de voir que non. A cette situation, deux réponses :
> l'habituelle fuite en avant : on n'a pas assez défilé, on n'a pas assez condamné
> la remise en cause : et si le racisme n'était pas le problème fondamental, mais le symptôme de problèmes qu'on a soigneusement contournés et occultés depuis vingt ans ? A savoir qu'il ne fait peut-être pas si bon vivre en France ? Que l'immigration n'est peut-être pas bénéfique pour les Français ? Et d'autres questions identitaires qui font mal ?
(1) : Simon Leys faisait la remarque que la Chine maoïste était très forte pour promouvoir l'amitié entre les peuples, mais beaucoup moins s'agissant de l'amitié entre les individus !
L'antiracisme ordinaire
Alain-Gérard Slama
27 mars 2006, (Rubrique Opinions Le Figaro)
Le rapport de la Commission nationale consultative des droits de l'homme, remis mardi dernier au premier ministre, stigmatise, non sans raison, la progression en France d'un racisme ordinaire. On peut se demander pourtant, en lisant ce rapport, s'il ne faut pas s'inquiéter davantage encore de la banalisation de l'antiracisme ordinaire pour comprendre la poussée d'intolérance dont souffre notre société.
Les avancées du racisme ordinaire sont un fait indéniable. Selon une enquête CSA, 24% des Français se déclarent «un peu» racistes, et 9% «plutôt» racistes, ce qui fait beaucoup ; même si ce sondage est contemporain de la crise des banlieues qui a marqué la fin de l'année 2005, il y a lieu de s'interroger. On se doute que cet aveu n'a pas été arraché à des militants du Front national, ni aux partisans de M. Dieudonné ou de M. Ramadan, tous formés et entraînés à l'usage du double discours. Le rapport tire de l'enquête la conclusion, vérifiée et vérifiable, d'une «libération de la parole raciste».
Si l'on regarde, parallèlement, le nombre d'actes et de menaces racistes et antisémites avérés, le chiffre de 974 semble bien dérisoire. Tout se passe comme si le débridement des propos racistes remplissait une fonction d'exutoire et dispensait du passage à l'acte. Or si l'on se fie non plus aux chiffres mais aux témoignages, le climat des zones dominées par les minorités est marqué par une violence interethnique et inter-religieuse qui, à tous les niveaux, fait peur. Même le ministère de l'Education, bien connu pour chercher à minimiser autant que possible le phénomène dans l'espoir de calmer le jeu, donne une proportion d'actes racistes nettement supérieure aux actes recensés sur la base des plaintes recueillies par la police et la gendarmerie.
Entre les données quantitatives et les réalités qualitatives, la contradiction est patente et il est deux manières de la résoudre. La première, largement majoritaire à gauche et chez les militants des droits de l'homme, consiste à attribuer les violences émanant des minorités à leur exclusion sociale et non à leurs préjugés racistes, mais à imputer en revanche au racisme supposé latent dans le pays, et à lui seul, la responsabilité de l'exclusion. La seconde, représentée surtout à droite, retient une explication symétrique, justifiant par le racisme de minorités travaillées par le fondamentalisme religieux la montée de l'intolérance au sein de la société.
Entre ces deux thèses aussi chargées d'idéologie l'une que l'autre, il serait vain de vouloir trancher, ou de chercher un compromis. Mais, parce qu'il est pluraliste, et qu'il reflète fidèlement l'humeur du temps, le rapport de la CNCDH contient nombre d'éléments qui orientent vers une autre interprétation : la responsabilité dans la montée de l'intolérance d'un antiracisme ordinaire, qui, à force de banaliser l'incrimination de racisme, aboutit à l'inverse du but qu'il poursuit.
Non certes que cet antiracisme fabrique le racisme, mais son excès de vigilance radicalise le climat d'intolérance et de soupçon dont le racisme ordinaire se nourrit ; davantage, il tend à fixer, par l'abus du recours au droit et à la loi, voire à la délation, des comportements liés, pour la plupart, à la situation internationale et à la conjoncture économique et sociale.
Les annexes du rapport, consacrées aux contributions des principaux acteurs, sont particulièrement instructives à cet égard. Chacun voit midi à porte : le Mrap retient surtout le racisme islamophobe et la Licra privilégie l'antisémitisme. Leurs efforts devraient se conjuguer, et il leur arrive souvent de se rapprocher. Mais leurs campagnes les entraînent dans une escalade concurrentielle qui donne à l'islamophobie d'un côté et à l'antisémitisme de l'autre une centralité que tous les sondages, par ailleurs, démentent.
C'est ainsi que, en opposant un groupe à l'autre, et chacun de ces groupes à tous, la généralisation par plaques des campagnes antiracistes en arrive à fabriquer de toutes pièces une société multiculturelle. L'écolier juif des banlieues qui a toutes les chances de s'en sortir, mais qui redoute, tous les matins, de subir une violence réelle, impute à l'antisémitisme la timidité des sanctions frappant ceux qui le briment, et tend à se replier sur une communauté imaginaire. L'écolier musulman qui n'a pas à craindre cette violence, mais qui se sent rejeté, se laisse enfermer dans une identité religieuse plus ou moins imposée. Le politique, voyant le soutien qu'il peut retirer de ces clientèles, jure que la France est multiculturelle et qu'il faut en tirer les conséquences, comme cet obscur député du Var soudain porté devant les caméras de télévision après avoir soutenu une proposition de loi contre le blasphème.
Le mal français par excellence, qui ressort en particulier de la contribution de la Halde, est l'acharnement législatif et judiciaire d'une bureaucratie qui rêve de transformer par des interdits, une surveillance de chaque instant, des procès d'intention et des incriminations pénales chaque jour plus inventifs des mentalités que seuls l'école, les médias, la justice de droit commun et l'action sur l'environnement matériel peuvent faire progresser.
Vu d'ailleurs : "La France marche à reculons"
"La France marche à reculons"
LEMONDE.FR 28.03.06 11h38 • Mis à jour le 28.03.06 11h46
La même police anti-émeute, les mêmes gaz lacrymogènes, les mêmes jeunes "déchaînés"... Pour l'éditorialiste du New York Times, on pourrait s'y tromper : qu'il est tentant de dresser un parallèle entre les émeutes de l'automne et les manifestations du printemps ! Mais les différences sont là : en novembre, ceux qui se révoltaient étaient "les fils des immigrés d'Afrique du Nord", sans emploi ni avenir, et "il était difficile de ne pas éprouver de sympathie pour leur cause". En mars, ce sont "les étudiants privilégiés" qui descendent dans la rue, pour dénoncer un projet de loi "nécessaire", et qui se voulait "une réponse partielle aux mouvements des banlieues". Le quotidien américain l'affirme : les manifestants en France sont "bien mal avisés", "les étudiants devraient cesser de ne penser qu'à leurs privilèges et tenir compte de l'appel lancé par Jacques Chirac, pour un dialogue créatif afin de résoudre les vrais problèmes auxquels sont confrontés leur génération".
"UNE HAINE CARICATURALE DE L'ENTREPRISE"
Les quotidiens étrangers peinent à comprendre pourquoi la France tarde tant à mener des réformes qui s'imposent. "Le pays marche à reculons vers l'avenir", ironise le Boston Globe. "Les Français refusent de se rendre à l'évidence", et d'affronter les défis qui sont les leurs, renchérit Robert J. Samuelson, chroniqueur au Washington Post.
Le Temps de Genève, lui, dénonce "le divorce" grandissant "entre une rue qui condamne sans savoir et des milieux économiques qui expliquent sans convaincre". Comme beaucoup d'autres titres, il juge que la création du contrat de première embauche (CPE), certes mal expliquée, constituait un pas dans le bon sens. "Le CPE était une tentative, peut-être maladroite mais sincère", de faciliter l'entrée des jeunes sur le marché du travail, commente son éditorialiste. "Le voici rejeté, vomi de toutes parts. On n'a pas assez souligné ce que révèle ce rejet : une haine viscérale, caricaturale de l'entreprise, symbole de toutes les exploitations (...) Que la grande majorité des chefs d'entreprise aient simplement besoin d'un petit peu d'air pour équilibrer leurs comptes à la fin de l'année, voilà qui n'effleure pas l'esprit des opposants" au CPE.
LA TENTATION DU NON
Dans ces conditions, quoi qu'on dise, avec une France réfractaire au changement, "la révolution" n'est pas pour demain, estime le magazine américain Newsweek, dans son édition internationale. Mais à qui la faute ? L'hebdomadaire ne montre aucune complaisance pour la classe politique française. Le Parti socialiste, quelques mois après les émeutes des banlieues, se déchire pour savoir combien de femmes seront candidates aux prochaines élections. Et Dominique de Villepin ? Il est "un pur représentant de l'élite technocrate et statique du pays (...) Au lieu d'une réforme qui s'inspirerait de ce qui marche en Espagne, en Suède ou en Grande-Bretagne, pour ne pas parler des Etats-Unis ou de l'Australie, il a imposé une mini-mesure, une réformette." Newsweek résume ainsi la situation : "Des étudiants qui protestent contre le changement, des leaders syndicaux qui refusent la modernité, et des politiques qui ne savent que dire non." Le problème est "qu'à force de dire non, ils ne savent plus dire oui"...
George Melloan, chroniqueur au Wall Street Journal (accès payant) a une autre explication, face au blocage actuel : "La jeunesse, naïve, est exploitée par les syndicats qui savent exactement ce qu'ils font – défendre un système qui protège les salariés syndicalisés au détriment des chômeurs. Les manifestations sont le moyen utilisé par les syndicats pour montrer au gouvernement qui est le patron."
Peggy Hollinger, dans le Financial Times de Londres (accès payant), affine un peu le trait. Le problème des syndicats français est qu'ils ne peuvent que rester unis contre le CPE. S'ils cèdent, "cela encouragera le gouvernement à revenir sur le code du travail", et amoindrira "leur chance de séduire une nouvelle génération de travailleurs", alors que beaucoup des syndiqués actuels approchent de la retraite. Le quotidien financier n'oublie pas non plus que Bernard Thibault, à la tête de la CGT, et François Chérèque, à la tête de la CFDT, déjà chahutés par leurs troupes, briguent tous deux un nouveau mandat dans les semaines qui viennent : céder au gouvernement serait pour eux suicidaire. Inversement, leur victoire "risque de renforcer la valeur de la confrontation par rapport à la négociation", regrette-t-il par avance.
"UN PAYS PRÉCAIRE... POUR LES INVESTISSEURS"
L'image de la France à l'étranger en prend un coup. Nombreux sont les journaux à disserter sur "le malaise" ou "la crise" que traverse la France, à l'instar d'ABC de Madrid. Quoi de plus normal, dans un pays qui vient de faire un triomphe à une exposition du Grand Palais, à Paris, consacrée à la mélancolie, remarque le Washington Post : "La psyché française souffre de la peur."
Le milieu des affaires ne reste pas insensible à la situation. La France est déjà "précaire... pour l'investisseur", titre Le Temps. Et de détailler : "Le pays des Lumières se referme sur lui-même, multiplie les barrières au commerce. A l'indice de la liberté économique, il est 44e. Un rang derrière l'Italie. Préoccupée, plus par les présidentielles que par sa jeunesse sous-occupée, la France n'a pas fini de souffrir de sous-investissement." Le Financial Times nourrit le même constat en "une" : la crise actuelle fait peser une menace sur l'économie. Pour L'Agefi, quotidien financier suisse, ce problème est européen. Grève des fonctionnaires britanniques contre l'élévation de l'âge de la retraite, médecins qui manifestent outre-Rhin, appel à la grève lancé par le syndicat allemand IG Metall, grève des médias italiens... "Un peu partout en Europe, le climat est déliquescent et les tensions sociales particulièrement lourdes." Aucune réforme ne peut être mise en œuvre ? "Les marchés financiers vont bien finir par s'en apercevoir"...
LEMONDE.FR 28.03.06 11h38 • Mis à jour le 28.03.06 11h46
La même police anti-émeute, les mêmes gaz lacrymogènes, les mêmes jeunes "déchaînés"... Pour l'éditorialiste du New York Times, on pourrait s'y tromper : qu'il est tentant de dresser un parallèle entre les émeutes de l'automne et les manifestations du printemps ! Mais les différences sont là : en novembre, ceux qui se révoltaient étaient "les fils des immigrés d'Afrique du Nord", sans emploi ni avenir, et "il était difficile de ne pas éprouver de sympathie pour leur cause". En mars, ce sont "les étudiants privilégiés" qui descendent dans la rue, pour dénoncer un projet de loi "nécessaire", et qui se voulait "une réponse partielle aux mouvements des banlieues". Le quotidien américain l'affirme : les manifestants en France sont "bien mal avisés", "les étudiants devraient cesser de ne penser qu'à leurs privilèges et tenir compte de l'appel lancé par Jacques Chirac, pour un dialogue créatif afin de résoudre les vrais problèmes auxquels sont confrontés leur génération".
"UNE HAINE CARICATURALE DE L'ENTREPRISE"
Les quotidiens étrangers peinent à comprendre pourquoi la France tarde tant à mener des réformes qui s'imposent. "Le pays marche à reculons vers l'avenir", ironise le Boston Globe. "Les Français refusent de se rendre à l'évidence", et d'affronter les défis qui sont les leurs, renchérit Robert J. Samuelson, chroniqueur au Washington Post.
Le Temps de Genève, lui, dénonce "le divorce" grandissant "entre une rue qui condamne sans savoir et des milieux économiques qui expliquent sans convaincre". Comme beaucoup d'autres titres, il juge que la création du contrat de première embauche (CPE), certes mal expliquée, constituait un pas dans le bon sens. "Le CPE était une tentative, peut-être maladroite mais sincère", de faciliter l'entrée des jeunes sur le marché du travail, commente son éditorialiste. "Le voici rejeté, vomi de toutes parts. On n'a pas assez souligné ce que révèle ce rejet : une haine viscérale, caricaturale de l'entreprise, symbole de toutes les exploitations (...) Que la grande majorité des chefs d'entreprise aient simplement besoin d'un petit peu d'air pour équilibrer leurs comptes à la fin de l'année, voilà qui n'effleure pas l'esprit des opposants" au CPE.
LA TENTATION DU NON
Dans ces conditions, quoi qu'on dise, avec une France réfractaire au changement, "la révolution" n'est pas pour demain, estime le magazine américain Newsweek, dans son édition internationale. Mais à qui la faute ? L'hebdomadaire ne montre aucune complaisance pour la classe politique française. Le Parti socialiste, quelques mois après les émeutes des banlieues, se déchire pour savoir combien de femmes seront candidates aux prochaines élections. Et Dominique de Villepin ? Il est "un pur représentant de l'élite technocrate et statique du pays (...) Au lieu d'une réforme qui s'inspirerait de ce qui marche en Espagne, en Suède ou en Grande-Bretagne, pour ne pas parler des Etats-Unis ou de l'Australie, il a imposé une mini-mesure, une réformette." Newsweek résume ainsi la situation : "Des étudiants qui protestent contre le changement, des leaders syndicaux qui refusent la modernité, et des politiques qui ne savent que dire non." Le problème est "qu'à force de dire non, ils ne savent plus dire oui"...
George Melloan, chroniqueur au Wall Street Journal (accès payant) a une autre explication, face au blocage actuel : "La jeunesse, naïve, est exploitée par les syndicats qui savent exactement ce qu'ils font – défendre un système qui protège les salariés syndicalisés au détriment des chômeurs. Les manifestations sont le moyen utilisé par les syndicats pour montrer au gouvernement qui est le patron."
Peggy Hollinger, dans le Financial Times de Londres (accès payant), affine un peu le trait. Le problème des syndicats français est qu'ils ne peuvent que rester unis contre le CPE. S'ils cèdent, "cela encouragera le gouvernement à revenir sur le code du travail", et amoindrira "leur chance de séduire une nouvelle génération de travailleurs", alors que beaucoup des syndiqués actuels approchent de la retraite. Le quotidien financier n'oublie pas non plus que Bernard Thibault, à la tête de la CGT, et François Chérèque, à la tête de la CFDT, déjà chahutés par leurs troupes, briguent tous deux un nouveau mandat dans les semaines qui viennent : céder au gouvernement serait pour eux suicidaire. Inversement, leur victoire "risque de renforcer la valeur de la confrontation par rapport à la négociation", regrette-t-il par avance.
"UN PAYS PRÉCAIRE... POUR LES INVESTISSEURS"
L'image de la France à l'étranger en prend un coup. Nombreux sont les journaux à disserter sur "le malaise" ou "la crise" que traverse la France, à l'instar d'ABC de Madrid. Quoi de plus normal, dans un pays qui vient de faire un triomphe à une exposition du Grand Palais, à Paris, consacrée à la mélancolie, remarque le Washington Post : "La psyché française souffre de la peur."
Le milieu des affaires ne reste pas insensible à la situation. La France est déjà "précaire... pour l'investisseur", titre Le Temps. Et de détailler : "Le pays des Lumières se referme sur lui-même, multiplie les barrières au commerce. A l'indice de la liberté économique, il est 44e. Un rang derrière l'Italie. Préoccupée, plus par les présidentielles que par sa jeunesse sous-occupée, la France n'a pas fini de souffrir de sous-investissement." Le Financial Times nourrit le même constat en "une" : la crise actuelle fait peser une menace sur l'économie. Pour L'Agefi, quotidien financier suisse, ce problème est européen. Grève des fonctionnaires britanniques contre l'élévation de l'âge de la retraite, médecins qui manifestent outre-Rhin, appel à la grève lancé par le syndicat allemand IG Metall, grève des médias italiens... "Un peu partout en Europe, le climat est déliquescent et les tensions sociales particulièrement lourdes." Aucune réforme ne peut être mise en œuvre ? "Les marchés financiers vont bien finir par s'en apercevoir"...
Les joueurs de flûte
Pascal Aubert dans La tribune
Encore une fois des centaines de milliers de Français, jeunes et moins jeunes, vont descendre dans les rues des grandes villes de France au son des joueurs de flûte syndicaux et politiques. Encore une fois, ces centaines de milliers de Français sincèrement convaincus de la justesse de leur combat contre la précarité ne se rendent pas compte que les joueurs de flûte les conduisent à la noyade. L'ignorance des lois de l'économie n'explique pas tout. On flaire aussi, hélas, des relents de basse cuisine chez certains chefs politiques et syndicaux confrontés à des échéances personnelles décisives. Car depuis quelques semaines, on voit bien que, si les manifestants s'époumonent à reprendre en choeur les slogans anti-CPE -en proférant au passage d'énormes contre-vérités qui attestent de leur faible connaissance du dispositif proposé-, l'objectif principal des organisateurs de défilés n'est plus le chômage des jeunes mais de faire plier un chef de gouvernement qui a commis l'outrage suprême, celui de ne pas les avoir traité avec les égards qu'ils estiment leur être dûs. Ainsi la France doit-elle d'être mise sens dessus dessous à une blessure d'amour propre. Car demain, la tête de Villepin le téméraire peut bien rouler dans la sciure avec son CPE et les adversaires du Premier ministre en tirer matière à gloriole personnelle, rien ne sera résolu. Surtout pas la question du chômage des jeunes. Or, si imparfait soit-il, si maladroite qu'ait été l'attitude du Premier ministre, ce CPE mal ficelé a au moins un mérite, celui d'exister. Et une "qualité", celle d'être perfectible. En face, les propositions alternatives sont rares et rarement sérieuses. Et lorsqu'elles existent, elles se parent des atours trompeurs mais séduisants auprès de l'opinion d'une omnipotence de l'argent public qui appartient au passé. Ou bien on s'extasie sur la "flexécurité" à la danoise érigée ici et là en modèle à cloner. Malheureusement on en regarde les avantages sans s'attarder sur le contrat social fort qui en est le corollaire. Lequel n'est transposable en France qu'en rêve. Alors libre à nous de continuer à nous regarder le nombril, mais prenons conscience que le monde autour de nous ne va pas s'arrêter de tourner. Et que faute de fluidité suffisante du marché du travail, les emplois de demain ne se crééront pas en France mais ailleurs.
Encore une fois des centaines de milliers de Français, jeunes et moins jeunes, vont descendre dans les rues des grandes villes de France au son des joueurs de flûte syndicaux et politiques. Encore une fois, ces centaines de milliers de Français sincèrement convaincus de la justesse de leur combat contre la précarité ne se rendent pas compte que les joueurs de flûte les conduisent à la noyade. L'ignorance des lois de l'économie n'explique pas tout. On flaire aussi, hélas, des relents de basse cuisine chez certains chefs politiques et syndicaux confrontés à des échéances personnelles décisives. Car depuis quelques semaines, on voit bien que, si les manifestants s'époumonent à reprendre en choeur les slogans anti-CPE -en proférant au passage d'énormes contre-vérités qui attestent de leur faible connaissance du dispositif proposé-, l'objectif principal des organisateurs de défilés n'est plus le chômage des jeunes mais de faire plier un chef de gouvernement qui a commis l'outrage suprême, celui de ne pas les avoir traité avec les égards qu'ils estiment leur être dûs. Ainsi la France doit-elle d'être mise sens dessus dessous à une blessure d'amour propre. Car demain, la tête de Villepin le téméraire peut bien rouler dans la sciure avec son CPE et les adversaires du Premier ministre en tirer matière à gloriole personnelle, rien ne sera résolu. Surtout pas la question du chômage des jeunes. Or, si imparfait soit-il, si maladroite qu'ait été l'attitude du Premier ministre, ce CPE mal ficelé a au moins un mérite, celui d'exister. Et une "qualité", celle d'être perfectible. En face, les propositions alternatives sont rares et rarement sérieuses. Et lorsqu'elles existent, elles se parent des atours trompeurs mais séduisants auprès de l'opinion d'une omnipotence de l'argent public qui appartient au passé. Ou bien on s'extasie sur la "flexécurité" à la danoise érigée ici et là en modèle à cloner. Malheureusement on en regarde les avantages sans s'attarder sur le contrat social fort qui en est le corollaire. Lequel n'est transposable en France qu'en rêve. Alors libre à nous de continuer à nous regarder le nombril, mais prenons conscience que le monde autour de nous ne va pas s'arrêter de tourner. Et que faute de fluidité suffisante du marché du travail, les emplois de demain ne se crééront pas en France mais ailleurs.
C'est si bon d'être un anti-libéral primaire ...
La tentation simplificatrice et manichéenne de se situer dans le camp des gentils, des généreux, des soucieux des affligés de la terre, bref des opposants aux méchants libéraux égoïstes, mondialisateurs, cosmopolites et buveurs de sang peut entrainer quelques erreurs d'analyse dans des situations complexes, mais si en plus on devait se soucier de pertinence sans même parler d'honnêteté, où y irait-on ?
"Darwin" ou le malentendu documentaire, par Michel Guerrin et Jacques Mandelbaum
LE MONDE 27.03.06 13h42 • Mis à jour le 27.03.06 13h42
Le Cauchemar de Darwin, film documentaire de l'Autrichien Hubert Sauper, a été un des jolis succès de l'année écoulée, avec 400 000 entrées dans les salles de cinéma. Gros succès critique aussi pour un film qui a obtenu un César et était nominé aux Oscars d'Hollywood. Il est vrai que le sujet est attractif : montrer comment l'Occident a tout à gagner de l'exploitation de la perche du Nil, poisson du lac Victoria, en Tanzanie, et comment la région où a été tourné ce film a tout à perdre. Rarement un film aurait aussi bien démonté, à travers un fait local, les mécanismes de la mondialisation et ses méfaits. De nombreux spectateurs ont vu se vérifier sur grand écran des convictions profondes quant à la façon dont l'Occident capitaliste exploite ce qu'on appelait le tiers-monde [L'Occident adore se culpabiliser, se flageller. Pour quiconque connaît les pays africains, vouloir expliquer leurs difficultés par des causes essentiellement extérieures est dérisoire. Singapour avait un niveau de vie inférieur au Nigeria en 1950. Comparez les destins de ces deux pays et essayez d'expliquer les différences par des causes extérieures, bon courage !]. Sans doute est-ce la raison principale du succès du Cauchemar de Darwin, film qui existe en DVD et que l'on pourra revoir, le 24 avril, sur Arte.
C'est aussi parce que le film a beaucoup été vu qu'il est devenu objet de polémique. Dans la revue Les Temps Modernes (n° 635-636), l'historien François Garçon a contesté la réalité des faits alignés par Hubert Sauper. Pour se faire sa propre idée, un journaliste du Monde s'est rendu dans la ville de Mwanza, au bord du lac Victoria, où a eu lieu le tournage (Le Monde du 4 mars). Selon notre enquête, trois aspects du film posent problème : après dépeçage des poissons, les carcasses ne seraient pas destinées à la population, mais aux poulets et aux porcs ; cette activité économique participe au développement de la population locale et non à son appauvrissement ; il n'y a aucune preuve du lien entre le transport du poisson et un trafic d'armes, alors que ce lien, suggéré dans le film, figure sur l'affiche et en assurait la promotion.
Pour sa défense, Sauper livre un argument brandi par un nombre toujours plus grand de documentaristes : "Mon langage à moi, c'est celui du cinéma." Sous-entendu, il faut juger le film au regard de la subjectivité du cinéaste. Sauper a sans doute intellectuellement raison. Pratiquement, ce n'est pas si simple. Le Cauchemar de Darwin participe de l'arrivée en force, dans les salles de cinéma, de films qui se situent sur le terrain de l'actualité et de l'information, plongent dans la politique et l'économie mondiales, décortiquent les pouvoirs en place. On pense aux brûlots de Michael Moore, notamment Fahrenheit 9/11, qui dresse un portrait au vitriol de George Bush, ou Mondovino, de Jonathan Nossiter, qui montre comment la mondialisation formate les exploitations viticoles. Leurs auteurs se placent sur le terrain du journalisme avec d'autres armes, au sens où ils réalisent des enquêtes à charge au nom d'une profession de foi explicite. Mais on voit bien l'ambiguïté de tels sujets au cinéma : si les partis pris ne sont pas clairement affichés sur l'écran, ce qui se veut un projet allégorique peut être perçu par le public comme une accumulation de faits irréfutables.
On peut reprocher à Hubert Sauper d'avoir insuffisamment manifesté cette subjectivité en jouant sur les seules apparences du reportage et du témoignage filmé. Sauper avance "masqué" dans un film-essai qui se présente comme une enquête froide. C'est sans doute ce qui a nourri la polémique, à l'inverse d'autres films qui pourraient être pareillement contestés. Au-delà, les grands cinéastes dits documentaires - Jean Rouch, Johan Van der Keuken, Robert Kramer ou Raymond Depardon - ont montré que le cinéma moderne a depuis longtemps fait sauter les frontières qui séparent le documentaire de la fiction, affirmant ici et là la primauté subjective du point de vue et l'ambiguïté qui lui est liée.
MANIPULATION OU TRAHISON
L'histoire du documentaire, en raison du malentendu qu'entraîne sa définition, est semée de
polémiques récurrentes sur la manipulation ou la trahison de la réalité. Rappelons deux exemples célèbres. Nanouk l'Esquimau (1921), de Robert Flaherty, filme la vie quotidienne de Nanouk et de sa famille dans le Grand Nord canadien. La sortie triomphale du film suscite une polémique sur la "mise en scène" de Flaherty, qui aurait reconstitué une scène de pêche fictive, bricolé un igloo aux dimensions extravagantes, fait fabriquer des vêtements pour les acteurs du film, réinventé une réalité dont beaucoup d'éléments étaient au mieux caducs au moment du tournage, au pire inexistants. Cette approche idéologique du réalisateur, sous laquelle se devine une attitude hostile aux mutations de la modernité, n'empêche pas le film d'être un magnifique témoignage, fût-il reconstitué et idéalisé, sur la culture traditionnelle des esquimaux.
Terre sans pain (1933), de Luis Buñuel, est un film de dénonciation poussé au noir de la misère de la population des Hurdes, en Espagne. Le cinéaste et critique Jean-Louis Comolli découvre, en 1996, les rushes du film à la Cinémathèque de Toulouse. Révélant ce que Buñuel a délibérément rejeté (des manifestations de solidarité communautaire, de tendresse, d'enthousiasme...), ceux-ci confirment le parti pris de mise en scène du film, qui consiste à priver cette population de son humanité : "Choix de montage, c'est-à-dire choix de sens et de ton. Noircir le trait. Forcer la note. (...) La misère est insupportable ? Que son spectacle lui aussi le devienne. Car la question du cinéaste est toujours la même (c'est une question politique) : comment réveiller en chaque spectateur les doutes et les crises que le spectacle a plutôt pour mission de refouler et d'éloigner ?", écrit Comolli.
Ces exemples montrent que tout film est d'abord une représentation, une reconstitution de la réalité, un état non pas du monde, mais du rapport du cinéaste au monde qu'il filme, rapport qui ne s'exempte pas des enjeux idéologiques, moraux et culturels de l'époque dans laquelle le film s'inscrit. Tout film, y compris documentaire, est à ce titre un mensonge dont on peut au mieux espérer qu'il soit mis au service d'une vérité. [Pourquoi ne pas dire ce qu'on sait : certains films, tout en étant excellents, peuvent être des films de pure propagande. Et alors ? Tant qu'on le sait ...]
Avec le film de Sauper, on n'est pas loin du principe selon lequel "la fin justifie les moyens"[principe totalitaire, notamment communiste puisque nous évoquons une dérive gauchiste, par excellence]. Pour certains, ceux qui considèrent sa lecture de l'usine de poissons comme un contresens ou que tout n'est pas à jeter au lac dans la mondialisation, le cinéaste est allé trop loin. D'autres salueront la tonalité allégorique et pamphlétaire d'un film remarquable sur l'exploitation séculaire de l'Afrique. On entre ici dans un débat politique qui dépasse l'objet du litige. Au plan du cinéma, Johan Van der Keuken confessait avant sa mort : "Peu importe la tricherie, le fond doit être sain." Il ajoutait : "La peste du documentaire, c'est de vouloir expliquer le monde sans cet énorme trou du doute, du non-savoir."
"Darwin" ou le malentendu documentaire, par Michel Guerrin et Jacques Mandelbaum
LE MONDE 27.03.06 13h42 • Mis à jour le 27.03.06 13h42
Le Cauchemar de Darwin, film documentaire de l'Autrichien Hubert Sauper, a été un des jolis succès de l'année écoulée, avec 400 000 entrées dans les salles de cinéma. Gros succès critique aussi pour un film qui a obtenu un César et était nominé aux Oscars d'Hollywood. Il est vrai que le sujet est attractif : montrer comment l'Occident a tout à gagner de l'exploitation de la perche du Nil, poisson du lac Victoria, en Tanzanie, et comment la région où a été tourné ce film a tout à perdre. Rarement un film aurait aussi bien démonté, à travers un fait local, les mécanismes de la mondialisation et ses méfaits. De nombreux spectateurs ont vu se vérifier sur grand écran des convictions profondes quant à la façon dont l'Occident capitaliste exploite ce qu'on appelait le tiers-monde [L'Occident adore se culpabiliser, se flageller. Pour quiconque connaît les pays africains, vouloir expliquer leurs difficultés par des causes essentiellement extérieures est dérisoire. Singapour avait un niveau de vie inférieur au Nigeria en 1950. Comparez les destins de ces deux pays et essayez d'expliquer les différences par des causes extérieures, bon courage !]. Sans doute est-ce la raison principale du succès du Cauchemar de Darwin, film qui existe en DVD et que l'on pourra revoir, le 24 avril, sur Arte.
C'est aussi parce que le film a beaucoup été vu qu'il est devenu objet de polémique. Dans la revue Les Temps Modernes (n° 635-636), l'historien François Garçon a contesté la réalité des faits alignés par Hubert Sauper. Pour se faire sa propre idée, un journaliste du Monde s'est rendu dans la ville de Mwanza, au bord du lac Victoria, où a eu lieu le tournage (Le Monde du 4 mars). Selon notre enquête, trois aspects du film posent problème : après dépeçage des poissons, les carcasses ne seraient pas destinées à la population, mais aux poulets et aux porcs ; cette activité économique participe au développement de la population locale et non à son appauvrissement ; il n'y a aucune preuve du lien entre le transport du poisson et un trafic d'armes, alors que ce lien, suggéré dans le film, figure sur l'affiche et en assurait la promotion.
Pour sa défense, Sauper livre un argument brandi par un nombre toujours plus grand de documentaristes : "Mon langage à moi, c'est celui du cinéma." Sous-entendu, il faut juger le film au regard de la subjectivité du cinéaste. Sauper a sans doute intellectuellement raison. Pratiquement, ce n'est pas si simple. Le Cauchemar de Darwin participe de l'arrivée en force, dans les salles de cinéma, de films qui se situent sur le terrain de l'actualité et de l'information, plongent dans la politique et l'économie mondiales, décortiquent les pouvoirs en place. On pense aux brûlots de Michael Moore, notamment Fahrenheit 9/11, qui dresse un portrait au vitriol de George Bush, ou Mondovino, de Jonathan Nossiter, qui montre comment la mondialisation formate les exploitations viticoles. Leurs auteurs se placent sur le terrain du journalisme avec d'autres armes, au sens où ils réalisent des enquêtes à charge au nom d'une profession de foi explicite. Mais on voit bien l'ambiguïté de tels sujets au cinéma : si les partis pris ne sont pas clairement affichés sur l'écran, ce qui se veut un projet allégorique peut être perçu par le public comme une accumulation de faits irréfutables.
On peut reprocher à Hubert Sauper d'avoir insuffisamment manifesté cette subjectivité en jouant sur les seules apparences du reportage et du témoignage filmé. Sauper avance "masqué" dans un film-essai qui se présente comme une enquête froide. C'est sans doute ce qui a nourri la polémique, à l'inverse d'autres films qui pourraient être pareillement contestés. Au-delà, les grands cinéastes dits documentaires - Jean Rouch, Johan Van der Keuken, Robert Kramer ou Raymond Depardon - ont montré que le cinéma moderne a depuis longtemps fait sauter les frontières qui séparent le documentaire de la fiction, affirmant ici et là la primauté subjective du point de vue et l'ambiguïté qui lui est liée.
MANIPULATION OU TRAHISON
L'histoire du documentaire, en raison du malentendu qu'entraîne sa définition, est semée de
polémiques récurrentes sur la manipulation ou la trahison de la réalité. Rappelons deux exemples célèbres. Nanouk l'Esquimau (1921), de Robert Flaherty, filme la vie quotidienne de Nanouk et de sa famille dans le Grand Nord canadien. La sortie triomphale du film suscite une polémique sur la "mise en scène" de Flaherty, qui aurait reconstitué une scène de pêche fictive, bricolé un igloo aux dimensions extravagantes, fait fabriquer des vêtements pour les acteurs du film, réinventé une réalité dont beaucoup d'éléments étaient au mieux caducs au moment du tournage, au pire inexistants. Cette approche idéologique du réalisateur, sous laquelle se devine une attitude hostile aux mutations de la modernité, n'empêche pas le film d'être un magnifique témoignage, fût-il reconstitué et idéalisé, sur la culture traditionnelle des esquimaux.
Terre sans pain (1933), de Luis Buñuel, est un film de dénonciation poussé au noir de la misère de la population des Hurdes, en Espagne. Le cinéaste et critique Jean-Louis Comolli découvre, en 1996, les rushes du film à la Cinémathèque de Toulouse. Révélant ce que Buñuel a délibérément rejeté (des manifestations de solidarité communautaire, de tendresse, d'enthousiasme...), ceux-ci confirment le parti pris de mise en scène du film, qui consiste à priver cette population de son humanité : "Choix de montage, c'est-à-dire choix de sens et de ton. Noircir le trait. Forcer la note. (...) La misère est insupportable ? Que son spectacle lui aussi le devienne. Car la question du cinéaste est toujours la même (c'est une question politique) : comment réveiller en chaque spectateur les doutes et les crises que le spectacle a plutôt pour mission de refouler et d'éloigner ?", écrit Comolli.
Ces exemples montrent que tout film est d'abord une représentation, une reconstitution de la réalité, un état non pas du monde, mais du rapport du cinéaste au monde qu'il filme, rapport qui ne s'exempte pas des enjeux idéologiques, moraux et culturels de l'époque dans laquelle le film s'inscrit. Tout film, y compris documentaire, est à ce titre un mensonge dont on peut au mieux espérer qu'il soit mis au service d'une vérité. [Pourquoi ne pas dire ce qu'on sait : certains films, tout en étant excellents, peuvent être des films de pure propagande. Et alors ? Tant qu'on le sait ...]
Avec le film de Sauper, on n'est pas loin du principe selon lequel "la fin justifie les moyens"[principe totalitaire, notamment communiste puisque nous évoquons une dérive gauchiste, par excellence]. Pour certains, ceux qui considèrent sa lecture de l'usine de poissons comme un contresens ou que tout n'est pas à jeter au lac dans la mondialisation, le cinéaste est allé trop loin. D'autres salueront la tonalité allégorique et pamphlétaire d'un film remarquable sur l'exploitation séculaire de l'Afrique. On entre ici dans un débat politique qui dépasse l'objet du litige. Au plan du cinéma, Johan Van der Keuken confessait avant sa mort : "Peu importe la tricherie, le fond doit être sain." Il ajoutait : "La peste du documentaire, c'est de vouloir expliquer le monde sans cet énorme trou du doute, du non-savoir."
dimanche, mars 26, 2006
Au cœur d'une bande du "9-3", le plaisir de la violence
C'est beau la France métisse, anti-raciste, généreuse et "sociale".
Au cœur d'une bande du "9-3", le plaisir de la violence
LE MONDE 24.03.06 13h15 • Mis à jour le 24.03.06 19h03
Jusque-là, ils étaient restés relativement calmes. La cinquantaine de jeunes avaient bien chahuté un peu dans le métro, tiré une sonnette d'alarme, dépouillé un adolescent de son lecteur MP3. Entre eux, ils en étaient encore aux blagues adolescentes - concours de pets et boules puantes.
Tout a subitement changé à l'arrivée place d'Italie, où commençait la manifestation anti-contrat première embauche (CPE) du jeudi 23 mars. En un instant, la bande, que Le Monde a suivi de Bobigny jusqu'à l'esplanade des Invalides, terme du défilé, s'est transformée en une meute, remontant le cortège pour terroriser les manifestants.
Il faudrait pouvoir décrire minute par minute la violence inouïe de ces jeunes - une quarantaine de garçons et une dizaine de filles, nettement plus calmes - venus principalement de Bobigny et de Drancy (Seine-Saint-Denis) : les claques distribuées au hasard alors qu'ils courent le long du cortège ; les petits groupes de cinq ou six personnes qui se jettent sur un lycéen, le font tomber et le rouent de coups ; les jeunes filles tabassées à coups de pied ; les "balayettes", dont ils sont si fiers, qui renversent leurs victimes ; les pierres jetées aux policiers ; les portables volés, les appareils photo arrachés. On les suit et on voit leurs sourires, on les entend se raconter leurs performances : "T'as vu ce que je lui ai mis !" Au moins une quinzaine d'agressions ont ainsi été commises en une heure par le groupe.
Le CPE, ils n'en ont rien à faire. Avant de prendre le métro, ces jeunes, dont beaucoup sont en lycée professionnel ou déscolarisés, ne cachaient pas leur désintérêt. Ce qu'ils veulent, disent-ils alors, c'est casser du flic. Se venger des coups de matraque, distribués largement par les forces de l'ordre, le matin même, pour disperser une première manifestation dans Bobigny. "J'aime bien frapper la police. J'attends la bavure, comme ça, ça tournera à l'émeute", explique un des leaders du groupe, âgé d'une vingtaine d'années, qui refuse de donner son prénom. "Se faire Sarko", aussi, l'homme politique qu'ils haïssent par-dessus tout. [ça serait presque une raison suffisante de voter pour lui] "C'est depuis que Sarkozy est passé qu'il y a de la violence" [Ben voyons], explique un autre, à peu près du même âge.
L'UNIFORME "CAILLERA"
Dans le métro, leurs véritables intentions commencent à poindre. Lorsque des voyageurs pénètrent dans le wagon, quelques-uns crient : "Il y a de l'argent qui entre." Ils prennent à partie, sans violence, deux adultes qui ressemblent, à leurs yeux, à des flics. Ils rigolent en constatant que des voyageurs n'osent pas entrer dans leur wagon. Ils font peur et s'en délectent. Ce qui ne les empêche pas de faire de l'humour : "Attention aux pickpockets", dit l'un d'eux ; "C'est encore des Noirs et des Arabes qui foutent le bordel", crie en autre. Eclat de rire général dans la bande, composée majoritairement de Noirs, d'une minorité de Maghrébins et de quelques Blancs.
La bonne humeur n'exclut pas la préparation. Les premiers sont arrivés au départ de la ligne de métro, à Bobigny, au moins une heure avant le départ du groupe. Par téléphone, ils n'ont cessé de se renseigner sur l'arrivée des retardataires, attendant d'être au complet pour partir pour Paris. Presque tous ont revêtu l'uniforme "caillera", racaille, - survêtement à capuche, gants, sac à dos - pour pouvoir se dissimuler et courir vite. Quelques-uns, plus prévoyants encore, ont apporté dans leur sac de quoi se changer en route et échapper ainsi aux repérages (photo et vidéo, notamment) des forces de l'ordre.
Après une heure de violences continues dirigées contre des manifestants blancs mais aussi, à deux reprises, d'origine maghrébine, ils se lassent. Certains proposent alors de chercher à s'en prendre à des "Schmidt", les policiers, mais ceux-ci paraissent trop bien protégés. Avant d'arriver sur l'esplanade des Invalides, ils décident de s'intéresser aux commerces. "Faut se faire un magasin et se faire la caisse", propose un des garçons.
On ne saura pas s'ils sont passés à l'acte, certains nous ayant vivement demandé de "dégager".
On apercevra cependant des membres du groupe encore actifs, esplanade des Invalides, jusqu'à la dispersion finale. Combien ont été arrêtés par la police ? Impossible de le savoir. La semaine précédente, une dizaine d'entre eux avaient été interpellés par les forces de l'ordre pendant ou après la manifestation.
Au cœur d'une bande du "9-3", le plaisir de la violence
LE MONDE 24.03.06 13h15 • Mis à jour le 24.03.06 19h03
Jusque-là, ils étaient restés relativement calmes. La cinquantaine de jeunes avaient bien chahuté un peu dans le métro, tiré une sonnette d'alarme, dépouillé un adolescent de son lecteur MP3. Entre eux, ils en étaient encore aux blagues adolescentes - concours de pets et boules puantes.
Tout a subitement changé à l'arrivée place d'Italie, où commençait la manifestation anti-contrat première embauche (CPE) du jeudi 23 mars. En un instant, la bande, que Le Monde a suivi de Bobigny jusqu'à l'esplanade des Invalides, terme du défilé, s'est transformée en une meute, remontant le cortège pour terroriser les manifestants.
Il faudrait pouvoir décrire minute par minute la violence inouïe de ces jeunes - une quarantaine de garçons et une dizaine de filles, nettement plus calmes - venus principalement de Bobigny et de Drancy (Seine-Saint-Denis) : les claques distribuées au hasard alors qu'ils courent le long du cortège ; les petits groupes de cinq ou six personnes qui se jettent sur un lycéen, le font tomber et le rouent de coups ; les jeunes filles tabassées à coups de pied ; les "balayettes", dont ils sont si fiers, qui renversent leurs victimes ; les pierres jetées aux policiers ; les portables volés, les appareils photo arrachés. On les suit et on voit leurs sourires, on les entend se raconter leurs performances : "T'as vu ce que je lui ai mis !" Au moins une quinzaine d'agressions ont ainsi été commises en une heure par le groupe.
Le CPE, ils n'en ont rien à faire. Avant de prendre le métro, ces jeunes, dont beaucoup sont en lycée professionnel ou déscolarisés, ne cachaient pas leur désintérêt. Ce qu'ils veulent, disent-ils alors, c'est casser du flic. Se venger des coups de matraque, distribués largement par les forces de l'ordre, le matin même, pour disperser une première manifestation dans Bobigny. "J'aime bien frapper la police. J'attends la bavure, comme ça, ça tournera à l'émeute", explique un des leaders du groupe, âgé d'une vingtaine d'années, qui refuse de donner son prénom. "Se faire Sarko", aussi, l'homme politique qu'ils haïssent par-dessus tout. [ça serait presque une raison suffisante de voter pour lui] "C'est depuis que Sarkozy est passé qu'il y a de la violence" [Ben voyons], explique un autre, à peu près du même âge.
L'UNIFORME "CAILLERA"
Dans le métro, leurs véritables intentions commencent à poindre. Lorsque des voyageurs pénètrent dans le wagon, quelques-uns crient : "Il y a de l'argent qui entre." Ils prennent à partie, sans violence, deux adultes qui ressemblent, à leurs yeux, à des flics. Ils rigolent en constatant que des voyageurs n'osent pas entrer dans leur wagon. Ils font peur et s'en délectent. Ce qui ne les empêche pas de faire de l'humour : "Attention aux pickpockets", dit l'un d'eux ; "C'est encore des Noirs et des Arabes qui foutent le bordel", crie en autre. Eclat de rire général dans la bande, composée majoritairement de Noirs, d'une minorité de Maghrébins et de quelques Blancs.
La bonne humeur n'exclut pas la préparation. Les premiers sont arrivés au départ de la ligne de métro, à Bobigny, au moins une heure avant le départ du groupe. Par téléphone, ils n'ont cessé de se renseigner sur l'arrivée des retardataires, attendant d'être au complet pour partir pour Paris. Presque tous ont revêtu l'uniforme "caillera", racaille, - survêtement à capuche, gants, sac à dos - pour pouvoir se dissimuler et courir vite. Quelques-uns, plus prévoyants encore, ont apporté dans leur sac de quoi se changer en route et échapper ainsi aux repérages (photo et vidéo, notamment) des forces de l'ordre.
Après une heure de violences continues dirigées contre des manifestants blancs mais aussi, à deux reprises, d'origine maghrébine, ils se lassent. Certains proposent alors de chercher à s'en prendre à des "Schmidt", les policiers, mais ceux-ci paraissent trop bien protégés. Avant d'arriver sur l'esplanade des Invalides, ils décident de s'intéresser aux commerces. "Faut se faire un magasin et se faire la caisse", propose un des garçons.
On ne saura pas s'ils sont passés à l'acte, certains nous ayant vivement demandé de "dégager".
On apercevra cependant des membres du groupe encore actifs, esplanade des Invalides, jusqu'à la dispersion finale. Combien ont été arrêtés par la police ? Impossible de le savoir. La semaine précédente, une dizaine d'entre eux avaient été interpellés par les forces de l'ordre pendant ou après la manifestation.
Plus que la réforme, "la rupture est consubstantielle à notre histoire"
JACQUES MARSEILLE, professeur d'histoire de l'économie à la Sorbonne
Plus que la réforme, "la rupture est consubstantielle à notre histoire"
LE MONDE 25.03.06 11h48 • Mis à jour le 25.03.06 12h51
La France est-elle un pays impossible à réformer ?
Oui. Ou en tout cas, c'est éminemment difficile. J'ai cherché désespérément dans l'histoire les moments où la France avait été capable de faire les grandes réformes qui allaient changer son destin, tranquillement, par le dialogue, par le Parlement. Je n'en ai pas trouvé.
Pour vous, la France n'évolue que par ruptures successives ?
La rupture est consubstantielle à notre histoire. J'ai examiné nos grandes ruptures. Il faut les guerres de religion pour passer du fanatisme religieux à une certaine forme de tolérance. C'est avec la Fronde que les privilégiés ont dû se soumettre à une certaine forme d'ordre. Après dix ans de révolutions, les contemporains auraient plutôt misé sur Cambacérès, Mme de Staël ou Benjamin Constant. Ils n'auraient jamais cité Bonaparte, qui incarnait la populace et qui allait pourtant, en l'espace d'un quinquennat, créer le socle de granit de la France : le franc, le Code civil, les lycées, l'université, le cadastre, les préfets. Lors de la révolution industrielle, la rupture pour faire passer la France du protectionnisme exacerbé à l'ouverture et au libre-échange est accomplie par Louis Napoléon Bonaparte, celui que les bien-pensants de l'époque traitaient de "crétin".
Comment expliquez-vous cette résistance au mode de la réforme ?
La France est incapable de faire des diagnostics partagés. Je provoque mes étudiants en leur disant que chaque matin, quand il se rase, Dominique de Villepin n'a qu'une seule idée en tête, précariser la jeunesse française, et que les patrons français n'ont qu'une seule obsession, licencier sans motif ceux qu'ils ont embauchés l'avant-veille. Avec de tels présupposés et une telle incapacité à négocier, il ne peut qu'y avoir des "guerres civiles" en France. La vraie question qui se pose aux jeunes n'est pas : est-ce que le gouvernement ultralibéral cherche à les précariser ?, mais comment, avec une croissance comparable à celle de ses voisins, la France crée si peu d'emplois et exclut du monde du travail les seniors et les juniors.
Ensuite, la France n'a pas réellement fait le choix de son régime politique : avons-nous un régime parlementaire ou présidentiel ?
Les démocraties qui fonctionnent ont soit l'un soit l'autre. Dans les pays d'Europe du Nord, il existe deux grands partis, l'un, social-démocrate, qui, contrairement au Parti socialiste français, a fait le choix de l'économie de marché, et un parti chrétien-démocrate. Il existe deux chefs de parti, qui n'ont pas fait l'ENA et sont souvent issus du mouvement syndical. Ils ne font pas partie de l'"élite", au sens où on l'entend en France. Ils ont des programmes divergents, plus ou moins social ou libéral ; lorsqu'ils gagnent les élections, ils deviennent premier ministre et sont réélus une ou deux fois. Au bout de dix ou douze ans, on change de génération.
Dans un régime présidentiel comme aux Etats-Unis, le président est obligé de négocier avec le Congrès et ne peut rester à la Maison Blanche plus de huit ans. Après, c'est fini. Jimmy Carter et Bill Clinton donnent bien des conférences, mais ils sont écartés du jeu politique. En France, nous n'avons pas choisi. L'UMP soutient à peine le gouvernement et le Parlement n'a en fait aucun pouvoir. Les dirigeants font de la politique à vie et sont coupés du monde. Valéry Giscard d'Estaing fête ses cinquante ans de vie politique ; François Mitterrand est mort un an après avoir quitté l'Elysée après cinquante ans de vie politique. Jacques Chirac n'a fait lui que quarante-trois ans, et Lionel Jospin risque de se représenter.
Et les syndicats ? Le syndicalisme en France est faible et divisé, alors qu'il est uni et représente les deux tiers de la population active dans les autres démocraties. Les corps intermédiaires n'existent pas : la Révolution française les a tous brisés pour établir une relation directe entre l'Etat et le citoyen. Il est donc assez logique que ce soit la rue qui ait pris la place du Parlement en France, d'autant plus que la moitié des Français ne participent pas à la vie politique : 20 % à 30 % ne votent pas, 15 % votent pour l'extrême droite et 10 % pour l'extrême gauche. C'est ce que j'appelle des Français "inutiles", qui ne participent pas à la vie politique du pays, sauf sous la forme de la contestation. La France est ainsi devenue le modèle de l'absence de réelle démocratie, en tout cas d'une réelle incapacité à la discussion, à la réforme ou au compromis.
Les choses vont-elles assez mal aujourd'hui pour qu'il y ait rupture ?
Les Français ont très souvent cette expression lorsque vous les interrogez : "Ça va péter." S'ils le disent, c'est que cela va assez mal pour qu'il y ait rupture. L'histoire nous offre trois scénarios.
Le premier - auquel je crois de moins en moins - est celui de l'accommodement, c'est-à-dire celui de la non-rupture, de la lente agonie. C'est l'exemple de la IIIe République. La Commune, qui est la plus terrifiante des guerres civiles, ne débouche sur rien. Adoptée à une voix près, la IIIe République est une alliance mi-chèvre mi-chou entre les orléanistes et les républicains les plus opportunistes. Elle prend un grand retard sur le plan social. Il faut plus de vingt ans entre le moment où on dépose la loi sur les accidents du travail et son vote, en 1898, pour reconnaître la responsabilité des employeurs en cas d'accident. Pendant ce temps, l'Etat-providence naît rapidement dans l'Allemagne ultra-conservatrice de Bismarck. La France, très ouverte sur le monde, se replie sur elle-même et rate la première mondialisation. Elle sait creuser des tranchées, mais pas construire des blindés. Pendant l'entre-deux-guerres, elle s'accommode de la menace allemande avec Munich et Vichy.
La plus longue de nos Républiques débouche ainsi sur une triste agonie. La deuxième en longueur, c'est la Ve République, qui connaît de nouveau un accommodement : une France pour laquelle la mondialisation est l'horreur absolue, l'Europe une menace, et qui veut rétablir la ligne Maginot pour se protéger du plombier polonais. Cette coalition hétéroclite qui dit non au monde, ou vit dans un monde imaginaire qui fait de plus en plus sourire les étrangers, a paradoxalement pour grand rassembleur Jacques Chirac. Il est l'anti-Charles de Gaulle des années 1940.
L'agonie de la Ve République, dont "l'esprit" est en fait bonapartiste, commence lorsque François Mitterrand accepte la cohabitation. La Ve République a beaucoup de défauts, si celui qui en est à la tête trahit ainsi son esprit. Si le peuple désavoue le président, il doit se démettre, comme l'avait fait Charles de Gaulle en 1969 et comme aurait dû le faire M. Chirac après la dissolution manquée de 1997 et le référendum perdu de 2005.
Quels sont les autres scénarios ?
Le deuxième scénario est celui de la "rupture-trahison". Notre histoire en offre deux superbes. La plus belle est celle de De Gaulle, qui arrive au pouvoir en 1958 avec une opinion qui croit que, comme elle, il est pour l'Algérie française, alors qu'il est persuadé qu'il faut s'en débarrasser. Pour faire cette rupture-trahison, il faut un charisme très fort, beaucoup d'autorité et de cynisme. Un cynisme porté par un grand dessein. La deuxième est celle de François Mitterrand, qui se fait élire en 1981 sur le thème de la rupture avec le capitalisme, et qui opère peu après la conversion de la France au "réel", c'est-à-dire à l'économie de marché.
Le troisième scénario est celui de la rupture-élan, qui consiste à accepter la modernité. Cela s'est produit avec Louis XIV après la Fronde, Henri IV à l'issue des guerres de religion, Bonaparte en 1799, puis avec Napoléon III en 1851. Au XXe siècle, la France connaît une rupture-affirmation avec le de Gaulle de la Résistance et de la Libération. A l'époque, les bastilles sont à prendre. Et de Gaulle réalise finalement le programme des "communards", qui est à la fois patriotique et social.
Vos hypothèses tablent toutes sur l'homme providentiel ?
C'est ce qui apparaît dans notre histoire, je n'y peux rien. On peut y trouver des causes historiques, notamment dans la faiblesse du lien syndicat - social-démocratie. La France n'a pas fait son deuil de la monarchie, alors qu'elle se croit révolutionnaire. Elle se pense l'héritière de la Révolution et affirme au monde qu'elle est le modèle à suivre en matière de démocratie, alors qu'elle ne l'est pas réellement.
Sur le CPE, quelle issue vous paraît la plus probable ?
La guerre d'aujourd'hui, c'est celle du courage contre l'égoïsme. Pour la première fois, les Français pensent que leurs enfants vivront moins bien qu'eux. Ces enfants vont devoir financer la retraite et la santé de leurs parents, leur propre retraite, et rembourser la dette publique, qui ne cesse de grossir. Un système de répartition où l'on vit trente ans après son départ en retraite, cela ne peut pas fonctionner sans réelle remise en question. J'ai ainsi calculé qu'avec mon espérance de vie je toucherai plus en retraite que l'ensemble de mes revenus d'activité ! Aux frais, bien évidemment, de la génération suivante, qui devra supporter ce poids. Le service de la dette représente l'équivalent de l'impôt sur le revenu. L'autre jour, Bercy a révélé que la dette n'était pas de 65,6 % du PIB, mais de 66,4 %. 0,6 % de PIB en plus, c'est 10 milliards d'euros, deux fois le budget du ministère de la justice, quatre fois celui de la culture, quatre fois l'ISF.
