dimanche, avril 30, 2006

Jean-François Revel est mort

Quel meilleur hommage que le discours qui l'accueillit chez les immmortels ? (On notera en passant que Le Monde, dans sa perfidie -Le Monde est un journal chattemite qui use beaucoup de perfidie- met en contre point de ce discours une critique acide du Voleur dans la maison vide).
De plus, ça vous fera du bien de lire sur ce blog un discours en français pur, sans les barbarismes, solécismes et fautes d'orthographe habituel.

Réponse de M. Marc Fumaroli au discours de M. Jean-François Revel

DISCOURS PRONONCÉ DANS LA SÉANCE PUBLIQUE

Le jeudi 11 juin 1998

PARIS PALAIS DE L’INSTITUT


Il n'est pas fréquent, Monsieur, qu'un jeune homme aussi gaillard que vous ait déjà publié ses Mémoires, peu de temps avant d'être élu à l'Académie. C'est la première fois, si je ne me trompe, qu'un tel cas se produit. Vous avez ainsi rendu très difficile le plaisir de vous y accueillir. Je ne mesurais pas l'obstacle le jour où, dans un élan d'amitié et d'estime, j'ai accepté l'honneur que vous m'avez fait en me demandant de vous répondre.

Un discours de réception est une sorte de miroir de Venise dans lequel le nouvel académicien, après avoir remercié ses pairs et fait l'éloge de son prédécesseur, est invité à se regarder en grande cérémonie : dans l'image que lui propose l'un de ses confrères, il se voit une dernière fois en simple mortel, au moment où il fait son entrée en immortalité. Cette épreuve du miroir n'est pas exactement l'heure de vérité : l'enceinte académique n'a rien d'une plaza de toros ni du tribunal de l'Éternité, ni à plus forte raison de ce plateau de télévision où vous vous êtes un jour trouvé en butte aux injures d'un Georges Marchais ; mais enfin, c'est un grand moment de face à face public avec soi-même, et la pompe qui entoure nos anciens rites oratoires le rend mémorable pour leur nouvel initié.

Mais vous, vous avez pris les devants : vous vous êtes si bien montré vous-même au naturel dans vos Mémoires que le discours de réception est déjà tout fait. Il est seulement un peu long. Résumez-moi, me direz-vous. Là commence la difficulté : comment réduire en portrait de style académique le héros truculent, guerroyant et picaresque du western d'aventures et d'action que vous avez intitulé : Le voleur dans la maison vide ? Vous aviez une caméra-stylo et je n'ai qu'un pinceau.

Ce projet de portrait d'apparat, unique chance que vous m'ayez laissée de vous représenter après vous à vous-même, a dû très vite évoluer vers le portrait de groupe. Dans vos Mémoires, vous vous êtes donné l'avantage de la narration et qui plus est, de la narration à la première personne. Ces deux techniques donnent une forte impression d'unité. Sans doute, Revel raconte Ricard, Ricard juge Revel, le montage narratif entremêle les lieux et les temps, mais on entend toujours la même voix qui a mué autrefois et qui a mûri depuis. C'est la réussite littéraire de votre livre. Mais moi, à force de relire vos ouvrages, d'entendre vos amis si divers m'entretenir de vous, à force de vous faire poser vous-même à une excellente table de la rue du Cardinal Lemoine, à mi-chemin de mon bureau du Collège et de l'île Saint-Louis où vous habitez, j'ai dû me rendre peu à peu à l'évidence : j'accueille aujourd'hui, au nom de notre Compagnie, dans un même et unique fauteuil, non pas un seul personnage, signataire de livres nombreux et célèbres, auteur notamment de Mémoires, mais bien plusieurs académiciens sous une seule identité et un seul habit brodé de vert.

Faute de pouvoir, comme vous, les fondre dans un même récit haletant de drôlerie et de vie, je vais être obligé de les peindre l'un après l'autre, l'un à côté de l'autre, en espérant que vous vous reconnaîtrez cependant, tenant successivement tous les rôles, dans cette réunion de poètes, d'artistes et de philosophes à la Fantin-Latour, dont les Quarante, sous le seul nom de Revel, reçoivent aujourd'hui le renfort collectif.

Cette société d'âges, d'activités et de loisirs différents, vous-même, je la représenterais volontiers autour d'une table très bien servie, car les festins d'un Revel ne sont pas, comme on sait, que de paroles. À côté des verres, parmi les bouteilles et les plats, la pile de vos livres atteste la fécondité de vos nombreux avatars.

Au bas bout de la table, je ferai voir d'abord un tout jeune Massilien des années 1938-1941. Il aurait pu être un élève de Quintilien, au iii e siècle, ou un personnage adolescent de notre très regretté confrère Marcel Pagnol, sur l'autre versant de ce siècle-ci.

Cet adolescent est mince, robuste, chevelu. Un corps bref et musclé, un visage en lame de couteau ; c'est un caractère entier, fidèle en amitié, violent dans ses admirations et ses irritations, prompt aux amours passionnées comme aux voluptés de passage. Ce garçon intrépide promet d'être un grand vivant, il l'est déjà. Si nous pouvions l'entendre, sa belle voix grave serait peut-être encore, dans ces années profondes, colorée d'accent provençal, avec un imperceptible arrière-fond d'exotisme, car une enfance à Maputo, au Mozambique, avait fait du portugais sa première langue maternelle.

Ce jeune Latin de teint clair est né en Provence en 1924, d'un père lyonnais et d'une mère enracinée dans une Franche-Comté autrefois espagnole. Depuis le retour de ses parents du Mozambique, en 1929, il a grandi dans une belle et ancienne villa provençale, « La Pinède », au milieu d'un parc du quartier Sainte-Marguerite, à Marseille.

À l'automne, cet adolescent accompagne à la chasse, dans la Crau, son père, son oncle et leurs amis ; l'été il pêche en bateau dans le lac de Saint-Point, comme ses lointains ancêtres que représentent les mosaïques du palais de l'empereur Maximien, à Piazza Armerina, en Sicile. Cette Provence encore romaine est tout aussi bien celle de Marius et César : les chasseurs de la Crau, le lendemain de leurs exploits, les racontent et les miment pour le public du « Rendez-vous des chasseurs », sur le Vieux Port de Marseille ; un fusil de bois est à leur disposition pour appuyer leurs galéjades de l'éloquence du geste.

Le jeune garçon étudie en externe, chez les jésuites, à l'école libre de Provence, les auteurs latins et grecs, l'histoire, la philosophie. Le sens du péché n'inquiète pas son tempérament précoce : ses cousines de « La Pinède » et les baigneuses de la Corniche ne lui sont pas, de son propre aveu, farouches. Entre les études et les amours, il a une autre ressource, la bibliothèque et la conversation paternelles. Au banquet de toute une vie, je ne puis manquer de faire figurer, aux côtés de l'adolescent Jean-François Ricard, Joseph-MarieThéophile, son père. Il lui doit les premières nourritures inédites qui irritent souvent contre lui ses régents jésuites, attachés aux auteurs du programme scolaire.

Ce père, à sa manière lettré, n'a pourtant pas fait beaucoup d'études, il est né dans une famille modeste qui compte des dessinateurs pour l'industrie textile lyonnaise. Ancien combattant de 14-18, officier de réserve, deux fois croix de guerre, il doit, comme son frère, à un beau mariage d'être entré dans la moyenne bourgeoisie industrielle. Comme ses amis, il lit L'Action française. Le maurrassisme avait poussé dans l'entre-deux-guerres de profondes racines en Provence, dont Maurras, natif de Martigues, est originaire.

Lire L'Action française, c'était pour M. Ricard un choix politique, ce fut aussi, pour ce petit industriel doué pour les mathématiques plus encore que pour les affaires, une initiation littéraire, à la fois classique par ses références à la Grèce et à la Rome antiques, et très moderne grâce à la liberté des meilleurs critiques dont Maurras s'était entouré. Marcel Proust, correspondant de Maurras, a pu écrire peu avant sa mort, à peu près au temps où Jean-François Ricard venait au monde :

« Ne pouvant plus lire qu'un journal, je lis L'Action française. Je peux dire qu'en cela je ne suis pas sans mérite [...]. Mais dans quel autre journal le portique est-il décoré à fresque par Saint-Simon lui-même, j'entends Léon Daudet ? Plus loin [...] la colonne lumineuse de Bainville. Que Maurras [...] donne sur Lamartine une indication générale, et c'est pour nous mieux qu'une promenade en avion, une cure d'altitude mentale. »

Amateur de poésie et de prose modernes, M. Ricard père était aussi à sa façon un mécène, accueillant chez lui un peintre provençaliste, Audibert, achetant ses tableaux, l'emmenant avec sa famille, en 1938, à Genève, pour admirer une exposition des chefs-d'œuvre du Prado, que le gouvernement républicain espagnol avait mis à l'abri en Suisse.

Les germes des nombreuses curiosités que Jean-François Revel cultivera plus tard avec science et bonheur, les critères d'humanité selon lesquels il jugera les milieux et les cités nombreuses dont il aura fait sont déposés alors chez cet adolescent ardent. Il parlera plus tard, avec reconnaissance et nostalgie, de la « civilisation marseillaise » de sa jeunesse.

Il a déjà l'esprit frondeur et un instinct pour la presse : en classe d'humanités, la seconde de nos lycées, il crée avec une subvention familiale une revue dont il est le directeur et l'unique rédacteur, Le Catalyseur. Il y raille le préfet des études, le père Moille, dont la soutane est trop bien remplie, sous le nom de « Baleine ». Cela vaudra de sérieuses persécutions au journaliste en herbe, que « Baleine » n'appellera plus à son tour que « le Carotteur ». Pour autant, ce mauvais esprit reconnaissait volontiers en privé la science de latiniste hors de pair du vindicatif jésuite.

Il avait aussi trouvé moyen d'entrer en correspondance avec le poète Max Jacob, ce qui laisse entendre à quel point il était déjà intérieurement libre et vis-à-vis de son père et vis-à-vis de ses bons maîtres.

Dès 1941, de vives dissensions politiques explosent entre le père et le fils. Le jeune Jean-François quitte Marseille pour entrer dans l'hypokhâgne du lycée du Parc à Lyon, réputée la meilleure de tout le Sud-Est. C'est maintenant un étudiant indépendant dont le destin échappe à sa famille et qui embrasse, mais à sa manière, celui de sa propre génération.

Au lycée du Parc, il retrouve les belles-lettres telles qu'on les cultive à L'Action française, en la personne du professeur Victor-Henri Debidour, ou à travers l'influence qu'a exercée au lycée de Clermont, sur plusieurs de ses camarades hypokhâgneux venus d'Auvergne, le jeune Pierre Boutang. L'Action française elle-même, directeur en tête, est d'ailleurs alors repliée à Lyon. Mais le choix de l'étudiant est fait en sens inverse. Il est entré comme courrier dans un réseau de résistance où son supérieur direct est un autre professeur, Auguste Anglès, futur auteur d'une érudite histoire de la première N.R.F.

Il évolue dans le milieu de la revue Confluences, que dirigent René Tavernier et Jean Thomas. Il y croise le futur introducteur de Heidegger en France, le philosophe Jean Beaufret. S'il a pris le parti politique opposé à celui de son père, cet engagement ne l'a pas éloigné, pas plus qu'Auguste Anglès, de la littérature. Sous le pseudonyme de François Fontenay, il publie dans Confluences de janvier 1943 une élégie qui ne doit rien aux sombres circonstances :

« Ce sommeil étranger contre le mien dont mon épaule a gardé la forme et dont nous laissions trace à terre Ce bonheur lent de nos deux mains je les avais aimés en toi, au premier soleil dans la nappe de feu, et cette fleur de lumière prête à jaillir de tes yeux. Maintenant je pars à la trace de ton chemin . »

Cette même année 1943, reçu de justesse au concours de l'École normale, le jeune résistant et poète « monte » à Paris, où cette fois son supérieur de réseau est un autre professeur, Pierre Grappin, ami d'Auguste Anglès.

Le destin de sa génération se précipite. Aussi bien à l'École que dans les cercles de la Résistance, la défaite enfin évidente du totalitarisme nazi pousse à l'autre extrême idéologique la jeunesse pensante, qui entre en grand nombre, avec la foi grave du charbonnier, dans les rangs de la secte communiste.

Le jeune normalien, dont ses courageux états de service dans la Résistance avaient fait un chargé de mission auprès d'Yves Farge, commissaire de la République à Lyon, ne cherche pas à en tirer un parti de carrière. Tout au plus a-t-il fait jouer cette autorité éphémère en faveur de son père, qu'il va tirer à Marseille d'un très mauvais pas.

Est-ce ébrouement après une trop forte tension ? Est-ce déception des espoirs conçus dans la Résistance ? Est-ce réaction vitale à l'entrechoquement des fanatismes ? Ou bien est-ce tout simplement cette « ligne d'ombre » dont parle Conrad, et qu'il est si difficile de traverser entre jeunesse et maturité ?

Loin d'entrer en politique, l'archicube Ricard ne se préoccupe même pas de suivre l'autre chemin tout tracé qui se propose à lui : l'agrégation de philosophie. Dans mon portrait de groupe, à côté de l'adolescent gallo-romain et de l'étudiant résistant, fait son entrée un jeune bohème à la recherche d'une identité, quoiqu'il soit déjà chargé de famille.

Il tâtonne dans diverses voies de traverse. Elles n'ont qu'un attrait commun : échapper à tous les enrégimentements pédantesques, qu'il s'agisse d'une préparation de concours, ou de la mise en carte de l'intelligence dans le stalinisme ou le stalino-sartrisme.

Ce bohème, qui se frotte, en même temps que beaucoup d'excellents esprits (un Peter Brook, un Louis Pauwels), à Gurdjieff et à ses « méthodes d'éveil », ou qui vagabonde en Égypte en compagnie d'un fils de famille fantasque et subtil, préfigure dès les années 1946-1949 les errances à la Kerouac et à la Ginsberg, dont il se fera plus tard, dans Ni Marx ni Jésus, l'observateur sceptique, mais attentif, dans l'Amérique des années soixante. C'est au cours de cette période qu'il va se lier à André Breton, dont il restera l'ami jusqu'à la mort de ce grand poète.

Il se laisse tenter par l'Algérie. Cette terre formait encore trois « départements français ». Elle connaissait alors sa dernière embellie, avant que ne s'y déclenche le mécanisme tragique dont nous ne voyons toujours pas la fin aujourd'hui. J'aurais souhaité faire surgir ici, à l'arrière-plan de mon portrait de groupe, le génial, généreux et insupportable Marc Zuorro, qui avait fasciné Sartre et Simone de Beauvoir, avant qu'ils ne le couvrent de sarcasmes. Zuorro, d'origine maltaise, né en Algérie, grand lettré qui n'écrivait pas, et homme d'influence, soutenait la politique du gouverneur général Chataigneau : rapprocher l'élite libérale musulmane et l'élite libérale de la colonisation ; il recrutait pour le gouverneur des jeunes gens de qualité. C'est lui qui convainquit Jean-François Ricard d'accepter un poste à la médersa de Tlemcen. Le limogeage de Chataigneau, l'arrivée à Alger de son successeur Marcel-Edmond Naegelen, les élections truquées du printemps 1948 persuadèrent le jeune professeur de démissionner. Son contrat moral n'avait pas été rompu de son chef. Il savait que cela ne lui faciliterait pas la vie. Mais son éducation politique, commencée pendant la Résistance et la Libération, se poursuivait.

Toujours rebelle aux sentiers battus, après quelques mois difficiles à Paris, il obtient en 1950 un poste à l'Institut français de Mexico. Il ajoute à ses activités de professeur celle d'animateur d'un ciné-club de haute tenue, qui lui permet entre autres de révéler aux Mexicains les premiers chefs-d'œuvre surréalistes, qu'ils ignoraient, de Luis Bunuel, installé pourtant depuis 1938 au Mexique. Il fait l'expérience des réalités de l'Amérique latine. Il se lie aux plus lucides intelligences du continent, un Octavio Paz, un Mario Vargas Llosa. Une étude au vitriol sur la société mexicaine, prise depuis près d'un demi-siècle dans les rets d'un « Parti révolutionnaire institutionnel », est publiée dans la revue Esprit. Cet article impitoyable l'introduit, mais sous un pseudonyme, dans le grand journalisme.

Par ces voies de traverse, le bohème fait son miel. Il apprend sur le tas ce que l'on ne trouve ni dans les livres ni dans les salles de cours. Il ne sera jamais un pédant. Et comme, de surcroît, ni les livres, ni les bons maîtres ne lui ont manqué, ce polyglotte gyrovague peut amorcer de loin, au Mexique, sa vraie carrière, celle d'essayiste, de journaliste et d'écrivain.

Le voici cependant de nouveau professeur, maintenant agrégé, mais non pas docteur, pendant les quatre années fertiles qu'il passe à Florence, à l'Institut français et à la faculté de lettres, de 1952 à 1956.

Il est redevenu célibataire, il a des loisirs pour écrire, pour voyager, souvent en compagnie de son collègue André Fermigier, historien de l'art et fin lettré. C'est à Florence qu'il compose ses premiers manuscrits de longue haleine. C'est aussi à Florence qu'il devient, par l'expérience directe des œuvres, dans la conversation des experts, et la préparation de cours, un historien de l'art sans diplôme, mais dont la suite des événements attestera les compétences. « On ne parvient à la culture, lit-on dans les Mémoires de notre multiple confrère, que par des voies obliques par rapport à l'enseignement officiel, quoique directes par rapport à la culture même. »
Ces écoles buissonnières vont porter leurs fruits dès le retour à Paris du professeur Ricard, en 1956. L'année suivante, après publication en bonnes feuilles dans la revue qui avait été celle des Hussards, La Parisienne, dirigée désormais par François Nourissier et où caracole Jean d'Ormesson, le pamphlet Pourquoi des philosophes ? fait, comme on dit en Provence, « un malheur ». Publiée par René Julliard la même année, l'Histoire de Flore, portrait de femme et roman semi-autobiographique, tombe à plat. L'homme de lettres débutant eût sans doute préféré le contraire. Le batailleur est comblé.

Le nom de Jean-François Revel est devenu célèbre, mais dans le tintamarre : les doctes que son pamphlet a maltraités y contribuent par leur mauvaise humeur ; journaux et hebdomadaires se bousculent pour obtenir sa signature ; le flair des politiques subodore dans ce talent pamphlétaire un allié souhaitable. Encore quelques années, et le succès va lui permettre, en 1963, de quitter l'Éducation nationale et de vivre de sa plume. La ligne d'ombre est franchie, la vie de bohème terminée. Un grand journaliste et écrivain vient s'asseoir à notre table.
Mais ce nouveau venu nous rejoint avec l'expérience et la conscience professionnelle du professeur, métier qu'il a exercé pendant plus de dix ans en France et à l'étranger, et dont il écrira dans ses Mémoires qu'il l'a « adoré ». Des cours ou de la classe, il dira avoir préféré la seconde, « plus humaine et plus technique », et qui fait du professeur un entraîneur parmi un groupe de jeunes gens dont il connaît chaque individualité, et dont il accompagne la maturation singulière. Chaque professeur de collège et de lycée est un peu Socrate parmi la jeunesse d'Athènes.

Encore faut-il que naisse, dans la salle de classe, cette passion commune d'apprendre, que l'élève Ricard avait connue chez les jésuites de l'école libre de Provence, et qu'il avait retrouvée autour de lui au lycée Faidherbe de Lille et au lycée Jean-Baptiste Say à Paris. Si ce désir naturel et élémentaire de croître ensemble est faussé ou même prévenu par un confort intellectuel préfabriqué et prématuré, l'Université, de haut en bas, est menacée de ne plus mériter son beau nom d'Alma Mater. La République, elle aussi, peut connaître cette paralysie de l'esprit.
Le professeur Ricard ne s'était pas heurté à cette paresse hargneuse dans ses classes de lycée. L'essayiste et journaliste Revel va la découvrir peu à peu, et la combattre courageusement de front dans un milieu parisien dont la bonne conscience hautaine protège, comme une carapace, les idées reçues et les calculs de prudence. Sur le forum, face à des adversaires qui savent mordre en meute, il va se montrer, avec d'autant plus de pugnacité qu'il a affaire à des retors, ce Socrate en action dont il avait d'abord exercé l'ironie avec bienveillance, parmi ses élèves.
Les réactions à son premier livre le prévinrent de ce qui l'attendait, et peut-être, le mirent en appétit. Pourquoi des philosophes ? a provoqué une véritable Querelle. Ses adversaires dénoncent une provocation de circonstance : la grosse colère affectée par un inconnu qui se fait connaître aux dépens d'illustres docteurs. Comme Molière écrivant La Critique de l'École des femmes, Revel publie deux ans plus tard, sous le titre La Cabale des dévots, un bilan goguenard de la Querelle dont son livre a été l'objet.

En réalité, anticipant sur les savantes études de Pierre Hadot, la question centrale qui gouverne ce pamphlet est simple et forte. Relayée par Hadot, elle fera son chemin dans l'esprit de Michel Foucault et de Paul Veyne. La philosophie est-elle un mécano de concepts, que l'on monte ou que l'on démonte, comme la théologie pour les docteurs scolastiques, ou bien est-elle une méthode expérimentale qui enseigne à savoir se gouverner soi-même et éventuellement à savoir orienter la Cité, comme le voulaient les écoles antiques du Lycée ou du Portique, et après elles, un Montaigne, un Molière ? Le premier coup d'éclat de l'essayiste, sous sa tonitruance, rappelait au Quartier latin et à ses régents que Massilia, Agrigente, Athènes en avaient su beaucoup plus long qu'eux sur la vie bonne, et sur les chemins qui y conduisent.

Les compliqués d'époque tardive qui, du haut de leur pensoir, échappent à la vérité et manquent la substance savoureuse des choses, avaient essuyé déjà la verve du pamphlétaire. On la retrouve, cette verve, dans l'autre livre, conçu lui aussi à Florence, qu'il publiera en 1960 : Sur Proust. Ce n'est pas un pamphlet. C'est un chef-d'œuvre d'analyse et d'ironie. Proust est en effet devenu l'idole des compliqués. Quel régal de roi de montrer que la Recherche, véritable exercice au sens de Pierre Hadot, est le contraire de ce que ses idolâtres croient savoir de Proust, et que, de surcroît, semble confirmer sa correspondance maniérée ! Le poète de la Recherche, libérateur de Proust, pasticheur de Proust, regarde la vie en face, avec un sens comique aussi robuste que celui de Plaute ou de Molière. Il nous a légué, de sa chambre de malade, parmi ses fumigations, un merveilleux viatique de gai savoir.

Le séjour florentin, le tourisme d'art dans l'Italie profonde ont été une corne d'abondance. En 1958, avait paru, non sans scandale des deux cotés des Alpes, Pour l'Italie. Là encore, un poncif des raffinés volait en éclats : il venait d'être tout fraîchement ravivé par des livres, Tempo di Roma d'Alexis Curvers, La Modification de Butor, et par un film, Vacances romaines. L'Italie de De Sica et de Rossellini était furieusement à la mode.

En solide Latin qui sait ce qu'est la vie civile, l'auteur de Pour l'Italie s'est régalé à faire voir dans ce livre semi-autobiographique une société italienne pathétique et ridicule, corsetée par la bigoterie et la pruderie, déboutonnée par la sous-administration, gâchée par la corruption. Le livre fut bientôt traduit en italien. Il a eu un succès durable dans la péninsule, prompte à se désoler d'elle-même. Il faut l'avouer : cette satire provocante, et vraie à son heure, de l'Italie démocrate-chrétienne d'après-guerre, a vieilli. Elle ne faisait pas assez pressentir, sous la surface, la santé essentielle d'un peuple très expérimenté, et beaucoup plus avisé qu'il ne semble à l'admiration convenue ou à la condescendance des Français. Le professeur à l'Institut de Florence, de retour à Paris, était lui-même la preuve vivante de sa propre partialité : cette Italie qu'il démystifiait si âprement lui avait porté bonheur.

Un autre personnage est venu dans l'intervalle prendre place dans mon portrait de groupe : Revel militant politique. Il tient à la main son premier pamphlet « engagé » : Le Style du Général, publié en 1959, et honoré par un bloc-notes acide de François Mauriac. À l'arrière-plan de ce mousquetaire, décidé à en découdre avec le pouvoir personnel, se dessine peu à peu une silhouette à large feutre noir. Même dans l'ombre, nul ne manquera de reconnaître le singulier sourire de celui que l'on surnomme, depuis longtemps, « le Florentin ». Il est en train d'écrire Le Coup d'État permanent, qui paraîtra en 1964. Il fait figure alors de champion du libéralisme politique et de la construction européenne, face à l'État U.N.R.

Les deux hommes, pour des motifs bien différents, se sont rapprochés en 1961. La nouvelle vedette de la presse et de l'édition avait été révulsée par les conditions et par le programme du retour du Général au pouvoir et il l'avait fait hautement savoir. Le déjà vieux routier de la politique, quant à lui, avait flairé dans ce malaise, partagé au centre comme à gauche de l'échiquier politique, sa chance d'opposer un jour rassemblement à rassemblement, et d'emporter la partie.

