jeudi, juillet 16, 2026

Les fossoyeurs (André Géraud dit Pertinax).

Réédition, excellente idée. Je ne suis pas étonné qu'Eric Branca soit dans le coup.

« Le témoin clé de ... »

Je suis chafouin du bandeau hyperbolique. « Le témoin clé de ... », faut pas pousser pépère dans les orties. « Un témoignage de ... » eut suffi.

Eric Branca rame dans sa présentation pour justifier cette place éminente donnée à André Géraud.

L'époque n'a pas manqué de gens clairvoyants, elle a manqué qu'ils accèdent au pouvoir.

Mais il est vrai que Géraud a un carnet d'adresses très fourni. Il a discuté souvent avec tous les acteurs dont il parle. Ce sont pour lui des hommes de chair et d'os et non des images d'Epinal.

J'avais fait une recension de l'édition originale de 1943/45 il y a presque quinze ans :

Les fossoyeurs T. 1 (Pertinax)

Les fossoyeurs T. 2 (Pertinax)

Je trouve cette ancienne recension bien trop paresseuse (ça ne m'étonne pas de moi). J'en reprends des éléments et je la complète à l'occasion de cette réédition.

André Géraud dit Pertinax

André Géraud a une trajectoire initiale qui ressemble beaucoup à celle de Jean Monnet, pourtant il fait des choix politiques diamétralement opposés.

Enfant de commerçants pinardiers, il part jeune à l'étranger et parle anglais comme un Anglais, ce qui est rare à l'époque (sauf chez les Anglais). Ses parents ruinés par le phylloxera, il se consacre au journalisme et son rédacteur en chef lui donne le pseudonyme de Pertinax. L'Echo de Paris est le journal du général de Castelnau, où écrit de temps en temps un certain Charles De Gaulle.

Catholique de droite sans concession, Géraud est aussi partisan de l'alliance de raison avec l'URSS, ce qui fait de lui une rareté.

Beaucoup mieux informé que Marc Bloch, Géraud donne cependant à son ouvrage le même défaut que L'étrange défaite : l'impasse sur les manigances hitlériennes. Par contre, il est beaucoup plus clair sur la trahison par les anglo-saxons des intérêts français.

Le premier tome est sous-titré : Les derniers chefs de la IIIème république. Gamelin, Daladier, Reynaud. Le second : Pétain.

Pertinax reproche autant la défaite que l'armistice. C'est assez logique, puisque, sans défaite, pas d'armistice.

 De toute façon, ce sont les mêmes coupables. Pour lui, il y a continuité du procès.

Gamelin

Géraud passe un peu trop de temps sur les chiffres de l'armement, mais, dans le contexte où il écrit (1943), ça se comprend.

Géraud est sans merci avec Gamelin.

Gamelin, c'est François Hollande : chaque fois qu'il dit quelque chose, il y a tellement de précautions oratoires attachées, de terms and conditions, qu'il n'est jamais engagé par rien.

Il est de coutume de dire que Gamelin était intelligent mais manquait de caractère. Géraud est d'accord avec le manque de caractère, mais il doute également de son intelligence. Pour un homme très intelligent, il n'a pas poussé la production d'armements, n'a pas prévenu la guerre éclair et a été piégé en Belgique.

Géraud ne met pas en cause son intelligence scolaire : les exposés de Gamelin font l'unanimité par leur clarté. Il met en cause son intelligence pratique. Et son âge : le peu de qualités que Gamelin pouvait avoir ont disparu avec les années. Comme il le dit de lui-même au procès de Riom, il était un coordinateur et non un chef.

On sait qu'il était surnommé « Baudelaire » à cause de « Je hais le mouvement qui déplace les lignes ».

Moins connu et plus incroyable encore, symptomatique, ses subordonnés lui adressent une note « Ne pas décider engage autant que décider ». On n'ose imaginer le rugissement de Turenne ou de Bonaparte recevant une telle note (que, bien sûr, personne n'eut songer à leur adresser).

Gamelin l'immobiliste se précipite en Belgique, sans réserves ni lignes de repli, comme un cheval fou. Pourquoi ?

Géraud voit deux explications complémentaires :

1) comme tous les indécis, Gamelin est incapable de changer une décision qu'il a eu tant de mal à prendre et ne sait pas s'adapter aux circonstances.

2) il se sait contesté par les politiciens à cause de son immobilisme. Pour sauver son poste, il veut prouver qu'il sait agir et force sa nature.

Comment les politiciens ont-ils pu tolérer une telle nouille ? Parce qu'il savait flatter leurs penchants à la procrastination et qu'ils étaient eux-mêmes des nouilles.

Mais Géraud remarque que ses subordonnés (Georges, Billotte, Huntziger, Giraud ...) étaient tout aussi nuls. On a reconduit de vieilles gloires dépassées par les évènements plutôt que de nommer de jeunes officiers prometteurs (Weygand considère que De Gaulle, à 50 ans, est « un enfant » !).

Géraud est direct et explicite : la raie-publique a l'habitude, par crainte du coup d'état militaire, de nommer des nullités aux postes les plus élevés de l'armée. Il est illusoire d'en attendre des victoires napoléoniennes. Les défaites humiliantes sont bien plus probables. C'est la logique raie-publicaine : périsse la patrie pourvu que le régime soit sauvé.

Gamelin ne reconnaîtra aucune erreur jusqu'à la fin de sa vie, il a tout bien fait, il n'est pas responsable de la défaite.

Les politichiens (« politiserpents » serait plus exact).

Ecrit au vitriol, ce livre dresse le portrait d'une classe politique médiocre, pas insensible à la corruption (sauf Daladier), perdue dans son univers de combinaisons parlementaires, alors que le monde s'écroule autour d'elle. Ses jugements sur Albert Lebrun, charmant polytechnicien et président catastrophique (on ne fera jamais mieux que De Gaulle : « Comme chef de l'Etat, deux choses lui avaient manqué : qu'il fût un chef et qu'il y eut un Etat ») et sur Edouard Daladier, le taureau aux cornes d'escargot, sont ravageurs.

Pour Géraud, la principale caractéristique d'Albert Lebrun est la couardise, une trouille permanente et envahissante, qui le pousse aux décisions les plus funestes pour se protéger.

Pourtant, les excellentes idées ne manquent pas. C'est l'action qui est portée disparue.

Par exemple, un rapport de 1933 préconise d'enterrer et de disperser les usines. Mise en œuvre ? Néant.

Toute velléité d'action est absorbée par la bureaucratie comme un verre d'eau par le Sahara.

On comprend mieux que, pendant la première année de son mandat, Charles De Gaulle, qui avait assisté la mort dans l'âme à ce naufrage collectif, signe 2 ordonnances ou décrets par jour. Il était hanté par la possible répétition de cette impuissance de l'Etat.

Une industrie de l'armement peu industrielle

La conjonction de la pingrerie des industriels (qui peut s'expliquer par la loi imbécile de confiscation des profits de guerre) et de l'irrésolution de l'administration provoque un engorgement généralisé. On a souvent accusé le Front Populaire, les 40 heures et les congés payés, il y a une part de vérité (Alfred Sauvy en parle aussi). Elle est pourtant minime, parce que le principal problème réside alors dans le sous-investissement : en 1938, la plupart des machines-outils datent de 1918.

De plus, les achats de matériel américain ont été « obstaclés » (comme disait Churchill).

Daladier

Le gros reproche que Pertinax fait à Daladier est de n'avoir pas su bousculer un système à bout de souffle, de n'avoir pas su préparer la France avant et pendant la guerre, ni Carnot ni Clemenceau.

Edouard Daladier et Léon Blum. Je ne mets pas la sempiternelle image des accords de Munich.

Géraud pense que Daladier a tenté de tromper Hitler, pour gagner du temps, en exagérant son pacifisme et n'a abouti qu'à démobiliser les Français.  Est-ce si sûr ?

Daladier a fait une « belle guerre » entre 1914 et 1918, mais il en est revenu sans doute trop pacifiste (compréhensible mais funeste).

Daladier a-t-il vraiment compris Hitler et le nazisme ? Il ne semble pas. Certes, il n'était pas le seul dans ce cas, loin de là. Je ne pense pas que Charles De Gaulle le comprenait en 1940, mais cela ne l'a pas empêché de prendre les bonnes décisions.

Reynaud

C'est peu dire que Géraud juge (comme beaucoup, dont De Gaulle) Reynaud très décevant. J'ai déjà parlé de la duplicité faux dur de Reynaud dans ce billet. Paul Reynaud ressemble beaucoup à Nicolas Sarkozy sous tous les aspects (avocat nain, grande gueule et petit bras, droite dure très molle, fasciné par les grandes dames, etc).

Dès la constitution de son gouvernement, le 22 mars 1940, le problème Reynaud éclate aux yeux des plus lucides. S'il a vraiment l'intention de faire la guerre, pourquoi a-t-il inclus dans son gouvernement des traitres notoires et des défaitistes patentés, et à des postes importants : Chautemps, Bouthillier, de Monzie, Baudouin, Chichery, Frossard, (ultérieurement Pétain) etc. ? Les conséquences de cette lâcheté le poursuivront jusqu'à la fin du drame.

On invoque pour sa défense la combinazione parlementaire, l'équilibre des partis. Mais, justement, c'était à ce moment là qu'il fallait mettre les parlementaires face à leurs responsabilités, en excluant les traitres et les défaitistes. Il ne l'a pas fait, il est coupable. On ne peut pas non plus justifier sa pusillanimité par la fatigue, comme le fit plus tard De Gaulle.

Notamment, il met Paul Baudouin en avant, ce qui est ahurissant dans une perspective guerrière (Géraud décrit ce qu'il a compris de ses contacts avec Baudouin en 1938 et 1939) :

Baudouin était convaincu que des concessions accordées aux dictateurs par les deux grandes puissances possédantes apaiseraient dans leur cœur toute velléité d'employer les instruments de la guerre. Il voyait à l'horizon se profiler l'union européenne, inévitable pour lui (comme pour la plupart des financiers) puisqu'elle satisfait, par définition, à l'avantage du plus grand nombre. Le principe des nationalités le scandalisait : il opinait que les petits Etats devaient remettre aux plus forts une portion de leur souveraineté économique. Le plus sage était, selon lui, que la France se retirât dans le sort tranquille et fortuné de la Hollande et de la Belgique, libérées de grandes responsabilités continentales et dotées de riches empires coloniaux. Apparemment, il n'avait jamais réfléchi que les Pays-Bas étaient redevables de leur sécurité, liberté et prospérité à l'armée française, à la flotte anglaise, que, ces deux forces éliminées et le principe de l'équilibre des puissances abandonné, la condition de puissance secondaire n'aurait plus rien d'enviable en Europe. Et, pour souder ces notions, une sorte de flamme : la haine de l'Angleterre.

Beaudouin fut longtemps sous la coupe d'un dominicain, qui détestait la raie-publique et la démocratie. Pourquoi pas ? Mais comment un chrétien peut-il mépriser le fait national, alors que, depuis la destruction de la tour de Babel, l'histoire du Salut se confond avec l'histoire du peuple d'Israël ?

(Des constantes dans la politique extérieure française permettent de juger à coup sûr le patriotisme d'un politicien : a-t-il le souci de la marine et de notre empire maritime ? Préfère-t-il l'alliance anglaise à l'alliance allemande ? ...)

Baudouin étant ce qu'il est et ne s'en cachant pas, comment Reynaud peut-il prendre un tel adjoint ?