Assiste-t-on à une rébellion de la classe moyenne, dont le niveau de vie s'érode ?
Effectivement, les classes moyennes souffrent. Elles ont dit non au référendum européen, pour la première fois. Leur idéologie, c'est l'ascenseur social. A partir du moment où elles pensent qu'il est en panne, cela devient très grave. Il y a bien deux France, une France exposée et une France abritée, mais notre lecture des grilles sociales habituelles ne fonctionne plus. Les ouvriers et employés "protégés" votent socialiste, tandis que ceux qui sont "exposés" votent Le Pen ou s'abstiennent.
On est à la veille de la rupture. La rupture élan, pour moi, ce serait affirmer que le monde existe et que la France ne peut pas se couper de ce monde. Mais on ne peut exclure une rupture socialiste, qui risquerait d'être, une nouvelle fois, une rupture-trahison. Ce serait celle d'un parti qui arrive au pouvoir grâce aux voix des "protégés" et qui s'adapte ensuite au "réel". Car il sera obligé de le faire.
*****************************************************************************
Propos recueillis par Sylvie Kauffmann et Arnaud Leparmentier Dessin Gianpaolo Pagni
Jacques Marseille est professeur d'histoire économique à Paris-I -Sorbonne, directeur de l'Institut d'histoire économique et sociale et président de l'Association pour le développement de l'histoire économique. Il vient de publier Du bon usage de la guerre civile en France (Perrin, 172 p., 14 €).
Plus que la réforme, "la rupture est consubstantielle à notre histoire"
LE MONDE 25.03.06 11h48 • Mis à jour le 25.03.06 12h51
La France est-elle un pays impossible à réformer ?
Oui. Ou en tout cas, c'est éminemment difficile. J'ai cherché désespérément dans l'histoire les moments où la France avait été capable de faire les grandes réformes qui allaient changer son destin, tranquillement, par le dialogue, par le Parlement. Je n'en ai pas trouvé.
Pour vous, la France n'évolue que par ruptures successives ?
La rupture est consubstantielle à notre histoire. J'ai examiné nos grandes ruptures. Il faut les guerres de religion pour passer du fanatisme religieux à une certaine forme de tolérance. C'est avec la Fronde que les privilégiés ont dû se soumettre à une certaine forme d'ordre. Après dix ans de révolutions, les contemporains auraient plutôt misé sur Cambacérès, Mme de Staël ou Benjamin Constant. Ils n'auraient jamais cité Bonaparte, qui incarnait la populace et qui allait pourtant, en l'espace d'un quinquennat, créer le socle de granit de la France : le franc, le Code civil, les lycées, l'université, le cadastre, les préfets. Lors de la révolution industrielle, la rupture pour faire passer la France du protectionnisme exacerbé à l'ouverture et au libre-échange est accomplie par Louis Napoléon Bonaparte, celui que les bien-pensants de l'époque traitaient de "crétin".
Comment expliquez-vous cette résistance au mode de la réforme ?
La France est incapable de faire des diagnostics partagés. Je provoque mes étudiants en leur disant que chaque matin, quand il se rase, Dominique de Villepin n'a qu'une seule idée en tête, précariser la jeunesse française, et que les patrons français n'ont qu'une seule obsession, licencier sans motif ceux qu'ils ont embauchés l'avant-veille. Avec de tels présupposés et une telle incapacité à négocier, il ne peut qu'y avoir des "guerres civiles" en France. La vraie question qui se pose aux jeunes n'est pas : est-ce que le gouvernement ultralibéral cherche à les précariser ?, mais comment, avec une croissance comparable à celle de ses voisins, la France crée si peu d'emplois et exclut du monde du travail les seniors et les juniors.
Ensuite, la France n'a pas réellement fait le choix de son régime politique : avons-nous un régime parlementaire ou présidentiel ?
Les démocraties qui fonctionnent ont soit l'un soit l'autre. Dans les pays d'Europe du Nord, il existe deux grands partis, l'un, social-démocrate, qui, contrairement au Parti socialiste français, a fait le choix de l'économie de marché, et un parti chrétien-démocrate. Il existe deux chefs de parti, qui n'ont pas fait l'ENA et sont souvent issus du mouvement syndical. Ils ne font pas partie de l'"élite", au sens où on l'entend en France. Ils ont des programmes divergents, plus ou moins social ou libéral ; lorsqu'ils gagnent les élections, ils deviennent premier ministre et sont réélus une ou deux fois. Au bout de dix ou douze ans, on change de génération.
Dans un régime présidentiel comme aux Etats-Unis, le président est obligé de négocier avec le Congrès et ne peut rester à la Maison Blanche plus de huit ans. Après, c'est fini. Jimmy Carter et Bill Clinton donnent bien des conférences, mais ils sont écartés du jeu politique. En France, nous n'avons pas choisi. L'UMP soutient à peine le gouvernement et le Parlement n'a en fait aucun pouvoir. Les dirigeants font de la politique à vie et sont coupés du monde. Valéry Giscard d'Estaing fête ses cinquante ans de vie politique ; François Mitterrand est mort un an après avoir quitté l'Elysée après cinquante ans de vie politique. Jacques Chirac n'a fait lui que quarante-trois ans, et Lionel Jospin risque de se représenter.
Et les syndicats ? Le syndicalisme en France est faible et divisé, alors qu'il est uni et représente les deux tiers de la population active dans les autres démocraties. Les corps intermédiaires n'existent pas : la Révolution française les a tous brisés pour établir une relation directe entre l'Etat et le citoyen. Il est donc assez logique que ce soit la rue qui ait pris la place du Parlement en France, d'autant plus que la moitié des Français ne participent pas à la vie politique : 20 % à 30 % ne votent pas, 15 % votent pour l'extrême droite et 10 % pour l'extrême gauche. C'est ce que j'appelle des Français "inutiles", qui ne participent pas à la vie politique du pays, sauf sous la forme de la contestation. La France est ainsi devenue le modèle de l'absence de réelle démocratie, en tout cas d'une réelle incapacité à la discussion, à la réforme ou au compromis.
Les choses vont-elles assez mal aujourd'hui pour qu'il y ait rupture ?
Les Français ont très souvent cette expression lorsque vous les interrogez : "Ça va péter." S'ils le disent, c'est que cela va assez mal pour qu'il y ait rupture. L'histoire nous offre trois scénarios.
Le premier - auquel je crois de moins en moins - est celui de l'accommodement, c'est-à-dire celui de la non-rupture, de la lente agonie. C'est l'exemple de la IIIe République. La Commune, qui est la plus terrifiante des guerres civiles, ne débouche sur rien. Adoptée à une voix près, la IIIe République est une alliance mi-chèvre mi-chou entre les orléanistes et les républicains les plus opportunistes. Elle prend un grand retard sur le plan social. Il faut plus de vingt ans entre le moment où on dépose la loi sur les accidents du travail et son vote, en 1898, pour reconnaître la responsabilité des employeurs en cas d'accident. Pendant ce temps, l'Etat-providence naît rapidement dans l'Allemagne ultra-conservatrice de Bismarck. La France, très ouverte sur le monde, se replie sur elle-même et rate la première mondialisation. Elle sait creuser des tranchées, mais pas construire des blindés. Pendant l'entre-deux-guerres, elle s'accommode de la menace allemande avec Munich et Vichy.
La plus longue de nos Républiques débouche ainsi sur une triste agonie. La deuxième en longueur, c'est la Ve République, qui connaît de nouveau un accommodement : une France pour laquelle la mondialisation est l'horreur absolue, l'Europe une menace, et qui veut rétablir la ligne Maginot pour se protéger du plombier polonais. Cette coalition hétéroclite qui dit non au monde, ou vit dans un monde imaginaire qui fait de plus en plus sourire les étrangers, a paradoxalement pour grand rassembleur Jacques Chirac. Il est l'anti-Charles de Gaulle des années 1940.
L'agonie de la Ve République, dont "l'esprit" est en fait bonapartiste, commence lorsque François Mitterrand accepte la cohabitation. La Ve République a beaucoup de défauts, si celui qui en est à la tête trahit ainsi son esprit. Si le peuple désavoue le président, il doit se démettre, comme l'avait fait Charles de Gaulle en 1969 et comme aurait dû le faire M. Chirac après la dissolution manquée de 1997 et le référendum perdu de 2005.
Quels sont les autres scénarios ?
Le deuxième scénario est celui de la "rupture-trahison". Notre histoire en offre deux superbes. La plus belle est celle de De Gaulle, qui arrive au pouvoir en 1958 avec une opinion qui croit que, comme elle, il est pour l'Algérie française, alors qu'il est persuadé qu'il faut s'en débarrasser. Pour faire cette rupture-trahison, il faut un charisme très fort, beaucoup d'autorité et de cynisme. Un cynisme porté par un grand dessein. La deuxième est celle de François Mitterrand, qui se fait élire en 1981 sur le thème de la rupture avec le capitalisme, et qui opère peu après la conversion de la France au "réel", c'est-à-dire à l'économie de marché.
Le troisième scénario est celui de la rupture-élan, qui consiste à accepter la modernité. Cela s'est produit avec Louis XIV après la Fronde, Henri IV à l'issue des guerres de religion, Bonaparte en 1799, puis avec Napoléon III en 1851. Au XXe siècle, la France connaît une rupture-affirmation avec le de Gaulle de la Résistance et de la Libération. A l'époque, les bastilles sont à prendre. Et de Gaulle réalise finalement le programme des "communards", qui est à la fois patriotique et social.
Vos hypothèses tablent toutes sur l'homme providentiel ?
C'est ce qui apparaît dans notre histoire, je n'y peux rien. On peut y trouver des causes historiques, notamment dans la faiblesse du lien syndicat - social-démocratie. La France n'a pas fait son deuil de la monarchie, alors qu'elle se croit révolutionnaire. Elle se pense l'héritière de la Révolution et affirme au monde qu'elle est le modèle à suivre en matière de démocratie, alors qu'elle ne l'est pas réellement.
Sur le CPE, quelle issue vous paraît la plus probable ?
La guerre d'aujourd'hui, c'est celle du courage contre l'égoïsme. Pour la première fois, les Français pensent que leurs enfants vivront moins bien qu'eux. Ces enfants vont devoir financer la retraite et la santé de leurs parents, leur propre retraite, et rembourser la dette publique, qui ne cesse de grossir. Un système de répartition où l'on vit trente ans après son départ en retraite, cela ne peut pas fonctionner sans réelle remise en question. J'ai ainsi calculé qu'avec mon espérance de vie je toucherai plus en retraite que l'ensemble de mes revenus d'activité ! Aux frais, bien évidemment, de la génération suivante, qui devra supporter ce poids. Le service de la dette représente l'équivalent de l'impôt sur le revenu. L'autre jour, Bercy a révélé que la dette n'était pas de 65,6 % du PIB, mais de 66,4 %. 0,6 % de PIB en plus, c'est 10 milliards d'euros, deux fois le budget du ministère de la justice, quatre fois celui de la culture, quatre fois l'ISF.
Assiste-t-on à une rébellion de la classe moyenne, dont le niveau de vie s'érode ?
Effectivement, les classes moyennes souffrent. Elles ont dit non au référendum européen, pour la première fois. Leur idéologie, c'est l'ascenseur social. A partir du moment où elles pensent qu'il est en panne, cela devient très grave. Il y a bien deux France, une France exposée et une France abritée, mais notre lecture des grilles sociales habituelles ne fonctionne plus. Les ouvriers et employés "protégés" votent socialiste, tandis que ceux qui sont "exposés" votent Le Pen ou s'abstiennent.
On est à la veille de la rupture. La rupture élan, pour moi, ce serait affirmer que le monde existe et que la France ne peut pas se couper de ce monde. Mais on ne peut exclure une rupture socialiste, qui risquerait d'être, une nouvelle fois, une rupture-trahison. Ce serait celle d'un parti qui arrive au pouvoir grâce aux voix des "protégés" et qui s'adapte ensuite au "réel". Car il sera obligé de le faire.
*****************************************************************************
Propos recueillis par Sylvie Kauffmann et Arnaud Leparmentier Dessin Gianpaolo Pagni
Jacques Marseille est professeur d'histoire économique à Paris-I -Sorbonne, directeur de l'Institut d'histoire économique et sociale et président de l'Association pour le développement de l'histoire économique. Il vient de publier Du bon usage de la guerre civile en France (Perrin, 172 p., 14 €).
samedi, mars 25, 2006
Notre nouveau monde
Charles Gave est un financier qui écrit des livres pour son plaisir et pour l'information du public. Il a notamment écrit Des lions menés par des ânes et un article sur Charles Maurras.
Il a mis en ligne le brouillon de son dernier ouvrage Our Brave New World.
Je vous résume pour les non anglophones, les autres ayant intérêt à le lire :
> l'économie change, on l'a souvent annoncé mais cette fois c'est vrai (du moins Charles Gave parie dessus et moi aussi : lui et moi gérons nos placements en fonction de cette analyse).
> Qu'est ce qui change ? les "compagnies plateformes", comme Dell ou Ikea : je conçois et je vends dans les pays avancés mais je produis dans les pays émergents. Or, la production est la partie de l'économie marchande la plus soumise à la cyclicité et à la volatilité. Autrement dit, en produisant à l'étranger, les pays avancés ont exporté leur volatilité, leurs incertitudes. Les meubles se vendent moins, ce sont les travailleurs mexicains d'Ikea qui morflent mais les bureaux d'études suédois sont peu touchés.
> Qu'est ce qui permet les "compagnies plate-formes" ? Le libre-échange, menacé dans les discours, pas (encore) dans les faits ; la surcapacité productive, assurée par la Chine et l'Inde ; l'innovation ; la possibilité de déplacer aisément les biens produits (on remarque qu'Al Quaïda s'attaque plus aux transports, avions, trains, bateaux, qu'aux gouvernements, signe d'une compréhension de notre monde).
> L'inflation globale des pays occidentaux est stable parce que les produits manufacturés baissent tandis que les biens "pour riches" (immobilier londonien, par exemple) augmentent.
> La baisse de volatilité induite par les "plate-formes" favorise une économie de l'endettement dans les pays avancés puisque le risque de défaut diminue. C'est pourquoi l'endettement des ménages américains n'est pas insoutenable contrairement à ce que prétendent beaucoup d'économistes habitués aux mécanismes du passé. C'est l'un des effets positifs de l'exportation de la volatilité.
> Conséquence logique du point précédent, les gens investissent dans le seul bien vraiment solide, qui dure des siècles : la pierre. Il n'y a pas de bulle immobilière mais une adaptation à cette véritable nouvelle économie.
> inversement, les nouveaux producteurs ayant reçu notre volatilité épargnent beaucoup.
> La balance commerciale des USA est certes déséquilibrée mais ce n'est pas grave.
Car, sur un ordinateur Dell conçu aux USA et produit en Chine, l'économie américaine fait 245 $ de profits alors que l'économie chinoise fait 40 $ de profits, et ces 40 $ de profits chinois sont pour partie ré-investis aux USA, justement à cause de la plus grosse part de profits futurs (245 $ contre 40 $) qu'on peut en espérer. Et le système peut s'entretenir très longtemps, beaucoup plus longtemps que ne le prédisent 90 % des économistes.
Le système commencera à se gripper quand le prix de la production augmentera, c'est-à-dire quand le réservoir de main-d'oeuvre bon marché s'épuisera, ce qui n'est pas demain la veille.
Bref, regarder la balance commerciale, c'est très "ancien monde", il faut maintenant regarder la circulation des profits. Le déficit commercial français est grave parce que la France est encore une "ancienne" économie : peu de fluidité, peu d'innovations.
> Des emplois de cols bleus disparaissent chez nous. Et alors ? Si l'économie du pays en est globalement plus riche au point d'offrir sa chance a tout le monde ? Et ça n'a rien d'abstrait, ça se traduit dans la vie des gens : 44 % des Anglais et des Américains se disent très satisfaits de leur sort et confiants dans le futur contre 24 % des Français (Pew Research et Pew Global : je vous encourage à fouiner dans les sondages).
Peut-être que l'idée très française de préserver les emplois de cochers et de porteurs d'eau n'est pas si bonne et ne rend pas les gens si heureux ? (voir alinea suivant).
> Les économie avancées (l'Europe continentale en fait-elle encore partie ?) sont clairement dans une logique schumpeterienne de destruction créative par opposition à la logique ricardienne d'optimisation. Cette logique est économiquement très efficace mais nécessite trois conditions :
1) la possibilité et le droit d'échouer, de façon à ce que les canards boiteux ne mobilisent inutilement des ressources. Il faut donc des OPAs et des faillites faciles, tout le contraire de la tendance actuelle en France.
Pourtant, la comparaison de la Grande-Bretagne et du Japon devrait nous éclairer : le Japon a prolongé sa crise en faisant de gros efforts pour soutenir des industries en perdition, tout le contraire de la politique britannique. Mais les Français, et notamment les politiciens, ont ils encore l'énergie et la volonté de penser le monde et l'avenir ou veulent ils simplement qu'on leur foute la paix dans leur coin ?
L'économie asiatique est encore dans la phase ricardienne d'optimisation, sera-t-elle capable de passer au "schumpeterisme" ? Elle a un désavantage culturelle : sa culture basée sur la honte permet moins que la culture judéo-chrétienne basée sur la culpabilité d'affronter l'échec, nécessité dans une économie schumpeterienne.
2) l'acceptation des inégalités de revenus qui motivent et récompensent les créateurs qui réussissent. Les inégalités de revenus sont le moteur ultime de l'ascenceur social, idéal des classes moyennes, c'est pourquoi la tentative d'égaliser les conditions bloque l'ascenceur social, comme la France en fait, hélas, la démonstration éclatante depuis quelques décennies. Mais j'en reviens à la question qui me tarabuste : est-on encore capable en France de penser l'économie ? (je veux dire au-delà de 1890 et de la mort intellectuelle du marxisme).
3) la protection de la propriété intellectuelle, qui est une protection des créateurs. Certains nous explique l'absence de protection de la propriété intellectuelle en Chine par la culture, mais on peut tout aussi bien proposer une explication par la politique plus dérangeante : le symptôme que le communisme, même abatardi et savamment dissimulé, n'a pas été abondonné.
> dans ce nouveau monde, il y a, dans les pays avancés, de richissimes créateurs et leurs seviteurs, les travailleurs industriels étant dans les pays émergents. De plus, l'Etat-providence, ange maternel de la redistribution, est atteint à mort, car les compagnies plateformes vont vouloir mettre leurs travailleurs intellectuels et leurs activités à haute valeur ajoutée, très mobiles, dans des pays fiscalement intéressants. C'est très perturbant pour les socialistes de tout poil.
Que conclure de tout cela ?
Qu'il faut investir dans les pays émergents (mais risqués) ou dans les compagnies plateformes (ie aux USA).
Quant au reste des conclusions que vous pouvez tirer de ce tour d'horizon, je le laisse à votre réflexion.
Il a mis en ligne le brouillon de son dernier ouvrage Our Brave New World.
Je vous résume pour les non anglophones, les autres ayant intérêt à le lire :
> l'économie change, on l'a souvent annoncé mais cette fois c'est vrai (du moins Charles Gave parie dessus et moi aussi : lui et moi gérons nos placements en fonction de cette analyse).
> Qu'est ce qui change ? les "compagnies plateformes", comme Dell ou Ikea : je conçois et je vends dans les pays avancés mais je produis dans les pays émergents. Or, la production est la partie de l'économie marchande la plus soumise à la cyclicité et à la volatilité. Autrement dit, en produisant à l'étranger, les pays avancés ont exporté leur volatilité, leurs incertitudes. Les meubles se vendent moins, ce sont les travailleurs mexicains d'Ikea qui morflent mais les bureaux d'études suédois sont peu touchés.
> Qu'est ce qui permet les "compagnies plate-formes" ? Le libre-échange, menacé dans les discours, pas (encore) dans les faits ; la surcapacité productive, assurée par la Chine et l'Inde ; l'innovation ; la possibilité de déplacer aisément les biens produits (on remarque qu'Al Quaïda s'attaque plus aux transports, avions, trains, bateaux, qu'aux gouvernements, signe d'une compréhension de notre monde).
> L'inflation globale des pays occidentaux est stable parce que les produits manufacturés baissent tandis que les biens "pour riches" (immobilier londonien, par exemple) augmentent.
> La baisse de volatilité induite par les "plate-formes" favorise une économie de l'endettement dans les pays avancés puisque le risque de défaut diminue. C'est pourquoi l'endettement des ménages américains n'est pas insoutenable contrairement à ce que prétendent beaucoup d'économistes habitués aux mécanismes du passé. C'est l'un des effets positifs de l'exportation de la volatilité.
> Conséquence logique du point précédent, les gens investissent dans le seul bien vraiment solide, qui dure des siècles : la pierre. Il n'y a pas de bulle immobilière mais une adaptation à cette véritable nouvelle économie.
> inversement, les nouveaux producteurs ayant reçu notre volatilité épargnent beaucoup.
> La balance commerciale des USA est certes déséquilibrée mais ce n'est pas grave.
Car, sur un ordinateur Dell conçu aux USA et produit en Chine, l'économie américaine fait 245 $ de profits alors que l'économie chinoise fait 40 $ de profits, et ces 40 $ de profits chinois sont pour partie ré-investis aux USA, justement à cause de la plus grosse part de profits futurs (245 $ contre 40 $) qu'on peut en espérer. Et le système peut s'entretenir très longtemps, beaucoup plus longtemps que ne le prédisent 90 % des économistes.
Le système commencera à se gripper quand le prix de la production augmentera, c'est-à-dire quand le réservoir de main-d'oeuvre bon marché s'épuisera, ce qui n'est pas demain la veille.
Bref, regarder la balance commerciale, c'est très "ancien monde", il faut maintenant regarder la circulation des profits. Le déficit commercial français est grave parce que la France est encore une "ancienne" économie : peu de fluidité, peu d'innovations.
> Des emplois de cols bleus disparaissent chez nous. Et alors ? Si l'économie du pays en est globalement plus riche au point d'offrir sa chance a tout le monde ? Et ça n'a rien d'abstrait, ça se traduit dans la vie des gens : 44 % des Anglais et des Américains se disent très satisfaits de leur sort et confiants dans le futur contre 24 % des Français (Pew Research et Pew Global : je vous encourage à fouiner dans les sondages).
Peut-être que l'idée très française de préserver les emplois de cochers et de porteurs d'eau n'est pas si bonne et ne rend pas les gens si heureux ? (voir alinea suivant).
> Les économie avancées (l'Europe continentale en fait-elle encore partie ?) sont clairement dans une logique schumpeterienne de destruction créative par opposition à la logique ricardienne d'optimisation. Cette logique est économiquement très efficace mais nécessite trois conditions :
1) la possibilité et le droit d'échouer, de façon à ce que les canards boiteux ne mobilisent inutilement des ressources. Il faut donc des OPAs et des faillites faciles, tout le contraire de la tendance actuelle en France.
Pourtant, la comparaison de la Grande-Bretagne et du Japon devrait nous éclairer : le Japon a prolongé sa crise en faisant de gros efforts pour soutenir des industries en perdition, tout le contraire de la politique britannique. Mais les Français, et notamment les politiciens, ont ils encore l'énergie et la volonté de penser le monde et l'avenir ou veulent ils simplement qu'on leur foute la paix dans leur coin ?
L'économie asiatique est encore dans la phase ricardienne d'optimisation, sera-t-elle capable de passer au "schumpeterisme" ? Elle a un désavantage culturelle : sa culture basée sur la honte permet moins que la culture judéo-chrétienne basée sur la culpabilité d'affronter l'échec, nécessité dans une économie schumpeterienne.
2) l'acceptation des inégalités de revenus qui motivent et récompensent les créateurs qui réussissent. Les inégalités de revenus sont le moteur ultime de l'ascenceur social, idéal des classes moyennes, c'est pourquoi la tentative d'égaliser les conditions bloque l'ascenceur social, comme la France en fait, hélas, la démonstration éclatante depuis quelques décennies. Mais j'en reviens à la question qui me tarabuste : est-on encore capable en France de penser l'économie ? (je veux dire au-delà de 1890 et de la mort intellectuelle du marxisme).
3) la protection de la propriété intellectuelle, qui est une protection des créateurs. Certains nous explique l'absence de protection de la propriété intellectuelle en Chine par la culture, mais on peut tout aussi bien proposer une explication par la politique plus dérangeante : le symptôme que le communisme, même abatardi et savamment dissimulé, n'a pas été abondonné.
> dans ce nouveau monde, il y a, dans les pays avancés, de richissimes créateurs et leurs seviteurs, les travailleurs industriels étant dans les pays émergents. De plus, l'Etat-providence, ange maternel de la redistribution, est atteint à mort, car les compagnies plateformes vont vouloir mettre leurs travailleurs intellectuels et leurs activités à haute valeur ajoutée, très mobiles, dans des pays fiscalement intéressants. C'est très perturbant pour les socialistes de tout poil.
Que conclure de tout cela ?
Qu'il faut investir dans les pays émergents (mais risqués) ou dans les compagnies plateformes (ie aux USA).
Quant au reste des conclusions que vous pouvez tirer de ce tour d'horizon, je le laisse à votre réflexion.
Les jeunes savent-ils encore raisonner ?
Dans Le Figaro :
Les discours [des jeunes manifestants anti-CPE] sont plus pratiques, moins brillants. La prolétarisation n'est pas uniquement sociale.
L'abaissement du niveau scolaire pour satisfaire les statistiques du baccalauréat a fait son oeuvre. Le refus de la sélection – entériné en 1986 – a créé d'innombrables filières (éducation physique, sociologie, etc.), sans débouchés professionnels. Des troupes désespérées sont ainsi conduites dans des mouvements sans discours construit, sans culture historique ni politique.
Sans ligne définie.
Le contraire des leaders de 68 qui, eux, se droguaient d'une logorrhée théorique, un fatras millénariste et marxiste, mais aux références livresques indéniables. Les vieux renards des mouvements de jeunes, passés depuis au PS, s'arrachent les cheveux. «Ils sont où on les pose. C'est le mouv !» confie, désabusé l'un d'entre eux. Sans ligne ni leader. Personne ne veut assumer la direction du mouvement. «On n'est pas là pour faire émerger des nouveaux Cohn-Bendit», proclame une étudiante lilloise. Autorité, supériorité, compétition – encore des mots tabous d'une génération.
Hé oui, à force de constructivisme, de "gentillesse", de GGT (Gentille Guimauve Totalitaire), de ne plus transmettre de savoirs construits, hiérarchisés et ordonnés, on a des "jeunes" (c'est plus politiquement correct, car dire "élèves" soulignerait la faillite de l'Education Nationale) qui ne savent plus penser, bâtir un raisonnement, analyser une situation, c'est-à-dire qu'ils sont exposés à tous les vents de la démagogie et de la manipulation.
Que penser de la situation de ce professeur de faculté de mathématiques expliquant qu'il est obligé d'apprendre à ses élèves de première année ce que signifie les locutions "donc", "en effet", "or" car ils en parsèment leurs copies à tort à travers, sans rime ni raison, au point de se rendre incompréhensibles ?
Voici un témoignage de Laurent Lafforgue :
Même en filière S, la plupart des élèves ne connaissent pas de mathématiques au sens où je l'’entends : des énoncés de théorème avec des hypothèses et conclusions précises, de la rigueur, des démonstrations, des raisonnements. Nombre des élèves qui arrivent en classe préparatoire aux grandes écoles ne maîtrisent pas les règles de la logique et, par exemple, ne font pas de différence entre équivalence et implication.
(Je peux témoigner qu'il y a quinze ans, nous ne présentions pas de telles lacunes. Si le sujet vous intéresse , le site de Michel Delord, un peu fouilli mais très documenté vous aidera. )
Y a-t-il beaucoup de tels élèves et de tels étudiants qui soient capables de comprendre et d'intérioriser des raisonnements économiques, alors que ceux-ci nécessitent une grande rigueur et sont facilement entachés d'erreurs logiques ?
Je crois hélas que non, en tout cas pas en nombre suffisant pour qu'au sein de cette communauté étudiante et lycéenne puisse se former une opinion éclairée.
J'ai conscience qu'écrire cela est terrible, mais le constater l'est encore plus, et ce n'est pas sans angoisse que je le fais.
Mon seul espoir est qu'il n'y a aucune raison pour que nos successeurs soient plus bêtes que nous l'étions ; ce qu'une éducation viciée par de mauvais principes a fait, une bonne instruction peut le corriger.
Les bonnes méthodes éducatives sont connues depuis longtemps, elles ont même été améliorées grâce aux découvertes sur le cerveau, de vrais spécialistes en pédagogie (je ne parle pas des guignols d'IUFM) ont trouvé refuge dans la recherche.
Manquent seulement, mais c'est le plus difficile, la renonciation à l'ancien dogme, l'apostasie de l'ancienne foi. Il manque seulement qu'on cesse de soutenir, qu'on laisse s'écrouler, l'ancien système qui procure encore places, honneurs, cooptations et copinages.
Une bonne nouvelle, certes minuscule, certes symbolique, mais nous vivons aussi d'espoir : Philippe Meirieu, le pape du constructivisme pédagogiste, le trépanateur en chef de l'EN, demande à ne pas être reconduit dans ses fonctions (à noter que Le Monde, Pravda du pédagogisme, lui accorde un entretien). Reste à savoir qui le remplacera.
Les discours [des jeunes manifestants anti-CPE] sont plus pratiques, moins brillants. La prolétarisation n'est pas uniquement sociale.
L'abaissement du niveau scolaire pour satisfaire les statistiques du baccalauréat a fait son oeuvre. Le refus de la sélection – entériné en 1986 – a créé d'innombrables filières (éducation physique, sociologie, etc.), sans débouchés professionnels. Des troupes désespérées sont ainsi conduites dans des mouvements sans discours construit, sans culture historique ni politique.
Sans ligne définie.
Le contraire des leaders de 68 qui, eux, se droguaient d'une logorrhée théorique, un fatras millénariste et marxiste, mais aux références livresques indéniables. Les vieux renards des mouvements de jeunes, passés depuis au PS, s'arrachent les cheveux. «Ils sont où on les pose. C'est le mouv !» confie, désabusé l'un d'entre eux. Sans ligne ni leader. Personne ne veut assumer la direction du mouvement. «On n'est pas là pour faire émerger des nouveaux Cohn-Bendit», proclame une étudiante lilloise. Autorité, supériorité, compétition – encore des mots tabous d'une génération.
Hé oui, à force de constructivisme, de "gentillesse", de GGT (Gentille Guimauve Totalitaire), de ne plus transmettre de savoirs construits, hiérarchisés et ordonnés, on a des "jeunes" (c'est plus politiquement correct, car dire "élèves" soulignerait la faillite de l'Education Nationale) qui ne savent plus penser, bâtir un raisonnement, analyser une situation, c'est-à-dire qu'ils sont exposés à tous les vents de la démagogie et de la manipulation.
Que penser de la situation de ce professeur de faculté de mathématiques expliquant qu'il est obligé d'apprendre à ses élèves de première année ce que signifie les locutions "donc", "en effet", "or" car ils en parsèment leurs copies à tort à travers, sans rime ni raison, au point de se rendre incompréhensibles ?
Voici un témoignage de Laurent Lafforgue :
Même en filière S, la plupart des élèves ne connaissent pas de mathématiques au sens où je l'’entends : des énoncés de théorème avec des hypothèses et conclusions précises, de la rigueur, des démonstrations, des raisonnements. Nombre des élèves qui arrivent en classe préparatoire aux grandes écoles ne maîtrisent pas les règles de la logique et, par exemple, ne font pas de différence entre équivalence et implication.
(Je peux témoigner qu'il y a quinze ans, nous ne présentions pas de telles lacunes. Si le sujet vous intéresse , le site de Michel Delord, un peu fouilli mais très documenté vous aidera. )
Y a-t-il beaucoup de tels élèves et de tels étudiants qui soient capables de comprendre et d'intérioriser des raisonnements économiques, alors que ceux-ci nécessitent une grande rigueur et sont facilement entachés d'erreurs logiques ?
Je crois hélas que non, en tout cas pas en nombre suffisant pour qu'au sein de cette communauté étudiante et lycéenne puisse se former une opinion éclairée.
J'ai conscience qu'écrire cela est terrible, mais le constater l'est encore plus, et ce n'est pas sans angoisse que je le fais.
Mon seul espoir est qu'il n'y a aucune raison pour que nos successeurs soient plus bêtes que nous l'étions ; ce qu'une éducation viciée par de mauvais principes a fait, une bonne instruction peut le corriger.
Les bonnes méthodes éducatives sont connues depuis longtemps, elles ont même été améliorées grâce aux découvertes sur le cerveau, de vrais spécialistes en pédagogie (je ne parle pas des guignols d'IUFM) ont trouvé refuge dans la recherche.
Manquent seulement, mais c'est le plus difficile, la renonciation à l'ancien dogme, l'apostasie de l'ancienne foi. Il manque seulement qu'on cesse de soutenir, qu'on laisse s'écrouler, l'ancien système qui procure encore places, honneurs, cooptations et copinages.
Une bonne nouvelle, certes minuscule, certes symbolique, mais nous vivons aussi d'espoir : Philippe Meirieu, le pape du constructivisme pédagogiste, le trépanateur en chef de l'EN, demande à ne pas être reconduit dans ses fonctions (à noter que Le Monde, Pravda du pédagogisme, lui accorde un entretien). Reste à savoir qui le remplacera.
Pris dans le courrier des lecteus du Monde
Patrick Fillion, de Neuilly-sur-Seine, s'interroge sur le désir de sécurité et de stabilité d'une génération zappeuse : "Il est paradoxal que notre belle jeunesse combatte le CPE, alors qu'elle répugne au CDI conjugal. Elle refuse d'épouser parce qu'elle n'est pas sûre d'éprouver les mêmes sentiments au-delà de deux ans et qu'il est coûteux et compliqué de divorcer. Les employeurs refusent d'embaucher parce qu'ils ne sont pas sûrs de pouvoir assurer du travail au-delà de deux ans et qu'il est coûteux et compliqué de licencier. Et si, pour une fois, nos adolescents mettaient leurs exigences en accord avec leurs actes ?"
La mauvaise conscience domine cependant chez les papy-boomers. "J'étais étudiant en 1968, écrit Michel Joubert (courriel). Nos retraites enviables : c'est les jeunes qui vont les payer. Nos futurs soins médicaux qui vont durer plus longtemps qu'avant : c'est les jeunes qui vont les payer. Nos avantages sociaux, obtenus par la dette : c'est les jeunes qui vont les rembourser. Nos avantages professionnels : c'est les jeunes qui les payent par le chômage et la précarité. Autrefois, pour obtenir ces avantages, les salariés devaient se mettre en grève et perdre de l'argent. Maintenant, pour conserver nos avantages(qu'ils paieront) , il suffit d'envoyer les étudiants et lycéens manifester, au détriment de leurs études. Et ces bonnes poires marchent ! Nous sommes vraiment très forts !"
La mauvaise conscience domine cependant chez les papy-boomers. "J'étais étudiant en 1968, écrit Michel Joubert (courriel). Nos retraites enviables : c'est les jeunes qui vont les payer. Nos futurs soins médicaux qui vont durer plus longtemps qu'avant : c'est les jeunes qui vont les payer. Nos avantages sociaux, obtenus par la dette : c'est les jeunes qui vont les rembourser. Nos avantages professionnels : c'est les jeunes qui les payent par le chômage et la précarité. Autrefois, pour obtenir ces avantages, les salariés devaient se mettre en grève et perdre de l'argent. Maintenant, pour conserver nos avantages(qu'ils paieront) , il suffit d'envoyer les étudiants et lycéens manifester, au détriment de leurs études. Et ces bonnes poires marchent ! Nous sommes vraiment très forts !"
Chomage : déjà, en 1984 ...
Cet article (aménagé) aimablement envoyé par un lecteur date de 1984, et il est, hélas, toujours aussi inaudible.
Chomage
Volez, ça vous fera les pieds
Chomage
Volez, ça vous fera les pieds
Vu d'ailleurs
Vous l'avez je pense compris, je me sens ces temps-ci particulièrement étouffé par la politique française, de quelque coté que ça soit.
C'est pourquoi je m'évade dans les "Vu d'ailleurs", mais généralement en Anglais, alors, aujourd'hui, je vous fais une fleur : un article en Français.
J'ai beaucoup tapé sur les anti-CPE, que je prends, je l'avoue, pour des cons quand ils sont jeunes, des enfoirés quand ils sont vieux, mais comme Villepin ne mérite guère plus de compliments j'ai mis en exergue quelques parses qui consoleront mes lecteurs anti-CPE.
LA BATAILLE DU CPE
La presse européenne devant le spectacle d'une France bloquée
Après la vague de manifestations du 18 mars et face à la surdité du gouvernement, la mobilisation contre le contrat première embauche ne faiblit pas. La presse européenne réagit à cette énième confrontation franco-française opposant l'arrogance du pouvoir à la colère de la rue.
"Plus de 1 million d'étudiants, de lycéens et de sympathisants ont rejoint les manifestations majoritairement pacifiques et joyeuses contre le CPE dans 160 villes françaises le samedi 18 mars. Mais, à Paris, des batailles de rue mouvementées ont duré pendant six heures après la fin des manifestations. Un de ces affrontements, près de la place de la Nation [lieu d'arrivée de la manifestation], semblait impliquer des bandes multiethniques issues des banlieues défavorisées qui cassaient des vitrines de magasins et brûlaient des voitures", rapporte The Independent de Londres.Les syndicats français ont adressé un ultimatum au gouvernement de Dominique de Villepin pour qu'il retire sa loi avant lundi 20 mars au soir. Dans le cas contraire, une grève générale ou "interprofessionnelle" sera lancée.
"Nous ne voulons pas devenir la génération low cost." Des lycées de banlieue à ceux des quartiers bourgeois, ce sont partout les mêmes slogans. 22 % des jeunes Français de moins de 26 ans sont actuellement au chômage, chiffre qui atteint 50 % dans les banlieues. C'est le record d'Europe", note le Corriere della Sera. Le quotidien italien cite le président de la Commission européenne, José Manuel Barroso, pour qui la réforme du marché du travail est inéluctable : "On ne peut pas continuer à vivre dans l'illusion que l'on peut garantir les choses comme elles étaient dans le passé. On doit réformer, mais dans le dialogue, avec les partenaires sociaux."
Dans un article intitulé "Le pouvoir des lycéens", la Frankfurter Allgemeine Zeitung s'étonne qu'en l'espace de quelques semaines "une minorité d'étudiants et de lycéens bien organisés ait réussi à transformer une réforme limitée du marché du travail en un symbole du destin de toute une génération". La "réinterprétation idéologique" du CPE comme "sacrifice d'une génération sur l'autel de l'arbitraire des employeurs" est le fait "d'organisations très actives dont la sphère d'influence comprend même les lycées", estime le quotidien libéral allemand, selon lequel les événements actuels sont le résultat d'une crise chronique de l'éducation qui remonte aux années 1970, lorsque le président Giscard d'Estaing a commencé la "politique de nivellement par le bas dans l'éducation publique".
Le CPE, c'est "une bombe à retardement pour la droite", titre El País. "Normalement, le grand bénéficiaire, dans le camp de la droite, devrait être le rival de Villepin, le ministre de l'Intérieur Nicolas Sarkozy, qui verrait ainsi s'enfoncer le candidat de Jacques Chirac et s'ouvrir le chemin vers la candidature présidentielle. Mais ce n'est pas le cas", note le quotidien national espagnol de centre gauche. "Parmi les sarkozystes, on craint que la chute de Villepin n'entraîne leur champion ou que Chirac lui fasse le cadeau empoisonné de le nommer au poste de chef du gouvernement. C'est pourquoi la consigne est : nommons Michèle Alliot-Marie [la ministre de la Défense], la dernière chiraquienne."
"La rue est un vecteur d'expression sociale et politique", estime Le Jeudi, journal luxembourgeois, dans un éditorial. "Par contre, le fait que dans une vieille démocratie elle joue ce rôle quasi systématiquement et s'impose comme un complément des débats parlementaires est plutôt exceptionnel. La France en est l'exemple type. L'annonce d'une réforme suffit à lancer les cortèges de protestation. C'est peut-être ce qui fait le 'charme' de la France, même si, vue de l'extérieur, la multiplicité des conflits laisse l'observateur perplexe. Il en est ainsi du contrat première embauche (CPE), une réforme de lutte contre le chômage lancée par le gouvernement de Villepin et adoptée par les députés. Pourtant, elle jette les étudiants – qui y voient une institutionnalisation de la précarité – dans les rues." "Ce n'est pas le CPE en soi qui pose problème, mais bien plutôt le fait qu'il ouvre une brèche dans un dispositif légal et réglementaire fondamentalement dissuasif pour l'emploi", écrit La Tribune de Genève. "Car, si la France connaît un taux de chômage élevé, et particulièrement chez les jeunes, ce n'est pas que sa main-d'œuvre serait moins qualifiée qu'ailleurs, mais uniquement que les employeurs hésitent à embaucher des travailleurs qu'il leur sera ensuite très difficile de licencier." Le quotidien suisse stigmatise le Code français du travail, "l'une des législations les plus rigides qui soient".
Dans le quotidien britannique de gauche The Guardian, Stuart Jeffries défend un point de vue différent. "Pourquoi les Français sont-ils si prompts à descendre dans la rue ? Peut-être parce que, à la différence des Britanniques, ils ont encore quelque chose à perdre."
Courrier international
VU PAR LA GAUCHE BRITANNIQUE - Villepin et les jeunes manifestants renvoyés dos à dos
L'hebdomadaire britannique New Stasteman distribue les points dans la bataille du contrat première embauche (CPE) et s'en prend à Dominique de Villepin, le Premier ministre français, et aux jeunes manifestants, qu'il juge avec autant de sévérité en dépit de ses sympathies de gauche.
"Ce n'est jamais une bonne idée de confier le gouvernement à des mandarins de l'administration. Ils trouvent des solutions, mais ils ignorent les règles du jeu politique, ce qui inévitablement se retourne contre eux. Voilà la triste histoire de Dominique de Villepin", analyse l'hebdomadaire. Le CPE vise à encourager les employeurs à embaucher des jeunes de moins de 26 ans en facilitant les règles de licenciement. "Tout juste ce qu'il fallait pour briser le chômage qui frappe la jeunesse française, pensait le patricien Villepin, et aider les entrepreneurs à embaucher." "Hélas ! Villepin n'a pas pensé à la peur française de la précarité au travail, une méfiance aujourd'hui exacerbée au point que les jeunes rejettent le cadeau du Premier ministre. Carte blanche pour des renvois sans motif ! De la discrimination sur le marché du travail ! La réponse qui vient le plus naturellement aux Français face à l'insécurité de l'emploi est de se réfugier derrière le filet de protection sociale de l'Etat." Pourtant, au Royaume-Uni, "des règles bien plus souples que le CPE n'ont pas arrêté des milliers de jeunes Français qui viennent prendre des petits boulots ce côté-ci de la Manche", remarque New Stasteman. Mais en même temps, "les trois quarts des jeunes Français sans formation particulière les préparant à l'emploi aspirent à travailler pour la fonction publique", rapporte l'hebdomadaire qui cite un récent sondage. New Stasteman voit dans le climat actuel en France "une convergence incroyable entre un conservatisme apeuré et un radicalisme de gauche". Le manque de sensibilité de Villepin aux réalités du terrain n'est pas fait pour apaiser cette "guerre qu'il a lui-même lancée".
C'est pourquoi je m'évade dans les "Vu d'ailleurs", mais généralement en Anglais, alors, aujourd'hui, je vous fais une fleur : un article en Français.
J'ai beaucoup tapé sur les anti-CPE, que je prends, je l'avoue, pour des cons quand ils sont jeunes, des enfoirés quand ils sont vieux, mais comme Villepin ne mérite guère plus de compliments j'ai mis en exergue quelques parses qui consoleront mes lecteurs anti-CPE.
LA BATAILLE DU CPE
La presse européenne devant le spectacle d'une France bloquée
Après la vague de manifestations du 18 mars et face à la surdité du gouvernement, la mobilisation contre le contrat première embauche ne faiblit pas. La presse européenne réagit à cette énième confrontation franco-française opposant l'arrogance du pouvoir à la colère de la rue.
"Plus de 1 million d'étudiants, de lycéens et de sympathisants ont rejoint les manifestations majoritairement pacifiques et joyeuses contre le CPE dans 160 villes françaises le samedi 18 mars. Mais, à Paris, des batailles de rue mouvementées ont duré pendant six heures après la fin des manifestations. Un de ces affrontements, près de la place de la Nation [lieu d'arrivée de la manifestation], semblait impliquer des bandes multiethniques issues des banlieues défavorisées qui cassaient des vitrines de magasins et brûlaient des voitures", rapporte The Independent de Londres.Les syndicats français ont adressé un ultimatum au gouvernement de Dominique de Villepin pour qu'il retire sa loi avant lundi 20 mars au soir. Dans le cas contraire, une grève générale ou "interprofessionnelle" sera lancée.
"Nous ne voulons pas devenir la génération low cost." Des lycées de banlieue à ceux des quartiers bourgeois, ce sont partout les mêmes slogans. 22 % des jeunes Français de moins de 26 ans sont actuellement au chômage, chiffre qui atteint 50 % dans les banlieues. C'est le record d'Europe", note le Corriere della Sera. Le quotidien italien cite le président de la Commission européenne, José Manuel Barroso, pour qui la réforme du marché du travail est inéluctable : "On ne peut pas continuer à vivre dans l'illusion que l'on peut garantir les choses comme elles étaient dans le passé. On doit réformer, mais dans le dialogue, avec les partenaires sociaux."
Dans un article intitulé "Le pouvoir des lycéens", la Frankfurter Allgemeine Zeitung s'étonne qu'en l'espace de quelques semaines "une minorité d'étudiants et de lycéens bien organisés ait réussi à transformer une réforme limitée du marché du travail en un symbole du destin de toute une génération". La "réinterprétation idéologique" du CPE comme "sacrifice d'une génération sur l'autel de l'arbitraire des employeurs" est le fait "d'organisations très actives dont la sphère d'influence comprend même les lycées", estime le quotidien libéral allemand, selon lequel les événements actuels sont le résultat d'une crise chronique de l'éducation qui remonte aux années 1970, lorsque le président Giscard d'Estaing a commencé la "politique de nivellement par le bas dans l'éducation publique".
Le CPE, c'est "une bombe à retardement pour la droite", titre El País. "Normalement, le grand bénéficiaire, dans le camp de la droite, devrait être le rival de Villepin, le ministre de l'Intérieur Nicolas Sarkozy, qui verrait ainsi s'enfoncer le candidat de Jacques Chirac et s'ouvrir le chemin vers la candidature présidentielle. Mais ce n'est pas le cas", note le quotidien national espagnol de centre gauche. "Parmi les sarkozystes, on craint que la chute de Villepin n'entraîne leur champion ou que Chirac lui fasse le cadeau empoisonné de le nommer au poste de chef du gouvernement. C'est pourquoi la consigne est : nommons Michèle Alliot-Marie [la ministre de la Défense], la dernière chiraquienne."
"La rue est un vecteur d'expression sociale et politique", estime Le Jeudi, journal luxembourgeois, dans un éditorial. "Par contre, le fait que dans une vieille démocratie elle joue ce rôle quasi systématiquement et s'impose comme un complément des débats parlementaires est plutôt exceptionnel. La France en est l'exemple type. L'annonce d'une réforme suffit à lancer les cortèges de protestation. C'est peut-être ce qui fait le 'charme' de la France, même si, vue de l'extérieur, la multiplicité des conflits laisse l'observateur perplexe. Il en est ainsi du contrat première embauche (CPE), une réforme de lutte contre le chômage lancée par le gouvernement de Villepin et adoptée par les députés. Pourtant, elle jette les étudiants – qui y voient une institutionnalisation de la précarité – dans les rues." "Ce n'est pas le CPE en soi qui pose problème, mais bien plutôt le fait qu'il ouvre une brèche dans un dispositif légal et réglementaire fondamentalement dissuasif pour l'emploi", écrit La Tribune de Genève. "Car, si la France connaît un taux de chômage élevé, et particulièrement chez les jeunes, ce n'est pas que sa main-d'œuvre serait moins qualifiée qu'ailleurs, mais uniquement que les employeurs hésitent à embaucher des travailleurs qu'il leur sera ensuite très difficile de licencier." Le quotidien suisse stigmatise le Code français du travail, "l'une des législations les plus rigides qui soient".
Dans le quotidien britannique de gauche The Guardian, Stuart Jeffries défend un point de vue différent. "Pourquoi les Français sont-ils si prompts à descendre dans la rue ? Peut-être parce que, à la différence des Britanniques, ils ont encore quelque chose à perdre."
Courrier international
VU PAR LA GAUCHE BRITANNIQUE - Villepin et les jeunes manifestants renvoyés dos à dos
L'hebdomadaire britannique New Stasteman distribue les points dans la bataille du contrat première embauche (CPE) et s'en prend à Dominique de Villepin, le Premier ministre français, et aux jeunes manifestants, qu'il juge avec autant de sévérité en dépit de ses sympathies de gauche.
"Ce n'est jamais une bonne idée de confier le gouvernement à des mandarins de l'administration. Ils trouvent des solutions, mais ils ignorent les règles du jeu politique, ce qui inévitablement se retourne contre eux. Voilà la triste histoire de Dominique de Villepin", analyse l'hebdomadaire. Le CPE vise à encourager les employeurs à embaucher des jeunes de moins de 26 ans en facilitant les règles de licenciement. "Tout juste ce qu'il fallait pour briser le chômage qui frappe la jeunesse française, pensait le patricien Villepin, et aider les entrepreneurs à embaucher." "Hélas ! Villepin n'a pas pensé à la peur française de la précarité au travail, une méfiance aujourd'hui exacerbée au point que les jeunes rejettent le cadeau du Premier ministre. Carte blanche pour des renvois sans motif ! De la discrimination sur le marché du travail ! La réponse qui vient le plus naturellement aux Français face à l'insécurité de l'emploi est de se réfugier derrière le filet de protection sociale de l'Etat." Pourtant, au Royaume-Uni, "des règles bien plus souples que le CPE n'ont pas arrêté des milliers de jeunes Français qui viennent prendre des petits boulots ce côté-ci de la Manche", remarque New Stasteman. Mais en même temps, "les trois quarts des jeunes Français sans formation particulière les préparant à l'emploi aspirent à travailler pour la fonction publique", rapporte l'hebdomadaire qui cite un récent sondage. New Stasteman voit dans le climat actuel en France "une convergence incroyable entre un conservatisme apeuré et un radicalisme de gauche". Le manque de sensibilité de Villepin aux réalités du terrain n'est pas fait pour apaiser cette "guerre qu'il a lui-même lancée".
vendredi, mars 24, 2006
La Chine est un pays communiste

Je suis en train de finir les Essais sur la Chine de Simon Leys, qui est un ouvrage terrible pour tous les ex-maoïstes mais aussi pour les sinophiles béats actuels.
Leys respecte la Chine mais pas les dictateurs chinois.
Leys, qui traite ce sujet terrible avec autant d'humour que possible, explique que les communistes ont pour constante de ne jamais lacher le pouvoir, qu'il ne faut pas se laisser prendre au piège de leurs mutations médiatiques et qu'ils ont parfaitement tiré la leçon de l'erreur, à leurs yeux, de Gorbatchev.
Effectivement, toutes les informations qui nous parviennent confirment que la Chine reste l'une des pires dictatures du monde.
Leys estime que les immenses capacités intellectuelles, artistiques, scientifiques et économiques des Chinois sont largement sous-utilisées du fait de cette dictature féroce.
La Chine est toujours communiste : le pouvoir verrouille l'économie par le contrôle des banques et par les créances douteuses (> 40 % des créances) remplacent le déficit budgétaire. C'est moins voyant que la collectivisation, ça apaise les consciences occidentales pas trop regardantes et c'est tout aussi efficace.
Je m'inquiète de voir d'un coté un axe USA-Japon-Inde et de l'autre un axe Europe-Chine. Si je broyais du noir, je dirais qu'il s'agit là d'un effet de la préférence des Européens pour la dictature, rebaptisée stabilité.
Pour ma part, je me sens beaucoup plus à l'aise avec l'Inde.
Mieux vaut tard que jamais ...
Un gentil bobo bien-pensant, anti-raciste comme il se doit, s'aperçoit qu'il a été manipulé ...
Retour sur caricature, par Dominique Dhombres
LE MONDE 24.03.06 14h02
La poussière est retombée sur l'affaire des caricatures de Mahomet. Le bruit médiatique a cessé. On a désormais du mal à imaginer que le monde musulman s'est embrasé en janvier parce qu'un journal danois, le Jyllands-Posten, avait publié, quatre mois plus tôt, le 30 septembre 2005 très exactement, douze dessins satiriques représentant le Prophète.
Mais pourquoi diable, si on ose le mot, s'est-il écoulé tant de temps entre la publication et l'explosion ? Les dessins ont été diffusés, dès octobre, par un journal égyptien, sans faire de grands remous. Pourquoi ce qui était inoffensif en octobre est-il devenu criminel en janvier ? France 2 levait le voile, jeudi 23 mars, sur cette étrange affaire. L'enquête, menée au Danemark par Mohamed Sifaoui pour le magazine "Envoyé spécial", est remarquable à tous égards.
Elle montre des imams danois menteurs et manipulateurs d'opinion. Elle prouve que l'embrasement a été provoqué, volontairement, sur la base de documents mensongers. On raconte ? Une délégation d'imams danois se rend, en décembre, dans plusieurs pays musulmans munie d'un dossier accablant. Celui-ci comprend non seulement les douze caricatures incriminées, mais aussi, et surtout, des dessins et des photos beaucoup plus offensants. Une des photos montre un homme barbu affublé d'un nez de cochon en carton-pâte retenu par un élastique.
On peut lire en bas de la photo, en arabe et en danois, "ceci est la véritable image de Mahomet". Elle a été prise lors d'une "fête du cochon" dans un village du sud-ouest de la France. Comment s'est-elle retrouvée dans le dossier ? C'est là qu'intervient le doux, le pieux, l'admirable imam Ahmed Abou Labane. C'est un Palestinien qui vit à Copenhague depuis plus de vingt ans. C'est lui qui, par ses prêches en danois et en anglais, a enflammé les esprits. C'est lui aussi qui est à l'origine du dossier, qu'il montre volontiers. Il affirme à l'équipe d'"Envoyé spécial" que le dessin et les deux clichés injurieux ont été joints au dossier parce qu'ils illustrent la persécution dont sont victimes, selon lui, les musulmans danois.
Ils auraient été adressés anonymement, agrémentés de menaces, à des musulmans danois. Mohamed Sifaoui ne distingue aucun texte de menace accompagnant ces documents. En fait de menace, elle lui est adressée directement à lui et au reste de l'équipe, par un proche du sympathique imam, filmé en caméra cachée : gare à eux si leur reportage n'est pas favorable à leur petit groupe d'intégristes passablement allumés. Au moins, c'est clair.
Dominique Dhombres
Article paru dans l'édition du 25.03.06
Nota :
Dominique Dhombres ne relève pas ce qui, dans ce reportage, fait aujourd'hui le plus de bruit au Danemark, les menaces de mort contre un député : "Si Naser Khader devenait un jour ministre pour les Immigrés ou l'Intégration, ne devrait-on pas envoyer deux gars pour le faire sauter lui et son ministère".
Ce qui est amusant, c'est la réponse des imams: "c'était une plaisanterie et les Danois ont une vieille tradition d'humour".
Retour sur caricature, par Dominique Dhombres
LE MONDE 24.03.06 14h02
La poussière est retombée sur l'affaire des caricatures de Mahomet. Le bruit médiatique a cessé. On a désormais du mal à imaginer que le monde musulman s'est embrasé en janvier parce qu'un journal danois, le Jyllands-Posten, avait publié, quatre mois plus tôt, le 30 septembre 2005 très exactement, douze dessins satiriques représentant le Prophète.