Le généreux est séduit, jusqu'à un certain point, par le très habile politicien. Il entre dans son gouvernement fantôme, au titre de ministre de la Culture. Il se réjouit du ballottage inespéré de 1965, qui pose François Mitterrand, au second tour des présidentielles, en David de l'opposition contre de Gaulle-Goliath, ce qui fait de cet heureux candidat battu le chef de l'opposition, de préférence à Mendès, à Defferre, à Lecanuet. Revel se présente même à la députation en 1967, sur l'une des listes F.G.D.S. les moins promises au succès, à Neuilly-Puteaux.

Dès 1972, il s'éloigne du tentateur. Le contre-rassemblement sur lequel François Mitterrand, après ses déboires en 1968, compte pour conquérir le pouvoir, n'est plus du tout ancré au centre, comme c'était encore le cas dans les dix années précédentes : il veut maintenant engranger le poids électoral des communistes ; son programme commun, pour l'essentiel, est celui que lui a dicté le parti stalinien.

L'éducation politique de l'écrivain Revel s'achève. Il s'est rapproché à la fois du Raymond Aron de L'Opium des intellectuels (1957) et du Jean-Jacques Servan-Schreiber du Défi américain (1967). Dès octobre 1972, il a l'audace de dénoncer, dans un éditorial de L'Express, les « scellements ignorés » qui rattachent en France la pesanteur des idéologies dominantes, l'arbitraire de l'État et l'information biaisée dont souffre le public. Désormais, les assis de gauche voient en lui un affreux trublion.

Les livres qu'il va publier exposent avec une impardonnable vigueur dialectique les conclusions libérales auxquelles l'ont conduit ses nombreux voyages et séjours dans les pays de l'Est, en Amérique latine et en Amérique du Nord, et son expérience des coulisses de la vie politique française. La Tentation totalitaire, en 1976, est suivie, après quelques mois, par La Nouvelle Censure, un exemple de mise en place de la mentalité totalitaire où l'auteur, analysant les réactions furieuses à son livre, démonte les mécanismes de défense des chiens de garde de l'orthodoxie progressiste et range les rieurs de son côté. Le Rejet de l'État en 1984, Le Regain démocratique en 1992, scandent un long et patient effort pédagogique pour déniaiser les élites françaises, et les convaincre que l'État envahissant, de quelque nom dont on le pare, colbertiste, keynésien ou marxiste, n'est plus qu'un dinosaure: la liberté d'entreprendre est encore, ou de nouveau, la meilleure chance de vitalité et d'avenir pour les sociétés de la fin du siècle.

Pourtant, l'essayisme politique est très loin de résumer son existence. Tout en livrant, sur le forum, cette bataille de longue haleine, et qui n'est toujours pas gagnée, le lettré a publié des essais étincelants dans les colonnes de France- Observateur et du journal Arts : ils ont été réunis depuis sous le titre Contrecensures. Il dirige chez Pauvert la collection « Libertés » qui publie ou réédite plusieurs courts chefs-dœuvre du pamphlet : La Trahison des clercs de Benda, La Littérature à l'estomac de Gracq, Nouvelle critique, nouvelle imposture de Raymond Picard. Plusieurs brûlots ont été ainsi lancés dans le bunker de la pensée captive du Quartier latin.
Un autre Revel, amateur et historien de l'art, fait traduire chez René Julliard les classiques américains, anglais et italiens de la discipline, et il écrit lui-même de nombreuses études dans L'Œil et dans Connaissance des arts ; elles viennent d'être réunies cette année même dans un beau recueil intitulé : L'Œil et la connaissance.

L'agrégé de philosophie n'oublie pas pour autant sa vocation première : dans Descartes inutile et incertain, il dénonce une célèbre tentative française de faire coïncider la pensée théologique avec la science, et il poursuit sa pointe dans une Histoire de la philosophie occidentale qui se refuse à la technicité et vise un large public.

Le poète qu'il fut, le correspondant de Max Jacob dans ses années de collège, l'admirateur et ami de Breton après la guerre, a fait paraître une Anthologie de la poésie française. Ni Voltaire, ni Péguy, ni Claudel, n'y figurent. Mais on y trouve, parmi d'admirables chefs-d'œuvre lyriques connus ou moins connus, le sonnet d'Oronte et de Georges Fourest, un « Pseudo sonnet africain et gastronomique ou (plus simplement) repas de famille ».Voici le second tercet :

« Makoko reste aveugle à tout ce qui l'entoure : Avec conviction ce potentat savoure Le bras de son grand-père et le juge trop cuit . »

Comme vous le voyez, mon portrait de groupe s'est accru tout à coup de nombreux convives. Je n'aurai garde de manquer d'y faire figurer aussi le gastronome éclaire et le connaisseur des grands crus. Cet autre Revel a écrit un chef-d'œuvre d'érudition élégante et de succulentes saveurs : Un festin en paroles. On le dirait traduit du latin dAulu-Gelle ou d'Apulée. Son auteur est membre du club des Cent, une académie de Lucullus qui hérite d'une tradition parisienne remontant au club de la Fourchette, puissance occulte et déterminante, sous la monarchie de juillet, dans les élections à notre propre Académie.

Les Cent se réunissent une fois par semaine, leur jeudi concurrent du nôtre, autour d'un déjeuner organisé, surveillé et expérimenté à l'avance par un brigadier. Le brigadier Revel a fait triompher, au cours de l'un de ces plantureux déjeuners, une recette romaine, le canard d'Apidus. Canard poché dans un bouillon salé et aromatisé, puis rôti, après avoir été nappé d'une couche de miel et d'épices variées, poivre, coriandre, cumin, assa fetida, servi avec un vin de Banyuls, faute du Falerne cher à Horace. Ce chef-d'œuvre de l'Antiquité est encore au menu d'un des grands restaurants de Paris, repris par le même maître queux qui l'avait mitonné d'abord sous la direction experte de notre nouveau confrère.

L'homme, public et privé, des années soixante-dix, est-il parvenu à ce dosage équilibré entre loisir lettré, luttes du forum, et sagesse personnelle vers lequel il n'a, au fond, cessé de tendre depuis sa crise de jeunesse ?

Il s'en est beaucoup rapproché. Mais il a encore besoin de batailles publiques pour absorber le surcroît de sa prodigieuse vitalité et donner libre cours à son goût du défi. Peu à peu, il est passé du statut de grand journaliste, à France- Observateur, puis à L'Express, où il était entré comme éditorialiste de la section « livres » en 1966, à celui de capitaine de presse. Imaginez-le, tel qu'il apparaît alors, entre deux avions, deux conseils de rédaction, deux bouclages sur le marbre, deux coups de téléphone, deux révélations sensationnelles et soigneusement préparées, depuis qu'il est devenu en 1978 directeur de la rédaction de l'hebdomadaire fondé par Jean-Jacques Servan-Schreiber, et maintenant propriété de Jimmy Goldsmith. L'éditorialiste politique de L'Express est Raymond Aron. Pour le voir, pour l'entendre, évoluant entre ces deux personnalités de grand format et de style entièrement différent, souvenez-vous des pages les plus mouvementées de ses Mémoires. C'est Athos entre un Porthos des affaires et un Aramis de la pensée.

La rupture avec L'Express en 1981, l'entrée l'année suivante au Point, l'hebdomadaire rival fondé par Claude Imbert en 1972, inaugurent la longue saison dorée de Jean-François Revel. Elle dure depuis presque deux décennies déjà, fertiles et sereines à l'intérieur, toujours pugnaces à l'extérieur.

À Claude Imbert, vous pourriez dire, cher Jean-François, paraphrasant Virgile : Amicus haec otia fecit. Depuis que Le Point vous permet d'exercer le journalisme sans rompre tous les jours en visière les démons de la communication, que vous avez si courageusement dénoncés dans La Connaissance inutile, votre devise n'est-elle pas le mot de Sénèque : Otium sine litteris mors est, et vivi hominis sepultura ?

Ces longues années au Point ont fait de vous un magistrat de la presse et des lettres et un sénateur à vie de la politique française.

Faute de siège au Sénat de la République, récompense des hommes de parti, votre indépendance s'est tournée vers nous. Notre Compagnie, qui est faite d'une conjonction de singularités, l'a reconnue volontiers pour sienne et vous reçoit aujourd'hui, avec tous ceux que vous avez été tour à tour et à la fois, depuis votre enfance à « La Pinède », à la table de son propre banquet d'Immortels.

Il est dommage que David, le néo-classique David, n'ait pas dessiné pour l'Institut un costume à l'antique, toge à vastes draperies et couronne de lauriers. Il vous siérait beaucoup mieux encore que notre moderne habit vert. Vous êtes, dans votre plus récente Incarnation, un parfait modèle pour l'un de ces sculpteurs romains qui ont porté au très grand art le portrait individuel des hommes publics, ou pour l'un de leurs splendides héritiers français du siècle des Lumières, Bouchardon ou Pajou. Et ce n'est pas seulement par des affinités physiognomoniques que vous appartenez à la Rome de l'empereur Hadrien, ou à celle qu'habitait, pour y méditer sur la grandeur et la décadence, Charles de Secondat de Montesquieu.

C'est aussi, et c'est surtout, par votre amour de la sagesse, de la liberté, de la vérité, par votre allergie aux dieux, par votre culte de l'amitié, par votre culture nourrie d'auteurs latins et de poètes français. Parmi tous ces traits d'ancien Romain et de Français des Lumières, je voudrais isoler et rapprocher, pour achever ce portrait, votre religion de l'amitié et votre inimitié pour les religions.

Vos Mémoires (mais aussi ma propre enquête et ma propre expérience) attestent votre don d'attirer à vous, sous tous les cieux, des amis de qualité, et de les garder. Ils sont nombreux aujourd'hui dans cette enceinte pour vous faire fête. En filigrane, votre autobiographie est un véritable traité De amicitia. Mais elle ne cache pas, c'est le moins que l'on puisse dire, votre éloignement pour les Églises, pour leurs dogmes, pour le socle sacré sur lequel elles affirment toutes jalousement reposer.

Ce culte de l'amitié et cette répulsion pour les cultes sont l'avers et le revers d'un même humanisme laïc parvenu à maturité. Vos prédilections vont aux époques, comme celle de Cicéron et de Sénèque, ou celle de Montesquieu et de Voltaire, où les dieux anciens sont morts, et où le Dieu nouveau reste encore caché. Dans ces parenthèses de l'histoire religieuse des hommes, la terre et non le ciel, la société et non l'après-vie, l'instant qui fuit et non l'éternité, sont le terrain d'exercice, pour des élites éclairées, d'un art de vivre ici-bas. Mais sommes-nous à l'époque des élites éclairées ? Vous avez démontré vous-même que les religions séculières peuvent être plus aveugles et plus féroces — et j'ajouterais beaucoup moins fécondes — que les religions de la transcendance.

On a pu s'étonner que, l'année dernière, dans un dialogue intitulé Le Moine et le Philosophe vous ayez semblé rompre avec le Tanturn religiosuasit malorum de Lucrèce. Le succès de ce dialogue a démontré l'intérêt croissant pour le bouddhisme qui se manifeste en France comme dans tout l'Occident euro-américain. Il est vrai que, dans cet entretien qui a pour objet le bouddhisme tibétain, vous avez pour interlocuteur votre propre fils, Matthieu, qui fut l'un des meilleurs élèves à l'Institut Pasteur de notre confrère François Jacob. Contre toute attente, et d'abord contre vos propres vœux, Matthieu Ricard s'est soudain détourné de la brillante carrière scientifique qui lui était promise. Il est devenu le meilleur disciple du moine bouddhiste tibétain Dilgo Khyendsé, et maintenant un très proche collaborateur du dalaï-lama. Il est vrai aussi que votre horreur des États exterminateurs ne peut que vous rendre solidaire du Tibet, soumis par la Chine communiste à un génocide lent, mais radical, et éveiller votre bienveillance pour l'ancienne et savante religion qui est l'âme de ce peuple martyr. Malgré tout, vous tenez bon dans ce dialogue la cause agnostique de la science et de la philosophie. La compréhension que vous accordez au bouddhisme s'adresse à une sagesse analogue au stoïcisme et à l'épicurisme antiques qui vous sont chers ; vous y reconnaissez une méthode pour approfondir la conscience verticale de l'instant, et non pas une religion de salut. L'amitié évidente qui vous unit à votre fils n'a pas fait de cet échange l'amorce de votre conversion : entre Jean-François et Matthieu, c'est l'expérience partagée du jardin de Candide, une conversation d'intelligences diversement orientées, et qui tient en respect, aussi longtemps qu'elle peut durer, le fanatisme et la terreur.

Votre humanisme laïc, que je situerais volontiers dans la tradition d'Alain, avec plus de chaleur généreuse dans votre cas, ne s'oppose pas à la science. Au contraire, il a besoin d'elle, elle a besoin de lui, il la complète dans l'ordre des mœurs. Il vise comme elle à rendre ici-bas plus commode, plus raisonnable, moins douloureux et moins bref.

Vous venez de nous tracer un magnifique portrait d'homme de science, qui était aussi à sa manière un saint laïc, Étienne Wolff.

J'ai rencontré pour la première fois Étienne Wolff à Rouen, au lycée Corneille, où il avait fait ses études secondaires, et où il présidait les célébrations du tricentenaire du poète dramatique, qui avait fait ses études dans les mêmes murs élevés au dix-septième siècle pour recevoir un grand collège de Jésuites. L'illustre savant, timide, intimidant, était resté ce jour-là sur la réserve. En réalité, j'eus plusieurs fois l'occasion, lorsque j'étais candidat au Collège de France, dont il a été un sage et vigilant administrateur, vous venez de le rappeler, puis à l'Académie française, où il occupait le fauteuil de La Fontaine, de découvrir que j'avais obtenu d'emblée, sans le savoir, son estime, sa sympathie, son soutien, et ce soutien était de poids. J'eus souvent l'occasion depuis de m'entretenir avec lui, et de mieux deviner, sous la pudeur, une profonde sensibilité qu'un cruel veuvage avait endolorie, et de frémissantes antennes tournées vers autrui.

Pour lui, les lettres étaient une consolation, mais il voyait aussi en elles le socle sur lequel la science moderne s'était édifiée. Aussi était-il intimement persuadé qu'entre les deux étages de la connaissance, l'un recourant aux seules langues naturelles, l'autre faisant appel aux langages symboliques, la conversation était beaucoup plus naturelle et plus fertile que ne l'avait prétendu, dans un essai trop célèbre, intitulé Les Deux Cultures, le professeur C.P. Snow. Lui-même était la preuve vivante de cette complémentarité.

Ce n'était pas seulement par sa fréquentation quotidienne des auteurs classiques, qu'il avait appris à aimer au lycée. Il lisait les modernes, les contemporains. Il demandait aux écrivains de maintenir en alerte son imagination et la fine pointe de son esprit. Biologiste et tératologue, il était aussi grand botaniste, zoologue et géologue. Il disait volontiers que dans ces sciences, la précision de la langue est le point de départ et d'arrivée de toute recherche. Linné était ainsi parent proche de Littré. Il réunissait en lui Linné et Littré dans les séances du Dictionnaire, ou il resta assidu jusqu'à ses derniers jours, avec son extraordinaire mémoire des mots rares et son aptitude aux définitions nettes et concises. Nous vous sommes tous reconnaissants de l'éloge que vous venez de prononcer à sa mémoire. Nous l'aimions tous chèrement. Vous l'avez fait apparaître devant nous tel qu'il vit toujours dans nos cœurs.

J'aurai rempli moi aussi mon office dans ce rite d'accueil si, en échange, j'ai le moins du monde réussi à faire sentir à tous que l'inspiration de vos diverses vies, de vos multiples talents, de vos convictions, de vos colères et de votre ironie critique, est en dernière analyse cette même bonté qui était l'âme de votre prédécesseur. C'était aussi, pour les Romains, la définition de l'orateur : vir bonus dicendi peritus, et pour nous celle de l'académicien français.

Le Ciel, parmi toutes les béatitudes qu'il dispense aux hommes à sa guise, a choisi, pour notre bonheur, de vous pourvoir sans compter de cette bonté qui fonde et qui anime le talent d'écrire. C'est pourquoi notre Compagnie vous accueille aujourd'hui à bras ouverts.

Entendu à la radio

"Les immigrés, dans le système social français (35 h, beaucoup de vacances, beaucoup d'impots) qui favorise une grande productivité qu'ils n'ont pas par la force des choses, sont condamnés à la mendicité ou au vol. On critique les petis boulots d'autres pays, mais ils sont un excellent, le seul, moyen d'intégrer les immigrés sans formation."

La remarque peut sembler brutale, mais elle est vraie (que sont le RMI et allocs sinon une mendicité collective ?) : le lien entre notre soi-disant "modèle" social et les difficultés d'intégration des immigrés ne fait aucun doute.

La générosité du communisme ? Quelle tristesse !

Dans un commentaire, je m'affligeais des scores électoraux des communistes en France et du traitement différent du communisme et du nazisme, alors qu'à mes yeux, ils se valent dans l'horreur.

François Delpla me répond :

"quelque chose est malgré tout de bon aloi et imprégné de valeurs positives (générosité, humanisme, refus des humiliations, goût pour la liberté, souci des humbles etc.) chez ceux [les communistes d'aujourd'hui] que vous citez et qui, je vous l'accorde, ne brillent pas toujours par la cohérence et le réalisme"

Je trouve ce propos choquant et usé jusqu'à la corde. La "théorie" communiste serait généreuse, seule la "pratique" pêcherait, c'est oublier un peu vite que :

> la "théorie" est d'une grande violence (dictature du prolétariat, désignation d'un ennemi, le bourgeois, quête d'un "homme nouveau" avec ce que cela suppose de violence et de contrainte) Sa supposée générosité est toute relative ! Le terrain est glissant. Après tout, le nazisme était très généreux, en "théorie", pour le peuple allemand, non ?

> le marxisme s'est toujours réclamé de la praxis. Il est donc particulièrement malhonnête d'opposer la théorie et la pratique communistes, surtout que, partout et toujours, la prise de pouvoir des communistes a tourné au drame.

Je crois que la faveur dont jouit encore le communisme dans l'électorat français vient du manque de travail de mémoire, bloqué par l'intelligentsia qui n'a jamais complètement renié le marxisme de sa jeunesse.

Des survivants du goulag parcoureraient les collèges et les lycées pour témoigner comme le font les survivants des camps nazis, les choses changeraient, mais justement ça ne se fait pas.

Nos intellectuels et semi-intellectuels, notamment ceux de l'éducation nationale, font au fond encore leur la phrase stupide de Sartre : "Tout anti-communiste est un salaud."

Ca ne serait pas grave si la persistance d'une vision marxiste simpliste dans la politique française (patron méchant, ouvrier gentil, Etat bon) n'empêchait pas le débat clair, franc, mais complexe que j'appelle de mes voeux.

samedi, avril 29, 2006

Cet Etat qui tue la France (N. Lecaussin)

FF

Le sujet du livre est dans le titre. N. Lecaussin travaille pour l'IFRAP.

Le diagnostic est, hélas, simplissime et tient en deux chiffres et un constat :

> le pourcentage de fonctionnaires et assimilés tourne autour de 25 % de la population active en France contre 14 à 17 % dans les pays comparables (GB, Allemagne, USA, Suède, Irlande, Canada, etc.)

> Les dépenses publiques sont à 55 % contre du PIB contre 34 à 45 % pour les pays comparables (sauf Suède, mais qui, justement a fait un gros effort d'efficacité)

> or, on constate que, dans aucun domaine, même pas la santé, la France n'est première, sauf dans celui des dépenses étatiques.

La France souffre d'hypertrophie étatique grave. Aujourd'hui, un gouvernant responsable ne devrait pas se demander "Que faire ?" mais "Que ne pas faire ? Quel pouvoir redonner aux individus ? Quelle réglementation abolir ? Quel impot supprimer ? Quels ministères liquider ?"

Comment arriver à cela ? Très simple : par la lumière, par la vérité, par la démocratie.

Aujourd'hui, des intérêts puissants s'efforcent de brouiller le débat ; c'est ainsi, contre toute décence, qu'on voit des fonctionnaires assurés de leur emploi manifester contre la précarité ou les mêmes s'ériger, non seulement sans légitimité aucune, mais en dépit d'un flagrant conflit d'intérêts, en défenseurs du service public.

Autre exemple de brouillage du débat : Nicolas Sarkozy vient de déclarer qu'on ne retenait pas de partir les immigrés qui n'aiment pas la France. Aussitôt, on l'accuse de lepénisme. Mais c'est un détournement d'attention : la formulation n'est pas choquante et le débat mérite mieux que cela (1).

Moins de tabous, d'anathèmes, plus de vérité, plus de lumière.

(1) : quand quelqu'un, que j'ai plus ou moins invité, débarque chez moi et m'explique qu'il me hait et que ma maison est moche comme tout, il est légitime que je me pose des questions et que je ne me contente pas de "Ne réponds pas, mon chéri, c'est rien : il est juste un peu énervé."

jeudi, avril 27, 2006

Que nul pilote n'est un surhomme ...

Il y a quelques années, une équipe militaire d'une nation amie venait faire de l'initiation au planeur en montagne. Parmi les invités, un pilote de chasse à plusieurs dizaines de milliers d'heures de vol et quelques victoires aériennes, bref un as. Un monsieur comme ça, on ne lui fait pas l'affront de le mettre dans un planeur biplace, on le met directement dans un monoplace.

Tout le monde décolla. Et, au bout d'un certain temps, on entendit hurler à la radio dans une langue bizarre : c'était l'as qui appelait sa mère dans sa langue natale.

Il s'était perdu dans un environnement inhabituel et avait saturé (1). Ce jour-là, il s'est trouvé quelqu'un pour lui causer dans sa langue natale et le ramener.

Comme quoi ça peut arriver à tout le monde (même à moi).

(1) : saturation mentale : quand le stress est très intense, on perd ses facultés mentales, au point que faire "2+2" devient difficile, jusqu'à un niveau tel qu'on arrive à saturation, qu'on ne peut plus faire le moindre effort de réflexion et qu'on a des réactions très régressives. La bonne technique est évidemment de respirer, de faire les choses méthodiquement (les ailes à plat, garder la vitesse, etc.) de manière à faire baisser le stress, mais, justement, quand on sature, c'est qu'on n'est plus capable de ce genre de démarche raisonnée.

Caligula a fait son cheval consul, Chirac a fait Douste ministre

Quand on voit qu'un con pareil peut être ministre, on réalise dans quel panade on est.

Clémenceau dirait bien que les ministres cons n'ont jamais manqué, mais il y a des limites.

Philippe Douste-Blazy, "Mister Bluff" au Quai d'Orsay

LE MONDE 27.04.06 15h25 • Mis à jour le 27.04.06 15h25

Le ministre des affaires étrangères ne parle pas l'anglais, ni l'espagnol, ni aucune autre langue que le français. Il ne pratique pas non plus le langage diplomatique qui oblige à peser la moindre virgule avant d'évoquer les affaires du monde.

Ce n'est pas forcément un mal de s'affranchir de la norme technocratique. Mais cela terrifie les ambassadeurs, le Quai d'Orsay, Matignon, et l'Elysée, qui ont pris l'habitude de le faire suivre à la trace par un fonctionnaire armé de dossiers et d'un magnétophone.

Le ministre n'a pas toujours une vision très claire de la géopolitque. Il s'est laissé plusieurs fois surprendre à confondre Taïwan et la Thaïlande, la Croatie et le Kosovo. Lorsqu'une catastrophe aérienne a endeuillé la Martinique, le 16 août 2005, il a voulu aussitôt se rendre à Fort-de-France. Il a fallu que l'Elysée intervienne pour rappeler que les Antilles ne sont pas un territoire étranger. Quand il s'ennuie dans une réunion, même devant les plus grands directeurs du Quai d'Orsay, il peut ostensiblement sortir son téléphone portable et pianoter des SMS sans plus rien écouter.

Il y a quelques mois, Condoleezza Rice a fait appeler son cabinet. La conseillère du président américain avait joint tous ses homologues et souhaitait parler à Philippe Douste-Blazy. C'était un vendredi. Le ministre était dans sa circonscription de Toulouse. Sans traducteur ni conseiller diplomatique auprès de lui. Selon des sources diplomatiques, le Quai, à la grande surprise de Washington, a préféré dire à l'Américaine de rappeler après le week-end.

