Les traitres de Vichy ont raillé a posteriori de l'affiche « Nous vaincrons parce que nous sommes les plus forts ».
Mais elle traduisait une stratégie mondiale fondamentalement juste : effectivement, l'Allemagne a fini par être vaincue par le poids de ses ennemis dans le monde (encore fallait-il se donner les moyens d'assumer cette stratégie en envisageant que les Allemands ne se laisseraient pas étrangler sans tenter de brusquer les choses.).
De Gaulle n'a pas dit autre chose dans son discours du 18 juin :
Croyez-moi, moi qui vous parle en connaissance de cause et vous dis que rien n'est perdu pour la France. Les mêmes moyens qui nous ont vaincus peuvent faire venir un jour la victoire. Car la France n'est pas seule ! Elle n'est pas seule ! Elle n'est pas seule ! Elle a un vaste Empire derrière elle. Elle peut faire bloc avec l'Empire britannique qui tient la mer et continue la lutte. Elle peut, comme l'Angleterre, utiliser sans limite l'immense industrie des États-Unis. Cette guerre n'est pas limitée au territoire malheureux de notre pays.
Cette guerre n'est pas tranchée par la bataille de France. Cette guerre est une guerre mondiale. Toutes les fautes, tous les retards, toutes les souffrances n'empêchent pas qu'il y a dans l'univers tous les moyens nécessaires pour écraser un jour nos ennemis. Foudroyés aujourd'hui par la force mécanique, nous pourrons vaincre dans l'avenir par une force mécanique supérieure. Le destin du monde est là.
Comment est-on passé de cette stratégie juste à la pantalonnade bordelaise, à cette vision étriquée et provinciale de ces deux crétins défaitistes de Pétain et de Weygand ?Soyons clairs : les collabos de toujours ont reproché à De Gaulle d'avoir refusé à Weygand les obsèques nationales en 1965, mais ce refus était la moindre des choses. Weygand aurait dû être fusillé en juin 1940, c'est tout ce que mérite un général en chef pourri de défaitisme, dont l'obsession est de forcer le gouvernement à déposer les armes le plus vite possible, de rendre la défaite définitive et de saper toute possibilité de résistance.
Weygand et Pétain ne sont pas les seuls défaitistes. Les trois généraux d'armée le sont aussi. L'auteur se contente d'une litote : il trouve « surprenante » cette accumulation de généraux défaitistes.
Trois mois : c'est la durée qui sépare l'intelligence d'un De Gaulle de la stupidité d'un Weygand. De Gaulle comprend que la guerre est mondiale en juin 1940, Weygand en septembre, après avoir tout fait pour rendre la défaite irrémédiable. Il a répondu aux Mémoires de guerre de De Gaulle, alors que s'il avait eu quelque honneur, il serait rentré sous terre.
Il n'y a pas d'un côté les méchants politiques d'un côté et de l'autre les gentils militaires. La défaite de juin 1940 est avant tout militaire. Nos généraux, les Pétain, Gamelin, Weygand et compagnie, étaient cons comme des balais et méchants comme des teignes, sélectionnés par une institution sclérosée (là est la faute des politiques : s'être appuyés sur de vieilles gloires dépassées).
La pente
Le 10 juin, le gouvernement français quitte Paris pour la Touraine. Une journée d'agonie, selon De Gaulle.
À partir de là, Paul Reynaud ne cesse de pencher vers le défaitisme. Il se présentera après guerre comme un proto-Résistant mais il était au contraire un proto-collabo.
Il maintient dans son entourage des défaitistes fanatiques, dont sa maitresse Hélène de Portes (« la mégèrie », « la porte d'à côté ») et son conseiller militaire. Il légitime les interventions intempestives de Weygand, qu'il sait défaitiste, en conseil des ministres.
Sa grande idée, c'est non pas de résister mais d'entrainer les Britanniques dans notre défaite, pour avoir plus de poids dans les négociations face à l'Allemagne. Manœuvre que Churchill a comprise et contrée.
Le 11 juin, il n'y a en conseil des ministres qu'un partisan déclaré de l'armistice, Prouvost, le ministre de l'information. Trois jours plus tard, le défaitisme a pris les commandes.
C'est le drame d'un pays dont le système politique porte au pouvoir des petits arrangeurs.