Mais pourquoi diable, si on ose le mot, s'est-il écoulé tant de temps entre la publication et l'explosion ? Les dessins ont été diffusés, dès octobre, par un journal égyptien, sans faire de grands remous. Pourquoi ce qui était inoffensif en octobre est-il devenu criminel en janvier ? France 2 levait le voile, jeudi 23 mars, sur cette étrange affaire. L'enquête, menée au Danemark par Mohamed Sifaoui pour le magazine "Envoyé spécial", est remarquable à tous égards.
Elle montre des imams danois menteurs et manipulateurs d'opinion. Elle prouve que l'embrasement a été provoqué, volontairement, sur la base de documents mensongers. On raconte ? Une délégation d'imams danois se rend, en décembre, dans plusieurs pays musulmans munie d'un dossier accablant. Celui-ci comprend non seulement les douze caricatures incriminées, mais aussi, et surtout, des dessins et des photos beaucoup plus offensants. Une des photos montre un homme barbu affublé d'un nez de cochon en carton-pâte retenu par un élastique.
On peut lire en bas de la photo, en arabe et en danois, "ceci est la véritable image de Mahomet". Elle a été prise lors d'une "fête du cochon" dans un village du sud-ouest de la France. Comment s'est-elle retrouvée dans le dossier ? C'est là qu'intervient le doux, le pieux, l'admirable imam Ahmed Abou Labane. C'est un Palestinien qui vit à Copenhague depuis plus de vingt ans. C'est lui qui, par ses prêches en danois et en anglais, a enflammé les esprits. C'est lui aussi qui est à l'origine du dossier, qu'il montre volontiers. Il affirme à l'équipe d'"Envoyé spécial" que le dessin et les deux clichés injurieux ont été joints au dossier parce qu'ils illustrent la persécution dont sont victimes, selon lui, les musulmans danois.
Ils auraient été adressés anonymement, agrémentés de menaces, à des musulmans danois. Mohamed Sifaoui ne distingue aucun texte de menace accompagnant ces documents. En fait de menace, elle lui est adressée directement à lui et au reste de l'équipe, par un proche du sympathique imam, filmé en caméra cachée : gare à eux si leur reportage n'est pas favorable à leur petit groupe d'intégristes passablement allumés. Au moins, c'est clair.
Dominique Dhombres
Article paru dans l'édition du 25.03.06
Nota :
Dominique Dhombres ne relève pas ce qui, dans ce reportage, fait aujourd'hui le plus de bruit au Danemark, les menaces de mort contre un député : "Si Naser Khader devenait un jour ministre pour les Immigrés ou l'Intégration, ne devrait-on pas envoyer deux gars pour le faire sauter lui et son ministère".
Ce qui est amusant, c'est la réponse des imams: "c'était une plaisanterie et les Danois ont une vieille tradition d'humour".
Evidemment, toutes les histoires autour du CPE ne pouvaient qu'exciter Le Point
J'ai gardé l'article de Baverez sous le coude, c'est trop en une seule prise.
L'éditorial de Claude Imbert
Le piège français
Ce piège français où nous gigotons, il se montrait, l'autre jour, en pleine lumière : des syndicats de la fonction publique défilant côte à côte avec les étudiants. Et des parents avec leurs fils révoltés. Quel piège là-dedans ? Eh bien, c'est que les premiers, les « protégés » du système français, font le malheur des seconds, des exclus, des jeunes. Et que notre génération de parents, par son avidité et son endettement, ne cesse de pourrir les chances de ses enfants. Le piège, c'est l'absurde collusion des faux « précaires » aux emplois garantis et des vrais « précaires » du chômage et de l'avenir bouché ! Celle des gros bras de la fonction publique avec de malheureux jeunes, béjaunes et bernés.
Car, enfin, d'où vient en France la pénurie du travail ? Elle vient du coût d'un travail trop cher, hérissé de règlements. Les charges excessives et un Code du travail byzantin ont fini par décourager les donneurs d'emplois. De même que l'excès d'impôt tue l'impôt, l'excès de social tue le social.
Dans l'euphorie des Trente Glorieuses (1945-1975), l'Etat providence a tant exagéré sa providence que la Nation en est sortie emmitouflée, puis corsetée, puis étouffée par le réseau des « avantages acquis ». Pour comble, la vieille gauche a trouvé bon d'y rajouter ses calamiteuses 35 heures. « Toujours plus » pour ceux qui ont déjà, et bernique pour les autres ! Ainsi a-t-on pu dire, justement, que le système français avait « choisi le chômage ».
Nos voisins ont, à des degrés divers, connu le même vertige. Mais tous ont réagi. La réforme a partout tranché dans le fardeau social et réduit les dépenses publiques. Partout, sauf en France !
Le dramatique mécanisme du piège, c'est qu'aujourd'hui la révolte des « exposés », des vulnérables, n'a qu'une requête : conserver la même providence d'Etat. Elle veut des protections et plus d'argent public dans un pays déjà titubant sous l'impôt. Avec - voici le piège ! - pour inéluctable conséquence de charger un peu plus la barque qui s'enfonce. Militer, ces jours-ci, contre l'aléatoire précarité d'un emploi, c'est militer pour la lourde précarité du chômage.
Gribouille, pour éviter la pluie, se jette à l'eau !
Pour en arriver là, il fallut que concourent divers handicaps français. D'abord l'idéologie étatiste de l' « exception française ». Elle aura vu l'Etat papa, colbertiste et jacobin, tomber en quenouille et passer la main à l'Etat mamma, couard et geignard. Le tout dans l'amertume d'une vieille Nation ruminant un prestige évanoui. Et, par là-dessus, une élite politique incapable, une fois installée, de résister à la rue ou à la grève. On voit des comités syndicaux d'étudiants, des lycéens (pas encore les crèches...) admonester la Nation et expédier des ultimatums avec le plus parfait mépris de la règle démocratique.
Pour avoir, depuis vingt-cinq ans, évité de dire à la Nation sa vérité et celle du monde nouveau, pour l'avoir laissée mariner dans un bouillon d'illusions, le pouvoir, sous nos yeux, patauge. Et, pis, il expédie une jeunesse abusée dans les bras de la vieille gauche. A qui la faute si la jeunesse se met ainsi le doigt dans l'oeil ? La faute revient à la majorité de la classe politique. « Car son aveuglement produit leur cécité... »
Alors, dites-vous, comment en finir avec ce réflexe de l'antilibéralisme spontané qui ruine le pays ? Pas facile ! L'opinion, encore largement abusée, ressemble à ces conducteurs inexpérimentés qui, d'instinct, freinent sur le verglas au lieu d'accélérer en conservant la bonne direction. Pour lui apprendre à conduire sur le sol glissant de la mondialisation, la France n'a pas besoin de « psys », elle a besoin d'instructeurs.
On les cherche encore. Le pouvoir chiraquien est empêtré par ses échecs. Le non référendaire l'a assommé. Villepin, altier et brouillon, ne trouve pas, avec le CPE, son meilleur terrain. Mais il manifeste une énergie, une volonté que la rareté rend appréciables. Reste qu'il n'est pas seul maître à bord. Et qu'on ignore encore s'il pourra maintenir son CPE sans le vider de son sens sous les amendements. Et puis, il y a Chirac...
Sur l'autre bord, il y a peu à espérer. Le Parti socialiste serait, à coup sûr, le plus crédible dans l'opinion pour amorcer la conversion qui a déjà gagné tous les socialistes européens. Mais la perspective électorale de 2007 précipite ses caciques comme fétus dans l'aspirateur démagogique. Quant aux champions de la CGT et de la CFDT, ils regardent fixement leur proche congrès et, pour y triompher, font les fiers-à-bras. Tous ces horizons, politiciens ou catégoriels, bouchent l'horizon national. La France est dans le piège, mais elle n'en voit pas encore les mâchoires.
L'éditorial de Claude Imbert
Le piège français
Ce piège français où nous gigotons, il se montrait, l'autre jour, en pleine lumière : des syndicats de la fonction publique défilant côte à côte avec les étudiants. Et des parents avec leurs fils révoltés. Quel piège là-dedans ? Eh bien, c'est que les premiers, les « protégés » du système français, font le malheur des seconds, des exclus, des jeunes. Et que notre génération de parents, par son avidité et son endettement, ne cesse de pourrir les chances de ses enfants. Le piège, c'est l'absurde collusion des faux « précaires » aux emplois garantis et des vrais « précaires » du chômage et de l'avenir bouché ! Celle des gros bras de la fonction publique avec de malheureux jeunes, béjaunes et bernés.
Car, enfin, d'où vient en France la pénurie du travail ? Elle vient du coût d'un travail trop cher, hérissé de règlements. Les charges excessives et un Code du travail byzantin ont fini par décourager les donneurs d'emplois. De même que l'excès d'impôt tue l'impôt, l'excès de social tue le social.
Dans l'euphorie des Trente Glorieuses (1945-1975), l'Etat providence a tant exagéré sa providence que la Nation en est sortie emmitouflée, puis corsetée, puis étouffée par le réseau des « avantages acquis ». Pour comble, la vieille gauche a trouvé bon d'y rajouter ses calamiteuses 35 heures. « Toujours plus » pour ceux qui ont déjà, et bernique pour les autres ! Ainsi a-t-on pu dire, justement, que le système français avait « choisi le chômage ».
Nos voisins ont, à des degrés divers, connu le même vertige. Mais tous ont réagi. La réforme a partout tranché dans le fardeau social et réduit les dépenses publiques. Partout, sauf en France !
Le dramatique mécanisme du piège, c'est qu'aujourd'hui la révolte des « exposés », des vulnérables, n'a qu'une requête : conserver la même providence d'Etat. Elle veut des protections et plus d'argent public dans un pays déjà titubant sous l'impôt. Avec - voici le piège ! - pour inéluctable conséquence de charger un peu plus la barque qui s'enfonce. Militer, ces jours-ci, contre l'aléatoire précarité d'un emploi, c'est militer pour la lourde précarité du chômage.
Gribouille, pour éviter la pluie, se jette à l'eau !
Pour en arriver là, il fallut que concourent divers handicaps français. D'abord l'idéologie étatiste de l' « exception française ». Elle aura vu l'Etat papa, colbertiste et jacobin, tomber en quenouille et passer la main à l'Etat mamma, couard et geignard. Le tout dans l'amertume d'une vieille Nation ruminant un prestige évanoui. Et, par là-dessus, une élite politique incapable, une fois installée, de résister à la rue ou à la grève. On voit des comités syndicaux d'étudiants, des lycéens (pas encore les crèches...) admonester la Nation et expédier des ultimatums avec le plus parfait mépris de la règle démocratique.
Pour avoir, depuis vingt-cinq ans, évité de dire à la Nation sa vérité et celle du monde nouveau, pour l'avoir laissée mariner dans un bouillon d'illusions, le pouvoir, sous nos yeux, patauge. Et, pis, il expédie une jeunesse abusée dans les bras de la vieille gauche. A qui la faute si la jeunesse se met ainsi le doigt dans l'oeil ? La faute revient à la majorité de la classe politique. « Car son aveuglement produit leur cécité... »
Alors, dites-vous, comment en finir avec ce réflexe de l'antilibéralisme spontané qui ruine le pays ? Pas facile ! L'opinion, encore largement abusée, ressemble à ces conducteurs inexpérimentés qui, d'instinct, freinent sur le verglas au lieu d'accélérer en conservant la bonne direction. Pour lui apprendre à conduire sur le sol glissant de la mondialisation, la France n'a pas besoin de « psys », elle a besoin d'instructeurs.
On les cherche encore. Le pouvoir chiraquien est empêtré par ses échecs. Le non référendaire l'a assommé. Villepin, altier et brouillon, ne trouve pas, avec le CPE, son meilleur terrain. Mais il manifeste une énergie, une volonté que la rareté rend appréciables. Reste qu'il n'est pas seul maître à bord. Et qu'on ignore encore s'il pourra maintenir son CPE sans le vider de son sens sous les amendements. Et puis, il y a Chirac...
Sur l'autre bord, il y a peu à espérer. Le Parti socialiste serait, à coup sûr, le plus crédible dans l'opinion pour amorcer la conversion qui a déjà gagné tous les socialistes européens. Mais la perspective électorale de 2007 précipite ses caciques comme fétus dans l'aspirateur démagogique. Quant aux champions de la CGT et de la CFDT, ils regardent fixement leur proche congrès et, pour y triompher, font les fiers-à-bras. Tous ces horizons, politiciens ou catégoriels, bouchent l'horizon national. La France est dans le piège, mais elle n'en voit pas encore les mâchoires.
Vu d'ailleurs, vu de la Sorbonne
Voir la France d'aujourd'hui de l'étranger ou par les étrangers, est un plaisir de masochiste. Mais comme je suis un inaltérable optimiste, je permets d'en rire en espérant que demain sera meilleur et j'ai souligné les phrases les plus sanglantes.
Karim Jivraj un rêve de Sorbonne
LE MONDE 23.03.06 13h39 • Mis à jour le 23.03.06 13h39
Le lundi 20 mars 2006 restera un jour de mobilisation sans précédent au centre René-Cassin. Jusque-là, les étudiants en droit du premier cycle de la Sorbonne n'avaient pas rejoint la protestation. Quatre jours plus tôt, les plus militants avaient joué le coup de force en bloquant l'université à la hussarde. Ce lundi, donc, une assemblée générale devait décider du blocage ou non de la faculté, pour s'opposer au texte du gouvernement sur le contrat première embauche (CPE). A l'entrée de l'amphithéâtre bondé, un blasé au sourire caustique commente les faits des derniers jours. Les opinions des orateurs sont panachées, les divergences scrupuleusement respectées.
Le blasé se raidit : "C'est Karim. Il est excellent. Vous allez vous régaler." Depuis quelques jours, Karim Jivraj, 19 ans, bluffe l'auditoire. Son intervention, ce lundi, "est particulièrement attendue, explique une étudiante, il a un indéniable talent oratoire". Il est contre le blocage, pour le CPE, tout en expliquant que "si ce n'est qu'une petite réforme, elle va dans le bon sens". Mais il se lance dans sa plaidoirie en allant au-delà des arguments déjà avancés par d'autres étudiants sur le mode "on veut aller en cours, on ne veut pas gâcher notre année".
Karim s'adresse directement à ses congénères "bloqueurs". Dénonce leur vision "étroite" du monde "fondée sur l'idée pauvre" selon laquelle "le mot libéralisme est une insulte". Invoque Tony Blair. Argumente, sans hausser la voix mais avec un léger accent anglophone, que l'économie de marché et le libéralisme "ne sont que des moyens pour créer de la richesse".
Surprise. Alors que l'assemblée semblait acquise dans ses réactions aux frondeurs, il est plus applaudi que hué.
Karim Jivraj est un Canadien de la province de l'Ontario, d'origine indienne et de confession musulmane. Pour l'étudiant français lambda, il tient de l'énigme. Ses ancêtres ont été chassés d'Inde au début du XXe siècle en tant qu'ismaéliens - tenants d'un islam progressiste. Ils ont alors émigré en Afrique. Si sa mère, issue de la bourgeoisie commerçante, a vécu confortablement en Ouganda, son père a grandi dans un bidonville de Dar es-Salaam, en Tanzanie. Ils ont émigré à Londres, où ils se sont rencontrés, lorsque le dictateur Idi Amin Dada a expulsé en 1972 plus de 50 000 Asiatiques, en majorité indiens, d'Ouganda et provoqué des troubles dans cette région d'Afrique. Le jeune étudiant porte en lui le destin de ses parents, qui lui ont transmis la certitude qu'une vie "ne s'hérite pas mais se construit". Son père, immigré à Londres sans moyens, a consacré toute son énergie à apprendre l'anglais et la comptabilité.
Quatre ans après leur arrivée à Londres, ses parents, à la recherche de meilleures opportunités, n'ont pas hésité à partir pour le Canada, où il est né, ainsi que ses deux jeunes frères. Dans des conditions différentes, c'est un peu ce chemin qu'il a suivi après avoir obtenu son baccalauréat international - mention très bien - à la French School de Toronto.
Le plus confortable pour lui aurait été de s'inscrire dans une université américaine ou à la London School of Economics. C'est sur la Sorbonne, l'université parisienne fondée au XIIIe siècle, qu'il a fixé son choix. Sur place, dès la première semaine, son rêve s'oxyde. Le centre René-Cassin, rue Saint-Hippolyte, dans le 13e arrondissement de Paris, n'offre rien des ors, des moulures, des plafonds en stuc, des rampes en fer forgé qui caractérisent le prestigieux établissement du Quartier latin, et encore moins de l'effervescence intellectuelle qu'il avait goûtée au fil de ses lectures. Entre tags et graffitis, les locaux délabrés et le mobilier minable, le jeune Canadien découvre un monde de désolation où chaque étudiant "vient prendre son cours presque honteux et s'enfuit". Alors qu'il a été élevé dans l'idée que l'université est aussi un campus, lieu de rencontres et d'éveil, il souffre de l'absence de débats et d'échanges. A Paris, il se retrouve réduit à palabrer sur quelques mètres carrés de trottoirs à l'angle de deux rues, le seul espace commun étant une terrasse glauque, annexée par les fumeurs de joints. "Je n'ai rencontré aucun environnement d'excellence. [Evidemment, les excellents, ils sont dans les grandes écoles ou à l'étranger] J'avais une image romantique de la Sorbonne. Au début, j'ai vécu cela comme une trahison." Karim Jivraj s'en est remis, mais il en conserve une authentique déception, ravivée par le débat actuel sur le CPE. Il raille ces jeunes gens qui ont plus envie "de s'afficher dans leur préférence politique pour avoir une existence que de raisonner sur des grands sujets".
Il aimerait parler avec eux du fameux modèle social français, leur expliquer comment dans son pays, également très protecteur, les responsables politiques ont modernisé avec succès les systèmes de santé publique et l'éducation. "Ça ne les intéresse pas. Pour beaucoup d'entre eux, le monde commence et s'achève rue Saint-Hippolyte." Ce qu'expriment, selon lui, les radicaux qui ont bloqué le centre avec des méthodes violentes, alors qu'ils ne sont qu'une minorité, "c'est l'existence d'un vide". Karim pense que beaucoup d'entre eux ne sont pas contents d'être en faculté, parce qu'ils savent qu'ils n'accéderont pas aux postes de responsabilité et de pouvoir. " Le système les trompe, alors ils se drapent dans une attitude rebelle" qui les conduit paradoxalement à tout attendre de l'Etat. Il reconnaît qu'il est privilégié de pouvoir suivre des études supérieures, mais assure qu'il travaille beaucoup. Il lui a fallu une année de labeur acharné pour transformer son français académique en une langue fluide. Au terme d'une féroce sélection, Karim fait partie des deux étudiants en droit de la Sorbonne qui représenteront les premières années de Paris-I au Concours national interuniversitaire et francophone de plaidoirie de la conférence Lysias. Il ne sait pas ce qu'il fera dans le futur, mais n'éprouve aucune inquiétude. "Si je fais mon job, je ne vois pas pourquoi mon employeur me virerait. C'est un fantasme cette idée." En revanche, il sait que son temps d'études est compté parce que si, au Canada, l'on se bat pour en faire, cela dure trois ou quatre années. Ensuite "on bosse, pas comme ici où ça traîne en longueur".
Alain Abellard --------------------------------------------------------------------------------
Parcours 1986. Naissance à Hamilton (Canada, province de l'Ontario). 2004. Obtient son baccalauréat international (mention très bien) et s'inscrit en droit à la Sorbonne. 2006. Il fait partie des étudiants qui s'opposent au blocage de leur centre universitaire
Karim Jivraj un rêve de Sorbonne
LE MONDE 23.03.06 13h39 • Mis à jour le 23.03.06 13h39
Le lundi 20 mars 2006 restera un jour de mobilisation sans précédent au centre René-Cassin. Jusque-là, les étudiants en droit du premier cycle de la Sorbonne n'avaient pas rejoint la protestation. Quatre jours plus tôt, les plus militants avaient joué le coup de force en bloquant l'université à la hussarde. Ce lundi, donc, une assemblée générale devait décider du blocage ou non de la faculté, pour s'opposer au texte du gouvernement sur le contrat première embauche (CPE). A l'entrée de l'amphithéâtre bondé, un blasé au sourire caustique commente les faits des derniers jours. Les opinions des orateurs sont panachées, les divergences scrupuleusement respectées.
Le blasé se raidit : "C'est Karim. Il est excellent. Vous allez vous régaler." Depuis quelques jours, Karim Jivraj, 19 ans, bluffe l'auditoire. Son intervention, ce lundi, "est particulièrement attendue, explique une étudiante, il a un indéniable talent oratoire". Il est contre le blocage, pour le CPE, tout en expliquant que "si ce n'est qu'une petite réforme, elle va dans le bon sens". Mais il se lance dans sa plaidoirie en allant au-delà des arguments déjà avancés par d'autres étudiants sur le mode "on veut aller en cours, on ne veut pas gâcher notre année".
Karim s'adresse directement à ses congénères "bloqueurs". Dénonce leur vision "étroite" du monde "fondée sur l'idée pauvre" selon laquelle "le mot libéralisme est une insulte". Invoque Tony Blair. Argumente, sans hausser la voix mais avec un léger accent anglophone, que l'économie de marché et le libéralisme "ne sont que des moyens pour créer de la richesse".
Surprise. Alors que l'assemblée semblait acquise dans ses réactions aux frondeurs, il est plus applaudi que hué.
Karim Jivraj est un Canadien de la province de l'Ontario, d'origine indienne et de confession musulmane. Pour l'étudiant français lambda, il tient de l'énigme. Ses ancêtres ont été chassés d'Inde au début du XXe siècle en tant qu'ismaéliens - tenants d'un islam progressiste. Ils ont alors émigré en Afrique. Si sa mère, issue de la bourgeoisie commerçante, a vécu confortablement en Ouganda, son père a grandi dans un bidonville de Dar es-Salaam, en Tanzanie. Ils ont émigré à Londres, où ils se sont rencontrés, lorsque le dictateur Idi Amin Dada a expulsé en 1972 plus de 50 000 Asiatiques, en majorité indiens, d'Ouganda et provoqué des troubles dans cette région d'Afrique. Le jeune étudiant porte en lui le destin de ses parents, qui lui ont transmis la certitude qu'une vie "ne s'hérite pas mais se construit". Son père, immigré à Londres sans moyens, a consacré toute son énergie à apprendre l'anglais et la comptabilité.
Quatre ans après leur arrivée à Londres, ses parents, à la recherche de meilleures opportunités, n'ont pas hésité à partir pour le Canada, où il est né, ainsi que ses deux jeunes frères. Dans des conditions différentes, c'est un peu ce chemin qu'il a suivi après avoir obtenu son baccalauréat international - mention très bien - à la French School de Toronto.
Le plus confortable pour lui aurait été de s'inscrire dans une université américaine ou à la London School of Economics. C'est sur la Sorbonne, l'université parisienne fondée au XIIIe siècle, qu'il a fixé son choix. Sur place, dès la première semaine, son rêve s'oxyde. Le centre René-Cassin, rue Saint-Hippolyte, dans le 13e arrondissement de Paris, n'offre rien des ors, des moulures, des plafonds en stuc, des rampes en fer forgé qui caractérisent le prestigieux établissement du Quartier latin, et encore moins de l'effervescence intellectuelle qu'il avait goûtée au fil de ses lectures. Entre tags et graffitis, les locaux délabrés et le mobilier minable, le jeune Canadien découvre un monde de désolation où chaque étudiant "vient prendre son cours presque honteux et s'enfuit". Alors qu'il a été élevé dans l'idée que l'université est aussi un campus, lieu de rencontres et d'éveil, il souffre de l'absence de débats et d'échanges. A Paris, il se retrouve réduit à palabrer sur quelques mètres carrés de trottoirs à l'angle de deux rues, le seul espace commun étant une terrasse glauque, annexée par les fumeurs de joints. "Je n'ai rencontré aucun environnement d'excellence. [Evidemment, les excellents, ils sont dans les grandes écoles ou à l'étranger] J'avais une image romantique de la Sorbonne. Au début, j'ai vécu cela comme une trahison." Karim Jivraj s'en est remis, mais il en conserve une authentique déception, ravivée par le débat actuel sur le CPE. Il raille ces jeunes gens qui ont plus envie "de s'afficher dans leur préférence politique pour avoir une existence que de raisonner sur des grands sujets".
Il aimerait parler avec eux du fameux modèle social français, leur expliquer comment dans son pays, également très protecteur, les responsables politiques ont modernisé avec succès les systèmes de santé publique et l'éducation. "Ça ne les intéresse pas. Pour beaucoup d'entre eux, le monde commence et s'achève rue Saint-Hippolyte." Ce qu'expriment, selon lui, les radicaux qui ont bloqué le centre avec des méthodes violentes, alors qu'ils ne sont qu'une minorité, "c'est l'existence d'un vide". Karim pense que beaucoup d'entre eux ne sont pas contents d'être en faculté, parce qu'ils savent qu'ils n'accéderont pas aux postes de responsabilité et de pouvoir. " Le système les trompe, alors ils se drapent dans une attitude rebelle" qui les conduit paradoxalement à tout attendre de l'Etat. Il reconnaît qu'il est privilégié de pouvoir suivre des études supérieures, mais assure qu'il travaille beaucoup. Il lui a fallu une année de labeur acharné pour transformer son français académique en une langue fluide. Au terme d'une féroce sélection, Karim fait partie des deux étudiants en droit de la Sorbonne qui représenteront les premières années de Paris-I au Concours national interuniversitaire et francophone de plaidoirie de la conférence Lysias. Il ne sait pas ce qu'il fera dans le futur, mais n'éprouve aucune inquiétude. "Si je fais mon job, je ne vois pas pourquoi mon employeur me virerait. C'est un fantasme cette idée." En revanche, il sait que son temps d'études est compté parce que si, au Canada, l'on se bat pour en faire, cela dure trois ou quatre années. Ensuite "on bosse, pas comme ici où ça traîne en longueur".
Alain Abellard --------------------------------------------------------------------------------
Parcours 1986. Naissance à Hamilton (Canada, province de l'Ontario). 2004. Obtient son baccalauréat international (mention très bien) et s'inscrit en droit à la Sorbonne. 2006. Il fait partie des étudiants qui s'opposent au blocage de leur centre universitaire
La violence comme moyen d'expression
On nous dit de ne pas faire d'amalgame entre manifestants et casseurs.
Pourtant, la manifestation est en soi une violence, certes plus policée. Mais les manifestants en ont ils conscience ? Il n'y pas tant de différence en esprit entre les étudiants qui ne veulent rien entendre et les casseurs de banlieue ; c'est pourquoi on peut parfois les retrouver côte à côte.
Je reconnais que cette violence répond à la violence symbolique du gouvernement sur le corps social.
Cette violence est profondément ancrée dans l'anti-modèle français, en politique comme en économie (par exemple, pour sortir de la politique, la préférence pour la dette sur l'épargne est une forme de violence (1)).
(1) : une entreprise endettée et sous-capitalisée a pour variable d'ajustement les hommes. Pour compenser cette violence, il faut un marché du travail très fluide pour que le chomage ne soit pas durable, c'est par exemple ce qui se passe aux USA. En France, la dette est surtout le fait de l'Etat, mais, les ressources en capital étant de ce fait asséchées, l'effet est similaire. Ce n'est pas par hasard que les pays scandinaves, réputés sociaux, ont réduit leur dette publique.
Donc, en gros, il faut choisir : ou une économie de la dette et un marché du travail fluide ; ou des rigidités mais pas de dette. En France, nous commettons l'exploit de cumuler les inconvénients des deux systèmes. Cette grande violence économique ne peut être obtenue que grâce à une grande violence politique de ceux à qui elle profite, c'est-à-dire les abrités, d'où la gréviculture des fonctionnaires, la censure politiquement correcte des intellectuels et le silence consentant de larges portions de la population à des abus de certaines minorités (démonstration éclatante dans les AGs de facs actuellement).
Mais le sommet de violence symbolique est atteint lorsque le débat est semé de tabous et de chausse-trappes, de mots imprononçables.
Pourtant, la manifestation est en soi une violence, certes plus policée. Mais les manifestants en ont ils conscience ? Il n'y pas tant de différence en esprit entre les étudiants qui ne veulent rien entendre et les casseurs de banlieue ; c'est pourquoi on peut parfois les retrouver côte à côte.
Je reconnais que cette violence répond à la violence symbolique du gouvernement sur le corps social.
Cette violence est profondément ancrée dans l'anti-modèle français, en politique comme en économie (par exemple, pour sortir de la politique, la préférence pour la dette sur l'épargne est une forme de violence (1)).
(1) : une entreprise endettée et sous-capitalisée a pour variable d'ajustement les hommes. Pour compenser cette violence, il faut un marché du travail très fluide pour que le chomage ne soit pas durable, c'est par exemple ce qui se passe aux USA. En France, la dette est surtout le fait de l'Etat, mais, les ressources en capital étant de ce fait asséchées, l'effet est similaire. Ce n'est pas par hasard que les pays scandinaves, réputés sociaux, ont réduit leur dette publique.
Donc, en gros, il faut choisir : ou une économie de la dette et un marché du travail fluide ; ou des rigidités mais pas de dette. En France, nous commettons l'exploit de cumuler les inconvénients des deux systèmes. Cette grande violence économique ne peut être obtenue que grâce à une grande violence politique de ceux à qui elle profite, c'est-à-dire les abrités, d'où la gréviculture des fonctionnaires, la censure politiquement correcte des intellectuels et le silence consentant de larges portions de la population à des abus de certaines minorités (démonstration éclatante dans les AGs de facs actuellement).
Mais le sommet de violence symbolique est atteint lorsque le débat est semé de tabous et de chausse-trappes, de mots imprononçables.
Vers la sociétal-démocratie ?
BERNARD SPITZ
Apaiser d'abord la frustration du corps social face au chômage, aux inégalités et à la crise des systèmes de protection sociale, quand s'impose le besoin d'une gestion plus efficace de l'argent public. Apaiser aussi l'anxiété générale devant la compétition économique et culturelle qui alimente l'antimondialisation, alors même que notre croissance dépend de notre ouverture sur le monde extérieur.
L'échec du référendum a renvoyé cette responsabilité aux Etats. Partout, le courant social-démocrate s'y efforce et souvent ouvre la voie... mais moins en France qu'ailleurs. En Espagne, le gouvernement Zapatero a poursuivi la modernisation héritée des conservateurs, avec des bons résultats sur la croissance et l'emploi. En Allemagne le chancelier Schröder a échoué au poteau ; mais en anticipant les réformes, il a préservé son parti, permis la grande coalition et lancé le redressement économique. La Suède sociale-démocrate gouverne avec des finances en équilibre et des investissements massifs dans l'éducation et la recherche. Au Royaume-Uni, le Labour a payé le prix de la crise irakienne mais conserve un bilan économique enviable. En Italie, la coalition organisée autour de Romano Prodi adhère au réalisme économique.
Reste la France, où le PS paraît en peine d'assumer la social-démocratie. L'archaïsme y frappe de manière virale, à l'approche des élections. Rien d'étonnant à ce que les lendemains qui chantent de sa frange gauchiste soient ceux d'un monde empaillé. Mais quand on entend prôner la nationalisation provisoire des PME en difficulté, demander la renationalisation d'EDF, et les éléphants barrir contre celle d'entre eux qui ose observer les réussites britanniques, on comprend que le réformisme n'est pas bienvenu.
C'est ainsi : tant que le PS, parti d'élus, restera verrouillé par le poids d'enseignants frappés du syndrome Attac [quand je vous le dis] et de fédérations clientélisées, la rénovation réformiste n'y passera pas par la seule force de la raison. Reste une autre voie : celle de la société civile... En d'autre termes, pour qu'en France émerge la social-démocratie, il faudrait passer par la sociétal-démocratie.
La logique des trente dernières années plaide en ce sens. Celle d'une rénovation humble fondée sur les réalités de la vie quotidienne, plus que sur la théorisation politique. Qu'était la seconde gauche rocardienne, sinon un mouvement profondément culturel reposant sur la confiance dans la société et l'autonomie des acteurs sociaux face au jacobinisme étatique ? Comment DSK a-t-il percé, sinon par son effort à concilier justice sociale et modernité économique ? Quel secret a permis à Jack Lang de conserver le lien avec les jeunes, sinon sa capacité d'assimilation des nouveaux courants culturels ? Quelle question a permis à François Hollande de s'imposer comme premier secrétaire, hormis l'Europe ? Où Bernard Kouchner a-t-il puisé son indéfectible popularité, sinon dans le feu de l'action des « french doctors » et dans l'éthique du droit d'ingérence ? Quant à Ségolène Royal, elle doit largement son avènement à ses prises de position sur les questions de société... Autant de talents qui auront besoin de s'unir demain pour une réforme en profondeur de l'action publique.
En choisissant de parler autant à la société civile qu'aux élus, aux élèves et à leurs parents qu'aux enseignants, aux populations précarisées et au mouvement social qu'aux syndicats de fonctionnaires, aux jeunes qu'aux retraités des Trente Glorieuses, le PS retrouverait le sens de la dynamique. En retenant le principe énoncé par John Rawls [qui est libéral, mais ce genre de considération ...] selon lequel, pour qu'un projet soit bon, il faut et il suffit qu'il soit bon pour les plus faibles, il actionnerait le levier de la justice sociale. En changeant de génération et de discours, il rendrait à la politique la crédibilité qui lui manque. Bref, il redonnerait confiance à la société française, à sa jeunesse et à ses forces vives comme à ses couches populaires...
Apaiser d'abord la frustration du corps social face au chômage, aux inégalités et à la crise des systèmes de protection sociale, quand s'impose le besoin d'une gestion plus efficace de l'argent public. Apaiser aussi l'anxiété générale devant la compétition économique et culturelle qui alimente l'antimondialisation, alors même que notre croissance dépend de notre ouverture sur le monde extérieur.
L'échec du référendum a renvoyé cette responsabilité aux Etats. Partout, le courant social-démocrate s'y efforce et souvent ouvre la voie... mais moins en France qu'ailleurs. En Espagne, le gouvernement Zapatero a poursuivi la modernisation héritée des conservateurs, avec des bons résultats sur la croissance et l'emploi. En Allemagne le chancelier Schröder a échoué au poteau ; mais en anticipant les réformes, il a préservé son parti, permis la grande coalition et lancé le redressement économique. La Suède sociale-démocrate gouverne avec des finances en équilibre et des investissements massifs dans l'éducation et la recherche. Au Royaume-Uni, le Labour a payé le prix de la crise irakienne mais conserve un bilan économique enviable. En Italie, la coalition organisée autour de Romano Prodi adhère au réalisme économique.
Reste la France, où le PS paraît en peine d'assumer la social-démocratie. L'archaïsme y frappe de manière virale, à l'approche des élections. Rien d'étonnant à ce que les lendemains qui chantent de sa frange gauchiste soient ceux d'un monde empaillé. Mais quand on entend prôner la nationalisation provisoire des PME en difficulté, demander la renationalisation d'EDF, et les éléphants barrir contre celle d'entre eux qui ose observer les réussites britanniques, on comprend que le réformisme n'est pas bienvenu.
C'est ainsi : tant que le PS, parti d'élus, restera verrouillé par le poids d'enseignants frappés du syndrome Attac [quand je vous le dis] et de fédérations clientélisées, la rénovation réformiste n'y passera pas par la seule force de la raison. Reste une autre voie : celle de la société civile... En d'autre termes, pour qu'en France émerge la social-démocratie, il faudrait passer par la sociétal-démocratie.
La logique des trente dernières années plaide en ce sens. Celle d'une rénovation humble fondée sur les réalités de la vie quotidienne, plus que sur la théorisation politique. Qu'était la seconde gauche rocardienne, sinon un mouvement profondément culturel reposant sur la confiance dans la société et l'autonomie des acteurs sociaux face au jacobinisme étatique ? Comment DSK a-t-il percé, sinon par son effort à concilier justice sociale et modernité économique ? Quel secret a permis à Jack Lang de conserver le lien avec les jeunes, sinon sa capacité d'assimilation des nouveaux courants culturels ? Quelle question a permis à François Hollande de s'imposer comme premier secrétaire, hormis l'Europe ? Où Bernard Kouchner a-t-il puisé son indéfectible popularité, sinon dans le feu de l'action des « french doctors » et dans l'éthique du droit d'ingérence ? Quant à Ségolène Royal, elle doit largement son avènement à ses prises de position sur les questions de société... Autant de talents qui auront besoin de s'unir demain pour une réforme en profondeur de l'action publique.
En choisissant de parler autant à la société civile qu'aux élus, aux élèves et à leurs parents qu'aux enseignants, aux populations précarisées et au mouvement social qu'aux syndicats de fonctionnaires, aux jeunes qu'aux retraités des Trente Glorieuses, le PS retrouverait le sens de la dynamique. En retenant le principe énoncé par John Rawls [qui est libéral, mais ce genre de considération ...] selon lequel, pour qu'un projet soit bon, il faut et il suffit qu'il soit bon pour les plus faibles, il actionnerait le levier de la justice sociale. En changeant de génération et de discours, il rendrait à la politique la crédibilité qui lui manque. Bref, il redonnerait confiance à la société française, à sa jeunesse et à ses forces vives comme à ses couches populaires...
En ces temps de CPE ...
Une petite citation de Revel que j'affectionne :
La plupart des gouvernements européens, dans leur politiques dites, par antiphrase, “de l’emploi”, s’obstinent à lancer sur l’eau un bateau trop lourd pour flotter. Après quoi, ils se ruinent en remorquages, renflouages, sauvetages pour tenter de remonter le navire à la surface et dédommager les naufragés. La pire des cécités est la cécité volontaire. Non seulement on refuse de prendre acte des réussites du libéralisme quand il réussit, mais on lui impute des malheurs auxquels il est étranger.
La plupart des gouvernements européens, dans leur politiques dites, par antiphrase, “de l’emploi”, s’obstinent à lancer sur l’eau un bateau trop lourd pour flotter. Après quoi, ils se ruinent en remorquages, renflouages, sauvetages pour tenter de remonter le navire à la surface et dédommager les naufragés. La pire des cécités est la cécité volontaire. Non seulement on refuse de prendre acte des réussites du libéralisme quand il réussit, mais on lui impute des malheurs auxquels il est étranger.
jeudi, mars 23, 2006
Pierre Clostermann est mort

Pierre Clostermann est mort à l'âge de 85 ans.
Tous ceux qui s'intéressent à l'aviation connaissent Le Grand Cirque.
C'était un des derniers grands héros de l'aviation, aprés le décès de Ray Hannah il y a deux mois, ça commence à faire beaucoup. Heureusement, Chuck Yeager est toujours fidèle au poste.
C'est aussi un compagnon de la Libération en moins.
French Student Riots
Bon, je vous avais promis de ne plus vous parler du CPE, mais le fait que cet article ait été publié par une revue intitulée Capitalism Magazine m'a conduit à imaginer la réaction de mes lecteurs gauchistes devant un tel antechrist : vont ils tomber en syncope ? Tendre le poing par exorcisme ? Balancer des faucilles et des marteaux sur l'ordinateur ? Psalmodier Le capital ? Beugler L'Internationale ?
Je suis curieux de savoir !
Quant au contenu lui-même de l'article, il est tellement limpide et évident que j'ai presque honte d'avoir eu à le copier.
French Student Riots by Thomas Sowell (March 17, 2006)
Article website address: http://www.CapMag.com/article.asp?ID=4606
Summary: Student riots in Paris remind us that education at elite academic institutions is not enough to teach either higher morals or basic economics. Not on their side of the Atlantic or on ours.
Student riots in Paris remind us that education at elite academic institutions is not enough to teach either higher morals or basic economics. Not on their side of the Atlantic or on ours.
Why are students at the Sorbonne and other distinguished institutions out trashing the streets and attacking the police?
Because they want privileges in the name of rights, and are too ignorant of economics to realize that those privileges cost them jobs.
Like some other European Union countries, France has laws making it hard to fire anybody. The political left has long believed that such laws are a way of reducing unemployment.
More important, they have long remained oblivious to the fact that countries with such laws, such as France and Germany, usually have higher unemployment rates than countries without such laws, such as the United States.
Belatedly, some French officials have begun to see that job security laws make it more risky and costly for an employer to hire inexperienced workers with no track record, whom they would have a hard time getting rid of if they don't work out. The unemployment rate in France is 23 percent for workers who are 25 years old and younger.
To try to deal with this high unemployment rate among young workers, the job security laws have recently been modified to make it easier for employers to fire those workers who are on their first job.
That is what has French students outraged and rampaging through the streets of Paris. They don't want employers to be able to fire them after they graduate and go to work.
Students and their political supporters, including labor unions, depict them as victims. Among the slogans chanted by the rioters is "We're not young flesh for the boss." The fact that many bosses don't seem to want to hire their young flesh seems to be lost on them.
A leftist deputy has declared: "To create discrimination based on age transgresses fundamental rights!"
In other words, people have a right for other people to have to continue employing them, whether those other people want to or not. The "fundamental right" to a job over-rides the rights of other people when they are called "bosses."
The fact that many students can think only in terms of "rights," but not in terms of consequences, shows a major deficiency in their education. The right to a job is obviously not the same thing as a job. Otherwise there would not be a 23 percent unemployment rate among young French workers.
The law can create equal rights for inexperienced young workers and for older workers with a proven track record but the law cannot make them equally productive on the job or equally risky to hire. Nor is rioting likely to make employers any more likely to want young workers working for them.
Estimates of the damage done by the rioters -- called "protesters" or "demonstrators" in the mealy-mouthed media -- range from hundreds of thousands of dollars to over a million dollars, thus far. They have also shut down dozens of universities, including the Sorbonne, denying an education to other students.
The heady notion of "rights" -- and especially the notion that your rights over-ride other people's rights, when those other people belong to some suspect class called "bosses" -- is an all too familiar feature of modern welfare state notions.
French Prime Minister Dominique de Villepin, who supports the new labor law, has seen his approval rating drop to 36 percent. That is what happens when you try to talk sense to people who prefer to believe nonsense.
It is elementary economics that adding to the costs, including risks, of hiring workers tends to reduce the number of workers hired. It should not be news to anyone, whether or not they have gone to a university, that raising costs usually results in fewer transactions.
The fact that such profound ignorance of basic economics and such self-indulgent emotionalism should be prevalent at elite institutions of higher education is one of the many deep-seated failures of universities on both sides of the Atlantic.
About the Author: Thomas Sowell has published a large volume of writing. His dozen books, as well as numerous articles and essays, cover a wide range of topics, from classic economic theory to judicial activism, from civil rights to choosing the right college.
Je suis curieux de savoir !
Quant au contenu lui-même de l'article, il est tellement limpide et évident que j'ai presque honte d'avoir eu à le copier.
French Student Riots by Thomas Sowell (March 17, 2006)
Article website address: http://www.CapMag.com/article.asp?ID=4606
Summary: Student riots in Paris remind us that education at elite academic institutions is not enough to teach either higher morals or basic economics. Not on their side of the Atlantic or on ours.
Student riots in Paris remind us that education at elite academic institutions is not enough to teach either higher morals or basic economics. Not on their side of the Atlantic or on ours.
Why are students at the Sorbonne and other distinguished institutions out trashing the streets and attacking the police?
Because they want privileges in the name of rights, and are too ignorant of economics to realize that those privileges cost them jobs.
Like some other European Union countries, France has laws making it hard to fire anybody. The political left has long believed that such laws are a way of reducing unemployment.
More important, they have long remained oblivious to the fact that countries with such laws, such as France and Germany, usually have higher unemployment rates than countries without such laws, such as the United States.
Belatedly, some French officials have begun to see that job security laws make it more risky and costly for an employer to hire inexperienced workers with no track record, whom they would have a hard time getting rid of if they don't work out. The unemployment rate in France is 23 percent for workers who are 25 years old and younger.
To try to deal with this high unemployment rate among young workers, the job security laws have recently been modified to make it easier for employers to fire those workers who are on their first job.
That is what has French students outraged and rampaging through the streets of Paris. They don't want employers to be able to fire them after they graduate and go to work.
Students and their political supporters, including labor unions, depict them as victims. Among the slogans chanted by the rioters is "We're not young flesh for the boss." The fact that many bosses don't seem to want to hire their young flesh seems to be lost on them.
A leftist deputy has declared: "To create discrimination based on age transgresses fundamental rights!"
In other words, people have a right for other people to have to continue employing them, whether those other people want to or not. The "fundamental right" to a job over-rides the rights of other people when they are called "bosses."
The fact that many students can think only in terms of "rights," but not in terms of consequences, shows a major deficiency in their education. The right to a job is obviously not the same thing as a job. Otherwise there would not be a 23 percent unemployment rate among young French workers.
The law can create equal rights for inexperienced young workers and for older workers with a proven track record but the law cannot make them equally productive on the job or equally risky to hire. Nor is rioting likely to make employers any more likely to want young workers working for them.
Estimates of the damage done by the rioters -- called "protesters" or "demonstrators" in the mealy-mouthed media -- range from hundreds of thousands of dollars to over a million dollars, thus far. They have also shut down dozens of universities, including the Sorbonne, denying an education to other students.
The heady notion of "rights" -- and especially the notion that your rights over-ride other people's rights, when those other people belong to some suspect class called "bosses" -- is an all too familiar feature of modern welfare state notions.
French Prime Minister Dominique de Villepin, who supports the new labor law, has seen his approval rating drop to 36 percent. That is what happens when you try to talk sense to people who prefer to believe nonsense.
It is elementary economics that adding to the costs, including risks, of hiring workers tends to reduce the number of workers hired. It should not be news to anyone, whether or not they have gone to a university, that raising costs usually results in fewer transactions.
The fact that such profound ignorance of basic economics and such self-indulgent emotionalism should be prevalent at elite institutions of higher education is one of the many deep-seated failures of universities on both sides of the Atlantic.
About the Author: Thomas Sowell has published a large volume of writing. His dozen books, as well as numerous articles and essays, cover a wide range of topics, from classic economic theory to judicial activism, from civil rights to choosing the right college.
mercredi, mars 22, 2006
Prenez soin des animaux
Vous aurez remarqué ma nouvelle ménagerie, le lama (Serge), le loup bleu (Gengis) et le cochon (François, à cause de la ressemblance avec M. Hollande).
Veuillez les nourrir.
Veuillez les nourrir.
Quelques sites
Bon, j'en ai plus que marre de ces histoires de CPE à la noix. La France, et donc une part de moi-même, s'y ridiculise chaque jour davantage. Alors je vais tâcher de parler de choses plus intelligentes ou, au moins, plus intéressantes, à commencer par les sites que j'aime.
Une émission de télé, la seule qu'il m'arrive de regarder (comme téléphage, il ya mieux que moi) :
C dans l'air
Toujours dans la presse, le site de Alain Hertoghe. Il a été viré de La Croix pour des raisons surtout connues de lui et de son employeur mais qui semblent avoir trait à sa critique du traitement hémiplégique de la guerre d'Irak par les médias français :
Carte de presse
Autre site, qui en ce moment est mon ballon d'oxygène :
International Herald Tribune
Un peu d'histoire avec François Delpla. Vous constaterez en parcourant son site que j'ai souvent des sujets de désaccords dès qu'il aborde l'actualité.
François Delpla
Il y a aussi Sauver les lettres :
Sauver les lettres
Ils me font rire, je les aime bien : ils allient des analyses dans leur domaine de compétence, la pédagogie, avec lesquelles je suis en plein accord, à une vision globale anti-libérale qui tombe tellement dans la caricature de l'attitude écrite par Raymon Boudon (Pourquoi les intellectuels n'aiment pas le libéralisme ?) que c'en est marrant.
Puisque nous glissons vers la politique, l'Institut Hayek auquel il m'arrive très épisodiquement de collaborer :
Institut Hayek
Sur la pente (fatale, diront certains) du libéralisme, quelques sources :
IFRAP
Insitut Montaigne (il s'agit d'un libéralisme très tempéré)
Cercle Bastiat (Hé oui, un des plus grands auteurs du libéralisme était français, Reagan le connaissait puisqu'il le citait parmi ses sources d'inspiration)
Enfin, puisqu'il n'y a pas que l'intellect dans la vie, le site de l'aéroclub où je sévis :
AC Matra
Un site qui n'est malheureusement plus mis à jour :
Aerostories
Une autre fois, je vous ferai un point spécial sur les blogs.
Une émission de télé, la seule qu'il m'arrive de regarder (comme téléphage, il ya mieux que moi) :
C dans l'air
Toujours dans la presse, le site de Alain Hertoghe. Il a été viré de La Croix pour des raisons surtout connues de lui et de son employeur mais qui semblent avoir trait à sa critique du traitement hémiplégique de la guerre d'Irak par les médias français :
Carte de presse
Autre site, qui en ce moment est mon ballon d'oxygène :
International Herald Tribune
Un peu d'histoire avec François Delpla. Vous constaterez en parcourant son site que j'ai souvent des sujets de désaccords dès qu'il aborde l'actualité.
François Delpla
Il y a aussi Sauver les lettres :
Sauver les lettres
Ils me font rire, je les aime bien : ils allient des analyses dans leur domaine de compétence, la pédagogie, avec lesquelles je suis en plein accord, à une vision globale anti-libérale qui tombe tellement dans la caricature de l'attitude écrite par Raymon Boudon (Pourquoi les intellectuels n'aiment pas le libéralisme ?) que c'en est marrant.
Puisque nous glissons vers la politique, l'Institut Hayek auquel il m'arrive très épisodiquement de collaborer :
Institut Hayek
Sur la pente (fatale, diront certains) du libéralisme, quelques sources :
IFRAP
Insitut Montaigne (il s'agit d'un libéralisme très tempéré)
Cercle Bastiat (Hé oui, un des plus grands auteurs du libéralisme était français, Reagan le connaissait puisqu'il le citait parmi ses sources d'inspiration)
Enfin, puisqu'il n'y a pas que l'intellect dans la vie, le site de l'aéroclub où je sévis :
AC Matra
Un site qui n'est malheureusement plus mis à jour :
Aerostories
Une autre fois, je vous ferai un point spécial sur les blogs.
Vu d'ailleurs : Un autre regard sur la France
Cet article a clairement un fond de libéralisme ... ou tout simplement de bon sens.
Les Echos du 22 mars 2006
La chronique de ROGER DE WECK
Un autre regard sur la France
La France surprend sans surprendre. Elle a habitué le reste de l'Europe à ses archaïsmes. C'est pourquoi les événements des dernières semaines n'étonnent personne. Et pourtant ! Qu'il est difficile de comprendre ce grand pays qui, au XXIe siècle, en est à craindre « la rue » et « le pavé », comme jadis, comme toujours.
Nul doute qu'il est - en France - parfois indispensable de lancer des pavés pour être pris en compte. Tout le monde sait que c'est un signe de la déficience des courroies de transmission entre le peuple et le pouvoir. Or, dans les autres pays d'Europe, le gouvernement a certaines compétences et certains pouvoirs, mais il n'est pas « le pouvoir », cette façon de parler est terriblement française et... révélatrice.
La France est plus républicaine que démocratique. Et si elle tarde à faire des réformes, c'est par manque de démocratie et non pas par « faiblesse du pouvoir ». A force d'ignorer les citoyens au lieu de les respecter, on diminue au fur et à mesure leur sens de la réalité et de la responsabilité. C'est l'engrenage dans lequel s'est enfermée la Ve République. Et c'est la cause profonde de son retard d'une ou deux décennies en matière de modernisation de la société.
Le paradoxe français consiste à faire appel à la bonne volonté de citoyens dont la volonté ne compte guère. Et quand ils se rebiffent, on déplore les « blocages » de la société ou le blocus de la Sorbonne, tout comme les Français ont bloqué la Constitution européenne et de ce fait l'Europe tout entière. Le débat sur le traité constitutionnel aurait été bien plus terre à terre et nuancé si les référendums étaient chose courante ou, pour le moins, si la démocratie française donnait voix au chapitre aux représentants du peuple qui végètent à l'Assemblée nationale.
Or le « non » des Français a diminué l'influence de la France, de même que les mouvements de protestation n'ajoutent pas au crédit dont elle jouit chez ses partenaires. Tout cela souligne la faiblesse d'institutions prétendument fortes. Les Premiers ministres français ressemblent trop souvent à ces joueurs de poker forcés de tenter un gros coup pour sauver la mise. Gouverner, c'est bluffer ?
Il est évident que tout contrat de première embauche (CPE) doit être flexible, parce que cela facilite la création d'emplois et que les jeunes candidats sont inexpérimentés. Mais, en même temps, vu de l'étranger, il est stupéfiant que le Premier ministre n'ait pas consulté les milieux intéressés avant de lancer les CPE. Dominique de Villepin serait condamné à l'échec s'il agissait de la sorte dans un autre pays d'Europe. Et s'il finit par s'imposer, ce sera une (petite) contribution à la croissance de l'emploi mais, au bout du compte, un frein au renouveau de la France. Car les nations les plus aptes à se moderniser sont celles qui misent sur la confiance des citoyens et non pas sur leur fatigue.
Les pays scandinaves, très démocratiques, ont su se renouveler profondément, non sans heurts mais sans blocage. Pour eux, les réformes sont un processus de longue haleine qui n'avance que si les dirigeants parviennent à convaincre l'opinion. Tandis que le gouvernement français préfère livrer de temps à autre une « bataille » épuisante. Or, qui est contraint au bras de fer a mal préparé le terrain. Qui aime à passer en force s'isole. La France s'ankylose dès lors qu'un système politique ana- chronique ne sera jamais en mesure d'assurer une dynamique du renouveau.
Là où nombre de groupes français volent de succès en succès parce qu'ils réveillent l'esprit d'initiative de leurs collaborateurs et qu'ils les responsabilisent, l'Etat se méfie du peuple. C'est une méfiance viscérale et institutionnalisée dont cet immense appareil de surveillance que sont les Renseignements généraux est un reflet. L'histoire française est une épopée de la liberté, mais aussi une cascade de répressions pour couler le pays dans un moule. Au fond d'eux-mêmes et jusqu'à ce jour, ceux qui dirigent le pays craignent qu'il ne reparte dans tous les sens ; ils ont l'impression qu'il faut « tenir » la France et les Français [Toujours ce préjugé anti-libéral, comme quoi les hommes, et spécialement les Français, libérés de la tutelle de l'Etat maternant, ne songeraient qu'à s'entre-égorger et à s'entre-exploiter.]
Voilà pourquoi il y a à Paris, et personne ne s'offusque du terme, une « classe politique ». C'est dire qu'elle est perçue comme un corps étranger mais indispensable. Elle fait peur et elle a peur de ce peuple irascible qu'elle saisit assez mal. La plupart des tenants du pouvoir, formés à la pensée « top down » des grandes écoles, s'en tiennent à une conception autoritaire ou paternaliste de la politique [le constructivisme brillament dénoncé par Hayek] qui n'est plus en phase avec la société d'aujourd'hui dont le modèle d'organisation est symbolisé par la Toile, l'Internet, un réseau qui échappe aux hiérarchies et invite tout un chacun à s'exprimer.
La modernisation de la France passe par celle de son système politique. Et si ce dernier tarde à se renouveler, le pouvoir perdra ce qui lui reste d'autorité. Ce ne serait pas la pire des solutions. La croissance économique de la France n'a jamais été aussi forte que lorsque ses gouvernements étaient faibles : la IVe République n'a pas présenté que des désavantages. Mais l'instabilité n'est pas un programme, ni une ambition dignes d'un pays qui a donné à l'Europe une magnifique vision pour se rassembler.