Les premiers mois après son arrivée, en juin 2005, les diplomates français vivaient dans la terreur de ses gaffes. En visite à Gaza, en septembre, on le vit assurer que les Israéliens étaient prêts à embaucher de jeunes Palestiniens, alors même que les permis de travail, déjà en nombre très réduit, sont seulement attribués aux hommes mariés de plus de 35 ans depuis plus de dix ans. La presse israélienne, éberluée, l'a suivi jusqu'au musée Yad Vashem de la Shoah, à Jérusalem. Long arrêt devant une carte d'Europe qui présente chaque pays en deux colonnes figurant l'importance des communautés juives "avant et après" la seconde guerre mondiale. Le ministre français : "Il n'y a pas eu de juifs tués en Angleterre ?" Réponse gênée du conservateur du musée : "Mais, M. le ministre, l'Angleterre n'a pas été occupée par les nazis." M. Douste-Blazy n'a pas sourcillé et a repris : "Mais il n'y a pas de juifs expulsés d'Angleterre ?"

A New York, après un dîner important à l'ONU entre ministres, sans les conseillers, les diplomates français réclament, comme c'est l'usage, un débriefing. Le ministre se montra si flou qu'il fallut réclamer un compte rendu... à son collègue britannique. Dominique de Villepin, qui l'aime pourtant bien, s'agace souvent de ses déclarations à contretemps. Et Jacques Chirac a peu apprécié les propos très catégoriques de son chef de la diplomatie quant aux aspects "militaires" présumés du nucléaire iranien, propos qui ont valu au ministre une place de choix dans le New York Times du lendemain.

La communication est l'un des dadas de Philippe Douste-Blazy. Il l'a d'ailleurs annoncé aux diplomates dès son arrivée. Aujourd'hui encore regrette-t-il devant nous, "les autres ministères sont sous le regard permanent des médias. Ici, la moindre phrase doit être travaillée pendant des heures, mais cela n'intéresse personne. TF1 ne fait jamais rien."

Autant dire que son arrivée au Quai d'Orsay a désorienté bon nombre de fonctionnaires. "Tenir" ce ministère est difficile. Les dossiers sont multiples, complexes, mouvants. Les voyages sont nombreux. Tout dérapage peut provoquer un incident. Ici, un ministre faible est vite accusé de tous les maux : le déclin de la France dans le concert des nations, les réductions budgétaires qui affectent le ministère depuis déjà quatre ans. Mais au fond, on reproche surtout à "Douste" d'être le syndrome de cette fin de règne élyséenne qui n'en finit pas.

Le jugement est sévère. Il n'est pas toujours partagé par ses prédécesseurs. Alain Juppé l'encourage à persévérer. Le socialiste Hubert Védrine montre une certaine indulgence, en privé. Mais dans le sérail, on ne lui passe rien ou presque. A ses surnoms de toujours dans le monde politique, "Douste-Blabla" et "Docteur Douste et Mister Bluff", sont venus s'ajouter ceux de "Mickey d'Orsay" et "Condorsay" que les diplomates se susurrent entre eux d'un air déprimé.
Philippe Douste-Blazy n'ignore rien de tout cela. Depuis vingt ans qu'il fait de la politique, il a toujours suscité l'engouement, puis le doute. "Avec lui, dès qu'on gratte un peu, on sent tout de suite le Formica", a souvent dit le député des Hauts-de-Seine André Santini, qui l'a côtoyé des années à l'UDF. "Douste" est malin, rapide, drôle souvent. Mais il a une incroyable légèreté intellectuelle qui fait à la fois son charme et sa limite. Lui-même explique les choses franchement : "Quatre ou cinq jours avant d'être nommé à Matignon, Dominique (de Villepin) m'a demandé ce que je souhaitais. Je voulais un ministère régalien pour compléter mon parcours. L'économie ou l'intérieur." L'exigence était ambitieuse. Certes, Philippe Douste-Blazy a mené en 2002 une partie de l'UDF dans le giron de l'UMP, alors chiraquien, et a pris fait et cause pour Dominique de Villepin contre Nicolas Sarkozy.

Ancien médecin, il s'est plutôt bien débrouillé au ministère de la santé et a amorcé un début de réforme de l'assurance-maladie. Mais, en ce printemps 2005, il n'a pas de compétences pour ce qu'il réclame. Bercy paraît trop gros pour lui. François Pinault, l'un des rares grands patrons à côtoyer régulièrement Jacques Chirac, a mis en garde le président : les finances publiques et la relation aux entreprises ne s'improvisent pas. Quant à l'intérieur, ce n'est qu'à condition d'y être nommé que Nicolas Sarkozy est prêt à revenir au gouvernement.

Villepin ouvre donc deux portes : un vaste ministère des affaires sociales ou les affaires étrangères. "Douste" opte pour le prestige du Quai. "Seulement, reconnaît-il, je suis arrivé après le non à l'Europe." L'Elysée et Matignon ne l'ont pourtant pas laissé seul aux manettes. Pratiquement aucune nomination d'ambassadeur n'est de son fait. Son cabinet, hormis une demi-douzaine de collaborateurs - dont trois chargés de la communication alors que ses prédécesseurs n'en avaient qu'un -, a été entièrement composé sous l'oeil de Jacques Chirac et de Dominique de Villepin. Le directeur de cabinet, le très élégant et dévoué Pierre Vimont, est l'ancien patron du cabinet de Dominique de Villepin, puis de Michel Barnier au Quai d'Orsay.

Le nouveau secrétaire général du ministère, Philippe Faure - un diplomate qui a passé dix ans dans le privé - est un ami du premier ministre. Et à l'Elysée, le sherpa du chef de l'Etat, Maurice Gourdault-Montagne, s'attache à faire du Quai d'Orsay le back office de la présidence. "Imaginez un peu : avec, au-dessus, un président de la République et un chef du gouvernement lui-même professionnel de la politique étrangère, note avec flegme l'ancien premier ministre Jean-Pierre Raffarin, le titulaire du portefeuille ne peut être qu'un aimable second."

Le ministre se moque pourtant que l'on puisse douter de sa compétence. C'est une de ses grandes forces que de n'avoir aucune des marques d'orgueil qui peuvent freiner l'audace. "Douste" aime le risque. Croit en sa chance. Méprise les fonctionnaires. Et rêve finalement d'une vie d'aventures. Longtemps, lui qui se vante d'être un bon pilote de rallye, il a lâché cette phrase à ceux qui lui recommandaient la prudence : "Quand j'aborde un tournant, j'accélère !" Lorsqu'il était ministre de la culture (1995-1997), il riait lui-même de ses insuffisances. On l'a vu faire chevalier "des chiffres et des lettres" un grand écrivain et débiter avec le plus grand naturel les fiches de lecture rédigées par ses collaborateurs. On l'a aussi entendu théoriser tout haut sa technique pour visiter une exposition d'art contemporain : "Passer les trois premières oeuvres... Ralentir à la quatrième... S'arrêter longuement à la cinquième et la déclarer très profonde. Ça marche très bien !"

"Douste" s'en flatte : cette désinvolture ne l'a pas empêché jusqu'ici de faire une fulgurante carrière politique. Elle lui donne même le culot d'accomplir deux ou trois coups d'éclat. Au ministère des affaires étrangères, il a cependant vite vu qu'il ne parviendrait à trouver ni autonomie ni visibilité. Ses tentatives pour s'affirmer sur le contentieux nucléaire iranien ont été vitrifiées par l'Elysée. La ministre des affaires européennes, Catherine Colonna, a l'entière confiance du président pour tout ce qui relève de l'Europe. Et l'Afrique est la chasse gardée du président.

Philippe Douste-Blazy s'adapte donc et se concentre sur ce qu'il sait faire : la médecine, l'humanitaire, la communication. Le 5 janvier, il a organisé le rapatriement en France d'une trentaine d'enfants libyens infectés par le sida et obtenu en échange de rencontrer un groupe d'infirmières bulgares emprisonnées par le régime de Kadhafi. Reprenant une idée de Bill Clinton, il jette aujourd'hui toutes ses forces dans la réalisation d'un projet ambitieux : la facilité internationale pour l'achat de médicaments (FIAM) qui vise à améliorer l'accès aux médicaments des populations des pays pauvres touchées par trois pandémies mondiales : le sida, la tuberculose et le paludisme. "Le fait qu'on laisse mourir les pauvres alimente le terrorisme", assure-t-il. La FIAM - et son adossement sur une taxe sur les billets d'avions voulue par Jacques Chirac - a été peaufinée à coups de réunions. Des réunions managées à sa façon.

"Douste" a toujours su mobiliser autour de lui des jeunes gens ambitieux et rapides, communicants, producteurs de télévision, patrons de la radio NRJ, parmi lesquels le ministre se sent à l'aise parce qu'ils échappent aux circuits classiques de l'énarchie gouvernementale. Si la FIAM marche, Douste aura, après tout, laissé quelque chose d'utile de son passage au Quai d'Orsay. "Il a trouvé un terrain sur lequel il a prise", reconnaît un membre de son cabinet qui défend d'ailleurs cependant la "fraîcheur" de son ministre : "Il ne s'embarrasse pas de décorum, fonctionne à l'oral. Dans un univers où chacun pond des notes, cela a quelque chose de décapant et d'intéressant."

Mais ensuite ? C'est là qu'est la difficulté. Philippe Douste-Blazy s'est peu à peu isolé au sein du monde politique. Bien sûr, sa séduction et son entregent lui ont d'abord valu des succès. Il fait toujours figure, à 53 ans, de gendre idéal et est le parrain d'une bonne douzaine d'enfants. Mais la plupart de ses anciens collaborateurs l'ont quitté, exaspérés par sa légèreté et son insatiable ambition. Pire, beaucoup lui reprochent de mentir partout sur tout, à tous.

Au départ, cela ne l'a pas forcément desservi : il ment souvent avec talent. En 1993, le jour de la nomination du gouvernement d'Edouard Balladur, c'est en contrefaisant la voix du centriste Bernard Stasi qu'il parvient à décrocher un rendez-vous avec Simone Veil. Celle-ci est pressentie pour tenir les affaires sociales. Lui, vient de conquérir la mairie de Lourdes mais n'est encore qu'un de ces jeunes médecins qui gravitent dans les milieux rénovateurs du centre et de la droite. Il a cependant marqué la mémoire de l'ancienne présidente du Parlement européen, quelques années plus tôt, en la raccompagnant en voiture et sur des chemins défoncés, de Sarajevo en guerre. "Douste" l'appelle donc au restaurant et décroche un rendez-vous. Il la convaincra, au charme, de le prendre avec elle comme ministre délégué à la santé.

Au fil des années, pourtant, ses amis se sont lassés de sa désinvolture à l'égard de l'argent de l'Etat, de l'amitié, de la fidélité. Les écouter, c'est entendre une longue liste d'histoires drôles et terribles de trahisons et de coups tordus. C'est voir "Douste" invoquer pour la vingtième fois l'agonie de son père (pourtant en parfaite santé), ou un rendez-vous avec Jacques Chirac (alors que la radio vient d'annoncer le président en province) pour justifier un retard qu'on lui aurait sans doute pardonné. C'est le trouver tour à tour généreux pour un malade, mais blessant pour un collaborateur. Capable de déplacer des montagnes pour une bonne idée et de perdre dans l'avion un dossier confidentiel. "Il se jette dans le vide parce qu'il sait qu'il a de la chance", explique l'un de ses anciens conseillers. "C'est un comédien extraordinaire qui, comme tous les comédiens, dépend uniquement du regard des autres, nuance un de ses rares amis de longue date, le producteur Jean-François Boyer. C'est vrai qu'il peut mentir, même à lui-même. Mais il veut à tout prix échapper à la médiocrité."

Politiquement, ce mélange détonant qui a fait son succès est aujourd'hui sa faille. Nicolas Sarkozy a d'abord flairé en lui l'animal politique, capable de prendre d'assaut, en quinze ans, la mairie de Lourdes, le groupe UDF à l'Assemblée, les ministères de la santé, de la culture, des affaires sociales, la mairie de Toulouse, le secrétariat général de l'UMP. Mais Philippe Douste-Blazy, sans avoir lu Cortès, a brûlé tous ses vaisseaux en se plaçant en rival de Sarkozy pour Matignon, en 2002... alors même que Jacques Chirac n'avait l'intention de les nommer ni l'un ni l'autre. Puis en choisissant Dominique de Villepin. Depuis, le président de l'UMP se défie de lui.
Mais il y a plus grave. "Douste" a peut-être façonné lui-même, à Toulouse, son ennemi mortel. Dominique Baudis, après avoir succédé à son père et tenu le Capitole pendant dix-sept ans, l'avait choisi comme dauphin à la mairie.

Aujourd'hui, il reproche toujours à son successeur de ne pas l'avoir informé qu'une infâme rumeur courait sur lui dans l'affaire Alègre. Il ne pardonnera pas. "Baudis est un sniper. Il attend désormais d'avoir Douste dans son viseur et il tirera", prédit un proche du président du CSA. C'est aussi parce qu'il sait cela que le ministre s'inquiète parfois. Jusqu'à ce que son naturel le pousse à nouveau, parce que, dit-il, "il vaut mieux avancer pendant qu'il est encore temps."

Raphaëlle Bacqué (avec les correspondants du "Monde")

mardi, avril 25, 2006

Deux articles (éducation, "super profits")

Deux articles que j'auais pu écrire si j'avais eu plus de talent :

Les ravages de l'ultrapopulisme

Education : le mal court

Volez, ça fait les pieds

Les maisons de Bricourt, relais gourmand Olivier Roellinger

Le cadre est très agréable (une mare aux canards face à la salle est très instructive sur les moeurs des palmipèdes !)

Nous avons avons pris le menu gastronomique intitulé Image du pays malouin.

Je trouve le titre ampoulé pour un menu mais je reconnais qu'il est pertinent : tout en poissons, fruits de mer et épices des pays lointains, c'est bien à l'image du pays malouin.

Voici le menu, mes commentaires entre [] :

Pièces de Saint Jacques, rêve de Cochin ["carpaccio" aux fruits de la passion et mélange d'épices]

Nage marine et potagère

Huîtres tièdes et jus d’herbes des falaises [rend très bien le goût marin, de tous les plats, c'est avec le homard mon préféré]

Homard au piment et cacao [une vraie merveille, l'erreur aurait évidemment été que le cacao écrasât le homard mais ce n'est pas le cas, c'est joué tout en douceur]

Saint Pierre retour des Indes [mélange d'épices ; curry maison]

Selle d’agneau poudre " grande caravane " [mélange d'épices]

Table de fromages et crème fermière

Strates de pommes confites, fraîcheur d’agrumes

Lait abricoté et glace café cardamome

Au menu lui-même, il faut bien entendu ajouter toutes les broutilles qui finissent par vous caler.

Nous avons beaucoup apprécié, c'est digne de la plus grande cuisine, originale, forte personnalité ; on sent bien le breton têtu, qui sait ce qu'il veut. Olivier Roellinger travaille subtilement les épices, sa marque "de fabrique".

D'ailleurs, une boutique à coté du restaurant et le site internet vendent les mélanges d'épices (je vous conseille le grog des iles).

Le service est impeccable : rigoureux et sympathique (une légère pique d'humour pour nous dire que nous n'avions pas besoin de prendre des notes, le menu étant fourni à la fin).

Tout de même un reproche, puisqu'il en faut un, seul Dieu étant parfait : un manque de travail des légumes, qui sont quasi-absents.

Par contre, les desserts étaient à la hauteur du reste du menu, je le précise parce qu'il y a là souvent une faiblesse des menus gastronomiques. A préciser aussi dans les points positifs annexes : une recherche agréable dans la vaisselle et les divers instruments de table.

Vient la douloureuse question du prix : le menu Image du pays malouin est à 165 €, avec apéritifs, vin et cafés, ça fait 460 € pour deux soit un demi-SMIC (1).

Seul ce menu est intéressant à mon avis pour une première visite : en effet, quand on a à faire à un chef si créatif, c'est dommage de ne pas essayer de gouter au maximum de choses. C'est le genre de restaurant qui peut être le seul dans l'année, mieux vaut retarder son repas que de ne pas en profiter pleinement.

A titre de comparaison, au Grand Véfour, qui a une cuisine comparable en excellence (pas le même style), mais qui bénéficie d'une implantation parisenne et d'une réputation historique, il faut compter 90 € de plus par personne soit 180 € à deux, ce qui relativise les prix des Maisons de Bricourt.

Qu'en conclure ? Une excellente table, parmi les meilleures de France (pas un mince compliment), à la forte personnalité, tout en harmonie. Je lui ai trouvé une grande parenté avec le spectacle équestre de Bartabas Voyage aux Indes Galantes : deux histoires de marins bretons partis pour des pays lointains. Car ce menu était un voyage et une histoire.

Il y a d'ailleurs peut-être une idée d'association à creuser : un repas à cheval ?

Trêve de plaisanterie, à voir, et à manger.

(Comme d'habitude, pour ces restaurants à la très haute cuisine, n'y emmener que des invités qui apprécient ; pour des clients habituels de Mac Do, c'est de l'argent jeté par les fenêtres. Il faut d'autant plus insister pour les maisons de Bricourt que son originalité ressort par comparaison.)

(1) : bien entendu, tous les prix que je vous donne sont très approximatifs car ils varient énormément en fonction du vin, disons que nous sommes raisonnables sur le vin sans pingrerie.


Lien :

Maisons de Bricourt

La tragédie du Président (FO Giesbert)

FF

Ce live tire sur l'ambulance, mais je dois avouer que certains portraits bien féroces font plaisir.
Ce livre, sorti avant la crise du CPE, peut en expliquer un des ressorts : Villepin, du temps qu'il était à l'Elysée, s'est employé à mettre en oeuvre systématiquement une technique bien connue des courtisans, monter en épingle les incidents, envenimer les anicroches, pour se rendre indispensable pour éteindre la crise qu'il a ainsi lui-même créé. Cette technique est très efficace, seul problème : il faut savoir s'arrêter à temps.

A noter que FOG met une partie de la crise du chiraquisme (dix ans gaspillés) sur le dos des Français, qui ont préfèré les joueurs de pipeau aux diseurs de vérités désagréables.

Raymon Barre a déclaré en 1978 que la France vivait au dessus de ses moyens, combien c'est plus vrai aujourd'hui : dans 15 ans, un quart de la population française aura plus de 60 ans, avec tous les problèmes de dépendance que cela suppose, les individus essaient bien d'épargner, de prévoir, mais la collectivité, elle, n'a su que jouer les cigales, pour financer des emplois de fonctionnaires qui ne servent pas à grand-chose (1).

Si Chirac porte la responsabilité d'avoir été pusillanime avec constance, il a aussi le tort d'avoir entretenu les Français dans leurs illusions, au point qu'ils sont aujourd'hui atteints d'acédie, trouble qui se caractérise par la répulsion pour l'action.

Un symptome presque amusant de cette acédie : la France est le pays des rapports au placard. Dans d'autres pays, on fait aussi des rapports sur ceci ou cela, mais ils finissent par déboucher sur des décisions. En France, dès qu'on a publié un rapport, on s'empresse d'en commander un autre sur le même sujet ou sur un sujet connexe, retardant d'autant le moment douloureux et risqué du passage à l'acte.

(1) : affirmation choquante ? excessive ? Les pays qui nous entourent ont entre 14 % et 17 % de la population active dans la fonction publique, nous en sommes à 25 %. Comme, jusqu'à preuve du contraire, vivre en Allemagne, en Espagne, en Grande-Bretagne ou en Suède n'est pas l'enfer, il faudra finir par se dire que nous avons des fonctionnaires qui sont bien mal employés.

Le pire est que ça ne veut pas dire qu'ils ne travaillent pas : on peut dépenser beaucoup d'énergie à faire des choses peu utiles, inutiles ou qui seraient mieux faites dans un autre cadre ou une autre organisation.

lundi, avril 24, 2006

Les "spotters", menace mortelle pour la sécurité de la France ? (2)

Dans le message Les "spotters", menace mortelle pour la sécurité de la France ? , je me courouçais du fait que regarder Roissy CdG coute désormais 350 €.

Voici ce que m'écrit en réponse un lecteur (que je remercie de s'intéresser à mes divagations) :


Il m'apparait que votre article sur le spoting à Roissy est parfaitement erroné.

Certes l'interdiction existe mais elle peut être aisément contourné par une simple demande adressée aux services de la sous-préfecture de Roissy (01 48 62 79 74 ou 65 89).
Une autorisation personnelle écrite est alors envoyée gratuitement à tout demandeur qui n'a qu'à la présenter en cas de contrôle des forces de l'ordre.

Sur ce même écrit, les spotters sont invités à signaler tout comportement suspect qu'ils apercevraient à la périphérie de l'aéroport durant leur spotting.

Contactez les services de l'Etat et vous verrez vous même.

Merci de rectifier les données erronées de votre blog.

Ce qui provoque de ma part les commentaires suivants :

> Mon blog n'est pas erroné, l'amende existe bien.

> De plus, si l'accréditation est si facile à obtenir, pourquoi avoir créé l'interdiction et l'accréditation qui permet de la contourner ? (Hypothèse : juste pour occuper la maréchaussée et nos petits amis de la DGAC ? Je plaisante.) Sur quels critères attribuer ou refuser l'accréditation ? (Proposition : suivant le signe zodiacal)

> Je viens de "surfer" sur des forums de spotters à Roissy, ils n'ont pas l'air au courant de cette possiblité d'accréditation. C'est dommage, ce sont les premiers concernés !

Enfin, tout cela n'enlève rien à mon objection fondamentale. Il y a bien atteinte à la liberté individuelle, puisqu'on passe d'une logique "Tout ce qui n'est pas interdit est autorisé" à "C'est interdit à tous sauf à ceux qui ont une accréditation".

Le fait que l'administration mette en place l'interdiction et les moyens d'y échapper en prouve juste l'absurdité. Que l'administration se ridiculise elle-même en vient à décourager de tenir un blog : ce n'est même plus marrant !

mercredi, avril 19, 2006

Vu d'ailleurs : les jeunes, les études, le travail

Deux articles du Figaro de ce jour :

Modèle social français, tu n'as pas changé

Quinze jours de préavis

Le deuxième article est fort enthousiasmant, malheureusement, cet enthousiasme est de l'autre coté de l'Atlantique.

J'entendais ce matin un éditorialiste se désoler en comparant l'apéttit des Chinois et des Indiens pour la connaissance et l'enseignement avec le peu de priorité accordée en Europe, dans les faits, dans les budgets et dans les décisions, à ces choses.

Le "classement de Shangaï", qui classe les universités, trouve son origine dans la volonté de l'université de Shangaï de détecter puis de copier les meilleures pratiques universitaires mondiales.

Pendant ce temps en France, des abrutis d'étudiants manifestaient contre la réforme LMD visant à donner une cohérence européenne aux diplomes universitaires, contre l'autonomie et conbtre la décentralisation, bref, contre tout ce qui marche ailleurs.

Comment ne pas en conclure que nous sommes décadents ? Et que, comme le poisson, nous pourrissons par la tête ?

Je ne désespère qu'il y ait en France des forces cachées qui n'attendent que d'innover et de progresser, mais ce n'est pas dans nos prétendues élites, recrutées par cooptation, qu'il faut les chercher.

Imasu : «Toyal a été victime d'un procédé déloyal»

Critiqué dans le dossier du déménagement du site d'Accous, Masao Imasu, le patron du groupe japonais Toyal, répond aux autorités françaises et dénonce l'attitude du député Jean Lassalle.

LE FIGARO. – Quel est votre sentiment après le dénouement de l'«affaire Toyal» ?

Masao IMASU. – Dans cette affaire, de notre point de vue, il y a tant de malentendus que nous cherchions une occasion de nous expliquer. Cette occasion, c'est cette interview.
Cette affaire vient d'un problème de localisation. Pourquoi avons-nous notre usine européenne à Accous ? Parce qu'Alcan y a construit une centrale hydroélectrique pour profiter de l'eau de la montagne voisine, puis une usine d'aluminium en 1938, que nous avons reprise à partir de 1982. Après Accous, nous avons acheté du terrain dans le village voisin de Lescun pour nous agrandir. Cette fois, nous voulions encore nous développer, mais notre nouveau projet mettait en jeu des procédés chimiques complexes, dangereux et potentiellement polluants. Il reste deux hectares de terrain cultivable que Jean Lassalle voulait que nous utilisions, mais nous avons refusé, car ce terrain ne dispose d'aucune structure de sécurité, et qu'il est près d'un parc naturel.

Nous voulions limiter au minimum les risques environnementaux. Nous avons d'abord pensé implanter cette nouvelle usine en Allemagne, car c'est notre premier marché. Mais Total nous a proposé de reprendre un de ses sites de production, à Lacq, à 70 kilomètres d'Accous. Ce site bénéficie d'une excellente infrastructure adaptée à nos besoins, qui limitait les risques de pollution. Nous avons naturellement choisi ce site. C'est là que M. Lassalle, sur un malentendu, a pensé que tout Accous serait déplacé à Lacq. Objectivement, un tel transfert serait stupide et coûteux.

Qu'avez-vous dit à Jean Lassalle pour le faire fléchir ?