A contrario, De Gaulle est peu à peu isolé, au sein du gouvernement, dans sa volonté de résistance. Ce n'est pourtant pas la lubie irréaliste d'un ambitieux sans scrupules qu'ont décrite les défaitistes. Il existe un texte prémonitoire du Père Gaston Fessard, publié suite aux accords de Munich, en 1938, où il envisage une défaite militaire face à l'Allemagne et où il explique pourquoi il faudrait tout de même résister. Nous sommes donc loin, chez nos meilleurs esprits, du coup de tête.
Les magouilles
Comment organiser la défaite tout en faisant semblant de résister ?
Très simple : Paul Reynaud tient des propos martiaux mais laissent les défaitistes agir sans les contrarier.
Le statut de Weygand est central. Cet étrange général qui ne veut pas se battre indispose des ministres. Weygand se plaint à Reynaud que certains ricanent dans son dos (même si la meilleure pique est pour Pétain : « Le maréchal est de bonne humeur ce matin, il a dû apprendre une mauvaise nouvelle »).
Or, Reynaud, bien loin de mettre cette ganache de Weygand sur la touche, l'invite en conseil des ministres, lui donnant de fait une position politique.
Churchill n'est pas invité en conseil des ministres, comme certains qui voulaient résister l'avaient envisagé (même si la présence d'un étranger eut été déplacée).
Hitler laisse tout ce petit monde mariner dans son jus.
L'auteur fait des remarques judicieuses :
> Churchill se déplace en avion, Reynaud en voiture. Compte-tenu du rayon d'action des avions ennemis, l'étape tourangelle témoigne subtilement d'une incompréhension de la guerre en cours. Il eut mieux valu aller à Bordeaux directement (Paris-Bordeaux, trois heures d'avion. Paris-Tours dix heures de voiture. Et ça aurait évité à nos émotifs ministres de voir l'exode de trop près).
> L'étape tourangelle a cependant un avantage : la dispersion dans les châteaux laisse encore à Reynaud un peu de liberté. À Bordeaux, tout le monde est regroupé et les défaitistes le harcèlent.
C'est le bordel à la française (« Tout est prévu, rien n'est organisé » dit Reynaud) Mais sans l'allant des Poilus.
Le bordel et la fatigue
Même dans la fuite, la troisième raie-publique est nulle.
L'installation en Touraine est un bordel innommable. L'état-major de Briare est à 150 km du président du conseil à Cangé, il faut 6 heures de routes encombrées pour les joindre, 12 heures aller-retour.
Les châteaux n'ont qu'un téléphone ou pas du tout. Pas de radio de campagne, évidemment. Le téléphone des Anglais est dans les toilettes du château. Les dames de la Poste prennent leur pause à midi et finissent à 18 heures. Les témoins décrivent des scènes burlesques de queues de ministres et de hauts fonctionnaires devant le seul téléphone.
La fatigue saisit tout le monde (c'est l'excuse que trouve De Gaulle à Reynaud, mais Churchill et lui savaient s'organiser pour ne pas être à bout de nerfs, alors pourquoi pas Reynaud ? Parce qu'il n'était pas l'homme de la situation).
On voit un général fumer sa cigarette assis sur le rebord de la fenêtre en balançant les jambes, parce que l'immeuble réquisitionné est totalement vide, il n'a même pas une chaise.
Comment ne pas faire de complexes face à l'efficacité germanique ?
Vraiment, il eut mieux valu filer directement à Bordeaux ou, visionnaire, à Alger.
L'ambigu Reynaud
Maintenant que nous avons vu les événements tourangeaux, nous pouvons essayer de remonter. L'ambiguïté de Reynaud n'était-elle pas présente depuis le début ?
Il est nommé président du conseil le 22 mars 1940, sans même être sûr d'avoir la majorité tant le vote à la chambre fut chaotique.
Pourquoi prend-il dans son gouvernement et dans son cabinet les défaitistes notoires Bouthillier, Baudouin, Villelume et surtout Pétain ? Sa fille le défendra en disant qu'il jugeait mieux les idées que les hommes. C'est un peu court.
On est bien obligé de constater que De Gaulle, qu'il écarte ou tente d'écarter des réunions cruciales de juin, n'est que la caution jusqu'au-boutiste de Reynaud mais que son cœur est ailleurs.
Son inimitié notoire avec Daladier n'arrange pas les affaires de la France.
De plus, imagine-t-on Napoléon, Clemenceau ou De Gaulle sous la coupe de leur maitresse quand il s'agit de politique ?
