vendredi, juillet 13, 2018

La semaine liberticide (et la bêtise collective)

Régis de Castlenau fait le bilan d'une semaine dramatique pour les libertés publiques  et politiques :

La manœuvre liberticide pour noyer le Rassemblement national. La semaine liberticide (épisode 1/3)

Conseil constitutionnel : la souveraineté populaire, pour quoi faire? La semaine liberticide (épisode 2/3)

Vote de la loi « fake news »: l’hiver vient. La semaine liberticide (épisode 3/3)

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Existent au sein des élites dirigeantes des pays concernés, de forts courants fermement décidés à combattre la « lèpre populiste » à partir de l’application du principe « la fin justifie les moyens ». 

Habités souvent par une idéologie du camp du bien confronté à une populace égarée, ils ne sont pas du tout gênés devant l’utilisation de mesures attentatoires aux libertés ou illégales. L’épisode qui vient de se produire en Italie en est une nouvelle preuve. L’on apprend que la Cour de cassation, à l’instar du Pôle financier français, cherche à mettre sous séquestre la somme de 40 millions d’euros appartenant à la Ligue du Nord en garantie de sommes qui pourraient être dues par un ancien dirigeant de ce parti pour des faits remontant à 2008, et alors même qu’aucune condamnation définitive n’a été prononcée.

Ensuite, la faiblesse de la culture des libertés publiques au sein des élites politiques les amènent à des formes de complaisance avec cette tentation autoritaire, dès lors qu’elles pensent pouvoir en retirer un petit intérêt politicien. Le plus bel exemple en est l’absence totale de véritables réactions politiques au grossier raid judiciaire qui a permis l’élimination de François Fillon de la présidentielle et l’élection d’Emmanuel Macron. Et que dire aujourd’hui devant celle de Laurent Wauquiez, par exemple, qui semble se frotter les mains de ce qui arrive au parti de Marine Le Pen ? Sans mesurer que s’ils ne se tiennent pas tranquilles, les Républicains seront les prochains sur la liste. Ou celle de Guillaume Tabard dans Le Figaro qui juge la mesure prise par les magistrats du Pôle financier « parfaitement légale » ? Affichant ainsi un surprenant manque de vigilance devant ce qui saute aux yeux du praticien qui connaît un peu le fonctionnement de la boutique « pôle financier ».

Si l’on ne veut pas des heures sombres, il faut être attentif au côté où s’accumulent les nuages.
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Et on peut ajouter un quatrième épisode qui ne dépare pas dans la funeste série :

Comment Macron veut menotter les maires. Le président recentralise les pouvoirs.

Parmi bien des explications, il y a celle-là :

Malaise dans la civilisation

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L’intelligence n’est pas individuelle, elle est collective. L’inintelligence aussi. Nous vivons des temps de profonde bêtise.

Ce ne sont pas les premiers, mais à des étapes antérieures, il y avait des contrepoids. Par exemple, France, milieu des années 1870. À la terrasse du Café Riche, Monsieur Homais fait le panégyrique de Sainte-Beuve, mort vers la fin de l’Empire — le grand homme des Lettres pour tous les imbéciles. À une table voisine Adolphe d’Ennery et Eugène Cormon fêtent l’immense succès des Deux orphelines, un mélo d’une niaiserie magistrale, l’un des plus grands succès du siècle. William Bouguereau, tout près, parle art et décorations avec Ernest Meissonier. C’est la fête à la Bêtise.

Mais en même temps, l’époque allumait ses contre-feux. Dans un cabinet particulier du Lapérouse, quai des Grands Augustins, Flaubert à demi-ivre allume un cierge à Saint Polycarpe, comme chaque matin, en soupirant : « Ah mon dieu, dans quel siècle m’avez-vous fait naître ! » Il a beau se plaindre (« Je sens contre la bêtise de mon époque des flots de haine qui m’étouffent. Il me monte de la merde à la bouche comme dans les hernies étranglées. Mais je veux la garder, la figer, la durcir ; j’en veux faire une pâte dont je barbouillerai le dix-neuvième siècle, comme on dore de bouse de vache les pagodes indiennes, et qui sait ? cela durera peut-être ? »), il produit Bovary, Salammbô, l’Education. Pas mal en un siècle bête.

Et aujourd’hui ? Jean Echenoz, probablement le plus grand écrivain français vivant, n’est jamais invité chez Ruquier — ce lieu de toutes les élégances de l’esprit. Ni chez Ardisson. Ni chez Nagui. Vous imaginez, Echenoz chez Cyril Hanouna ?

Et nous apprenons incidemment que le Quotient intellectuel serait en baisse globale — la faute aux pesticides, aux nano-particules, à Philippe Meirieu et autres catastrophes. Cela ne nous laisse guère d’espoir sur les discussions intelligentes du siècle à venir — sauf agitation fécondante sur Sirius ou bonnes intentions des myriapodes de Bételgeuse.
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