Nous lui avons clairement dit que nous n'avions nullement l'intention de déménager d'Accous, et que nous étions même prêts à y développer des infrastructures supplémentaires, hormis celles qui concernent notre nouveau projet «dangereux». Nous avons aussi écrit une lettre aux employés du site d'Accous pour expliquer notre position. Nous avons proposé d'acheter les deux hectares de terrain voisins, comme preuve de notre bonne foi et de notre engagement à Accous.

Malgré tous ces gestes, Jean Lassalle ne nous a pas crus et a poursuivi sa grève de la faim.
Avez-vous tenté de contacter Jean Lassalle quand vous étiez en France ?

François Bayrou m'a demandé de le rencontrer alors qu'il faisait une grève de la faim : c'était déloyal ! C'est comme s'il m'avait mis un couteau sous la gorge ! J'ai refusé de le voir tant qu'il ne s'alimentait pas. Mais au bout d'un mois, tout le monde s'inquiétait de sa santé. Alors j'ai reçu une lettre de conciliation de Nicolas Sarkozy, à laquelle j'ai répondu en expliquant notre position et en m'inquiétant de l'impact d'une telle affaire pour Toyal, qui était forcé de dévoiler sa stratégie à cause de cette affaire, et pour l'image de la France. Vendredi dernier, au matin, l'ambassadeur de France est venu me voir à Osaka, à la demande de l'Elysée, pour connaître ma position. Quelques heures après, un représentant de Toyal a signé un protocole dans le bureau de Nicolas Sarkozy, à Paris, qui a satisfait les exigences de Jean Lassalle.

Votre unité d'Accous est-elle rentable ?

Oui. Notre bénéfice progresse chaque année. Mais pendant les treize premières années, nous avons perdu de l'argent à Accous. Nous sommes néanmoins restés en pensant au potentiel du marché européen. Nous investissons environ 2 millions d'euros par an là-bas. Au moins Jean Lassalle peut-il faire l'effort de comprendre l'importance de notre contribution à cette vallée !
Combien d'emplois étaient en jeu à Lacq ? Que pense Total de cette annulation ?
Au début, cinq ou six emplois devaient être créés, mais ils auraient été suivis par d'autres créations. Avec cette annulation, Total doit trouver un nouvel acquéreur pour son site. Ça les ennuie sans doute, mais d'un autre côté, le gouvernement aurait peut-être forcé Total à ne jamais nous vendre son terrain...

Combien ce changement d'emplacement va-t-il coûter ?

Nous n'en savons rien encore ! Le gouvernement veut nous vendre le terrain proche d'Accous pour 1 euro. Mais nous devons étudier la faisabilité de notre projet là-bas, ses conséquences sur l'environnement et surtout sur le parc naturel tout proche. Il n'y a aucune structure d'urgence à Accous. Là-bas, il faut presque une heure pour que des pompiers ou des médecins se rendent sur les lieux en cas d'explosion. A Lacq, tout était prévu !

Avez-vous le sentiment de vous être retrouvé prisonnier de luttes politiciennes françaises ?

Peut-être M. Lassalle a-t-il utilisé cette affaire à des fins personnelles. Car Lacq est très proche d'Accous. Nous ne sommes pas allés en Allemagne, mais à 70 kilomètres de là !

Vous avez vécu de 1985 à 1990 en France. Avez-vous aimé votre séjour ?

Oui. J'aime la France. Quand j'ai dû rentrer au Japon, j'ai résisté à ma direction. Je voulais encore rester. Mais moi, je ne me suis pas mis en grève de la faim !

Le prix de la gratuité

Vous trouverez ci-dessous un extrait d'article des Echos sur la (pseudo) gratuité, c'est-à-dire la générosité étatique payée par le contribuable et par la dette.

La gratuité forcée est un mécanisme extrêmement pervers : F. Hayek considérait le marché comme un mécanisme de découverte. Par l'intermédiaire du marché, par ajustements successifs de l'offre et de la demande, grâce aux mécanismes de prix, les acheteurs découvrent de nouvelles manières de satisfaire de nouveaux ou d'anciens besoins, les vendeurs creusent ce gisement.

En supprimant le prix, qui est un signal, on se prive d'un régulateur très puissant pour trier ce qui est intéressant et ce qui ne l'est pas. Autrement dit, un service gratuit est toujours, à la longue, sous-optimisé.

Alfred Sauvy et Paul Fabra considèrent que la gratuité est un leurre. Je ne peux que me ranger à leur avis.

Mais, je divague, raisonnons "à la française" : puisqu'on n'y connaît rien en économie, utilisons les sentiments, les pétitions de principe et les jugements de valeur : la gratuité, c'est généreux ; la générosité, c'est bien ; donc la gratuité, c'est bien.

J'écrirais un autre message pour discuter si faire payer le contribuable, qui n'en peut mais, pour cette générosité, c'est aussi bien !





Le prix de la gratuité

La gratuité joue un rôle social majeur : quand on ne peut pas donner d'espèces sonnantes et trébuchantes, on accorde la gratuité. Dans nombre de cas, c'est une planche de salut. Dans beaucoup d'autres, c'est un simple effet d'aubaine. Ce faisant, le « prix de la gratuité » étouffe tout autour de lui. Et là où elle passe, l'herbe des activités marchandes ne repousse pas, sauf si les prestations gratuites sont par trop défaillantes. Or il peut exister, surtout dans le monde actuel, des façons beaucoup plus efficaces et intelligentes de produire les mêmes services.

Il s'agit, en fait, d'un élément très fort de l'« offre politique » sous la forme du « toujours plus de gratuité ». Le drame, c'est qu'elle apparaît vraiment comme un don du ciel, la gratuité. C'est l'effet d'aubaine garanti. En même temps, c'est la sclérose assurée du corps social et de l'économie comme dans les pays de l'Est de l'Europe qui étaient parvenus à un état (plus ou moins) parfait d'inefficacité pathétique jusqu'à la faillite finale. Dans ce contexte, tout ce qui est différé pour nous-mêmes (ou pour nos petits-enfants) dans l'endettement du pays donne l'impression que si l'on est malin on pourra y échapper.

Ce faisant, au fil des dernières décennies, nous avons ouvert très largement l'accès aux services publics gratuits en donnant un formidable droit de tirage à un nombre croissant de bénéficiaires (la santé avec la CMU, l'accès à la propriété pour tous, le bac à 80 % d'une classe d'âge, etc.). Or, ne pouvant plus compter sur la planche à billets, nous faisons de la cavalerie. Et, de plus en plus, nous « débloquons des crédits à crédit » sans nous rendre compte à quel point nous sommes « socialisés à crédit ». La prise de conscience, récente, des bornes à l'endettement public oblige à s'interroger sur les limites de la « promesse de service public » (ainsi les hésitations récentes dans la bouche des ministres sur les dettes et sur les engagements de l'Etat : 1.000 milliards d'euros, 2.000, 2.500 !).

La gratuité, c'est la revanche du collectif sur le marché. C'est aussi la fracture entre deux mondes : celui des échanges monétaires et celui des prestations sans échange d'argent. Il n'y a plus de segmentation du marché par le prix dans l'utopie d'un monde sans argent.

Pourtant, il serait bien préférable de solvabiliser le client et de lui laisser le libre choix entre plusieurs prestataires et types de prestations, comme l'ont fait les parlementaires britanniques en janvier 2005 en décidant qu'à partir de 2007 les étudiants anglais payeraient au moins 4.500 euros par an pour suivre leurs études universitaires (avec des bourses et des prêts), considérant que l'on n'allait pas demander à leurs futurs petits-enfants de payer l'éducation de leurs grands-parents.

Tôt ou tard, les impératifs de compétitivité qui s'appliquent à l'économie marchande avec des gains de productivité de 4 % à 8 % par an finiront par s'imposer à l'économie non marchande, qui, sinon, s'effondrera sous son propre poids dans une économie exsangue.

JEAN RUFFAT est président de Sudria SAS.

mardi, avril 18, 2006

Vive la démocratie directe !

Article de Jean-François Revel paru dans Le Point le 26 mars 1994.

Son contexte est les nombreuses manifestations ayant suivi l’annonce du Premier ministre de l’époque, Edouard Balladur, de mettre en place le Contrat d’Insertion Professionnelle, rebaptisé “smic-jeune”, et qui sera retiré par la suite.

Ca ne vous rappelle pas des évènements récents.

Vive la démocratie directe!

Au lendemain des élections de mars pour les conseils départementaux, tous les partis, on l’a vu et redit, ont crié victoire. Et pourtant tous ont perdu.

Oh non pas, certes, en raison de telle ou telle interprétation tortueuse de leurs résultats. Mais parce que le pouvoir politique a cessé de résider dans les assemblées.

Selon le déroulement théorique des opérations, le Parlement vote une loi, ou le gouvernement, issu de la majorité parlementaire, expression de la volonté générale, prend une décision.

L’opposition a pu discuter le projet, déposer maints amendements, contester la mesure. Mais, la majorité étant la majorité, le texte est adopté.

C’est là, dans les démocraties représentatives, que le processus législatif se termine. C’est là, dans le nôtre, qu’il commence.

Dès le jour de la promulgation ou de l’application on assiste à la rébellion du groupe social, de la catégorie professionnelle, du service public, de la classe d’âge, de la région, de la corporation, du syndicat dont les intérêts ou les privilèges sont ou paraissent visés par le législateur ou le gouvernement.

Si les manifestations et les grèves ont assez d’ampleur et surtout de violence pour paralyser et perturber, au-delà du supportable, la vie nationale, cela vaut abrogation de la loi, retrait de la mesure.

Peu importe que la majorité, comme dans le cas présent, dispose à l’Assemblée nationale de 84% des sièges contre 16% à l’opposition, et qu’elle soit donc une des majorités les mieux élues de toute l’histoire de France, dans une consultation datant d’un an à peine, et confirmée par des élections cantonales.

Peu importe que chaque catégorie de manifestants ne représente qu’une minorité dans la nation, si encombrante soit-elle dans la rue.

Peu importe que le droit de faire grève, si sacré soit-il, ne puisse jamais être, d’après la constitution, un substitut du droit de légiférer. Il l’est devenu.

Entérinons donc un état de fait d’ores et déjà plus fort que le Constitution officielle. J’avance la modeste proposition suivante.

Le caractère représentatif du pouvoir ayant perdu toute importance, on désignerait le président de la République par tirage au sort. Il gouvernerait de l’Élysée à l’aide d’un cabinet de favoris, ce qui ne changerait guère les habitudes.

Au lieu de faire voter des lois par l’Assemblée et le Sénat, horrible perte de temps, il les lancerait dans la nature et attendrait les réactions. En cas de calme persistant, le texte serait adopté.

Si des troubles surgissaient, il serait aussitôt retiré: nous ne ferions que suivre ainsi la procédure déjà en vigueur, mais avec un énorme gain de temps.

Et à un moindre coût, puisque nous pourrions supprimer les 1 130 députés, sénateurs, conseillers économiques et sociaux, plus les milliers régionaux, régionaux, municipaux qui ne font déjà que de la figuration.

Et le vote des recettes et des dépenses, vieille prérogative des Assemblées? Il serait dévolu aux casseurs, auxquels une mise en forme juridique reconnaîtrait les attributions que la coutume leur a depuis longtemps conférées.

On dresserait un tarif des crédits débloqués en leur faveur. Vandalisme à Rungis deux fois par an? Deux milliards. Obstruction illégale des pistes des aéroports? Dix milliards. Incendie volontaire d’un monument historique? Cinq milliards.

Entrave à la circulation sur les routes au moyen de tonnes de patates, choux-fleurs, artichauts? Dix millions la tonne.

Mise à sac d’une école? Cent mille francs. Passage à tabac d’un enseignant? Mille francs. D’une enseignante? Mille cinq cent. Avec viol? Deux mille.

Vivle la démocratie directe!

Les carnets du général Doumenc, commentés par F. Depla

FF

Je m'avoue déçu : j'ai patienté trois ans pour me procurer ce livre et il ne me donne pas entière satisfaction. La publication des carnets du général Doumenc, organisateur de la Voie Sacrée en 1916, major général de l'armée française en 1940, est à l'orgine de "l'illumination" (1) de François Delpla.

Mais ses travaux postérieurs sont plus aboutis. Ce livre intéressera les chercheurs, dont je ne suis pas. Vous qui êtes comme moi des amateurs, lisez plutôt La face cachée de 1940 ou L'appel du 18 juin 1940.

Néanmoins, de ces carnets, je retiens :

> le général Doumenc dont l'intelligence, le caractère et le patriotisme ne font pas de doutes a été pendant toute la ériode cruciale en retard sur les évènements (de quelques heures quand d'autres l'étaient de plusieurs années) et n'a pas compris ou pas osé la rupture. Par comparaison, cela met bien en valeur ce que De Gaulle avait d'exceptionnel.

> une notation très juste de F. Delpla : De Gaulle avait certes l'avantage du caractère et de la prescience, mais il avait aussi l'avantage d'une meilleure information. Le pari gaulliste consistait à se fier entièrement à la volonté et, plus encore, à la capacité de résistance de Winston Churchill, car si la Grande-Bretagne avait fini par capituler au cours de l'été 40, ce qui fut peut-être advenu sans Churchill, De Gaulle n'aurait été qu'un traître peu avisé. Or, de tous les gouvernants français, De Gaulle était celui qui, en ces jours cruciaux de mai-juin 1940, avait le plus eu l'occasion de prendre la mesure de la détermination churchilienne.

(1) "l'illumination" de François Delpla résumée par lui-même :

Lignes directrices et principaux résultats à ce jour de mon travail :

> le nazisme, une entreprise inhumaine et folle, a failli connaître à la fin de mai 1940 un succès durable, par une paix anglo-franco-allemande qui aurait laissé au Reich les mains libres pour la colonisation de l’Ukraine et la satellisation de toute l’Europe de l’est.

> pour arriver à ce quasi-triomphe, Hitler a principalement joué de la sous-estimation de lui-même par les dirigeants politiques des autres pays.

> comme certains d’entre eux, et non des moindres, étaient encore au pouvoir à la fin du conflit ou à l’approche immédiate de celle-ci (notamment Staline et Roosevelt, ainsi que Pie XII), peu de gens et de régimes avaient intérêt à une histoire sincère et scientifique des années 1930 et du déclenchement de la guerre. On préféra s’accuser mutuellement de lâcheté et de noirs desseins plutôt que de reconnaître qu’un maître illusionniste avait roulé presque tout le monde.

> jouait dans le même sens l’arrivée de Churchill à la barre de l’Angleterre, par hasard, le jour même de l’offensive que Hitler espérait finale (10 mai 1940). Niant alors, pour rester au pouvoir et en guerre, l’existence d’un fort courant favorable à la paix, il n’allait pas lâcher en 1945, ou un peu plus tard dans ses mémoires, des informations propres à déstabiliser le parti conservateur et à brouiller l’image de la nation qui avait montré le chemin de la résistance.

> l’empreinte énorme du régime hitlérien sur le monde actuel rend urgente une meilleure compréhension de ces questions.

Vu d'ailleurs : l'absence de chomage des jeunes Danois

Si les Français étaient capables d'une réflexion collective sur l'économie, ce que je ne crois pas, ce texte les intéresseraient.

Malheureusement, les politiciens ne faisant pas leur travail de médiation, le débat n'est jamais posé en termes clairs et la réflexion ne peut se développer.


La manière forte du Danemark

Le Monde Economie

Le contraste est saisissant. Alors qu’au sud, en France, et au nord, en Suède, la situation des jeunes sur le marché de l’emploi est au coeur des débats, le Danemark, au milieu, est épargné. « Le chômage des jeunes a quasiment disparu du jour au lendemain après l’entrée en vigueur de la réforme de 1996 », note Jon Kvist, chercheur au SFI, Institut danois de recherches sociales à Copenhague. L’image est à peine exagérée. Alors que le royaume était frappé par un chômage écrasant à l’échelle scandinave au début des années 1990 (plus de 12 %), le gouvernement social-démocrate de l’époque a mis en place une série de mesures à poigne dont celle concernant les jeunes fut particulièrement drastique. Les moins de 25 ans ayant un faible niveau d’éducation et étant au chômage depuis plus de six mois au cours des neuf derniers mois, se sont retrouvés dans l’obligation d’accepter les offres d’emploi ou de formation de dix-huit mois, avec une réduction de 50 % de l’assurance-chômage. En cas de refus, c’est tout le montant de l’assurance-chômage qui disparaissait. Dix ans plus tard, les statistiques sont élogieuses. Selon Eurostat, 8,5 % des jeunes Danois de 16 à 25 ans étaient au chômage en février, tandis qu’au niveau national, le taux de chômage s’élevait à 4,4 %. Seuls les Pays-Bas font mieux. Les spécialistes de DST, l’Office danois des statistiques, ont une grille de lecture encore plus spectaculaire puisque dans le système danois, on ne peut pas être inscrit au chômage avant 18 ans. Du coup, selon leur méthode, seuls 3,1 % des Danois de moins de 25 ans sont au chômage, contre 5 % au niveau national. Quelle que soit la méthode, il n’échappe à personne que le côté bâton a fortement stimulé le dynamisme des jeunes. « Ils y sont habitués aujourd’hui. Mais il faut admettre que cette réforme a été adoptée au moment où le Danemark est rentré dans un cycle économique favorable », note Lisbeth Pedersen, responsable de l’Institut de recherches sociales. « Pour être honnête, nous n’avons pas encore étudié les effets à long terme de ces mesures, explique Michael Svarer, professeur d’économie à l’université d’Arhus. Dans quelles proportions, la menace a-t-elle pesé ? Quel rôle a joué la bonne situation économique ? Ce qui est sûr, c’est que le gouvernement trouve l’idée bonne puisqu’il veut maintenant l’étendre aux 25-29 ans ». Les jeunes Danois ne semblent donc pas souffrir d’un syndrome à la française. Juste après leur sortie du lycée, beaucoup d’entre eux passent plusieurs années à voyager et à faire des petits boulots avant d’entamer leurs études. « Cela signifie aussi qu’ils sont habitués à prendre tout type de travail », souligne Mme Pedersen. La moyenne de cet intermède est de quatre ans, que le gouvernement entend bien réduire afin que les jeunes se lancent dans la vie active au minimum un an plus tôt. Si la flexibilité est le maître mot, le salaire minimum, garanti non par la loi mais par les accords collectifs, est d’un niveau plutôt élevé, ce dont bénéficient également les jeunes. Traditionnellement, les jeunes Danois quittent le domicile parentalvers l’âge de 18 ou 20 ans. Leur accès à un prêt bancaire n’est pas une difficulté car ils ne sont pas considérés comme un groupe à risques par les établissements financiers : peu finalement se retrouvent au chômage, et leur salaire d’entrée dans la vie active est relativement élevé. Ce qui explique l’explosion du marché de l’immobilier depuis sept ans, qui frappe d’abord les jeunes. « Depuis cinq ans, il est fréquent que les parents doivent se porter garants en cas d’achat, ce qui est très nouveau pour le Danemark », constate Jon Kvist.

Olivier Truc

Sociologie de la misère, misére de la sociologie

L'opinion en lien ci-dessous extraite du Figaro n'est pas très légère, mais il faut avoir entendu la directrice de l'EHESS expliquer benoitement qu'elle a été surprise qu'une AG autorisée sans précautions dans son établissement dégénère en occupation, pour comprendre à quel point la bêtise, la naïveté, l'inconscience et l'irresponsabilité peuvent toucher des gens très diplomés.

J'ai toujours trouvé un ridicule certain à la sociologie d'inspiration bourdivine : elle prétend s'intéresser à des sujets très concrets et très humains et pourtant elle utilise un brouillard de mots qui me rend sa pensée complètement inaccessible. C'est suspect :

> soit je suis complètement idiot, c'est possible (hypothèse néanmoins rejetée car elle stopperait net le débat, ce qui serait dommage)

> soit ce que les bourdivins pensent ne souffre pas la lumière

> soit les bourdivins ne pensent pas, ils déblatèrent

Pour en revenir au ridicule bourdivin tel que mis en œuvre à l'EHESS, le contribuable ne paierait pas les dégats (1), j'avoue que je me laisserais aller à une franche hilarité : voilà donc des gens qui ont cautionné tous les "mouvements sociaux" de ces dernières années, c'est-à-dire toutes les violences de minorités visant à imposer leurs volontés à la majorité et contre les droits élémentaires, et qui sont tout chagrins quand ils découvrent que la violence qu'ils ont, au mieux, excusée, au pire, encouragée, peut arriver jusqu'à leurs beaux quartiers (car tout attentif aux pauvres qu'on est, on travaille dans une école du 6ème, pas dans école à Sarcelles).

Le ridicule tuerait, il y aurait quelques places libres à l'EHESS.

Tout juste puis-je espérer que cet "esprit EHESS" bobo que je décris ne représente qu'une minorité (tapageuse) des chercheurs de l'EHESS et qu'il est aussi minoritaire dans la sociologie française. Je n'en suis pas sûr.

Sociologie de la misère, misére de la sociologie

(1) : ce qui ne doit pas tellement toucher nos éminents sociologues : ils sont habitués à vivre sur le dos du contribuable, qui l'a bien cherché, si il paye des impots c'est qu'il a de l'argent, alors un peu plus, un peu moins ...

Alerte ! Dette publique !

Je vous reproduis ci-dessous l'éditorial des Echos pour mémoire. Cela fait longtemps que je redoute que la moindre hausse des taux d'intérêt mette à nu l'impuissance de l'Etat français, paralysé par sa dette.

C'est d'autant plus dramatique que les dépenses en question ont été des dépenses de fonctionnement et non d'investissement : d'un coté, il y a trop de fonctionnaires, peu productifs, mal organisés, pour des missions qui pourraient être mieux faites par d'autres, d'un autre coté, on s'est épuisé en "traitements sociaux" (du chomage, de la pauvreté, du logement etc.), autrement dit, on paye les gens pour qu'ils ferment leur clapet plutôt que de prendre les problèmes à bras le corps.

Bref, on a beaucoup dépensé pour acheter la "paix sociale" : le confort de quelques-uns (tout de même plusieurs millions) fort bruyants et l'atténuation du malheur de quelques autres.

Je partage entièrement l'analyse de Nicolas Baverez et de Jacques Marseille : aujourd'hui, l'Etat est non plus l'assurance de dernier recours mais le principal risque qui pèse sur l'économie française. D'ailleurs, quand on regarde au-delà des fanfaronnades et anathèmes étatistes, on voit bien que les Français en ont conscience, sinon pourquoi épargneraient-ils autant ?

Va-t-on en parler avant mai 2007 ?

Le piège de l'endettement

Françoise Fressoz pour Les Echos

Après l'échec du CPE, Dominique de Villepin va s'y prendre à deux fois avant de réformer. Il y a pourtant un chantier qui ne souffre aucune attente : le mur de la dette. Oser s'y attaquer constituerait une oeuvre de salubrité publique dont la collectivité tout entière et les jeunes en particulier ne pourraient que lui être gré. Car, malgré toutes les belles promesses de ces derniers mois, le pays continue de faire exactement le contraire de ce qu'il devrait faire : il s'épuise à solder les facilités qu'il s'est accordées au lieu de dégager les marges de manoeuvre qui lui permettraient de préparer l'avenir : sous l'effet de la hausse des taux d'intérêt, l'Etat va devoir débourser cette année, au moins un demi-milliard d'euros supplémentaires pour honorer les intérêts de sa dette. Un demi-milliard qui va rendre la réduction du déficit budgétaire plus difficile que prévu. Un demi-milliard qui s'ajoute à un poste de dépenses devenu, au fil des ans, le deuxième de l'Etat, derrière celui de l'enseignement scolaire. C'est suicidaire et pourtant la fuite en avant continue : la dette des administrations publiques atteignait à la fin de l'année dernière 1.138 milliards d'euros, soit 66,8 % du PIB. Un record absolu, alors que Bercy promettait un début de maîtrise.