Plusieurs journaux intimes des cercles du pouvoir (Pourtalès, Leroy-Ladurie, Margerie, ...) font état de la frustration qu'éprouvent beaucoup devant l'incapacité flagrante de Reynaud à se hisser à la hauteur des événements.
Il faut se méfier des nabots (pardon, « des personnes à verticalité réduite ») : ils ont une revanche sociale à prendre et cela leur inspire rarement les meilleures décisions.
On connait une conversation de Pierre Laval en février 1940, où il explique qu'après Daladier, il y aura Reynaud, puis la défaite, puis Pétain, et dans son ombre, lui-même, Pierre Laval. Ce n'est pas tout à fait un complot contre la France, mais cela y ressemble fort. Les gens de l'époque qui ont deviné que l'arrivée au pouvoir de Pétain était organisée depuis longtemps étaient moins naïfs que les gugusses qui croient que ce vieillard aigri « a fait don de sa personne à la France ».
Le pacifisme, les responsabilités et l'isolement
Le pacifisme français des années 20 et 30 est facile à comprendre, mais il était irréaliste. Le manque de réalisme est toujours un signe de déclin. Dommage que l'idée gaullienne d'une armée de métier en complément de l'armée de conscription ait été refusée.
L'Allemagne d'Hitler est coupable de la deuxième guerre mondiale, mais les Etats-Unis et secondairement la Grande-Bretagne en portent une très lourde responsabilité (le détail ici et là).
Rappelons juste que les Etats-Unis ont privé la France de sécurité en entravant sa politique de protection et en favorisant l'Allemagne. Et ils ont attendu deux ans et trois mois pour entrer en guerre, à l'initiative du Japon et de l'Allemagne. Le rôle néfaste des Etats-Unis est difficile à surestimer. C'est très loin de ce que Hollywood nous raconte (très peu de films sur l'entre-deux-guerres).
Quant aux autres, ce n'est guère mieux, la Pologne s'est lancée dans une très judicieuse politique pro-allemande et anti-française (les Polonais sont cons comme des bites : « Les Polonais font très courageusement des choses stupides » Karl Marx).
Tout cela mis bout à bout fait qu'en 1939, la France est isolée, avec une Grande-Bretagne réveillée de ses erreurs et manquant de préparation comme seule alliée.
D'où les tentatives mal gaulées de rapprochement avec l'URSS et avec l'Italie. Sur ce front aussi, Hitler a remporté la mise.
Pourquoi entrer en guerre en 1939 ?
Alors, pourquoi la France et la Grande-Bretagne ont-elles accepté d'entrer dans le jeu hitlérien ? Pourquoi n'ont-elles pas laissé tomber la Pologne comme la Tchécoslovaquie ?
1939, c'était le plus mauvais moment : programme d'armement allié à peine commencé et programme d'armement allemand arrivant à saturation. 1941, ç'aurait été une autre histoire, Hitler le savait, nos dirigeants le savaient.
Dommage que Gatineau n'aborde pas ce point.
Une doctrine militaire obsolète
La défaite de 1940 est avant tout une défaite militaire, due aux militaires (par exemple, le fait que Gamelin n'ait pas prévu de réserves, à la grande surprise de Churchill, est de la pure incompétence militaire). Ensuite, les politiques n'ont pas su faire face, c'est l'histoire de nos trois jours en Touraine.
C'est un drame pour la France que le maréchal Pétain ne soit pas mort en 1925.
Il a exercé son influence néfaste sur la doctrine militaire française tout au long de l'entre-deux-guerres, c'est lui qui refuse la couverture de la Belgique, c'est lui qui affirme que les Ardennes sont infranchissables.
La doctrine publiée en 1935 dit que rien n'est fondamentalement changé par rapport à celle de 1921 parce que les « les progrès des chars et des avions ne sont pas déterminants ».
C'est une ironie de l'histoire que le « sauveur de la France » parvienne au pouvoir après une défaite dont il était le premier responsable.
La machine était cassée
La condamnation de la troisième raie-publique finissante est qu'elle n'a pas pu susciter de Clemenceau, de Gambetta ou même de Poincaré, mais seulement des Reynaud, des Pétain et des Laval.
Que dire du président Albert Lebrun, obsédé du respect des formes raie-publicaines (comme si c'était le moment) et qui sanglotait dans son bureau ? Que dire ? De Gaulle l'a dit : « Pour que cet excellent homme fût chef de l'Etat, il manqua juste qu'il fût un chef et qu'il y eut un Etat ».