À la Libération, Baudouin fut condamné à l'indignité nationale et, après 23 mois de prison, reprit ses activités de banquier.

Que dire de la maitresse de Reynaud, la « mégèrie », défaitiste, grossière et criarde, qui vient lui chercher pouilles jusque dans les réunions de cabinet (comme Carla Bruni) ? Imagine-t-on un véritable homme d'Etat laisser faire ce théâtre de boulevard, les portes qui claquent, les cris, les insultes, les « Ciel ! Mon mari ! », qui choquent et font douter nos alliés anglais, témoins éberlués de ce vaudeville (les pétainistes ont accusé les Anglais de nous avoir lâchés. C'est oublier un peu vite que nous leur avions donné toutes les raisons pour cela) ?

On assiste à cette scène invraisemblable que le 19 mai l'ambassadeur des Etats-Unis demande à parler en tête-à-tête à Paul Reynaud et que Mme de Portes veuille bien sortir de la pièce. Elle refuse et Reynaud ne la force pas. Imagine-t-on Clementine Churchill, Yvonne De Gaulle ou Eva Braun plantées dans le bureau pendant que « Winston », « Charles » ou « Adolf » (Mme de Portes appelle Reynaud par son prénom en public) discutent avec l'ambassadeur des Etats-Unis ?

Bouthillier, Leca, Devaux, Villelume, Baudouin, Mme de Portes : la famille maléfique de Reynaud. 

Voilà le groupe qui a gouverné la France au tournant le plus terrible de son histoire. Presque chaque soir, il se réunissait, place du Palais-Bourbon, dans le petit appartement où logeait Paul Reynaud, depuis qu'il avait quitté le domicile conjugal du faubourg Saint Honoré. Les discussions duraient parfois jusqu'à deux heures du matin. Reynaud y était l'objet d'une flagornerie dégoûtante. Dans les propos des uns et des autres passait le terme « ministre génial ». Il l'acceptait sans sourciller.

Place du Palais-Bourbon, la favorite et autres intrus pouvaient se mêler à l'aise de ce qui ne les concernait pas. Là [contrairement au Quai d'Orsay], ils n'avaient pas à redouter le reproche que constituait, même silencieuse et discrète, la présence de ceux qui faisaient leur devoir.

Comment un homme à la vie si désordonnée aurait-il pu être ordonné dans le gouvernement de la France ? 

Churchill aussi se couchait tard et avait son groupe de flagorneurs (que Clementine n'aimait guère), mais il savait ménager des contradicteurs et des contradictions, ce qui lui permettait d'ordonner ses idées. 

Le 16 mai 1940 au soir, Reynaud, n'ayant rien anticipé, est surpris par tout ce qui arrive (comme disait Jules César d'un subordonné qu'il a sacqué). Il est brisé moralement, c'est un jouet cassé (l'expression est de Géraud).

A -t-il conscience, quand il appelle Weygand le 18 mai, de se mettre dans la main d'un vieux connard réactionnaire, sans imagination ni talent ?  Certaines de ses réflexions antérieures sur Weygand font soupçonner que oui. Ah, s'il avait appelé un jeune, De Gaulle, de Lattre, Juin ...

Au fond, Reynaud qui, en juin 1940, essaie d'entrainer la Grande-Bretagne dans la défaite française pour être en position de force (ou moins faible) pour négocier la paix avec Hitler n'est pas beaucoup moins provincial que Pétain, Weygand et Laval. Il ne se projette pas au-delà de quelques semaines.

On mesure tout ce qui manque à Reynaud quand on songe au Père Gaston Fessard qui, dès les accords de Munich, réfléchit à ce que devrait faire la France en cas de défaite militaire face à l'Allemagne nazie.

Pour Géraud, Churchill comment une erreur de jugement le 12 juin en ne forçant pas Reynaud à sortir de l'ambiguïté, qui, de plus en plus, profite aux défaitistes.

Le 15 juin, les petits-bourgeois étriqués de Bordeaux (le mot est de Géraud) rejettent le grandiose projet d'union franco-britannique proposée par Monnet (hé oui), De Gaulle et Churchill.

Le naufrage personnel de Reynaud tient à deux causes :

1) Contrairement à Clemenceau qui ne sortait pas, Reynaud s'épuise en mondanités, sorties, diners, réceptions (encore une ressemblance avec Nicolas Sarkozy). Son entourage est catastrophique. Pour un esprit logique mais sans finesse comme le sien, ne pas prendre le temps de la méditation est mortel. On notera que Churchill, De Gaulle et, surtout, Hitler savaient s'isoler avant les grandes décisions.

2) Il est arrivé au pouvoir dix ans trop tard. Il a passé son apogée. Il est devenu aigri, rigide, sensible aux critiques. Il a perdu ses qualités sans perdre ses défauts.

Habilement, après la guerre, profitant des légères persécutions par le régime de Vichy dont il fut victime, il se présentera comme un proto-Résistant. L'examen de ses actions le classe plutôt comme un proto-collabo : il veut bien gagner la guerre, mais à condition que cela ne demande pas trop de sacrifices, sinon il faut négocier avec l'Allemagne. Face à des crocodiles comme les nazis, une telle politique ne pouvait finir qu'à Vichy.

Reynaud, s’il n’avait pas eu l’accident de voiture qui couta la vie à la comtesse de Portes, aurait été nommé ambassadeur de la France de Pétain à Washington. Comme Résistant, on fait mieux. Bref, aussi minable que les autres.

En tout cas, quand tout est dit, Géraud n'a aucun doute : il lit à travers les décisions de Reynaud que c'est un défaitiste, non par bêtise (il ne se fait aucune illusion sur les nazis) mais par manque de caractère, en particulier par son incapacité à résister à son entourage délétère.

Il maintient, entre le 5 et le 16 juin, journées décisives, une ambiguïté dont profitent à plein les défaitistes. C'est son grand crime contre la France. Le 5 juin, le départ en Afrique du Nord aurait été majoritaire s'il l'avait mis clairement sur la table du conseil des ministres, le 16 juin, c'est l'armistice qui est majoritaire.

Reynaud, avec l'aide de Mandel, aurait pu faire arrêter Weygand et Pétain entre le 10 et 16 juin (il y a suffisamment de précédents dans l'histoire de France), il aurait été légitime à le faire. Au lieu de cela, il leur a servi le pouvoir sur un plateau.

Géraud est sans ambiguïté encore une fois : Reynaud trahit délibérément, sciemment, et aussi hypocritement, tout ce qu'il représente aux yeux des Français. Il est sans excuse (Géraud est plus sévère que De Gaulle).

Sur Reynaud, vous pouvez compléter par la lecture des commentaires sous ce billet Journal 1939-1340 (Roland de Margerie).

On remarquera que les hommes de cet ancien régime ne furent pas véritablement éliminés par la guerre et qu'il fallut attendre les années 60 pour qu'enfin ces fossoyeurs disparaissent de la scène politique. Que Reynaud se soit opposé à De Gaulle sur l'élection du président au suffrage universel est d'une honteuse indécence.

Il n'y a pas de justice en politique.

Pétain et sa clique

Pétain,  c'est simple : si on est pétainiste, soit on ne connait pas Pétain, soit on est un ambitieux sans scrupules. Pertinax ne tombant dans aucune des deux catégories (il connait bien Pétain et n'a aucune ambition politique), il n'est pas pétainiste.

Il exècre Pétain, le premier responsable de notre défaite militaire et qui y ajoute, comble d'infamie, la défaite politique.

21 mai 1940: quatre traitres sur le perron : Weygand, Baudouin, Reynaud, Pétain. Pétain regarde déjà ailleurs.

Weygand

On ne peut pas dire que Pertinax estime plus Weygand, qui partage la responsabilité de notre défaite militaire et politique. Il fait remarquer qu'il n'y a pas eu en 1940, contrairement à 1870, de sursauts d'énergie et de talent militaires, pas d'armée de la Loire ou équivalent. Weygand était plus mauvais que nos généraux de 1870.

Weygand, obsédé par son fantasme de coup d'Etat communiste, rend sciemment la défaite inéluctable (« pourvu que les Allemands me laissent assez de troupes pour maintenir l'ordre », ça mérite douze balles) en massant l'armée français sur la Somme. S'il était bon, il donnerait, dès le 20 mai, un ordre de retraite générale (comme Lanrezac en août 1914) derrière la Loire, voire, s'il était très bon, derrière la Méditerranée.

Si l'ordre avait été « repli général de l'armée française en Afrique du Nord, sous la protection de la Marine Nationale et de la Royal Navy », Dunkerque x10, qu'auraient pu faire les Allemands pour l'empêcher ? Pas grand'chose. L'alliance franco-britannique aurait été ressoudée, l'Amérique aurait retrouvé confiance en nous et l'armée française, avec un objectif clair et un chef décidé, aurait fait son devoir avec abnégation. 

Mais ni Reynaud ni Weygand ne sont les hommes pour une telle politique. Weygand n'est pas Bonaparte, ni même Model, c'est une vieille baderne, une nullité abyssale.

Comme tous les mauvais chefs, Gamelin et Weygand essaient de mettre leur faillite sur le dos des pauvres troufions (« Il y a eu des défaillances »). Si tous les Français sont coupables, les chefs vaincus sont presque innocents. Ne vous y laissez pas prendre :

Le 29 mai, Weygand envoie un rapport défaitiste au gouvernement qui aurait dû provoquer son limogeage séance tenante, si Reynaud avait été churchillien ... ou gaulliste avant la lettre.

Bien sûr, Weygand fut après 1945 l'idole des catholiques réactionnaires qui, plus souvent qu'il n'est décemment permis, sont des crétins politiques. S'ils avaient rencontré Jeanne d'Arc, ils auraient dit d'elle, comme de De Gaulle « Elle exagère, elle n'est pas raisonnable, et puis elle divise, c'est une ambitieuse ». Ils n'ont tout à fait pas tort : la trahison est toujours la solution la plus « raisonnable » ... à court terme. Comme Weygand a trahi, ils l'aiment. Bref, des cons de gros calibre.

À mon expérience, l'anti-gaullisme de droite, c'est la phobie de la victoire et de la souveraineté, se complaire dans la défaite permet de rester pur. Typiquement, « ils avaient les mains propres mais ils n'avaient pas de mains ». De plus, ce n'est même pas vrai : les vaincus finissent toujours par se compromettre quand même. La phobie de la souveraineté est la fuite de la responsabilité : c'est si bon que les décisions importantes soient prises par d'autres, ça soulage tellement, on a plus de temps pour choisir la couleur du papier peint.

En s'appuyant sur les mémoires de Foch, dont Weygand était l'adjoint, Géraud dresse ce portrait, qui est une exécution :

Foch est mort depuis onze ans et la machine Weygand, d'ailleurs ralentie par les années, continue à tourner. Mais il n'est qu'un exécutant, il n'a ni l'intellect, ni l'élan imaginaire, ni surtout le cœur du chef suprême. Il n'a guère de conception qui lui appartienne, mais il est capable de se dévouer aux idées d'un autre, jusque dans leur dernière articulation, même s'il ne les partage pas. Il est de la race de Pétain, remarquable commandant d'armée et de groupes d'armées, généralissime sans envergure et sans foi [rappelons que Foch est obligé d'intervenir pour que Pétain, commandant en chef de l'armée française lors des jours très tendus de mars 1918, ne laisse pas tomber les Anglais. Ce qui conduira à sa mise à l'écart. Les Anglais n'ont pas oublié].