Hormis le courage, on ne voit pas très bien ce qui manquerait au gouvernement pour agir. L'expertise, dans ce domaine, a été largement faite et elle n'est guère contestée : « En vingt-cinq ans, la dette financière des administrations publiques est passée d'un cinquième aux deux tiers de notre production nationale annuelle. La poursuite des tendances actuelles conduirait à des taux d'endettement public astronomiques : 130 % en 2020... Près de 400 % en 2050, qui feraient perdre aux administrations publiques la maîtrise de leur situation financière », constatait en décembre dernier le rapport Pébereau. La prise de conscience politique est plus profonde qu'on ne le pense : à droite et à gauche, il ne se trouve plus guère de responsable politique pour trouver raisonnable que sur chaque Français pèse une charge de 17.000 euros, parce que l'Etat et les administrations publiques n'ont pas réussi à maîtriser la dépense. Le chemin du redressement existe : il a été tracé en janvier dernier par Dominique de Villepin en personne, qui n'a pas hésité à présenter un plan de rigueur pour... l'après-2007 : fin des baisses d'impôts, réduction des dépenses de l'Etat, contrôle des dépenses des collectivités locales. Désormais trop bas dans les sondages pour espérer se projeter dans l'après-présidentielle, le Premier ministre s'honorerait en agissant tout de suite. Les derniers indices malheureusement ne vont pas dans ce sens. Pour solder la crise du CPE et pour calmer les restaurateurs qui n'ont pas obtenu de Bruxelles la baisse de leur taux de TVA, de nouvelles dépenses budgétaires ont été engagées ces derniers jours, qui s'ajoutent à la facture des intérêts de la dette. De nouvelles dépenses plutôt que des économies. Les vieilles habitudes ont la vie dure. Surtout en période préélectorale.

lundi, avril 17, 2006

Réchauffement du débat

Comme je n'ai pas ce soir le temps d'écrire sur le (pseudo ?) réchauffement climatique, qui, je l'avoue sans fard, ne me passionne pas (j'ai le tempérament trop optimiste et concret pour que ces nébuleuses extrapolations apocalyptiques me touchent, peut-être est-ce de la bêtise de ma part, mais c'est ainsi), je vous mets quelques textes que j'ai pris sans vergogne à l'Institut Hayek :

Cooling the debate

Climate of fear

Meeting with doctor Doom

Volez, c'est bon pour la santé

Réchauffement climatique : je continue à me marrer

Le Monde annonce que les éruptions de boue sous-marines relacheraient d'importantes quantités de méthane, gaz à effet de serre bien plus puissant que le CO2.

D'où une question toute bête : quelle fiabilité accorder à des modèles climatiques dont on apprend tous les mois qu'ils ont négligé un élémentt non-négligeable ?

N'est-ce une vaste fumisterie que prendre des décisions à partir de données si incertaines ?

Du bon usage de la guerre civile en france (J. Marseille)


FF

Il n'est jamais inutile de rappeler d'où vient Jacques Marseille : en 1972, jeune et communiste, il commence une thèse sur les rapports économiques entre la France et les colonies, essentiellement pour démontrer que celle-là a exploité celles-ci.

En 1986, il achève sa thèse en ayant démontré que les colonies ont beaucoup plus couté à la France qu'elles ne lui ont rapporté, que la colonisation a déformé sa structure industrielle et qu'elle en souffre encore, justifiant pleinement a posterioti la phrase de De gaulle à propos de l'abondon de l'Algérie "C'est notre intérêt, c'est donc notre politique". Il est un peu plus vieux et libéral.

Il s'est fait une spécialité de dénoncer la France à deux vitesses, celle qui avance et celle qui recule ; celle des exposés et celle des abrités.

Du bon usage la guerre civile en France souffre d'une ambiguité : l'auteur examine les cas où la France s'est changée par l'affrontement, mais il reste obscur sur le fait de savoir si il s'agit du seul mode de réforme de la France ou si il y en a d'autres.

Marseille en profite au passage pour nous glisser un éloge bienvenu de Napoléon III.

Il envisage trois possibilités pour l'avenir de la France :

> l'accomodement-déclin : on continue à décliner sans bousculer personne.

> la réforme-trahison : élu sur un programme, un gouvernant fait le contraire (De Gaulle en 1962, Mitterrand en 1983).

> la rupture-élan (Henri IV, De Gaulle 1940).

Enfin comme j'aime rompre malicieusement avec une certaine pratique pseudo-intellectuelle parisianiste et bien-pensante du boeuf sur la langue, je vous cite un passage de C'était de Gaulle repris par J. Marseille :

"Il ne faut pas se payer de mots ! C'est très bien qu'il y ait des Français jaunes, des Français noirs, des Français bruns. Ils montrent que la France est ouverte à toutes les races et qu'elle a une vocation universelle. Mais à conditions qu'ils restent une minorité. Sinon, la France ne serait plus la France. Nous sommes quand même avant tout un peuple européen de race blanche, de culture grecque et latine et de religion chrétienne.

Qu'on ne se raconte pas d'histoires ! Les musulmans, vous êtes allé les voir ? Vous les avez regardés, avec leurs turbans et leurs djellabas ? Vous voyez bien que ce ne sont pas Français ! Ceux qui prônent l'intégration ont des cervelles de colibri, même si ils sont très savants. Essayez d'intégrer l'huile et le vinaigre. Au bout d'un moment, ils se sépareront de nouveau. Les Arabes sont des Arabes, les Français sont des Français.

[...] Si nous faisions l'intégration, si tous les Arabes et tous les Bebères d'Algérie étaient considérés comme Français, comment les empêcherait-on de venir s'installer en métropole, alors que le niveau de vie y est tellement plus élevé ? Mon village ne s'appellerait plus Colombey-les deux-églises mais Mais Colombey-les-deux-mosquées !"

Je suis toujours un peu étonné de l'imprégnation du discours apologétique du métissage : je discutais vendredi soir avec un homme qui ne s'intéresse pas plus que ça à la politique et qui me souenait mordicus que la France était traditionnellement terre d'immigration, d'accueil et de métissage.

Je lui ai donc demandé de me citer une grande vague d'immagration entre les Huns et 1850. Bien entendu, il n'en a trouvé aucune. Pour une "terre d'accueil traditionnelle", ça ne fait pas beaucoup, une vague d'immigration tous les 14 siècles ! On peut à la limite considérer que l'extension concentrique de la France en tient lieu mais je suis dubitatif.

dimanche, avril 16, 2006

Les Français, crétins et amnésiques ?

Jacques Marseille, qui en ce moment fait toutes les radios et télés, pense que les Français, ayant reçu une excellente formation de "crétins" grâce à l'EN (1), sont aussi devenus amnésiques : ils semblent totalement oublier que la gauche a déjà exercé le pouvoir (2) et que ses solutions "miracles" (la protection étatique, le recrutement de fonctionnaires, les emplois aidés, le "traitement social du chomage") ont déjà été utilisées en long en large et en travers (3) et qu'elles ont complétement échouées. (4)

Seule Mme Royal semble s'en souvenir puisqu'elle ose dire que ce qui se passe dans l'Europe du nord est intéressant. Certes, elle oublie quelques détails (réduction des dépenses publiques, donnant-donnant avec les chomeurs, "ANPE" performante, marché du travail souple), mais tout de même, on sent bien que c'est un désaveu du socialisme à la française.

Peut-être sent-elle que la gauche a beaucoup joué sur l'amnésie et la connerie des Français mais qu'il y a un moment où ça finit par se voir ,

(1) c'est bien entendu une référence à La fabrique du crétin de JP Brighelli

(2) extraordianire découverte

(3) si si, je vous jure

(4) et pas plus tard qu'en 2002

Un qui me déçoit, mais ce n'est pas entièrement nouveau

Ce titre de dépêche vous suffira à comprendre qui me déçoit et pourquoi :

François Bayrou salue "l'héroïsme" de Jean Lassalle

A chaque fois que je lis une telle chose, je pense à la phrase de Pascal que je vous cite souvent :

Quand tous vont vers le débordement, nul n'y semble aller. Celui qui s'arrête fait remarquer l'emportement des autres, comme un point fixe.

On peut tout de mêmes'interroger sur l'étrange conception de la liberté qu'ont ceux qui approuvent qu'un député fasse la grève de la faim pour empêcher une usine de déménager.

samedi, avril 15, 2006

Travaillons comme des Romains !

Je suis toujours frappé par le manque de pédagogie des médias et des politiques, qui manquent chacuns à leurs missions.

En effet, je suis convaincu que le repli nationaliste est toujours néfaste. On peut ne pas partager cette conviction, mais je trouve anidmissible d'agiter le "patriotisme économique" sans le remettre en perspective.

Le déclin européen, en perspective longue
LE MONDE 15.04.06 14h32 • Mis à jour le 15.04.06 14h32

Un habitant de l'empire romain disposait de 540 dollars de revenu annuel, en moyenne. Par comparaison, le revenu d'un Français en 1688 était de 900 dollars et en 2003 de 22 000 dollars.

Nous sommes donc, aujourd'hui, quarante fois plus riches qu'il y a deux millénaires. Vous saviez ça ?

C'est Angus Maddison qui l'a calculé. Economiste britannique, 80 ans, vivant près de Compiègne, il nous a reçu avec du bon thé. Il est "la" référence mondiale des statistiques économiques historiques. Son travail, sa passion, est de mesurer, de recompter, de comparer, d'évaluer le PIB et le PIB par tête depuis la nuit des temps, pour offrir aux économistes des séries fiables sur des perspectives très longues. Angus Maddison a longtemps travaillé à l'OCDE sur la période d'après guerre jusqu'en 1979. Puis il a poussé ses recherches plus loin en arrière, au début de la révolution industrielle en 1820, puis jusqu'au Christ. Son prochain ouvrage s'intitule : Une interprétation quantitative de l'économie mondiale de l'an 1 à 2030.

On y prend mille leçons. Par exemple, sur la construction des empires. Comment les Romains ont-ils vaincu les barbares alors que leur niveau technologique était pas tellement différent (le fer, le cheval) et "leur alimentation sans doute d'inférieure qualité", si on se réfère à la taille des os ? Réponse : l'organisation. Le pouvoir à Rome était détenu par "une oligarchie compétitive" très peu coûteuse en bureaucratie et très efficace. L'armée était nombreuse et de qualité. Rome avait une politique pragmatique avec ses ennemis, mêlant brutalité et coexistence pacifique.

On apprend surtout que la romanisation n'a pas amélioré le sort des populations à l'est (en Grèce ou en Egypte, déjà développées), mais qu'elle a été très utile à l'ouest, en Espagne, en Gaule et au Maghreb. L'apport d'esclaves a permis d'"investir" à bon compte dans des villes, des routes, une monnaie, une littérature. Quant à l'Italie, ses conquêtes lui ont facilité l'importation des denrées agricoles usuelles, et autorisé l'élévation en gamme vers la vigne et l'olive. La comparaison est fructueuse avec l'Empire napoléonien, qui, lui aussi, construit routes, ponts..., et apporte des lois. Ou avec la Chine, où la bureaucratie élitaire impose les innovations agricoles.
La plongée dans l'histoire apporte-t-elle, in fine, des éclaircissements sur les causes de l'émergence des empires, sur les décadences et les déclins ? " Cela dépend", nous explique Angus Maddison. L'essentiel du développement mondial s'opère "par rattrapage". "Ajouter du marché ouvert et une politique économique de stabilité, et la technologie arrive qui fait décoller.

Il faut en plus de l'éducation et de l'investissement. C'est le Japon qui demeure le meilleur exemple. Chine et Inde ont copié ce processus."

Justement, le rattrapage de l'Asie amène-t-il le déclin de l'Europe ? "Pas de catastrophisme." On ne peut parler de "déclin" que si le PIB par tête diminue comme en Russie après la chute de l'URSS. Mais c'est loin d'être le cas en Europe de l'Ouest, rassure le professeur. Il est normal que la Chine et l'Inde, plus peuplées et en retard, aillent plus vite et reprennent leur place (voir le graphique). Pour l'Europe, " je ne suis pas pessimiste", ajoute-il, en insistant sur deux points : la politique monétaire européenne, qu'il trouve déflationniste - "c'est celle que combattait Keynes dans les années 1930" -, et le besoin de réformes pour "faire travailler plus", même si "c'est difficile à faire passer".

Le pire serait le nationalisme [même, ne jouons pas sur les mots , si on l'appelle patriotisme économique] : la Chine a été éclipsée du monde économique pendant plusieurs siècles "parce qu'elle avait fermé ses frontières".

Le professeur Maddison ajoute une autre remarque précieuse au regard de la situation française. Ses calculs permettent de réhabiliter le " capitalisme marchand" entre 1500 et 1820, pour montrer que la croissance y fut meilleure qu'on ne l'avait dit, sous l'influence du pessimisme malthusien. "Les progrès de la science, de la technologie maritime, de l'organisation des affaires et des institutions n'eurent pas d'équivalent dans le monde." Il s'élève contre l'école de pensée qui attribue la croissance moderne à "une révolution industrielle née à Manchester".

"Le progrès de 1500 à 1820 a été sous estimé, poursuit le professeur. Cette école veut faire croire qu'avant, les hommes vivaient encore dans des cavernes. En fait, les racines de la croissance remontent à la période du capitalisme marchand."

Nous retenons ceci de notre voyage chez les Romains avec détour par Compiègne : 1. - la désindustrialisation n'est pas la fin de l'histoire ; 2. - il faut repousser, à toute force, ce retour dans l'idéologie actuelle des idées mercantilistes anticommerce qui veulent qu'au fond les ressources soient limitées et qu'un pays ne puisse s'enrichir qu'aux dépens d'un autre. Bref, que si Chine et Inde se développent, nous y perdrons forcément. L'avenir est noir, négatif, moins de richesse, moins de social, moins de tout. Nos enfants vivront plus mal que nous, etc. Tout cela est faux !

L'avenir sera meilleur pour peu que nous nous éduquions et travaillions. Pour le reste, Polybe (200-118 av-J.-C.), général grec, ami des Romains, a expliqué comment les phalanges grecques - irrésistibles "de face à face" - avaient été défaites par les armées de Rome : la flexibilité.

Éric Le Boucher
Article paru dans l'édition du 16.04.06

L'angoisse du petit patron face à l'embauche, par Michel Volle

Cet extrait du article du Monde pourrait faire réfléchir.

L'angoisse du petit patron face à l'embauche, par Michel Volle

[Les patrons de PME] ont entendu que le PS et les syndicats entendaient obtenir, après le retrait du CPE, l'abrogation du CNE et, dans la fronde des étudiants, ils ont vu un refus de l'entreprise et du travail. Je connais un chef d'entreprise de 22 ans, électricien-plombier-chauffagiste, qui travaille avec trois ouvriers. Il a quitté le collège pour apprendre un métier. Évidemment, il était pour le CPE. Ses ouvriers aussi. Parce que, au sortir du lycée professionnel, il faut acquérir une expérience, et tout ce qui peut faciliter l'accès au premier emploi est bienvenu.

Tout cela serait anecdotique si la situation dont je suis témoin ne représentait pas un pourcentage significatif du marché du travail en France. Beaucoup, dans ce pays, ne savent pas ce qu'est une entreprise. Il faut avoir embauché des salariés, en avoir formé, licencié, promu, encouragé, réprimandé ; il faut avoir été traîné aux prud'hommes par des personnes de mauvaise foi, avoir subi le formalisme des procédures, avoir payé les amendes et dédommagements. Il faut avoir fait le tour de cette relation humaine si forte et si délicate, si constructive le plus souvent, si décevante parfois, pour entrevoir ce que vit un patron de PME et échapper aux stéréotypes.

La proportion des pervers est la même parmi les salariés que parmi les patrons, ni plus ni moins. Certaines entreprises ont été coulées par des salariés ou des syndicats abusifs. Des abus, il y en a eu et il y en aura, des deux côtés. Mais il n'appartient pas à la loi de sonder les coeurs. Elle ne fait que formuler des règles que l'on doit soumettre au seul critère, à la fois formel et pratique, de l'équité. Il revient ensuite aux acteurs de se comporter selon les valeurs humaines qu'ils entendent promouvoir.

Notre pays a besoin de rénover des institutions qui sont le fruit très élaboré d'un système technique révolu. La part de l'emploi industriel dans les pays riches diminue depuis une trentaine d'années. Mais les corporations, perchées sur les institutions, se cramponnent à des "acquis" qui, en l'occurrence, maintiennent les chômeurs et les débutants hors de l'emploi [IL NE FAUT PAS LE DIRE].

En faisant du "libéralisme" et de la "globalisation" des épouvantails, elles bloquent toute évolution, même raisonnable et aussi éloignée que possible du libéralisme dogmatique.

Affaire Toyal : de la démagogie plein les tuyaux

L'affaire Toyal, c'est ce député qui fait une grève de la faim pour qu'une usine, au demeurant polluante, ne déménage pas dans la vallée d'à coté.

Tant de démagogie et d'esprit de clocher mériteraient de figurer au livre Guinness des records. Le fait qu'il ne soit pas trouvé un Coluche pour faire éclater de rire la France sur cette affaire en dit long sur notre dépression et notre apathie.

Qu'il se soit trouver Nicolas Sarkozy, non par pour rappeler avec fermeté ce député à la raison et à la décence, mais pour l'aider à obrtenir gain de cause, est un indice de plus renforçant mes crainrtes pour la campagne présidentielle à venir.


Après la victoire de Jean Lassalle, Toyal "perd toute confiance" en la France

LEMONDE.FR 14.04.06 20h32 • Mis à jour le 14.04.06 20h32

Le groupe japonais Toyo Aluminium a perdu "toute confiance" en la France, a déclaré, vendredi 14 avril, la direction de Toyal Europe après la conclusion d'un protocole d'accord sur le sort de son usine d'Accous. Pour garder cette usine de fabrication de pâte d'aluminium et ses 147 salariés à Accous, dans la vallée d'Aspe, à quelques kilomètres de la frontière espagnole, le député UDF Jean Lassalle a fait plus de cinq semaines de grève de la faim.

[...] Toyal a signé avec le ministre de l'intérieur, Nicolas Sarkozy, un protocole d'accord par lequel le groupe japonais renonce à s'implanter à Lacq, également dans les Pyrénées-Atlantiques.

L'ambassadeur du Japon en France a, lui aussi, émis des réserves sur l'accord. "Aucune négociation ne peut se mener avec le couteau (sous) la gorge", a déclaré Hiroshi Hirabayashi sur LCI. L'Agence française pour les investissements internationaux (AFII), qui assiste les entreprises étrangères désireuses de s'implanter en France, était "très inquiète des effets (...) de cette affaire sur l'investissement étranger en France en général et sur l'investissement japonais en particulier", a-t-il ajouté.

[...] Le dénouement de la grève de la faim du député d'Accous pourrait n'être qu'une victoire à la Pyrrhus.

Il y avait une situation de crise. Les autorités françaises ont souhaité en sortir par tous les moyens mais il y aura des conséquences", a estimé un cadre de Toyal, Pour lui, le risque d'une délocalisation "découle immédiatement" de la perte de confiance de Toyal, évoquée par la direction de la filiale européenne. "Mettez-vous à la place des Japonais".

"Quand vous êtes dans un pays où vous avez déjà des charges sociales importantes et une réglementation qui est forte, et qu'en plus vous avez un personnel politique qui donne raison à un olibrius qui se met en grève de la faim, est-ce que vous allez investir, non seulement au Bearn mais en France ?" "Ici [à Accous], depuis que tout le monde sait ça, au niveau des salariés tout le monde fait la gueule", ajoute-t-il.

L'accord stipule que Toyal réalisera à Accous les investissements initialement prévus à Lacq. Mais "personne ne peut forcer quelqu'un à faire des investissements s'il n'en a pas la capacité financière et s'ils sont disproportionnés", affirme ce cadre. "Si on allait à Lacq, c'est parce qu'on voulait développer des procès chimiques plus lourds", a-t-il ajouté. "On ne les fera pas ici. C'est une catastrophe. Il est clair que les salariés qui sont ici ne pèsent pas lourd et c'est grave."

Toyal Europe publie sur son site un fac-similé de la lettre du 6 avril adressée par Nicolas Sarkozy au PDG de Toyal, Masao Imasu, dans laquelle il écrit que l'Etat est prêt à "aider financièrement un éventuel projet créateur d'emplois à Accous". "Le surcoût induit par une implantation du nouveau procédé chimique à Accous pourrait ainsi être pris en charge", ajoute le président de l'UMP. "J'espère en tout état de cause que votre projet pourra se réaliser dans les meilleures conditions, que ce soit à Lacq ou Accous", conclut-il. Pour le président de Toyal Europe, Hervé Lelièvre, cette dernière phrase de Nicolas Sarkozy "relativise son soutien à Jean Lassalle".

jeudi, avril 13, 2006

La salle des profs comme si on y était (2)

La suite :

Merci aussi pour l'anonymat, le mien et celui du prof cité (mais je doute qu'il tombe un jour sur ton site : il en ferait sans doute une crise cardiaque !)

Rien de neuf en salle des profs, les débats politiques sont quand même très très loin de nous ... là on parlerait plutôt vacances [évidemment, les vacances sont une part conséquente de leur emploi dutemps !]

Je ne suis pas toujours très sûre que les profs s'intéressent vraiment à la politique, certes ils ont des idées. Mais des fois je me demande si ces idées ne sont pas ataviques. Parmi mes amies (le monde enseignant est très féminin), je constate beaucoup d'idées à gauche, cependant très peu argumentées (ce sont des rêves) et j'ai des fois l'impression qu'il ne faudrait pas grand chose pour les faire tomber (à conditions de savoir s'y prendre). En fait personne ne sait de quoi il parle (puisqu'on ne connaît rien à la vie économique), je ne sais s'il faut s'en réjouir (il y a une chance que ça change ? ) ou s'en désespérer (manque d'ouverture d'esprit, pas vraiment envie de s'intéresser au monde en général) Le tout est souvent très naïf (à force d'être avec des "enfants" ).

L'Education Nationale, un tabou français (où revient la sempiternelle question des effectifs)

Il y avait longtemps !

J'apprends que 50 000 postes d'employés administratifs vont être créés pour soulager les enseignants de certaines tâches : on croit rêver !

Les effectifs administratifs ont augmenté en vingt ans inversement à l'évolution du nombre d'élèves (on est passé de 80 élèves par administratif à 40 -source J. Marseille) et il faudrait encore faire plus ?

C'est ça, les progrès de l'informatisation ?

Quand se décidera-t-on à parler des choses qui fachent : statuts, horaires, absentéisme, formation, organisation, décentralisation, autonomie, etc... ?

En attendant que les gouvernants trouvent ce courage, les contribuables, à la générosité forcée, sont là pour payer les onéreuses et inutiles rustines.

A lire dans Le Point, l'article de J. Marseille. J'ai trouvé bien intéressante la réponse du syndicaliste G. Aschieri (vous savez celui qui dit toujours non à tout -le style "Certes nous aussi nous voulons réformer l'EN, mais la réforme que vous nous proposez aujourd'huin'est pas la bonne." et bien sûr, ce n'est jamais le bon jour, et jamais la bonne réforme- sauf si il s'agit de ponctionner encore plus le contribuable sans rien changer). Ce monsieur écrit que J. Marseille, en demandant plus d'efficacité, veut abandonner les élèves en difficultés : c'est assez étrange comme propos vu le nombre actuel de victimes de l'école.

J. Marseille, toujours lui, compare les fonctionnaires protégeant leurs privilèges au nom du service public avec les parlementaires d'ancien régime protégeant les leurs au nom de la représentation du peuple qu'ils étaient censés porter. On oublie juste que les seuls défenseurs légitimes des services collectifs sont ceux qui les payent et en ont l'usage.

La confusion des intérêts est certes un excellent moyen de paralyser le débat et de figer les positions, mais c'est tout de même le contraire de la démovcratie.

Ségolène d'Arc

J'apprends que Ségolène Royal voue une admiration (une dévotion ?) particulière à Jeanne d'Arc.

Sur le fond, je ne conteste pas la chose : Jeanne d'Arc et Henri IV sont les deux personnages de l'histoire de France que je place le plus haut, et de loin, pour des raisons pas aussi divergentes qu'on pourrait le croire.

Mais, tout de même, quelle remarquable dextérité de Ségolène dans le maniement du rateau à large grille !

Allez, une petite citation de la camarade Ségo (dont on finit par s'apercevoir qu'elle adapte outrageusement ses propos à son auditoire du moment) : "Il faut que tout le monde ait un emploi et que personne ne soit payé à ne rien faire." Et si tout allait mieux, les choses iraient moins mal ?

Comme pour Villepin il y a quelques mois, j'ai bien du mal à prendre sa possible candidature à l'élection présidentielle au sérieux, elle ressemble trop à un feu de paille médiatique.

Malgré un ton supposé nouveau, elle reste une pure socialiste à la française : elle invoque Blair, le Danemark et la Suède en omettant soigneusement de préciser qu'une condition majeure de ces réussites économiques et sociales est une réduction importante (dans tous les cas supérieure à 10 %) des impots et des dépenses publiques.

Or, je l'ai suffisamment martelé sur ce blog : l'excès de dépenses publiques, l'inefficacité de l'intervention publique, les abus de réglementation et l'étatisme sont les causes fondamentales du malaise français. Parler de tout le reste en glissant sur cela, c'est comme expliquer la recette du coq au vin sans mentionner une seule fois le coq (ou, si vous préférez, le cheval Melba, façon Pierre Desproges, sans parler du cheval).

En cela, droite (1) et gauche françaises partagent un terrible défaut : la peur de dire la vérité, toute la vérité.

(1) : j'emploie ce terme par convention puisque, à mes yeux, il n'existe pas de véritable droite française mais seulement une gauche modérée portant cette étiquette par opposition à la gauche collectiviste. Cette absence d'une véritable droite est d'ailleurs une des causes du vote lepéniste, dont je m'étonne toujours que certains le présentent comme un mystère ("Comment peut-on voter Le Pen ?"), alors qu'il est peut-être le phénomène politique le plus aisément explicable de ces dernières années. Mais il est vrai que donner les raisons du vote lepéniste serait contrevenir à la vulgate gauchiste et antifasciste, bref, comme beaucoup de choses en France, IL NE FAUT PAS LE DIRE.