Or la France n'est plus visionnaire, car il faut être myope pour créer des champions nationaux qui reprennent des entreprises étrangères et empêchent la reprise d'entreprises françaises. Le « patriotisme économique » est un nationalisme frileux du repli sur soi. La France est sur la défensive. Elle est en train de perdre la confiance en soi. Son président est le plus faible de l'histoire de la Ve République. Et celui qui joue au sauveur, Nicolas Sarkozy, incarne l'incohérence : comment concilier son discours libéral, qui implique de responsabiliser les citoyens, et le culte archaïque de l'homme fort qui nettoie au Kärcher ? [c'est mon plus gros doute sur Sarko : je crois que, peu importe ce que racontent ses adversaires qui sont souvent d'archaïques imbéciles collectivistes, il est un faux libéral.]
Il semble que de plus en plus de Français sont dégoûtés par les combats des (petits) chefs. Et quand certains se tournent vers Ségolène Royal, c'est qu'ils nourrissent l'espoir qu'il y a une autre façon d'envisager la politique. Mais ce n'est pas de haut en bas que la France se renouvellera véritablement, cela ne servirait qu'à moderniser les archaïsmes. Le pays se transformera dans la mesure où il inversera le mouvement pour que la société compte plus que l'Etat. Pour que les citoyens aient droit de cité. Et pour que le Parlement, non pas la rue, maîtrise le « pouvoir ». [les parlementaires ne sont ils pas des "connards" dont "l'organe le plus développé est le trouillomètre" ? dixit D. G. de V.]
ROGER DE WECK est éditorialiste.
Tous droits réservés - Les Echos 2006
Les Echos du 22 mars 2006
La chronique de ROGER DE WECK
Un autre regard sur la France
La France surprend sans surprendre. Elle a habitué le reste de l'Europe à ses archaïsmes. C'est pourquoi les événements des dernières semaines n'étonnent personne. Et pourtant ! Qu'il est difficile de comprendre ce grand pays qui, au XXIe siècle, en est à craindre « la rue » et « le pavé », comme jadis, comme toujours.
Nul doute qu'il est - en France - parfois indispensable de lancer des pavés pour être pris en compte. Tout le monde sait que c'est un signe de la déficience des courroies de transmission entre le peuple et le pouvoir. Or, dans les autres pays d'Europe, le gouvernement a certaines compétences et certains pouvoirs, mais il n'est pas « le pouvoir », cette façon de parler est terriblement française et... révélatrice.
La France est plus républicaine que démocratique. Et si elle tarde à faire des réformes, c'est par manque de démocratie et non pas par « faiblesse du pouvoir ». A force d'ignorer les citoyens au lieu de les respecter, on diminue au fur et à mesure leur sens de la réalité et de la responsabilité. C'est l'engrenage dans lequel s'est enfermée la Ve République. Et c'est la cause profonde de son retard d'une ou deux décennies en matière de modernisation de la société.
Le paradoxe français consiste à faire appel à la bonne volonté de citoyens dont la volonté ne compte guère. Et quand ils se rebiffent, on déplore les « blocages » de la société ou le blocus de la Sorbonne, tout comme les Français ont bloqué la Constitution européenne et de ce fait l'Europe tout entière. Le débat sur le traité constitutionnel aurait été bien plus terre à terre et nuancé si les référendums étaient chose courante ou, pour le moins, si la démocratie française donnait voix au chapitre aux représentants du peuple qui végètent à l'Assemblée nationale.
Or le « non » des Français a diminué l'influence de la France, de même que les mouvements de protestation n'ajoutent pas au crédit dont elle jouit chez ses partenaires. Tout cela souligne la faiblesse d'institutions prétendument fortes. Les Premiers ministres français ressemblent trop souvent à ces joueurs de poker forcés de tenter un gros coup pour sauver la mise. Gouverner, c'est bluffer ?
Il est évident que tout contrat de première embauche (CPE) doit être flexible, parce que cela facilite la création d'emplois et que les jeunes candidats sont inexpérimentés. Mais, en même temps, vu de l'étranger, il est stupéfiant que le Premier ministre n'ait pas consulté les milieux intéressés avant de lancer les CPE. Dominique de Villepin serait condamné à l'échec s'il agissait de la sorte dans un autre pays d'Europe. Et s'il finit par s'imposer, ce sera une (petite) contribution à la croissance de l'emploi mais, au bout du compte, un frein au renouveau de la France. Car les nations les plus aptes à se moderniser sont celles qui misent sur la confiance des citoyens et non pas sur leur fatigue.
Les pays scandinaves, très démocratiques, ont su se renouveler profondément, non sans heurts mais sans blocage. Pour eux, les réformes sont un processus de longue haleine qui n'avance que si les dirigeants parviennent à convaincre l'opinion. Tandis que le gouvernement français préfère livrer de temps à autre une « bataille » épuisante. Or, qui est contraint au bras de fer a mal préparé le terrain. Qui aime à passer en force s'isole. La France s'ankylose dès lors qu'un système politique ana- chronique ne sera jamais en mesure d'assurer une dynamique du renouveau.
Là où nombre de groupes français volent de succès en succès parce qu'ils réveillent l'esprit d'initiative de leurs collaborateurs et qu'ils les responsabilisent, l'Etat se méfie du peuple. C'est une méfiance viscérale et institutionnalisée dont cet immense appareil de surveillance que sont les Renseignements généraux est un reflet. L'histoire française est une épopée de la liberté, mais aussi une cascade de répressions pour couler le pays dans un moule. Au fond d'eux-mêmes et jusqu'à ce jour, ceux qui dirigent le pays craignent qu'il ne reparte dans tous les sens ; ils ont l'impression qu'il faut « tenir » la France et les Français [Toujours ce préjugé anti-libéral, comme quoi les hommes, et spécialement les Français, libérés de la tutelle de l'Etat maternant, ne songeraient qu'à s'entre-égorger et à s'entre-exploiter.]
Voilà pourquoi il y a à Paris, et personne ne s'offusque du terme, une « classe politique ». C'est dire qu'elle est perçue comme un corps étranger mais indispensable. Elle fait peur et elle a peur de ce peuple irascible qu'elle saisit assez mal. La plupart des tenants du pouvoir, formés à la pensée « top down » des grandes écoles, s'en tiennent à une conception autoritaire ou paternaliste de la politique [le constructivisme brillament dénoncé par Hayek] qui n'est plus en phase avec la société d'aujourd'hui dont le modèle d'organisation est symbolisé par la Toile, l'Internet, un réseau qui échappe aux hiérarchies et invite tout un chacun à s'exprimer.
La modernisation de la France passe par celle de son système politique. Et si ce dernier tarde à se renouveler, le pouvoir perdra ce qui lui reste d'autorité. Ce ne serait pas la pire des solutions. La croissance économique de la France n'a jamais été aussi forte que lorsque ses gouvernements étaient faibles : la IVe République n'a pas présenté que des désavantages. Mais l'instabilité n'est pas un programme, ni une ambition dignes d'un pays qui a donné à l'Europe une magnifique vision pour se rassembler.
Or la France n'est plus visionnaire, car il faut être myope pour créer des champions nationaux qui reprennent des entreprises étrangères et empêchent la reprise d'entreprises françaises. Le « patriotisme économique » est un nationalisme frileux du repli sur soi. La France est sur la défensive. Elle est en train de perdre la confiance en soi. Son président est le plus faible de l'histoire de la Ve République. Et celui qui joue au sauveur, Nicolas Sarkozy, incarne l'incohérence : comment concilier son discours libéral, qui implique de responsabiliser les citoyens, et le culte archaïque de l'homme fort qui nettoie au Kärcher ? [c'est mon plus gros doute sur Sarko : je crois que, peu importe ce que racontent ses adversaires qui sont souvent d'archaïques imbéciles collectivistes, il est un faux libéral.]
Il semble que de plus en plus de Français sont dégoûtés par les combats des (petits) chefs. Et quand certains se tournent vers Ségolène Royal, c'est qu'ils nourrissent l'espoir qu'il y a une autre façon d'envisager la politique. Mais ce n'est pas de haut en bas que la France se renouvellera véritablement, cela ne servirait qu'à moderniser les archaïsmes. Le pays se transformera dans la mesure où il inversera le mouvement pour que la société compte plus que l'Etat. Pour que les citoyens aient droit de cité. Et pour que le Parlement, non pas la rue, maîtrise le « pouvoir ». [les parlementaires ne sont ils pas des "connards" dont "l'organe le plus développé est le trouillomètre" ? dixit D. G. de V.]
ROGER DE WECK est éditorialiste.
Tous droits réservés - Les Echos 2006
mardi, mars 21, 2006
Vu d'ailleurs (pour ceux qui prendraient goût à l'IHT): French protests, again
French protests, again
International Herald TribuneTUESDAY, MARCH 21, 2006
For the second time in four months, French streets are filled with riot police, tear gas and rampaging youths. But the similarity between then and now is deceptive. Back in November, it was the sons of North African immigrants in their dreary suburbs exploding in frustration at lack of jobs, prospects or programs. This time, privileged university students are protesting what they see as an assault on the job security that they consider their birthright. The connection between the two waves of unrest is that the labor reform to which the students are so opposed was proposed by Prime Minister Dominique de Villepin as a partial answer to those who set fire to the suburbs.
A new law essentially allows companies to fire workers under 26 within the first two years of employment without having to give a reason. The idea is to encourage employers to hire youths on a trial or temporary basis. There is an obvious downside: young workers could be fired on a whim, or simply to make room for another wave of disposable workers. But the alternative is the current state of affairs, in which jobs are sinecures. Unemployment is at 22.2 percent among the young and close to 40 percent in the poor suburbs, compared to 9.6 percent nationwide.
Villepin, a patrician notoriously deaf to the streets, did a bad job of presenting and selling the law to the students, the unions and the general public. The unions are now threatening a general strike unless Villepin backs down, the prime minister's ratings are plunging, and politicians of all stripes are pouncing on him as support for the protests grows. But his law is a valid and necessary attempt to remedy a serious problem, and the reaction of the students, and of labor unions ready to leap on any pretense for a show of force, is selfish and out of line.
Resistance to the law has been based less on practical pros and cons than on a knee-jerk defense of the job security that the French, or at least those who have a job, hold sacred. That has created widespread support for the protests. In the suburbs that the law was meant to help, unemployed youths fear that if they did get a job, they would be at higher risk than other workers of losing it because of racial discrimination or other factors.
However dramatic the images of the disturbances, the clashes have been localized and relatively brief, the damage far less than last November, the police restrained. Before it gets any worse, students should stop defending their privileges and heed President Jacques Chirac's call for a creative dialogue about how they can help resolve the real problem facing their generation.
International Herald TribuneTUESDAY, MARCH 21, 2006
For the second time in four months, French streets are filled with riot police, tear gas and rampaging youths. But the similarity between then and now is deceptive. Back in November, it was the sons of North African immigrants in their dreary suburbs exploding in frustration at lack of jobs, prospects or programs. This time, privileged university students are protesting what they see as an assault on the job security that they consider their birthright. The connection between the two waves of unrest is that the labor reform to which the students are so opposed was proposed by Prime Minister Dominique de Villepin as a partial answer to those who set fire to the suburbs.
A new law essentially allows companies to fire workers under 26 within the first two years of employment without having to give a reason. The idea is to encourage employers to hire youths on a trial or temporary basis. There is an obvious downside: young workers could be fired on a whim, or simply to make room for another wave of disposable workers. But the alternative is the current state of affairs, in which jobs are sinecures. Unemployment is at 22.2 percent among the young and close to 40 percent in the poor suburbs, compared to 9.6 percent nationwide.
Villepin, a patrician notoriously deaf to the streets, did a bad job of presenting and selling the law to the students, the unions and the general public. The unions are now threatening a general strike unless Villepin backs down, the prime minister's ratings are plunging, and politicians of all stripes are pouncing on him as support for the protests grows. But his law is a valid and necessary attempt to remedy a serious problem, and the reaction of the students, and of labor unions ready to leap on any pretense for a show of force, is selfish and out of line.
Resistance to the law has been based less on practical pros and cons than on a knee-jerk defense of the job security that the French, or at least those who have a job, hold sacred. That has created widespread support for the protests. In the suburbs that the law was meant to help, unemployed youths fear that if they did get a job, they would be at higher risk than other workers of losing it because of racial discrimination or other factors.
However dramatic the images of the disturbances, the clashes have been localized and relatively brief, the damage far less than last November, the police restrained. Before it gets any worse, students should stop defending their privileges and heed President Jacques Chirac's call for a creative dialogue about how they can help resolve the real problem facing their generation.
Entendu à la radio
Il y a aujourd'hui 66 000 étudiants en psychologie. Par comparaison, il y a par exemple 40 000 avocats au total en France. Comment ne pas voir là un grave problème d'orientation professionelle ?
Les étudiants ont des réactions de consommateurs zappeurs, adolescents attardés (je fais ce qui me plaît quand ça me plaît). Les syndicats et les partis politiques les encouragent en favorisant les actions ponctuelles aux engagements longs.
[Ces commentaires ne surprendront pas ceux qui ont lu un de mes messages : CPE beaucoup de bruit pour rien (2)]
L'Education Nationale, avec son horreur du monde professionel, favorise ces comportements et empêche les étudiants de grandir, en les maintenant dans une douillette bulle universitaire [cette remarque est d'ailleurs valable pour certains profs dont l'immaturité et la radicalité marchent de pair].
Car, s'intégrer dans une entreprise, c'est devenir adulte, faire des compromis, être frustré, tourner sept fois sa langue dans sa bouche.
De plus, les enseignants ont une vision très négative de l'entreprise, alors que, en réalité, ils ne la connaissent pas. Ce point est renforcé par des sondages sur l'image de l'entreprise dans les lycées généraux et professionnels : plus la proportion de professeurs venant de l'entreprise est forte, plus l'image des entreprises est bonne parmi les élèves.
Enfin, la prétention de syndicats corporatistes par définition (syndicats de l'enseignement, des étudiants, etc.) à représenter l'intérêt général et à parler au nom de tous (c'est bien ce que veut dire l'argument comme quoi le gouvernement devrait reculer devant la rue) est une contradiction dans les termes [ça me paraît une évidence]
Le discours du PS "retirez le CPE car le peuple est dans la rue" est lamentable. Un véritable discours démocratique serait "Dans un an, il y a des élections, nous nous engageons à retirer le CPE, votez pour nous". Le PS est dans une fuite en avant gauchiste qui est dangereuse pour lui, mais surtout pour la France.
La France, avant d'être dans une misère économique et sociale, est dans une misère intellectuelle [Tiens, tiens, je connais ce thème] et déblatère en totale déconnection du monde qui nous entoure.
Les étudiants ont des réactions de consommateurs zappeurs, adolescents attardés (je fais ce qui me plaît quand ça me plaît). Les syndicats et les partis politiques les encouragent en favorisant les actions ponctuelles aux engagements longs.
[Ces commentaires ne surprendront pas ceux qui ont lu un de mes messages : CPE beaucoup de bruit pour rien (2)]
L'Education Nationale, avec son horreur du monde professionel, favorise ces comportements et empêche les étudiants de grandir, en les maintenant dans une douillette bulle universitaire [cette remarque est d'ailleurs valable pour certains profs dont l'immaturité et la radicalité marchent de pair].
Car, s'intégrer dans une entreprise, c'est devenir adulte, faire des compromis, être frustré, tourner sept fois sa langue dans sa bouche.
De plus, les enseignants ont une vision très négative de l'entreprise, alors que, en réalité, ils ne la connaissent pas. Ce point est renforcé par des sondages sur l'image de l'entreprise dans les lycées généraux et professionnels : plus la proportion de professeurs venant de l'entreprise est forte, plus l'image des entreprises est bonne parmi les élèves.
Enfin, la prétention de syndicats corporatistes par définition (syndicats de l'enseignement, des étudiants, etc.) à représenter l'intérêt général et à parler au nom de tous (c'est bien ce que veut dire l'argument comme quoi le gouvernement devrait reculer devant la rue) est une contradiction dans les termes [ça me paraît une évidence]
Le discours du PS "retirez le CPE car le peuple est dans la rue" est lamentable. Un véritable discours démocratique serait "Dans un an, il y a des élections, nous nous engageons à retirer le CPE, votez pour nous". Le PS est dans une fuite en avant gauchiste qui est dangereuse pour lui, mais surtout pour la France.
La France, avant d'être dans une misère économique et sociale, est dans une misère intellectuelle [Tiens, tiens, je connais ce thème] et déblatère en totale déconnection du monde qui nous entoure.
Vu d'ailleurs : Iran's president is playing a weak hand
Stanley A. Weiss International Herald TribuneWEDNESDAY, MARCH 15, 2006
LONDON To listen to many Western observers, Iran's hard-line president Mahmoud Ahmadinejad has reignited the Islamic Revolution and is catapulting the world toward nuclear confrontation. Elected last year in a "landslide," his triumph supposedly returns all power to a unified clique of clerical reactionaries, dealing a death blow to Iran's reform movement.
Emboldened by record oil revenues and divisions within the UN Security Council, which will address Iran's nuclear activities this week, Tehran brazenly resumes enriching uranium for a nuclear weapon. Ahmadinejad, deemed the new Hitler for calling the Holocaust a "myth," then has the means to fulfill his pledge to "wipe Israel off the map."
Perhaps no headline captured this hysteria more than a recent cover of Newsweek, from which Ahmadinejad peered menacingly at the world and which asked, alarmingly, "How Dangerous is Iran?"
The answer? Not as dangerous as many in the West believe.
An Iranian bomb is neither imminent nor would it be apocalyptic. According to the latest U.S. intelligence estimates, Tehran is a decade away from possessing a nuclear weapon. Moreover, the Cold War logic of containment and deterrence still applies to Iran's ayatollahs, who are survivors, not suicidal.
Washington, having denied itself diplomatic and business eyes and ears in Iran since the 1979 revolution, is driving blind - unable to see, but hypersensitive to the sound of saber-rattling in Tehran.
"Misunderstanding the other side's ultimate intentions isn't a unilateral problem," says Siamak Namazi, a Tehran-based political analyst. "Both sides tend to misread the other's hand." Indeed, recognizing the weak hand now being played by Ahmadinejad is a prerequisite for a more rational U.S. policy toward the Islamic Republic.
Myth: Ahmadinejad's "landslide" win reflects the aspirations of Iranians. In the first round of voting last spring, Ali Akbar Rafsanjani, the centrist former president, received more votes than Ahmadinejad. Faced with the lesser of two evils, most Iranians boycotted the runoff, allowing Ahmadinejad, who campaigned as an anti-corruption populist, to claim victory thanks to mere third of eligible voters. Some mandate.
Myth: All power now rests with a united clerical regime. The regime is rife with institutional divisions and personal rivalries. Under the Iranian constitution, absolute power still rests with the Supreme Leader, Ayatollah Ali Khamenei, who may fear a challenge to his authority from the radical Ayatollah Mohammed Taqi Mesbah-Yazdi, Ahmadinejad's spiritual mentor.
Khamenei and the clerical elite already seem, to be tightening the screws on the new president. Parliament rejected Ahmadinejad's first three nominees for oil minister, and Khamenei has given the Expediency Council, which is headed by Rafsanjani, new authority to supervise Ahmadinejad's administration.
Myth: Ahmadinejad's incendiary rhetoric is the rambling of a madman. The president's nuclear saber-rattling and Holocaust denials are, in fact, deliberate provocations. Lacking a popular mandate, he uses his nuclear posturing to align him with the vast majority of Iranians who insist they will never relinquish their "right' to a nuclear program. In fact, Ahmadinejad might welcome punitive action by the West. Economic sanctions would afford him a scapegoat for failing to make good on his wide-eyed campaign promises to redistribute wealth to the poor.
U.S. or Israeli air strikes against nuclear targets would unite Iran as never before and give Tehran another excuse to suppress domestic dissidents
Myth: Oil-rich Iran can go it alone. Despite Ahmadinejad's chest-thumping boasts of Iran's self-reliance, the world's fourth-largest oil exporter desperately needs foreign investment to modernize its dilapidated refineries and reduce crushing unemployment and inflation. Regionally, it needs Washington's help to counter the greatest threat to Shiite Iran - not a nuclear Israel, but a nuclear, Talibanized, Sunni Pakistan.
Faced with these realities, it's time for Washington to call Ahmadinejad's bluff by playing the card the hard-liners fear most: a dramatic U.S. offer of reconciliation, including a security guarantee like that offered North Korea. Such a move would expose the rifts in the regime, deny the hard-liners the confrontation they court, and deprive the bankrupt revolutionaries of their Great Satan.
Bold moves have never been a part of Washington's game plan toward Tehran. But a power play like rapprochement may be the best chance to deal a new deck that includes mutual respect rather than the same old cards of mutual confrontation.
Stanley A. Weiss is founder and chairman of Business Executives for National Security, a nonpartisan organization based in Washington. This is a personal comment.
LONDON To listen to many Western observers, Iran's hard-line president Mahmoud Ahmadinejad has reignited the Islamic Revolution and is catapulting the world toward nuclear confrontation. Elected last year in a "landslide," his triumph supposedly returns all power to a unified clique of clerical reactionaries, dealing a death blow to Iran's reform movement.
Emboldened by record oil revenues and divisions within the UN Security Council, which will address Iran's nuclear activities this week, Tehran brazenly resumes enriching uranium for a nuclear weapon. Ahmadinejad, deemed the new Hitler for calling the Holocaust a "myth," then has the means to fulfill his pledge to "wipe Israel off the map."
Perhaps no headline captured this hysteria more than a recent cover of Newsweek, from which Ahmadinejad peered menacingly at the world and which asked, alarmingly, "How Dangerous is Iran?"
The answer? Not as dangerous as many in the West believe.
An Iranian bomb is neither imminent nor would it be apocalyptic. According to the latest U.S. intelligence estimates, Tehran is a decade away from possessing a nuclear weapon. Moreover, the Cold War logic of containment and deterrence still applies to Iran's ayatollahs, who are survivors, not suicidal.
Washington, having denied itself diplomatic and business eyes and ears in Iran since the 1979 revolution, is driving blind - unable to see, but hypersensitive to the sound of saber-rattling in Tehran.
"Misunderstanding the other side's ultimate intentions isn't a unilateral problem," says Siamak Namazi, a Tehran-based political analyst. "Both sides tend to misread the other's hand." Indeed, recognizing the weak hand now being played by Ahmadinejad is a prerequisite for a more rational U.S. policy toward the Islamic Republic.
Myth: Ahmadinejad's "landslide" win reflects the aspirations of Iranians. In the first round of voting last spring, Ali Akbar Rafsanjani, the centrist former president, received more votes than Ahmadinejad. Faced with the lesser of two evils, most Iranians boycotted the runoff, allowing Ahmadinejad, who campaigned as an anti-corruption populist, to claim victory thanks to mere third of eligible voters. Some mandate.
Myth: All power now rests with a united clerical regime. The regime is rife with institutional divisions and personal rivalries. Under the Iranian constitution, absolute power still rests with the Supreme Leader, Ayatollah Ali Khamenei, who may fear a challenge to his authority from the radical Ayatollah Mohammed Taqi Mesbah-Yazdi, Ahmadinejad's spiritual mentor.
Khamenei and the clerical elite already seem, to be tightening the screws on the new president. Parliament rejected Ahmadinejad's first three nominees for oil minister, and Khamenei has given the Expediency Council, which is headed by Rafsanjani, new authority to supervise Ahmadinejad's administration.
Myth: Ahmadinejad's incendiary rhetoric is the rambling of a madman. The president's nuclear saber-rattling and Holocaust denials are, in fact, deliberate provocations. Lacking a popular mandate, he uses his nuclear posturing to align him with the vast majority of Iranians who insist they will never relinquish their "right' to a nuclear program. In fact, Ahmadinejad might welcome punitive action by the West. Economic sanctions would afford him a scapegoat for failing to make good on his wide-eyed campaign promises to redistribute wealth to the poor.
U.S. or Israeli air strikes against nuclear targets would unite Iran as never before and give Tehran another excuse to suppress domestic dissidents
Myth: Oil-rich Iran can go it alone. Despite Ahmadinejad's chest-thumping boasts of Iran's self-reliance, the world's fourth-largest oil exporter desperately needs foreign investment to modernize its dilapidated refineries and reduce crushing unemployment and inflation. Regionally, it needs Washington's help to counter the greatest threat to Shiite Iran - not a nuclear Israel, but a nuclear, Talibanized, Sunni Pakistan.
Faced with these realities, it's time for Washington to call Ahmadinejad's bluff by playing the card the hard-liners fear most: a dramatic U.S. offer of reconciliation, including a security guarantee like that offered North Korea. Such a move would expose the rifts in the regime, deny the hard-liners the confrontation they court, and deprive the bankrupt revolutionaries of their Great Satan.
Bold moves have never been a part of Washington's game plan toward Tehran. But a power play like rapprochement may be the best chance to deal a new deck that includes mutual respect rather than the same old cards of mutual confrontation.
Stanley A. Weiss is founder and chairman of Business Executives for National Security, a nonpartisan organization based in Washington. This is a personal comment.
Vu d'ailleurs : Politicus: In French labor rites, it's stasis all over again
Politicus: In French labor rites, it's stasis all over again
John Vinocur International Herald TribuneTUESDAY, MARCH 21, 2006
PARIS Back at the dawn of the new millennium in 1999, when a Socialist government was preparing France's golden future, a cabinet minister told a reporter that, very confidentially, the 35-hour workweek it was pushing into law would really serve to bring flexibility into the country's palsied job market.
The 35-hour week might not be an automatic job-creater all by itself, he said, but it would require reorganization so great as to provide cover for thousands of individual bosses to rationalize their staffs. Considering the rigidities of French laws and French unions, the minister reasoned, this was the best (and most deniable) way of twisting the neck of an economic structure that otherwise would not hire and could not compete.
"So it's modernization by stealth?" the reporter asked. "That's your line," the minister answered.
Seven years go by. If the French didn't fill the streets to protest four hours less work per week at the same pay, the 35-hour ploy turned out to be a mirage, imitated nowhere else in Europe, and so complex that it underpinned rather than reversed French employers' standard equation: new hires equal intolerable risk.
All this in a country where capitalism actually works in very practical terms - there are terrific French companies and a skilled and motivated labor force. But coming in a place where capitalism still gets demonized in favor of worship of a romanticized revolutionary past (think of its mass demonstrations as religious processions), the Socialists' attempt by stealth to initiate change brought nothing.
In fact, since 2002, as a sign of the failure of the entire French political class to reach toward modernization, the Gaullist-led governments of Jacques Chirac's sterile second term have fled from challenging the 35- hour week as a leftist aberration.
In a largely closed French political universe, Chirac's Gaullists tried instead to co-opt as its own the left's notions of a society where no element of individual risk is acceptable. Even more, it perpetuated hatred over simple mistrust of open markets. Result: the Chirac era reinforced the French reflex to regard change as an attack on social "acquis," a word meaning nonnegotiables in a language literally without an equivalent for those brutal Anglo-Saxons' notions of give-backs.
These days, the streets roar with the shouts of young demonstrators against a different, but as basically timorous attempt by a non-Socialist government to bring reform to what it simultaneously insists, just like the left, is France's eternal and untouchable social model.
This time, Prime Minister Dominique de Villepin, faced with next to no growth and massive unemployment, once again dodged what would have been directness: proposing a vast program deregulating the whole labor market and reducing the immobility created by an inflexible web of social protections. Instead, he rammed a law through the National Assembly, focusing on people 26 and under that sets up first-job contracts allowing employers to terminate them without explanation at any time during the first two years of employment.
Somehow, Villepin missed grasping that this collides not only with the myths and lies of French mainstream politics' sacral treatment of the French social model (Nicolas Sarkozy's stance is a potential exception), and its consecrated notions of employment by decree.
But it also butts heads with everything Chirac and Villepin have been telling the country and its young people about how France can make its own exceptionalist way in the world. They are the people in power who made defending a scared, retrograde status quo into a negative, national obligation.
If France fights against opening up its borders to workers at competitive wages from the rest of the European Union through the so-called Bolkestein directive, if Villepin demands "economic patriotism" and national industrial champions, if the government beats off foreign takeover attempts on French enterprises, then it perhaps deserves the contradiction of explaining to students how it would let French bosses hire folks more or less the way they do in awful places like Canada, Denmark and Sweden.
To be honest, the students in the streets themselves have changed in ways that reflect the airless rooms of French politics. Their call is not 1968's appeal to re-do the world, or for a just chance to show their stuff, but for guarantees, promises of security, risk- removers.
Anne Muxel, a researcher at the Paris Institute of Political Science, got it pretty much right, I think, in talking about the students being "negatively politicized," demanding that Villepin's law be withdrawn even when "the status quo is hard to defend," and proposing nothing new as an alternative.
On the French left, both pushing and tagging along with the demos, Villepin's grief is seen as a divine opportunity at a moment when presidential elections glimmer in spring 2007. The left insists the prime minister's proposal of youth job flexibility is a diktat insuring "precariousness," and couples this with appeals for a return to a vague status quo ante, meaning stasis all over again.
In a real sense, this ties up with the situation that emerged from the street riots involving immigrant youths in Paris's dismal suburbs last November: a generalized, inarticulate admission that the old French routine is getting the country nowhere, but minus politicians who believe they can both stay in office (68 percent of the French said last week they want the Villepin jobs law withdrawn) and grab France's immense problems by the throat.
An example is affirmative action that would turn around the failed integration of Muslim immigrants. It's another fuzzed-over issue just like opening up the French job market from top to bottom, radically reducing the public sector, and cutting back on the blocking capacity and privileges of civil servants.
Sarkozy, Villepin's presidential rival within the government, had clearly said last year, let's go on all of this.
But playing it safer, he has de-fanged his diction so that he no longer mocks the hollow French social model, or preaches out loud a "rupture" with the rigidities, habits, and babble of the past.
So what can happen now? Villepin's government may fall, a general strike might disrupt the country, and in an extreme hypothesis, Chirac might be so humiliated to call it quits ahead of schedule.
Does any of that mean catastrophe? I'd say France is an immensely rich, essentially stable country, that even if demonstrative, boisterous and totally self-involved, is too rational to accept dissolving into chaos in 2006.
The problem is that France lacks politicians talking directly about real and ultimate solutions, and explaining how to get them through honesty and the acceptance of risks. With today's reality, the country could stay miserable for a long time to come.
E-mail: pagetwo@iht.com
Tomorrow: Roger Cohen on President Bush and the history books.
John Vinocur International Herald TribuneTUESDAY, MARCH 21, 2006
PARIS Back at the dawn of the new millennium in 1999, when a Socialist government was preparing France's golden future, a cabinet minister told a reporter that, very confidentially, the 35-hour workweek it was pushing into law would really serve to bring flexibility into the country's palsied job market.
The 35-hour week might not be an automatic job-creater all by itself, he said, but it would require reorganization so great as to provide cover for thousands of individual bosses to rationalize their staffs. Considering the rigidities of French laws and French unions, the minister reasoned, this was the best (and most deniable) way of twisting the neck of an economic structure that otherwise would not hire and could not compete.
"So it's modernization by stealth?" the reporter asked. "That's your line," the minister answered.
Seven years go by. If the French didn't fill the streets to protest four hours less work per week at the same pay, the 35-hour ploy turned out to be a mirage, imitated nowhere else in Europe, and so complex that it underpinned rather than reversed French employers' standard equation: new hires equal intolerable risk.
All this in a country where capitalism actually works in very practical terms - there are terrific French companies and a skilled and motivated labor force. But coming in a place where capitalism still gets demonized in favor of worship of a romanticized revolutionary past (think of its mass demonstrations as religious processions), the Socialists' attempt by stealth to initiate change brought nothing.
In fact, since 2002, as a sign of the failure of the entire French political class to reach toward modernization, the Gaullist-led governments of Jacques Chirac's sterile second term have fled from challenging the 35- hour week as a leftist aberration.
In a largely closed French political universe, Chirac's Gaullists tried instead to co-opt as its own the left's notions of a society where no element of individual risk is acceptable. Even more, it perpetuated hatred over simple mistrust of open markets. Result: the Chirac era reinforced the French reflex to regard change as an attack on social "acquis," a word meaning nonnegotiables in a language literally without an equivalent for those brutal Anglo-Saxons' notions of give-backs.
These days, the streets roar with the shouts of young demonstrators against a different, but as basically timorous attempt by a non-Socialist government to bring reform to what it simultaneously insists, just like the left, is France's eternal and untouchable social model.
This time, Prime Minister Dominique de Villepin, faced with next to no growth and massive unemployment, once again dodged what would have been directness: proposing a vast program deregulating the whole labor market and reducing the immobility created by an inflexible web of social protections. Instead, he rammed a law through the National Assembly, focusing on people 26 and under that sets up first-job contracts allowing employers to terminate them without explanation at any time during the first two years of employment.
Somehow, Villepin missed grasping that this collides not only with the myths and lies of French mainstream politics' sacral treatment of the French social model (Nicolas Sarkozy's stance is a potential exception), and its consecrated notions of employment by decree.
But it also butts heads with everything Chirac and Villepin have been telling the country and its young people about how France can make its own exceptionalist way in the world. They are the people in power who made defending a scared, retrograde status quo into a negative, national obligation.
If France fights against opening up its borders to workers at competitive wages from the rest of the European Union through the so-called Bolkestein directive, if Villepin demands "economic patriotism" and national industrial champions, if the government beats off foreign takeover attempts on French enterprises, then it perhaps deserves the contradiction of explaining to students how it would let French bosses hire folks more or less the way they do in awful places like Canada, Denmark and Sweden.
To be honest, the students in the streets themselves have changed in ways that reflect the airless rooms of French politics. Their call is not 1968's appeal to re-do the world, or for a just chance to show their stuff, but for guarantees, promises of security, risk- removers.
Anne Muxel, a researcher at the Paris Institute of Political Science, got it pretty much right, I think, in talking about the students being "negatively politicized," demanding that Villepin's law be withdrawn even when "the status quo is hard to defend," and proposing nothing new as an alternative.
On the French left, both pushing and tagging along with the demos, Villepin's grief is seen as a divine opportunity at a moment when presidential elections glimmer in spring 2007. The left insists the prime minister's proposal of youth job flexibility is a diktat insuring "precariousness," and couples this with appeals for a return to a vague status quo ante, meaning stasis all over again.
In a real sense, this ties up with the situation that emerged from the street riots involving immigrant youths in Paris's dismal suburbs last November: a generalized, inarticulate admission that the old French routine is getting the country nowhere, but minus politicians who believe they can both stay in office (68 percent of the French said last week they want the Villepin jobs law withdrawn) and grab France's immense problems by the throat.
An example is affirmative action that would turn around the failed integration of Muslim immigrants. It's another fuzzed-over issue just like opening up the French job market from top to bottom, radically reducing the public sector, and cutting back on the blocking capacity and privileges of civil servants.
Sarkozy, Villepin's presidential rival within the government, had clearly said last year, let's go on all of this.
But playing it safer, he has de-fanged his diction so that he no longer mocks the hollow French social model, or preaches out loud a "rupture" with the rigidities, habits, and babble of the past.
So what can happen now? Villepin's government may fall, a general strike might disrupt the country, and in an extreme hypothesis, Chirac might be so humiliated to call it quits ahead of schedule.
Does any of that mean catastrophe? I'd say France is an immensely rich, essentially stable country, that even if demonstrative, boisterous and totally self-involved, is too rational to accept dissolving into chaos in 2006.
The problem is that France lacks politicians talking directly about real and ultimate solutions, and explaining how to get them through honesty and the acceptance of risks. With today's reality, the country could stay miserable for a long time to come.
E-mail: pagetwo@iht.com
Tomorrow: Roger Cohen on President Bush and the history books.
"Les Français ont peur d'être libres et c'est une maladie qui ne se guérit pas"
"Les Français ont peur d'être libres et c'est une maladie qui ne se guérit pas": c'est par cette phrase qu'un journal espagnol explique l'affaire du CPE.
Aujourd'hui, nous sommes clairement entrés dans les arguments irrationnels, même si il y a à n'en pas douter des gens très rationnels qui comptent profiter de ces histoires. Evoquer la peur comme explication est donc approprié.
Liquidons tout de suite la rationalité. Le CPE est un CDI avec trois nouveautés :
> une période d'essai de deux ans
> une indemnité en cas de licenciement au cours de la période d'essai (ce qui n'est pas le cas pour le CDI normal). Je suis plus réservé sur la nouveauté de la non-justification du licenciement : il me semble que c'est déjà le cas pour la période d'essai d'un CDI normal (à vérifier).
> il est réservé au moins de 26 ans
Le CPE est discriminatoire, il ne résoudra pas ou très partiellement le problème du chomage des jeunes et il n'introduit pas d'énormes bouleversements. Bref, il ne mérite ni excès d'honneur ni excès d'indignité. En tout cas, examiné à la lueur de ce qu'il est (et non de ce qu'on projette sur lui), le CPE n'a pas de quoi jeter des milliers de personnes dans les rues. Le CPE "pire que tout" ? C'est se foutre de la gueule du monde. L'étonnement, plus ou moins amusé, plus ou moins navré, des étrangers est tout à fait compréhensible.
Pour conclure dans la rationalité, rappelons qu'un contrat de travail, comme tous les contrats, est conclu parce que les deux parties y trouvent intérêt : le salarié un salaire, l'employeur le travail dont il a besoin. Si l'une des parties n'y a plus intérêt, le contrat doit pouvoir être rompu, sans quoi il n'y aura plus personne pour signer des contrats. Il est parfaitement logique du point de vue théorique et vérifié dans la pratique que des protections obligatoires déséquilibrées en faveur d'une des parties du contrat constitue une barrière et diminue le nombre de contrats signés. C'est vrai pour les contrats de travail, mais c'est aussi vrai par exemple pour les contrats de location.
Comme les deux signataires d'un contrat y ont intérêt, leur relation présente un certain équilibre : je trouve la période d'essai très utile car je l'ai renouvelée vis-à-vis d'un employeur qui ne m'inspirait pas confiance puis je suis allé travailler ailleurs à l'issue de celle-ci.
Voilà pour la rationalité, passons à l'irrationalité.
L'argument massue qui dévaste tout, qui fait peur, l'horrible "précarité". Pourquoi cet argument est-il irrationnel ? Parce que la précarité en France, c'est le chomage de longue durée et je ne vois pas en quoi le CPE l'augmenterait.
Mais il y a aussi le fond de cette peur qui justifie le commentaire du quotidien espagnol : la peur de la liberté, de devenir adulte et responsable. C'est tout de même étrange que personne n'ait insisté sur le fait que deux ans de période d'essai, c'est deux ans pour montrer ce qu'on vaut, deux ans pour se rendre aussi indispensable que possible.
En réclamant un statut protecteur pour eux-mêmes, les jeunes contribuent à entretenir le blocage de la société française, en statuts et en corporatismes, dont l'exemple hélas parfait est la répartition en corps de la fonction publique.
Ils feraient mieux de réclamer que la limite d'âge de 26 ans saute. Ils seraient nettement moins soutenus par les conservateurs professionels des syndicats.
Enfin, il y a les petites peurs annexes et les représentations fantasmatiques, par exemple, l'employeur comme un vampire qui vide de leur sang les employés puis qui les jettent ensuite à la poubelle ; l'emploi idéal, modèle, comme étant celui de fonctionnaire.
Je termine tout de même sur une note d'optimisme : les blocages des facs et autres actions de la "lutte sociale" sont effectués avec des méthodes dignes des démocraties populaires, qui, comme de juste, ne sont ni démocratiques ni populaires. Il se peut très bien que le mouvement anti-CPE ne soit pas si populaire qu'il s'affiche.
(Un militant de SUD est dans le coma, piétiné par une charge des CRS d'après ce que l'on a compris. J'espère qu'il se rétablira. Personne ne semble cependant se poser la question de savoir ce qu'il faisait sur la trajectoire d'une charge, sachant qu'on a, au soir de la manif, reproché aux CRS d'avoir temporisé. De plus, pour avoir déjà vu une charge de CRS, je pense qu'il est difficile de se trouver en face par hasard.)
Une crise bien française (Chronique de Favilla dans Les Echos)
Si un journal étranger - danois, par exemple - lançait un concours de caricatures sur la vie politique à la française, la crise du CPE offrirait aux concurrents un sujet idéal : elle concentre tous les défauts, les blocages et les effets pervers qui caractérisent le fonctionnement de notre belle République.
Effet pervers, d'abord, de l'élection présidentielle : c'est le quitte-ou-double d'un Premier ministre qui sort de sa manche une réforme audacieuse, positive sur le fond, mais décidée sans concertation préalable, et qui l'impose au Parlement par le coup de force de l'article 49-3.
Pourquoi cette hâte ? Parce qu'il est pressé par le calendrier de la course à la candidature, et par la bataille d'image qui l'oppose à son rival dans son propre camp.
Le même effet pervers frappe aussi à gauche : au lieu de présenter une contre-proposition issue d'une réflexion commune, les éléphants du PS ont effectué une danse bizarre dont la principale règle était de se différencier de tous les autres candidats socialistes potentiels. Chacun a fait plancher son équipe, et la liste des solutions nouvelles pour l'emploi des jeunes ressemble au catalogue de La Redoute.
On objectera, à la décharge du Premier ministre, que, s'il est toujours politiquement correct de regretter l'« absence de concertation », reste à savoir avec qui discuter. Ici intervient un autre effet pervers, celui de l'émiettement et de la faiblesse des syndicats, conséquence paradoxale de la « présomption de représentativité » accordée depuis quarante ans à cinq d'entre eux : les considérations tactiques dominent, chaque centrale se préoccupant davantage de son fonds de commerce que de l'intérêt général - voire de l'intérêt de ses mandants présumés. Une discussion préalable sur le projet de CPE avait-elle une chance de rallier l'approbation d'une des trois principales formations ? La CFDT, la plus encline au dialogue, se souvient avec amertume du tort que lui avait causé son attitude conciliante à propos du projet de Pare ou de la réforme des retraites. Bien sûr, dans une démocratie moderne, toute réforme devrait être précédée d'une concertation - mais il faut reconnaître qu'en France l'incertitude sur les tactiques syndicales et la fréquence des revirements de dernière minute (signera ? signera pas ?) exposent ce processus vertueux au risque de l'enlisement. Ce n'est qu'après coup, dans la rue, en participant au front du refus, que les syndicats se retrouvent enfin unis...
Troisième dérive, liée aux précédentes : cette « lutte de tous contre tous », dans la sphère politique comme dans le monde syndical, interdit tout véritable débat et entraîne une déformation du langage qui transforme les mots en slogans ou en projectiles. En manifestant au nom de la lutte contre la précarité, on s'est dispensé de se demander quelles étaient les principales victimes du chômage, et si le CPE pouvait leur être utile. Les jeunes sans qualification, auxquels ce type de contrat peut offrir une chance réelle de trouver un emploi, se taisent : ils ne sont pas le sujet du jour.
Aujourd'hui, nous sommes clairement entrés dans les arguments irrationnels, même si il y a à n'en pas douter des gens très rationnels qui comptent profiter de ces histoires. Evoquer la peur comme explication est donc approprié.
Liquidons tout de suite la rationalité. Le CPE est un CDI avec trois nouveautés :
> une période d'essai de deux ans
> une indemnité en cas de licenciement au cours de la période d'essai (ce qui n'est pas le cas pour le CDI normal). Je suis plus réservé sur la nouveauté de la non-justification du licenciement : il me semble que c'est déjà le cas pour la période d'essai d'un CDI normal (à vérifier).
> il est réservé au moins de 26 ans
Le CPE est discriminatoire, il ne résoudra pas ou très partiellement le problème du chomage des jeunes et il n'introduit pas d'énormes bouleversements. Bref, il ne mérite ni excès d'honneur ni excès d'indignité. En tout cas, examiné à la lueur de ce qu'il est (et non de ce qu'on projette sur lui), le CPE n'a pas de quoi jeter des milliers de personnes dans les rues. Le CPE "pire que tout" ? C'est se foutre de la gueule du monde. L'étonnement, plus ou moins amusé, plus ou moins navré, des étrangers est tout à fait compréhensible.
Pour conclure dans la rationalité, rappelons qu'un contrat de travail, comme tous les contrats, est conclu parce que les deux parties y trouvent intérêt : le salarié un salaire, l'employeur le travail dont il a besoin. Si l'une des parties n'y a plus intérêt, le contrat doit pouvoir être rompu, sans quoi il n'y aura plus personne pour signer des contrats. Il est parfaitement logique du point de vue théorique et vérifié dans la pratique que des protections obligatoires déséquilibrées en faveur d'une des parties du contrat constitue une barrière et diminue le nombre de contrats signés. C'est vrai pour les contrats de travail, mais c'est aussi vrai par exemple pour les contrats de location.
Comme les deux signataires d'un contrat y ont intérêt, leur relation présente un certain équilibre : je trouve la période d'essai très utile car je l'ai renouvelée vis-à-vis d'un employeur qui ne m'inspirait pas confiance puis je suis allé travailler ailleurs à l'issue de celle-ci.
Voilà pour la rationalité, passons à l'irrationalité.
L'argument massue qui dévaste tout, qui fait peur, l'horrible "précarité". Pourquoi cet argument est-il irrationnel ? Parce que la précarité en France, c'est le chomage de longue durée et je ne vois pas en quoi le CPE l'augmenterait.
Mais il y a aussi le fond de cette peur qui justifie le commentaire du quotidien espagnol : la peur de la liberté, de devenir adulte et responsable. C'est tout de même étrange que personne n'ait insisté sur le fait que deux ans de période d'essai, c'est deux ans pour montrer ce qu'on vaut, deux ans pour se rendre aussi indispensable que possible.
En réclamant un statut protecteur pour eux-mêmes, les jeunes contribuent à entretenir le blocage de la société française, en statuts et en corporatismes, dont l'exemple hélas parfait est la répartition en corps de la fonction publique.
Ils feraient mieux de réclamer que la limite d'âge de 26 ans saute. Ils seraient nettement moins soutenus par les conservateurs professionels des syndicats.
Enfin, il y a les petites peurs annexes et les représentations fantasmatiques, par exemple, l'employeur comme un vampire qui vide de leur sang les employés puis qui les jettent ensuite à la poubelle ; l'emploi idéal, modèle, comme étant celui de fonctionnaire.
Je termine tout de même sur une note d'optimisme : les blocages des facs et autres actions de la "lutte sociale" sont effectués avec des méthodes dignes des démocraties populaires, qui, comme de juste, ne sont ni démocratiques ni populaires. Il se peut très bien que le mouvement anti-CPE ne soit pas si populaire qu'il s'affiche.
(Un militant de SUD est dans le coma, piétiné par une charge des CRS d'après ce que l'on a compris. J'espère qu'il se rétablira. Personne ne semble cependant se poser la question de savoir ce qu'il faisait sur la trajectoire d'une charge, sachant qu'on a, au soir de la manif, reproché aux CRS d'avoir temporisé. De plus, pour avoir déjà vu une charge de CRS, je pense qu'il est difficile de se trouver en face par hasard.)
Une crise bien française (Chronique de Favilla dans Les Echos)
Si un journal étranger - danois, par exemple - lançait un concours de caricatures sur la vie politique à la française, la crise du CPE offrirait aux concurrents un sujet idéal : elle concentre tous les défauts, les blocages et les effets pervers qui caractérisent le fonctionnement de notre belle République.
Effet pervers, d'abord, de l'élection présidentielle : c'est le quitte-ou-double d'un Premier ministre qui sort de sa manche une réforme audacieuse, positive sur le fond, mais décidée sans concertation préalable, et qui l'impose au Parlement par le coup de force de l'article 49-3.
Pourquoi cette hâte ? Parce qu'il est pressé par le calendrier de la course à la candidature, et par la bataille d'image qui l'oppose à son rival dans son propre camp.
Le même effet pervers frappe aussi à gauche : au lieu de présenter une contre-proposition issue d'une réflexion commune, les éléphants du PS ont effectué une danse bizarre dont la principale règle était de se différencier de tous les autres candidats socialistes potentiels. Chacun a fait plancher son équipe, et la liste des solutions nouvelles pour l'emploi des jeunes ressemble au catalogue de La Redoute.
On objectera, à la décharge du Premier ministre, que, s'il est toujours politiquement correct de regretter l'« absence de concertation », reste à savoir avec qui discuter. Ici intervient un autre effet pervers, celui de l'émiettement et de la faiblesse des syndicats, conséquence paradoxale de la « présomption de représentativité » accordée depuis quarante ans à cinq d'entre eux : les considérations tactiques dominent, chaque centrale se préoccupant davantage de son fonds de commerce que de l'intérêt général - voire de l'intérêt de ses mandants présumés. Une discussion préalable sur le projet de CPE avait-elle une chance de rallier l'approbation d'une des trois principales formations ? La CFDT, la plus encline au dialogue, se souvient avec amertume du tort que lui avait causé son attitude conciliante à propos du projet de Pare ou de la réforme des retraites. Bien sûr, dans une démocratie moderne, toute réforme devrait être précédée d'une concertation - mais il faut reconnaître qu'en France l'incertitude sur les tactiques syndicales et la fréquence des revirements de dernière minute (signera ? signera pas ?) exposent ce processus vertueux au risque de l'enlisement. Ce n'est qu'après coup, dans la rue, en participant au front du refus, que les syndicats se retrouvent enfin unis...
Troisième dérive, liée aux précédentes : cette « lutte de tous contre tous », dans la sphère politique comme dans le monde syndical, interdit tout véritable débat et entraîne une déformation du langage qui transforme les mots en slogans ou en projectiles. En manifestant au nom de la lutte contre la précarité, on s'est dispensé de se demander quelles étaient les principales victimes du chômage, et si le CPE pouvait leur être utile. Les jeunes sans qualification, auxquels ce type de contrat peut offrir une chance réelle de trouver un emploi, se taisent : ils ne sont pas le sujet du jour.
dimanche, mars 19, 2006
Un site qui présente un certain intérêt
Voilà, j'ai longuement hésité avant de vous transmettre le lien qui suit :
Joël Monpère, libre penseur militant
L'auteur m'avait laissé un commentaire que j'ai d'abord pris pour une forme d'humour tant je le trouvais absurde.
Mais, me baladant sur son blog, j'ai découvert que j'étais en désaccord avec tous ses messages (par exemple, le dernier où il explique le vote à main levée est plus démocratique que le vote à scrutin secret).
Frappé par une si parfaite opposition qu'elle en paraît esthétique, j'ai voulu vous en faire part.
Si vous n'y allez pas, je vous confie tout de même cet extrait dont on se demande si il faut en rire ou en pleurer :
Les faits: dans le journal télévisé Le Vrai Journal, diffusé par CANAL+ et orchestré par le maestro karl zéro, un reportage montrait des immigrés, militants actifs du mai 68 des cités, s'exclamer "Sarkozy, sale juif! Sarkozy, sale juif!". Le journaliste a sous-titré "Sarkozy, fasciste!"
[...]
Nos moralisateurs habituels, nos donneurs de leçons quotidiens se déchaînent, ivres de joie de pouvoir jeter l'opprobre sur CANAL+, chaîne si rarement accusable de "journalisme beauf": "Canal+ a menti! Canal + a menti"Accusation ridicule. Pour mentir, il faut dire quelque chose de faux. Or Sarkozy est bel et bien un fasciste.
Devons-nous continuer longtemps à ignorer que derrière des mots aussi durs que "sale juif" se révèlent des sentiments bien plus nobles? Quand l'on emploie les mots "merde" ou "foutre" ou encore "putain", faut-il les prendre au premier degré? Evidemment que non, pas plus que l'expression "sale juif" n'a de quelconque rapport avec une attaque verbale contre les juifs.-Il ait des décisions injustes qui sont nécessaires parce que leurs conséquences sont positives.
Il y a de même des décisions justes à éviter car leurs conséquences seraient négatives. Un journaliste citoyen doit en avoir conscience. Karl zéro, je le sais, en a conscience. Certes le sous titre ne rapportait pas exactement les propos de la jeunesse, je ne le conteste pas. Mais aurions-nous préféré que le reportage stigmatise une fois de plus les immigrés? Les caricature en donnant d’eux une image simpliste et si éloignée de la réalité? Nous savons très bien qu'en sous titrant "sale juif", le journaliste aurait fait le jeu de l'extrême droite et du front national. Est-ce vraiment cela que nous voulions? Voulons-nous avoir Le Pen président en 2007? Non et nous n'en voudrons jamais! JAMAIS! No pasaran!Si la vérité conduit les gens à voter Front National, il nous faudra alors mentir.
Vous comprendrez que je me pose sérieusement la question de savoir si il ne s'agit pas d'une forme d'ironie particuliérement aigüe.
Joël Monpère, libre penseur militant
L'auteur m'avait laissé un commentaire que j'ai d'abord pris pour une forme d'humour tant je le trouvais absurde.
Mais, me baladant sur son blog, j'ai découvert que j'étais en désaccord avec tous ses messages (par exemple, le dernier où il explique le vote à main levée est plus démocratique que le vote à scrutin secret).
Frappé par une si parfaite opposition qu'elle en paraît esthétique, j'ai voulu vous en faire part.
Si vous n'y allez pas, je vous confie tout de même cet extrait dont on se demande si il faut en rire ou en pleurer :
Les faits: dans le journal télévisé Le Vrai Journal, diffusé par CANAL+ et orchestré par le maestro karl zéro, un reportage montrait des immigrés, militants actifs du mai 68 des cités, s'exclamer "Sarkozy, sale juif! Sarkozy, sale juif!". Le journaliste a sous-titré "Sarkozy, fasciste!"
[...]
Nos moralisateurs habituels, nos donneurs de leçons quotidiens se déchaînent, ivres de joie de pouvoir jeter l'opprobre sur CANAL+, chaîne si rarement accusable de "journalisme beauf": "Canal+ a menti! Canal + a menti"Accusation ridicule. Pour mentir, il faut dire quelque chose de faux. Or Sarkozy est bel et bien un fasciste.
Devons-nous continuer longtemps à ignorer que derrière des mots aussi durs que "sale juif" se révèlent des sentiments bien plus nobles? Quand l'on emploie les mots "merde" ou "foutre" ou encore "putain", faut-il les prendre au premier degré? Evidemment que non, pas plus que l'expression "sale juif" n'a de quelconque rapport avec une attaque verbale contre les juifs.-Il ait des décisions injustes qui sont nécessaires parce que leurs conséquences sont positives.
Il y a de même des décisions justes à éviter car leurs conséquences seraient négatives. Un journaliste citoyen doit en avoir conscience. Karl zéro, je le sais, en a conscience. Certes le sous titre ne rapportait pas exactement les propos de la jeunesse, je ne le conteste pas. Mais aurions-nous préféré que le reportage stigmatise une fois de plus les immigrés? Les caricature en donnant d’eux une image simpliste et si éloignée de la réalité? Nous savons très bien qu'en sous titrant "sale juif", le journaliste aurait fait le jeu de l'extrême droite et du front national. Est-ce vraiment cela que nous voulions? Voulons-nous avoir Le Pen président en 2007? Non et nous n'en voudrons jamais! JAMAIS! No pasaran!Si la vérité conduit les gens à voter Front National, il nous faudra alors mentir.
Vous comprendrez que je me pose sérieusement la question de savoir si il ne s'agit pas d'une forme d'ironie particuliérement aigüe.
Etats-Unis : l'absence de chômage dope les salaires
Et dire qu'il y en a encore pour venir nous raconter que le "modèle anglo-saxon", c'est l'enfer ...
Ce n'est certes pas le paradis non plus. Mais, avant de faire la fine bouche, il faudrait regarder objectivement notre pays, un commentateur a dit très justement que la "la France réussit l'exploit de cumuler une fiscalité à la suédoise avec des inégalités à l'anglaise."
C'est de moins en moins vrai, mais hélas, pas dans un sens flatteur pour la France : les Suédois diminuent leurs dépenses publiques et le niveau de vie des Anglais augmente.
Je doute cependant que ces simples réalités aient la moindre prise sur ceux qui tiennent les méfaits du libéralisme (ultra, forcément ultra, on ne le répètera jamais assez) et les bienfaits du collectivisme pour des articles de foi.
J'y vois là les ravages de la pensée restreinte, vous le savez, mais il ne faut pas désespérer, l'intelligence ne meurt pas si aisément.