On dira que Foch n'aurait pas fait mieux que Weygand en juin 1940. Nous n'en savons rien, mais nous sommes sûrs qu'il s'y serait pris autrement. Et, par là, le doute s'insinue.

Pétain

Un mot de juin 1940 de Paul Baudouin dans son journal intime : « Le Maréchal est de bonne humeur ce matin, il a dû apprendre une mauvaise nouvelle ».

Pétain et Weygand se croient en 1870, négociant très habilement avec Bismarck. Ils sont cons comme des buses, ce sont des crétins, des totons dans la main d'Hitler. Laval et Beaudouin ne sont pas mieux, ils sont juste plus tordus. 

Un des drames de la France est le hiatus entre l'image publique de Pétain, le vainqueur de Verdun, le sauveur de la patrie, le général républicain, et la réalité de Pétain : défaitiste, étroit d'esprit, aigri, réactionnaire, pas très intelligent. C'est un grand malheur pour la France que Pétain ne soit pas mort en 1925 (les gens pas trop cons qui n'avaient pas encore compris qui était Pétain ont ouvert les yeux suite à son traitement odieux de Lyautey lors de la guerre du Rif).

Des minoritaires dans le grand public savent tout de même à quoi s'en tenir sur le maréchal. Il y a des Résistants du 17 juin 1940 (Daniel Cordier, Edmond Michelet ...), scandalisés par la voix chevrotante et et le ton larmoyant du vieillard indigne qui appelle à cesser le combat. De Gaulle lui-même n'a pas entendu ce discours : il était dans l'avion pour Londres. Mais il n'en avait pas besoin, il connaissait bien Pétain et ne se faisait aucune illusion.

La honte absolue

Géraud dresse le réquisitoire le plus violent que j'ai lu contre Pétain et sa clique, parce qu'il écrit sur un ton de colère froide, précis, argumenté, appuyé sur de nombreux témoignages.

La capitulation du 17 juin 1940 est pire que le honteux traité de Troyes. Rendre les armes aux nazis, ceux-ci étant ce qu'ils sont, alors que tous les moyens de continuer le combat n'ont pas été épuisés, cela pour de bas motifs revanchards de politique intérieure (« renverser la gueuse »), trahir un allié, couvrir d'un nom glorieux le règne féroce d'un ennemi sans scrupules sur le pays, est une honte absolue.

Toutes les niaiseries invoquées pour justifier cette saloperie (« sauver les meubles », lesquels ? « je fais don de ma personne à la France » ...) ne tiennent pas face au naufrage moral que représente le pétainisme.

C'est aussi pourquoi la théorie idiote du glaive et du bouclier à laquelle croient encore certains crétins ne tient pas : il n'y a pas d'entente possible entre celui qui capitule et celui qui résiste, ce sont deux mondes mentaux séparés. Et d'ailleurs, qu'a protégé le prétendu bouclier Pétain ? Que dalle !

La clique

Le vieillard indigne Pétain serait impuissant sans la clique qui l'entoure.

À ce propos, Annie Lacroix-Riz a raison (cf infra) : une poignée d'hommes perdus, fort bien placés, se préparent depuis des années à profiter pour leurs gains personnels de la défaite de la France, qu'ils voient venir et espèrent.  Le plus connu est le bougnat, le maquignon : Pierre Laval.

Quel dommage que les résistants ne fussent pas si bien préparés. Ils ne se sont guère posés la question « Que faisons nous si la France est envahie ? » (c'était pourtant un des rôles du gouvernement et de l'armée de préparer le pays à ce genre d'événements, mais ces institutions étaient gravement défaillantes). De Gaulle commence ses réflexions le conduisant au 18 juin vers le mois de janvier 1940.

Quels que soient les défauts de Pétain, il est un autre type d'homme que Pierre Laval, magouilleur compulsif, combinard invétéré, toujours bas et laid dans tout ce qu'il fait. Comment l'un a-t-il pu tomber sous la coupe de l'autre ? C'est la question que se pose Géraud.

Il situe très tôt le renoncement de Pétain, dans les années 20/30, alors qu'il exerce de grandes responsabilités (vice-président du conseil supérieur de la guerre, ministre de la guerre) et qu'il dispose d'un grand crédit : il suit toujours la ligne de plus grande pente, la facilité. Sa responsabilité dans la mauvaise préparation de l'armée à la guerre qui vient est très lourde. Géraud déplore l'abime qui sépare l'image publique de Pétain de sa réalité.

Mai 1935 : rapprochement Laval-Pétain. Cinq ans plus tard, presque jour pour jour, ils ont ensemble la peau de la France réelle, qu'il déteste. Pourquoi ? D'après Géraud, Pétain n'a cessé d'être un petit possédant terrifié par l'agitation sociale (un voyage en train où Pétain ne lui parle que de ses ennuis avec sa propriété de Villeneuve-Loubet laisse Géraud très perplexe. Imagine-t-on De Gaulle étaler ses ennuis avec la Boisserie ?).

Pétain se trouve au confluent de la passion réactionnaire, de l'anglophobie et du défaitisme. 

Géraud repère des propos anglophobes de Pétain dès 1916. Il suit à la trace son défaitisme et ses saillies réactionnaires. Sa trahison de juin 1940 vient de loin.

Pétain et Weygand ont fait l'essentiel de leur carrière dans de petites garnisons et arrivent à la vie parisienne fort tard. Ils y sont cornaqués par des gens qui ont leurs propres intérêts. Ils y font figure de pieds plats. Bref, ils sont aisés à manipuler pour des gens rompus à la vie mondaine. A contrario, les presque six ans que Charles De Gaulle passe au SGDN (Secrétariat Général de la Défense Nationale) alors qu'il n'est que quadragénaire, lui donnent, à son témoignage même, une hauteur de vue qui lui manquait.

L'ambassade de Pétain en Espagne, où il est plutôt ridicule, achève de le transformer en fasciste. En 1940, il a 84 ans et ses capacités intellectuelles déclinent de manière visible, la sénilité le guette. Il n'a jamais eu la réputation d'être un voltigeur de la pensée, les mauvaises langues disent qu'il est perdu au delà des phrases « sujet-verbe-complément », mais là, le problème devient visible. Il est obligé de préparer, ou de faire préparer, tout ce qu'il dit, sans quoi il s'égare.

Aux obsèques de Pilsudki en 1935, Pétain semble découvrir que les Polonais ont un port, Dantzig  (Gdansk) et une marine.

Weygand est « un petit monsieur, comme Reynaud, de petite coterie et de petite nature ». Cela s'applique bien à Pétain.

Pierre Laval

Géraud reconnait que Pierre Laval manœuvre avec beaucoup plus d'habileté et de constance, voire d'acharnement, que ses adversaires.

La contre-révolution ne s'appellera pas seulement dans l'histoire Pétain et Weygand, mais surtout Laval. Elle s'appellera aussi Flandin et Bonnet. Mais Laval mérite la première place. Nous sommes maintenant devant l'authentique maitre de l'heure. Quatre ans et cinq mois auparavant, le pouvoir lui a échappé. Pourtant, les intrigues qui minèrent Reynaud et eurent raison de son patriotisme, le renversement ministériel du 16 juin 1940, l'armistice séparé du 22, la trahison des Alliés lui incombent aussi directement que les essais de déclaration de guerre à la Grande-Bretagne, la constitution dictatoriale, l'aide croissante prêtée aux Allemands qui, à partir de juillet, engagent son nom. [... ] L'habileté satanique de cet homme fut d'exploiter une crise probablement passagère de la communauté nationale française pour recruter le personnel, créer l'atmosphère morale de la capitulation, entrainer dans une sorte d'émigration de l'intérieur une grande fraction de cette bourgeoisie libérale qui, un demi-siècle durant, avait été le nerf de la République. Il a trouvé des tendances éparses, confuses, qui, laissées à elles-mêmes, devaient se perdre. Il a su les composer en une opinion persistante. Il a formé, chez nous, l'avant-garde de l'ordre nouveau. Dans une France continuant sa tâche séculaire, il ne devait être tout au plus qu'un  ministre de rang inférieur. Il ne pouvait émerger que dans un bouleversement total de la société. Des politiciens d'aussi basse extraction morale ne parviennent à la première place, de manière durable, que par la révolution. Laval a été l'homme du déclassement de la France dans l'ordre international. Son originalité fut d'en accréditer le projet dans des groupes de possédants et de socialistes français, au double titre de la confirmation des fortunes privées et de la paix perpétuelle.

Laval profite d'une crise commencée dans les années 1700 : le remplacement des valeurs de la noblesse, guerrières et spirituelles, par les valeurs de la bourgeoisie, individualistes et matérialistes. Ce bouleversement a produit de grands fruits matériels, la révolution industrielle, mais l'homme ne vit pas seulement de pain. D'où la crise de sens : on ne fait pas tenir ensemble un pays d'hommes avec des statistiques économiques (au XXIème siècle, nous sommes passés à l'étape suivante : la transformation des hommes en sous-hommes, en zombies, en veaux. Ça fonctionne très bien : chaque fois  que je croise des gens la rue, je m'attends à ce qu'ils meuglent « Meuh ! Meuh ! ». Certains en sont tout proches, il suffit de patienter. Ils sont déjà tatoués comme des animaux d'élevage).

Géraud analyse longuement la crise française des années 20 et 30. Il y voit ces divisions venues de loin, mais aussi des politiques circonstancielles désastreuses. Il en identifie deux principales :

> une politique monétaire catastrophique (on dévalue trop fort, puis beaucoup trop tard) qui aggrave considérablement les fractures françaises. (Pour ma part, je radote que la politique monétaire est la mère de toutes les batailles, le FREXIT est une nécessité absolue.)

> une politique pro-allemande et, surtout, pro-italienne, du trio infernal Laval-Bonnet-Flandin, désastreuse. Si l'alliance italienne peut avoir son charme vue en gros et de loin, dès qu'on entre dans les détails, l'illusion se dissipe, comme Alexis Léger ne cesse de le faire remarquer aux ministres (qui font la sourde oreille).

Laval a mis son opiniâtreté paysanne au service du malheur de la France.

Par son caractère, Laval incline à penser que tous les problèmes se règlent par le bagout et par les petits arrangements.

Tout cela manque terriblement de sérieux (sauf dans la haine et dans l'aigreur, constantes chez Laval).

On connait par Duroselle cette scène burlesque et désespérante, où Flandin et Laval se rencontrent pour préparer telle conférence internationale à Londres et ils passent leur temps à discuter s'ils vont y aller en bateau ou en avion (l'avion, ça fait plus moderne, mais c'est plus dangereux. Finalement, ils ont pris le bateau) pendant que les fonctionnaires tentent en vain de les ramener au sujet de la conférence.

À ce moment, Géraud écrit dans son journal, L'Echo de Paris, à propos de Laval, « idées courtes et ignorance insondable ».  Cette saillie lui vaut d'être filé par un policier à la requête de Laval (ce sont des petites circonstances qui forgent les grandes amitiés).

Flandin et Bonnet

Contrairement à Laval, Pierre-Etienne Flandin et Georges Bonnet sont des grands bourgeois. L'un de famille consulaire, l'autre de famille robine.

Ils ont en commun avec Laval de penser que la droiture est une sorte de maladie congénitale dont la victime mérite la pitié condescendante. Et la férocité extrême si elle résiste.