Entendu à la télé : le libéralisme, ça n'a rien à voir

Dans C dans l'air :

Maryse Dumas (CGT) : "Les Français rejettent massivement le libéralisme."

Dominique Reynié (sociologue socialiste) : "C'est difficile de savoir ce que les Français pensent du libéralisme : ils se précipitent sur les T-shirts à 1 € et sur les forfaits de portable les moins chers. C'est ça aussi le libéralisme."

MD : "Ca n'a rien à voir, ça n'a rien à voir."

Mais si, Mme Dumas, justement, ça a tout à voir. Je vous conseille de lire ou de relire les Sophismes économiques de Frédéric Bastiat ou Ce qu'on voit et ce qu'on ne voit pas, du même.

On voit, dans cet échange, illustré au vif le reproche que je fais aux anti-libéraux de déficience intellectuelle ou de mauvaise foi (au choix) : raisonner hémiplégique, voir borgne, argumenter partiellement, partialement.

mercredi, avril 12, 2006

La salle des profs comme si on y était ...

Je ne peux résister à la tentation de vous faire part d'un extrait de ma correspondance privée, vous devinez que cette nouvelle Mme de Sévigné est professeur ... et anonyme.

Je ne veux pas t'épargner la dernière réflexion entendu dans ma salle des profs. Le sujet évidemment les grèves (et non le CPE d'ailleurs ... ). Tout part d'une photo du journal sur laquelle on voit en gros plan quelques unes de nos élèves, dont l'une notamment que j'ai repérée, excellente élève au demeurant, et promise à mon avis à un bel avenir ... avec un tshirt CGT ... bon son père ... bref.

Commentaire d'un prof (FO- CGT) : "ah, mardi la manif était vraiment superbe, il y avait du monde, des mamans avec les gamins en poussettes (sic) ça chantait à la fin, ça dansait. J'ai vu les élèves (en questions donc) elles chantaient ... " bref, c'était la fête ... et le prof de conclure "ah, ça fait plaisir de voir ça, preuve qu'on fait quand même bien notre boulot" (re-sic!)" Cela m'a laissé sans voix ...

Autant j'excuse les élèves en questions ... autant l'autre ... Seul truc qui "m'inquiète", ces élèves là s'en sortiront-elles ??? (des idées "sociales" j'entends ... ) ou feront -elles comme un autre collègue qui après avoir eu un diplôme de [censuré car révélateur], a finalement passé le CAPES car il n'en pouvait plus d'être dans une entreprise et de voir comment on traitait les ouvriers ! Bref, c'était trop contraire à ses idées ... il a ensuite passé l'agrégation et a finalement échoué à la 2ème fois (après avoir été quand même biadmissible ) pour cause ... de grève contre Allègre, qu'il a fait passer avant la préparation du concours ... j'avoue ne pas toujours tout comprendre.

Sinon les profs sont contents ils ont gagné (comme un match de foot !) et se demandent maintenant si leur journée de grève va être décompté ou pas car "comme on a eu gain de cause, on ne devrait pas nous décompter les jours de grève" ... sans commentaire !

The good in globalization

Voici l'article auquel je faisais référence dans mon message La politique dadaïste.


The good in globalization

Richard W. Fisher and W. Michael Cox The New York TimesMONDAY, APRIL 10, 2006
DALLAS

The protests in France over job security for young workers have exposed the fault lines between globalization and public policy. On the one hand, the French government has recognized that the country's labor laws are uncompetitive and a drain on the economy. The public reaction, however, shows the depth of misunderstanding regarding the realities of our globalizing economy.

Nations can no longer sit within their borders and pursue policies incompatible with an increasingly integrated world economy. The types of services, manufacturing and entrepreneurship that generate national wealth are more mobile than ever, and they will forsake countries that shackle business and labor with unnecessary burdens.
With this in mind, the Federal Reserve Bank of Dallas set out to document the connection between globalization and public policy. We found that the more globalized nations tend to pursue policies that achieve faster economic growth, lower inflation, higher incomes and greater economic freedom. The least globalized countries are prone to policies that interfere with markets and lead to stagnation, inflation and diminished competitiveness.

For our study, we began with research by Foreign Policy magazine and A.T. Kearney, a management consultancy firm, which ranked 60 countries by degree of globalization. Singapore, Ireland, the United States and other countries at the top of the rankings are far more integrated into the world economy than the insulated nations at the bottom like Iran, Egypt and Bangladesh. We divided the countries into four groups and looked at how each faction performed on policies that shape economic performance.

Take inflation. In a world where investment capital can flit anywhere in the world with the click of a computer mouse, nations should see the virtue of price stability and preserving the value of money. And they do: The more globalized countries we studied had an average inflation rate of 2.3 percent from 2001 to 2003, compared with 10 percent for the nations in the least globalized quarter.

This pattern is repeated in more than a dozen aspects of effective public policy, as measured by the World Bank, Harvard University, the Heritage Foundation, Transparency International and the Fraser Institute, a Canadian public policy group. (Although these groups used various ranking systems to portray their data, we took the liberty of converting each to a 1-to-10 scale, with 10 being the most successful, for the accompanying graphs.)

The gist is clear: As nations become more integrated into the world economy, they tend to maintain fewer barriers to trade and the movement of money. They are less likely to impose punishing corporate taxes and onerous regulations. Their technology policies are more favorable to innovation. Nations more open to the world economy score above the less globalized countries in respect for the rule of law and protection of property rights. More globalized countries also offer greater political stability.

Not all policies fit neatly into this framework. We found that more globalized counties do no better in limiting the size of government, which we consider vital to economic prosperity. They are worse than the less globalized in containing public entitlements and subsidies, which must be paid for by higher individual income taxes. Perhaps it is because they are richer and have the means to spread those riches through their societies.

The French contretemps illustrates why labor policies are less sensitive to globalization than factors like taxation and trade barriers. As long as workers refuse to acknowledge that they are competing in a world economy, they will petition a wealthy government to protect their jobs.

This in turn slows job growth and raises unemployment, creating a greater demand for expensive and expansive safety nets for idle workers.

Still, globalization may yet alter labor policies. France, Germany and other countries are beginning to recognize that their labor rules are uncompetitive, and the timing of change is a political question, not an economic one.

So, do our statistics show that globalization is necessarily the cause of good policies? That would be overstating it - our data simply show the two trends are complementary. But it is clear that countries with solid policies will be more successful in the global economy. The chicken-and-egg debate shouldn't detract from the fundamental fact that globalization and good policies go together.

Globalization's critics argue that a more open world economy sets off a race to the bottom by encouraging countries to jettison protections for consumers, workers and the environment. In reality, the opposite is true. If our data demonstrate anything, it is that globalization prompts a race to the top by pushing countries to abandon policies that burden their economies in favor of those that fuel growth and economic opportunity.

(Richard W. Fisher and W. Michael Cox are, respectively, the president and the chief economist of the Federal Reserve Bank of Dallas.)

mardi, avril 11, 2006

Sur un mot d'Epicier Vénéneux

Suite au lien de Ludovic Windsor :

Bruno Julliard : "Le premier objectif que doit se fixer un gouvernement pour lutter contre le chômage doit être une politique de croissance forte, soutenue par un pouvoir d'achat élevé, capable d'endiguer le chômage de masse."

D'abord la croissance, ensuite le pouvoir d'achat, enfin le travail... vous voyez, il pense comme nous.Son programme est simplement décalé d'un rang par rapport à l'idée que nous nous faisons de l'économie : d'abord le travail, ensuite la croissance, enfin le pouvoir d'achat.CQFD :D

Soyons clairs :

> La relance par le pouvoir d'achat, ça ne marche pas, c'est une vieille lubie gauchiste qui devrait être depuis longtemps au placard.

> Le problème fondamental du chomage des jeunes qui ne concerne que la frange de population sans qualification ou avec un diplome inadapté est archi-connu : c'est l'Education Nationale et son fonctionnement. MAIS IL NE FAUT PAS LE DIRE.

> Quant au chomage en général, est-ce bien la peine de s'étendre tellement le sujet est connu, rebattu, étudié ? Trop de réglements, trop de dépenses publiques, trop de formations voies de garage.

Allez, la petite citation de Revel sur le chomage :

La plupart des gouvernements européens, dans leur politiques dites, par antiphrase, "de l'emploi", s'obstinent à lancer sur l'eau un bateau trop lourd pour flotter. Après quoi, ils se ruinent en remorquages, renflouages, sauvetages pour tenter de remonter le navire à la surface et dédommager les naufragés. La pire des cécités est la cécité volontaire. Non seulement on refuse de prendre acte des réussites du libéralisme quand il réussit, mais on lui impute des malheurs auxquels il est étranger.

Mon petit bilan de la crise du CPE

J'ai entendu ce matin : "Nous avons les politiques que nous méritons puisque nous les élisons, nous avons les enfants que nous méritons puisque nous les éduquons."

Sur le premier membre de la phrase, je n'ai aucun commentaire : je suis depuis longtemps convaincu que notre système politique est bloqué, j'y ai réfléchi, les évènements récents viennent comme une confirmation de mon analyse, non comme un élément nouveau.

Par contre, le deuxième membre de phrase pointe un problème qui m'est douloureux : j'ai beau avoir beaucoup lu sur l'éducation, m'être renseigné sur le sujet, j'ai tout de même été surpris par les propos entendus dans la bouche des étudiants interviewés.

C'était une illustration de toutes les caractéristiques d'un produit fini de la "fabrique du crétin" : ruisselant de sentimentalisme en toc mais aucune culture (1), aucun recul, aucune perspective et beaucoup d'égocentrisme.

A une personne âgée qui m'a interrogé, sur un ton dépité, " C'est ça, les jeunes de maintenant ?", je n'ai pu que répondre, mais, sans en être totalement sûr, que ceux qu'on entend ne sont pas les plus représentatifs.

Tout le monde est perdant :

> la droite divisée et décridibilisée

> la gauche, toujours sans idées

> les jeunes, qui ont vu leur études entravées et ont toujours la précarité du chomage, tout comme l'ensemble des "outsiders"

> la France, qui donne une image ridicule tout en ratant l'occasion d'une expérimentation

Tout le monde est perdant sauf :

> les syndicalistes étudiants professionnels comme Bruno Julliard, qui s'est préparé une blle carrière politique sur le dos des jeunes comme avant lui Harlem Désir, Julien Dray et Isabelle Thomas

> Le Pen, qui n'a même plus besoin de donner son avis, il lui suffit juste de rappeler "Je l'avais bien dit".

Bravo MM Villepin, Julliard, Hollande Thibault et Cie.

J'espère tout de même que l'ensemble, ou au moins la grande majorité, des acteurs aura compris que la négoviation est préférable à la confrontation.

(1) : la culture ne permet pas seulement de jouer à "Questions pour un champion", elle donne aussi les instruments pour se situer dans le monde, pour l'interpréter. Sans culture, aujourd'hui n'a ni passé ni avenir, nous sommes des zombies zapant fébrilement d'un jour à l'autre.

La politique dadaïste

Certains étudiants continuent à manifester malgré la mort du CPE. C'est tout à fait logique.

Déjà du temps où le CPE vivait, ils ne savaient pas pourquoi ils manifestaient. Aujourd'hui, il est donc normal qu'ils ne sachent pas non plus pourquoi ils arrêteraient de manifester.

Par contre, ils auraient pu adhérer au M.O.U., le Mouvement Ondulatoire Unifié, parti politique admirable créé par Pierre Dac dont le slogan était "Pour tout ce qui est contre, contre tout ce qui est pour".

Et des adultes s'extasient devant ces braillards !

Cependant, les étudiants en éducation physique ont eu une réaction parfaitement cohérente : ils exigent des créations de postes.

C'est d'une saine logique française, basée sur l'assistanat, l'irresponsabilité et l'étatisme : on s'engage dans une voie sans débouchés, puis on manifeste pour que l'Etat crée des débouchés (inutiles et aux frais des contribuables, mais c'est sans importance).

Au fait, pendant ce temps, le Herald Tribune publie un article disant que l'ouverture sur le commerce "globalisé" et la flexibilité sont corrélées à une augmentation du niveau de vie. Mais, ça aussi, c'est sans importance.

lundi, avril 10, 2006

Avons nous touché le fond ?

Après la promulgation suspensive, qui est contraire à la lettre de la constitution, à son esprit et au plus élémentaire respect de la démocratie, Jacques Chirac vient de recourir à une figure plus classique : le repli stratégique sur des positions préparées à l'avance, aussi connu sous le nom de défaite en rase campagne.

Bien entendu, le nouveau gadget à la place du CPE sera payé par les entreprises et par les contribuables, qui n'en peuvent mais, suivant la vieille habitude chiraquienne de faire preuve d'une prodigalité démagogique avec l'argent des autres.

Avons nous touché le fond ?

La bêtise de nos gouvernants, alliant lâcheté et myopie, et celle des Français braillards, réunissant violence et déni de réalité, ont été portées, ces derniers temps, à de tels sommets, insoupçonnés auparavant, qu'il me paraît aventuré de jurer que nous en avons épuisé toutes les ressources.

Ce qui me fait le plus peur est le déni de réalité, si bien exprimé par le slogan "Un autre monde est possible." En effet, le déni de réalité absorbe une énergie mentale, psychologique, considérable ; les meilleurs esprits ne sont nullement à l'abri (1). Et plus le ressort du déni est tendu, plus il risque de péter.

Mais il n'y a pas que des Français qui refusent le monde tel qu'il est, il y a aussi des Français qui vivent dans ce monde, qui entreprennent, qui essaient de l'améliorer. La preuve que tous les jeunes Français ne sont pas tétanisés est dans l'émigration massive (Londres, cinquième ville française !!!).

Et pour un Français qui part, combien qui ne partent pas mais ont la même analyse que lui ?

Je me refuse à croire que les Français ont été si tourneboulés par les discours lénifiants qu'ils ont perdu le sens des réalités.

(1) : comme écrivait T. Darlrymple, il faut avoir fait beaucoup d'études pour ne pas comprendre les causes du chomage en France (pour mémoire : trop d'impots, trop de réglements, formations inadaptées).

Points communs entre Italie et France

Seuls parmi les pays d'Europe, nous avons moins de 5 % des députés qui ont un âge inférieur à 40 ans.

Cette absence de renouvellement du personnel politique (pensez que Chirac était premier ministre du temps de Brejnev) est un drame gros de tous les autres drames.

La société ne pouvant être éclairée sur l'avenir par ces hommes du passé, le peuple trouve un échapattoire illusoire dans l'impasse populiste incarnée par Berlusconi ou Le Pen.

Quand on m'explique que c'est la mondialisation qui engendre le populisme, je ne peux qu'être consterné : c'est l'incapacité de nos politiciens à traduire la mondialisation en bonne fortune pour la France et leur propension à se replier sur la recette éprouvée de l'agitation des peurs qui sont les véritables aliments du populisme.

Il faut toujours écouter Le Pen, ne serait-ce que pour décrypter son discours. Il a un fond de raison quand il invite les Français à préférer "l'original à la copie". La quasi-totalité du spectre politique, J. Chirac loin d'être le dernier, nous répète que "le libéralisme, ça ne marche pas" et donne des raisons de penser que les dangers viennent de l'extérieur. Il peut alors sembler naturel à une large frange de la population de voter pour le plus anti-libéral et pour le plus xénophobe.

En réalité, la bonne attitude serait de prendre la mondialisation ni pour un danger ni pour une chance, mais pour tout cela à la fois.

De grands groupes français s'en sortent très bien, mais voilà, ils ne représentent pas 5 % de notre économie.

Encore faut-il pour se prémunir des dangers de la mondialisation et en saisir les occasions avoir quelques compétences et des expériences diversifiées. Quoi qu'on nous raconte ou que faisions semblant de croire, hypnotisés par la vénération des diplomes, les énarques ne sont pas des sur-hommes, ils ne peuvent pas s'inventer des expériences qu'ils n'ont pas. Quand on a passé trente ans dans l'administration et dans la politique françaises, on est compétent dans l'administration et dans la politique françaises, et rien d'autre. Ca ne serait pas grave si ce type de profils ne représentait pas 80 % des ministres.

Le danger serait similaire si 80 % des ministres venaient du privé. Le danger , c'est la mono-culture, la vision étroite. Et nous retombons sur le problème du non-renouvellement du personnel politique.

Je sais bien que les Français ont par tradition des méthodes pittoresques pour renouveler le personnel politique : l'émeute, la barricade, la guillotine. Mais, en 2006, on peut espérer moins de violence, une petite loi sur l'interdiction du cumul des mandats, par exemple.

dimanche, avril 09, 2006

Premier vol en J3













Bon ça yest, j'ai fait mon premier vol en J3. Il me reste quelques problèmes d'installation (pour monter à bord, il faut être contorsionniste ; pour rester, il faut être sardine en boite), mais c'est vraiment le pied.

Et puis, St-Cyr avec la base 30 au-dessus du parc de Versailles, c'est sympa.

(Les photos ne sont pas de moi, désormais la droite est la piste préférentielle à l'atterrissage en 30 -et par conséquent, si vous avez tout suivi, c'est la gauche la préférentielle en 12)

Volez à l'ancienne

Petit collage du Figaro

Ravages de la pensée clonée

Le terme de rapport de forces évoque la conduite du violeur. Et ce rapport, que les chefs syndicaux invoquent à l'envi, joue dans la démocratie le même rôle que le viol dans les rapports amoureux. Ou, si l'on veut une image à peine plus aimable, le rapport de forces que les manifestants cherchent dans la rue rappelle la conduite des supporters de certains clubs de football : l'esprit démocratique des premiers vaut l'esprit sportif des seconds.

S'il y a rapport de forces, ce n'est pas dans le rapport du nombre de manifestants au nombre de ceux qui n'ont pas eu envie de se joindre aux cortèges, mais dans la violence faite aux salariés et aux jeunes qui subissent de plein fouet la confiscation de la rue, la fermeture des lycées et des facultés et la grève scandaleuse des services publics.

Et ce rapport de forces-là est incompatible avec la démocratie. Car celle-ci ne se mesure pas quoi qu'on en dise à gauche au nombre des braillards qui veulent imposer leurs préférences dans la rue mais au nombre des suffrages, dont l'égalité est protégée par le secret des urnes qui s'expriment lors des élections présidentielle et législatives. Rappelons de ce point de vue que la majorité de l'Assemblée nationale qui a voté le CPE a été portée au pouvoir par 53% des voix au second tour, soit près de dix fois plus d'électeurs qu'il n'y avait de manifestants le 28 mars, et que ces électeurs ne sont ni plus ni moins estimables que ceux qui tenaient à «montrer leur force», à ceci près, qui n'est pas négligeable, qu'ils n'empêchent pas les étudiants d'étudier ni les travailleurs de travailler.

Les ravages de la pensée clonée – antilibérale, altermondialiste, antiaméricaine, etc. – s'étalent au grand jour avec les mobilisations des jeunes, souvent soutenus par leurs professeurs. Entendre les manifestants décrire le CPE comme un «esclavage» et l'entreprise comme une «galère» témoigne de leur embrigadement et leur méconnaissance du monde économique. Alors que l'ensemble de l'Europe se tourne vers un libéralisme tempéré, la France reste accrochée à sa virtuelle «exception».

Il est vrai que lycéens et étudiants ont bien appris leur leçon. C'est Chirac qui, à la pointe du combat contre la directive Bolkestein en 2005, a déclaré : «Le libéralisme, ce serait aussi désastreux que le communisme.» Difficile, dans ce contexte, d'accabler la jeunesse contestataire, lorsqu'elle trouve injuste de devoir assumer une flexibilité des emplois et un travail accru, obligations épargnées à ses aînés et singulièrement à la fonction publique.

Pour autant, la France n'est pas celle de ces automates, dont l'idéal est le risque zéro et le parcours sécurisé. Ils ne méritent pas leur statut de visionnaires. «Quand en finira-t-on avec le jeunisme ambiant ?», questionnait le sociologue Jean-Pierre Le Goff dans Le Parisien (30 mars), en s'étonnant de voir valoriser «les postures victimaires et révoltées». Oui, le temps est venu de détrôner l'enfant-roi, justement dénoncé par Robert Redecker (Le Figaro de lundi).

Reste surtout à décrire les mutations de la société (la nouvelle revue Controverses s'y emploie cette semaine), afin d'affronter les faits qui bouleversent des règles politiques, économiques, sociales, culturelles. La «rupture» prônée par Nicolas Sarkozy, rendue illisible ces jours-ci par son désir de calmer une gauche sans projets, ne pourra vraisemblablement faire l'économie de ce grand déballage. La Ve République elle-même, ébranlée par une réformette, pourrait bien y laisser des plumes.

L'immigration, ce mirage...

Le refus du réel : un bon exemple en est donné avec le livre coécrit par Jack Lang et le démographe Hervé Le Bras (Immigration positive, Editions Odile Jacob). Les deux auteurs s'emploient à démontrer la fausseté de la «perception commune qui croit voir le nombre d'étrangers augmenter dans notre pays». Pour eux, «une minorité est presque toujours plus visible qu'une majorité, ce qui la fait passer pour plus importante qu'elle n'est en réalité». Suit l'argument qui tue : «Le raciste voit partout des Noirs et des Arabes.»

C'est cette culpabilisation et ce terrorisme intellectuel (celui qui s'inquiète de l'envergure de l'immigration est un «partisan de la pureté») qui rendent impossible tout diagnostic sérieux. A remarquer : les auteurs s'appuient sur l'Insee, «institution connue pour son professionnalisme». Une appréciation que ne partage précisément pas le démographe Jacques Dupâquer, membre de l'Institut, pour qui l'Insee tend à farder la réalité démographique aux yeux de l'opinion.

vendredi, avril 07, 2006

Débat présidentiel 2007 : j'ai la trouille

Je pense que tous les Français sont d'accord au moins sur un point : le débat présidentiel de 2007 devrait être l'occasion de la grande explication sur la France, sa place dans le monde, son avenir et toute cette sorte de choses.

Or, j'ai les pires appréhensions : je crains que, à l'exemple du "débat" actuel sur le CPE (n'en déplaise à François Delpla), la discussion soit réduite à des slogans creux, à une guerre des mots vides de sens, à un concours de fantasmes et à une surenchère dans la peur.

D'un coté, nous aurons N. Sarkozy, qui, mis à part sa conviction, que j'approuve, que les Français ne refusent pas la réforme, mais attendent qu'on la leur explique, est un vrai caméléon.
De l'autre coté, nous aurons S. Royal qui gère remarquablement son image, mais qui n'est que ça, une image. Si elle refuse tout débat, ce n'est pas seulement par stratégie médiatique, c'est aussi par incapacité à faire autrement. Je l'ai vue au cours de la campagne du TCE se faire laminer par Douste-Blazy, tout de même Douste-Blazy ...

Le discours subliminal qui imprègne la campagne de Mme Royal me révolte : "Vous voulez de la politique autrement, hé bien, votez pour une femme." Quelle pauvreté ! Quelle déchéance !
Pourquoi le sexe du candidat devrait il avoir la moindre espèce d'importance ? L'intelligence est elle sexuée ? Et la compétence ? Et l'expérience ? Et le caractère ? Une femme, n'importe laquelle, donc toutes les femmes, aurait elle intrinsinsèquement des qualités que les hommes n'auraient pas ? On est là sans le dire dans la pire dérive féministe dénoncée par E. Badinter, pourtant elle-même féministe, dans Fausse route.

Mais Ségolène Royal a l'immense avantage d'être cohérente avec son électorat : les socialistes étant intellectuellement morts, ils se réduisent de plus en plus à n'être que des déterministes plus ou moins honteux. Ils imaginent que chacun est déterminé, par sa couleur de peau, son sexe, son origine, sa classe sociale et qu'il est du devoir de la société de corriger les "erreurs" de ce déterminisme, d'où la politique dite "d'égalité des chances".

Je suis extrêmement sensible à tout déterminisme. Autant je peux penser les groupes humaines et leurs qualités en termes statistiques, autant projeter sur un individu particulier les caractéristiques d'un de ses groupes d'appartenance me froisse.

Mme Thatcher a-t-elle montré une manière féminine de faire de la politique ?

Quand le jeunisme trahit la jeunesse

Quand le jeunisme trahit la jeunesse

par Robert Redeker

Nous voyons défiler par dizaines de milliers des enfants à qui personne n’a jamais dit « non », auxquels depuis le plus jeune âge on évite le contact avec la réalité. L’enfant-roi devenu jeune adulte ne comprend pas que la réalité économique diffère de ses aspirations à un emploi stable à vie. Les diplômes dévalués dont l’école l’a couvert, véritable monnaie de singe, l’entretenaient dans le mirage d’un avenir professionnel radieux.