Voler, c'est bon pour ce que vous avez
Etats-Unis : l'absence de chômage dope les salaires
LE MONDE 17.03.06 13h33 • Mis à jour le 17.03.06 14h44
NEW YORK CORRESPONDANT
Les employeurs américains éprouvent de plus en plus de difficultés à trouver du personnel. C'est flagrant dans des secteurs comme le bâtiment, la santé, l'informatique, la comptabilité et le tourisme. Les hôteliers de Floride envisagent même aujourd'hui d'aller directement chercher de la main-d'oeuvre au Mexique.
Conséquence de ces tensions, les salaires ont augmenté de 0,3 % en février pour s'établir, en moyenne, à 16,47 dollars de l'heure (13,52 euros). En un an, ils ont progressé de plus de 3,5 %. Il faut remonter à la fin des années 1990, au moment de la bulle Internet, pour se trouver dans une situation comparable.
Selon la dernière étude de conjoncture régionale (Beige Book), publiée par la Réserve fédérale (Fed) mercredi 15 mars, "le nombre d'emplois continue à augmenter dans de nombreuses régions et de nombreux secteurs de l'économie. Presque chaque district fait état de pénurie de travailleurs qualifiés".
Près de 227 000 emplois ont été créés en moyenne lors des quatre derniers mois, dont 243 000 en février, selon des chiffres publiés le 10 mars. Le total des nouveaux postes créés aux Etats-Unis ces douze derniers mois atteint 2,1 millions. Le taux de chômage a certes légèrement augmenté en février, à 4,8 % contre 4,7 % en janvier, mais parce qu'un plus grand nombre d'Américains sont entrés sur le marché du travail, confiants dans la possibilité de trouver un emploi.
Autre signe qui ne trompe pas, le nombre de démissions volontaires augmente. "Cela prouve tout simplement la bonne santé de l'économie", souligne Stephen Gallagher, économiste de SG-CIB, qui estime que les entreprises ont "surmonté leurs craintes" liées à la guerre en Irak, aux ouragans et à l'envolée des prix de l'énergie. Selon ses prévisions, les créations d'emplois se maintiendront en 2006, à plus de 200 000 en moyenne par mois, portées à la fois par les profits et l'investissement, contre 165 000 en 2005.
Cette situation tendue du marché du travail conduit les analystes à anticiper la poursuite du durcissement de sa politique monétaire par la Réserve fédérale. "La conjoncture est plus soutenue que ne l'attendait la Fed, résume Gregory Miller, de SunTrust Banks. Cela lui donne la possibilité de continuer à remonter les taux sans prendre le risque d'affecter la croissance."
La banque centrale devrait relever à nouveau d'un quart de point le loyer de l'argent au jour le jour lors de la prochaine réunion, les 27 et 28 mars, de son Comité de politique monétaire, qui se tiendra pour la première fois sous l'autorité de son nouveau président, Ben Bernanke.
La Fed pourrait encore le faire lors de la réunion suivante, début mai, et porter ainsi les taux à court terme à 5 %, contre 4,5 % aujourd'hui. Certains économistes pronostiquent même une troisième et dernière hausse en juin pour amener le loyer de l'argent à 5,25 %.
En effet, certaines régions des Etats-Unis ne sont plus dans une situation de plein emploi, mais de véritable surchauffe du marché de l'emploi. Selon le ministère du travail, 178 agglomérations importantes affichaient en décembre un taux de chômage inférieur à la moyenne nationale, alors de 4,6 %, et 33 villes étaient sous la barre des 3 %, qui indique une pénurie de main-d'oeuvre. Le sud-est du pays est particulièrement concerné : en janvier, le taux de chômage en Floride était de 3 %.
Dans tous les Etats-Unis, le nombre de personnes qui restent plus de six mois à la recherche d'un emploi ne cesse de baisser. Le chômage de longue durée s'élève aujourd'hui à 19 %, contre 20,5 % il y a un an. "Un cercle vertueux s'est mis en place. Les gens ont plus d'argent à dépenser, sont plus confiants, et les entreprises embauchent plus", estime Gina Martin, économiste de Wachovia.
"La combinaison des hausses de salaires et des embauches permet à de nombreux ménages de continuer à fortement consommer", ajoute Michael Moran, économiste de Daiwa Securities. La consommation est le principal moteur de l'activité et représente près de 70 % du produit intérieur brut (PIB) américain. Même si les ventes de détail ont baissé de 1,3 % en février, après près de 3 % d'augmentation en janvier, leur progression reste spectaculaire : elle est de 7,3 % en un an. Selon les dernières estimations, la croissance américaine sera au moins aussi forte en 2006 qu'en 2005 (3,5 %).
Pas étonnant alors si le déficit extérieur des Etats-Unis continue à se creuser. La balance des paiements, qui cumule déficit commercial et déficit des capitaux, a atteint en 2005, selon un chiffre publié mardi, 804,9 milliards, un record historique. Cela représente environ 6,4 % du PIB des Etats-Unis.
Pour l'instant, le financement de l'économie américaine est assuré et les investissements étrangers restent supérieurs au déficit. Mais elle vit sous une menace permanente : celle d'une éventuelle lassitude des banques centrales, notamment asiatiques. Elle contraindrait les taux américains à remonter rapidement pour rendre les actifs libellés en dollars plus attractifs.
Cela aurait un effet immédiat sur la conjoncture. Mais personne aujourd'hui n'a véritablement intérêt à freiner la locomotive américaine, sa consommation et ses importations massives, surtout pas la Chine, le Japon ou la Corée. La première économie de la planète peut encore continuer un moment à vivre au-dessus de ses moyens.
Eric Leser
Ce n'est certes pas le paradis non plus. Mais, avant de faire la fine bouche, il faudrait regarder objectivement notre pays, un commentateur a dit très justement que la "la France réussit l'exploit de cumuler une fiscalité à la suédoise avec des inégalités à l'anglaise."
C'est de moins en moins vrai, mais hélas, pas dans un sens flatteur pour la France : les Suédois diminuent leurs dépenses publiques et le niveau de vie des Anglais augmente.
Je doute cependant que ces simples réalités aient la moindre prise sur ceux qui tiennent les méfaits du libéralisme (ultra, forcément ultra, on ne le répètera jamais assez) et les bienfaits du collectivisme pour des articles de foi.
J'y vois là les ravages de la pensée restreinte, vous le savez, mais il ne faut pas désespérer, l'intelligence ne meurt pas si aisément.
Voler, c'est bon pour ce que vous avez
Etats-Unis : l'absence de chômage dope les salaires
LE MONDE 17.03.06 13h33 • Mis à jour le 17.03.06 14h44
NEW YORK CORRESPONDANT
Les employeurs américains éprouvent de plus en plus de difficultés à trouver du personnel. C'est flagrant dans des secteurs comme le bâtiment, la santé, l'informatique, la comptabilité et le tourisme. Les hôteliers de Floride envisagent même aujourd'hui d'aller directement chercher de la main-d'oeuvre au Mexique.
Conséquence de ces tensions, les salaires ont augmenté de 0,3 % en février pour s'établir, en moyenne, à 16,47 dollars de l'heure (13,52 euros). En un an, ils ont progressé de plus de 3,5 %. Il faut remonter à la fin des années 1990, au moment de la bulle Internet, pour se trouver dans une situation comparable.
Selon la dernière étude de conjoncture régionale (Beige Book), publiée par la Réserve fédérale (Fed) mercredi 15 mars, "le nombre d'emplois continue à augmenter dans de nombreuses régions et de nombreux secteurs de l'économie. Presque chaque district fait état de pénurie de travailleurs qualifiés".
Près de 227 000 emplois ont été créés en moyenne lors des quatre derniers mois, dont 243 000 en février, selon des chiffres publiés le 10 mars. Le total des nouveaux postes créés aux Etats-Unis ces douze derniers mois atteint 2,1 millions. Le taux de chômage a certes légèrement augmenté en février, à 4,8 % contre 4,7 % en janvier, mais parce qu'un plus grand nombre d'Américains sont entrés sur le marché du travail, confiants dans la possibilité de trouver un emploi.
Autre signe qui ne trompe pas, le nombre de démissions volontaires augmente. "Cela prouve tout simplement la bonne santé de l'économie", souligne Stephen Gallagher, économiste de SG-CIB, qui estime que les entreprises ont "surmonté leurs craintes" liées à la guerre en Irak, aux ouragans et à l'envolée des prix de l'énergie. Selon ses prévisions, les créations d'emplois se maintiendront en 2006, à plus de 200 000 en moyenne par mois, portées à la fois par les profits et l'investissement, contre 165 000 en 2005.
Cette situation tendue du marché du travail conduit les analystes à anticiper la poursuite du durcissement de sa politique monétaire par la Réserve fédérale. "La conjoncture est plus soutenue que ne l'attendait la Fed, résume Gregory Miller, de SunTrust Banks. Cela lui donne la possibilité de continuer à remonter les taux sans prendre le risque d'affecter la croissance."
La banque centrale devrait relever à nouveau d'un quart de point le loyer de l'argent au jour le jour lors de la prochaine réunion, les 27 et 28 mars, de son Comité de politique monétaire, qui se tiendra pour la première fois sous l'autorité de son nouveau président, Ben Bernanke.
La Fed pourrait encore le faire lors de la réunion suivante, début mai, et porter ainsi les taux à court terme à 5 %, contre 4,5 % aujourd'hui. Certains économistes pronostiquent même une troisième et dernière hausse en juin pour amener le loyer de l'argent à 5,25 %.
En effet, certaines régions des Etats-Unis ne sont plus dans une situation de plein emploi, mais de véritable surchauffe du marché de l'emploi. Selon le ministère du travail, 178 agglomérations importantes affichaient en décembre un taux de chômage inférieur à la moyenne nationale, alors de 4,6 %, et 33 villes étaient sous la barre des 3 %, qui indique une pénurie de main-d'oeuvre. Le sud-est du pays est particulièrement concerné : en janvier, le taux de chômage en Floride était de 3 %.
Dans tous les Etats-Unis, le nombre de personnes qui restent plus de six mois à la recherche d'un emploi ne cesse de baisser. Le chômage de longue durée s'élève aujourd'hui à 19 %, contre 20,5 % il y a un an. "Un cercle vertueux s'est mis en place. Les gens ont plus d'argent à dépenser, sont plus confiants, et les entreprises embauchent plus", estime Gina Martin, économiste de Wachovia.
"La combinaison des hausses de salaires et des embauches permet à de nombreux ménages de continuer à fortement consommer", ajoute Michael Moran, économiste de Daiwa Securities. La consommation est le principal moteur de l'activité et représente près de 70 % du produit intérieur brut (PIB) américain. Même si les ventes de détail ont baissé de 1,3 % en février, après près de 3 % d'augmentation en janvier, leur progression reste spectaculaire : elle est de 7,3 % en un an. Selon les dernières estimations, la croissance américaine sera au moins aussi forte en 2006 qu'en 2005 (3,5 %).
Pas étonnant alors si le déficit extérieur des Etats-Unis continue à se creuser. La balance des paiements, qui cumule déficit commercial et déficit des capitaux, a atteint en 2005, selon un chiffre publié mardi, 804,9 milliards, un record historique. Cela représente environ 6,4 % du PIB des Etats-Unis.
Pour l'instant, le financement de l'économie américaine est assuré et les investissements étrangers restent supérieurs au déficit. Mais elle vit sous une menace permanente : celle d'une éventuelle lassitude des banques centrales, notamment asiatiques. Elle contraindrait les taux américains à remonter rapidement pour rendre les actifs libellés en dollars plus attractifs.
Cela aurait un effet immédiat sur la conjoncture. Mais personne aujourd'hui n'a véritablement intérêt à freiner la locomotive américaine, sa consommation et ses importations massives, surtout pas la Chine, le Japon ou la Corée. La première économie de la planète peut encore continuer un moment à vivre au-dessus de ses moyens.
Eric Leser
samedi, mars 18, 2006
Un pays de fonctionnaires et de retraités
Le point de vue d'Eric Le Boucher est intéressant car il recoupe ce que dit depuis longtemps Paul Fabra, à savoir que l'économie avec un Etat omniprésent et déficitaire est une économie de guerre qui sacrifie les jeunes et met les vieux au rencart.
Un pays de fonctionnaires et de retraités
Le CPE est une initiative qui va dans ce sens [assouplir l'embauche], mais pressée, tarabiscotée et ne s'appliquant qu'aux jeunes, elle leur donne le sentiment qu'on leur réserve, une fois de plus, la précarité.
Pouvait-il en être autrement ? Si, forcément complexes, les réformes doivent être replacées dans une vision d'ensemble et expliquées, forcément douloureuses, elles doivent être menées par des équipes crédibles. Or les jeunes ne peuvent que mal prendre une initiative de ce pouvoir qui les sacrifie depuis toujours. Comment juger autrement un gouvernement qui découvre leur problème de chômage à la treizième heure ? Comment accorder crédit à un gouvernement qui accumule, comme ses prédécesseurs, une dette record laquelle pèsera sur leurs épaules ? Qui défend une politique agricole vieillie aux dépens de l'Europe de la recherche ? Qui craint le progrès, l'avenir et les sciences au point d'inscrire la précaution, et son principe, au fronton de la Constitution ? Qui ne s'inquiète pas de voir 300 000 Français, non qualifiés ou très qualifiés, partir à Londres parce qu'il n'y est pas interdit d'y réussir ? [je connais le cas d'une jeune qui n'a que le bac qui a trouvé logment et emploi en une semaine à Londres]
Une moitié des départements français vit principalement des revenus de redistribution, selon une étude que Le Monde publiera lundi 20 mars (daté 21) dans le cadre de sa coopération avec La République des idées (pour aboutir à un colloque sur "La nouvelle critique sociale", organisé à Grenoble du 12 au 14 mai) : "La France, pays des fonctionnaires, des retraités et des RTT." Où est l'avenir ? Les jeunes ont mille fois raison de se révolter.
Eric Le Boucher
Article paru dans l'édition Le Monde du 19.03.06
Je suis navré que notre vie intellectuelle soit avancée, comme on dit qu'un fromage est avancé, au point que je doive rappeler cette évidence : les jeunes, dans une société quelconque, ne peuvent se faire une place, monter dans l'ascenceur social, que si les statuts ne sont pas figés.
C'est pourquoi, qu'ils le veuillent ou non, les défenseurs des "avantages acquis" et des statuts associés sont nécessairement des freins à l'épanouissement professionnel des jeunes.
Il donc aussi étrange de voir défiler cote-à-cote fonctionnaires et étudiants que d'imaginer en végétarien battant le record mondial d'ingestion de steak tartare.
Cela dit bien la naïveté ou l'ignorance des jeunes protestataires : qu'ils défilent contre le CPE ne me choque pas, celui-ci est inutilement discriminatoire, mais qu'ils acceptent les syndicats de la fonction publique dans leurs défilés prouve à mes yeux leur manque d'analyse globale.
Ils défilent avec ceux qui leur font payer par la précarité leur propre sécurité, les bourreaux et les jeunes victimes sous la même banderole.
Cela peut s'expliquer : 76 % des jeunes victimes aimeraient bien devenir bourreaux, mais c'est lâcher la proie pour l'ombre : les abrités actuels ont la sécurité et, en attendant peut-être vainement d'entrer dans l'abri, les jeunes ont la précarité.
Un pays de fonctionnaires et de retraités
Le CPE est une initiative qui va dans ce sens [assouplir l'embauche], mais pressée, tarabiscotée et ne s'appliquant qu'aux jeunes, elle leur donne le sentiment qu'on leur réserve, une fois de plus, la précarité.
Pouvait-il en être autrement ? Si, forcément complexes, les réformes doivent être replacées dans une vision d'ensemble et expliquées, forcément douloureuses, elles doivent être menées par des équipes crédibles. Or les jeunes ne peuvent que mal prendre une initiative de ce pouvoir qui les sacrifie depuis toujours. Comment juger autrement un gouvernement qui découvre leur problème de chômage à la treizième heure ? Comment accorder crédit à un gouvernement qui accumule, comme ses prédécesseurs, une dette record laquelle pèsera sur leurs épaules ? Qui défend une politique agricole vieillie aux dépens de l'Europe de la recherche ? Qui craint le progrès, l'avenir et les sciences au point d'inscrire la précaution, et son principe, au fronton de la Constitution ? Qui ne s'inquiète pas de voir 300 000 Français, non qualifiés ou très qualifiés, partir à Londres parce qu'il n'y est pas interdit d'y réussir ? [je connais le cas d'une jeune qui n'a que le bac qui a trouvé logment et emploi en une semaine à Londres]
Une moitié des départements français vit principalement des revenus de redistribution, selon une étude que Le Monde publiera lundi 20 mars (daté 21) dans le cadre de sa coopération avec La République des idées (pour aboutir à un colloque sur "La nouvelle critique sociale", organisé à Grenoble du 12 au 14 mai) : "La France, pays des fonctionnaires, des retraités et des RTT." Où est l'avenir ? Les jeunes ont mille fois raison de se révolter.
Eric Le Boucher
Article paru dans l'édition Le Monde du 19.03.06
Je suis navré que notre vie intellectuelle soit avancée, comme on dit qu'un fromage est avancé, au point que je doive rappeler cette évidence : les jeunes, dans une société quelconque, ne peuvent se faire une place, monter dans l'ascenceur social, que si les statuts ne sont pas figés.
C'est pourquoi, qu'ils le veuillent ou non, les défenseurs des "avantages acquis" et des statuts associés sont nécessairement des freins à l'épanouissement professionnel des jeunes.
Il donc aussi étrange de voir défiler cote-à-cote fonctionnaires et étudiants que d'imaginer en végétarien battant le record mondial d'ingestion de steak tartare.
Cela dit bien la naïveté ou l'ignorance des jeunes protestataires : qu'ils défilent contre le CPE ne me choque pas, celui-ci est inutilement discriminatoire, mais qu'ils acceptent les syndicats de la fonction publique dans leurs défilés prouve à mes yeux leur manque d'analyse globale.
Ils défilent avec ceux qui leur font payer par la précarité leur propre sécurité, les bourreaux et les jeunes victimes sous la même banderole.
Cela peut s'expliquer : 76 % des jeunes victimes aimeraient bien devenir bourreaux, mais c'est lâcher la proie pour l'ombre : les abrités actuels ont la sécurité et, en attendant peut-être vainement d'entrer dans l'abri, les jeunes ont la précarité.
Vive l’Inégalité
Allez, un petit coup de Dalrymple parce qu'il y avait longtemps.
Vive l’Inégalité
Privileged French students demonstrate to preserve their entitlement.
Theodore Dalrymple17 March 2006
The current demonstrations by students of French universities against a proposed liberalization of the labor laws, so that it will be easier for French employers to hire and fire young people, remind me very much of the strike by miners on the Witwatersrand in South Africa in 1922.
The demonstrators in France and the strikers in South Africa are and were supported by their respective national communist parties. The miners went on strike because the mine-owners proposed to replace expensive white labor with cheap black labor, hoping to increase profits. This move provoked one of the most bizarre political slogans of all time, promoted by the communist party: Workers of the World Unite for a White South Africa !
What are the French university students demonstrating for? By opposing the proposed law of Dominique de Villepin, the prime minister, they are in effect demanding that the children of Maghrebin and African immigrants stay exactly where they are, in the dismal and dispiriting housing projects that surround all French towns and cities, and accept their state of dependency on handouts derived from the taxes of their elders and betters.
About a quarter of French people under the age of 26 are unemployed [Faux : un quart des actifs], but in the areas where the immigrants congregate the unemployment rate is double [vrai]. It takes no great effort of the imagination to understand what happens to “communities” in which a half of young people are permanently unemployed [vrai encore car les jeunes sans formation sont considérés comme actifs].
If there are sectors of the population in which the unemployment rate is half, it follows that there are sectors of the population in which the unemployment rate is less than a quarter. And what might those sectors be ? Reader, you’ve guessed it: graduates from the universities, particularly the Sorbonne, where the privileged demonstrators—who are demonstrating in generous solidarity with themselves [!!! :-) ]—have done $1 million worth of vandalism, the most in the country.
The students are demonstrating for the continuation of their own protections and privileges once employed, as most of them soon will be. They do not wish employers to have the freedom to sack them, except at the cost of huge redundancy payments that the law currently grants them. Obliviously, of course, they are in effect also demonstrating for the continued segregation of the Arabs and the Africans.
Though I say it myself who perhaps should not, it is exactly as I predicted: the French government, thanks to its past policies, is faced with the choice of more riots in the suburbs, or riots on the Boulevard St. Germain. It remains to see which it prefers. If the students win, it may yet prove necessary to dump the bodies of a few hundred Algerians in the Seine; it’s been done before, and it can be done again. [raide à entendre, mais le problème, c'est que les analyses de Dalrymple se révèlent souvent justes avec deux ou trois ans d'avance voir City Journal]
Workers of the World Unite for a White South Africa!
Vive l’Inégalité
Privileged French students demonstrate to preserve their entitlement.
Theodore Dalrymple17 March 2006
The current demonstrations by students of French universities against a proposed liberalization of the labor laws, so that it will be easier for French employers to hire and fire young people, remind me very much of the strike by miners on the Witwatersrand in South Africa in 1922.
The demonstrators in France and the strikers in South Africa are and were supported by their respective national communist parties. The miners went on strike because the mine-owners proposed to replace expensive white labor with cheap black labor, hoping to increase profits. This move provoked one of the most bizarre political slogans of all time, promoted by the communist party: Workers of the World Unite for a White South Africa !
What are the French university students demonstrating for? By opposing the proposed law of Dominique de Villepin, the prime minister, they are in effect demanding that the children of Maghrebin and African immigrants stay exactly where they are, in the dismal and dispiriting housing projects that surround all French towns and cities, and accept their state of dependency on handouts derived from the taxes of their elders and betters.
About a quarter of French people under the age of 26 are unemployed [Faux : un quart des actifs], but in the areas where the immigrants congregate the unemployment rate is double [vrai]. It takes no great effort of the imagination to understand what happens to “communities” in which a half of young people are permanently unemployed [vrai encore car les jeunes sans formation sont considérés comme actifs].
If there are sectors of the population in which the unemployment rate is half, it follows that there are sectors of the population in which the unemployment rate is less than a quarter. And what might those sectors be ? Reader, you’ve guessed it: graduates from the universities, particularly the Sorbonne, where the privileged demonstrators—who are demonstrating in generous solidarity with themselves [!!! :-) ]—have done $1 million worth of vandalism, the most in the country.
The students are demonstrating for the continuation of their own protections and privileges once employed, as most of them soon will be. They do not wish employers to have the freedom to sack them, except at the cost of huge redundancy payments that the law currently grants them. Obliviously, of course, they are in effect also demonstrating for the continued segregation of the Arabs and the Africans.
Though I say it myself who perhaps should not, it is exactly as I predicted: the French government, thanks to its past policies, is faced with the choice of more riots in the suburbs, or riots on the Boulevard St. Germain. It remains to see which it prefers. If the students win, it may yet prove necessary to dump the bodies of a few hundred Algerians in the Seine; it’s been done before, and it can be done again. [raide à entendre, mais le problème, c'est que les analyses de Dalrymple se révèlent souvent justes avec deux ou trois ans d'avance voir City Journal]
Workers of the World Unite for a White South Africa!
vendredi, mars 17, 2006
Syriana
FF
Bof : film confus. Je sais bien qu'il s'agit là d'un parti-pris d'auteur mais je n'ai pas trop accroché.
Bien entendu, Le Monde et Libé ont adoré ce film qu'ils peuvent facilement annexer à leur anti-américanisme primaire.
Le film en lui-même n'est pas primaire, mais j'ai une connnaissance suffisante des problèmes pétroliers et moyen-orientaux pour qu'à la fin, j'ai l'impression de n'avoir vu que des choses déjà bien connues.
Un des personnages dit qu'il adore Beyrouth, goût que je partage. Si vous ne savez pas où aller en vacances, allez au Liban.
Les livres de Robert Baer qui ont inspuré ce film sont intéressants mais il s'est un peu fait une profession de dénoncer les errements de la CIA, qui tiennent en quelques mots : intervenir à l'étranger, ce n'est pas juridiquement sans risques, alors on reste chez soi et on fait appel à des potes.
Bof : film confus. Je sais bien qu'il s'agit là d'un parti-pris d'auteur mais je n'ai pas trop accroché.
Bien entendu, Le Monde et Libé ont adoré ce film qu'ils peuvent facilement annexer à leur anti-américanisme primaire.
Le film en lui-même n'est pas primaire, mais j'ai une connnaissance suffisante des problèmes pétroliers et moyen-orientaux pour qu'à la fin, j'ai l'impression de n'avoir vu que des choses déjà bien connues.
Un des personnages dit qu'il adore Beyrouth, goût que je partage. Si vous ne savez pas où aller en vacances, allez au Liban.
Les livres de Robert Baer qui ont inspuré ce film sont intéressants mais il s'est un peu fait une profession de dénoncer les errements de la CIA, qui tiennent en quelques mots : intervenir à l'étranger, ce n'est pas juridiquement sans risques, alors on reste chez soi et on fait appel à des potes.
La grande nurserie : en finir avec l'infantilisation des Français (M. Laine)

FF
D'inspiration libérale, ce livre vous fera plus rire que les ouvrages théoriques. Avec des exemples, il démonte le processus par lequel les hommes de l'Etat, sous prétexte de nous protéger, s'empare de nos vies.
Le mécanisme est toujours le même : sous prétexte d'un risque encouru ou causé par quelques uns, on impose une conduite à tous (cancer-interdiction de fumer, accident de la route-contrôles obsessionnels, fraude comptable - normes restrictives, etc.)
Le pompon étant la loi sur les piscines, puisque l'Etat décide et se donne le droit de contrôler quelles protections vous devez mettre chez vous.
La Campagne de France (P. Miquel)

FF
Comme tous les livres de Pierre Miquel, celui-ci est superficiel mais il est aisément lu.
Le génie militaire de Napoléon éclate. A un contre cinq, il joue à battre les armées alliées en détail puisqu'il ne peut les battre en bataille rangée. Ses mouvements entre Seine, Marne et Aube sont intelligents.
La lassitude gagnant, il est trahi par ses généraux, mais il abdique invaincu.
Ayant entrepris cette lecture à la suite de La campgne de 1940, je ne puis m'empêcher de tirer des liens. Je me dis qu'il y tout de même eu un manque de qualité de nos généraux et de nos politiciens qu'il est difficile de nier. Et aussi que Napoléon a bénéficié d'un adversaire dépassé par les évènements, encore faut-il avoir l'intelligence de créer les évènements en question.
En un sens, nous l'avons notre Napoléon, il s'agissait de De Gaulle qui a transposé à l'échelle mondiale le génie de faire beaucoup avec peu. Jean Tulard a eu sur cette question un jugement sévère : il a écrit que les réincarnations de Napoléon étaient de moins en moins bonnes au fil du temps.
CPE beaucoup de bruit pour rien (2)
Ces histoires autour du CPE me laissent fort chagrin et assez perplexe.
Sur le fond, je reprends à mon compte la grave critique de T. Smith dans le message précédent sur le CPE : le CPE est une mesure partielle et discriminatoire car on n'a pas le courage de faire de vraies réformes mettant en cause l'ensemble de la société. De ce point de vue, les jeunes ont parfaitement raison : pourquoi les distinguer ?
Ceci étant dit, il n'y a pas dans le CPE de quoi en faire une batteuse : la vie est difficile, on peut perdre son emploi. On peut aussi quitter son employeur, bizarrement, on passe sous silence cet aspect du CPE.
Me revient en mémoire une réflexion d'Alfred Sauvy : l'économie est la science du sordide ; comme elle a trait à l'allocation de ressources limitées, elle suppose toujours une dose de contrainte, soit la contrainte des choses, par le marché, par les prix, par l'offre et la demande, soit la contrainte par les hommes, par la planification.
Or, les jeunes qui manifestent refusent la planification, puisqu'ils veulent être libres de choisir la formation de leur vocation et de leur envie sans qu'il y ait une planification suivant les besoins de la société, c'est ainsi qu'un tas s'engage dans des formations à la con, socio, psycho, archi, etc. qui sont sans doute passionnantes mais qui n'en demeurent pas moins un ticket aller simple pour l'ANPE. Qu'ils fassent donc une formation de chaudronnier aéronautique, ils auront du travail.
Et de l'autre, ils refusent aussi les contraintes du marché.
Un peu facile, non ? On choisit sans contraintes la formation qui plait et, en plus, il faudrait à la sortie qu'on ait la sécurité de l'emploi. Le beurre, l'argent du beurre et le sourire de la crémière ?
Sur le fond, je reprends à mon compte la grave critique de T. Smith dans le message précédent sur le CPE : le CPE est une mesure partielle et discriminatoire car on n'a pas le courage de faire de vraies réformes mettant en cause l'ensemble de la société. De ce point de vue, les jeunes ont parfaitement raison : pourquoi les distinguer ?
Ceci étant dit, il n'y a pas dans le CPE de quoi en faire une batteuse : la vie est difficile, on peut perdre son emploi. On peut aussi quitter son employeur, bizarrement, on passe sous silence cet aspect du CPE.
Me revient en mémoire une réflexion d'Alfred Sauvy : l'économie est la science du sordide ; comme elle a trait à l'allocation de ressources limitées, elle suppose toujours une dose de contrainte, soit la contrainte des choses, par le marché, par les prix, par l'offre et la demande, soit la contrainte par les hommes, par la planification.
Or, les jeunes qui manifestent refusent la planification, puisqu'ils veulent être libres de choisir la formation de leur vocation et de leur envie sans qu'il y ait une planification suivant les besoins de la société, c'est ainsi qu'un tas s'engage dans des formations à la con, socio, psycho, archi, etc. qui sont sans doute passionnantes mais qui n'en demeurent pas moins un ticket aller simple pour l'ANPE. Qu'ils fassent donc une formation de chaudronnier aéronautique, ils auront du travail.
Et de l'autre, ils refusent aussi les contraintes du marché.
Un peu facile, non ? On choisit sans contraintes la formation qui plait et, en plus, il faudrait à la sortie qu'on ait la sécurité de l'emploi. Le beurre, l'argent du beurre et le sourire de la crémière ?
Entendu à la télé : justice, un vide Royal
La toujours plaisante émission C dans l'air portait sur les leçons à tirer des affaires d'Outreau. Parmi toutes les choses entenduees, j'en ai retenu trois :
> La France dépense 2,5 Md € (hors tenciaire) pour sa justice contre 10 Md € pour l'Allemagne et la Grande-Bretagne, ça explique bien des choses. Un juge d'instruction reçoit en moyenne 130 nouveaux dossiers par an soit 2 tous les trois jours ouvrables. (autant je désapprouve quand l'Etat se mêle de choses qui ne le regarde pas, comme les écoles, et dépense à tort et à travers, ; autant je trouve normal que l'Etat ait pleinement les moyens d'assumer ses missions régaliennes.)
> Les parlementaires de la commission Outreau sont des faux-culs : étant pour la plupart anciens juristes ou anciens magistrats, ils font semblant de découvrir ce qu'ils savent parfaitement, notamment l'indigence de la justice vient de budgets qu'ils ont voté année après année.
> Enfin, ce n'est pas le plus important mais c'est marrant, la grande vide du PS, je veux dire S. Royal, a mis en, ligne sur son site, une déclaration comme quoi perquisitions, placements sur écoutes, arrestations et autres actes de procédure devaient être décidés après débat contradictoire. Le juge anti-terroriste Thiel, présent à C dans l'air, s'est mis à imaginer une saynète au cours de laquelle le juge d'instruction débattait avec l'avocat de M. Dupont du fait de savoir si M. Dupont devait ou non être placé sur écoute. Et le juge Thiel d'en conclure, au dam de l'animateur, que Ségolène Royal faisait preuve sur ce sujet soit de naîveté, soit d'incompétence, soit de démagogie.
Je suis prêt à étendre cette question sur Mme Royal à tous les sujets ; par exemple, pourquoi a-t-elle réduit dramatiquement, du temps où c'était dans ses pouvoirs, les moyens de la médecine scolaire tout en proclamant sa farouche volontté de protéger l'enfance ? Naïveté, incompétence ou démagogie ?
> La France dépense 2,5 Md € (hors tenciaire) pour sa justice contre 10 Md € pour l'Allemagne et la Grande-Bretagne, ça explique bien des choses. Un juge d'instruction reçoit en moyenne 130 nouveaux dossiers par an soit 2 tous les trois jours ouvrables. (autant je désapprouve quand l'Etat se mêle de choses qui ne le regarde pas, comme les écoles, et dépense à tort et à travers, ; autant je trouve normal que l'Etat ait pleinement les moyens d'assumer ses missions régaliennes.)
> Les parlementaires de la commission Outreau sont des faux-culs : étant pour la plupart anciens juristes ou anciens magistrats, ils font semblant de découvrir ce qu'ils savent parfaitement, notamment l'indigence de la justice vient de budgets qu'ils ont voté année après année.
> Enfin, ce n'est pas le plus important mais c'est marrant, la grande vide du PS, je veux dire S. Royal, a mis en, ligne sur son site, une déclaration comme quoi perquisitions, placements sur écoutes, arrestations et autres actes de procédure devaient être décidés après débat contradictoire. Le juge anti-terroriste Thiel, présent à C dans l'air, s'est mis à imaginer une saynète au cours de laquelle le juge d'instruction débattait avec l'avocat de M. Dupont du fait de savoir si M. Dupont devait ou non être placé sur écoute. Et le juge Thiel d'en conclure, au dam de l'animateur, que Ségolène Royal faisait preuve sur ce sujet soit de naîveté, soit d'incompétence, soit de démagogie.
Je suis prêt à étendre cette question sur Mme Royal à tous les sujets ; par exemple, pourquoi a-t-elle réduit dramatiquement, du temps où c'était dans ses pouvoirs, les moyens de la médecine scolaire tout en proclamant sa farouche volontté de protéger l'enfance ? Naïveté, incompétence ou démagogie ?
mercredi, mars 15, 2006
Le CPE : le point de vue d'un Canadien
Par Thimothy Smith *
Le premier ministre Dominique de Villepin a déclaré que le CPE est l'initiative la plus «sociale» jamais prise dans le but de réduire le chômage des jeunes. Il a raison mais cela ne signifie pas grand-chose. Il est bon de rappeler que la jeunesse française n'avait pas besoin de lois ou de programmes spécifiques pour trouver du travail il y a trente ans : l'époque était au plein-emploi.
Mais personne n'ose entreprendre les actions politiques nécessaires au retour du plein-emploi, jugées «antisolidaires». D'où l'invention du CPE. Et pourquoi les rues se remplissent-elles de jeunes manifestants opposés au CPE ? Parce que, comme la plupart des réformes précédentes, le CPE a été introduit en absence de toute justification intellectuelle et parce qu'il semble viser un groupe particulier tout en épargnant la majorité.
Depuis plus de vingt ans, la gauche prêche que la solution au chômage des jeunes réside dans un renforcement perpétuel de la réglementation et de l'étatisme. La droite n'a pas réussi à combattre ces idées. Il est remarquable que la cinquième économie du monde, maison mère de multinationales qui prospèrent sur la scène mondiale, s'avère incapable de croire que le marché peut régler le problème du chômage structurel de masse. Le CPE devrait être accueilli favorablement dans la mesure où il représente un pas dans cette direction. Alors pourquoi toutes ces manifestations hostiles ?
Sans doute en partie parce que la France ne s'est jamais livrée à une analyse des choix politiques faits à la fin des années 70 et au début des années 80 sous des gouvernements de gauche comme de droite. A cette époque, le droit du travail français «humanisait» le marché au bénéfice des travailleurs existants et au détriment des candidats au travail. Les dirigeants français ont cessé de croire au marché et décidé que seul l'Etat pouvait résoudre le problème du chômage. [vous le savez, je pense qu'il y a dans l'étatisme forcené non seulement une dose de corporatisme mais aussi une faillite intellectuelle]
Pis encore, de plus en plus de gens ont commencé à voir le monde en noir et blanc : puisque le marché est uniformément inhumain, les hommes politiques, dans leur grande sagesse, doivent le domestiquer. L'Etat, à l'inverse, est intrinsèquement bon et sage, et donc par définition instrument de la «solidarité». Il n'existe aucune nuance de gris, et aucune place pour le paradoxe. L'idée qu'un peu plus d'insécurité de l'emploi pourrait entraîner plus de créations d'emplois est tout bonnement inacceptable.
Les opposants au CPE considèrent une mesure conçue pour créer des emplois comme une menace contre leur «modèle social» parce qu'ils se sont persuadés, d'une manière ou d'une autre, qu'un «modèle» qui tolère des niveaux élevés de pauvreté et de chômage est toujours «social». Depuis vingt ans, la droite laisse se développer ce type de réflexion fallacieuse. Si les hommes politiques (de tous bords) pensent que leurs discours alarmistes sur la mondialisation et leurs incessantes critiques contre «l'inhumanité» du «modèle» anglo-saxon ne sont que d'inoffensives stratégies électorales destinées à gagner quelques voix, ils devraient y réfléchir à deux fois.
On récolte ce qu'on a semé : nous constatons aujourd'hui que deux décennies de rhétorique antimondialisation et antiétranger se payent par une paralysie politique et psychologique de la France, consciente de l'urgente nécessité des réformes, mais incapable de les mettre en oeuvre.
De nombreux pays européens plus solidaires que la France possèdent des marchés du travail plus libres, mais le petit pas tenté dans cette direction par la France (le CPE) soulève immanquablement l'opposition générale. Rappelez-vous que ses dirigeants politiques se sont récemment plaints des «menaces» contre le droit du travail français représentées par la directive Bolkestein.
Ils devraient se réjouir de cette «menace». Le droit du travail français est à l'origine d'un quart de siècle de chômage de masse. Pourquoi, dans ce cas, se lamenter quand il est menacé ? Le CPE est nécessaire précisément parce que le gouvernement actuel n'a aucune envie de proposer de véritables réformes qui impliqueraient un renversement complet des lois qui rendent l'embauche et le licenciement des travailleurs, ainsi que la création d'entreprises, extrêmement coûteux en temps et en argent.
Si le grand public n'est pas prêt aux réformes, les hommes politiques ne peuvent s'en prendre qu'à eux-mêmes : aux Pays-Bas, les réformes ont commencé il y a vingt ans. Au Canada et en Suède, elles ont commencé il y a quinze ans et ont été menées à terme en six petites années. Le Canada et la Suède se portent bien mieux aujourd'hui qu'il y a quinze ans. Pendant ce temps, le tissu social français continue à se dégrader.
Les Canadiens se sont livrés à une analyse de l'hyperétatisme au cours des années 80 et 90. Les Français se sont déchaînés contre le «capitalisme sauvage» mais la droite n'a jamais dénoncé «l'étatisme sauvage», avec ses épais fourrés de réglementations tueuses d'emplois et ses prédateurs anticapitalistes, les «intellectuels» [Voir le "Pourquoi les intellectuels n'aiment pas le libéralisme ?" de Raymond Boudon]. L'Etat, une fois de plus, passe pour la seule et unique solution. Les jeunes Français ont d'excellentes raisons de s'opposer au CPE : pourquoi devraient-ils être les seuls à supporter une augmentation de la «précarité» ?
Si l'Etat finance les retraites anticipées et protège le troisième âge de l'insécurité, pourquoi ne peut-il faire la même chose pour eux ? Si 25% de la population active (les fonctionnaires) bénéficie de la sécurité de l'emploi à vie, et si la plupart des travailleurs âgés du secteur privé ont la sécurité de l'emploi, pourquoi pas tout le monde ? [excellentes questions]
Si le CPE est appliqué, il contribuera certainement à réduire le chômage des jeunes. Mais le gouvernement ne tirera aucun bénéfice politique d'une réforme qu'il n'a pas réussi à justifier d'un point de vue intellectuel. Pour beaucoup (la majorité) d'hommes politiques français, le capitalisme est un plaisir défendu que l'on savoure mieux en privé. Assez curieusement, l'âge d'or du plein-emploi en France y était aussi l'âge d'or du capitalisme.
La France a besoin d'un (ou d'une) dirigeant (e) centriste capable de faire la paix avec le capitalisme et la mondialisation tout en défendant les meilleurs composants de l'Etat-providence. Canadiens et Suédois ont compris que capitalisme et démocratie sociale (ou du moins stabilité sociale) avancent ensemble, ou tombent ensemble. Qui, en France, adresse ce genre de message au grand public ?
* Professeur d'histoire à Queen's University (Canada). Auteur de La France injuste : pourquoi le modèle social français ne fonctionne plus (Editions Autrement, 2006, 22 euros). Traduction de Geneviève Brzustowski.
Le premier ministre Dominique de Villepin a déclaré que le CPE est l'initiative la plus «sociale» jamais prise dans le but de réduire le chômage des jeunes. Il a raison mais cela ne signifie pas grand-chose. Il est bon de rappeler que la jeunesse française n'avait pas besoin de lois ou de programmes spécifiques pour trouver du travail il y a trente ans : l'époque était au plein-emploi.
Mais personne n'ose entreprendre les actions politiques nécessaires au retour du plein-emploi, jugées «antisolidaires». D'où l'invention du CPE. Et pourquoi les rues se remplissent-elles de jeunes manifestants opposés au CPE ? Parce que, comme la plupart des réformes précédentes, le CPE a été introduit en absence de toute justification intellectuelle et parce qu'il semble viser un groupe particulier tout en épargnant la majorité.
Depuis plus de vingt ans, la gauche prêche que la solution au chômage des jeunes réside dans un renforcement perpétuel de la réglementation et de l'étatisme. La droite n'a pas réussi à combattre ces idées. Il est remarquable que la cinquième économie du monde, maison mère de multinationales qui prospèrent sur la scène mondiale, s'avère incapable de croire que le marché peut régler le problème du chômage structurel de masse. Le CPE devrait être accueilli favorablement dans la mesure où il représente un pas dans cette direction. Alors pourquoi toutes ces manifestations hostiles ?
Sans doute en partie parce que la France ne s'est jamais livrée à une analyse des choix politiques faits à la fin des années 70 et au début des années 80 sous des gouvernements de gauche comme de droite. A cette époque, le droit du travail français «humanisait» le marché au bénéfice des travailleurs existants et au détriment des candidats au travail. Les dirigeants français ont cessé de croire au marché et décidé que seul l'Etat pouvait résoudre le problème du chômage. [vous le savez, je pense qu'il y a dans l'étatisme forcené non seulement une dose de corporatisme mais aussi une faillite intellectuelle]
Pis encore, de plus en plus de gens ont commencé à voir le monde en noir et blanc : puisque le marché est uniformément inhumain, les hommes politiques, dans leur grande sagesse, doivent le domestiquer. L'Etat, à l'inverse, est intrinsèquement bon et sage, et donc par définition instrument de la «solidarité». Il n'existe aucune nuance de gris, et aucune place pour le paradoxe. L'idée qu'un peu plus d'insécurité de l'emploi pourrait entraîner plus de créations d'emplois est tout bonnement inacceptable.
Les opposants au CPE considèrent une mesure conçue pour créer des emplois comme une menace contre leur «modèle social» parce qu'ils se sont persuadés, d'une manière ou d'une autre, qu'un «modèle» qui tolère des niveaux élevés de pauvreté et de chômage est toujours «social». Depuis vingt ans, la droite laisse se développer ce type de réflexion fallacieuse. Si les hommes politiques (de tous bords) pensent que leurs discours alarmistes sur la mondialisation et leurs incessantes critiques contre «l'inhumanité» du «modèle» anglo-saxon ne sont que d'inoffensives stratégies électorales destinées à gagner quelques voix, ils devraient y réfléchir à deux fois.
On récolte ce qu'on a semé : nous constatons aujourd'hui que deux décennies de rhétorique antimondialisation et antiétranger se payent par une paralysie politique et psychologique de la France, consciente de l'urgente nécessité des réformes, mais incapable de les mettre en oeuvre.
De nombreux pays européens plus solidaires que la France possèdent des marchés du travail plus libres, mais le petit pas tenté dans cette direction par la France (le CPE) soulève immanquablement l'opposition générale. Rappelez-vous que ses dirigeants politiques se sont récemment plaints des «menaces» contre le droit du travail français représentées par la directive Bolkestein.
Ils devraient se réjouir de cette «menace». Le droit du travail français est à l'origine d'un quart de siècle de chômage de masse. Pourquoi, dans ce cas, se lamenter quand il est menacé ? Le CPE est nécessaire précisément parce que le gouvernement actuel n'a aucune envie de proposer de véritables réformes qui impliqueraient un renversement complet des lois qui rendent l'embauche et le licenciement des travailleurs, ainsi que la création d'entreprises, extrêmement coûteux en temps et en argent.
Si le grand public n'est pas prêt aux réformes, les hommes politiques ne peuvent s'en prendre qu'à eux-mêmes : aux Pays-Bas, les réformes ont commencé il y a vingt ans. Au Canada et en Suède, elles ont commencé il y a quinze ans et ont été menées à terme en six petites années. Le Canada et la Suède se portent bien mieux aujourd'hui qu'il y a quinze ans. Pendant ce temps, le tissu social français continue à se dégrader.
Les Canadiens se sont livrés à une analyse de l'hyperétatisme au cours des années 80 et 90. Les Français se sont déchaînés contre le «capitalisme sauvage» mais la droite n'a jamais dénoncé «l'étatisme sauvage», avec ses épais fourrés de réglementations tueuses d'emplois et ses prédateurs anticapitalistes, les «intellectuels» [Voir le "Pourquoi les intellectuels n'aiment pas le libéralisme ?" de Raymond Boudon]. L'Etat, une fois de plus, passe pour la seule et unique solution. Les jeunes Français ont d'excellentes raisons de s'opposer au CPE : pourquoi devraient-ils être les seuls à supporter une augmentation de la «précarité» ?
Si l'Etat finance les retraites anticipées et protège le troisième âge de l'insécurité, pourquoi ne peut-il faire la même chose pour eux ? Si 25% de la population active (les fonctionnaires) bénéficie de la sécurité de l'emploi à vie, et si la plupart des travailleurs âgés du secteur privé ont la sécurité de l'emploi, pourquoi pas tout le monde ? [excellentes questions]
Si le CPE est appliqué, il contribuera certainement à réduire le chômage des jeunes. Mais le gouvernement ne tirera aucun bénéfice politique d'une réforme qu'il n'a pas réussi à justifier d'un point de vue intellectuel. Pour beaucoup (la majorité) d'hommes politiques français, le capitalisme est un plaisir défendu que l'on savoure mieux en privé. Assez curieusement, l'âge d'or du plein-emploi en France y était aussi l'âge d'or du capitalisme.
La France a besoin d'un (ou d'une) dirigeant (e) centriste capable de faire la paix avec le capitalisme et la mondialisation tout en défendant les meilleurs composants de l'Etat-providence. Canadiens et Suédois ont compris que capitalisme et démocratie sociale (ou du moins stabilité sociale) avancent ensemble, ou tombent ensemble. Qui, en France, adresse ce genre de message au grand public ?
* Professeur d'histoire à Queen's University (Canada). Auteur de La France injuste : pourquoi le modèle social français ne fonctionne plus (Editions Autrement, 2006, 22 euros). Traduction de Geneviève Brzustowski.
dimanche, mars 12, 2006
Guerre de tranchées entre historiens : des dangers de l'anachronisme et de l'idéologisation
Voilà le problème : les soldats de la guerre de 14-18 sont-ils partis volontairement ou ont-ils été contraints par des méthodes, des institutions et des officiers cruels ?
La première thèse est celle qui domine chez les chercheurs. La deuxième est celle d'une poignée de "gauchistes historiques" et qui a la faveur du public.
De ce que j'ai pu lire, il me semble à peu près évident que l'immense majorité ne contestait pas la nécessité de la guerre et qu'il fallait y aller, même si les méthodes étaient elles de plus en plus contestées. Les mutins de 17 n'ont jamais refusé de défendre mais de monter à l'attaque.
C'est pourquoi un film comme Joyeux Noël est ridicule et un Long dimanche de fiançailles tendancieux. C'était un autre temps avec d'autres hommes et d'autres valeurs.
Nous transposons trop facilement à notre temps, c'est oublier que la vie des paysans étaient moins éloignée de la vie des tranchées, y compris dans sa dureté et sa brutalité hiérarchique, que la nôtre.
Mais cette réponse nuancée et circonstancielle ne pèse pas grand'chose face à l'équation si plaisante, qui donne tellement bonne conscience, "soldats = exploités = bons", "officiers = exploiteurs = mauvais". C'est d'ailleurs faire fi d'un fait simple : bien des soldats, dont Marc Bloch, sont devenus officiers.
Je me demande si cette incompréhension ne vient pas de l'oubli du patriotisme et de la dureté du monde, que, des fois, il faut ce qu'il faut. Je suis en train de lire Marc Bloch, qui n'a jamais nié ni les absurdités de guerre ni sa nécessité. Une telle droiture, de nos jours, met vaguement mal à l'aise.
C'est dérangeant de nos jours où nous tenons si fort à nos propres vies, sommes si fort réticents au risque, de penser que la plupart n'ont pas été forcés d'aller se faire tuer pour la patrie.
Guerre de tranchées entre historiens
La première thèse est celle qui domine chez les chercheurs. La deuxième est celle d'une poignée de "gauchistes historiques" et qui a la faveur du public.
De ce que j'ai pu lire, il me semble à peu près évident que l'immense majorité ne contestait pas la nécessité de la guerre et qu'il fallait y aller, même si les méthodes étaient elles de plus en plus contestées. Les mutins de 17 n'ont jamais refusé de défendre mais de monter à l'attaque.
C'est pourquoi un film comme Joyeux Noël est ridicule et un Long dimanche de fiançailles tendancieux. C'était un autre temps avec d'autres hommes et d'autres valeurs.
Nous transposons trop facilement à notre temps, c'est oublier que la vie des paysans étaient moins éloignée de la vie des tranchées, y compris dans sa dureté et sa brutalité hiérarchique, que la nôtre.
Mais cette réponse nuancée et circonstancielle ne pèse pas grand'chose face à l'équation si plaisante, qui donne tellement bonne conscience, "soldats = exploités = bons", "officiers = exploiteurs = mauvais". C'est d'ailleurs faire fi d'un fait simple : bien des soldats, dont Marc Bloch, sont devenus officiers.
Je me demande si cette incompréhension ne vient pas de l'oubli du patriotisme et de la dureté du monde, que, des fois, il faut ce qu'il faut. Je suis en train de lire Marc Bloch, qui n'a jamais nié ni les absurdités de guerre ni sa nécessité. Une telle droiture, de nos jours, met vaguement mal à l'aise.
C'est dérangeant de nos jours où nous tenons si fort à nos propres vies, sommes si fort réticents au risque, de penser que la plupart n'ont pas été forcés d'aller se faire tuer pour la patrie.
Guerre de tranchées entre historiens
vendredi, mars 10, 2006
Ezra Suleiman : «La France, pays de l'antilibéralisme spontané»
Le FIGARO. – Vous êtes l'auteur du Démantèlement de l'Etat démocratique. Selon vous, les contrats nouvelle embauche (CNE) et première embauche (CPE) de Dominique de Villepin sont-ils de cet ordre?
Ezra SULEIMAN. – Les mesures du gouvernement interviennent dans un contexte de grande fragilisation de la France. Concernant les aspects conjoncturels de la mobilisation syndicale contre le CPE et le CNE, les manifestations de mardi dernier reposent sur l'idée que ces nouveaux contrats de travail vont accroître la fragilité des salariés les plus jeunes. A y regarder de plus près cependant, on observe que l'étalon à l'aune duquel les manifestants condamnent le CPE est la sécurité de l'emploi dans la fonction publique. Et c'est précisément ce qui leur permet d'agiter l'épouvantail de la «précarité». Les voisins de la France regardent ce type de réactions avec un mélange de stupeur et d'amusement. Ils se demandent si, au-delà des discours, des parents dissuaderont vraiment leurs enfants d'accepter un job, fût-il de deux ans... Car dans un monde aussi compétitif que le nôtre, être dans le circuit du travail est toujours préférable au chômage. Ni le CPE ni le CNE ne participent donc du démantèlement de l'Etat démocratique : l'opposition assez caricaturale qu'ils suscitent révèle la résurgence d'une vieille méfiance envers le monde du travail.
Quels sont les éléments structurels de cette méfiance ?
Une des facettes de l'exception française, c'est que l'Etat n'a pas encore cessé de jouer un rôle prépondérant dans le façonnement de la vie économique. Ce qui va de pair avec le record mondial du nombre de fonctionnaires. Cette conjonction de facteurs explique la levée de bouclier de mardi dernier contre le CPE. A première vue, on pourrait croire que les Français ne font qu'exiger des garanties minimales. En fait, il s'agit essentiellement d'une exigence irréaliste qui ne se manifeste dans aucun autre pays : échapper à la précarité inhérente à tout parcours professionnel. Car, même dans les contrées scandinaves, nul n'ignore que la bonne gouvernance suppose de tendre vers un Etat minimal, ou tout au moins diminué. Chacun sait aussi que cet Etat, même affiné, ne fait pas le lit à la jungle du marché. Les pays nordiques ont très bien su opérer des réformes d'ouverture tout en conservant les traits de l'Etat providence. Simplement, la cure d'amaigrissement de l'Etat permet d'augmenter ses performances et de faire baisser le chômage.
La France est-elle particulière ?
En France, par contraste, la diabolisation est instinctive. Ce qui aimante les mobilisations contre le contrat premier embauche, c'est cet antilibéralisme spontané de larges franges de la société, inculqué dès le plus jeune âge. Et le beau mot de «libéral» est presque devenu une insulte ! Tout ceci serait anodin si, en freinant la croissance au nom de la préservation d'un «modèle social» et des «avantages acquis», on ne pénalisait pas, du même coup, l'embauche des plus fragiles. Contre toute clairvoyance, la France cherche à se persuader qu'une redistribution serait possible sans création préalable de richesse.
Pourquoi les réformes réussissent-elles ailleurs ?
Posons l'équation autrement : si la France rechigne aux réformes, c'est parce que, jusqu'ici, toutes les politiques portées par les gouvernements de gauche comme de droite – tant en matières d'investissement, d'emploi, de déficits, de productivité – contredisent les évolutions rendues nécessaires par la mondialisation. On a eu tendance, ces dernières années, à cultiver l'idée que le travail était, au fond, accessoire. On a feint de croire que l'activité professionnelle ne participait qu'à la marge à l'épanouissement et à la construction de soi des individus. La loi des 35 heures a d'ailleurs marqué un tournant, en consacrant le triomphe d'une conception «dickensienne» du travail. Cela fait belle lurette que nous ne sommes plus à l'époque du Germinal de Zola ou des Temps modernes de Charlie Chaplin ! La persistance de cette conception caduque inscrit au coeur du débat public l'hégémonie d'une vision catastrophiste du travail. Ce qui favorise les crispations altermondialistes et confère au refus de repousser l'âge de la retraite un faux label «social». Le plus gênant, c'est que ce sont toujours ceux que la gauche prétend défendre qui en font les frais. Malgré ses discours généreux, la gauche trompe ses propres électeurs.
Seulement la gauche ?
Pas seulement, mais la droite ne prétend pas être le défenseur des plus démunis de la société. La gauche française continue à défendre des politiques qui ne privilégient pas la croissance. Or, sans croissance, elle ne peut améliorer les conditions de vie de ceux qu'elle prétend défendre.
Voulez-vous dire qu'il n'y a pas de social-démocratie en France ?
