vendredi, juillet 31, 2026

La billebaude (Henri Vincenot)

« chasser à la billebaude » : chasse d'opportunité, en liberté, sans plan de chasse.

Roman autobiographique d'Henri Vincenot.Vincenot, né en 1912, pupille de la nation (père mort à la guerre de 14) est élevé par ses grands-parents maternels, le Tremblot, bourrelier, compagnon du Tour de France, chasseur exceptionnel, consulté par les châtelains du coin, et la Tremblotte, pieuse cuisinière, dans les arrière-côtes de la Bourgogne (Commarin).

Il décrit la disparition du monde paysan français, version bourguignonne et nous emmène de son enfance jusqu'à HEC (parce qu'il ne voulait pas être ingénieur et qu'il n'avait pas les moyens d'études universitaires), à Paris.

Un monde stable disparu, où chacun connaissait sa place et ne songeait pas à en changer (ce qui n'empêchait pas le Tremblot d'être traité avec grand respect par les « Mossieu »), où on vivait en harmonie (parfois cruelle) avec le monde. La vie était très dure mais sensée. L'homme ne vit pas seulement de pain.

Vincenot et son grand-père sont des chasseurs frénétiques, y compris (bien entendu) à la braconne. Vincenot fait le mur avant l'aube de son collège, catholique œuf corse, de Dijon, où il est pensionnaire, pour aller poser des collets dans la campagne (à ce stade, c'est de la rage).

Comme Jakez-Helias, Vincenot a un savoir pratique de la nature de son pays stupéfiant pour un Français de 2026. Bien rares sont les Français d'aujourd'hui qui ont une connaissance aussi étendue, sur quelque sujet que ce soit.

Les femmes s'occupent du foyer, comprenant sa santé spirituelle. Vincenot estime dans les 2000 les Ave Maria dits chaque jour par le total de ses 4 aïeules (2 grands-mères, 2 arrières grands-mères). Une de ses arrières grands-mères « a le don ». Elle est guérisseuse. Malheureusement, comme le don ne se transmet que par les femmes, Vincenot coupe la transmission.

Le carême est très dur mais, entre les Saints Innocents (28 décembre) et l'Epiphanie (6 janvier), c'est table ouverte en permanence pour écouler les produits de la chasse de l'année. Des centaines de personnes défilent.

Les grands-mères ont du goût et une morale stricte. Quand leur petit-fils leur fait écouter pour la première fois la radio, du jazz et « Nuits de Chine, nuits câlines, nuits d'amour », elles décrètent que c'est de la musique de sauvages, une chanson de débauche, qu'elles interrompent avant la fin du deuxième couplet, et un instrument du Diable. Inutile que j'insiste sur la pertinence incontestable de ce jugement.

Les jeunes de notre époque, totalement dépassés, seront surpris : ces femmes n'ont pas besoin de radio, elles chantent en permanence, comme dans toutes les campagnes françaises (Péguy en parle aussi, dans l'Orléanais). Une chanson d'une soixantaine de strophes ne les effraie pas.

Au fin fond des campagnes, on recevait la littérature par fascicules et son grand-père connaissait par cœur Lamartine et Michelet (mais pas Victor Hugo, mis à l'index).

Les Bourguignonnes des arrières-côtes restent debout pendant le repas des hommes. Vincenot donne la même explication que Jakez-Helias en Bretagne : ce sont les maitresses de maison. Elles penseraient manquer à leur mission si elles s'asseyaient à ce moment, comme un capitaine qui s'assoit à la barre en pleine tempête. Les vigneronnes de la Côte d'Or (Vincenot en a épousé une) s'assoient avec leurs hommes pendant le repas, cela semble à Vincenot non pas inconvenant mais bizarre, pas pratique.

Vincenot note une judéophobie paysanne peu agressive mais endémique, pour une raison simple : les juifs ont tué Notre Seigneur. Le curé a beau essayer de les convaincre du contraire (c'est à noter aussi. Nous sommes dans les années 20/30), rien n'y fait. Pour ne rien arranger, le Tremblot s'est fait escroquer d'un champ lors de l'affaire Hainaut/Stavisky. L'escroc était vantard et mauvais chasseur, cet indice aurait dû lui mettre la puce à l'oreille.

La fin de tout cela, c'est la machine (train, voiture), surtout la machine agricole. Une « Cormick » fait le travail de vingt faucheurs. Ayant bien compris les ravages des machines, Vincenot déteste les ingénieurs. Nul doute qu'il souscrit à la distinction de Péguy entre le matériau à l'ancienne, le bois qu'on doit respecter pour en faire bon usage, et le matériau-pute moderne, l'acier qui se coule dans toutes les formes (et encore, Péguy n'a pas connu le plastique, comme son nom l'indique).

Et le désir des femmes de vivre à ville. Comme lui dit un ami « Si j'y veux pas rester vieux gars, j'y suis bin obligé d'aller à leur ville de merde ». C'est le fin mot de l'histoire : « Quand lai fonne s'époulvaude, le monde s'envorne », quand la femme s'émancipe, le monde part de travers.

Vincenot rencontre sa femme dans un échange : les éleveurs des arrières-côtes échangent aux vignerons de la côte fumier et jambons contre feuillettes (fûts de 114 litres) de vin. Au retour, savantes manœuvres pour éviter les gabelous cherchant à prélever la taxe sur le vin (la France, grand pays de taxation). Mais, comme toute bonne armée, celle-ci est éclairée, par La Gazette, le chemineau du coin, et, hop, l'ennemi est feinté.

À HEC, l'horreur des horreurs, qui choque le Tremblot quand son petit-fils lui raconte, au point qu'il songe à sortir le fusil, est la pointeuse : qu'on puisse soupçonner ainsi la conscience du devoir des étudiants, notamment de son petit-fils, devrait susciter chez tout homme d'honneur une réaction instinctive et immédiate, un grand coup de hache dans la gueule de la machine infernale. Je ne peux pas lui donner tort.

Hors du roman : rédacteur à la Vie du Rail, Vincenot finira par emmener sa famille à la ville, pour s'occuper mieux d'un sien enfant handicapé. Mais, à la retraite (à 55 ans), il achètera pour une bouchée de pain et restaurera un hameau cistercien, La Purrie (les moines construisaient des hameaux, « granges » dans le parler local, comme stocks intermédiaires. La Bourgogne ne serait pas ce qu'elle est sans les moines).

J'hésite à conclure. La comparaison entre ces hommes pleins et les zombies contemporains fait si mal au cœur, tout ce que la modernité nous a pris.

Brisons là.


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