Puisqu’il détient le « droit au bac », il se persuade qu’il détient également le droit à un certain type d’emploi. Le produit de l’école, devenu du fait conjugué de la loi Jospin et de la guerre conduite par les pédagogistes, « la fabrique du crétin » (selon la juste expression de Jean-Paul Brighelli), refuse de regarder la réalité, vexé de se heurter, pour la première fois de son existence, à un refus d’obtempérer devant l’empire de ses désirs.

Le succès de la mobilisation anti-CPE, le soutien qu’elle obtient dans l’opinion, doit se comprendre dans le contexte d’une société globalement jeuniste. Avec Alain Finkielkraut, repérons dans le jeunisme la valorisation inconditionnelle de la jeunesse. Nous vivons dans une société persuadée depuis trois ou quatre lustres qu’il faut mettre les jeunes à l’abri du réel. La famille, l’école et la publicité installent l’enfant, puis le jeune, à l’écart de la dureté du réel. On incite l’enfant à exercer la tyrannie de son désir sur les adultes coupables d’être adultes, comme les Occidentaux sont, au nom de la mauvaise conscience, coupables d’être des Occidentaux. Le mythe, si répandu, d’une culpabilité ontologique du monde adulte empêche l’œuvre de l’éducation parentale aussi bien que celle de l’école.

Toute la société pousse l’adulte, qu’il soit le parent ou le professeur, à se sentir ontologiquement coupable. Le fondement du jeunisme se trouve dans cette culpabilité. Alors que traditionnellement dire non à un enfant ou à un jeune prenait part à un processus d’éducation, l’accoutumance à la résistance du principe de réalité, de nos jours un pareil refus se teinte d’illégitimité, générant de la culpabilité.

Pourquoi au-delà du sentiment de culpabilité des maîtres, des mères et des pères, de l’autorité instituée en général, cette propension à mettre la jeunesse à l’abri de la réalité ? La réponse surgit : la jeunesse est tenue pour l’idéal vers lequel toute la société aspire. On n’aspire plus à devenir vieux et sage, à mûrir, on aspire à redevenir jeune. L’idéal d’existence ne se situe plus dans un avenir vers lequel tous nos efforts tendrait, mais dans un passé biographique. Un passé, bien entendu, dans lequel on ne travaillait pas, un passé d’abondance oisive, dont le désir, toujours satisfait, était la seule loi. Il ne s’agit plus de devenir quelque chose ou quelqu’un, il s’agit de redevenir ce qu’on imagine avoir été. C’est l’enfance et la jeunesse que l’homme contemporain tient pour la vie humaine accomplie. Descartes, qui renvoyait l’enfance à un univers de sombres préjugés dans lequel il est impossible d’être un homme, c’est-à-dire d’exercer pleinement sa raison, est renversé par la culture commune actuelle. Le jeunisme s’enracine dans ce retournement idéologique qui place le but de la vie dans un avant et non un après. Le but n’est pas ce vers quoi dont nous devons faire l’effort d’aller, le but est ce qui a déjà été vécu, ce que nous avons été.

L’impossibilité de se situer dans le réel, de l’accepter, si patente dans les discours des jeunes manifestants de ce printemps 2006, est une suite de pédagogisme qui, inspiré par les ravageuses analyses de Philippe Meirieu, a été imposé au forceps à l’Education nationale. Dans les IUFM, de pitoyables Diafoirus imbus de leur pouvoir apprennent aux futurs professeurs d’histoire que c’est aux élèves de construire le cours, le professeur n’ayant pas le droit de leur imposer son savoir. Cette barbarie, répercutée par de nombreux inspecteurs pédagogiques régionaux, peut être résumée ainsi : le maître est à l’école de l’élève. A l’instar de cette publicité pour les restaurants Mc Donald’s où l’on voit l’enfant enseigner à son père quelles non-manières de table il convient d’adopter dans pareil endroit (manger avec les doigts, comme avant la civilisation), le pédagogisme inverse tous les rôles : il change le maître en valet de l’enfant-roi. Chacun se souvient du sinistre mot d’ordre « l’enfant au centre du système » ; ce slogan signifiait : chaque enfant est le Roi Soleil, sorte de Louis XIV en miniature autour de qui doit graviter la cour déférente des pères et mères, des instituteurs et professeurs, des adultes.

L’impératif énonçant « l’enfant au centre du système » instaure la monarchie absolue de l’enfant. Ayant profité, usé et abusé des années durant, du pouvoir que cette monarchie courtisane lui conférait, le jeune lycéen ou étudiant, tient pour un crime de lèse-majesté qu’on ne retire pas séance tenante ce CPE reflétant trop la réalité de la vie économique.

Les lustres précédents ont sanctifié la parole de l’enfant. « Entre la parole de l’enfant et celle de l’adulte, je choisis celle de l’enfant », a dit une importante personnalité socialiste [Ségolène Royal, c'était avant Outreau, mais ce n'est pas une excuse, au contraire]. Pourtant, l’enfant-roi ne règne que sur un royaume imaginaire, le cocon de la famille et de l’école. La consommation le change en prescription d’achat ; rien de plus courant que de voir, dans les supermarchés, des enfants imposant les achats à leurs parents. La publicité pousse à cette aberration, favorisant la prise de pouvoir par les enfants dans les familles tout en culpabilisant les parents résistant à cette puérile dictature. Par ailleurs, l’abrogation du service militaire obligatoire, école de contact avec le réel, a signé la disparition de la dernière possibilité d’apprendre la soumission à un devoir collectif différent des caprices de l’égo.

L’école (le pédagogisme) ou la guerre civile, telle était, voici quelques années, l’ultimatum lancé par Philippe Meirieu à la société française. Selon cet idéologue, le pédagogisme devait empêcher la guerre civile. Des émeutes de novembre 2005 aux actuelles manifestations contre le CPE, l’actualité nous montre le contraire : une sorte de guerre civile froide (refus des procédures démocratiques et légales, volonté d’imposer la force des manifestations de rue contre la loi démocratique, confusion entre l’expression et le pouvoir, chantage maximaliste, et, in fine, dissuasion de toute grande réforme dans le futur) est engendrée par le pédagogisme qui fait de l’enfant le maître.

Comment expliquer l’intransigeance des jeunes manifestants ? Habitué par l’école, par la famille, par la publicité, à être courtisé, flatté, le jeune lycéen ou étudiant, ancien enfant-roi, se sent de bonne foi dans son droit en entrant dans une logique du tout ou rien, en exigeant ce que la société ne peut lui donner en continuant, comme on lui appris à le faire, de nier la réalité. Le jeunisme et le pédagogisme, profondément enracinés dans la France contemporaine, sont les sources du déni de réalité des manifestants anti-CPE ainsi que de leur intransigeante intolérance.

Robert Redeker est professeur agrégé de philosophie au lycée Pierre-Paul Riquet de Saint-Orens.
© Le Figaro

mercredi, avril 05, 2006

La majorité silencieuse existe-elle ?

L'existence d'une majorité silencieuse, qu'on n'entendrait pas exprimer dans les médias leur réprobation da la chienlit anti-CPE, sert d'argument aux défenseurs du CPE, ou plus simplement à ceux qui commencent, comme moi, à en avoir leur claque de tout ce cinéma pour pas grand'chose.

Ecartons tout de suite les sondages de la discussion : on sait qu'ils sont à interpréter avec moultes précautions. Pour mémoire, je vous rappelle quelques unes des questions qu'on devrait toujours attacher à un sondage : les sondés sont ils intéressés par la question ? Concernés ? Ont ils compris ? Sont ils compétents ? Sont ils informés ?

Par exemple, la forte majorité des sondés qui dit être pour le retrait du CPE exprime-t-elle un vrai rejet de cette mesure en tant que telle ou une envie que le bordel s'arrête ?

Les sondages étant exclus, passons par un autre moyen qui me vient à l'esprit. Faisons un détour par la Grande-Bretagne, qui est très souvent une excellente école en matière de démocratie.

En 1979, Margaret Thatcher engage un long bras de fer avec les mineurs, elle est soutenue par les députés de sa majorité, elle l'emporte. En 1990, elle engage la réforme de la Poll Tax, les députés de son parti finisse par la lacher, John Major prend sa place.

Qu'elle est la différence entre ses deux dates ? Les députés sentaient dans le premier cas un soutien populaire, pas dans le deuxième.

Autrement dit, les députés ont fait office d'antennes pour sentir le pays.

Ce détour permet de répondre à la question initiale. Existe-t-il une majorité silencieuse en France ? Oui, de par le fonctionnement des institutions. En effet, les députés français étant des godillots escouillés, il ne peuvent remplir correctement leur rôle d'antennes responsables. En France, le rôle d'antennes est assumé par les préfets et les RGs, qui présentent l'inconvénient d'être responsables devant le gouvernement qu'ils informent et non devant le peuple (souverain). Autant dire que nous n'avons pas de porte-paroles du peuple auprès du gouvernement.

Par construction, nous avons donc nécessairement une majorité silencieuse en France quel que soit le sujet : dès qu'un groupe minoritaire s'exprime bruyamment, il couvre de son tapage l'expression ténue de ceux qui ne défilent pas, ne manifestent pas et n'ont personne pour relayer leur avis.

Pour ne pas être soupçonné de toujours critiquer la gauche, je prends l'exemple de la politique agricole française : les paysans sont bruyants, le gouvernement chiraquien se bat pour eux à Bruxelles, je donnerais bien mon billet qu'il y a beaucoup de Français, peut-être une majorité, qui pensent que l'agriculture ne vaut pas tout ce ramdam.

mardi, avril 04, 2006

Chouette des nouvelles de Joël Monpère ...

Certains d'entre vous se souviennent sûrement de mon étonnement à la lecture d'un site.

L'auteur de ce site m'a laissé le commentaire que voici :

Bonjour,

Joël Monpère n'est pas mon vrai nom et je n'en ai jamais fait mystère.

Il est de nouveau possible de laisser des commentaires sur mon blog. L'impossibilité était involontaire. Evidemment que mon blog est sérieux : l’heure n’est pas franchement à la rigolade dans un pays où les étrangers sont criminalisés, où on sert de la soupe au cochon aux immigrés et où l’unique idéologie des hommes au pouvoir est le christianisme.

Bien entendu, je me refuse toujours à prendre son blog au sérieux ça serait vraiment trop affligeant.

L'égalitarisme, ce grand pourvoyeur d'inégalités

Peu à peu, les tabous qui pèsent sur la vie politique française se lèvent. Désormais, on peut dire que l'égalité des chances est une escroquerie. Mais que cette évolution est lente.

Jean-Paul Brighelli, auteur de La fabrique du crétin, est un farouche anti-libéral, mais il n'a pas répondu à ma lettre sur le sujet.

Encore un article du Figaro (ça devient une habitude).

L'égalitarisme, ce grand pourvoyeur d'inégalités

«Beaucoup d'étudiants ont exprimé de vraies inquiétudes sur la valeur de leur diplôme, sur leur accès à l'emploi, sur leur avenir», dit le président... Mais depuis une ou deux minutes, qui écoute encore, dans cette foule rassemblée sur la place de la Bastille, ces dizaines, ces centaines de milliers de personnes jusque-là attentives, partout en France, l'oreille collée à la radio, l'oeil fixé sur la télévision ? Quand Jacques Chirac a annoncé : «J'ai décidé de promulguer cette loi», des hurlements se sont élevés, et le reste du discours s'est perdu. Pour tout le monde.

Dommage. On arrivait au noeud de la question : moins le chômage des jeunes, leur insertion dans un monde adulte décidément bien hermétique, que leur formation, leur éducation, leur adéquation au monde. Qui peut croire qu'une loi mal ficelée, quelles que soient ses intentions réelles, suffit à mettre dans la rue, chaque semaine, deux à trois millions de manifestants ? Ce qui s'exprime depuis un mois dans les lycées, les universités et la rue, à travers le filtre déformant d'un discours pseudo-politique, c'est une anxiété, une angoisse existentielle.

A cette panique, bien des causes : crise rampante, taux de chômage élevé, révolution technologique en marche, redistribution des cartes au niveau mondial. Mais, au plus profond, la peur d'affronter des temps nouveaux.

Deux mots d'ordre mortifères ont jeté depuis quinze ans trop de jeunes vers des impasses. «Égalité des chances» et «réussite pour tous» ont annihilé le sens des réalités. «Égalité des chances», escroquerie sémantique inventée par Pétain contre l'«égalité du droit à l'instruction» de la IIIe République, a été repris sans sourciller par la loi Jospin de 1989, d'où est issu «Réussite pour tous», enfant naturel de ce pédagogisme sectaire qui place l'enfant «au centre du système» et la culture aux oubliettes. Comme disait Pierre Naville, l'expression «égalité des chances» est contradictoire dans ses termes. L'égalité des chances, si elle est un droit, et non un fait, recouvre une inégalité virtuelle, qui est un fait. Et la «réussite pour tous» a légitimé la casse du système scolaire et la baisse programmée du niveau, aussi bien celui des élites que celui des élèves en difficulté : l'égalitarisme est plus grand pourvoyeur d'inégalités que l'appartenance de classe. D'où le blocage de l'ascenseur social.

Résultat ? Une inflation des diplômes, et un écart croissant entre ces bouts de papier dévalués et la compétence réelle. Les instituteurs des enfants du baby-boom étaient recrutés au niveau du brevet. Aujourd'hui, un «professeur des écoles» est retenu au niveau licence. Il est vrai qu'il bénéficie alors de deux ans d'IUFM, ce qui bien évidemment change tout...

On a inventé des dizaines de bacs pour que l'objectif assigné au système par Jean-Pierre Chevènement (80% d'une classe d'âge au bac) soit atteint. Mais les examens, dont les résultats sont adaptés aux exigences de la démagogie, ne constituent même plus un rite de passage, qui s'effectue désormais dans la rue.

Et après ? Que faire de ces bacheliers sans bagages ? On les envoie en fac.

En France, les seules formations post-bac qui privilégient la qualité, sinon l'excellence, sont des voies courtes, BTS, IUT et classes préparatoires. Ce sont – est-ce un hasard ? – des systèmes hautement sélectifs, à l'entrée comme en cours de formation. Le reste, l'immense reste des bacheliers, s'engouffre dans des universités où l'on décante et déchante vite.

Trop de jeunes par ailleurs sont précocement spécialisés, ce qui ne correspond guère aux demandes des entreprises, qui réclament majoritairement une polyvalence – ce que l'on appelait autrefois une culture. Et trop de jeunes ne sont pas formés du tout.

La politique scolaire actuelle, loin de privilégier les savoirs, qui seuls forment une culture, a choisi de promouvoir de supposées «compétences». Elle prétend former à la «citoyenneté» alors qu'elle exalte l'individualisme dans ce qu'il a de plus caricatural, ce relativisme des idées et des discours selon lequel une opinion en vaut bien une autre.

Il est plus que temps de sonner la fin de la récréation. «Je demande au premier ministre et au gouvernement, a conclu Jacques Chirac vendredi soir, d'ouvrir un grand débat national sur les liens entre université et emploi, afin de faciliter l'insertion professionnelle des jeunes...» Un «Grenelle» de l'Éducation ? Bonne idée. La rue, qui abrite le ministère de M. de Robien, s'y prête.

lundi, avril 03, 2006

En lisant Commentaire : Le soleil couchant d'Austerlitz : crise de notre identité nationale

Le CPE, mis à part sa dévastatrice fonction de mise en lumière de la connerie humaine dans son affligeante version française, me laisse profondément indifférent (malgré des kilomètres d'articles lus sur le sujet, je ne comprends toujours pas pourquoi il y aurait de quoi fouetter un chat, je dois être bouché, et la force du cri n'a aucun rapport avec la pertinence de l'argument, bien au contraire. Autrement dit, ce n'est pas parce qu'on criera plus fort dans mes portugaises passablement ensablées que je comprendrai mieux).

Par contre, un évènement qui a laissé les foules indifférentes, du moins me semble-t-il (1), m'a choqué, comme je vous en ai fait part sur ce blog : le refus de célébrer Austerlitz. J'y reviens donc à l'occasion d'un article de Commentaire de ce trimestre en copie ci-dessous.

Le refus du passé et la peur de l'avenir sont intimement liés : on ne sait pas vraiment où l'on va quand on ne veut pas assumer d'où l'on vient, on ne peut regarder le passé avec détachement et sérénité que quand on a confiance en l'avenir.

(1) : en surface, pas de mouvements, mais je suis persuadé que ce genre de petites rivières alimente souterrainement le vote d'extrême-droite.

Place au texte de Commentaire. Lisez Commentaire.


Le soleil couchant d'Austerlitz : crise de notre identité nationale

DAMIEN BEAUCHAMP

Bis repetita Le 14 octobre 2006 la France ne célébrera pas les victoires d'léna et d'Auerstadt qui, en 1806, pour l'unique fois dans l'histoire, permirent aux troupes françaises d'entrer seules en triomphatrices dans Berlin.

Goethe et Hegel ont célébré cet événement, mais le livret des Célébrations nationales, du ministère de la Culture, s'y refuse. De l’année 1806 des Français, il retient seulement la création des Prud'hommes. Tout ce qui est épique ou guerrier doit, sans doute, nous être épargné. Comment vont faire les Saint-Cyriens qui commémorent nos victoires ?

Conservera-t-on l'épée du grand Frédéric, que Napoléon ramena à Paris ? La famille Bonaparte, avant de la léguer à l'État, avait pris soin en effet qu'elle ne soit pas récupérée lors des visites qu'au XIXème et au XXème siècles les Prussiens rendirent aux Français.

Notre ami Damien Beauchamp a été impressionné par l'oubli d'Austerlitz qui a préfiguré celui d'Iéna. Il tire de ce reniement de notre histoire la leçon que l'on va lire.

COMMENTAIRE


Un reniement de notre histoire

Le 2 décembre, nous avons commémoré le bicentenaire de la bataille d'Austerlitz; une bataille qui, avec celle de Cannes (216 av. J.-C), a constitué un modèle pour les stratèges du monde entier. Une victoire éclatante, légendaire, où jamais ne sont apparus, à ce point, le génie de Napoléon et le courage de nos armées. Or, les autorités de la République ont choisi de ne pas s'associer aux cérémonies de cet anniversaire, seul le ministre de la Défense se rendant brièvement sur le champ de bataille.

Le 19 octobre, le Royaume-Uni avait, de sonn côté, célébré le bicentenaire de la bataille de Trafalgar. Avec faste ; avec bonne conscience ; avec fierté : parade navale - c'était le moins -, office religieux, discours commémorèrent une victoire qui ne sauva pas le Royaume-Uni - Napoléon avait quitté Boulogne et était en Allemagne -, et qui ne fit que consacrer une suprématie navale qui était un fait depuis le début de la Révolution.

Cette distance entre Londres et Paris dit tout : d'un côté, un pays à l'aise avec sa propre histoire, serein et assuré de lui-même ; de l'autre, une France qui doute, qui n'ose même plus célébrer ses hauts faits. Bien mieux, le seul débat que suscita l'anniversaire d'Austerlitz fut une demande de repentance pour la conduite de Napoléon face à l'esclavage.

Nul ne s'était préoccupé, outre-Manche, de demander pardon aux habitants de Naples et de Copenhague, Nelson ayant participé, en 1798, à la répression féroce de la révolution dans la première et sauvagement bombardé la seconde, en 1801 ; les idées de l'amiral sur l'esclavage n'étaient, faut-il le préciser ?, pas particulièrement progressistes.

Il ne s'agit pas d'appeler à la célébration bruyante et patriotarde des batailles de notre histoire mais de remarquer un fait spécifique à la France, le reniement progressif de sa propre histoire qui devient l'occasion toujours renouvelée d'en révéler les abjections supposées dans une opposition entre victimes demandant réparation et Français se confondant en excuses.

Ainsi, en ce qui concerne la Seconde Guerre mondiale, le discours de Jacques Chirac, en juillet 1995, reconnaissant la responsabilité de la France dans les actes du régime de Vichy, était un acte nécessaire et digne, mais ce devoir de mémoire est devenu depuis lors obsession voire ressassement. Le sacrifice de nos soldats (autant de morts que le Royaume-Uni et plus proportionnellement que les États-Unis), au cours de la Seconde Guerre mondiale, et la Résistance sont oubliés ; reste Vichy ; Pétain a effacé Jean Moulin. Le rayon historique des librairies en témoigne éloquemment.

Or, force est de relever que nos voisins européens ne montrent pas le même intérêt pour cette période. Par exemple, ni la Belgique ni les Pays-Bas ne paraissent partager nos exigences alors que près de 50 % des Juifs vivant dans la première et 80 % dans les seconds sont morts en déportation (25 % en France, soit le taux le plus bas des grandes communautés d'avant-guerre).

Après Vichy sont venus l'Algérie, Madagascar, la colonisation, l'esclavage dans une avalanche dont on ne voit pas la fin et qui épargne là aussi nos voisins. En effet, que le Royaume-Uni ait été également une puissance coloniale, qu'il ait, ainsi que l'Espagne, le Portugal et les Pays-Bas, participé plus que la France au commerce esclavagiste n'y émeut pas les opinions publiques. Et nul ne songe à s'y souvenir des guerres coloniales.

Un symptôme de délitement

En réalité, cette relation masochiste et nauséeuse avec notre histoire n'est ni le fruit du hasard ni un phénomène secondaire. Elle constitue un symptôme, parmi d'autres, de la crise profonde que traverse notre identité nationale.

La France était sortie déchirée de la Révolution. Le « pacte national » implicite autour du Roi, oint du Seigneur, avait été répudié symboliquement le 21 janvier 1793 ; c'est d'ailleurs la raison essentielle pour laquelle le pitoyable Louis XVI devait mourir. Mais les tentatives qui suivirent pour redéfinir ce pacte échouèrent les unes après les autres. En 1815, la France était un pays où s'affrontaient catholiques et anticléricaux, monarchistes et républicains, libéraux et radicaux de gauche comme de droite, où l'ordre constitutionnel était régulièrement mis à bas et où la gloire militaire rendait tout le reste dérisoire et prosaïque.

Le XIXème siècle ne fut qu'une longue guerre civile le plus souvent « froide » mais avec des accès sanglants (1830, 1832, 1834, 1848, 1851, 1871) et les aventures militaires absurdes du Second Empire culminant dans le désastre de 1870, qui n'en étaient que d'autres expressions, la gloire étant supposée faire oublier la liberté.

Il appartint à la IIIème République de recréer progressivement l'unité nationale, en opérant une synthèse entre toutes les Frances, une synthèse symbolisée par l'enseignement obligatoire, portée par, d'un côté, la morale laïque, reprise, pour l'essentiel, de la morale chrétienne et, de l'autre, une histoire mythique où se côtoyaient harmonieusement Clovis, Jeanne d'Arc, Colbert et les soldats de l'An II, pour la plus grande gloire de la patrie.

Ce succès n'était pas acquis et ne fut pas facile. Il fallut de longs combats pour atteindre, en décembre 1905, ce dont on ne savait pas encore qu'il serait le compromis fondateur entre Etat et religion, entre la République et le catholicisme. Là est né ce nouveau ; « pacte national » consacré dans les tranchées, cette unité retrouvée, après les convulsions du XIXème siècle.

Cette France paysanne, chrétienne et anticléricale, pacifique et impériale, conservatrice et tolérante, autoritaire et individualiste a résisté aux vents de l'histoire et à l'industrialisation jusqu'aux années 1960. C'est elle qui a été emportée en mai-juin 1968. Mais elle reste le moment historique dont notre classe dirigeante est issue, encore aujourd'hui, aux plus hauts niveaux de l'État, que ce soit pour des raisons de génération ou parce que les écoles les plus prestigieuses ont pérennisé plus qu'ailleurs ce modèle.

Une nation en quête d'elle-même

Ce qui vient de se passer dans nos banlieues est certes économique et social mais ces événements viennent de nous rappeler également ce que nous ne voulons pas voir ou ce que notre classe dirigeante ne veut pas ou ne peut pas voir, à savoir que notre unité nationale, dans les termes hérités de la IIIe République, n'est plus que décombres. Ce « pacte national », souvent appelé républicain, est à terre et rien n'est venu le remplacer.

Nulle surprise que ceux qui ont crié le plus fort que « l'Empereur est nu » aient été, pour la plupart, des musulmans et des immigrés récents pour la simple raison qu'ils n'ont pas été partie à la conclusion de ce pacte et qu'ils ne le comprennent donc pas. À cet égard, que l'on brocarde aujourd'hui l'expression célèbre « nos ancêtres les Gaulois » en est la preuve puisqu'elle symbolisait la générosité de l'offre d'une intégration sans distinction raciale, celle d'une citoyenneté pleine et entière, fondée sur une culture et une langue. Des millions d'immigrés - Italiens, Polonais, Juifs d'Europe centrale, Espagnols - en ont bénéficié avant guerre.

Nulle surprise également que notre histoire nationale ne devienne le champ clos des règlements de comptes puisqu'elle a été un vecteur essentiel de cette unité.