Ailleurs, la gauche a systématiquement été attirée vers des positions centristes par l'existence d'une droite affichant un libéralisme décomplexé. Sur le plan de la doctrine économique, tout sépare encore le PS de la Neue Mitte, du New Labour ou de l'Olivier... Le PCF est toujours là, les socialistes font la «course à l'échalote» vers l'ultragauche ou vers les gauches dures. Ségolène Royal a d'ailleurs choqué ses concurrents au PS lorsqu'elle a récemment déclaré que Tony Blair n'avait pas pris que de mauvaises mesures. A droite, les solutions teintées de radical-socialisme du chiraquisme ne font pas un contrepoids sérieux à cet antilibéralisme hégémonique. Le résultat de cette accumulation d'aveuglements volontaires – de la gauche – et de demi-mesures – pusillanimes – de la droite, c'est l'irréalisme dans lequel s'enferme la France, en s'accrochant à un modèle caduc, fondé sur une explosion des inégalités et de la dépense publique, et culminant dans une croissance en berne et un taux de chômage à plus de 10%. A quand l'avènement, en France, d'une gauche mais aussi d'une droite modernes ? La situation devient assez critique, mais je ne céderais pas, pour ma part, au pessimisme, car la France a toujours préféré souffrir avant de se ressaisir et de rebondir.
Ezra SULEIMAN. – Les mesures du gouvernement interviennent dans un contexte de grande fragilisation de la France. Concernant les aspects conjoncturels de la mobilisation syndicale contre le CPE et le CNE, les manifestations de mardi dernier reposent sur l'idée que ces nouveaux contrats de travail vont accroître la fragilité des salariés les plus jeunes. A y regarder de plus près cependant, on observe que l'étalon à l'aune duquel les manifestants condamnent le CPE est la sécurité de l'emploi dans la fonction publique. Et c'est précisément ce qui leur permet d'agiter l'épouvantail de la «précarité». Les voisins de la France regardent ce type de réactions avec un mélange de stupeur et d'amusement. Ils se demandent si, au-delà des discours, des parents dissuaderont vraiment leurs enfants d'accepter un job, fût-il de deux ans... Car dans un monde aussi compétitif que le nôtre, être dans le circuit du travail est toujours préférable au chômage. Ni le CPE ni le CNE ne participent donc du démantèlement de l'Etat démocratique : l'opposition assez caricaturale qu'ils suscitent révèle la résurgence d'une vieille méfiance envers le monde du travail.
Quels sont les éléments structurels de cette méfiance ?
Une des facettes de l'exception française, c'est que l'Etat n'a pas encore cessé de jouer un rôle prépondérant dans le façonnement de la vie économique. Ce qui va de pair avec le record mondial du nombre de fonctionnaires. Cette conjonction de facteurs explique la levée de bouclier de mardi dernier contre le CPE. A première vue, on pourrait croire que les Français ne font qu'exiger des garanties minimales. En fait, il s'agit essentiellement d'une exigence irréaliste qui ne se manifeste dans aucun autre pays : échapper à la précarité inhérente à tout parcours professionnel. Car, même dans les contrées scandinaves, nul n'ignore que la bonne gouvernance suppose de tendre vers un Etat minimal, ou tout au moins diminué. Chacun sait aussi que cet Etat, même affiné, ne fait pas le lit à la jungle du marché. Les pays nordiques ont très bien su opérer des réformes d'ouverture tout en conservant les traits de l'Etat providence. Simplement, la cure d'amaigrissement de l'Etat permet d'augmenter ses performances et de faire baisser le chômage.
La France est-elle particulière ?
En France, par contraste, la diabolisation est instinctive. Ce qui aimante les mobilisations contre le contrat premier embauche, c'est cet antilibéralisme spontané de larges franges de la société, inculqué dès le plus jeune âge. Et le beau mot de «libéral» est presque devenu une insulte ! Tout ceci serait anodin si, en freinant la croissance au nom de la préservation d'un «modèle social» et des «avantages acquis», on ne pénalisait pas, du même coup, l'embauche des plus fragiles. Contre toute clairvoyance, la France cherche à se persuader qu'une redistribution serait possible sans création préalable de richesse.
Pourquoi les réformes réussissent-elles ailleurs ?
Posons l'équation autrement : si la France rechigne aux réformes, c'est parce que, jusqu'ici, toutes les politiques portées par les gouvernements de gauche comme de droite – tant en matières d'investissement, d'emploi, de déficits, de productivité – contredisent les évolutions rendues nécessaires par la mondialisation. On a eu tendance, ces dernières années, à cultiver l'idée que le travail était, au fond, accessoire. On a feint de croire que l'activité professionnelle ne participait qu'à la marge à l'épanouissement et à la construction de soi des individus. La loi des 35 heures a d'ailleurs marqué un tournant, en consacrant le triomphe d'une conception «dickensienne» du travail. Cela fait belle lurette que nous ne sommes plus à l'époque du Germinal de Zola ou des Temps modernes de Charlie Chaplin ! La persistance de cette conception caduque inscrit au coeur du débat public l'hégémonie d'une vision catastrophiste du travail. Ce qui favorise les crispations altermondialistes et confère au refus de repousser l'âge de la retraite un faux label «social». Le plus gênant, c'est que ce sont toujours ceux que la gauche prétend défendre qui en font les frais. Malgré ses discours généreux, la gauche trompe ses propres électeurs.
Seulement la gauche ?
Pas seulement, mais la droite ne prétend pas être le défenseur des plus démunis de la société. La gauche française continue à défendre des politiques qui ne privilégient pas la croissance. Or, sans croissance, elle ne peut améliorer les conditions de vie de ceux qu'elle prétend défendre.
Voulez-vous dire qu'il n'y a pas de social-démocratie en France ?
Ailleurs, la gauche a systématiquement été attirée vers des positions centristes par l'existence d'une droite affichant un libéralisme décomplexé. Sur le plan de la doctrine économique, tout sépare encore le PS de la Neue Mitte, du New Labour ou de l'Olivier... Le PCF est toujours là, les socialistes font la «course à l'échalote» vers l'ultragauche ou vers les gauches dures. Ségolène Royal a d'ailleurs choqué ses concurrents au PS lorsqu'elle a récemment déclaré que Tony Blair n'avait pas pris que de mauvaises mesures. A droite, les solutions teintées de radical-socialisme du chiraquisme ne font pas un contrepoids sérieux à cet antilibéralisme hégémonique. Le résultat de cette accumulation d'aveuglements volontaires – de la gauche – et de demi-mesures – pusillanimes – de la droite, c'est l'irréalisme dans lequel s'enferme la France, en s'accrochant à un modèle caduc, fondé sur une explosion des inégalités et de la dépense publique, et culminant dans une croissance en berne et un taux de chômage à plus de 10%. A quand l'avènement, en France, d'une gauche mais aussi d'une droite modernes ? La situation devient assez critique, mais je ne céderais pas, pour ma part, au pessimisme, car la France a toujours préféré souffrir avant de se ressaisir et de rebondir.
L'amoralisme français : l'exemple des stages
Gérard Mermet estime que les Français sont la population d'Europe qui a le plus bas niveau d'exigences morales (grande tolérance à la fraude, à la corruption, indifférence aux autres, manque de respect, etc.)
Je pense que cela vient de l'infantilisation et de la déresponsabilisation des citoyens par l'Etat et ses filiales. Mais, sans débattre des causes, en voici un exemple dans le domaine économique et coté patronatnb.
Extraits de l'article Paul Fabra intitulé Un cruel bizutage social :
« Un nombre important d'entreprises profitent du manque de débouchés pour de moins en moins rémunérer les stagiaires tout en leur demandant d'être aussi productifs que des salariés. Certaines sociétés remplacent un salarié à plein temps par des roulements de stagiaires. Je ne généralise pas, mais ces pratiques existent et elles doivent être condamnées. »
On s'expliquait mal pourquoi nos grands groupes ne tiraient pas plus largement parti - sinon pour les expédier à Londres ou aux Etats-Unis - des capacités latentes d'innovation que représentent les nouveaux promus des grandes écoles. Pardi ! Ils ont trouvé le moyen de les faire travailler quasiment à l'oeil. Et cela sans avoir à les compter dans leurs effectifs salariés - un « avantage » qui, dans le système national, vaut tous les autres réunis !
Voilà une stagiaire qui a passé une année dans une grosse entreprise de l'agroalimentaire. C'est elle qui a piloté de bout en bout, à l'instar d'un véritable chef de projet, le lancement d'une nouvelle variété de yaourt. Gratification pour les douze mois bien remplis : 800 euros plus, il est vrai, un chaleureux « Vous avez fait un très bon boulot ! ».
Le système économique et social français (n'oublions pas l'économique, plutôt pire que le modèle social créé en réaction contre lui) a accouché là d'un de ses monstres. Il a fait de la pratique vertueuse des stages un instrument éventuel pour ramener, ponctuellement, le coût effectif du travail au niveau où il se situe dans l'Europe de l'Est. Pour redresser la barre, le Medef a envisagé de publier un code de bonne conduite. Selon Peter Drucker, le grand théoricien du management [lisez P. Drucker, il écrit clair, net, intelligent et humain], quand il faut un code spécial d'éthique pour le business, c'est la preuve qu'il continuera de s'écarter de la morale courante. Qu'il ignorera par exemple le principe selon lequel tout travail mérite salaire !
Julien, stagiaire multi-récidiviste : « Modèle anglo-saxon ou pas, en Angleterre où j'ai travaillé, on est toujours payé pour son travail ! Pas de bizutage social pour ceux qui entrent dans le monde du travail. »
Je pense que cela vient de l'infantilisation et de la déresponsabilisation des citoyens par l'Etat et ses filiales. Mais, sans débattre des causes, en voici un exemple dans le domaine économique et coté patronatnb.
Extraits de l'article Paul Fabra intitulé Un cruel bizutage social :
« Un nombre important d'entreprises profitent du manque de débouchés pour de moins en moins rémunérer les stagiaires tout en leur demandant d'être aussi productifs que des salariés. Certaines sociétés remplacent un salarié à plein temps par des roulements de stagiaires. Je ne généralise pas, mais ces pratiques existent et elles doivent être condamnées. »
On s'expliquait mal pourquoi nos grands groupes ne tiraient pas plus largement parti - sinon pour les expédier à Londres ou aux Etats-Unis - des capacités latentes d'innovation que représentent les nouveaux promus des grandes écoles. Pardi ! Ils ont trouvé le moyen de les faire travailler quasiment à l'oeil. Et cela sans avoir à les compter dans leurs effectifs salariés - un « avantage » qui, dans le système national, vaut tous les autres réunis !
Voilà une stagiaire qui a passé une année dans une grosse entreprise de l'agroalimentaire. C'est elle qui a piloté de bout en bout, à l'instar d'un véritable chef de projet, le lancement d'une nouvelle variété de yaourt. Gratification pour les douze mois bien remplis : 800 euros plus, il est vrai, un chaleureux « Vous avez fait un très bon boulot ! ».
Le système économique et social français (n'oublions pas l'économique, plutôt pire que le modèle social créé en réaction contre lui) a accouché là d'un de ses monstres. Il a fait de la pratique vertueuse des stages un instrument éventuel pour ramener, ponctuellement, le coût effectif du travail au niveau où il se situe dans l'Europe de l'Est. Pour redresser la barre, le Medef a envisagé de publier un code de bonne conduite. Selon Peter Drucker, le grand théoricien du management [lisez P. Drucker, il écrit clair, net, intelligent et humain], quand il faut un code spécial d'éthique pour le business, c'est la preuve qu'il continuera de s'écarter de la morale courante. Qu'il ignorera par exemple le principe selon lequel tout travail mérite salaire !
Julien, stagiaire multi-récidiviste : « Modèle anglo-saxon ou pas, en Angleterre où j'ai travaillé, on est toujours payé pour son travail ! Pas de bizutage social pour ceux qui entrent dans le monde du travail. »
Les WC étaient fermés de l'intérieur
Je n'ai pu m'empêcher de piquer ce message marrant à l'Insitut Hayek.
Ecrit par Lucilio
10-03-2006
Dans la série : le règlement n'est pas la solution, il est le problème.
Les WC étaient fermés de l'intérieurpar Lucilio. En 1992, fut adopté aux États-Unis l'Energy Policy Act. La loi était gigantesque et certainement aucun des législateur n'en prit connaissance dans sa totalité. Celle-ci incluait un petit paragraphe qui décrétait un nouveau standard de sanitaires.
Traditionnellement, dans ce pays, les sanitaires possédaient un réservoir d'eau de 3,5 galons. Parfois, ce réservoir pouvait posséder une capacité allant jusqu'à 7 galons. La nouvelle loi exigea donc qu'en deux ans, la capacité maximale des réservoir ne dépasse pas 1,6 galons, ce qui, en théorie, devait permettre d'économiser d'énormes quantités d'eau. Curieusement, les États-Unis ne souffrait d'aucune pénurie d'eau, exceptées quelques zones de Californie.
Ceux qui s'intéressèrent d'un peu plus près à la question découvrirent la coalition d'intérêts qui donna le jour à la nouvelle réglementation. Cette coalition comprenait des environnementalistes désirant alarmer, des associations de plombiers et des fabricants de sanitaires. Une Invincible Armada.
Désormais, avec les nouveaux sanitaires, il faut tirer la chasse plusieurs fois ; ceux-ci se bouchent plus fréquemment, avec les conséquences facilement imaginables. Et d'un autre côté, les tuyauteries du tout-à-l'égout de nombreuses zones s'encombrent, ce qui nécessite l'injection de milliers de galons d'eau.
Conclusion : les consommateurs des États-Unis achètent aujourd'hui un produit de moins bonne qualité et plus cher qu'avant 1992, grâce à l'insistance du gouvernement pour régler un problème inexistant.
Ecrit par Lucilio
10-03-2006
Dans la série : le règlement n'est pas la solution, il est le problème.
Les WC étaient fermés de l'intérieurpar Lucilio. En 1992, fut adopté aux États-Unis l'Energy Policy Act. La loi était gigantesque et certainement aucun des législateur n'en prit connaissance dans sa totalité. Celle-ci incluait un petit paragraphe qui décrétait un nouveau standard de sanitaires.
Traditionnellement, dans ce pays, les sanitaires possédaient un réservoir d'eau de 3,5 galons. Parfois, ce réservoir pouvait posséder une capacité allant jusqu'à 7 galons. La nouvelle loi exigea donc qu'en deux ans, la capacité maximale des réservoir ne dépasse pas 1,6 galons, ce qui, en théorie, devait permettre d'économiser d'énormes quantités d'eau. Curieusement, les États-Unis ne souffrait d'aucune pénurie d'eau, exceptées quelques zones de Californie.
Ceux qui s'intéressèrent d'un peu plus près à la question découvrirent la coalition d'intérêts qui donna le jour à la nouvelle réglementation. Cette coalition comprenait des environnementalistes désirant alarmer, des associations de plombiers et des fabricants de sanitaires. Une Invincible Armada.
Désormais, avec les nouveaux sanitaires, il faut tirer la chasse plusieurs fois ; ceux-ci se bouchent plus fréquemment, avec les conséquences facilement imaginables. Et d'un autre côté, les tuyauteries du tout-à-l'égout de nombreuses zones s'encombrent, ce qui nécessite l'injection de milliers de galons d'eau.
Conclusion : les consommateurs des États-Unis achètent aujourd'hui un produit de moins bonne qualité et plus cher qu'avant 1992, grâce à l'insistance du gouvernement pour régler un problème inexistant.
jeudi, mars 09, 2006
CPE : beaucoup de bruit pour rien
La tragi-comédie autour du CPE est navrante :
> Le gouvernement présente une mesurette, un demi-quart de mesure, comme l'arme absolu pour régler un problème : le chomage. Il nous avait déjà fait le même genre de coup sur les retraites. L'immobilisme mime le volontarisme mais c'est Guignol, du bruit, des cris, peu d'effets.
> Les opposants sont tout aussi ridicules avec leurs histoires de précarité, comme si la précarité des jeunes n'existaient pas déjà. Mais il est vrai que les manifestants ne sont pas vraiment concernés par le CPE : il ne me semble pas que les diplomés du supérieur et les fonctionnaires soient les premiers touchés par la précarité !
Que des agents publics, ultra-protégés et privilégiés, manifestent au nom de la lutte contre la précarité frise l'indécence. Je suis naïf : je devrais avoir compris depuis longtemps que des gens qui défendent régulièrement leurs privilèges au prétexte de la "défense des services publics" ne mettent pas la décence au premier rang de leurs préoccupations.
Ce qui m'agace le plus dans ces histoirs est le refus, net, sans bavures, de penser, de prendre du recul, de réfléchir.
On agite un mot, précarité, et voilà des centaines de milliers de couillons dans la rue.
La précarité, ou l'incertitude, pour prendre un mot moins connoté, fait partie de la vie. C'est un problème éminemment individuel et l'envisager de manière macroscopique, en gros et de loin, est le meilleur moyen de raconter n'importe quoi. La question n'est pas de se débarrasser de la précarité, vaine ambition, mais de gérer les risques.
C'est de cela qu'il faudrait débattre.
Mais je pense que c'est justement cette discussion qu'on cherche à étouffer sous les slogans nominalistes (1). Il est aisé de constater que ceux qui braillent le plus fort ne sont pas les plus exposés au risque, c'est suspect.
Par ordre croissant d'exposition au risque économique, nous avons :
> les fonctionnaires et assimilés (risque nul)
> les employés de grands groupes
> les employés de PMEs
> Les chomeurs (risque important que le chomage dure)
Ou en prenant par formations :
> les bien diplomés (risque quasi-nul)
> les mal diplomés
> les sans-formation
Est il totalement idiot d'envisager que le risque professionnel nul des uns, qui est un excès (1), se fait au détriment des autres, exposés à un risque maximal ?
La gestion du risque devrait avoir une large part individuelle car c'est la liberté de chacun d'estimer et d'assurer ses risques. Vous le prendriez mal si l'Etat vous imposait votre assureur pour votre maison et votre voiture.
Cependant, c'est bien ce qu'il fait pour votre santé, votre emploi et votre veillesse, qui me semblent pourtant plus importants que maison et voiture ; avec en plus cette aberration qu'il a créé une catégorie toute particulière qui ne court aucun risque de perte d'emploi.
Tant que l'Etat se croira plus sage que les hommes et voudra se substituer, engendrant au passage gabegie, gaspillage et allocation des ressources peu judicieuse, on aboutira à des échecs.
(1) : je donne un nom à quelque chose ("précarité", "libéralisme") et je crois avoir analysé le problème.
(2) : pour que quelqu'un ait un risque professionnel nul en laissant simplement juge l'utilité, il faudrait que cette personne soit assurée dès dans son entrée dans la vie active qu'elle aura toujours une utilité qui lui assure un salaire, certitude surhumaine. La sécurité de l'emploi est donc garantie en forçant le cours des choses : tel qui gagnait son salaire quand on l'a embauché travaille maintenant moins que ce qu'il est payé, cette différence entre ce qu'il coûte et ce qu'il produit, il faut bien que quelqu'un la paye, généralement, ce payeur est affublé d'un nom charmant créé exprès pour lui, délicate attention, on appelle cela un contribuable.
Le cas inverse peut se présenter : un qui travaille plus que ce qu'il est payé. Mais comme le salaire au mérite n'existe pas, l'ajustement, si il se fait, se fera non pas par une hausse de salaire mais par une baisse de travail.
Quand on ne récompense pas le mérite et qu'on ne punit pas la paresse, il est mal venu de s'étonner de rencontrer des problèmes d'efficacité. Mais ce que je dis est bassement humain, je ne doute pas que de savants professeurs sauront me tourner en ridicule en m'expliquant avec force mesures, chiffres, équations, tableaux et théories à quel point je divague.
J'ai en tête la fonction publique, mais aussi les bien diplomés dans certains grands groupes.
> Le gouvernement présente une mesurette, un demi-quart de mesure, comme l'arme absolu pour régler un problème : le chomage. Il nous avait déjà fait le même genre de coup sur les retraites. L'immobilisme mime le volontarisme mais c'est Guignol, du bruit, des cris, peu d'effets.
> Les opposants sont tout aussi ridicules avec leurs histoires de précarité, comme si la précarité des jeunes n'existaient pas déjà. Mais il est vrai que les manifestants ne sont pas vraiment concernés par le CPE : il ne me semble pas que les diplomés du supérieur et les fonctionnaires soient les premiers touchés par la précarité !
Que des agents publics, ultra-protégés et privilégiés, manifestent au nom de la lutte contre la précarité frise l'indécence. Je suis naïf : je devrais avoir compris depuis longtemps que des gens qui défendent régulièrement leurs privilèges au prétexte de la "défense des services publics" ne mettent pas la décence au premier rang de leurs préoccupations.
Ce qui m'agace le plus dans ces histoirs est le refus, net, sans bavures, de penser, de prendre du recul, de réfléchir.
On agite un mot, précarité, et voilà des centaines de milliers de couillons dans la rue.
La précarité, ou l'incertitude, pour prendre un mot moins connoté, fait partie de la vie. C'est un problème éminemment individuel et l'envisager de manière macroscopique, en gros et de loin, est le meilleur moyen de raconter n'importe quoi. La question n'est pas de se débarrasser de la précarité, vaine ambition, mais de gérer les risques.
C'est de cela qu'il faudrait débattre.
Mais je pense que c'est justement cette discussion qu'on cherche à étouffer sous les slogans nominalistes (1). Il est aisé de constater que ceux qui braillent le plus fort ne sont pas les plus exposés au risque, c'est suspect.
Par ordre croissant d'exposition au risque économique, nous avons :
> les fonctionnaires et assimilés (risque nul)
> les employés de grands groupes
> les employés de PMEs
> Les chomeurs (risque important que le chomage dure)
Ou en prenant par formations :
> les bien diplomés (risque quasi-nul)
> les mal diplomés
> les sans-formation
Est il totalement idiot d'envisager que le risque professionnel nul des uns, qui est un excès (1), se fait au détriment des autres, exposés à un risque maximal ?
La gestion du risque devrait avoir une large part individuelle car c'est la liberté de chacun d'estimer et d'assurer ses risques. Vous le prendriez mal si l'Etat vous imposait votre assureur pour votre maison et votre voiture.
Cependant, c'est bien ce qu'il fait pour votre santé, votre emploi et votre veillesse, qui me semblent pourtant plus importants que maison et voiture ; avec en plus cette aberration qu'il a créé une catégorie toute particulière qui ne court aucun risque de perte d'emploi.
Tant que l'Etat se croira plus sage que les hommes et voudra se substituer, engendrant au passage gabegie, gaspillage et allocation des ressources peu judicieuse, on aboutira à des échecs.
(1) : je donne un nom à quelque chose ("précarité", "libéralisme") et je crois avoir analysé le problème.
(2) : pour que quelqu'un ait un risque professionnel nul en laissant simplement juge l'utilité, il faudrait que cette personne soit assurée dès dans son entrée dans la vie active qu'elle aura toujours une utilité qui lui assure un salaire, certitude surhumaine. La sécurité de l'emploi est donc garantie en forçant le cours des choses : tel qui gagnait son salaire quand on l'a embauché travaille maintenant moins que ce qu'il est payé, cette différence entre ce qu'il coûte et ce qu'il produit, il faut bien que quelqu'un la paye, généralement, ce payeur est affublé d'un nom charmant créé exprès pour lui, délicate attention, on appelle cela un contribuable.
Le cas inverse peut se présenter : un qui travaille plus que ce qu'il est payé. Mais comme le salaire au mérite n'existe pas, l'ajustement, si il se fait, se fera non pas par une hausse de salaire mais par une baisse de travail.
Quand on ne récompense pas le mérite et qu'on ne punit pas la paresse, il est mal venu de s'étonner de rencontrer des problèmes d'efficacité. Mais ce que je dis est bassement humain, je ne doute pas que de savants professeurs sauront me tourner en ridicule en m'expliquant avec force mesures, chiffres, équations, tableaux et théories à quel point je divague.
J'ai en tête la fonction publique, mais aussi les bien diplomés dans certains grands groupes.
Réformer nos institutions
C'est toujours un plaisir de lire JC Casanova, mais je crains qu'il crie dans le désert.
Volez, ça fait oublier José Bové
Réformer nos institutions, par Jean-Claude Casanova
LE MONDE 09.03.06 13h27 • Mis à jour le 09.03.06 13h27
On ne sait pas quelle place Jacques Chirac prendra dans les livres d'histoire. Les livres de droit constitutionnel, en revanche, le citeront abondamment. Avec François Mitterrand, il a instauré cette dyarchie qu'on appelle cohabitation.
Il a aussi instauré le quinquennat et bardé le texte constitutionnel d'une série d'amendements : la décentralisation, dès l'article Ier ; le principe de précaution, mis sur le même plan que la Déclaration des droits ; la discrimination en faveur des femmes ; la reconnaissance de la Cour pénale internationale ; et enfin, le référendum obligatoire pour toute nouvelle admission à l'Union européenne. Il parle d'y ajouter l'abolition de la peine de mort. Cela ne prêtera pas à conséquence, mais pourquoi pas aussi celle de l'esclavage et de la torture ? Doute-t-il à ce point que l'on doute de son amour de l'humanité ?
La vraie question maintenant est de savoir si le chantier constitutionnel s'ouvrira à nouveau pendant la campagne présidentielle pour aboutir à une révision radicale. Chacun connaît le défaut central de notre régime : il permet une alternance de dyarchie indécisive et de monarchie sans contrôle.
On doit admettre que la dyarchie ne mécontente pas l'opinion parce qu'elle offre, à la tête de l'Etat, un mélange de coalition et de limitation des pouvoirs qui rassure. Simplement, elle nous ridiculise dans le monde, notamment lorsque, pour chaque grande rencontre internationale, il faut avancer deux fauteuils au lieu d'un pour notre pays. Dans l'autre cas, quand elle sort de la cohabitation, la France devient le seul pays d'Europe dans lequel le Parlement ne joue pas un rôle majeur.
Cette singularité affecte notre vie politique d'un défaut devenu encore plus manifeste depuis 2002 : le président détient tous les pouvoirs et n'accepte aucune responsabilité. Il ne débat avec personne. Il donne l'ordre de transformer les décrets en lois ou les lois en décrets. Il intervient constamment dans le fonctionnement du gouvernement sans justifier ses actes ni les expliquer.
Il perd un référendum sur une question majeure qu'il a lui-même posée et il n'en tire aucune conséquence.
Or la politique démocratique exige la critique et la discussion, la contestation et l'explication, parce que le souverain est le peuple et qu'il ronge son frein. On a vu, d'un seul coup, la réflexion sur la procédure pénale prendre de l'ampleur et gagner en qualité parce qu'une commission parlementaire avait enfin accepté d'être télévisée.
C'est l'isolement du pouvoir à l'Elysée qui explique en partie le rôle croissant des manifestations et des grèves. Quand la confrontation politique, au sens le plus élevé, n'est pas assez présente, qu'elle est remplacée par ce qu'on appelle la communication, quand la délibération parlementaire n'est pas suffisamment vive, les images médiatiques de l'agitation et des cortèges l'emportent.
Pour sortir de l'alternative monarchie ou dyarchie, il n'existe que trois solutions.
Le retour à l'orthodoxie gaulliste est la première. Le président ne doit pas accepter la cohabitation. La Constitution lui donne la possibilité, par la dissolution de la Chambre, de réunifier les deux légitimités, ou de se démettre s'il perd. Ce moyen ne résout pas complètement le problème de l'excès de pouvoir présidentiel. Au surplus, l'expérience montre qu'il faudra attendre, pour la mettre en pratique, un nouveau De Gaulle.
La deuxième solution consiste à présidentialiser le système. C'est la seule manière de renforcer le Parlement tout en conservant l'élection au suffrage universel d'un président de la République disposant des mêmes pouvoirs. Dans ce cadre le gouvernement (avec ou sans premier ministre) ne serait plus responsable devant l'Assemblée, qui retrouverait sa pleine capacité législative.
Avec l'extension du champ du référendum, le président pourrait en outre mettre en jeu sa propre responsabilité.
La troisième solution revient à donner la primauté à l'Assemblée et au premier ministre responsable devant elle. Toujours élu par le peuple, le président tiendrait dans ce cas le rôle d'un simple chef d'Etat, comme en Autriche ou au Portugal.
Les deux dernières solutions résolvent le problème de la dyarchie mais exigent une réforme radicale de nos institutions. Nous verrons quels candidats s'engageront dans l'une ou l'autre voie. Aucun candidat sérieux ne proposera de renoncer au suffrage universel pour l'élection présidentielle. Pour se porter candidat, il faut aimer cette fonction et ce mode de scrutin. Les Français de leur côté sont trop heureux qu'on les sollicite pour renoncer un jour à cette course cruelle. Tous les aspirants à la fonction suprême, de toute façon, proposeront d'augmenter les pouvoirs du Parlement. Nous verrons aussi par quels moyens ils souhaiteront atteindre ce résultat.
Mais ne nous cachons pas que dans cette seule hypothèse de changement du texte constitutionnel, une révision fondamentale est peu probable. Il est rare en effet qu'on veuille acquérir le pouvoir pour le réduire. Aussi, avançons trois réformes nécessaires pour au moins améliorer notre vie politique sans la bouleverser. Elles ne diviseront pas les Français et n'exigeront pas une réflexion prolongée.
1. Limitons à deux les mandats du président. Il est regrettable de réduire la liberté des électeurs, mais il est important d'ôter à l'élu, au moins pour le dernier de ses mandats, tout souci électoral et il faut écarter définitivement l'idée d'une présidence à vie à la française par la succession illimitée des mandats.
2. Revalorisons les élections législatives en rendant le Parlement plus représentatif de la diversité des opinions, grâce à une proportionnelle bien étudiée, comme c'est le cas en Allemagne, en Espagne, en Suède ou en Suisse. Personne, en effet, n'a entendu dire que ces pays souffraient d'instabilité chronique.
3. Permettons aux Français d'invoquer l'inconstitutionnalité d'une loi devant les tribunaux, si elle n'a pas été soumise auparavant à la censure du Conseil constitutionnel. Celui-ci tranchera ensuite. Quand une loi viole la Constitution (comme celles qui remettent en cause la liberté d'expression), c'est comme un coup d'Etat. En veillant au respect de la hiérarchie des normes, on veille au respect que le Parlement doit au souverain qui a voté la Constitution.
JEAN-CLAUDE CASANOVA pour "Le Monde"
Volez, ça fait oublier José Bové
Réformer nos institutions, par Jean-Claude Casanova
LE MONDE 09.03.06 13h27 • Mis à jour le 09.03.06 13h27
On ne sait pas quelle place Jacques Chirac prendra dans les livres d'histoire. Les livres de droit constitutionnel, en revanche, le citeront abondamment. Avec François Mitterrand, il a instauré cette dyarchie qu'on appelle cohabitation.
Il a aussi instauré le quinquennat et bardé le texte constitutionnel d'une série d'amendements : la décentralisation, dès l'article Ier ; le principe de précaution, mis sur le même plan que la Déclaration des droits ; la discrimination en faveur des femmes ; la reconnaissance de la Cour pénale internationale ; et enfin, le référendum obligatoire pour toute nouvelle admission à l'Union européenne. Il parle d'y ajouter l'abolition de la peine de mort. Cela ne prêtera pas à conséquence, mais pourquoi pas aussi celle de l'esclavage et de la torture ? Doute-t-il à ce point que l'on doute de son amour de l'humanité ?
La vraie question maintenant est de savoir si le chantier constitutionnel s'ouvrira à nouveau pendant la campagne présidentielle pour aboutir à une révision radicale. Chacun connaît le défaut central de notre régime : il permet une alternance de dyarchie indécisive et de monarchie sans contrôle.
On doit admettre que la dyarchie ne mécontente pas l'opinion parce qu'elle offre, à la tête de l'Etat, un mélange de coalition et de limitation des pouvoirs qui rassure. Simplement, elle nous ridiculise dans le monde, notamment lorsque, pour chaque grande rencontre internationale, il faut avancer deux fauteuils au lieu d'un pour notre pays. Dans l'autre cas, quand elle sort de la cohabitation, la France devient le seul pays d'Europe dans lequel le Parlement ne joue pas un rôle majeur.
Cette singularité affecte notre vie politique d'un défaut devenu encore plus manifeste depuis 2002 : le président détient tous les pouvoirs et n'accepte aucune responsabilité. Il ne débat avec personne. Il donne l'ordre de transformer les décrets en lois ou les lois en décrets. Il intervient constamment dans le fonctionnement du gouvernement sans justifier ses actes ni les expliquer.
Il perd un référendum sur une question majeure qu'il a lui-même posée et il n'en tire aucune conséquence.
Or la politique démocratique exige la critique et la discussion, la contestation et l'explication, parce que le souverain est le peuple et qu'il ronge son frein. On a vu, d'un seul coup, la réflexion sur la procédure pénale prendre de l'ampleur et gagner en qualité parce qu'une commission parlementaire avait enfin accepté d'être télévisée.
C'est l'isolement du pouvoir à l'Elysée qui explique en partie le rôle croissant des manifestations et des grèves. Quand la confrontation politique, au sens le plus élevé, n'est pas assez présente, qu'elle est remplacée par ce qu'on appelle la communication, quand la délibération parlementaire n'est pas suffisamment vive, les images médiatiques de l'agitation et des cortèges l'emportent.
Pour sortir de l'alternative monarchie ou dyarchie, il n'existe que trois solutions.
Le retour à l'orthodoxie gaulliste est la première. Le président ne doit pas accepter la cohabitation. La Constitution lui donne la possibilité, par la dissolution de la Chambre, de réunifier les deux légitimités, ou de se démettre s'il perd. Ce moyen ne résout pas complètement le problème de l'excès de pouvoir présidentiel. Au surplus, l'expérience montre qu'il faudra attendre, pour la mettre en pratique, un nouveau De Gaulle.
La deuxième solution consiste à présidentialiser le système. C'est la seule manière de renforcer le Parlement tout en conservant l'élection au suffrage universel d'un président de la République disposant des mêmes pouvoirs. Dans ce cadre le gouvernement (avec ou sans premier ministre) ne serait plus responsable devant l'Assemblée, qui retrouverait sa pleine capacité législative.
Avec l'extension du champ du référendum, le président pourrait en outre mettre en jeu sa propre responsabilité.
La troisième solution revient à donner la primauté à l'Assemblée et au premier ministre responsable devant elle. Toujours élu par le peuple, le président tiendrait dans ce cas le rôle d'un simple chef d'Etat, comme en Autriche ou au Portugal.
Les deux dernières solutions résolvent le problème de la dyarchie mais exigent une réforme radicale de nos institutions. Nous verrons quels candidats s'engageront dans l'une ou l'autre voie. Aucun candidat sérieux ne proposera de renoncer au suffrage universel pour l'élection présidentielle. Pour se porter candidat, il faut aimer cette fonction et ce mode de scrutin. Les Français de leur côté sont trop heureux qu'on les sollicite pour renoncer un jour à cette course cruelle. Tous les aspirants à la fonction suprême, de toute façon, proposeront d'augmenter les pouvoirs du Parlement. Nous verrons aussi par quels moyens ils souhaiteront atteindre ce résultat.
Mais ne nous cachons pas que dans cette seule hypothèse de changement du texte constitutionnel, une révision fondamentale est peu probable. Il est rare en effet qu'on veuille acquérir le pouvoir pour le réduire. Aussi, avançons trois réformes nécessaires pour au moins améliorer notre vie politique sans la bouleverser. Elles ne diviseront pas les Français et n'exigeront pas une réflexion prolongée.
1. Limitons à deux les mandats du président. Il est regrettable de réduire la liberté des électeurs, mais il est important d'ôter à l'élu, au moins pour le dernier de ses mandats, tout souci électoral et il faut écarter définitivement l'idée d'une présidence à vie à la française par la succession illimitée des mandats.
2. Revalorisons les élections législatives en rendant le Parlement plus représentatif de la diversité des opinions, grâce à une proportionnelle bien étudiée, comme c'est le cas en Allemagne, en Espagne, en Suède ou en Suisse. Personne, en effet, n'a entendu dire que ces pays souffraient d'instabilité chronique.
3. Permettons aux Français d'invoquer l'inconstitutionnalité d'une loi devant les tribunaux, si elle n'a pas été soumise auparavant à la censure du Conseil constitutionnel. Celui-ci tranchera ensuite. Quand une loi viole la Constitution (comme celles qui remettent en cause la liberté d'expression), c'est comme un coup d'Etat. En veillant au respect de la hiérarchie des normes, on veille au respect que le Parlement doit au souverain qui a voté la Constitution.
JEAN-CLAUDE CASANOVA pour "Le Monde"
Social : le choc des modèles
En vous faisant le compte-rendu de Libéralisme de Pascal Salin, je vous ai fait le lien entre immigration et politique sociale dans un sens : une politique sociale trop collectiviste attire des passagers clandestins.
Voici que cet article fait le lien dans l'autre sens : une immigration massive risque de restreindre la politique sociale collectiviste.
C'est somme toute logique, le malheur est que ça passe par une augmentation de la xénophobie, du chauvinisme et du repli sur soi, toutes choses dommageables pour notre avenir.
Volez, c'est bientôt l'été
Social : le choc des modèles
L'importance accordée aux politiques de redistribution oppose Américains et Européens continentaux. Pour des raisons surtout politiques et culturelles.
Entre modèle sociaux, une fracture large comme l'Atlantique sépare l'Europe continentale des Etats-Unis. La première s'enorgueillit, avec des nuances ici et là, d'avoir réussi à contenir, grâce à son Etat providence, la montée des inégalités liée à la dynamique du capitalisme. Les seconds s'y refusent, au nom de l'efficacité, faisant valoir que maintenir une croissance soutenue et un fort taux d'emploi est la meilleure manière de combattre les injustices. Depuis le milieu des années 1980 cette vision « libérale » a nettement le vent en poupe, mais le débat reste vif, embrumé malheureusement par la charge idéologique du problème. Economistes à Harvard, les deux auteurs de ce livre, Alberto Alesina et Edward L. Glaeser, ont voulu reprendre la comparaison systé- matique des deux « modèles », en l'expurgeant de toutes les caricatures et a priori qui la faussent. Cette priorité accordée aux seuls faits et chiffres rend parfois aride la lecture de ce remarquable travail, bien qu'elle en fasse aussi le prix.
Différence structurelle
Les conclusions que les deux auteurs tirent de leur étude scrupuleuse du fonctionnement de la redistribution sur les deux rives de l'Atlantique sont sans appel. Les flux de ressources prises aux riches pour donner plus aux pauvres sont bien plus importants en Europe occidentale qu'aux Etats-Unis. Les dépenses publiques y sont en moyenne plus élevées : 45 % du PIB dans l'Union européenne (chiffre qui tombe à 37 % au Royaume-Uni, le plus proche du modèle américain), contre moins de 30 % aux Etats-Unis. A l'intérieur de ces dépenses, c'est le poste des transferts aux ménages qui explique l'essentiel de l'écart : ils sont presque deux fois plus élevés côté européen. Cette différence a un caractère structurel indiscutable, puisqu'elle existait déjà à la fin du XIXe siècle. Elle se vérifie aussi sur le versant des recettes. Les taux d'imposition américains sont plus élevés aux Etats-Unis qu'en Europe pour les faibles revenus, et plus bas pour les gros revenus. La forte disparité qui ressort entre les deux pôles du capitalisme occidental est toutefois atténuée par « l'effet charité ». Les Américains pratiquent davantage l'aide sociale privée que les Européens : en moyenne et par personne, les premiers versent trois fois plus de dons que les seconds.
L'ouvrage devient passionnant lorsque nos deux professeurs tentent de trouver l'explication dominante de ce fossé social entre deux univers économiques par ailleurs plutôt ressemblants. Les hypothèses économiques justement, comme celle d'une mobilité ascendante plus facile dans le système américain, qui rendrait plus « tolérables » les inégalités, ne résistent pas aux tests économétriques de Alesina et Glaeser. On apprend ainsi que la classe moyenne aux Etats-Unis ne semble que très légèrement plus mobile vers le haut que son homologue en Allemagne. Deuxième type d'explication possible : la divergence des contextes politiques. C'est l'absence d'un puissant parti socialiste aux Etats-Unis, sachant que ces formations favorisent l'Etat providence. C'est également le fédéralisme américain, qui entrave l'adoption de vastes programmes de redistribution. C'est enfin l'impact du système électoral, la proportionnelle entraînant une plus forte politique redistributive. Tous ces facteurs jouent un rôle certain, mais ils n'expliqueraient que la moitié de l'écart entre les deux modèles.
Hétérogénéité ethnique
Car un autre élément pèse à lui tout seul au moins autant que ces diverses raisons, et il est spécifique à la seule Amérique : il s'agit de la question raciale. Cette dernière entretient une fragmentation de la société américaine qui tranche avec l'homogénéité européenne. Compte tenu du fait que la population noire est aussi souvent la plus pauvre, la résistance à la redistribution est renforcée par la méfiance entre communautés ethniques. D'ailleurs, plus généralement, la corrélation est très significative, et inversement proportionnelle, entre le degré d'hétérogénéité raciale d'une société et la part des revenus redistribués en pourcentage du PIB. Ce qui n'est guère réjouissant pour l'avenir de l'Etat providence en Europe, aux yeux des deux experts d'Harvard. « En Europe occidentale, la composition ethnique et raciale est en train de changer, estiment-ils. L'immigration en provenance d'Afrique du Nord et d'Europe de l'Est va rendre la région moins homogène. Et l'extrême droite européenne joue déjà la carte raciste pour s'opposer aux politiques sociales. » Un appel bienvenu à analyser la crise de notre Etat providence dans toute sa complexité.
HENRI GIBIER
Voici que cet article fait le lien dans l'autre sens : une immigration massive risque de restreindre la politique sociale collectiviste.
C'est somme toute logique, le malheur est que ça passe par une augmentation de la xénophobie, du chauvinisme et du repli sur soi, toutes choses dommageables pour notre avenir.
Volez, c'est bientôt l'été
Social : le choc des modèles
L'importance accordée aux politiques de redistribution oppose Américains et Européens continentaux. Pour des raisons surtout politiques et culturelles.
Entre modèle sociaux, une fracture large comme l'Atlantique sépare l'Europe continentale des Etats-Unis. La première s'enorgueillit, avec des nuances ici et là, d'avoir réussi à contenir, grâce à son Etat providence, la montée des inégalités liée à la dynamique du capitalisme. Les seconds s'y refusent, au nom de l'efficacité, faisant valoir que maintenir une croissance soutenue et un fort taux d'emploi est la meilleure manière de combattre les injustices. Depuis le milieu des années 1980 cette vision « libérale » a nettement le vent en poupe, mais le débat reste vif, embrumé malheureusement par la charge idéologique du problème. Economistes à Harvard, les deux auteurs de ce livre, Alberto Alesina et Edward L. Glaeser, ont voulu reprendre la comparaison systé- matique des deux « modèles », en l'expurgeant de toutes les caricatures et a priori qui la faussent. Cette priorité accordée aux seuls faits et chiffres rend parfois aride la lecture de ce remarquable travail, bien qu'elle en fasse aussi le prix.
Différence structurelle
Les conclusions que les deux auteurs tirent de leur étude scrupuleuse du fonctionnement de la redistribution sur les deux rives de l'Atlantique sont sans appel. Les flux de ressources prises aux riches pour donner plus aux pauvres sont bien plus importants en Europe occidentale qu'aux Etats-Unis. Les dépenses publiques y sont en moyenne plus élevées : 45 % du PIB dans l'Union européenne (chiffre qui tombe à 37 % au Royaume-Uni, le plus proche du modèle américain), contre moins de 30 % aux Etats-Unis. A l'intérieur de ces dépenses, c'est le poste des transferts aux ménages qui explique l'essentiel de l'écart : ils sont presque deux fois plus élevés côté européen. Cette différence a un caractère structurel indiscutable, puisqu'elle existait déjà à la fin du XIXe siècle. Elle se vérifie aussi sur le versant des recettes. Les taux d'imposition américains sont plus élevés aux Etats-Unis qu'en Europe pour les faibles revenus, et plus bas pour les gros revenus. La forte disparité qui ressort entre les deux pôles du capitalisme occidental est toutefois atténuée par « l'effet charité ». Les Américains pratiquent davantage l'aide sociale privée que les Européens : en moyenne et par personne, les premiers versent trois fois plus de dons que les seconds.
L'ouvrage devient passionnant lorsque nos deux professeurs tentent de trouver l'explication dominante de ce fossé social entre deux univers économiques par ailleurs plutôt ressemblants. Les hypothèses économiques justement, comme celle d'une mobilité ascendante plus facile dans le système américain, qui rendrait plus « tolérables » les inégalités, ne résistent pas aux tests économétriques de Alesina et Glaeser. On apprend ainsi que la classe moyenne aux Etats-Unis ne semble que très légèrement plus mobile vers le haut que son homologue en Allemagne. Deuxième type d'explication possible : la divergence des contextes politiques. C'est l'absence d'un puissant parti socialiste aux Etats-Unis, sachant que ces formations favorisent l'Etat providence. C'est également le fédéralisme américain, qui entrave l'adoption de vastes programmes de redistribution. C'est enfin l'impact du système électoral, la proportionnelle entraînant une plus forte politique redistributive. Tous ces facteurs jouent un rôle certain, mais ils n'expliqueraient que la moitié de l'écart entre les deux modèles.
Hétérogénéité ethnique
Car un autre élément pèse à lui tout seul au moins autant que ces diverses raisons, et il est spécifique à la seule Amérique : il s'agit de la question raciale. Cette dernière entretient une fragmentation de la société américaine qui tranche avec l'homogénéité européenne. Compte tenu du fait que la population noire est aussi souvent la plus pauvre, la résistance à la redistribution est renforcée par la méfiance entre communautés ethniques. D'ailleurs, plus généralement, la corrélation est très significative, et inversement proportionnelle, entre le degré d'hétérogénéité raciale d'une société et la part des revenus redistribués en pourcentage du PIB. Ce qui n'est guère réjouissant pour l'avenir de l'Etat providence en Europe, aux yeux des deux experts d'Harvard. « En Europe occidentale, la composition ethnique et raciale est en train de changer, estiment-ils. L'immigration en provenance d'Afrique du Nord et d'Europe de l'Est va rendre la région moins homogène. Et l'extrême droite européenne joue déjà la carte raciste pour s'opposer aux politiques sociales. » Un appel bienvenu à analyser la crise de notre Etat providence dans toute sa complexité.
HENRI GIBIER
« Leçons américaines » pour les femmes professionnelles
Ce genre d'article renforce ma réflexion anti-constructiviste : ce n'est pas parce que, "d'en haut", on impose des choses censées favoriser les femmes que ces choses les favorisent réellement.
Il s'agit de ces fameux "effets pervers", qui, comme je l'ai déjà expliqué, sont en réalité des effets tout à fait normaux : les gens ne sont pas des moutons, ils ont leurs propres objectifs, leur propre analyse de la situation, c'est pourquoi une loi qui se donne pour but de les faire arriver à un certain résultat, de leur donner un certain comportement, et non de protéger un droit élémentaire, n'arrive jamais au résultat escompté et il se peut même qu'elle arrive à un résultat tout à fait contraire (voir la tristement fameuse contribution Delalande).
On retrouve ces effets néfastes des lois visant un résultat dans des domaines aussi divers que l'emploi des handicapés, le logement, la pollution.
Que cette réflexion n'effleure qu'une infime minorité de nos législateurs, qui pondent des lois comme on est pris d'une envie de pisser, en dit long sur le conformisme et l'incompétence, malgré (ou à cause de ?) ses diplomes, de notre élite politique.
Il est vrai que l'élite intellectuelle française a déserté depuis longtemps la politique. On la trouve plutôt dans certaines entreprises.
« Leçons américaines » pour les femmes professionnelles
Dans quel pays les femmes ont-elles le plus de chances de faire carrière ? Aux Etats-Unis, où le congé maternité est réduit à trois mois et où les crèches publiques sont inexistantes, ou en Europe, où le congé peut atteindre jusqu'à trois ans et où les crèches sont gratuites ou subventionnées ? « Il Sole 24 Ore » s'efforce de répondre à la « devinette » posée au début de l'année par le magazine américain « Newsweek ». La réponse est simple : 45 % des « décideurs » (decision makers) sont des femmes aux Etats-Unis, contre 33 % en Grande-Bretagne, 27 % en Allemagne et jusqu'à un « déprimant » 18 % en Italie, d'après l'Organisation internationale du travail (OIT). « Ceci pourrait sembler paradoxal », mais en fait le « congé maternité a tendance à se transformer en piège », explique le journal. Pour le quotidien, qui cite nombre d'études sur l'abandon des carrières après un congé maternité, ce mécanisme a eu tendance à « perpétuer la vieille incompatibilité entre travail et maternité, en la déplaçant simplement à un autre niveau ». Il propose ainsi de réfléchir à un autre modèle pour parvenir à la parité homme-femme. Il relève notamment le fait que les entreprises américaines qui ont des femmes comme dirigeantes ont tendance à être plus performantes que les autres. Non pas parce que les femmes sont meilleures que les hommes, mais parce que « la présence à l'intérieur d'une direction de personnes d'origines diverses (sexe, âge, race) est un signe d'une concurrence ouverte et élargie au sommet d'une hiérarchie ». « La diversité produit un cercle vertueux », affirme-t-il. La Journée de la femme du 8 mars apporte ainsi une « bonne nouvelle » : une plus grande participation des femmes en Europe au monde du travail et, dans le même temps, une « mauvaise » : « dans toute l'Europe », la présence féminine en bas de l'échelle du marché du travail ne signifie pas automatiquement une ascension des femmes au sommet des entreprises. « Au contraire, conclut le quotidien, certains des instruments que nous avons adoptés pour parvenir au premier objectif pourraient avoir rendu encore plus difficile le chemin pour atteindre le second. »
Il s'agit de ces fameux "effets pervers", qui, comme je l'ai déjà expliqué, sont en réalité des effets tout à fait normaux : les gens ne sont pas des moutons, ils ont leurs propres objectifs, leur propre analyse de la situation, c'est pourquoi une loi qui se donne pour but de les faire arriver à un certain résultat, de leur donner un certain comportement, et non de protéger un droit élémentaire, n'arrive jamais au résultat escompté et il se peut même qu'elle arrive à un résultat tout à fait contraire (voir la tristement fameuse contribution Delalande).
On retrouve ces effets néfastes des lois visant un résultat dans des domaines aussi divers que l'emploi des handicapés, le logement, la pollution.
Que cette réflexion n'effleure qu'une infime minorité de nos législateurs, qui pondent des lois comme on est pris d'une envie de pisser, en dit long sur le conformisme et l'incompétence, malgré (ou à cause de ?) ses diplomes, de notre élite politique.
Il est vrai que l'élite intellectuelle française a déserté depuis longtemps la politique. On la trouve plutôt dans certaines entreprises.
« Leçons américaines » pour les femmes professionnelles
Dans quel pays les femmes ont-elles le plus de chances de faire carrière ? Aux Etats-Unis, où le congé maternité est réduit à trois mois et où les crèches publiques sont inexistantes, ou en Europe, où le congé peut atteindre jusqu'à trois ans et où les crèches sont gratuites ou subventionnées ? « Il Sole 24 Ore » s'efforce de répondre à la « devinette » posée au début de l'année par le magazine américain « Newsweek ». La réponse est simple : 45 % des « décideurs » (decision makers) sont des femmes aux Etats-Unis, contre 33 % en Grande-Bretagne, 27 % en Allemagne et jusqu'à un « déprimant » 18 % en Italie, d'après l'Organisation internationale du travail (OIT). « Ceci pourrait sembler paradoxal », mais en fait le « congé maternité a tendance à se transformer en piège », explique le journal. Pour le quotidien, qui cite nombre d'études sur l'abandon des carrières après un congé maternité, ce mécanisme a eu tendance à « perpétuer la vieille incompatibilité entre travail et maternité, en la déplaçant simplement à un autre niveau ». Il propose ainsi de réfléchir à un autre modèle pour parvenir à la parité homme-femme. Il relève notamment le fait que les entreprises américaines qui ont des femmes comme dirigeantes ont tendance à être plus performantes que les autres. Non pas parce que les femmes sont meilleures que les hommes, mais parce que « la présence à l'intérieur d'une direction de personnes d'origines diverses (sexe, âge, race) est un signe d'une concurrence ouverte et élargie au sommet d'une hiérarchie ». « La diversité produit un cercle vertueux », affirme-t-il. La Journée de la femme du 8 mars apporte ainsi une « bonne nouvelle » : une plus grande participation des femmes en Europe au monde du travail et, dans le même temps, une « mauvaise » : « dans toute l'Europe », la présence féminine en bas de l'échelle du marché du travail ne signifie pas automatiquement une ascension des femmes au sommet des entreprises. « Au contraire, conclut le quotidien, certains des instruments que nous avons adoptés pour parvenir au premier objectif pourraient avoir rendu encore plus difficile le chemin pour atteindre le second. »
mercredi, mars 08, 2006
Le langage syndical
Orwell pensait que la dictature commence par la perversion du langage.
A ce jeu, nos apparatchiks syndicaux sont très forts. Ils appellent "défense des services publics" un pur corporatisme, "solidarité" un égoïsme militant, "lutte sociale" un caprice de privilégiés, "combat contre la précarité" une manifestation de garantis de l'emploi.
Mais là où ils sont vraiment poètes, c'est qu'ils appellent "journée d'action" une journée où ils ont décidé de ne rien faire.
Remarquez bien qu'ils trouvent à qui parler, un gouvernement à l'immobilisme forcené met en avant ... son volontarisme. Volonté de de ne pas bouger, oui !
Je me marre !
A ce jeu, nos apparatchiks syndicaux sont très forts. Ils appellent "défense des services publics" un pur corporatisme, "solidarité" un égoïsme militant, "lutte sociale" un caprice de privilégiés, "combat contre la précarité" une manifestation de garantis de l'emploi.
Mais là où ils sont vraiment poètes, c'est qu'ils appellent "journée d'action" une journée où ils ont décidé de ne rien faire.
Remarquez bien qu'ils trouvent à qui parler, un gouvernement à l'immobilisme forcené met en avant ... son volontarisme. Volonté de de ne pas bouger, oui !
Je me marre !
mardi, mars 07, 2006
Des barbarismes à la barbarie
Par Barbara Lefebvre
LE MONDE 07.03.06 13h51 • Mis à jour le 07.03.06 13h51
Les tortionnaires d'Ilan Halimi, meneurs, rabatteuses, conseillers, exécutants, tous sont de jeunes Français d'origines diverses. Ils ont un point commun : s'être connus à l'école. Alors tournons-nous vers cette école de la République, lieu de transmission culturelle pour les uns, mais aussi terreau de la haine verbale pour tant d'autres.
La violence verbale est le lot quotidien des acteurs du monde éducatif, et notamment dans ce coeur fondamental de la sédimentation identitaire, le collège, où l'adolescent bataille avec la délicate question de l'intégration au groupe. C'est là que se forgent ces langages meurtriers, cette barbarie verbale du quotidien qui conduit certains - et pas les plus fragiles, au contraire - au passage à l'acte. Il faut vivre au quotidien ces laboratoires de la haine de l'Autre que sont devenus beaucoup de nos établissements scolaires - qu'il s'agisse de ZEP ou d'écoles de centre-ville. Pour que soient abolies les barrières morales empêchant le passage à l'acte meurtrier, il faut déshumaniser l'Autre. Cela commence par les mots. Ce langage de rejet et de haine est radical, il ne fait pas dans la nuance, il est ce "noyau de condensation redoutable où de furieuses énergies s'accumulent" (Jean-Pierre Faye).
La fille est une "pute", une "salope", une "tas-pé". Certains de ceux qui s'expriment de la sorte au quotidien sont des adolescents amateurs de films pornos et de chanteurs aux textes "engagés" d'une exquise poésie ; les mêmes prétendent par ailleurs veiller au respect de leur mère et soeurs. Un jour, un des leurs va plus loin en s'adressant à une adulte, son enseignante enceinte à qui il déclare "j'vais te lécher le... ça va te faire descendre ton enfant". Celui qui, en octobre 2002, a brûlé vive Sohane dans un local à poubelles parce qu'elle avait osé dire "non" a été applaudi par ses supporteurs lors de la reconstitution. Barbarismes et barbarie se rejoignent : les mots ont participé à réduire l'humain à une chose. Le jeune collégien qui découvre la différence de son identité sexuelle ne joue pas le jeu de la violence machiste adolescente, préfère la compagnie des filles à celle de ses congénères masculins, c'est le "pédé" harcelé, stigmatisé. Un jour de février 2004, Sébastien Nouchet est vitriolé au bas de son immeuble car les homosexuels sont des sous-hommes.