Flandin mélange activité parlementaire, métier d'avocat et malversations financières, sans que personne ne songe trop à le titiller sur cet étrange potage. Son frère, médecin renommé, prétend qu'il n'a pas lu un livre depuis l'âge de 25 ans (comme un énarque).

Comme Reynaud, Bonnet, insubmersible, continuera sa carrière politique jusque dans les années 60 (après un exil en Suisse), et même jusqu'à la fin des années 60. Il y a de la faute des Français à élire et à ré-élire ce genre d'escrocs (cette remarque est valable pour Emmanuel Macron : c'est bien beau de le critiquer, mais il s'est tout de même trouvé une majorité pour réélire ce personnage satanique).

Bonnet a pour particularité, par rapport aux deux autres, de travailler ses dossiers.

Ces trois-là tombent toujours d'accord pour choisir, en politique internationale, la ligne de l'abandon, faisant manquer à la France toutes les occasions de contrer la montée d'Hitler vers la guerre et de renforcer l'alliance anglaise. Cette ligne convient à beaucoup de Français qui ont envie qu'on leur foute la paix avec le poids de la liberté, de la responsabilité, de la souveraineté et de l'indépendance.

(Flandin a particulièrement bien manœuvré en 1942 pour s'aboucher avec les Américains, mais il n'a pas réussi à échapper à une peine d'indignité nationale. Lui aussi a relancé -petitement- sa carrière politique dans les années 50. Des gens ont voté pour lui comme conseiller général. Il présidera un « Centre des Hautes Etudes Américaines ». Dont le général Weygand est président d'honneur ! Le monde est petit.  Bien sûr, il est « modéré » ... sauf dans la trahison. Traitre un jour ...).

Les accords de Munich, en faveur desquels Bonnet, ministre des affaires étrangères, joue un rôle très actif, ont une conséquence catastrophique : la confiance étant rompue, nous sommes coupés de toutes nos alliances à l'est, existantes et potentielles. Les Soviétiques apprenent que l'accord de 1935 est vide de toute valeur et la route vers le pacte germano-soviétique débute ici. La russophobie britannique y joue aussi son rôle.

Un diplomate anglais déclare  : « Je ne partirais pas à la chasse au tigre avec la France », mais, en vérité, il aurait dû dire : « Je ne partirais à la chasse au tigre ni avec la France ni avec la Grande-Bretagne ».

Le complot des lavalistes

Le choix de la défaite, le complot contre la France (cf infra ce que j'en pense).

Laval grenouille depuis trente ans en politique, il a tissé sa toile de traitres et de crétins. Avec sa formule magique « pas d'atteinte aux possédants et vive la paix », il réussit à attirer de droite et de gauche, notamment dans la haute finance et dans les milieux de syndicats de fonctionnaires.

Il a aussi les journaux, car il est acoquiné avec l'agence Havas et les vingt patrons qui contrôlent la presse française, qui se font une spécialité de passer sous silence les informations défavorables aux régimes fascistes.

Eté 1940, Bordeaux et Vichy

Jusqu'au 22 juin, le gouvernement Pétain essaie de tromper les Anglais et les parlementaires sur sa volonté de résistance  (d'où l'affaire du Massilia). Laval et ses sbires sont bien décidés à tout lâcher, et plus encore, mais ils baratinent pour faire croire l'inverse.

On mesure l'intelligence de De Gaulle de s'être échappé de cette pétaudière avilissante dès le 16 et de Churchill de lui avoir donné un micro le 18. Une fois de plus, les hommes qui ont des principes et de l'intelligence sont supérieurs aux petits arrangeurs. Il faut dire que, contrairement à Reynaud, ils ont pris le temps d'y réfléchir et ne sont pas surpris.

À l'été 1940, Laval fait appel aux pulsions les plus basses des parlementaires, il leur promet que leurs franchises postales et leurs retraites seront préservées (voyez comme ça vole haut). Il les cajole, il les menace aussi (les Allemands sont à Moulins, ce fait suffit à délégitimer cette assemblée).

Le gouvernement d'infamie (qui comprend beaucoup de socialistes )

L'échec de Weygand, Pétain et Laval

Dès septembre 1940, on sait que l'hypothèse « L'Angleterre aura le coup tordu comme un poulet », qui  justifie l'armistice de trahison et toutes les saloperies lavalo-pétainistes, est erronée. Ils ont pas l'air con, tous nos grands experts qui se la jouaient grands savants, grands sages, et qui traitaient de fous dangereux ceux qui voulaient résister.

Ce n'est pas un hasard si la compromission suprême de Montoire a lieu en octobre.

Trois mois : c'est le temps qui sépare l'intelligence d'un De Gaulle et d'un Churchill de la bêtise d'un Weygand et d'un Pétain. Ne restent plus aux traitres, comme prévu par De Gaulle dans son discours du 22juin, qu'à dévaler la pente de l'asservissement jusqu'à Sigmaringen.

Quel dommage qu'ils aient réussi à entrainer dans leur enfer la majeure partie de notre territoire et de notre peuple.

Tout de même, contrairement à la légende anti-française tenace qui fait des Français des Résistants très tardifs, la Résistance s'organise dès cet automne 1940, avec, comme premier acte retentissant, la manifestation étudiante du 11 novembre.

En décembre 1941 (entrée en guerre des Etats-Unis, échec de la Wehrmacht devant Moscou), seuls les attardés mentaux et les victimes de la propagande ignorent que l'Allemagne ne peut plus gagner la guerre (on a des raisons de penser qu'Hitler l'a compris plus vite que ses généraux).

Carnet intime d’un Allemand, Friedrich Kellner, juriste, le 12 décembre 1941, au lendemain de la déclaration de guerre d’Hitler aux États-Unis :

« À observer la situation, l’homme normal et neutre, même lorsqu’il ne cherche que le bien de l’Allemagne, ne peut que parvenir à la conclusion que cette déclaration de guerre, dans le meilleur des cas, prolongera le conflit.

Et, dans les faits, à la fin, ne peut sortir que la défaite totale des partenaires du pacte, Allemagne, Italie, Japon.

Il sera lourdement déçu celui qui croit que le public allemand adhère, peu ou prou, à ce jugement. C’est une dure punition d’être né en Allemagne.

Ce peuple est devenu complètement fou. Il a perdu sa raison. Autrement, on n’expliquerait pas que de nombreux compatriotes clament avec le plus grand sérieux que la victoire allemande va s’en trouver accélérée ! Je suis ébranlé par une idiotie de cette taille. Je pourrais hurler devant tant de bêtise. »

Le peuple français avait des raisons d'être plus lucide sur le cours de la guerre que le peuple allemand.

Le vécu de Géraud

À la mi-juin 1940, Géraud est, comme beaucoup de Français, sur les routes.

Il décrit un peuple qui ne comprend pas les noms de conquête allemande qu'égrène la radio, tant ils sont stupéfiants, France profonde, qui ne comprend pas ce qui se passe, mais que quelques mots eurent suffi à orienter.

On connait par plusieurs témoins cette scène du 14 juin 1940, trois jours avant la honteuse reddition : des Alsaciens arrêtent la voiture de Reynaud, l'acclament et lui disent « Tenez bon, on les aura ».

Il eut suffi d'une poignée de phrases, dans la tonalité de l'appel du 18 juin, « De grandes forces n'ont pas encore donné, c'est pourquoi le gouvernement a décidé de continuer la lutte outremer, la bataille de la Marne recommence à l'échelle du continent », pour que le combat change d'âme et la victoire change de camp. Et qu'Hitler soit dans une merde noire.

Géraud en veut énormément à Weygand, Reynaud et Pétain d'avoir trahi tous leurs devoirs vis-à-vis du peuple français, d'avoir institutionnalisé, d'avoir transformé en politique durable, un moment de faiblesse.

1943

(Je sors du livre de Géraud.)

1943 : De Gaulle et Moulin prennent la décision cruciale, contre l'avis de Brossolette, de réveiller les vieux partis politiques et d'intégrer les communistes au gouvernement.

Certains le leur reprochent (« le gaullo-communisme »), encore aujourd'hui, dont le petit-fils du général Giraud (chez les Giraud, on est idiot de père en fils. On a les traditions familiales qu'on peut).

En réalité, cette décision était inévitable : face à l'infamie de plus en plus patente que constituait le gouvernement de Vichy, aucune opinion publique (française, anglaise ou américaine) n'aurait compris que le gouvernement de la Libération ne fût pas d'union nationale (ce sont les opinions publiques anglaise et américaine qui ont sauvé De Gaulle des manœuvres infâmes de Roosevelt et de Churchill avec Darlan et  Giraud. Voir le film La guerre De Gaulle). D'ailleurs, l'URSS étant dans le camp des vainqueurs, ô combien, il était impossible d'exclure les communistes.

La question était plutôt : comment jouer ce coup ? Je trouve que De Gaulle s'est bien débrouillé.

Résumons, Messieurs !

Géraud peut être résumé ainsi :

1) les politiques : de petits magouilleurs corrompus, des combinards de comices agricoles incapables de s'élever à la hauteur d'une guerre mondiale.

2) Les militaires : de vieilles ganaches sans imagination ni énergie. Des imbéciles. Pétain et Weygand, en plus d'être les premiers responsables de la défaite, sont des traitres qui ont livré le gouvernement français aux Allemands pour assouvir leurs fantasmes politiques pourris.

3) Les industriels : des gagne-petit mesquins et cupides. Plus préoccupés de soutirer de l'argent à l'Etat que de produire pour la défense nationale. Des artisans incapables de comprendre les nécessités de la production de masse (quel contraste avec 1918, où la France fournissait tous les Alliés).

Le gaullisme limité de Géraud

À noter que Géraud par à New-York plutôt que s'engager dans la France Libre, comme ce couillon de Saint Exupéry, comme tant d'autres. Et contrairement à Gabin, il n'en est pas revenu pour s'engager. Alors même que ses analyses concordent avec le gaullisme.

Cela le juge. Les bourgeois sont irrécupérables.

Il conservera des contacts cordiaux avec De Gaulle.

Le choix de la défaite ? 

Un manque d'énergie plus qu'une trahison.

Les élites françaises des années 30 font-elles le choix de la défaite (« Mieux vaut Hitler que le Front Populaire ») comme le prétend l’historienne communiste Annie Lacroix-Riz (que je n’aime pas, à cause de son manque de rigueur. D'ailleurs, avec le recul et l'expérience, je suis aussi devenu plus critique de Marc Bloch) ?

C’est plus subtil que cela.

Une partie minoritaire des élites fait le choix de la défaite dès les années 30. C’est le cas du duo infernal Laval/Pétain (on connait une déclaration sans ambiguïté de Pierre Laval en février 1940 : « Après Daladier, il y aura Reynaud. Puis, la défaite et Pétain. Et derrière, moi ». Je suis toujours étonné de la surprise de Laval, au début de son procès, quand il comprend que son bagout ne lui suffira pas pour échapper à la peine de mort. Toute la France, sauf lui, avait compris comment ça finirait. On dit que sa fille adorée, Josée de Chambrun, l'a supplié à genoux de retirer la phrase « Je souhaite la victoire de l'Allemagne » de son discours du 22 juin 1942).

Certes, la clique de Laval agit dans l'ombre entre 1935 et  mai 1940, mais les politiques pratiquées sont publiques (Bonnet et les accords de Munich, par exemple) et il n'y a pas de signe que les Français les aient massivement désapprouvées.