L'originalité de De Gaulle n'est pas d'avoir voulu résister. Début juin 1940, beaucoup de ministres le voulaient. C'est d'avoir compris que qu'il fallait le faire hors des institutions et hors de France, quitter le confort paralysant de l'ordre établi. Ses adversaires (y compris Saint Exupéry, dont l'intelligence politique n'était pas la qualité première) ont reproché à De Gaulle d'avoir déserté. C'est vraiment n'y rien comprendre : son départ pour l'Angleterre est au contraire son coup de génie. Beaucoup de simples Français, pour qui De Gaulle restera éternellement « l'homme du 18 juin », l'ont compris.
C'est bien pourquoi la question qui hante le gouvernement au début de juin 1940 est « Rester en France (défaitiste) ou partir outremer (résistant) ? ».
Une défaite définitive ?
Il est tout à fait remarquable (même si notre savoir rétrospectif est facile) que les défaitistes aient pu se dire que :
1.1) La Grande-Bretagne allait être vaincue rapidement (« le cou tordu comme un poulet » disait ce crétin de Weygand) alors qu'elle bénéficiait du poids humain et économique de l'Empire (voir Britain's war machine).
Ou
1.2) La Grande-Bretagne allait s'arranger avec l'Allemagne (Ça a été tangent, mais il est tout de même difficile d'imaginer que la Grande-Bretagne ait toléré longtemps l'hégémonie allemande sur le continent, contraire à tous ses principes stratégiques).
2) L'Amérique et l'URSS allaient accepter, chacune de leur côté, cette Allemagne surpuissante et agressive.
On mesure le talent d'Hitler à se faire passer pour irrésistible alors qu'il s'est mis dans une position très aventurée. L'exode, 8 millions de personnes sur les routes, que les ministres ont vues en allant à Tours joua un grand rôle psychologique. C'est une faute lourde de Georges Mandel, ministre de l'intérieur, de ne pas l'avoir empêché : il fallait faire tirer les gendarmes sur ces malheureux et il n'en a pas eu le courage. Clemenceau, son mentor, aurait eu moins de scrupules.
Une défaite mentale
Pour Gatineau, la défaite de 1940 est une défaite mentale : les Français, militaires, politiques et simples citoyens confondus, n'ont pas su trouver pour défendre la France l'intelligence et l'énergie que les pervers nazis ont trouvées pour nous agresser et pour nous manipuler.
Toutes les solutions étaient sur la table (l'occupation de la Rhénanie, l'alliance italienne, l'alliance russe, l'armée de métier ....), tout a été envisagé, beaucoup a été esquissé, rien n'est allé au bout.
Il a fallu un homme providentiel pour que, entre 1958 et 1968, la France cesse de subir l'histoire et la prenne de nouveau à bras le corps, mais ce ne fut, comme Napoléon, qu'une parenthèse dans un déclin politique qui débuta dans les années 1690, en corrélation exacte avec le déclin démographique.
Un pays jeune conquiert le monde (voir Gaston Bouthoul), un pays vieux se couche sur le bord de la route et se laisse mourir.
Et aujourd'hui ?
De nos jours, il reste des nostalgiques du pétainisme et des défenseurs de la mémoire de Weygand. Cela prouve juste que la bêtise crasse est de tous les temps.
Beaucoup sont tentés de faire un parallèle entre aujourd'hui et 1940. Oui, nous sommes en 2026 responsables , avec nos lubies boumeuses, socialistes, écologistes, féministes, anti-racistes et européistes, d'une catastrophique défaite intellectuelle. Nos idées sont stupides et mortifères, elles nous mènent à notre perte.
Pourtant, il y a deux différences, et pas en bien :
1) Les dirigeants de la France sont clairement les ennemis des Français. Ils ne cachent guère leur mépris et leur haine des autochtones. Ces sentiments négatifs se traduisent concrètement par un massacre progressif et tenace de la France et du peuple français au nom de causes étrangères : écologisme, immigrationnisme, wokisme etc. Même s'il y avait de traîtres et des corrompus, les dirigeants de 1940 étaient encore attachés aux Français.
2) Les Français d'aujourd'hui ne sont plus ceux de 1940. D'ailleurs, y a-t-il encore des Français, non pas au sens administratif, mais charnel ? Quand on voit les prénoms à la mode, on peut sérieusement en douter.