L’identité nationale de la France, ce pays pourtant millénaire, n'est aujourd'hui qu'un champ de décombres. La charpente qui portait l'ordre ancien a été détruite : que ce soit les structures hiérarchiques qui étaient aussi des solidarités qui l'humanisaient (famille, Église catholique, parti communiste), les certitudes qui le structuraient (christianisme, foi dans le rôle de la France, fierté de son histoire et de sa culture, volonté de les partager) et les canaux qui en transmettaient les valeurs (famille, école). L’évolution économique et sociale a emporté les premières ; l'histoire récente (Vichy, décolonisation) a ébranlé les secondes. La famille et l'école ont renoncé à enseigner ce en quoi elles ne croyaient plus elles-mêmes.

Aujourd'hui, il n'existe donc plus de consensus national autour d'une image implicite ou explicite de notre destin collectif, de ce qu'est et doit être la France. Le «vouloir vivre ensemble » est défait ; notre « pacte national », parce qu'il a disparu entre 1940 et 1968, parce qu'il n'a pas été renouvelé pour correspondre aux réalités sociales, économiques et culturelles de notre temps n'est plus et rien n'est venu le remplacer.

Il ne s'agit pas ici de regretter le passé, « le temps des équipages, des lampes à huile et de la marine à voile », pour citer le général de Gaulle. Cette constatation n'a pas pour objet de nourrir une quelconque nostalgie d'un temps que nul ne songe à idéaliser ou d'appeler à un sursaut réactionnaire promis d'autant plus à l'échec que les structures économiques et sociales nécessaires pour le soutenir n'existent plus.

Son objectif est d'abord de souligner les dangers que présente ce vide de notre conscience nationale. Les enfants de 1968 ont pu croire qu'un pays était la réunion de ses citoyens, un agrégat d'êtres humains dont la société devait, tout au plus, protéger le bonheur individuel, niant ainsi que la collectivité puisse exister en dehors de ses membres.

Or, dans l'Histoire, aucune communauté n'a jamais pu survivre et prospérer sans la définition, implicite ou explicite, de ce qui rassemble ses membres, du passé qui les réunit et de l'avenir commun qui les engage. Un être humain n'est pas qu'un individu, qu'un consommateur ; il ne se réduit pas à sa sphère privée ou même à la recherche du bonheur hic et nunc. Il porte en lui une attente de sens collectif, pour le meilleur et pour le pire.

Une communauté qui ne serait que le fruit du hasard ou la coexistence organisée d'individus n'a jamais existé parce qu'en ne répondant pas aux attentes collectives de ceux-ci, elle les conduit à chercher des réponses par eux-mêmes. La voie de toutes les aventures est alors ouverte.

À cet égard, les succès de l'extrême droite en France ne sont pas un accident car celle-ci apporte une réponse simpliste aux angoisses de Français attachés à leur pays. Le non au référendum européen participe, en partie, du même désarroi, de la même crispation identitaire autour d'une patrie qui se défait sans être remplacée. Le désaveu de la classe politique et plus largement des élites s'inscrit également dans le constat que celles-ci ne répondent pas à la question centrale de toute société politique, celle du sens de la vie collective.

Décrire le champ de ruines est une chose ; proposer une refondation d'un « pacte national » en est une autre, refondation indispensable mais qui sera longue, complexe et chaotique. Rôle de l'école, intégration des immigrés, place de l'islam dans notre société, articulation entre la France et l'Europe, rôle de la France dans le monde ne sont que des questions, parmi d'autres, auxquelles nous aurons à répondre.

Mais nous devons garder à l'esprit que la nation reste la seule référence autour de laquelle peut s'opérer l'unité. Encore faut-il que ne s'en saisissent pas les aventuriers de tous bords.

Nous devons donc réapprendre à en parler sur le ton juste, avec sérénité et ne pas avoir honte d'actes inséparables de leur époque, ce qui ne serait qu'un anachronisme absurde. La France doit se réapproprier sa propre Histoire. Il ne s'agit pas de revenir à Rostand ou à Déroulède mais simplement d'assumer notre héritage. François Mitterrand savait le faire, lui qui ne craignait pas d'assister à la messe pour le millénaire de la dynastie capétienne, aux côtés du descendant de nos Rois, mais célébrait aussi, deux ans plus tard, avec faste et émotion, le bicentenaire de la Révolution française. [ce passage rappelle Marc Bloch renvoyant dos à dos ceux qui n’étaient pas émus à l’évocation de la cérémonie du sacre de nos rois et ceux qui ne l’étaient pas à l’idée de la Fête de la fédération.]Il est temps de se souvenir de ce que fut et de ce qui reste la France pour beaucoup dans le monde ; il est temps de regarder, de nouveau, en face, notre longue et, osons le dire, glorieuse histoire.

DAMIEN BEAUCHAMP

Le désarroi des anti-CPE, fils et filles de la démagogie (M. Laine)

[Je vous ai fait la critique de la Grande Nurserie, du même auteur, voici un article dans Le Figaro.]

Le CPE oppose des jeunes qui ont tort de manifester, mais dont on peut comprendre les angoisses, et un gouvernement qui a raison de vouloir flexibiliser le droit du travail, mais qui a commis de graves erreurs stratégiques.


Les premiers ne sont pas des révolutionnaires : ils ne veulent pas changer la société, mais la conserver. Désenchantés, ils perpétuent les illusions déçues de leurs parents, sans prendre conscience qu'ils en sont les premières victimes. Rivés aux jupes de l'Etat nounou, les enfants de la Grande Nurserie française sont tétanisés par le risque, la prise de responsabilité, le monde du travail (si ce n'est, pour certains, par le travail lui-même). Ils croient faire la révolution mais ne sont, par atavisme, que les chantres d'un conservatisme suicidaire.

Nourris depuis leur plus tendre enfance au biberon du «modèle social français», ce sont les mêmes qui répondent, à 75%, vouloir devenir fonctionnaires et que l'on a vus, en pleine campagne référendaire, face à un Jacques Chirac médusé, avoir peur de l'Europe et du monde et réclamer l'équivalence d'un diplôme ou la création d'un salaire étudiant. Misère d'un Etat se substituant à la Providence, pris aujourd'hui au piège de ses propres promesses, qu'il savait pourtant intenables.

Les fils et les filles de la démagogie interventionniste ont peur, mais comment leur en vouloir ? Alors qu'on leur assène depuis toujours que «flexibilité = précarité», voici qu'on leur dit, à la toute fin d'un quinquennat inutile, qu'un contrat de travail «plus flexible» a été créé, dans l'urgence, «spécialement pour eux». Dépourvus de repères, ils n'y voient pas l'opportunité de trouver un travail et de donner le maximum pour qu'on les garde au bout de deux ans, et s'enferment dans des mythes qu'ils ont appris par coeur : le travail est un droit et l'allocation un acquis. La minorité bruyante se roule par terre et, refusant le changement, prend ceux qui veulent étudier en otage et hurle contre l'Etat Maman, espérant qu'elle cédera rapidement à ses mauvais caprices.

La flexibilité est pourtant une chance à saisir, non un danger à éviter. La rigidité actuelle du droit du travail empêchant un employeur de se séparer facilement de son salarié quand il ne donne plus satisfaction ou quand l'activité de l'entreprise décline, l'embauche est devenue un risque considérable, et le patron préfère ne pas embaucher pour éviter ce risque. Il faut donc, pour faire reculer le chômage, faire disparaître les obstacles à l'emploi.

Et le seul moyen de passer rapidement à un taux de chômage autour de 5% consiste non pas à échafauder une politique de l'emploi, en créant arbitrairement des modèles rigides applicables à tous (35 heures) ou en inventant des contrats-types réservés à des catégories de salariés (jeunes, femmes ou vieux), mais à engager une vaste et audacieuse politique de la croissance, alliant trois éléments inséparables : une baisse rapide et significative de la pression fiscale ; l'accroissement de la libre concurrence ; l'assouplissement réel du droit du travail pour l'ensemble de la population. Il faut également du temps (environ quatre ans) pour voir apparaître les effets positifs de la réforme.

Tous les pays qui ont fait ce pari ont, sans exception, réussi. Mais étrangement, aucun dirigeant français n'a proposé de leur emboîter le pas, préférant perpétuer l'excès d'Etat qui étouffe, depuis tant d'années, le travail et la prise de risque, et laisser fuir un million de jeunes vers des cieux plus cléments (où, étrangement, on ne manifeste jamais contre la «précarité du travail»).

Avec le CPE, le gouvernement démontre non sans courage avoir compris qu'il vaut mieux un système dans lequel on peut certes perdre plus facilement son emploi mais où l'on peut tout aussi facilement en retrouver un autre. Mais en réservant cette souplesse aux moins de 26 ans, il a stigmatisé les angoisses pour, au final, non pas créer de nombreux emplois mais les déplacer : on va préférer embaucher un jeune plutôt qu'un moins jeune (ce dernier devenant victime du CPE). Alors qu'il n'avait plus le temps de récolter les fruits de son action, le gouvernement a donc commis une double erreur, économique et tactique.

Si, par respect pour la démocratie, on peut être tenté de maintenir le CPE, il ne faut pas en attendre grand-chose. Il faut en revanche tirer les bonnes leçons de ce blocage. Oui, la flexibilité est la voie à suivre. Oui, la France est réformable. Mais plutôt qu'adopter des demi-mesures pour tenter vainement d'éviter l'hostilité de la rue, quand comprendra-t-on qu'il faut engager, en une fois et avec pédagogie, une vaste entreprise de libéralisation du pays ? Si on explique clairement ses avantages, une majorité de Français soutiendra cette «révolution positive», qui donne, à coup sûr, d'excellents résultats et permet ainsi d'affronter sereinement les barricades du statu quo. 2007 approche... Ne manquons pas cette fenêtre de tir.

Mathieu Laine est avocat, maître de conférences à Sciences po, auteur de La Grande Nurserie. En finir avec l'infantilisation des Français (JC Lattès).

Les pousse-au-crime (éditorial du Figaro)

[Je n'ai rien à ajouter à part les phrases de Pascal : quand tous vont vers le débordement, nul n'y semble aller. Celui qui s'arrête fait remarquer l'emportement des autres, comme un point fixe.]

Stop ou encore ? A la veille de l'énième journée de mobilisation contre le CPE, le destin semble hésiter. Les manifestations de demain seront-elles un adieu aux armes ou une bataille de plus ? Même si certains signes, côté syndicats, laissent espérer une sortie de crise, rien ne permet de dire encore avec certitude que l'intervention de Jacques Chirac aura permis de calmer le jeu.


Il serait temps cependant que les passions retombent. Car enfin, que dénoncent les adversaires du CPE depuis deux mois ? La «période d'essai» de deux ans, qui ferait peser sur la jeunesse une insupportable «précarité». Et les conditions de rupture du contrat, qui permettraient au patron de licencier un titulaire de CPE «sans même lui dire pourquoi». Or, Jacques Chirac vient de l'annoncer, ces deux points vont être revus. Dominique de Villepin, qui s'y refusait jusqu'ici, a dû accepter qu'une nouvelle loi vienne corriger le coeur même de son texte. Les syndicats sont invités à en discuter, non pas avec le premier ministre mais, de facto, avec Nicolas Sarkozy. Voilà qui devrait satisfaire les interlocuteurs de bonne foi.

Mais non ! Pour les partis de gauche et nombre de responsables syndicaux, il paraît que ce n'est pas assez. Le gouvernement a reculé ; il a mis sur la table tout ce qui pouvait l'être, mais que veulent-ils de plus ? Qu'il retire le mot ! Tant que les trois lettres maudites C, P, et E n'auront pas été effacées du Journal officiel, les jusqu'au-boutistes ne daigneront pas se dire satisfaits.

A l'évidence, on est loin du CPE. Il ne s'agit plus, pour certains, de trouver la meilleure solution en faveur de l'emploi des jeunes mais d'humilier l'adversaire, voire de le pousser à la démission, pour des motifs où le réflexe passionnel le dispute aux arrière-pensées politiques.

Les syndicats, on peut le comprendre, en veulent au premier ministre qui les a ignorés. Mais, alors même qu'ils ont obtenu satisfaction sur le fond, faut-il, pour laver une blessure d'amour-propre, entretenir un conflit désastreux pour les résultats économiques de la France, son image dans le monde, et qui peut à tout moment basculer dans le drame ?

Quant aux socialistes qui, sans vergogne aucune, jouent les pousse-au-crime, on voit bien l'idée qui les anime : profiter de l'affaiblissement du pouvoir pour «finir le travail». Après Villepin et Chirac, disqualifier Sarkozy. Calcul irresponsable autant qu'à courte vue : en faisant la courte échelle à l'ultra-gauche, le PS se prépare des lendemains qui déchantent. On souhaite bon courage au candidat socialiste qui, demain, devra bâtir un programme avec des «amis» comme ceux-là.

«Il faut savoir terminer une grève», disait Maurice Thorez en juin 1936. Nous y sommes. Comme tous les compromis, la décision de Jacques Chirac, inspirée par Nicolas Sarkozy, qui semble être appelé à prendre une part décisive dans sa mise en oeuvre, déçoit dans les deux camps : les anti-CPE qui rêvaient d'un retrait total comme les pro-CPE qui espéraient que la loi serait maintenue. Mais, à ce point d'incandescence, comment, si chacun n'y met pas un peu du sien, éteindra-t-on l'incendie ?

Réponse à un lecteur (oun une lectrice ?)

Un lecteur nommé Atraxine m'écrit la chose suivante :

Franck, vous dites : "Je suis désolé, ce n'est pas ma référence, ma référence est plutôt Bill Gates ou..."

J'imagine que des patrons de multi-nationnales, exploitant aux maximum leurs employés, en utilisant tout ce qui est possible comme moyen pour faire plus d'argent est une référence... en matière de libéralisme et capitalisme.

Vraiment... comment pouvoir supporter ces personnes si riches et qui continuent à enfoncer les pays pauvre en sous-exploitant leurs travailleurs (Nike, Mc Do...).

Comment avoir de la sympathie pour ce genre de personnes qui agissent que pour leur propre intérêts en jouant avec la vie de familles prolétaires entières ?


Je soumets à sa réflexion de deux faits et une opinion :

> Le premier fait est clairement exprimé par Adam Smith : "Le boulanger ne fait pas du pain par altruisme, il y trouve son intérêt, le maréchal-ferrant ne ferre pas les chevaux par altruisme, il y trouve son intérêt, et pourtant, le boulanger et le maréchal-ferrant rendent des services utiles à la société."

> Deuxième fait : Bill Gates n'a jamais obligé personne à acheter ses logiciels, malgré les procès qui lui ont été faits à ce sujet, et il n'a jamais obligé persoonne à travailler pour lui. Il est bien étrange, ce prédateur qui attend que ses proies viennent lui demander de les manger.

> L'opinion :quant à l'exploitation du tiers-monde par les multinationales, le raisonnement est le même : je pense que vous pêchez par égocentrisme, ce n'est pas parce que le salaire d'un ouvrier chinois de Nike vous semble misérable, qu'il lui semble, à lui, misérable. Ne jugez pas à la place de l'ouvrier chinois ce qui est bon pour lui. Seul bémol : si l'ouvrier en question était obligé par la force à travailler pour Nike (ou autre), mon raisonnement ne serait plus valable ; mais on sort là du domaine économique pour entrer dans la politique (dictature et corruption).

Vous souffrez d'une lecture marxiste : il y a d'un coté des exploités, de l'autre des exploitants. Mais si il n'y avait en fait que des hommes de conditions différentes, avec des aptitudes et des moyens différents, mais tous adultes et responsables, capables de s'associer momentanément ?

Certes, je ne méconnais pas la gravité de certaines situations, mais l'insertion dans le commerce mondial semble une manière efficace d'élever le niveau de vie.

dimanche, avril 02, 2006

Peut-on être libéral et patriote ?

A lire certains libéraux comme Pascal Salin, la réponse à la question que je pose en titre me semble bien près de la négative.

J'ai une réponse beaucoup plus positive : je me sens libéral et, dans une certaine mesure, patriote. Il faut être modeste dans le patriotisme ; à l'heure de l'épreuve, "quelqu’un a plié qu’on aurait cru plus ferme et plusieurs s’en vont qui devraient demeurer", comme dirait Victor. Je ne sais pas moi-même ce que mon patriotisme vaut, n'ayant jamais eu d'occasion de le mettre à l'épreuve (Jean Prévoost écrivait "Serai-je couard sous le feu ?", dans son cas la réponse fut "non". Mais on n'a pas toujours, heureusement, un Vercors pour tester son patriotisme.)

Or, on oppose souvent le mondialiste, libéral et apatride, au patriote, c'est particulièrement flagrant dans le courant dit souverainiste.

Je crois que c'est une erreur de perspective. Il s'agit de deux ordres d'idées différents.

Le libéralisme ne dit rien de la société qui le prend pour principe. On peut être libéral à Tombouctou ou à Dunkerque.

Deux pays ayant pris comme principe le libéralisme n'en deviendront pas pour autant identiques.

Le libéralisme est avant tout un principe moral : éviter de restreindre autant que faire se peut la liberté d'autrui et lui laisser la liberté de prendre les décisions qui le concernent.

Mais ces individus laissés libres n'en constituent pas pour autant des nations identiques : la géographie, l'histoire, la population, la culture diffèrent.

De même que la Grande-Bretagne n'est pas les USA (parler de pays anglo-saxons est source d'erreurs), une France libérale ne deviendrait pas la Grande-Bretagne et envisager qu'il puisse en être autrement un manque de confiancedans la culture (1).

(1) : il faut préciser que ceux qui nous décrivent la France libérale comme anglaise sont souvent ceux-là même qui sont censés transmettre la culture, c'est-à-dire des profs et des "cultureux". Ont-ils si peu confiance dans leur travail ? Il est vrai qu'ils sont bien placés pour constater les dégâts culturels que leur idéologie a faits en trente ans.

Journalistes : les raisons de la défiance populaire

Les sondages montrent régulièrement une défiance de la population française vis-à-vis des médias et des journalistes. Bien des gens se sont torturés le cervelet pour l'expliquer.

J'ai trouvé une réponse simple dans un sonadge de Marianne publié le 23 avril 2001, effectué auprès de journalistes :

63 % disent voter à gauche
6 % à droite
Le reste refuse de se prononcer

87 % se disent favorables à la régularisation de tous les immigrés clandestins (vous savez que le terme "sans-papiers" est biasé à gauche).

A l'évidence, les opinions des journalistes sont fort éloignées de celles de la population. Il est donc normal qu'une relation de confiance n'existe pas.

Entendu à la radio : les lions et les renards

La célèbre distinction politique de Machiavel (qui conseillait de mêler les deux) entre les lions et les renards, revient à la mode.

Aujourd'hui, les renards ont totalement éliminé les lions, même Sarkozy, qui a compris que jouer au lion pouvait être gagnant, est un renard. La solidarité des réseaux X-ENA a pleinement joué son rôle de barrière anti-lions.

L'expérience prouve que les lions (Clémenceau, Churchill, De Gaulle) existent bien avant d'apparaître comme les hommes de la situation, mais ils sont soit inconnus soit oubliés.

L'armée peut être un réservoir de lions : il y a la discipline et le patriotisme, mais il y manque souvent l'imagination.

Aujourd'hui, comme réservoir de lions, je verrais plutôt l'entreprise : sens des réalités, obligation du compromis, goût du pouvoir.

Mais justement, quel chef d'entreprise quitterait le pouvoir sûr du PDG pour le monde incertain et vicieux de la politique ? Il y faudrait beaucoup de patriotisme et d'orgueil.

Attendons l'avenir, qui finit toujours par arriver !

Enfin, puisqu'on est dans le bestiaire, le Figaro reprend une citation de Montaigne que je m'en veux d'avoir oubliée de soumettre aux zélateurs de "l'amendement de la loi par la rue" : l'opinion publique est «certaine, résolue, desdeigneuse, grave, sérieuse, comme l'asne».

Une de mes fables de La Fontaine préférée, qui devrait inspirer les anti-CPE quand ils seront bien forcés d'en revenir aux réalités :




Certain renard gascon, d'autres disent normand,
Mourant presque de faim, vit au haut d'une treille
Des raisins mûrs apparemment,
Et couverts d'une peau vermeille.
Le galant en eut fait volontiers un repas;
Mais comme il n'y pouvait point atteindre:
«Ils sont trop verts, dit-il, et bons pour des goujats.»
Fit-il pas mieux que de se plaindre?


samedi, avril 01, 2006

Hélas, c'est là qu'est l'os !

Dans un article intitulé Louvoiement, JM Colombani critique comme on pouvait s'y attendre J. Chirac, avec des arguments convenus et sans intérêt, pourtant, un mot de la dernière phrase m'a arrêté.

Je cite : "La bataille présidentielle : celle de 2002 s'était, hélas, jouée sur la sécurité. "

Ce "hélas" qui a du échapper malencontreusement à l'auteur dit tout de ses arrières-pensées : les préoccupations populaires ne sont légitimes que quand elles servent la gauche, par exemple la précarité, quand elles peuvent servir la droite, elles sont "hélas" illégitimes.

Car il ne vient évidemment pas à l'idée de cet auteur de se demander si la précarité de 2006 n'est pas aussi fantasmatique ou réelle que l'insécurité de 2002.

Maintenant, si les lecteurs accordent foi à de tels articles, cela les regarde.

La myopie et l'égoïsme des élites

Ezra Suleiman

La myopie et l'égoïsme des élites

Il serait trop facile de parler de la France éternelle et de sa capacité à vaincre le poids de son histoire. Les dirigeants de ce pays adorent ce genre d'explication qui permet de se dédouaner de toute responsabilité. A plusieurs époques, la France a prouvé sa capacité à rebondir et à se transformer. Ni son histoire ni sa culture politique ne sont en cause. Ce pays est simplement sans vision ni stratégie. Et sa classe politique et syndicale, incapable de fournir un leadership doté d'un minimum de courage et de bon sens.

Où est le «parler vrai» tant admiré par les Français ? Les citoyens montrent leur exaspération parce qu'ils n'ont plus confiance dans leurs dirigeants. Historiquement, les Français ont tendance à se méfier de leurs voisins. Or, aujourd'hui, les dirigeants se méfient des citoyens : la société s'est confinée dans une méfiance généralisée. Paradoxalement, la confiance et la solidarité se trouvent uniquement dans le refus.

Le «non» au traité Constitutionnel - mesure d'importance capitale -, ainsi que la réaction contre le CPE - mesure assez modeste -, ont une chose en commun : un rejet massif, en rien contrebalancé par des propositions alternatives. Ces réactions négatives à répétition marquent l'incapacité des dirigeants politiques et syndicaux à avancer des projets réalistes, justes et efficaces, qui pourraient être négociés de part et d'autre. Cette culture de confrontation est aussi risible que l'affrontement de deux gamins dans une cours de récréation.

On peut se demander si la classe politique et syndicale dispose de la légitimité dont elle a besoin pour gouverner. Les sondages montrent que non. Les Français cherchent des solutions pragmatiques à leurs problèmes. Leurs dirigeants leur offrent sans cesse plus d'idéologie, d'illusions et de gestes bravaches.

Cette logique permet aux responsables politiques et syndicaux de protéger leurs propres intérêts et les intérêts de leurs institutions. D'un côté, des filières de formation d'une élite endogène, campant sur les avantages acquis grâce à la méritocratie scolaire, qui fait office de sésame tout au long de la vie, sans avoir à prouver quoi que ce soit d'autre. De l'autre, des bastions bureaucratiques où, là aussi, on fait carrière. Ce cynisme a engendré une société moins solidaire et plus divisée que dans d'autres pays.

Vive la démagogie ! La France est le seul pays à croire encore que la mondialisation est une conspiration contre la société idéale qu'elle incarne. Quel homme politique a eu le bon sens (sans parler de courage) d'expliquer que la mondialisation est une réalité qu'il faut affronter, et dont les jeunes Français, s'ils relevaient leurs manches, pourraient bénéficier ?

Cette situation est un vrai «gâchis». Ce pays risque de perdre ce qu'il a accompli avec tant de difficultés depuis deux siècles. Espérons que la France n'aura pas besoin, dans un avenir proche, d'un Marc Bloch ou d'un Ernest Renan pour analyser à nouveau une «étrange défaite» nécessitant une «réforme intellectuelle et morale». Rien n'est moins sûr. Ces intellectuels, en leur temps, avaient dénoncé la myopie et l'égoïsme des élites.

Ezra Suleiman, professeur de sciences politiques à l'université de Princeton. Il publie : le Démantèlement de l'Etat démocratique, Seuil.

CPE : ai-je bien compris ?

De l'intervention de J. Chirac, je retiens que le CPE est mort , puisque la non-justification du licenciement, qui constituait une sécurité juridique pour l'employeur, disparaît.

Or, ce n'est pas du tout ce que j'entends des commentateurs, qui prédisent que la crise va se prolonger.

Vous allez me dire que la crise ayant commencé sans raison, elle peut bien se prolonger sans motif. Je ne m'étonne plus de rien.