La majorité des élites fait un choix par abstention. Elles refusent la mentalité de mobilisation générale. C’est flagrant dans le cas des industriels : ils ne sont pas contre produire pour la défense nationale, mais ils voudraient être payés d’abord. Le contraste avec 1914 permet de comprendre : en 1914, toute la France s’est mobilisée. Rien de tout cela en 1939, la routine et les petits calculs continuent. Plus que dans la trahison caractérisée, les élites françaises versent dans la médiocrité. La défaite s’en suit, mais, à part pour quelques-uns, ce n’est pas un choix délibéré.

Cependant, tout ce petit monde s'en accommode fort bien.

C'est une question de génération : cette vieille génération a accaparé le pouvoir trop longtemps (ça vous rappelle quelque chose ?). Le renouveau viendra de ceux qui ont entre 20 (quelquefois moins) et 50 ans.

Le choix de la défaite militaire ? Non. Le choix de la défaite politique ? Oui.

Surtout,  pour bien comprendre, il faut découpler la défaite militaire, qui est arrivé à la Pologne, à la Norvège, aux Pays-Bas et à la Belgique, de la défaite politique, qui n'est arrivée qu'à nous.

Notre défaite militaire de 1940 ne vient pas d’un complot. Qu’il y ait eu des menées anti-françaises parmi les élites, aucun doute. Qu’elles aient provoqué notre défaite militaire, Lacroix-Riz s’acharne depuis 30 ans à essayer de le démontrer et elle échoue. Elle monte en épingle des traîtres, mais elle échoue à montrer qu’ils aient eu une influence décisive avant juin 40.

Pour une raison simple : les raisons de notre défaite proviennent de choix militaires mauvais qui n'étaient pas du ressort des comploteurs.

On peut lire La défaite de 1940, d'André Beaufre, avec les réserves que j'expose dans la recension.

Mais comme les comploteurs ont profité de cette défaite en même temps que les généraux incompétents, la confusion s’explique.

Quand Weygand et Pétain complotent en juin 40 pour couper les pattes de la résistance outre-mer, la défaite en métropole est déjà consommée.

On a accusé Gamelin de bien des choses mais jamais d’avoir provoqué délibérément la défaite (contrairement à cet enculé de Weygand).

Comme d’habitude, De Gaulle est très clair. Le choix de la défaite, c’est de ne pas continuer le combat en juin 1940. A contrario, la défaite initiale de mai ne vient pas d’un complot, d'un choix délibéré, mais de l’incompétence.

En mai 1940, la défaite militaire résulte-elle d'un complot ? Non.

En juin 1940, la défaite politique, c'est-à-dire le choix de se coucher devant Hitler (choix que la France est le seul pays à avoir fait) plutôt que de continuer le combat outremer, résulte-elle d'un complot ? Oui. Dont les principaux coupables sont Weygand, Laval et Pétain.

C'est bien une défaite politique car, contrairement à ce qu'ont prétendu les pétainistes, il y avait les moyens militaires de continuer le combat en transférant le gouvernement en Afrique du Nord (article et article) comme s'y attendaient d'ailleurs un certain nombre de gens (mais pas Hitler, qui avait bien jaugé nos politiciens et compris qu'ils se coucheraient).

La France, victime du suffrage universel ?

Le livre de Géraud pose la question que, à la même époque, André Tardieu, pose aussi : la démocratie parlementaire est-elle viable et souhaitable ? Je vais plus loin : la démocratie au suffrage universel, pas seulement parlementaire, est-elle souhaitable ? (Et encore, ça aurait pu être pire : les femmes auraient pu avoir le droit de vote).

On connait le problème de la démocratie au suffrage universel. Elle crée une classe de politiciens professionnels dont les qualités sont des défauts : démagogues, menteurs, inconstants, pervers, corrompus, narcissiques etc. Il ne peut pas en être autrement. L'échec des politiciens non-professionnels, venus de la « société civile », le prouve.

Cette issue est contenue dans les prémisses du suffrage universel. Toute population générale étant composée majoritairement d'idiots et de gens qui n'ont pas le temps ou l'envie de s'intéresser à la politique, le suffrage universel crée automatiquement une classe de politiciens professionnels parasites, spécialisés dans la séduction des idiots. Georges Frêche l'a expliqué dans un enregistrement fameux, plein d'humour.

Gérand est beaucoup plus démocrate que moi, il y croit. Mais il n'a pas connu Mitrand (réélu), Chirac (réélu), Sarkozy, Hollande, Macron (réélu).

La thèse explicative de Géraud

Géraud soutient une thèse que je trouve étrange, plus adaptée à 2026 qu'à 1940.

La voici : la France n'a pas été victime de la démocratie mais du socialisme, un socialisme quasi-mécanique qui s'est imposé pour ainsi dire inconsciemment. Par socialisme, Géraud n'entend pas seulement le Front Populaire, mais le fait que tous les partis politiques, de droite et de gauche, cessent d'être libéraux et deviennent, à divers degrés, étatistes et collectivistes (c'est un effet direct bien connu de la première guerre mondiale : comme dit l'Américain Randolph Bourne, la guerre est la santé de l'Etat).

Le socialisme étant la politique de la médiocrité et de l'envie (je suis d'accord avec Géraud sur ce point), les hommes de qualité, les caractères forts, les visionnaires, ont été éliminés de la politique et nous nous sommes retrouvés en 1940 avec des petits mecs aux commandes, façon Reynaud, Chautemps, Laval et compagnie.

Raisonnement parfaitement transposable à 2026 : quand on sait les chaudrons de sorcières que sont les partis politiques, tous socialistes, on comprend que pas un honnête homme ne perde son temps à s'y aventurer.

Les pétainistes de 2026

Il existe encore des pétainistes en 2026 (et même des anti-dreyfusards), ce qui prouve (en était-il besoin ?) que la bêtise et et le goût du mensonge ne meurent jamais. Il y a des gens dont la tournure d'esprit consiste à falsifier le réel, à préférer vivre dans une réalité parallèle paranoïaque, à se raconter des histoires où Pétain aurait été un grand homme et De Gaulle un ambitieux sans scrupules (en 1940, les ambitieux sans scrupules étaient à Vichy, pas à Londres. Il faut avoir de la merde dans les yeux et le cerveau en fromage blanc pour l'ignorer). Le livre de Géraud les taille en pièces, avec un récit net, précis et fort bien renseigné. Disponible depuis 1943.

La flamme

Pourtant, la Résistance fait émerger, outre De Gaulle lui-même, de réelles valeurs, qui, comme au temps de la révolution, étaient empêchées par la sclérose de la société : Moulin, Leclerc, Juin, Koenig, Passy, les milliers de sans-grade de la Résistance et de la France Libre.

Mais ce répit a été fort court. En 1969, la France reprend ses mauvaises habitudes.

Evidemment, il y a encore en France des hommes de qualité, mais ils sont si loin du pouvoir et, puis, les Français en veulent-ils vraiment ? Si De Gaulle revenait et pouvait se présenter à une élection (ce qui est loin d'être gagné), ferait-il plus de 3 % ?

Un Etat raté

Je conclus avec ces lignes de Jean-Pierre Richardot (dont vous conviendrez qu'elles sont plus que jamais actuelles) :

Ce qui s'est passé à Bordeaux est une constante du pays à travers le temps.

Chez nous, en France, il y a bien souvent refus du réel et refus de vérifier la réalité, de recouper les faits, d'aller sur le terrain pour voir si ce que l'on a cru, à un moment, si l'hypothèse que l'on a formulée est bien fondée.

Bref, il y a fréquemment rejet de l'information, et rejet de la vérification modeste de l'information.

[...]

La France est un beau pays qui depuis très longtemps se raconte de très belles histoires à elle-même, le soir avant de se coucher.

Et puis, elle se réveille en état de stupéfaction, de drame. Notre pays nie constamment le réel. Mais le réel s'entête. Chassez l'animal, il revient au galop.

Et cela donne Bordeaux 1940, le vertige devant le vide institutionnel que l'on a soi-même créé, la cessation du combat alors que l'on a tous les moyens de le poursuivre de l'autre coté de la mer, aux cotés d'un allié résolu.

Notre pays est la seule démocratie qui ait renoncé à elle-même pour chercher à plaire à Adolf Hitler, afin d'avoir de meilleures conditions de paix le lendemain.

Et le peuple, sur les routes et dans la détresse, n'y a rien compris.

[...] Civilisation réussie, parfois même éblouissante, la France est un Etat raté. [...] Dans cet Etat hypercentralisé, il n'y a aucune ligne de repli au point de vue militaire et politique [et aujourd'hui, éducatif et démographique], aucune solution de rechange. Tout est joué avec une seule carte et une seule doctrine. L'imagination est interdite. Les généraux allemands ont plus de liberté d'esprit que leurs adversaires français.



Et si vous voulez un résumé video des Fossoyeurs (j'apprécie qu'Eric Branca qualifie Weygand pour ce qu'il est : un traitre) :







mardi, juin 09, 2026

Nous étions seuls : une histoire diplomatique de la France 1919-1939 (Gérard Araud)

Le peu que j'ai discuté sur Touiteur avec l'auteur, diplomate de carrière hyper-conformiste (atlantiste, européiste, macroniste ... bien sûr homosexuel, sinon il ne serait pas un vrai diplomate français), je l'ai trouvé franchement désagréable : condescendant et pas très intelligent. C'est un homme qui sert d'autres intérêts que ceux de la France.

C'est le même phénomène qu'avec d'autres historiens. Quand ils parlent de sujets d'actualité, par conformisme, par mimétisme de classe, ils sont bêtes à manger du foin, mais quand ils parlent du passé, les choses sont à distance, ils n'ont pas de preuve sociale à faire, de gages à donner, de carrière et de réputation à gérer, et ils redeviennent assez intelligents pour être lus.

Ce livre n'étonnera pas ceux qui n'ont pas lu Coulondre ou Duroselle. La faillite de la diplomatie française entre 1919 et 1939 est bien étudiée.

Mais, plutôt que d'insister sur notre décadence, terrain si souvent labouré, Araud préfère se consacrer aux manquements de nos partenaires et alliés.

1918 : un armistice catastrophique

Quand la première guerre mondiale se termine le 11 novembre 1918, l'Allemagne l'a-t-elle vraiment perdue et la France l'a-t-elle vraiment gagnée ?

Militairement, pas d'ambiguïtés. La France a su trouver les ressources pour un exploit guerrier. L'armée française est mieux équipée et manœuvre mieux que l'armée allemande. Celle-ci se débande, sous les coups de boutoirs d'un adversaire plus moderne. Les Poilus sont vraiment les vainqueurs.

Mais sur tous les autres plans ? L'Allemagne n'est pas envahie, elle ne paye pas dans son orgueil le prix de la défaite, le chancelier Ebert accueille les régiments de retour du front avec cette phrase stupéfiante, qui marque les esprits : « Aucun ennemi ne vous a vaincus ».

Foch raconte que, lorsqu'il annonce à Pétain l'annulation, sous la pression des Américains, de l'offensive prévue en Lorraine, celui-ci pleure de rage. On sait aujourd'hui ce qu'il fallait faire pour rabaisser le militarisme teuton : envahir l'Allemagne et la démembrer, au moins provisoirement, ce qui fut fait en 1945. Mais on le savait déjà en 1918 et on ne l'a pas fait. Erreur fatale.