Inutile de s'étendre sur l'usage du mot "juif" dans les couloirs de nombre d'écoles depuis de nombreuses années. Il est une insulte en soi qui ne nécessite même pas de lui accoler d'adjectif dépréciatif. Cela expliquant que certains des acteurs éducatifs n'y voient pas d'antisémitisme : "C'est leur façon de parler, ils ne l'entendent pas dans le même sens que nous." C'est bien là tout le problème. Cette fracture linguistique qui s'aggrave n'a pas fini de venir tarauder nos sociétés. Il faut aussi savoir ce que subissent les "bons" élèves ou en tout cas ceux qui jouent le jeu de l'école. Un collégien d'origine chinoise, coréenne ou du sous-continent indien peut se voir traiter de "juif", ce qui signifie dans l'imaginaire antisémite traditionnel qu'il est hypocrite et joue double jeu pour s'en sortir.
Ne pas se dire en toute occasion victime des discriminations (sociales, religieuses, ethniques), décider que l'école est le seul moyen de réussir, bref, faire le pari de la modernité même si elle est "occidentale" : autant de raisons pour être stigmatisé par les petits tyrans peuplant les rangs des exclus du système. Ces "faibles" dont on n'a jamais voulu exiger le meilleur n'ont de fait qu'une obsession : la thune, à leurs yeux seul vecteur de reconnaissance sociale.
Bienvenue dans le ghetto scolaire fabriqué par nos élites progressistes, adeptes de la contre-culture, surtout quand elle ne vient pas se frotter de trop près à leurs enfants à l'abri dans des établissements prestigieux ou privés. Merci à l'angélisme pédagogique des chercheurs des années 1980 et autres sociologues qui ont contribué à ringardiser la fonction d'éduquer en expliquant que l'école est d'abord "un lieu de vie" où nous sommes tous, adultes comme élèves, des égaux. Bienvenue dans l'école de Babeuf !
Les barbarismes langagiers préparent le terrain conduisant aux crimes les plus barbares. La cristallisation opérée par la pression du groupe, la présence d'un meneur charismatique, l'inculture et une pincée d'idéologie faisant l'apologie de la violence au nom de valeurs transcendantes, et le tour est joué : le "gang des barbares" est prêt à mettre ses "idées" en pratique. Ignorer le terreau sur lequel pousse cette haine irréductible de l'Autre, c'est continuer de s'aveugler. Et qu'on ne vienne pas nous parler de communautarisme : cette barbarie-là nous interpelle tous. Ma fille n'est pas une jeune Française d'origine maghrébine vivant à Vitry, mon frère n'est pas homo, mon cousin n'est pas juif, ça ne me concerne pas. Pas encore...
A sa secrétaire, Hitler avait dit un jour : "La parole jette des ponts vers des horizons inconnus." Le mécanisme du Sprachregelung (les "règles de langage" dans le vocable nazi) qui permit d'encoder le crime et de maintenir l'ordre mental nécessaire à sa perpétration se prolonge quand une société tolère que sa jeunesse vive au quotidien, à l'école même, dans la barbarie verbale. Cette société n'est-elle pas ensuite hypocrite lorsqu'elle s'indigne de compter des barbares dans ses rangs ?
Enseignante, Barbara Lefebvre est l'auteur avec Eve Bonnivard d'Elèves sous influence (Audibert, 2005).
LE MONDE 07.03.06 13h51 • Mis à jour le 07.03.06 13h51
Les tortionnaires d'Ilan Halimi, meneurs, rabatteuses, conseillers, exécutants, tous sont de jeunes Français d'origines diverses. Ils ont un point commun : s'être connus à l'école. Alors tournons-nous vers cette école de la République, lieu de transmission culturelle pour les uns, mais aussi terreau de la haine verbale pour tant d'autres.
La violence verbale est le lot quotidien des acteurs du monde éducatif, et notamment dans ce coeur fondamental de la sédimentation identitaire, le collège, où l'adolescent bataille avec la délicate question de l'intégration au groupe. C'est là que se forgent ces langages meurtriers, cette barbarie verbale du quotidien qui conduit certains - et pas les plus fragiles, au contraire - au passage à l'acte. Il faut vivre au quotidien ces laboratoires de la haine de l'Autre que sont devenus beaucoup de nos établissements scolaires - qu'il s'agisse de ZEP ou d'écoles de centre-ville. Pour que soient abolies les barrières morales empêchant le passage à l'acte meurtrier, il faut déshumaniser l'Autre. Cela commence par les mots. Ce langage de rejet et de haine est radical, il ne fait pas dans la nuance, il est ce "noyau de condensation redoutable où de furieuses énergies s'accumulent" (Jean-Pierre Faye).
La fille est une "pute", une "salope", une "tas-pé". Certains de ceux qui s'expriment de la sorte au quotidien sont des adolescents amateurs de films pornos et de chanteurs aux textes "engagés" d'une exquise poésie ; les mêmes prétendent par ailleurs veiller au respect de leur mère et soeurs. Un jour, un des leurs va plus loin en s'adressant à une adulte, son enseignante enceinte à qui il déclare "j'vais te lécher le... ça va te faire descendre ton enfant". Celui qui, en octobre 2002, a brûlé vive Sohane dans un local à poubelles parce qu'elle avait osé dire "non" a été applaudi par ses supporteurs lors de la reconstitution. Barbarismes et barbarie se rejoignent : les mots ont participé à réduire l'humain à une chose. Le jeune collégien qui découvre la différence de son identité sexuelle ne joue pas le jeu de la violence machiste adolescente, préfère la compagnie des filles à celle de ses congénères masculins, c'est le "pédé" harcelé, stigmatisé. Un jour de février 2004, Sébastien Nouchet est vitriolé au bas de son immeuble car les homosexuels sont des sous-hommes.
Inutile de s'étendre sur l'usage du mot "juif" dans les couloirs de nombre d'écoles depuis de nombreuses années. Il est une insulte en soi qui ne nécessite même pas de lui accoler d'adjectif dépréciatif. Cela expliquant que certains des acteurs éducatifs n'y voient pas d'antisémitisme : "C'est leur façon de parler, ils ne l'entendent pas dans le même sens que nous." C'est bien là tout le problème. Cette fracture linguistique qui s'aggrave n'a pas fini de venir tarauder nos sociétés. Il faut aussi savoir ce que subissent les "bons" élèves ou en tout cas ceux qui jouent le jeu de l'école. Un collégien d'origine chinoise, coréenne ou du sous-continent indien peut se voir traiter de "juif", ce qui signifie dans l'imaginaire antisémite traditionnel qu'il est hypocrite et joue double jeu pour s'en sortir.
Ne pas se dire en toute occasion victime des discriminations (sociales, religieuses, ethniques), décider que l'école est le seul moyen de réussir, bref, faire le pari de la modernité même si elle est "occidentale" : autant de raisons pour être stigmatisé par les petits tyrans peuplant les rangs des exclus du système. Ces "faibles" dont on n'a jamais voulu exiger le meilleur n'ont de fait qu'une obsession : la thune, à leurs yeux seul vecteur de reconnaissance sociale.
Bienvenue dans le ghetto scolaire fabriqué par nos élites progressistes, adeptes de la contre-culture, surtout quand elle ne vient pas se frotter de trop près à leurs enfants à l'abri dans des établissements prestigieux ou privés. Merci à l'angélisme pédagogique des chercheurs des années 1980 et autres sociologues qui ont contribué à ringardiser la fonction d'éduquer en expliquant que l'école est d'abord "un lieu de vie" où nous sommes tous, adultes comme élèves, des égaux. Bienvenue dans l'école de Babeuf !
Les barbarismes langagiers préparent le terrain conduisant aux crimes les plus barbares. La cristallisation opérée par la pression du groupe, la présence d'un meneur charismatique, l'inculture et une pincée d'idéologie faisant l'apologie de la violence au nom de valeurs transcendantes, et le tour est joué : le "gang des barbares" est prêt à mettre ses "idées" en pratique. Ignorer le terreau sur lequel pousse cette haine irréductible de l'Autre, c'est continuer de s'aveugler. Et qu'on ne vienne pas nous parler de communautarisme : cette barbarie-là nous interpelle tous. Ma fille n'est pas une jeune Française d'origine maghrébine vivant à Vitry, mon frère n'est pas homo, mon cousin n'est pas juif, ça ne me concerne pas. Pas encore...
A sa secrétaire, Hitler avait dit un jour : "La parole jette des ponts vers des horizons inconnus." Le mécanisme du Sprachregelung (les "règles de langage" dans le vocable nazi) qui permit d'encoder le crime et de maintenir l'ordre mental nécessaire à sa perpétration se prolonge quand une société tolère que sa jeunesse vive au quotidien, à l'école même, dans la barbarie verbale. Cette société n'est-elle pas ensuite hypocrite lorsqu'elle s'indigne de compter des barbares dans ses rangs ?
Enseignante, Barbara Lefebvre est l'auteur avec Eve Bonnivard d'Elèves sous influence (Audibert, 2005).
Manifestations anti-CPE : j'ai raté quelque chose ?
A écouter les commentateurs, l'avenir d'un projet de loi dépendrait du nombre de manifestants qu'il fait descendre dans la rue. Bizarre conception de la démocratie !!!
Ceci étant dit, il est vrai que le CPE ne sert pas à grand'chose : l'essentiel est de sabrer les dépenses publiques, mais ça, c'est tabou.
Ceci étant dit, il est vrai que le CPE ne sert pas à grand'chose : l'essentiel est de sabrer les dépenses publiques, mais ça, c'est tabou.
Gender bias
Un lecteur me transmets ce lien américain très intéressant :
22 School Practices That May Harm Boys
Je résume (1) : la pédagogie actuelle, constructiviste, favorise outrageusement les filles par rapport aux garçons :
> méthode globale préférée (dans les faits, même si le discours change) à la méthode alphabétique. Les garçons, souvent moins mûrs, ont besoin à cet âge d'un apprentissage plus mécanique que les filles.
> Travail en groupe
> Travail en cercle plutôt que face au prof
> Accent mis sur l'expression des sentiments plutôt que sur la résolution de problèmes (même en maths !)
> Importance de la participation à la vie de la classe (point très fort des filles des petites classes)
> Compétition vue comme une humiliation, préférence à l'auto-évaluation
> Littérature scolaire (aux USA) faisant l'impasse sur les héros classiques (cow-boy, chevalier) et introduisant comme personnages principaux des fillettes aventureuses
> Répression de toutes les soupapes (suppression de la récréation, remplacement des sports physiques par le yoga). On aboutit à ce que les garçons, qui ne peuvent plus se défouler (se défouler, c'est barbare) sont turbulents en classe, on s'en étonne, on y réfléchit avec gravité et ... on les drogue.
D'une manière générale, les garçons sont plus réceptifs à la compétition et à un savoir construit et hiérarchisé. Or c'est tout ce que la pédagogie "moderne" essaie d'éliminer avec acharnement. Qu'on ne s'étonne pas ensuite que les résultats des garçons soient affectés (sans que ceux des filles s'améliorent).
Un petit garçon a parfaitement compris la situation, il est rentré, dépité, de l'école en disant à ses parents : "They want us to be girls, mom, they want us to be girls !" (2)
(1) : sources et références dans l'article en lien.
(2) : il n'y a pas que les profs "avancés" qui trouvent que l'existence de garçons qui se comportent comme des garçons soit une erreur fâcheuse de la nature, un mal peut-être même pas nécessaire : des féministes qui ont des garçons (hélas, on ne peut pas encore choisir le sexe des enfants) leur apprennent à uriner assis, car uriner debout, c'est sale, vulgaire, arriéré, masculin en un mot.
22 School Practices That May Harm Boys
Je résume (1) : la pédagogie actuelle, constructiviste, favorise outrageusement les filles par rapport aux garçons :
> méthode globale préférée (dans les faits, même si le discours change) à la méthode alphabétique. Les garçons, souvent moins mûrs, ont besoin à cet âge d'un apprentissage plus mécanique que les filles.
> Travail en groupe
> Travail en cercle plutôt que face au prof
> Accent mis sur l'expression des sentiments plutôt que sur la résolution de problèmes (même en maths !)
> Importance de la participation à la vie de la classe (point très fort des filles des petites classes)
> Compétition vue comme une humiliation, préférence à l'auto-évaluation
> Littérature scolaire (aux USA) faisant l'impasse sur les héros classiques (cow-boy, chevalier) et introduisant comme personnages principaux des fillettes aventureuses
> Répression de toutes les soupapes (suppression de la récréation, remplacement des sports physiques par le yoga). On aboutit à ce que les garçons, qui ne peuvent plus se défouler (se défouler, c'est barbare) sont turbulents en classe, on s'en étonne, on y réfléchit avec gravité et ... on les drogue.
D'une manière générale, les garçons sont plus réceptifs à la compétition et à un savoir construit et hiérarchisé. Or c'est tout ce que la pédagogie "moderne" essaie d'éliminer avec acharnement. Qu'on ne s'étonne pas ensuite que les résultats des garçons soient affectés (sans que ceux des filles s'améliorent).
Un petit garçon a parfaitement compris la situation, il est rentré, dépité, de l'école en disant à ses parents : "They want us to be girls, mom, they want us to be girls !" (2)
(1) : sources et références dans l'article en lien.
(2) : il n'y a pas que les profs "avancés" qui trouvent que l'existence de garçons qui se comportent comme des garçons soit une erreur fâcheuse de la nature, un mal peut-être même pas nécessaire : des féministes qui ont des garçons (hélas, on ne peut pas encore choisir le sexe des enfants) leur apprennent à uriner assis, car uriner debout, c'est sale, vulgaire, arriéré, masculin en un mot.
Freakonomics (SD Levitt)

FF
Livre qui a eu un grand succès aux USA et qui a même relancé la popularité des études économiques. L'auteur applique un raisonnement économique libéral, autrement dit, il part du principe que les individus ont des raisons de faire ce qu'ils font et ne sont pas déterminés inconsciemment.
Il applique cette manière d'aborder les problèmes à différents sujets de la vie quotidienne : les profs trichent ils ? Les lutteurs de sumo sont ils corrompus ? Une arme à feu est elle plus dangereuse qu'une psicine ? Les agents immobiliers sont ils des arnaqueurs ? Pourquoi les noirs donnent ils des prénoms débiles à leurs enfants ? Qu'est ce qui a fait baisser la criminalité dans les années 90 ? Le résultat d'une élection est elle fonction des dépenses de campagne ?
Un de ses résultats : l'avenir scolaire des enfants est plus influencé par ce que les parents sont que par ce qu'ils font. Par exemple, si vous avez des parents intellectuels, vous avez plus de chances de réussir à l'école. Par contre, le fait qu'ils vous emmènent tous les dimanches au musée ne change guère vos chances de réussites scolaires.
Régression française et désintégration européenne
Baverez est en pleine forme ! Comme lui, je vis très mal la politique actuelle de la France que j'assimile à une régression funeste.
Le protectionnisme chauvin, même rebaptisé "patriotisme économique", n'a jamais été une idée ni élaborée ni pertinente. Voir l'économie comme une guerre, c'est le degré zéro de l'analyse économique. Le protectionnisme a toujours été un instrument aux mains de certains producteurs cul et chemise avec l'Etat pour mieux exploiter les consommateurs.
Dernier exemple en date : nos gouvernants semblent d'accord sur la "pilule empoisonnée" anti-OPA. Ca n'a ni queue ni tête : les seuls qui sont attaqués, lors d'une OPA, sont les dirigeants de l'entreprise cible, pourquoi les aider à se défendre ? Ca n'a pas de sens, quel est intérêt pour la collectivité que M. X plutôt que M. Y dirige Tartempion International ? Encore faut-il y avoir pensé trente secondes pour le comprendre. A ma connaissance, la seule chose qui rend les dirigeants étrangers infréquentables est qu'ils n'ont "fait" ni l'X ni l'ENA.
Mettons nous dans l'hypothèse extrtême : toutes les entreprises du territoire français sont controlées par des capitaux étrangers. Et alors ? Si les capitaux se sont investis ici plutôt qu'ailleurs, c'est que les capitalistes y trouvaient intérêt et tant qu'ils continuent à y trouver intérêt, ils alimentent la machine économique française.
Aujourd'hui, les capitaux français s'investissent à l'étranger, est-ce préférable à des capitaux étrangers investis en France ?
Attribuer nos maux à des causes extérieures (la mondialisation, les Chinois, Bruxelles, les plombiers polonais etc.) est, quand on y réfléchit (mais y réfléchit-on ?) assez fantastique : si les causes de notre déclin étaient extérieures, les pays dans la même situation extérieure que nous partageraient nos difficultés, or les contre-exemples abondent. Nos difficultés ont donc une origine interne : bonne nouvelle, si le mal est en nous, nous pouvons le guérir.
Alors pourquoi ce succès du protectionnisme ? Bastiat l'avait déjà expliqué : les effets bénéfiques de la liberté sont diffus, ses effets dommageables sont localisés (et se voient), pour le protectionnisme, c'est le contraire : ses effets dommageables sont diffus, ses effets bénéfiques sont localisés et se voient. Il n'empêche que la liberté est globalement bénéfique et le protectionnisme dommageable, ne pas le voir est une paresse de l'esprit, refuser de le voir est une malhonnêteté de l'esprit.
(Pour ceux qui apprécient Dalrymple, dans l'article France's new serfdom : Après statism, le déluge, ils dénoncent l'hypocrisie des fonctionnaires et assimilés qui défendent leur privilège sous le masque de la lutte contre la mondialisation et pour les services publics dans les termes suivants : l'hypocrisie économique est aux Français ce que l'hypocrisie sexuelle est aux Anglo-Saxons.)
Volez, ça dégage les bronches
Régression française et désintégration européenne
L'année 2006 débute sous le signe conjoint de l'accélération de la crise nationale de la France et du crépuscule du chiraquisme, apportant une nouvelle démonstration du lien intime entre l'archaïsme de la classe politique et le déclassement de la nation. D'un côté, les manifestations du déclin français s'accumulent : croissance limitée à 1,4 % en 2005 ; dette publique de 67 % du PIB et déficit de 3,5 % hors soulte EDF et manipulation des acomptes de l'impôt sur les sociétés ; déficit record de la balance commerciale à 26,5 milliards d'euros ; panne des créations d'emplois, qui souligne le caractère artificiel d'une baisse du chômage qui n'est due qu'à la création de 300.000 emplois aidés ; montée de la pauvreté qui touche 7 millions de personnes ; krach judiciaire d'Outreau, qui sert de révélateur à la faillite de l'Etat de droit ; odyssée abracadabrantesque du « Clemenceau » qui achève de discréditer l'image et la position internationales de la France. De l'autre, loin de tirer les leçons de ses désastres en chaîne pour engager les réformes nécessaires et lancer un grand débat sur la modernisation du pays dans la perspective de l'élection présidentielle, gouvernement et opposition communient dans le nationalisme et le protectionnisme.
En guise de projet national d'adaptation à la mondialisation et à l'Europe réunifiée du XXIe siècle, le système politique entraîne la France dans un grand bond en arrière vers les années 1960, associant une conception fermée de la souveraineté et de la citoyenneté, une économie et une société administrées, une posture idéologique de guerre froide contre le libéralisme. Force est ainsi de constater que, au terme d'un quart de siècle de mensonge et de démagogie, la France se trouve aspirée par une spirale régressive.
Régression économique avec le rétrécissement de la base productive et le retour en force du dirigisme et du protectionnisme. Au plan intérieur, les mesures de libéralisation de l'économie et le démantèlement du capitalisme d'Etat initiés entre 1983 et 1988 sont remis en question par l'intervention directe et massive de l'Etat dans l'industrie, la recherche (création de l'ANR), le fonctionnement du marché du travail, la gouvernance des entreprises. Au plan extérieur, l'opposition systématique à l'achèvement du grand marché, notamment dans le secteur des services, se double d'une doctrine unilatérale de la guerre préventive en matière d'OPA. Après avoir contraint les entrepreneurs à céder massivement pour des raisons fiscales leurs sociétés à des investisseurs étrangers, après avoir interdit la constitution d'un socle capitalistique solide pour les groupes français en contraignant les fortunes à l'exil et en refusant la création de fonds de pension, l'Etat entend cumuler le soutien déterminé à la croissance externe des groupes français à l'international avec le blocage systématique des projets d'acquisitions majeures en France. Cette conception brejnévienne de la souveraineté limitée appliquée au capitalisme constitue un contresens économique - puisque les quelque 17.900 filiales de groupes étrangers emploient 15 % des salariés français et produisent 17 % de la valeur ajoutée nationale -, un contresens politique puisqu'elle réalise une OPA hostile de la France qui stagne et qui perd sur la France qui se modernise et qui gagne, un contresens diplomatique parce qu'elle engendrera inévitablement des représailles, un contresens historique au moment où la mondia- lisation accélère.
Régression sociale avec l'abaissement des citoyens au rang de clients, la superposition des clivages raciaux aux inégalités sociales, la dissolution de la nation réduite à un conglomérat informe de communautés et de corporations, de bandes et d'individus atomisés.
Régression de l'Etat de droit avec la dilatation du domaine réservé qui voit l'arbitraire contaminer tous les champs de l'action publique, le désarmement des contre-pouvoirs, le mépris affiché du droit et de l'institution judiciaire, la violation de plus en plus fréquente et ouverte de l'ordre public européen.
Régression démocratique avec l'irrépressible poussée des passions extrémistes, soit protectionnistes soit xénophobes et sécuritaires, portées par la paupérisation et la révolte des classes moyennes, les émeutes urbaines et l'enchaînement des faits divers tragiques.
Régression intellectuelle et morale avec la rupture entre la France et la liberté moderne, qui se décline en contestation de la mondialisation et du décollage économique des puissances émergentes du Sud, en culte de la guerre froide et mépris pour les nouvelles démocraties, en vénération d'un passé mythique et d'une mémoire accaparée par les communautarismes, en reniement de l'universalisme des Lumières au profit de la sanctification des origines et des tabous, du renoncement à la défense des libertés fondamentales sous couvert de reconnaissance de la diversité des valeurs (voir le lâche soulagement envers le fanatisme au nom du « principe de responsabilité » lors de la crise dite des caricatures de Mahomet).
La nouveauté tient au fait que, non contente d'être l'homme malade des démocraties développées, la France a entrepris de contaminer l'Europe en exportant la bouffée nationaliste et protectionniste qui l'a saisie, au risque de faire basculer l'Union de la panne à la désintégration. Après avoir ruiné l'Europe politique avec l'échec du référendum sur le projet de Constitution, la France menace aujourd'hui directement le grand marché et la monnaie unique par son accès de protectionnisme, qui fait des émules en Italie, en Espagne, voire en Allemagne. D'un côté, elle interdit tout scénario coopératif de relance de l'Euroland et entrave la consolidation du capitalisme européen, qui comptent parmi les leviers privilégiés pour briser la stagnation du continent. De l'autre, elle amorce une dynamique de réintroduction des frontières économiques, qui revient sur les acquis du marché commun.
La politique économique de la France est désormais authentiquement réactionnaire parce que fondamentalement antilibérale et anti-européenne. Le pseudo-patriotisme économique tient lieu de masque au dirigisme et au protectionnisme, au prix d'un formidable flash-back qui ramène le pays aux pratiques malthusiennes de l'entre-deux guerres, avant la Ceca et le marché commun. Au même moment, les superpuissances émergentes du Sud échappent à la spirale de la stagnation et de la pauvreté en rompant avec les modèles d'économie fermée et administrée qui les avaient condamnées au sous-développement depuis leur indépendance. La France se pousse ainsi en dehors de l'histoire et du monde du XXIe siècle, au risque d'emporter l'Europe dans sa folle régression.
NICOLAS BAVEREZ est avocat et historien.
Le protectionnisme chauvin, même rebaptisé "patriotisme économique", n'a jamais été une idée ni élaborée ni pertinente. Voir l'économie comme une guerre, c'est le degré zéro de l'analyse économique. Le protectionnisme a toujours été un instrument aux mains de certains producteurs cul et chemise avec l'Etat pour mieux exploiter les consommateurs.
Dernier exemple en date : nos gouvernants semblent d'accord sur la "pilule empoisonnée" anti-OPA. Ca n'a ni queue ni tête : les seuls qui sont attaqués, lors d'une OPA, sont les dirigeants de l'entreprise cible, pourquoi les aider à se défendre ? Ca n'a pas de sens, quel est intérêt pour la collectivité que M. X plutôt que M. Y dirige Tartempion International ? Encore faut-il y avoir pensé trente secondes pour le comprendre. A ma connaissance, la seule chose qui rend les dirigeants étrangers infréquentables est qu'ils n'ont "fait" ni l'X ni l'ENA.
Mettons nous dans l'hypothèse extrtême : toutes les entreprises du territoire français sont controlées par des capitaux étrangers. Et alors ? Si les capitaux se sont investis ici plutôt qu'ailleurs, c'est que les capitalistes y trouvaient intérêt et tant qu'ils continuent à y trouver intérêt, ils alimentent la machine économique française.
Aujourd'hui, les capitaux français s'investissent à l'étranger, est-ce préférable à des capitaux étrangers investis en France ?
Attribuer nos maux à des causes extérieures (la mondialisation, les Chinois, Bruxelles, les plombiers polonais etc.) est, quand on y réfléchit (mais y réfléchit-on ?) assez fantastique : si les causes de notre déclin étaient extérieures, les pays dans la même situation extérieure que nous partageraient nos difficultés, or les contre-exemples abondent. Nos difficultés ont donc une origine interne : bonne nouvelle, si le mal est en nous, nous pouvons le guérir.
Alors pourquoi ce succès du protectionnisme ? Bastiat l'avait déjà expliqué : les effets bénéfiques de la liberté sont diffus, ses effets dommageables sont localisés (et se voient), pour le protectionnisme, c'est le contraire : ses effets dommageables sont diffus, ses effets bénéfiques sont localisés et se voient. Il n'empêche que la liberté est globalement bénéfique et le protectionnisme dommageable, ne pas le voir est une paresse de l'esprit, refuser de le voir est une malhonnêteté de l'esprit.
(Pour ceux qui apprécient Dalrymple, dans l'article France's new serfdom : Après statism, le déluge, ils dénoncent l'hypocrisie des fonctionnaires et assimilés qui défendent leur privilège sous le masque de la lutte contre la mondialisation et pour les services publics dans les termes suivants : l'hypocrisie économique est aux Français ce que l'hypocrisie sexuelle est aux Anglo-Saxons.)
Volez, ça dégage les bronches
Régression française et désintégration européenne
L'année 2006 débute sous le signe conjoint de l'accélération de la crise nationale de la France et du crépuscule du chiraquisme, apportant une nouvelle démonstration du lien intime entre l'archaïsme de la classe politique et le déclassement de la nation. D'un côté, les manifestations du déclin français s'accumulent : croissance limitée à 1,4 % en 2005 ; dette publique de 67 % du PIB et déficit de 3,5 % hors soulte EDF et manipulation des acomptes de l'impôt sur les sociétés ; déficit record de la balance commerciale à 26,5 milliards d'euros ; panne des créations d'emplois, qui souligne le caractère artificiel d'une baisse du chômage qui n'est due qu'à la création de 300.000 emplois aidés ; montée de la pauvreté qui touche 7 millions de personnes ; krach judiciaire d'Outreau, qui sert de révélateur à la faillite de l'Etat de droit ; odyssée abracadabrantesque du « Clemenceau » qui achève de discréditer l'image et la position internationales de la France. De l'autre, loin de tirer les leçons de ses désastres en chaîne pour engager les réformes nécessaires et lancer un grand débat sur la modernisation du pays dans la perspective de l'élection présidentielle, gouvernement et opposition communient dans le nationalisme et le protectionnisme.
En guise de projet national d'adaptation à la mondialisation et à l'Europe réunifiée du XXIe siècle, le système politique entraîne la France dans un grand bond en arrière vers les années 1960, associant une conception fermée de la souveraineté et de la citoyenneté, une économie et une société administrées, une posture idéologique de guerre froide contre le libéralisme. Force est ainsi de constater que, au terme d'un quart de siècle de mensonge et de démagogie, la France se trouve aspirée par une spirale régressive.
Régression économique avec le rétrécissement de la base productive et le retour en force du dirigisme et du protectionnisme. Au plan intérieur, les mesures de libéralisation de l'économie et le démantèlement du capitalisme d'Etat initiés entre 1983 et 1988 sont remis en question par l'intervention directe et massive de l'Etat dans l'industrie, la recherche (création de l'ANR), le fonctionnement du marché du travail, la gouvernance des entreprises. Au plan extérieur, l'opposition systématique à l'achèvement du grand marché, notamment dans le secteur des services, se double d'une doctrine unilatérale de la guerre préventive en matière d'OPA. Après avoir contraint les entrepreneurs à céder massivement pour des raisons fiscales leurs sociétés à des investisseurs étrangers, après avoir interdit la constitution d'un socle capitalistique solide pour les groupes français en contraignant les fortunes à l'exil et en refusant la création de fonds de pension, l'Etat entend cumuler le soutien déterminé à la croissance externe des groupes français à l'international avec le blocage systématique des projets d'acquisitions majeures en France. Cette conception brejnévienne de la souveraineté limitée appliquée au capitalisme constitue un contresens économique - puisque les quelque 17.900 filiales de groupes étrangers emploient 15 % des salariés français et produisent 17 % de la valeur ajoutée nationale -, un contresens politique puisqu'elle réalise une OPA hostile de la France qui stagne et qui perd sur la France qui se modernise et qui gagne, un contresens diplomatique parce qu'elle engendrera inévitablement des représailles, un contresens historique au moment où la mondia- lisation accélère.
Régression sociale avec l'abaissement des citoyens au rang de clients, la superposition des clivages raciaux aux inégalités sociales, la dissolution de la nation réduite à un conglomérat informe de communautés et de corporations, de bandes et d'individus atomisés.
Régression de l'Etat de droit avec la dilatation du domaine réservé qui voit l'arbitraire contaminer tous les champs de l'action publique, le désarmement des contre-pouvoirs, le mépris affiché du droit et de l'institution judiciaire, la violation de plus en plus fréquente et ouverte de l'ordre public européen.
Régression démocratique avec l'irrépressible poussée des passions extrémistes, soit protectionnistes soit xénophobes et sécuritaires, portées par la paupérisation et la révolte des classes moyennes, les émeutes urbaines et l'enchaînement des faits divers tragiques.
Régression intellectuelle et morale avec la rupture entre la France et la liberté moderne, qui se décline en contestation de la mondialisation et du décollage économique des puissances émergentes du Sud, en culte de la guerre froide et mépris pour les nouvelles démocraties, en vénération d'un passé mythique et d'une mémoire accaparée par les communautarismes, en reniement de l'universalisme des Lumières au profit de la sanctification des origines et des tabous, du renoncement à la défense des libertés fondamentales sous couvert de reconnaissance de la diversité des valeurs (voir le lâche soulagement envers le fanatisme au nom du « principe de responsabilité » lors de la crise dite des caricatures de Mahomet).
La nouveauté tient au fait que, non contente d'être l'homme malade des démocraties développées, la France a entrepris de contaminer l'Europe en exportant la bouffée nationaliste et protectionniste qui l'a saisie, au risque de faire basculer l'Union de la panne à la désintégration. Après avoir ruiné l'Europe politique avec l'échec du référendum sur le projet de Constitution, la France menace aujourd'hui directement le grand marché et la monnaie unique par son accès de protectionnisme, qui fait des émules en Italie, en Espagne, voire en Allemagne. D'un côté, elle interdit tout scénario coopératif de relance de l'Euroland et entrave la consolidation du capitalisme européen, qui comptent parmi les leviers privilégiés pour briser la stagnation du continent. De l'autre, elle amorce une dynamique de réintroduction des frontières économiques, qui revient sur les acquis du marché commun.
La politique économique de la France est désormais authentiquement réactionnaire parce que fondamentalement antilibérale et anti-européenne. Le pseudo-patriotisme économique tient lieu de masque au dirigisme et au protectionnisme, au prix d'un formidable flash-back qui ramène le pays aux pratiques malthusiennes de l'entre-deux guerres, avant la Ceca et le marché commun. Au même moment, les superpuissances émergentes du Sud échappent à la spirale de la stagnation et de la pauvreté en rompant avec les modèles d'économie fermée et administrée qui les avaient condamnées au sous-développement depuis leur indépendance. La France se pousse ainsi en dehors de l'histoire et du monde du XXIe siècle, au risque d'emporter l'Europe dans sa folle régression.
NICOLAS BAVEREZ est avocat et historien.
lundi, mars 06, 2006
Le premier sexe (E. Zemmour)

FF
Il paraît qu'il s'agit d'un plagiat, je n'en sais rien ; mes excuses à l'auteur si ce n'est pas le cas, mes excuses au plagié sinon.
L'auteur est motivé par son irritation des hommes-femmes à la mode : les hommes fidèles, les hommes qui s'épilent, les hommes qui langent bébé, les hommes qui prennent soin de leur peau, etc.
L'homme est devenu une femme comme les autres.
Mais la féminisation de la société est avant tout une dévirilisation, et c'est un marché de dupes pour les femmes : en éradiquant l'homme macho et viril, on éradique aussi l'homme protecteur et responsable. C'est en ces temps d'hommes-femmes qu'il y a un maximum inédit de mères abandonnées avec leurs enfants (1), il est facile, quand on entre dans la psychologie, d'y voir une relation. On ne joue pas impunément aux apprenties sorcières avec une répartition des rôles qui s'est cristallisée sur des millénaires. Si il en était ainsi, il devait bien y avoir une raison.
Ce phénomène daterait des suites de la guerre 14-18, épisode où les valeurs masculines ont rebuté les hommes eux-mêmes.
Or si les valeurs féminines (2) (l'écoute, la douceur, la fusion, l'intuition, la sécurité) sont importantes, il n'en demeure pas moins que les valeurs masculines (l'ambition, la force, la liberté, la raison, le risque) sont tout aussi indispensables.
Pour le dire franchement, les valeurs féminines, notamment fusion et sécurité, mènent aisément à la dictature douce. La Révolution Française peut être vue comme une réaction contre l'influence croissante des femmes (Maintenon, Pompadour, Marie-Antoinette) sous l'Ancien Régime, ceci expliquerait pourquoi la Révolution a si allègrement guillotiné des femmes et a été conclue par Napoléon, qui a fait rentrer les femmes à la maison. D'une certaine façon, si la République Française a donné si tard le droit de vote aux femmes, c'est qu'elle avait eexpérimenté les femmes au pouvoir avant tout le monde (3).
Soyez virils, soyez libéraux !
On peut interpréter quelques phénomènes politiques comme une lutte contre la dévirilisation, par exemple le succès du FN et la conversion de jeunes blancs à l'Islam, religion virile par excellence (la femme ne peut y être que pute ou soumise).
L'auteur a une comparaison très cruelle mais désopilante. François Hollande, qui, comme chacun sait, est une femme politique (il discute, il contourne, il manoeuvre mais ne tue pas) a un jour parlé de la dépression post-élection comme du baby blues, de la dépression post-accouchement, c'est très révélateur qu'il emploie cette comparaison féminine, d'autant plus que Le Pen, interrogé sur le même sujet a répondu : "Post coïtum, animal triste." C'est peindre au vif la différence entre les deux.
La mode de l'homosexualité (qui commence à me les briser menues : à croire que, si on n'a pas gouté de la brioche infernale, on est un néanderthalien, un sous-développé, un chichiteux) , c'est justement la négation de la conquête masculine, de la prise d'assaut, de la violence. Et c'est stérile.
Les femmes n'étant pas habitées par la pulsion de mort qui va avec le pouvoir et l'argent, on assiste à un phénomène bien connu : elles dévalorisent tout ce qu'elles touchent. Les professions où elles sont majoritaires perdent leur pouvoir : journalisme hier, juridique aujourd'hui (sauf que les avocats d'affaires, qui eux ont pouvoir et argent, sont encore essentiellement des hommes), demain, politique. En inversant, on peut dire que la montée en puissance des femmes dans une profession est un signe sûr de sa perte de pouvoir, aujourd'hui, c'est en train de se révéler vrai pour la politique. Ce n'est donc pas vraiment un hasard si les conseils d'administrations, vrais lieux de pouvoir, se préservent des femmes comme de la peste.
Plus que dans le vieillissement de la population, c'est dans la féminisation de l'Europe que l'auteur voit la cause de son déclin (voir extrait), même si les deux phénomènes sont liés (une société ne peut pas faire des enfants sans valeurs masculines, exclusivement avec des valeurs féminines : féminisation = baisse de la fécondité).
Il y a deux réactions contre cette dévirilisation : la réaction américaine, cultiver le coté cow-boy, Bush en a remarquablement joué, et l'islamisme.
L'auteur prédit que les femmes voudront revenir, sous une forme moderne, sur cette dévirilisation car ne plus avoir d'homme protecteur se révèle néfaste mais que le principal obstacle sera les hommes eux-mêmes : c'est difficile d'incarner la loi, l'autorité, la force. Les femmes nous en avaient déchargé en taxant ces attitudes de "macho" ; ce n'est pas sûr que, même si on nous le demande gentiment, nous acceptions de reprendre le fardeau.
Je maintiens une résolution que j'ai prise depuis longtemps : il est hors de question que je m'épile jamais.
Volez, ça fait bander (bon OK je sais, ce n'est pas raffiné, il y a mieux comme slogan, mais bon, je m'adapte aux circonstances)
Extrait :
C'est tout le paradoxe féminin.
Les femmes conduisent quand la vitesse est limitée ; elles fument quand le tabac tue ; elles obtiennent la parité quand la politique ne sert plus à grand-chose ; elles votent à gauche quand la Révolution est finie ; elles deviennent un argument de marketing littéraire quand la littérature se meurt ; elles découvrent le football quand la magie de mon enfance est devenue un tiroir-caisse. Il y a une malédiction féminine qui est l'envers d'une bénédiction. Elles ne détruisent pas, elles protègent. Elles ne créent pas, elles entretiennent. Elles n'iventent pas, elles conservent. Elles ne forcent pas, elles préservent. Elles ne transgressent pas, elles civilisent. Elles ne régnent pas, elles régentent. En se féminisant, les hommes se stérilisent, ils s'interdisent toute audace, toute innovation, toute transgression. Ils se contentent de conserver. On explique en général la stagnation intellectuelle et économique de l'Europe par le vieillissement de sa population. Mais Cervantes écrivit Don Quichotte à soixante-quinze ans ; de Gaulle revint au pouvoir à soixante-huit, et le chancelier allemand Adenauer à plus de soixante-dix. On ne songe jamais — ou on n'ose jamais songer — à sa féminisation.
Les rares hommes qui veulent conserver la réalité phallique du pouvoir se barricadent efficacement contre la féminisation de leur profession. Ils agissent comme s'ils étaient des îlots de virilité dans un monde féminisé. On les traite de « machos », ils n'en ont cure. Ils approuvent les lois sur la parité que votent les politiques en se gardant bien de faire de même au sein des conseils d'administration. Parce que le pouvoir, c'est la capacité au moment ultime de tuer l'adversaire. C'est, au final, l'instinct de mort. C'est pourquoi le pouvoir est le grand tabou de notre époque.
(1) : on a un double mouvement contradictoire. D'un coté, on facilite la fuite de responsabilité des hommes : divorce pour un oui pour un non, contraception (si elle a un enfant, c'est qu'elle l'a voulu), femmes indépendantes (donc pas besoin d'homme). De l'autre, on essaie de les rattraper avec des pensions alimentaires de plus en plus punitives.
(2) : valeurs féminines/ masculines : il s'agit d'idéaux, je sais bien qu'il y a des hommes qui ont des valeurs féminines et des femmes qui ont des valeurs masculines.
(3) : l'auteur aborde au passage un sujet qui m'est cher (tous les chemins mènent à Rome) : la passage de l'Instruction Publique (valeur masculine) à l'Education Nationale (valeur féminine) date de 1944, comme le droit de vote des femmes.
Napoléon : la campagne de France (P. Miquel)
Après la campagne de 1940, j'avais envie delire un livre où les Français ne passaient pas pour des cons.
Certes, il s'agit encore d'une défaite, mais Napoléon y a exprimé son génie militaire.
Compte-rendu à la fin de la lecture.
Volez, ça dégage le nez.
Certes, il s'agit encore d'une défaite, mais Napoléon y a exprimé son génie militaire.
Compte-rendu à la fin de la lecture.
Volez, ça dégage le nez.
dimanche, mars 05, 2006
La campagne de 1940

FF
C'est un recueil des contributions d'une conférence sur le sujet. Les contributions en question étaient de qualité inégale, voici ce que j'ai retenu :
> la défaite de 1940 est une défaite militaire et politique due à une défaillance intellectuelle des dirigeants comme l'ont bien montré M. Bloch et C. De Gaulle ("Nous n'avons pas reconnu la guerre. Les Allemands ne 'jouaient pas le jeu' " et "Ils (les généraux français) ont été vaincu dans leur doctrine.")
Ceux qui ont lu Sun Tsu me répondront que toute défaite miliataire est nécessairement aussi une défaite intellectuelle.
Cependant, dans le cas qui nous occupe, c'est d'autant plus flagrant que les rapports de force matériels étaient quantitativement équilibrés, sauf pour l'aviation, et que c'est avant tout l'excellente (de son point de vue) politique d'Hitler et l'innovation tactique des Allemands qui ont fait tomber en six semaines une grande armée, vainqueur de la Grande Guerre.
Churchill raconte que, lorsqu'il a demandé où était la réserve et qu'on lui a répondu qu'il n'y en avait pas, il a eu une des plus grandes surprises de sa vie.
Les Français ont bien ressenti une défaite intellectuelle, ce qui explique au moins en partie qu'ils aient suivi ceux qui leur disaient que le mal était en eux.
> le haut-commandement a été très tôt défaitiste et c'est le plus grand crime des généraux que d'avoir désespéré du pays qu'ils étaient en charge de défendre. Marc Bloch s'interroge sur ces généraux vieillards. Comment comprendre que Reynaud remplace Gamelin, vieux, par Weygand, encore plus vieux ? Alors qu'il avait sous la main De Gaulle, dont "le Comité de Salut Public eut fait un général en chef", mais aussi Juin, De Lattre, Béthouart.
> Le moral des Français a fluctué très brutalement, mais certaines unités se sont battues admirablement (les cadets de Saumur, par exemple.)
> Le ciel n'était pas vide, mais n'était pas aussi plein d'avions français qu'on l'a prétendu par la suite. L'Armée de l'Air a eu d'énormes pertes mais a surtout été épuisée par une logistique inadptée. La Royal Air Force s'est bien battue et a perdu autant d'hommes en France que durant la Bataille d'Angleterre.
> Les Allemands ont sur les bras de lourds massacres de troupes coloniales, des sous-hommes qui les terrifiaent. On a oublié comme on a préféré oublier tant de choses. Le téléfilm Trois jours en juin en rend compte. A noter que certains officiers blancs refusant d'abandonner leurs hommes ont aussi été exécutés.
> Enfin les conséquences à long terme de cette défaite sont importantes. L'image que les Français se font d'eux-mêmes en est durablement affectée, on remarque d'ailleurs une occultation symptomatique : autant on ressasse les crimes de Vichy, autant on oublie la période immédiatement précédente. On a l'impression que l'histoire s'est interrompue entre 1937 (fin du Front Populaire et de ses souvenirs émus de congés payés) et 1940.
Autre conséquence très présente aujourd'hui, qui, là, passe totalement inaperçue : la défaite de 1940 provoque la fin de 36 ans d'Entente Cordiale, c'est à partir de 1940 que les dirigeants anglais ont considéré que la France n'était pas fiable et qu'il valait mieux chercher du secours de l'autre coté de l'Atlantique. Dans les circonstances, avaient ils tort ? C'est dommage que le pli ait persisté.
Enfin, la conclusion est un parallèle entre la défaite de 1870, la presque défaite de 1914 et la déroute de 1940, l'auteur de la conclusion se demande qu'est ce qui fait, dans l'esprit français, qu'on a trois fois de suite été au bord du gouffre pour des fautes intellectuelles, pourquoi on systématise tant, avec tant d'abstraction, loin des faits, et pourquoi on aboutit à justifier même ses erreurs. Et il se demande si nous ne reproduisons pas aujourd'hui les mêmes erreurs.
A l'évidence, ce monsieur ne connaît pas le libéral Hayek. Celui-ci s'est justement posé cette question fort angoissante, vu ses conséquences et sa réponse est la suivante : il appelle ça "l'esprit de l'Ecole Polytechnique"
Si vous en voulez une analyse complète, vous la trouverez au lien suivant : La Source de l'orgueil scientiste : L'École polytechnique.
Voici un extrait :
Le type même de l'ingénieur avec sa conception, ses ambitions et ses limitations caractéristiques était créé.
Cet esprit de synthèse qui ne verrait aucun sens dans quelque chose qu'il n'aurait pas délibérément construit, cet amour de l'organisation qui émerge des sources jumelles des pratiques militaires et des pratiques d'ingénierie, la préférence esthétique pour tout ce qui a été consciemment construit sur tout ce qui s'est contenté de "pousser," fut un nouvel élément fort qui s'ajouta - et au cours du temps commença même à remplacer - l'ardeur révolutionnaire des jeunes polytechniciens. On constata rapidement les caractéristiques étranges de ce nouveau type qui, comme nous l'avons dit, "tiraient orgueil d'avoir des solutions plus précises et plus satisfaisantes que tout autre pour toutes les questions politiques, religieuses et sociales," et qui "se risquaient à créer une religion comme on apprend à créer un pont ou une route à l'École."
Cependant, à la guerre, on a un adversaire, qui ne joue pas forcément votre jeu, qui n'a pas la courtoisie d'entrer dans vos calculs, qui a la grossiéreté de ne pas entrer dans votre système, mais qui, par contre, entre très volontiers dans votre pays (1).
Il est facile de comprendre qu'un tel esprit systématique, pour peu qu'il oublie l'humilité, vienne vous dire que vous n'avez rien compris ni aux faits ni à la théorie, si, par audace, vous faisiez constater que les petis mais tenaces faits sont contradictoires avec la noble théorie.
Il est difficile de relire Le fil de l'épée ou Vers l'armée de métier sans s'interroger sur le peu de remises en question qu'ils ont provoqué.
J'affirme ma conviction qu'en matière économique, on nous fait aujourd'hui le même coup de l'abstraction détachée de la réalité. La solidarité, le patriotisme économique et la politique industrielle sont des fariboles néfastes.
Volez, c'est le pied
(1) : Marc Bloch s'était indigné qu'un officier polytechnicien lui explique que le fait que les Allemands aient envahi une partie du territoire français était sans importance pour la conduite des opérations car ça n'empêchait pas d'appliquer les méthodes prescrites par l'Ecole de Guerre, comme si les mines perdues, les récoltes non faites, l'acier réquisitionné, les populations opprimées, les villages occupés comptaient pour rien. Excès de l'esprit d'abstraction.
Comme quoi l'analyse de Hayek est pertinente : je doute que Bloch et Hayek se soient connus et, pourtant, ils mettent tout deux en cause l'esprit d'abstraction polytechnicien.
La critique autrichienne de Keynes et du keynésianisme
Vous remarquerez que cet article a plus de vingt ans, mais la France est ce pays étrange où les idées dévaluées du keynésianisme imprègnent tant nos technocrates, qu'ils ne se sont pas encore aperçus de leur peu de valeur.
Volez, c'est la liberté
La critique autrichienne de Keynes et du keynésianisme
par F.A. Hayek
The Economist, 11 juin 1983
Il ne sera pas facile pour les historiens à venir d'expliquer le fait que, une génération durant après la mort prématurée de Maynard Keynes, l'opinion a été si complètement soumise à ce qui passait pour du keynésianisme, que jamais aucun homme n'avait autant dominé la politique et l'histoire économique. Il ne sera pas non plus facile d'expliquer pourquoi ces idées-là sont plutôt brusquement passées de mode, abandonnant derrière elles une communauté d'économistes passablement désorientés, pour avoir oublié une bonne partie de ce qui était fort bien compris à l'aube de la "révolution keynésienne". Il ne peut y avoir aucun doute que c'est au nom de Keynes, et à partir de son oeuvre théorique, que le monde moderne a connu la plus longue période d'inflation généralisée, et qu'il lui faut de nouveau la payer par une dépression générale et sévère. Pourtant, il est plus que douteux que Keynes eût approuvé les politiques menées en son nom.
C'était Keynes qui nous avait dit en 1919 que : "Il n'y a pas de moyen plus certain de subvertir la base existante de la société que de débaucher la monnaie. Le processus engage toutes les forces occultes de la loi économique dans le sens de la destruction, et le fait d'une manière que pas un homme sur un million n'est capable de diagnostiquer." C'était Keynes qui prétendait que Lénine avait conclu que "le meilleur moyen de détruire le système capitaliste était de débaucher la monnaie".
Au cours de cette période cruciale, j'ai eu l'occasion d'observer une bonne partie de cette évolution et parfois de discuter de ses enjeux essentiels avec Keynes, que j'admirais à bien des égards et que je considère encore comme l'un des hommes les plus remarquables que j'aie connus. C'était un des penseurs et publicistes les plus puissants de sa génération. Cependant, aussi paradoxal que cela puisse paraître, il n'était ni très bien formé comme économiste ni même très soucieux des progrès de la science économique. Finalement, il ne faisait même pas grand cas de l'économie en tant que science, ayant tendance à considérer que sa capacité supérieure à fournir des justifications théoriques était un instrument dont il avait le droit de se servir pour persuader le public de suivre les politiques que son intuition lui désignait comme la nécessité du moment.
La question du rôle de Keynes dans l'histoire concerne essentiellement la manière dont son enseignement a réussi à rouvrir les vannes de l'inflation à une époque où tout le monde avait déjà reconnu que le progrès temporaire de l'emploi que l'on obtient de l'expansion du crédit doit nécessairement se payer d'un chômage encore plus sévère à une étape ultérieure. C'est cette vérité ancienne qui est en train d'être redécouverte. L'amère expérience nous a montré que l'accélération de l'inflation, seule à pouvoir conserver le type d'emplois que cette inflation a créés, ne peut être poursuivie indéfiniment.
Keynes n'a jamais admis qu'une inflation croissante est nécessaire pour qu'un accroissement de la demande monétaire puisse durablement augmenter l'emploi des travailleurs. Il était complètement conscient du risque qu'un accroissement de la demande monétaire dégénère en inflation croissante, et vers la fin de sa vie il craignait fort que cela n'arrive. Et si cela s'est bel et bien produit, ce n'est pas Keynes de son vivant qui en fut la cause, mais plutôt l'influence persistante de ses théories. Je puis rapporter de première main que, à la dernière occasion où j'en ai discuté avec lui, il était sérieusement alarmé par l'agitation pour l'expansion de crédit à laquelle se livraient certains de ses plus proches associés. Il alla même jusqu'à m'assurer que, au cas où ses théories, rudement nécessaires lors de la déflation des années 1930, auraient jamais des effets dangereux, il se dépêcherait de réorienter l'opinion publique dans le bon sens. Quelques semaines plus tard, il était mort et ne pouvait plus le faire.
Il n'en est pas moins indéniable que l'on pouvait de bonne foi déduire des conclusions inflationnistes de son enseignement. Cela sous-entend que ses théories souffraient d'un sérieux défaut et soulève la question centrale — savoir si la grande influence de ses conceptions sur l'opinion des professionnels était due à un véritable progrès de notre compréhension ou à une erreur certaine. Or, des circonstances particulières m'ont amené dès le départ à considérer que toute son analyse était fondée sur une méprise essentielle.
Je crains bien que ceci ne m'oblige à dire franchement qu'il ne fait toujours pour moi aucun doute que Maynard Keynes ne maîtrisait pas parfaitement l'ensemble du corpus de la théorie économique disponible à l'époque, et ne se souciait pas vraiment d'apprendre aucun raisonnement au-delà de la tradition marshallienne qu'il avait apprise lors de la seconde moitié de ses années de premier cycle à Cambridge. Son souci premier fut toujours d'influencer la politique économique, et la théorie économique n'était pour lui qu'un instrument à cette fin. Il faisait confiance à sa puissance intellectuelle pour inventer une meilleure théorie dans ce but, et c'est ce qu'il essaya de faire sous plusieurs formes différentes.
Dans ces efforts de rationalisation, il fut guidé par une seule idée centrale — idée que lors d'une de nos conversations il me décrivit comme un "axiome que seuls les demeurés pouvaient mettre en question" — à savoir que l'emploi total était positivement corrélé à la demande globale pour les biens de consommation. Cela lui faisait penser qu'il y avait plus de vérité dans cette théorie de la sous-consommation prêchée pendant des générations par une longue lignée d'extrémistes et de demi-fous, mais par relativement peu d'économistes universitaires. Ce fut sa manière de ressusciter l'approche par la sous-consommation qui rendit ses théories tellement séduisantes pour la gauche. La profonde conclusion de John Stuart Mill suivant laquelle la demande de produits n'est pas une demande de travail , et que Leslie Stephens, aussi tard qu'en 1876, pouvait encore décrire comme la doctrine dont la "compréhension complète est peut-être le meilleur critère pour identifier un économiste", cette conclusion-là demeura toujours pour Keynes une incompréhensible absurdité.
Le rôle de l'investissement
Dans la tradition de Cambridge qui dominait les brèves études de Keynes en économie, la théorie du capital de Mill et Jevons, développée ultérieurement par Böhm-Bawerk et Wicksell, n'était pas prise au sérieux. Vers 1930, ces idées avaient été largement oubliées dans le monde anglophone. Tout comme la plupart de mes chers collègues, j'aurais pu moi aussi accepter de bon gré le développement par Keynes de la croyance simpliste en une dépendance directe de l'emploi vis-à-vis de la demande globale.
Or, non seulement j'avais été élevé dans la tradition de Böhm-Bawerk et de Wicksell mais, juste avant la publication du Treatise on Money de Keynes, j'avais aussi passé beaucoup de temps à analyser une tentative américaine, quelque peu semblable mais beaucoup plus grossière, pour développer une théorie monétaire des causes de la "sous-consommation". A cette fin, j'avais déjà poussé un peu plus loin la théorie de Wicksell-Mises sur la stimulation excessive de l'investissement par la monnaie, qui à mon avis réfutait le postulat naïf dont Keynes était parti, celui d'une dépendance de l'investissement vis-à-vis de la demande finale.
J'ai eu plusieurs occasions, au cours des années, de discuter de ces questions avec Keynes. Il devint parfaitement clair que nos différences d'opinion découlaient entièrement de son refus de mettre en cause ce postulat. A une occasion j'ai réussi à lui faite admettre, non sans surprise, que dans certaines circonstances l'investissement antérieur pourrait être la cause d'un accroissement de la demande de capital. Mais lorsque, à une autre occasion, j'avais réussi à l'intéresser momentanément à l'éventualité qu'une baisse du prix de produits puisse amener à investir pour réduire les coûts unitaires, il ne tarda pas à balayer brusquement cette idée comme "absurde".
Les déterminants de l'investissement autres que la demande finale étant précisément les facteurs que la macroéconomie keynésienne néglige de manière si dramatique, une présentation de son rôle historique doit tenter de rappeler brièvement cet aspect-là de la théorie économique. Il peut être utile de se représenter le flux continu de la production comme une grande rivière qui, indépendamment de la succion de son embouchure, peut gonfler ou s'amenuiser dans ses différentes sections suivant que ses innombrables affluents en amont ajoutent plus ou moins à son volume. Les fluctuations dans les investissements de capacité ou de renouvellement feront augmenter ou diminuer le volume du courant dans ses parties supérieures, avec les changements en conséquence en matière d'emploi, comme il s'en produit au cours des fluctuations industrielles. Il n'y a pas de correspondance nécessaire entre le volume (ni même le sens de la variation) des ventes de produits finaux au cours d'une période et celui de l'emploi au cours de cette même période.