En 1919, l'armée allemande, qui n'a pas démobilisé, est plus forte que l'armée française, qui a démobilisé. Le territoire allemand n'a pas souffert, alors qu'un quart du territoire français, le plus industriel, est dévasté, la démographie française est en berne alors que l'Allemagne est plus peuplée. La France n'a pris aucun gage territorial. Rien ne va dans le sens de la sécurité de la France.

À la fin de la guerre, un enfant français sur douze est orphelin de père. La France a peur de se retrouver seule face à l'Allemagne et que cela recommence. La suite prouvera qu'elle avait parfaitement raison.

Ni les Américains ni les Britanniques ne veulent voir cette situation et comprendre nos angoisses. C'est pire qu'une faute, c'est un crime.

Le traité de Versailles : les funestes Keynes et Wilson

Avant même le début des négociations de paix, la principale revendication britannique, la fin de la menace navale allemande, est satisfaite. L'enjeu est donc moins élevé pour la Grande-Bretagne que pour la France.

À ce qu'il parait, John Maynard Keynes était un génie. Toujours est-il que rarement un homme a été aussi nocif dans tout ce qu'il a fait.

Il commet, peur-être pour des raisons d'attirance homosexuelle pour un délégué allemand, en tout cas pour se réhabiliter (d'avoir contribué à la guerre) auprès de ses amis grands bourgeois gauchistes (qu'on n'appelait pas encore « bobos»), un livre totalement mensonger Les conséquences économiques de la paix.

Ce livre est réfuté par les Français Mantoux et Bainville et aussi, là encore, par l'avenir : non, le traité de Versailles n'était pas un traité injuste qui mettait l'Allemagne à genoux. Mais le mal était fait : le torchon de Keynes a servi de justification au Congrès américain pour refuser de ratifier le traité de Versailles et de garantir la sécurité de la France.

Et que dire de Wilson ? Avec ses  « 14 points » totalement irréalistes (Clemenceau : « Dieu, lui, s'est contenté de 10 commandements »), il pourrit toute la négociation.

Araud fait une remarque importante : d'après les documents que nous avons, les Allemands avaient l'intention d'être beaucoup plus durs avec les vaincus que le traité de Versailles.

Le problème n'est donc pas la dureté du traité de Versailles, mais le fait que les Allemands ne se sentaient pas vaincus. En conséquence, toute contrainte du fait de leur défaite leur paraissait injustifiée et excessive. Il y a en germe, dans ce sentiment erroné, toute la paranoïa nazie. Décidément, ne pas envahir l'Allemagne en 1918 fut une faute payée très lourdement, par la deuxième guerre mondiale et ses 80 millions de morts.

Bainville écrit que la France n'a que deux solutions : ou démembrer l'Allemagne ou s'y soumettre. Araud regrette que la France n'ait pas été capable d'imaginer une troisième voie, mais c'est tout simplement qu'il n'y en avait pas (et il n'y en a peut-être toujours pas).

La trahison des anglo-saxons

S'agissant des Américains, la question est vite réglée : ce sont des salauds.

Ils ne ratifient pas le traité de Versailles et n'adhèrent pas à la société des nations. Autrement dit, ils renient les promesses par lesquelles ils nous ont persuadés de ne pas prendre des gages de sécurité nous-mêmes et de ne pas envahir l'Allemagne. Leur responsabilité dans le déclenchement de la deuxième guerre mondiale ne peut être exagérée.

C'est pourquoi tout le cinéma (c'est le cas de le dire) hollywoodien à la Soldat Ryan ne m'émeut pas. Que leurs boys meurent dans la guerre dont leur politique est directement responsable ? So what, comme ils disent.

Pour les Britanniques, le problème est plus complexe.

Ils font une erreur radicale d'analyse, qui reste, avec un siècle de recul, toujours aussi ahurissante. Entre 1919 et 1938 (1938, quand même !), ils considèrent que la puissance qui risque d'être hégémonique en Europe et qu'ils doivent contrecarrer est la France.

Leur excuse, très faible, est qu'ils sont préoccupés par leur empire qui commence à donner des signes de désintégration et qu'ils aimeraient bien se débarrasser des soucis continentaux.

De nombreux commentateurs et historiens britanniques, dont Churchill, ont dit que cette période fut un point bas de la pensée stratégique anglaise. C'est un understatement poli !

Les réparations, une invention britannique

Si les indemnités de guerre avaient été calculées de façon classique, en réparation des dommages subis, la France et la Belgique auraient touché gros (on oublie que la brutalité teutonne vis-à-vis des civils n'est pas née avec Hitler) et la Grande-Bretagne presque rien.

C'est pourquoi les Britanniques ont imposé un calcul pour se faire indemniser du coût total de la guerre. Lloyd George, qui est en campagne électorale, sort le chiffre extraordinaire de 5 fois le PIB allemand de 1913 (on considère classiquement qu'un endettement étatique supérieur à une fois le PIB, comme la France en 2026, rend la banqueroute, éventuellement déguisée en hyperinflation, inéluctable).

« L'Allemagne paiera », dont on s'est tant moqué et qu'on a tant reproché aux Français, est d'abord une invention anglaise.

Le crime des Américains contre la paix est aussi économique.

Les Américains prennent la France et la Grande-Bretagne en tenaille. Mais plus spécialement la France.

D'un côté, ils exigent le paiement rubis sur l'ongle des dettes de guerre française et britannique.

De l'autre, ils font tout pour aider l'Allemagne, dans laquelle Wall Street a beaucoup investi, à ne pas payer les réparations à la Grande-Bretagne et à la France.

Ils vont jusqu'à boycotter pendant deux ans les investissements en France parce que nous jugeons (comme c'est étrange !) que cette politique nous est hostile.

C'est intenable.

Clou sur notre cercueil : en 1929, part de Wall Street (même si l'événement déclencheur est européen) la crise financière que vous savez. Aujourd'hui, les plus cyniques pensent (Araud ne le dit pas) que la FED a délibérément laisser filer la spéculation boursière et entretenu le krach qui en est résulté pour assoir son pouvoir. Une guerre mondiale, c'est très cher payer le pouvoir d'une poignée de banquiers cupides.

La gouvernante anglaise : je t'aime, moi non plus !

Terrifiés à l'idée de se retrouver seuls face à l'Allemagne, les politiques français se plient aux quatre volontés de la Grande-Bretagne, qui en profite pour pousser ses pions avec dédain. Les nationalistes baptisent cela « la politique de la gouvernante anglaise ».

Nous essayons bien de nouer des alliances à l'est  pour faire contrepoids à l'Allemagne (Pologne, Tchécoslovaquie, etc ...) mais sans guère d'illusions, à raison comme la suite l'a prouvé.

Dès 1922, bien avant Hitler, le général Seekt, le chef d'état-major allemand, dit à ses officiers « L'existence de la Pologne est une insulte et une menace existentielle pour l'Allemagne ». On ne saurait être plus clair sur ses intentions pacifiques de bon voisinage.

1923, l'occupation de la Rhénanie

Face à la mauvaise volonté allemande, Poincaré, en collaboration avec les Belges et les Anglais, malgré l'hostilité des Américains et d'une partie de l'opinion britannique, décide l'occupation de la Rhénanie.

(Vous remarquerez que, si cette occupation avait eu lieu en 1918, elle aurait paru la plus naturelle du monde et aurait réglé bien des problèmes. Quand c'est plus l'heure, c'est plus l'heure.)

(j'aime bien cette photo, très steam punk. Colorisée, elle perd un peu de son charme mais parait plus actuelle).

Bonne décision, mais qu'il finit par gâcher par son caractère obtus. Poincaré n'a jamais su dépasser son juridisme étroit d'avocat.

Le gouvernement allemand finance la résistance passive de ses citoyens (les Rhénans sont payés à rester chez eux plutôt que de travailler pour les Français) en faisant marcher la planche à billets. Une sorte de confinement covidiste avant la lettre. Même délire paranoïaque stupide.

Ça donne des images très photogéniques de pauvres civils allemands face aux méchants soldats français (souvent noirs), mais c'est intenable. L'hyperinflation s'installe, on imprime des billets en milliards de marks. Ces conneries finissent par coûter plus cher à l'Allemagne que les indemnités renégociées.

À ce moment là, Poincaré était en position de force et aurait pu négocier des avantages substantiels. Mais il est resté intransigeant, au grand désespoir de ses ministres et des Britanniques.

Puis, au lieu de se confronter avec l'Allemagne affaiblie, il reprend la routine des réunions quadripartites (France, Allemagne, Grande-Bretagne, Etats-Unis) qui diluent les avantages durement gagnés par la France.

Tout ça pour ça !

Le médiocre Edouard Herriot

Araud trace un portrait au vitriol d'Edouard Herriot, amené au pouvoir par la victoire du cartel des gauches en 1924.

Représentant typique des radicaux socialistes (ce n'est pas un compliment), Edouard Herriot, maire de Lyon de 1905 à 1957 (en 1940, il supplie le gouvernement de déclarer sa précieuse cité ville ouverte) est cultivé, normalien, il a écrit des biographies de Mme de Staël, de Juliette Récamier et de Beethoven. Bien sûr, franc-maçon et violemment anti-catholique. Il était aussi, comme tout bon socialiste, pour la colonisation.



Le philosophe Alain, ce filet d'eau tiède (qui a tout de même écrit dans son journal intime quelques phrases pro-nazis, ce qu'aucun des 'fachos' qui ont rejoint De Gaulle n'a fait) l'estimait. Albert Camus a pris Herriot comme exemple « des fausses élites qui sont celles de la médiocrité ».

Les questions techniques l'ennuient et il ne travaille pas (le général Castelnau, épouvanté par ses contacts avec les parlementaires en 1915 : « Ces gens là travaillent peu et travaillent mal ») mais il est très avide de pouvoir et retors dans les petites combinaisons politiques (en août 1944, il tentera de négocier avec les Allemands et un peu les Américains le retour de la IIIème république ! Il se dédouanera de cet épisode de manière peu glorieuse).

Il n'a aucun jugement (comme le montre le faux pas d'août 44) et croit que des envolées lyriques ridicules de congrès rad-soc peuvent régler les relations internationales. Bref, pas du tout à la hauteur de la mission.

Faisant fi des avertissements des diplomates qui lui disent que le premier ministre britannique Ramsay Mc Donald, de gauche comme lui, est francophobe, il se fait blouser jusqu'au trognon par des bonnes paroles et quelques tapes dans le dos. Il accepte de découpler les réparations des garanties de sécurité, ce qui signifie que la France aura peu des premières et rien des secondes. C'est une catastrophe, un Waterloo diplomatique (François Mitterrand était-il si différent avec Helmut Kohl ? C'était un homme de la IVème république comme Herriot était un homme de la IIIème).

À l'ambassadeur de France qui demande officieusement à ses collègues du Foreign Office ce qu'ils ont pensé d'une réunion Mc Donald-Herriot dont il était absent, ceux-ci répondent, dégoutés, qu'il vaut mieux qu'il ne le sache pas.

Briand pas brillant

Pendant toute l'entre-deux-guerre, la France est en proie aux problèmes monétaires et économiques. Les redressements sont toujours momentanés. Il faut garder cette idée en toile de fond.

En 1926, Aristide Briand succède à Herriot.

Briand a beaucoup de points communs avec son prédécesseur. Bon élève, radical-socialiste, anti-catholique fanatique, orateur lyrique à la limite du ridicule, paresseux ne travaillant pas ses dossiers. C'est un pragmatique que sa paresse dessert, car, pour être véritablement pragmatique, il faut maîtriser les détails. On compte déjà à son passif la désastreuse année 1916.

Comme tous les dirigeants français de cette période, ce n'est pas un homme d'Etat, il est incapable de s'élever à la hauteur de sa mission. Il reste très provincial, au sens péjoratif de ce mot.

Wikipedia : Max Gallo qualifie Briand de « modèle le plus achevé de parlementaire français de la IIIe République », qui illustre « l'incapacité de toute une classe politique à saisir la nouvelle donne qui change le jeu du monde ». Il pense que Briand, comme Philippe Pétain, sont des hommes, nés sous le Second Empire (l'un en 1862 et l'autre en 1856), qui n'ont pas à « passer le témoin à des hommes » plus jeunes, morts dans les tranchées de 14-18, et ils « tenaient encore la barre » dans les années 1930 et 1940. Finalement, ils sont de « trop vieux capitaines pour une mer déchaînée. Elle les a engloutis ».

Après l'échec de l'épreuve de force, Briand tente le multilatéralisme à travers la Société Des Nations. Il sait que le temps (la démographie, l'économie) joue contre la France. Son pacifisme répond à celui des peuples.

Il se fait lui aussi berner. Le chancelier allemand Stresemann lui fait des concessions sur des choses de toute façon impossibles à obtenir (la révision des frontières à l'ouest) et obtient en retour des concessions fort problématiques : la possible révision des frontières à l'est. Les Polonais et les Tchèques font la gueule.

Jacques Bainville, avec sa clarté habituelle, résume le problème : la France veut consolider l'ordre européen, l'Allemagne veut le détruire.



Une stratégie défaillante

En cas de guerre, la stratégie franco-britannique était claire : prendre une position défensive et étouffer l'Allemagne sous notre supériorité économique, à l'usure. « Nous vaincrons parce que nous sommes les plus forts ».


Cette stratégie était loin d'être aussi idiote que les imbéciles l'ont prétendu par la suite. À une condition qui, hélas, n'a pas été remplie : prévoir que les Allemands ne se laisseraient pas étouffer sans réagir.

Les Allemands avaient deux réactions possibles :

1) s'allier avec des fournisseurs (URSS, Roumanie ...).

2) faire une attaque brusque (guerre-éclair).

Ils ont fait les deux choses et nous n'en avons parées aucune.

Si la France avait été alliée de l'URSS et si le corps cuirassé professionnel préconisé par le lieutenant-colonel De Gaulle avait été créé, le paysage stratégique aurait été radicalement différent.

L'armée de métier fut refusée pour des raisons idéologiques (la levée en masse, les soldats de l'an II, la crainte du tumulte prétorien) mais aussi budgétaires.

Les finances en ordre (comme l'a fait De Gaulle en 1958) étaient la première condition d'une stratégie française efficace. (Mes fidèles lecteurs connaissent mon dada : dans les finances publiques d'un pays, on lit sa santé morale, ses choix, ses priorités, ses principes, ses valeurs. Ce qu'on lit dans les finances de la France de 2026 est désespérant.)

Pour cela, il fallait répudier les dettes de guerre et se fâcher avec les Etats-Unis, pays sur lequel nous comptions pour nous sortir le cul des ronces en cas de malheur (stratégie erronée au dernier degré : les Américains nous ont laissés choir comme des vieilles chaussettes, les appels au secours désespérés de Reynaud à Roosevelt au printemps 1940 sont tombées dans l'oreille d'un sourd). Cercle vicieux dont aucun politicien n'a été capable de nous sortir.

Cette stratégie risquée ne pouvait pas être mise en œuvre par des orateurs de banquets électoraux et de comices agricoles. Briand et Herriot étaient réputés gros mangeurs. On n'a jamais dit cela de Napoléon, de Clemenceau ou de De Gaulle, ils avaient d'autres préoccupations.

Un commandement de vieillards

L'écart d'âge entre les généraux allemands et français est de 5 à 8 ans suivant les postes et encore plus dans le haut commandement.

Si la jeunesse n'est pas une qualité en soi, quand la vieillesse est généralisée dans une institution, c'est rarement bon signe.

En tout cas, nos vieux généraux ont été totalement dépassés par les événements du printemps 1940. Marc Bloch décrit le général Blanchard sanglotant dans son bureau après 3 jours d'offensive ennemie et les témoignages faisant état d'une ambiance lugubre, sans ressort, sans élan, dans les quartiers généraux français, abondent.

Weygand, réputé pour son dynamisme, ne sait que ressasser ses obsessions  morbides de vieille ganache, poussant le gouvernement à livrer la France aux Allemands pour éviter un coup d'Etat communiste imaginaire.

Ce n'est évidemment pas un hasard si les généraux de la France Libre, sont plus jeunes, Juin (un des très rares à tutoyer De Gaulle, camarade de promotion à Saint Cyr. En gros, le seul), de Lattre, voire beaucoup plus jeunes, Koenig, Leclerc, Brosset ...

Pour l'anecdote : De Gaulle est resté bloqué capitaine 12 ans.

Barthou et Laval

Louis Barthou (surnommé « bartoutou » dans les bordels parisiens, d’après Alphonse Boudard) est ministre des affaires étrangères du 9 février 1934 au 9 octobre 1934, date à laquelle il est tué accidentellement par la police française.

Lors de l’attentat contre Alexandre 1er de Yousgolavie à Marseille, ça tiraille sans discernement (comme le Mexicain dans les Tontons Flingueurs) et le ministre se prend une balle policière dans le bras. Mal soigné, il meurt d’hémorragie. On n’imagine plus cela aujourd’hui où les services officiels écraseraient dix spectateurs pour sauver un bon à rien de ministre d’une égratignure.

Sa mort est une catastrophe pour la France. C’est le seul ministre de l’entre-deux-guerres qui a une politique réaliste : alliances avec l’Italie et avec l’URSS, malgré la peur du communisme, qu’il commence à mettre en œuvre en louvoyant, pour ne pas effrayer les timorés.

Hélas, son successeur est Pierre Laval. Comme le dit Araud, il confondait les relations internationales avec la foire aux bestiaux de Châteldon. Il y a perdu l’honneur et la vie.

Laval était incapable d'envisager que la politique d'une nation pouvait avoir des objectifs lointains et des tendances lourdes. Pour lui, tout n'était qu'une question de marchandage et de petite filouterie. C'est le malheur de la France d'avoir laissé arriver au pouvoir cette âme basse.

Il échoue donc avec l'Italie à propos de la guerre en Ethiopie. Ne prenant pas une position ferme, il réussit à se brouiller avec l'Italie et avec la Grande-Bretagne.

Et il sabote l'alliance avec l'URSS par anti-communisme.

La chance de la France est passée. Notre descente aux enfers commence.

La réoccupation de la Rhénanie

L'armée allemande de notre côté du Rhin, c'est la défaite militaire à l'horizon. La réoccupation de la Rhénanie le 1er mars 1936 est donc un sujet vital pour la sécurité de la France.

L'état-major, qui s'y attend mais n'a rien préparé (où est la fameuse intelligence de Gamelin ?), surévalue les forces allemandes et effraie le gouvernement, qui, de toute façon, est en campagne électorale (Hitler a bien choisi son moment). Soutien zéro de la part de la Grande-Bretagne qui considère l'affaire « sans importance » !

Le gouvernement français décide courageusement de ne rien faire, à part quelques protestations solennelles. Même le Saint Siège est déçu et fait passer le message « Vous auriez envoyé 20 000 hommes de l'autre côté de la frontière, vous auriez rendu un grand service au monde ».

Les dégâts sont immenses, bien plus que suite aux accords de Munich.

L'Italie et les pays de l'est comprennent qu'ils ne peuvent plus compter sur nous. L'Italie se tourne vers l'Allemagne. Hitler est confirmé dans l'idée que nous sommes décadents et que nous l'arrêterons pas. Les Français sombrent dans une dépression à la fois pacifiste et craintive, des lapins tétanisés par la lumière des phares.

La future défaite est encore évitable mais très difficilement. Il y faudrait une audace et une intelligence dont le régime vient de prouver qu'il était dépourvu.

Les Français les plus lucides commencent à réfléchir à ce qui se passerait en cas de défaite, notamment les sales traitres Laval et Pétain.

Munich

C'est entre 1936 et 1938 que la germanomanie britannique est la plus délirante, la plus absurde. Toujours le même raisonnement idéologique pathologique, qui est de tous les temps : « Si ça ne fonctionne pas, ce n'est pas que nos idées sont stupides et criminelles, c'est que nous n'en avons pas fait assez ». En l'occurrence, « nous ne nous sommes pas assez couchés devant Hitler ».

Il faut dire qu'Hitler emploie une technique redoutable face à des sans-couilles :

1) il proclame son pacifisme.

2) mais des injustices particulièrement graves faites au peuple allemand l'obligent à sortir de son pacifisme et à devenir violent.

3) néanmoins, si on lui fait des concessions consistant à lui donner tout ce qu'il demade, il redeviendra pacifiste.

Ce chantage à la violence digne d'une brute mafieuse fonctionne étonnamment bien sur les Anglais.

On lit avec effarement (même les historiens sont effarés) les jugements de Neville Chamberlain sur Hitler dans sa correspondance privée, notamment avec sa sœur. En résumé, Hitler n'est certes pas un gentlemen mais il n'a pas mauvais fond, le gros problème ce sont les Français.


La grande habileté de Churchill premier ministre au printemps 1940 a été de ménager Chamberlain, resté leader du parti conservateur, bien qu'il n'ait pas pu ne pas penser en son for intérieur que c'était un connard fini.

Le symbole de honte qu'on a fait des accords de Munich est mal placé : vu l'état d'impréparation des armées alliés, ces accords étaient inévitables (d'ailleurs, par le même argument, il aurait été supérieurement intelligent de ne pas déclarer la guerre en 1939. Ça aurait été un bon tour joué à Hitler). La honte, c'était tout ce qui a précédé.

Le principal intérêt de cette désastreuse palinodie est qu'elle réveille la France et la Grande-Bretagne à l'idée que la guerre est inévitable. Malheureusement, ça tombe pile-poil dans le calendrier d'Hitler (les idiots qui croient qu'Hitler a été surpris et inquiété par nos déclarations de guerre de septembre 1939 sont les dupes de ce pervers).

Les officiels anglais en viennent à se soucier de la démoralisation des Français ! Sans comprendre (évidemment),  qu'ils y ont plus que leur part de responsabilité depuis 20 ans.

Pologne et Bohême

La Pologne tente de se rapprocher de l'Allemagne pour profiter des malheurs de la Tchécoslovaquie. Il est difficile de trouver plus con qu'un Polonais (quoiqu'un Anglais en 1919 et 1938 ...).

Dans un renversement politique absurde, la Grande-Bretagne, entrainant la France, donne sa garantie unilatérale de sécurité aux pays de l'est, sans demander ni de contrepartie ni d'engagement, faveur qu'elle a toujours refusée à la France. C'est complètement idiot, c'est se mettre à la merci des caprices de ces pays et rendre la guerre inévitable.

C'est aussi rendre le pacte germano-soviétique naturel : puisque cette garantie folle rend la guerre inévitable et qu'on est sûr qu'elle commencera à l'est, il est dans l'intérêt des Allemands de se couvrir.

En 2026, les Français (et les Anglais aussi) ont oublié à quel point la politique britannique de l'entre-deux-guerres était criminelle à force de bêtise.