Le volume de l'investissement est loin de varier proportionnellement à la demande finale. Ce ne sera pas seulement seulement le taux de l'intérêt qui l'affectera, mais aussi les prix relatifs des différents facteurs de production et en particulier ceux des différents types de travail, outre les changements techniques. L'investissement (total) dépendra du volume des différentes sections du fleuve, que l'emploi total des facteurs de production soit plus grand ou plus petit que la demande effective de produits finis. Les déterminants immédiats qui dirigent les affluents vers le courant principal ne seront pas la demande finale, mais la structure des prix relatifs des différents facteurs de production : les différents types de travail, les produits semi-finis, les matières premières et, bien sûr, les taux d'intérêt.
Quand, sous l'influence de ces prix relatifs, l'ensemble du courant change de forme, l'emploi doit forcément évoluer à des taux très différents aux différentes étapes de la production : parfois, le volume total va pour ainsi dire s'étendre avec bonheur, fournissant des emplois supplémentaires, et parfois il se rétractera. Cela peut être la cause de fortes fluctuations dans le volume de l'emploi, particulièrement dans les industries "lourdes" et le bâtiment, sans que la demande des consommateurs ait en rien changé dans le même sens. C'est un fait historique bien établi que lors d'une récession, la reprise de la demande finale est généralement un effet et non une cause de la reprise dans les étages supérieurs du flux de la production, dans les activités engendrées par une épargne à la recherche d'investissements et par la nécessité de compenser les retards dans les remplacements et autres mises à jour.
Ce qu'il est important de souligner est que ces gonflements et diminutions indépendants dans les différentes sections du flux de la production sont causés par les variations dans les prix relatifs des différents facteurs, certains étant attirés par des prix plus élevés vers les étapes plus précoces du processus et vice-versa. Cette constante réallocation des ressources est entièrement éclipsée par l'approche que Keynes avait choisi d'adopter, et que l'on connaît depuis sous le nom de "macroéconomie" : une analyse en termes de relations entre divers agrégats ou moyennes tels que la demande ou l'offre globales, le niveau moyen des prix, etc. C'est une approche qui occulte totalement la nature du mécanisme qui détermine la demande pour les différents types d'activité.
La mythologie de la "mesure"
L'espoir de devenir plus "empirique" en se faisant plus macroéconomique doit forcément être déçu, dans la mesure où ces grandeurs statistiques — seules à pouvoir être "mesurées" — n'en ont pas pour autant le moindre sens comme cause éventuelle des actions d'individus qui n'en ont aucune conaissance. Les phénomènes économiques ne sont pas des phénomènes de masse du genre de ceux auxquels on peut appliquer la théorie statistique. Ils appartiennent à ce domaine intermédiaire qui se situe entre les phénomènes simples pour lesquels on peut s'assurer de toutes les données pertinentes, et les véritables phénomènes de masse où l'on est obligé de s'en remettre aux probabilités.
On ne peut sérieusement nier que les phénomènes monétaires sont la cause d'effets importants dans le domaine des biens réels, ni que la plupart de ces effets ont été méconnus par Keynes. Pourtant, l'approche purement monétaire qu'il avait adoptée causait des difficultés considérables à la critique d'un opposant auquel il semblait que Keynes était passé à côté des questions essentielles. Je me dois d'expliquer pourquoi je ne suis pas revenu à la charge après que j'avais consacré beaucoup de temps à une analyse attentive de ses écrits — manquement que je n'ai jamais cessé de me reprocher depuis. Ce n'était pas seulement (comme je l'ai affirmé de temps à autre) l'inévitable déception d'un jeune homme qui s'était entendu dire par le célèbre auteur que ses objections n'avaient plus d'importance, puisque Keynes lui-même avait cessé de croire à ses propres arguments. Ce n'était pas non plus vraiment que je m'étais rendu compte qu'une réfutation efficace des conclusions de Keynes devrait s'en prendre à toute son approche "macro-économique". Cétait plutôt que sa méconnaissance de ce qui me semblait être les questions essentielles m'avait fait comprendre qu'une critique digne de ce nom devrait traiter davantage de ce que Keynes n'avait jamais abordé que de ce dont il avait traité, et qu'en conséquence, développer ce qui n'était encore qu'une théorie insuffisante du capital était un préalable nécessaire pour régler définitivement son compte à l'argumentation keynésienne.
Tant et si bien que je me suis attelé à cette tâche, dont j'entendais qu'elle menât à une discussion des déterminants de l'investissement dans un système monétaire. Mais la partie préliminaire de cet ouvrage, de "pure" théorie, se révéla beaucoup plus difficile, et me prit beaucoup plus de temps que je ne m'y étais attendu. Quand la guerre éclata, rendant douteux que la publication d'un aussi gros volume soit encore possible, je publiai dans un ouvrage séparé ce qui avait été prévu comme la première étape d'une analyse des faiblesses keynésiennes, laquelle fut indéfiniment différée.
La cause principale de cet ajournement fut que je me retrouvai rapidement aux côtés de Keynes dans son combat contre l'inflation sous prétexte de guerre, et la dernière chose que j'aurais voulu à cette époque était d'affaiblir son autorité. Bien que je considère les théories de Keynes comme les responsables principales de l'inflation du dernier quart de siècle, je demeure convaincu que c'était une dérive qu'il n'avait pas voulue, et qu'il aurait fait tout son possible pour l'empêcher. Je ne suis pourtant pas sûr qu'il y serait parvenu, n'ayant jamais compris que seule une inflation accélérée pouvait durablement assurer un haut niveau d'emploi.
Les disciples égarés
Vers la fin de sa vie, il est certain que Keynes n'était pas satisfait de la direction prise par les efforts de ses plus proches associés. Je veux bien croire sa boutade selon laquelle, de même que Marx n'avait jamais été marxiste, lui-même n'avait jamais été keynésien. Nous savons aussi, sur la foi du Professeur Joan Robinson, qu' "il y avait des moments où nous avions du mal à faire comprendre à Maynard en quoi sa révolution consistait vraiment, mais quand il en vint à la résumer après la publication de l'ouvrage, il l'avait bien à l'esprit."
Ce sont en fait les idées du groupe des jeunes doctrinaires keynésiens qui inspirèrent la politique inflationniste dite de "plein emploi" pendant les 30 années qui suivirent, non seulement en Grande-Bretagne mais dans le reste du monde.
Je suis pleinement conscient qu'en effet, je suis en train de dire que le personnage peut-être le plus intellectuellement imposant que j'aie jamais rencontré, et dont j'ai volontiers reconnu la supériorité intellectuelle globale, était complètement dans l'erreur dans l'oeuvre scientifique pour laquelle il est principalement connu. Mais je dois ajouter que son extraordinaire influence dans ce domaine auquel il ne consacrait qu'une faible part de ses efforts, il la devait à une combinaison unique d'autres talents. Qu'il ait eu raison ou tort, ces dons-là en faisaient un des personnages éminents de son époque. Dans l'avenir, il paraîtra aussi représentatif de son temps que les personnages de la renaissance nous apparaissent aujourd'hui. Je ne prétends pas que son influence dans d'autres domaines ait nécessairement été plus bénéfique. En fait, je suis persuadé que, par son mépris de la morale commune et son attitude hautaine du genre "dans le long terme, nous sommes tous morts", son influence fut désastreuse.
Et pourtant, c'étaient ses immenses talents qui rendaient si difficile d'échapper à son influence et de ne pas se laisser entraîner dans sa manière de penser. Non seulement il avait une palette incroyable d'intérêts intellectuels, mais il était peut-être encore davantage attiré par les arts. C'était aussi un grand patriote, si c'est bien le mot juste pour désigner un adepte convaincu de la supériorité de la civilisation britannique. Que ses efforts intellectuels soient principalement dominés par ses sentiments esthétiques était une de ses caractéristiques principales, et l'une des raisons majeures de la fascination personnelle qu'il exerçait.
Alpha plus
Un petit épisode de cette même dernière occasion où je le rencontrai à dîner à King's College pourrait donner une idée de l'incroyable richesse de son esprit. Au cours des dernières années de la guerre, il m'avait régulièrement envoyé l'American Journal of the History of Ideas auquel il était abonné, et que je trouvais difficile à obtenir. Deux ou trois semaines avant le dîner de King's College il m'avait envoyé la dernière parution ; il se trouvait que j'y avais lu le matin même un article sur le contexte de la publication posthume de la deuxième œuvre de Copernic. Au moment du café, je me trouvai assis en face de l'astronome de l'Université en question, qui n'avait pas encore vu l'article, de sorte que celui-ci fournissait un sujet de conversation.
Keynes, assis un peu plus haut et engagé dans une autre conversation, était évidemment aussi en train de suivre mon récit de l'affaire. Soudain, au milieu du compte rendu d'un détail compliqué, il m'interrompit d'un "vous vous trompez, Hayek". Et de donner une description bien plus complète et plus exacte des circonstances, alors que cela devait bien faire deux ou trois semaines qu'il avait lu ce que je venais de lire le matin même.
Je me suis limité ici aux contributions spécifiques faites par Keynes à la théorie économique. Mais sa grande influence dépassait, et précéda aussi, les espoirs de plein emploi que ses travaux avaient suscités. Il avait gagné l'oreille des penseurs "avancés" bien plus tôt, et largement contribué à une tendance fort en conflit avec ses propres débuts libéraux. Le jour où il était devenu l'idole des intellectuels gauchisants était en fait celui où il avait choqué nombre de ses premiers admirateurs par un article sur "l'autosuffisance nationale" paru dans le New Statesman et Nation (et réédité avec un égal enthousiasme par la Yale Review, la très communiste Science and Society, et le Schmollers Jahrbuch des nationaux-socialistes). Dans cette étude, il proclamait que "le capitalisme décadent, international mais individualiste, dans les mains duquel nous nous sommes retrouvés après la guerre, n'est pas un succès. Il n'est pas intelligent, il n'est pas beau, il n'est pas juste, il n'est pas vertueux — et il ne tient pas ses promesses. Bref, nous ne l'aimons pas et nous commençons à le mépriser." Plus tard, toujours dans le même état d'esprit, dans sa préface à la traduction allemande de la Théorie Générale, il recommandait franchement ses propositions interventionnistes comme plus adaptées aux conditions d'un état totalitaire qu'à celles où la production est guidée par la libre concurrence.
Il n'est donc pas étonnant que ses disciples aient été choqués lorsque, bien après sa mort, on finit par savoir que, moins d'une décennie auparavant, il avait, dans une lettre privée, dit de ma Route de la servitude que "moralement et philosophiquement, [il se trouvait] virtuellement en accord avec son intégralité ; et non seulement en accord, mais dans un accord profondément ému". Il limitait cette approbation par cette opinion bizarre suivant laquelle "dans un pays qui pense droit, on peut accomplir des actes dangereux qui mèneraient tout droit à l'enfer s'ils étaient exécutés par ceux dont les sentiments sont mal orientés".
Les génies inspirés possédant un grand pouvoir de persuasion ne sont pas nécessairement une bénédiction pour les pays où ils apparaissent. John Maynard Keynes fut indubitablement un des grands esprits de son époque, à certains égards représentatif et à d'autres révolutionnaire, mais il ne ressemblait guère au grand savant dont l'illumination progressive chemine sur une seule voie. La publication de ses Oeuvres complètes, "principalement dans le domaine de l'économie", aujourd'hui près d'atteindre son trentième tome, constitue certainement une documentation des plus révélatrice sur les mouvements intellectuels de son temps. Mais il est permis à un économiste de se demander quelque peu si une telle distinction, pour laquelle Newton, Darwin, et les grands philosophes britanniques doivent encore attendre, n'est pas davantage une marque de l'idolâtrie dont il jouissait auprès de ses admirateurs personnels que proportionnelle à sa contribution aux progrès de la connaissance scientifique .
Volez, c'est la liberté
La critique autrichienne de Keynes et du keynésianisme
par F.A. Hayek
The Economist, 11 juin 1983
Il ne sera pas facile pour les historiens à venir d'expliquer le fait que, une génération durant après la mort prématurée de Maynard Keynes, l'opinion a été si complètement soumise à ce qui passait pour du keynésianisme, que jamais aucun homme n'avait autant dominé la politique et l'histoire économique. Il ne sera pas non plus facile d'expliquer pourquoi ces idées-là sont plutôt brusquement passées de mode, abandonnant derrière elles une communauté d'économistes passablement désorientés, pour avoir oublié une bonne partie de ce qui était fort bien compris à l'aube de la "révolution keynésienne". Il ne peut y avoir aucun doute que c'est au nom de Keynes, et à partir de son oeuvre théorique, que le monde moderne a connu la plus longue période d'inflation généralisée, et qu'il lui faut de nouveau la payer par une dépression générale et sévère. Pourtant, il est plus que douteux que Keynes eût approuvé les politiques menées en son nom.
C'était Keynes qui nous avait dit en 1919 que : "Il n'y a pas de moyen plus certain de subvertir la base existante de la société que de débaucher la monnaie. Le processus engage toutes les forces occultes de la loi économique dans le sens de la destruction, et le fait d'une manière que pas un homme sur un million n'est capable de diagnostiquer." C'était Keynes qui prétendait que Lénine avait conclu que "le meilleur moyen de détruire le système capitaliste était de débaucher la monnaie".
Au cours de cette période cruciale, j'ai eu l'occasion d'observer une bonne partie de cette évolution et parfois de discuter de ses enjeux essentiels avec Keynes, que j'admirais à bien des égards et que je considère encore comme l'un des hommes les plus remarquables que j'aie connus. C'était un des penseurs et publicistes les plus puissants de sa génération. Cependant, aussi paradoxal que cela puisse paraître, il n'était ni très bien formé comme économiste ni même très soucieux des progrès de la science économique. Finalement, il ne faisait même pas grand cas de l'économie en tant que science, ayant tendance à considérer que sa capacité supérieure à fournir des justifications théoriques était un instrument dont il avait le droit de se servir pour persuader le public de suivre les politiques que son intuition lui désignait comme la nécessité du moment.
La question du rôle de Keynes dans l'histoire concerne essentiellement la manière dont son enseignement a réussi à rouvrir les vannes de l'inflation à une époque où tout le monde avait déjà reconnu que le progrès temporaire de l'emploi que l'on obtient de l'expansion du crédit doit nécessairement se payer d'un chômage encore plus sévère à une étape ultérieure. C'est cette vérité ancienne qui est en train d'être redécouverte. L'amère expérience nous a montré que l'accélération de l'inflation, seule à pouvoir conserver le type d'emplois que cette inflation a créés, ne peut être poursuivie indéfiniment.
Keynes n'a jamais admis qu'une inflation croissante est nécessaire pour qu'un accroissement de la demande monétaire puisse durablement augmenter l'emploi des travailleurs. Il était complètement conscient du risque qu'un accroissement de la demande monétaire dégénère en inflation croissante, et vers la fin de sa vie il craignait fort que cela n'arrive. Et si cela s'est bel et bien produit, ce n'est pas Keynes de son vivant qui en fut la cause, mais plutôt l'influence persistante de ses théories. Je puis rapporter de première main que, à la dernière occasion où j'en ai discuté avec lui, il était sérieusement alarmé par l'agitation pour l'expansion de crédit à laquelle se livraient certains de ses plus proches associés. Il alla même jusqu'à m'assurer que, au cas où ses théories, rudement nécessaires lors de la déflation des années 1930, auraient jamais des effets dangereux, il se dépêcherait de réorienter l'opinion publique dans le bon sens. Quelques semaines plus tard, il était mort et ne pouvait plus le faire.
Il n'en est pas moins indéniable que l'on pouvait de bonne foi déduire des conclusions inflationnistes de son enseignement. Cela sous-entend que ses théories souffraient d'un sérieux défaut et soulève la question centrale — savoir si la grande influence de ses conceptions sur l'opinion des professionnels était due à un véritable progrès de notre compréhension ou à une erreur certaine. Or, des circonstances particulières m'ont amené dès le départ à considérer que toute son analyse était fondée sur une méprise essentielle.
Je crains bien que ceci ne m'oblige à dire franchement qu'il ne fait toujours pour moi aucun doute que Maynard Keynes ne maîtrisait pas parfaitement l'ensemble du corpus de la théorie économique disponible à l'époque, et ne se souciait pas vraiment d'apprendre aucun raisonnement au-delà de la tradition marshallienne qu'il avait apprise lors de la seconde moitié de ses années de premier cycle à Cambridge. Son souci premier fut toujours d'influencer la politique économique, et la théorie économique n'était pour lui qu'un instrument à cette fin. Il faisait confiance à sa puissance intellectuelle pour inventer une meilleure théorie dans ce but, et c'est ce qu'il essaya de faire sous plusieurs formes différentes.
Dans ces efforts de rationalisation, il fut guidé par une seule idée centrale — idée que lors d'une de nos conversations il me décrivit comme un "axiome que seuls les demeurés pouvaient mettre en question" — à savoir que l'emploi total était positivement corrélé à la demande globale pour les biens de consommation. Cela lui faisait penser qu'il y avait plus de vérité dans cette théorie de la sous-consommation prêchée pendant des générations par une longue lignée d'extrémistes et de demi-fous, mais par relativement peu d'économistes universitaires. Ce fut sa manière de ressusciter l'approche par la sous-consommation qui rendit ses théories tellement séduisantes pour la gauche. La profonde conclusion de John Stuart Mill suivant laquelle la demande de produits n'est pas une demande de travail , et que Leslie Stephens, aussi tard qu'en 1876, pouvait encore décrire comme la doctrine dont la "compréhension complète est peut-être le meilleur critère pour identifier un économiste", cette conclusion-là demeura toujours pour Keynes une incompréhensible absurdité.
Le rôle de l'investissement
Dans la tradition de Cambridge qui dominait les brèves études de Keynes en économie, la théorie du capital de Mill et Jevons, développée ultérieurement par Böhm-Bawerk et Wicksell, n'était pas prise au sérieux. Vers 1930, ces idées avaient été largement oubliées dans le monde anglophone. Tout comme la plupart de mes chers collègues, j'aurais pu moi aussi accepter de bon gré le développement par Keynes de la croyance simpliste en une dépendance directe de l'emploi vis-à-vis de la demande globale.
Or, non seulement j'avais été élevé dans la tradition de Böhm-Bawerk et de Wicksell mais, juste avant la publication du Treatise on Money de Keynes, j'avais aussi passé beaucoup de temps à analyser une tentative américaine, quelque peu semblable mais beaucoup plus grossière, pour développer une théorie monétaire des causes de la "sous-consommation". A cette fin, j'avais déjà poussé un peu plus loin la théorie de Wicksell-Mises sur la stimulation excessive de l'investissement par la monnaie, qui à mon avis réfutait le postulat naïf dont Keynes était parti, celui d'une dépendance de l'investissement vis-à-vis de la demande finale.
J'ai eu plusieurs occasions, au cours des années, de discuter de ces questions avec Keynes. Il devint parfaitement clair que nos différences d'opinion découlaient entièrement de son refus de mettre en cause ce postulat. A une occasion j'ai réussi à lui faite admettre, non sans surprise, que dans certaines circonstances l'investissement antérieur pourrait être la cause d'un accroissement de la demande de capital. Mais lorsque, à une autre occasion, j'avais réussi à l'intéresser momentanément à l'éventualité qu'une baisse du prix de produits puisse amener à investir pour réduire les coûts unitaires, il ne tarda pas à balayer brusquement cette idée comme "absurde".
Les déterminants de l'investissement autres que la demande finale étant précisément les facteurs que la macroéconomie keynésienne néglige de manière si dramatique, une présentation de son rôle historique doit tenter de rappeler brièvement cet aspect-là de la théorie économique. Il peut être utile de se représenter le flux continu de la production comme une grande rivière qui, indépendamment de la succion de son embouchure, peut gonfler ou s'amenuiser dans ses différentes sections suivant que ses innombrables affluents en amont ajoutent plus ou moins à son volume. Les fluctuations dans les investissements de capacité ou de renouvellement feront augmenter ou diminuer le volume du courant dans ses parties supérieures, avec les changements en conséquence en matière d'emploi, comme il s'en produit au cours des fluctuations industrielles. Il n'y a pas de correspondance nécessaire entre le volume (ni même le sens de la variation) des ventes de produits finaux au cours d'une période et celui de l'emploi au cours de cette même période.
Le volume de l'investissement est loin de varier proportionnellement à la demande finale. Ce ne sera pas seulement seulement le taux de l'intérêt qui l'affectera, mais aussi les prix relatifs des différents facteurs de production et en particulier ceux des différents types de travail, outre les changements techniques. L'investissement (total) dépendra du volume des différentes sections du fleuve, que l'emploi total des facteurs de production soit plus grand ou plus petit que la demande effective de produits finis. Les déterminants immédiats qui dirigent les affluents vers le courant principal ne seront pas la demande finale, mais la structure des prix relatifs des différents facteurs de production : les différents types de travail, les produits semi-finis, les matières premières et, bien sûr, les taux d'intérêt.
Quand, sous l'influence de ces prix relatifs, l'ensemble du courant change de forme, l'emploi doit forcément évoluer à des taux très différents aux différentes étapes de la production : parfois, le volume total va pour ainsi dire s'étendre avec bonheur, fournissant des emplois supplémentaires, et parfois il se rétractera. Cela peut être la cause de fortes fluctuations dans le volume de l'emploi, particulièrement dans les industries "lourdes" et le bâtiment, sans que la demande des consommateurs ait en rien changé dans le même sens. C'est un fait historique bien établi que lors d'une récession, la reprise de la demande finale est généralement un effet et non une cause de la reprise dans les étages supérieurs du flux de la production, dans les activités engendrées par une épargne à la recherche d'investissements et par la nécessité de compenser les retards dans les remplacements et autres mises à jour.
Ce qu'il est important de souligner est que ces gonflements et diminutions indépendants dans les différentes sections du flux de la production sont causés par les variations dans les prix relatifs des différents facteurs, certains étant attirés par des prix plus élevés vers les étapes plus précoces du processus et vice-versa. Cette constante réallocation des ressources est entièrement éclipsée par l'approche que Keynes avait choisi d'adopter, et que l'on connaît depuis sous le nom de "macroéconomie" : une analyse en termes de relations entre divers agrégats ou moyennes tels que la demande ou l'offre globales, le niveau moyen des prix, etc. C'est une approche qui occulte totalement la nature du mécanisme qui détermine la demande pour les différents types d'activité.
La mythologie de la "mesure"
L'espoir de devenir plus "empirique" en se faisant plus macroéconomique doit forcément être déçu, dans la mesure où ces grandeurs statistiques — seules à pouvoir être "mesurées" — n'en ont pas pour autant le moindre sens comme cause éventuelle des actions d'individus qui n'en ont aucune conaissance. Les phénomènes économiques ne sont pas des phénomènes de masse du genre de ceux auxquels on peut appliquer la théorie statistique. Ils appartiennent à ce domaine intermédiaire qui se situe entre les phénomènes simples pour lesquels on peut s'assurer de toutes les données pertinentes, et les véritables phénomènes de masse où l'on est obligé de s'en remettre aux probabilités.
On ne peut sérieusement nier que les phénomènes monétaires sont la cause d'effets importants dans le domaine des biens réels, ni que la plupart de ces effets ont été méconnus par Keynes. Pourtant, l'approche purement monétaire qu'il avait adoptée causait des difficultés considérables à la critique d'un opposant auquel il semblait que Keynes était passé à côté des questions essentielles. Je me dois d'expliquer pourquoi je ne suis pas revenu à la charge après que j'avais consacré beaucoup de temps à une analyse attentive de ses écrits — manquement que je n'ai jamais cessé de me reprocher depuis. Ce n'était pas seulement (comme je l'ai affirmé de temps à autre) l'inévitable déception d'un jeune homme qui s'était entendu dire par le célèbre auteur que ses objections n'avaient plus d'importance, puisque Keynes lui-même avait cessé de croire à ses propres arguments. Ce n'était pas non plus vraiment que je m'étais rendu compte qu'une réfutation efficace des conclusions de Keynes devrait s'en prendre à toute son approche "macro-économique". Cétait plutôt que sa méconnaissance de ce qui me semblait être les questions essentielles m'avait fait comprendre qu'une critique digne de ce nom devrait traiter davantage de ce que Keynes n'avait jamais abordé que de ce dont il avait traité, et qu'en conséquence, développer ce qui n'était encore qu'une théorie insuffisante du capital était un préalable nécessaire pour régler définitivement son compte à l'argumentation keynésienne.
Tant et si bien que je me suis attelé à cette tâche, dont j'entendais qu'elle menât à une discussion des déterminants de l'investissement dans un système monétaire. Mais la partie préliminaire de cet ouvrage, de "pure" théorie, se révéla beaucoup plus difficile, et me prit beaucoup plus de temps que je ne m'y étais attendu. Quand la guerre éclata, rendant douteux que la publication d'un aussi gros volume soit encore possible, je publiai dans un ouvrage séparé ce qui avait été prévu comme la première étape d'une analyse des faiblesses keynésiennes, laquelle fut indéfiniment différée.
La cause principale de cet ajournement fut que je me retrouvai rapidement aux côtés de Keynes dans son combat contre l'inflation sous prétexte de guerre, et la dernière chose que j'aurais voulu à cette époque était d'affaiblir son autorité. Bien que je considère les théories de Keynes comme les responsables principales de l'inflation du dernier quart de siècle, je demeure convaincu que c'était une dérive qu'il n'avait pas voulue, et qu'il aurait fait tout son possible pour l'empêcher. Je ne suis pourtant pas sûr qu'il y serait parvenu, n'ayant jamais compris que seule une inflation accélérée pouvait durablement assurer un haut niveau d'emploi.
Les disciples égarés
Vers la fin de sa vie, il est certain que Keynes n'était pas satisfait de la direction prise par les efforts de ses plus proches associés. Je veux bien croire sa boutade selon laquelle, de même que Marx n'avait jamais été marxiste, lui-même n'avait jamais été keynésien. Nous savons aussi, sur la foi du Professeur Joan Robinson, qu' "il y avait des moments où nous avions du mal à faire comprendre à Maynard en quoi sa révolution consistait vraiment, mais quand il en vint à la résumer après la publication de l'ouvrage, il l'avait bien à l'esprit."
Ce sont en fait les idées du groupe des jeunes doctrinaires keynésiens qui inspirèrent la politique inflationniste dite de "plein emploi" pendant les 30 années qui suivirent, non seulement en Grande-Bretagne mais dans le reste du monde.
Je suis pleinement conscient qu'en effet, je suis en train de dire que le personnage peut-être le plus intellectuellement imposant que j'aie jamais rencontré, et dont j'ai volontiers reconnu la supériorité intellectuelle globale, était complètement dans l'erreur dans l'oeuvre scientifique pour laquelle il est principalement connu. Mais je dois ajouter que son extraordinaire influence dans ce domaine auquel il ne consacrait qu'une faible part de ses efforts, il la devait à une combinaison unique d'autres talents. Qu'il ait eu raison ou tort, ces dons-là en faisaient un des personnages éminents de son époque. Dans l'avenir, il paraîtra aussi représentatif de son temps que les personnages de la renaissance nous apparaissent aujourd'hui. Je ne prétends pas que son influence dans d'autres domaines ait nécessairement été plus bénéfique. En fait, je suis persuadé que, par son mépris de la morale commune et son attitude hautaine du genre "dans le long terme, nous sommes tous morts", son influence fut désastreuse.
Et pourtant, c'étaient ses immenses talents qui rendaient si difficile d'échapper à son influence et de ne pas se laisser entraîner dans sa manière de penser. Non seulement il avait une palette incroyable d'intérêts intellectuels, mais il était peut-être encore davantage attiré par les arts. C'était aussi un grand patriote, si c'est bien le mot juste pour désigner un adepte convaincu de la supériorité de la civilisation britannique. Que ses efforts intellectuels soient principalement dominés par ses sentiments esthétiques était une de ses caractéristiques principales, et l'une des raisons majeures de la fascination personnelle qu'il exerçait.
Alpha plus
Un petit épisode de cette même dernière occasion où je le rencontrai à dîner à King's College pourrait donner une idée de l'incroyable richesse de son esprit. Au cours des dernières années de la guerre, il m'avait régulièrement envoyé l'American Journal of the History of Ideas auquel il était abonné, et que je trouvais difficile à obtenir. Deux ou trois semaines avant le dîner de King's College il m'avait envoyé la dernière parution ; il se trouvait que j'y avais lu le matin même un article sur le contexte de la publication posthume de la deuxième œuvre de Copernic. Au moment du café, je me trouvai assis en face de l'astronome de l'Université en question, qui n'avait pas encore vu l'article, de sorte que celui-ci fournissait un sujet de conversation.
Keynes, assis un peu plus haut et engagé dans une autre conversation, était évidemment aussi en train de suivre mon récit de l'affaire. Soudain, au milieu du compte rendu d'un détail compliqué, il m'interrompit d'un "vous vous trompez, Hayek". Et de donner une description bien plus complète et plus exacte des circonstances, alors que cela devait bien faire deux ou trois semaines qu'il avait lu ce que je venais de lire le matin même.
Je me suis limité ici aux contributions spécifiques faites par Keynes à la théorie économique. Mais sa grande influence dépassait, et précéda aussi, les espoirs de plein emploi que ses travaux avaient suscités. Il avait gagné l'oreille des penseurs "avancés" bien plus tôt, et largement contribué à une tendance fort en conflit avec ses propres débuts libéraux. Le jour où il était devenu l'idole des intellectuels gauchisants était en fait celui où il avait choqué nombre de ses premiers admirateurs par un article sur "l'autosuffisance nationale" paru dans le New Statesman et Nation (et réédité avec un égal enthousiasme par la Yale Review, la très communiste Science and Society, et le Schmollers Jahrbuch des nationaux-socialistes). Dans cette étude, il proclamait que "le capitalisme décadent, international mais individualiste, dans les mains duquel nous nous sommes retrouvés après la guerre, n'est pas un succès. Il n'est pas intelligent, il n'est pas beau, il n'est pas juste, il n'est pas vertueux — et il ne tient pas ses promesses. Bref, nous ne l'aimons pas et nous commençons à le mépriser." Plus tard, toujours dans le même état d'esprit, dans sa préface à la traduction allemande de la Théorie Générale, il recommandait franchement ses propositions interventionnistes comme plus adaptées aux conditions d'un état totalitaire qu'à celles où la production est guidée par la libre concurrence.
Il n'est donc pas étonnant que ses disciples aient été choqués lorsque, bien après sa mort, on finit par savoir que, moins d'une décennie auparavant, il avait, dans une lettre privée, dit de ma Route de la servitude que "moralement et philosophiquement, [il se trouvait] virtuellement en accord avec son intégralité ; et non seulement en accord, mais dans un accord profondément ému". Il limitait cette approbation par cette opinion bizarre suivant laquelle "dans un pays qui pense droit, on peut accomplir des actes dangereux qui mèneraient tout droit à l'enfer s'ils étaient exécutés par ceux dont les sentiments sont mal orientés".
Les génies inspirés possédant un grand pouvoir de persuasion ne sont pas nécessairement une bénédiction pour les pays où ils apparaissent. John Maynard Keynes fut indubitablement un des grands esprits de son époque, à certains égards représentatif et à d'autres révolutionnaire, mais il ne ressemblait guère au grand savant dont l'illumination progressive chemine sur une seule voie. La publication de ses Oeuvres complètes, "principalement dans le domaine de l'économie", aujourd'hui près d'atteindre son trentième tome, constitue certainement une documentation des plus révélatrice sur les mouvements intellectuels de son temps. Mais il est permis à un économiste de se demander quelque peu si une telle distinction, pour laquelle Newton, Darwin, et les grands philosophes britanniques doivent encore attendre, n'est pas davantage une marque de l'idolâtrie dont il jouissait auprès de ses admirateurs personnels que proportionnelle à sa contribution aux progrès de la connaissance scientifique .
Citations de Ronald Reagan

J'ai trouvé ces citations de Ronald reagan sur Wikipedia. Je me fais un plaisir de les copier car Reagan est très sous-estimé, voire calomnié, en France, et pour cause : admettre que Reagan n'était pas qu'un cow-boy est très perturbant pour le consensus étatiste et collectiviste, l'alliance des gaucho et des techno.
Un gouvernement c'est comme un bébé. Un tube digestif avec un gros appétit à un bout et aucun sens des responsabilités de l'autre.
Les gouvernements ont une vision très sommaire de l'économie. Si ça bouge, ajoute des taxes. Si ça bouge toujours, impose des lois. Si ça s'arrête de bouger, donne des subventions.
Chaque contribuable est quelqu'un qui travaille au profit du gouvernement sans être astreint à passer les concours de fonctionnaires.
Descends de mon dos et enlève tes mains de mes poches ! (s'adressant à l'État)
Comment reconnaît-on un communiste ? Eh bien, c'est quelqu'un qui lit Marx et Lénine. Et comment reconnaît-on un anti-communiste ? C'est quelqu'un qui a compris Marx et Lénine.
Les peuples ne provoquent pas les guerres, ce sont les gouvernements.
Les grands esprits ne sont pas au gouvernement. Si c'était le cas, ils seraient embauchés par les entreprises.
Les neuf mots les plus terrifiants de notre langue sont : "je suis au gouvernement et je viens vous aider."
Le problème n'est pas que les gens ne payent pas assez d'impôts, le problème est que le gouvernement dépense trop.
Il y a trop de gens qui ne peuvent pas voir un gros assis à côté d'un petit sans en conclure que le gros a exploité le petit !
L'efficacité de l'assistanat social devrait être mesurée à partir du nombre de gens qui s'en extraient, plutôt que par le nombre de gens qui y viennent.
La concentration du pouvoir a toujours été ennemie de la liberté.
Volez, c'est bon pour la santé
Les dinosaures à Kyoto (4)
J'ai toujours eu tendance à prendre ces histoires de réchauffement climatique pour la conjonction de laborantins en mal de budgets et de gauchistes en recherche d'un nouveau gros, gros pêcher à imputer à l'homme industriel (alors quand les laborantins sont gauchistes ...).
Donc, ça ne m'intéressait pas trop. Battre ma coulpe, quoique les écolos battent plutôt celle des autres, ne m'amène pas au bord de l'orgasme.
Cependant, depuis que certains ont entrepris de contester un message malheureux de ma part (Les dinosaures à Kyoto (3) ), je m'intéresse un peu plus à la question.
Or, ne voilà-t-il pas que je tombe dans La Recherche de mars, sur deux articles :
> on vient de s'apercevoir (mieux vaut tard que jamais) que les forets tropicales dégageaient du méthane, gaz à effet de serre. Bien que ce phénomène soit naturel, ça fait un peu tache de l'oublier jusqu'à maintenant dans les modèles climatiques. Combien d'autre chose y-at-il que nous ignorons encore et qui ont une forte influence ?
> l'émission de particules par la pollution humaine diminue la transmissivité de l'atmosphère et contribuerait à un refroidissement (moins d'ensoleillement au sol) de l'ordre de -1,9 W/m² plus important qu'anticipé auparavant. Alors, la pollution, ça réchauffe ou ça refroidit ?
L'apocalypse n'est pas pour demain, des modèles climatiques qui soient autre chose que la traduction en chiffres et en couleurs de l'ignorance et des fantasmes de leurs auteurs non plus.
Je maintiens mon idée de concours de prévisions climatiques qui permettrait de trancher.
Je n'ai toujours pas lu Etat d'urgence.
Messieurs les climatologues, bon courage, bonne chance et ... persévérance ! Et, en attendant d'en savoir plus, cessez de nous les casser !
Donc, ça ne m'intéressait pas trop. Battre ma coulpe, quoique les écolos battent plutôt celle des autres, ne m'amène pas au bord de l'orgasme.
Cependant, depuis que certains ont entrepris de contester un message malheureux de ma part (Les dinosaures à Kyoto (3) ), je m'intéresse un peu plus à la question.
Or, ne voilà-t-il pas que je tombe dans La Recherche de mars, sur deux articles :
> on vient de s'apercevoir (mieux vaut tard que jamais) que les forets tropicales dégageaient du méthane, gaz à effet de serre. Bien que ce phénomène soit naturel, ça fait un peu tache de l'oublier jusqu'à maintenant dans les modèles climatiques. Combien d'autre chose y-at-il que nous ignorons encore et qui ont une forte influence ?
> l'émission de particules par la pollution humaine diminue la transmissivité de l'atmosphère et contribuerait à un refroidissement (moins d'ensoleillement au sol) de l'ordre de -1,9 W/m² plus important qu'anticipé auparavant. Alors, la pollution, ça réchauffe ou ça refroidit ?
L'apocalypse n'est pas pour demain, des modèles climatiques qui soient autre chose que la traduction en chiffres et en couleurs de l'ignorance et des fantasmes de leurs auteurs non plus.
Je maintiens mon idée de concours de prévisions climatiques qui permettrait de trancher.
Je n'ai toujours pas lu Etat d'urgence.
Messieurs les climatologues, bon courage, bonne chance et ... persévérance ! Et, en attendant d'en savoir plus, cessez de nous les casser !
vendredi, mars 03, 2006
Chirac, crypto-communiste ?
Je commence à me poser la question sérieusement : on dit que, en vieillissant, on retombe en enfance, or, dans sa jeunesse, Chirac a signé l'appel de Stockholm, manoeuvre des communistes.
En effet, qu'apprend-t-on ? Que Veolia voulait lancer une OPA sur Suez avec l'aide d'Enel et que des consignes venues de l'Elysée ont arrêté l'opération.
Je croyais que nous étions dans un régime d'économie où les acteurs, à condition de ne pas enfeindre les lois, étaient libres de leurs initiatives. C'est en régime communiste que le pouvoir qui dicte la conduite à l'économie.
Bien sûr, l'Etat maternant et doux agit pour notre bien, restreint notre liberté pour notre sécurité car nous sommes de grands enfants irresponsables nécessitant protection : sécurité alimentaire, sécurité sanitaire, sécurité sociale. Dans le cas qui nous occupe, il s'agit de sécurité énergétique.
Bien que l'argument semble admis par la majorité des commentateurs, j'en suis encore à me demander comment et par qui notre approvisionnement en gaz est ou sera menacé.
Y a-t-il rumeur d'un cartel gazier refusant de livrer la France ? Y a-t-il vraisemblance à ce que la France soit interdite de NYMEX (le marché mondial de l'énergie) ? Les méthaniers boycottent-ils la France ? Les gazoducs sont ils fermés ?
On nous dit "L'Ukraine ! L'Ukraine !" C'est une vaste foutaise : l'Ukraine faisait partie de l'URSS, ce qui explique ses liens exclusifs avec la Russie. Effectivemment, si le Limousin faisait sécession, Limoges serait totalement dépendant de la France pour son approvisionnement en gaz.
L'Italie a eu quelques problèmes de baisse de pression de gaz venu de Russie, après des mesures temporaires d'économies, elle se met en situation d'acheter son gaz ailleurs au cas où. Il n'y a aucunement besoin pour cela que l'Etat vienne dire aux entreprises avec qui s'allier ou ne pas s'allier (si Berlusconi le fait, ce n'est pas par nécessité économique mais parce qu'il est en pleine campagne électorale).
Enfin, il ne faut pas oublier cette notion de base : les producteurs d'énergie ont autant, sinon plus, besoin de notre argent que nous de leur énergie.
Il faut bien être un technocrate vivant en parasite depuis quarante ans au crochet du contribuable dans les palais de la République, n'ayant de l'économie marchande que des notions vagues et lointaines (quarante ans sans même faire ses courses !) pour ne pas le comprendre.
En effet, qu'apprend-t-on ? Que Veolia voulait lancer une OPA sur Suez avec l'aide d'Enel et que des consignes venues de l'Elysée ont arrêté l'opération.
Je croyais que nous étions dans un régime d'économie où les acteurs, à condition de ne pas enfeindre les lois, étaient libres de leurs initiatives. C'est en régime communiste que le pouvoir qui dicte la conduite à l'économie.
Bien sûr, l'Etat maternant et doux agit pour notre bien, restreint notre liberté pour notre sécurité car nous sommes de grands enfants irresponsables nécessitant protection : sécurité alimentaire, sécurité sanitaire, sécurité sociale. Dans le cas qui nous occupe, il s'agit de sécurité énergétique.
Bien que l'argument semble admis par la majorité des commentateurs, j'en suis encore à me demander comment et par qui notre approvisionnement en gaz est ou sera menacé.
Y a-t-il rumeur d'un cartel gazier refusant de livrer la France ? Y a-t-il vraisemblance à ce que la France soit interdite de NYMEX (le marché mondial de l'énergie) ? Les méthaniers boycottent-ils la France ? Les gazoducs sont ils fermés ?
On nous dit "L'Ukraine ! L'Ukraine !" C'est une vaste foutaise : l'Ukraine faisait partie de l'URSS, ce qui explique ses liens exclusifs avec la Russie. Effectivemment, si le Limousin faisait sécession, Limoges serait totalement dépendant de la France pour son approvisionnement en gaz.
L'Italie a eu quelques problèmes de baisse de pression de gaz venu de Russie, après des mesures temporaires d'économies, elle se met en situation d'acheter son gaz ailleurs au cas où. Il n'y a aucunement besoin pour cela que l'Etat vienne dire aux entreprises avec qui s'allier ou ne pas s'allier (si Berlusconi le fait, ce n'est pas par nécessité économique mais parce qu'il est en pleine campagne électorale).
Enfin, il ne faut pas oublier cette notion de base : les producteurs d'énergie ont autant, sinon plus, besoin de notre argent que nous de leur énergie.
Il faut bien être un technocrate vivant en parasite depuis quarante ans au crochet du contribuable dans les palais de la République, n'ayant de l'économie marchande que des notions vagues et lointaines (quarante ans sans même faire ses courses !) pour ne pas le comprendre.
jeudi, mars 02, 2006
Un entretien de Finkielkraut
Vous y retrouverez certains de mes propos, notamment sur la pusillanimité de nos gouvernants et de la bien-pensance.
LE FIGARO. – Vous avez participé, dimanche, à la manifestation organisée à la mémoire d'Ilan Halimi. Comment réagissez-vous aux commentaires qui soulignent la motivation «crapuleuse» du crime de Bagneux ?
Alain FINKIELKRAUT. – Le «gang des barbares» avait une prédilection pour les proies juives, parce que, selon ses membres, les Juifs «ont de l'argent». Vieille affaire, ancestral cliché. Mais cette conjonction, dans l'antisémitisme traditionnel, repose sur la haine de l'«équivalent général». L'argent est accusé de dissoudre les liens communautaires dans l'abstraction de l'échange, de sacrifier l'héroïsme et toute forme de transcendance aux valeurs purement matérielles et de réduire l'esprit à l'esprit pratique. Le judaïsme, religion terrestre, et les Juifs, race du désert, sont accusés d'incarner la trivialité, la bassesse, la laideur d'une civilisation sans âme.
Nulle trace de ce spiritualisme dévoyé dans la bande de Bagneux : ces jeunes aiment la «thune», ils n'aiment même que cela. Ils n'en veulent pas aux Juifs parce qu'ils en veulent à l'argent ; ils s'en prennent aux Juifs parce qu'ils veulent de l'argent. Le rappeur Fifty Cent est leur modèle, et ils ont pour devise «Get rich or die trying», c'est-à-dire – traduction atténuée – «réussir ou mourir». Non pas spiritualisme dévoyé, donc, mais matérialisme d'autant plus déchaîné qu'aucune mémoire historique ne peut avoir barre sur lui. Pour dire les choses brutalement : le souvenir de l'extermination des Juifs n'inhibe la violence antijuive que pour une partie de l'humanité. C'est un crime contre l'humanité dans le droit, non dans les faits, hélas : il y a tout un monde qui, entre négationnisme, indifférence et ignorance, oppose une fin de non-recevoir à la Shoah. Comme les deux individus qui ont roué de coups une assistante sociale à Schiltigheim et inscrit «Sale juif !» sur le mur, le «gang des barbares» fait clairement partie de ce monde, malfaisant car innocent : on aura beau gratter, on ne trouvera pas chez eux le plus petit embryon de mauvaise conscience.
F : Rejoignez-vous les psychanalystes qui pointent l'émergence d'un type humain inaccessible à la «mauvaise conscience»?
Ces psychanalystes ont raison. Tout à la fois archéotribale et cybermoderne, l'ultraviolence que nous voyons s'installer n'a pas que les Juifs pour cible. Il y a quelque chose d'irréductiblement atroce dans la séquestration, la torture et l'assassinat d'Ilan Halimi. Mais cet événement a quelque chose de commun avec les violences ordinaires qui frappent aujourd'hui des professeurs, des assistantes sociales, des infirmières, des médecins, des pompiers dans l'exercice de leurs fonctions. Le 12 février, c'est-à-dire la veille du jour de la découverte d'Ilan Halimi nu et agonisant près de la gare de Sainte-Geneviève-des-Bois dans l'Essonne, un gendarme français, Raphaël Clin, est mort sur l'île de Saint-Martin, aux Antilles, dans des conditions révoltantes.
Ce gendarme intervenait avec un collègue pour faire cesser un rodéo de motos improvisé sur une route empruntée par tous. Il a été percuté par un bolide qui roulait à très vive allure. Son collègue affolé a alors demandé de l'aide à la quarantaine de spectateurs présents. Personne n'a bougé. Au contraire, les insultes fusaient. L'épouse du gendarme raconte qu'elle a croisé à l'hôpital des proches du motard blessé et qu'ils ont crié victoire quand ils ont appris le décès de son mari : «On a tué un Blanc !» Cette histoire est insoutenable. Insoutenable, aussi, la discrétion qui l'accompagne.
F : La ministre de la Défense va se rendre très prochainement à Saint-Martin...
Le premier ministre aurait dû assister aux obsèques ! Mais les autorités et les médias pensent surtout à ne pas faire de vagues. Pourquoi ? Parce que l'antiracisme officiel ne veut pas entendre parler du racisme antifrançais ou anti-Blancs ? Parce que l'humeur est à la repentance, à la dénonciation des crimes de l'esclavage ou de la colonisation, non à la stigmatisation des descendants des victimes ? Parce que nous entrons en période électorale, que, comme l'ont montré les récentes manifestations contre le ministre de l'Intérieur, les Antillais sont en effervescence et que l'on ne veut pas les «braquer» davantage ? Sans doute...
Le résultat, c'est que ce fait horrible risque de n'être qu'un fait divers furtif et très vite oublié. Imaginez la stupeur et l'amertume des gendarmes de Saint-Martin, mais aussi de tous les militaires.
La France a commémoré du bout des lèvres la bataille d'Austerlitz ; Claude Ribbe, l'écrivain qui fait de Napoléon l'inventeur des chambres à gaz, a été récompensé par une nomination à la Commission nationale consultative des droits de l'homme ; et voici qu'un gendarme de 31 ans est victime, dans l'exercice de ses fonctions, d'un lynchage passif digne des prouesses du Ku Klux Klan, sans que l'opinion soit mobilisée. La pusillanimité de l'Etat constitue un véritable trouble à l'ordre public.
F : Cela dit, la notion de «racisme anti-Blancs» est plus que maladroite, et sa sémantique renvoie aux thèses de l'extrême droite !
Non ! L'aubaine pour Le Pen, c'est de donner encore et toujours à ce racisme devenu quotidien l'alibi de la rébellion contre les brimades et les comportements discriminatoires. Aucune «race» n'a le monopole de l'immonde. Si l'on veut combattre l'extrême droite – et non simplement se regarder la combattre –, il faut éviter de lui faire le cadeau du réel. Le déni a conduit le Front national au second tour de l'élection présidentielle, il y a quatre ans. Ne recommençons pas !
Soyons attentifs également à ne peut pas laisser s'insinuer en France l'idée, pernicieuse entre toutes, du «deux poids, deux mesures». Je suis allé à la manifestation du dimanche 26 février pour honorer ensemble la mémoire d'Ilan Halimi et celle de Raphaël Clin. Et je n'étais sûrement pas le seul.
F : Reste que la manifestation de dimanche n'a pas forcément remporté le succès escompté. Pourquoi ?
Les Juifs doivent résister à la tentation paranoïaque et mégalomaniaque de se croire les victimes exclusives de la nouvelle férocité. La gauche doit sortir de ses vieux schémas et accepter de dénoncer le racisme, d'où qu'il vienne. Je parlais de trouble à l'ordre public. C'est à nous, citoyens de la métropole et de l'outre-mer, quelles que soient notre origine, notre appartenance, notre couleur de peau, d'y remédier maintenant et de prendre en charge l'appel de l'épouse de Raphaël Clin qui parlait créole et qui en était fier : «Vous rendez-vous compte de la mentalité des gens d'ici ? Une minorité (mais une grosse minorité) de personnes fait tout pour détruire notre belle île ! Battez-vous pour votre île, sinon, elle sera perdue !» Il ne s'agit pas seulement de cette île.
F : En consacrant la manifestation de dimanche à la lutte contre l'antisé
LE FIGARO. – Vous avez participé, dimanche, à la manifestation organisée à la mémoire d'Ilan Halimi. Comment réagissez-vous aux commentaires qui soulignent la motivation «crapuleuse» du crime de Bagneux ?
Alain FINKIELKRAUT. – Le «gang des barbares» avait une prédilection pour les proies juives, parce que, selon ses membres, les Juifs «ont de l'argent». Vieille affaire, ancestral cliché. Mais cette conjonction, dans l'antisémitisme traditionnel, repose sur la haine de l'«équivalent général». L'argent est accusé de dissoudre les liens communautaires dans l'abstraction de l'échange, de sacrifier l'héroïsme et toute forme de transcendance aux valeurs purement matérielles et de réduire l'esprit à l'esprit pratique. Le judaïsme, religion terrestre, et les Juifs, race du désert, sont accusés d'incarner la trivialité, la bassesse, la laideur d'une civilisation sans âme.
Nulle trace de ce spiritualisme dévoyé dans la bande de Bagneux : ces jeunes aiment la «thune», ils n'aiment même que cela. Ils n'en veulent pas aux Juifs parce qu'ils en veulent à l'argent ; ils s'en prennent aux Juifs parce qu'ils veulent de l'argent. Le rappeur Fifty Cent est leur modèle, et ils ont pour devise «Get rich or die trying», c'est-à-dire – traduction atténuée – «réussir ou mourir». Non pas spiritualisme dévoyé, donc, mais matérialisme d'autant plus déchaîné qu'aucune mémoire historique ne peut avoir barre sur lui. Pour dire les choses brutalement : le souvenir de l'extermination des Juifs n'inhibe la violence antijuive que pour une partie de l'humanité. C'est un crime contre l'humanité dans le droit, non dans les faits, hélas : il y a tout un monde qui, entre négationnisme, indifférence et ignorance, oppose une fin de non-recevoir à la Shoah. Comme les deux individus qui ont roué de coups une assistante sociale à Schiltigheim et inscrit «Sale juif !» sur le mur, le «gang des barbares» fait clairement partie de ce monde, malfaisant car innocent : on aura beau gratter, on ne trouvera pas chez eux le plus petit embryon de mauvaise conscience.
F : Rejoignez-vous les psychanalystes qui pointent l'émergence d'un type humain inaccessible à la «mauvaise conscience»?
Ces psychanalystes ont raison. Tout à la fois archéotribale et cybermoderne, l'ultraviolence que nous voyons s'installer n'a pas que les Juifs pour cible. Il y a quelque chose d'irréductiblement atroce dans la séquestration, la torture et l'assassinat d'Ilan Halimi. Mais cet événement a quelque chose de commun avec les violences ordinaires qui frappent aujourd'hui des professeurs, des assistantes sociales, des infirmières, des médecins, des pompiers dans l'exercice de leurs fonctions. Le 12 février, c'est-à-dire la veille du jour de la découverte d'Ilan Halimi nu et agonisant près de la gare de Sainte-Geneviève-des-Bois dans l'Essonne, un gendarme français, Raphaël Clin, est mort sur l'île de Saint-Martin, aux Antilles, dans des conditions révoltantes.
Ce gendarme intervenait avec un collègue pour faire cesser un rodéo de motos improvisé sur une route empruntée par tous. Il a été percuté par un bolide qui roulait à très vive allure. Son collègue affolé a alors demandé de l'aide à la quarantaine de spectateurs présents. Personne n'a bougé. Au contraire, les insultes fusaient. L'épouse du gendarme raconte qu'elle a croisé à l'hôpital des proches du motard blessé et qu'ils ont crié victoire quand ils ont appris le décès de son mari : «On a tué un Blanc !» Cette histoire est insoutenable. Insoutenable, aussi, la discrétion qui l'accompagne.
F : La ministre de la Défense va se rendre très prochainement à Saint-Martin...
Le premier ministre aurait dû assister aux obsèques ! Mais les autorités et les médias pensent surtout à ne pas faire de vagues. Pourquoi ? Parce que l'antiracisme officiel ne veut pas entendre parler du racisme antifrançais ou anti-Blancs ? Parce que l'humeur est à la repentance, à la dénonciation des crimes de l'esclavage ou de la colonisation, non à la stigmatisation des descendants des victimes ? Parce que nous entrons en période électorale, que, comme l'ont montré les récentes manifestations contre le ministre de l'Intérieur, les Antillais sont en effervescence et que l'on ne veut pas les «braquer» davantage ? Sans doute...
Le résultat, c'est que ce fait horrible risque de n'être qu'un fait divers furtif et très vite oublié. Imaginez la stupeur et l'amertume des gendarmes de Saint-Martin, mais aussi de tous les militaires.
La France a commémoré du bout des lèvres la bataille d'Austerlitz ; Claude Ribbe, l'écrivain qui fait de Napoléon l'inventeur des chambres à gaz, a été récompensé par une nomination à la Commission nationale consultative des droits de l'homme ; et voici qu'un gendarme de 31 ans est victime, dans l'exercice de ses fonctions, d'un lynchage passif digne des prouesses du Ku Klux Klan, sans que l'opinion soit mobilisée. La pusillanimité de l'Etat constitue un véritable trouble à l'ordre public.
F : Cela dit, la notion de «racisme anti-Blancs» est plus que maladroite, et sa sémantique renvoie aux thèses de l'extrême droite !
Non ! L'aubaine pour Le Pen, c'est de donner encore et toujours à ce racisme devenu quotidien l'alibi de la rébellion contre les brimades et les comportements discriminatoires. Aucune «race» n'a le monopole de l'immonde. Si l'on veut combattre l'extrême droite – et non simplement se regarder la combattre –, il faut éviter de lui faire le cadeau du réel. Le déni a conduit le Front national au second tour de l'élection présidentielle, il y a quatre ans. Ne recommençons pas !
Soyons attentifs également à ne peut pas laisser s'insinuer en France l'idée, pernicieuse entre toutes, du «deux poids, deux mesures». Je suis allé à la manifestation du dimanche 26 février pour honorer ensemble la mémoire d'Ilan Halimi et celle de Raphaël Clin. Et je n'étais sûrement pas le seul.
F : Reste que la manifestation de dimanche n'a pas forcément remporté le succès escompté. Pourquoi ?
Les Juifs doivent résister à la tentation paranoïaque et mégalomaniaque de se croire les victimes exclusives de la nouvelle férocité. La gauche doit sortir de ses vieux schémas et accepter de dénoncer le racisme, d'où qu'il vienne. Je parlais de trouble à l'ordre public. C'est à nous, citoyens de la métropole et de l'outre-mer, quelles que soient notre origine, notre appartenance, notre couleur de peau, d'y remédier maintenant et de prendre en charge l'appel de l'épouse de Raphaël Clin qui parlait créole et qui en était fier : «Vous rendez-vous compte de la mentalité des gens d'ici ? Une minorité (mais une grosse minorité) de personnes fait tout pour détruire notre belle île ! Battez-vous pour votre île, sinon, elle sera perdue !» Il ne s'agit pas seulement de cette île.
F : En consacrant la manifestation de dimanche à la lutte contre l'antisé