De Gaulle au SGDN

Dommage qu'Araud n'y consacre pas quelques lignes.

De 1931 à1937, Charles De Gaulle est affecté au Secrétariat Général de la Défense Nationale (SGDN).

C'est un rouage essentiel de la politique française, qui existe encore. Rattaché au premier ministre, cet organe interministériel est chargé d'étudier et de coordonner la politique de défense française. C'est lui qui fait la politique de défense au quotidien. C'est une sorte de tour de contrôle de la défense nationale.

Comme il l'explique dans ses mémoires, De Gaulle acquiert à ce poste la vision stratégique qui lui manquait. Il y voit ce que je viens de décrire et en ressent un désespoir certain.

Quand on connait l'entre-deux-guerres, on comprend mieux la méfiance, pour ne pas dire plus, de beaucoup de dirigeants français vis-à-vis de la Grande-Bretagne et des Etats-Unis. Si ces deux pays avaient tenu leurs promesses, ou, simplement, été intelligents, nous n'aurions pas subi une honteuse défaite en 1940.

Citation finale

« À toutes les fautes militaires que notre Haut Commandement a commises, c'est en ajouter une d'une portée incommensurable que d'en appeler à la commisération d'Hitler alors qu'en dehors du territoire métropolitain, il nous reste des possibilités, fussent-elles réduites, de résister sur mer, dans l'air et dans nos possessions d'outremer. [...] Représentant de la France dans un pays qui, jadis, a continué 3 ans la lutte à nos côtés sans avoir gardé la moindre parcelle de son territoire, j'éprouve un serrement de cœur à la pensée que les Yougoslaves pourront légitimement dire que ce qu'ils ont fait, nous avons été incapables de l'entreprendre. Ma résolution est prise : je refuse de servir un gouvernement, fut-il présidé par le Vainqueur de Verdun, qui signerait la capitulation de la France. »

Raymond Brugère, ministre de la France à Belgrade à Paul Baudouin, ministre des affaires étrangères, 17 juin 1940. Mis à la retraite d'office et interné sous Vichy. Elevé à la dignité d'ambassadeur de France par le général De Gaulle en 1944.

Citation intéressante.

Brugère n'a pas eu besoin d'entendre l'appel du 18 juin pour faire le même raisonnement que De Gaulle.

Il est désormais d’usage chez les pétainistes, qui ont pris le contrôle du récit historique, de présenter De Gaulle comme un ambitieux sans scrupules et ceux qui l’ont suivi comme des exaltés, souvent jeunes, Daniel Cordier, Pierre Lefranc etc., qui ont eu la chance de choisir, par le plus grand des hasards, le camp des vainqueurs, alors que la raison raisonnable était à Vichy.

Or, c’est entièrement faux. On trouve des gens fort bien informés (Caillaux, Castelnau, Fessard, Gaxotte, Mandel, Marc Bloch …), d’âge mûr et peu réputés pour leur bêtise, qui, dès juin 1940 (voire certains, l'ont fait avant De Gaulle), font le même raisonnement que De Gaulle et considèrent que le pétainisme est une impasse.

Finissons sur le mot de l’historien Pierre Gaxotte, à une femme qui lui déclarait « suivre le maréchal aveuglément » : « Aveuglément ? Bien sûr ! Sinon, comment pourriez-vous ? ».

Ainsi se referme la période stupide de 1919 à 1939 par un retour au réalisme.

jeudi, mai 21, 2026

La République contre la France (François-Xavier Consoli)

Une introduction sympathique à la pensée contre-révolutionnaire.

Comme il est désormais habituel, l'édition est bâclée (quelques fautes d'orthographe et de syntaxe).

Nos ancêtres contre-révolutionnaires avaient déjà compris l'essentiel : la révolution est une révolte contre le Père, contre Dieu, contre l'ordre naturel, elle est satanique.

Dieu a abandonné la France parce que les Français ont abandonné Dieu.

Aucun des délires de la raie-publique macroniste ne les aurait vraiment surpris.

Rentrons dans les détails.

Des fautes royales

Une dynastie, les Bourbons, qui néglige Dieu (ce point est mien. Les contre-révolutionnaires, tétanisés par la fin tragique de Louis XVI, ne travaillent pas cet aspect très important). Louis XIII est très pieux, Louis XV un peu moins, Louis XIV beaucoup moins et Henri IV pas du tout.

Par contre, la faute de Louis XIV a été analysée en long, en large et en travers : rendre la noblesse oisive, donc vicieuse (tant il est vrai que l'oisiveté est la mère de tous les vices) pour mieux la contrôler.

C'est le péché originel, le moment où la noblesse s'entiche d'idées fumeuses (celles des fumistes de nos prétentieuses Lumières) et rejette le réalisme. Ce mouvement intellectuel vers l'irréalisme est toujours le symptôme d'une décadence gauchiste.

Louis XV : le désastreux traité d'Aix-La-Chapelle, où il cède les avantages péniblement conquis sur le champ de bataille (qui a donné l'expression « se battre pour le roi de Prusse »). Louis XI a dû faire le tourne-broche dans sa tombe.

Et surtout, la guerre de sept ans, où la France, sclérosée, n'a pas su s'adapter. Rien n'allait dans cette guerre, qu'on a souvent qualifiée de première guerre mondiale, où des Français ont brillé mais, mal commandés, furent vaincus. C'est le début de la fin.

On a aussi beaucoup glosé sur une faute de Louis XVI, majeure, fatale même, le rappel des parlements (Maupéou, le maitre d'œuvre de la réforme annulée dit « J'avais gagné à Sa Majesté une querelle de 300 ans. Libre à Elle de la reperdre » et, en privé, « Il est foutu »).

Autre grosse faute de Louis XVI, qui passe plus inaperçue mais qui pèse lourd : l'aide aux Insurgents américains. Elle n'a que des inconvénients pour la France : elle coûte une fortune pour rien, elle nous crée à long terme un rival, voire un ennemi, elle n'affaiblit l'Angleterre que momentanément, et, pire que tout, elle met à la mode à Paris les idées révolutionnaires.

Bureaucratie et financiarisation

Le mouvement de centralisation parisienne est aussi vieux que la dynastie capétienne mais il prend un tour moderne et bureaucratique à partir d'Henri IV.

Ce mouvement va de pair, évidemment, avec un Etat qui dépense plus que ce qu'il récolte en impôts et qui vit d'expédients (refrain connu).

D'où une financiarisation qui non seulement va mener l'Etat à sa perte mais va pervertir les valeurs sociales. Sous l'Ancien Régime, le capitalisme existait, mais il était subordonnée à d'autres critères de réussite sociale que l'argent. La révolution est la grande libératrice du capitalisme, qui devient maitre absolu et l'argent un dieu.

Il n'y a pas à dire, des finances publiques en ordre, c'est quelque chose de précieux. Et de rare.

Femmes, femmes, femmes ...

Les femmes ont toujours eu de l'influence sur la monarchie française, mais elle était privée.

À partir du moment où les femmes ont voulu, par vanité, par gloriole, que cette influence soit reconnue publiquement, la débandade a commencé.

La Pompadour, pour sympathique qu'elle fût, a été une calamité politique. Elle a soutenu tous les connards, les Voltaire, les Diderot, qui ont savonné la planche de la France.

La raie-publique des blablateurs

Karl Marx avait nos révolutionnaires en tête quand il disait que la bourgeoisie était la classe bavarde.

Depuis que les bourgeois ont pris le pouvoir, ça blablate à l'infini. Depuis la tribune des états généraux jusqu'à France Inter, rien n'a changé, ça n'a jamais cessé, c'est la logorrhée permanente, la chiasse en paroles. Très pénible, surtout lorsqu'on songe, par contraste, à la parole rare de nos rois (qui prouvent que gouverner, ce n'est pas discourir).

Cela avait commencé avant la révolution, déjà les parlementaires déblatéraient à n'en plus finir. Voltaire est l'archétype de cette incontinence verbale.

Le règne du blabla va de pair avec une férocité totalitaire inédite dans l'histoire, puisque la réalité est tenue à distance par les discours amphigouriques.

Il y a là un basculement anthropologique dans la manière d'exercer le pouvoir.

Les représentants, beaucoup de bavasseurs professionnels, avocats, journalistes, ecclésiastiques désœuvrés et compagnie, sont très peu représentatifs, quels que soient les critères qu’on prenne, la sociologie ou les opinions, d’une France à 90 % paysanne.

Consoli fait une remarque intéressante : il trouve beaucoup de jeunes dans les contre-révolutionnaires (le pays était jeune, malgré le début de transition démographique).

Joseph de Maistre et Edmund Burke ont des mots cruels pour ces gens qui croient que le gouvernement d’une nation de 2000 ans est réductible à des idées et à des discours. Cette incompréhension de la nature du pouvoir est une dégradation anthropologique qui dure encore.

Il faut lire Rivarol : ayant vécu la révolution, il ne la romanticise pas du tout. C'est l'anti-Michelet. Pour lui, point de lyrisme, les héros de la révolution sont un ramassis de crétins, de tordus, d'asociaux tout à fait ordinaires qui, la plupart du temps, ne comprennent même pas ce qu'ils font.

La révolte contre le Père

Foin de mensonges du genre « La loi de 1905 est une loi de concorde » : la raie-publique est une machine de guerre totalitaire, exterminatrice, plus ou moins violente suivant les périodes, contre le catholicisme et seulement cela.

Notre révolution, c'est la révolte de l'adolescent vicieux contre le Père.

Renvoyer la religion, c'est-à-dire la conscience et la morale, à la sphère privée est une violence sans équivalent. La destruction de l'Eglise de France est (on peut parler au présent) systématique et obstinée.

Consoli insiste sur les conséquences de la suppression d'un des deux piliers de la vie publique : l'Etat et l'Eglise. Quand ne reste que l'Etat, on est déjà dans une logique totalitaire d'abolition de la vie privée.

Il est aisé de remarquer que la population française s'effondre relativement à ses voisins à mesure de l'irreligion. En cause, pas seulement la dénatalité, les guerres raie-publicaines aussi. Elles ont fait plus de morts que la première guerre mondiale.

Il n'y a pas moyen de décrire les choses autrement : la révolution est une catastrophe pour la France.

Le plus intrigant, et qu'ont remarqué tous les observateurs, c'est qu'une fois lancée, la révolution est une machine infernale que plus personne ne parvient à arrêter. Le nihilisme déchainé fait sauter tous les obstacles qu'on lui oppose. C'est le Diable qui brûle ses vaisseaux.

Du passé, faisons table rase.

Evidemment, détruire le Père signifie détruire la famille, la généalogie, la lignée, l'histoire, l'héritage, la tradition, tout ce qui empêche l'homme d'être seul et vulnérable face à un Etat tout-puissant.

Concluons avec Donoso Cortès :

« Le désordre causé par la prévarication de l'homme fut semblable au désordre causé par la récolte de l'ange, car il est impossible d'être rebelles et prévaricateurs de deux manières essentiellement différentes. L'homme, ayant cessé de graviter vers Dieu par son intelligence, par sa volonté, par ses œuvres, se constitua son propre centre, afin d'être lui-même sa fin dernière.

Le monde n'a jamais vu, il ne verra jamais, l'homme qui est sorti de l'ordre par la porte du péché y rentrer par une autre porte que celle de la peine ; la peine cette messagère de Dieu, envoyée à tous les hommes et qui arrive à tous avec ses messages. »