mardi, mai 12, 2026

La bataille des cinq empires (Benoit Chenu)

Ce livre présente une thèse audacieuse, en partie basée sur les papiers du général de Castelnau, seul des grands généraux de la première guerre mondiale à avoir refusé obstinément de publier ses mémoires.  Et on comprend mieux pourquoi.

Cette thèse est la suivante : sans deux décisions malencontreuses, les Alliés auraient pu gagner la guerre à l'automne 1916.

Ces deux décisions funestes sont :

1) Une décision militaire. Ne pas poursuivre l'offensive de la Somme, au troisième jour, du côté où l'ennemi est le plus faible. Au lieu de quoi, l'offensive a été poursuivie au plus fort de l'ennemi et ça s'est mal passé.

Joffre et Foch sont de sanglants connards. L'étroitesse d'esprit des militaires n'est pas une légende. (Foch disait « L'avion, c'est zéro, c'est du sport » quand Castelneau faisait les premières expérimentations avec des avions). Mais, de loin en loin, des militaires comme Castelnau et Leclerc remontent le niveau. Après tout, la France est le pays qui a gagné le plus de batailles dans son histoire.

Les Russes, voyant que l'offensive franco-britannique s'enlisait, ont réduit leur propre attaque, qui aurait pu être décisive, les Autrichiens étant en sous-effectifs à ce moment.

2) Une décision politique. Pour des raisons peu flatteuses pour la raie-publique, l'entrée en guerre dans le camp allié de la Bulgarie a été refusée, alors que les Balkans étaient le ventre mou de la coalition austro-allemande.

C'est bien l'armée d'Orient, en conjonction avec l'Italie, qui gagnera la guerre en en faisant sortir l'empire austro-hongrois, mais en 1918.

Castelnau, Churchill et d'autres avaient l'idée que la guerre ne se jouerait pas là où l'ennemi était le plus fort, sur le front français, mais là où il était le plus faible, en Autriche-Hongrie.

L'entêtement stratégique dans de mauvaises idées contre cet avis éclairé a une cause.

Pendant les deux guerres mondiales, les Français et les Allemands ne parviennent pas à articuler efficacement le politique et le militaire, ils n'ont pas l'équivalent du cabinet de guerre britannique.

Les Allemands donnent tout le pouvoir aux militaires durant la première guerre mondiale et tout le pouvoir au politique, Adolf Hitler, pendant la deuxième guerre mondiale. Ça a spectaculairement foiré dans les deux cas (voir les excellents livres de Jean Lopez Barbarossa / Kharkov 1942 (J. Lopez / L. Otkhmezuri) et La Wehrmacht : la fin d'un mythe (sous la direction de Jean Lopez).)

Les suceurs de casques à pointe européistes de la Nouvelle Droite admirent une efficacité germanique totalement imaginaire. Ceux qui ont conquis le monde sont Les Portugais, les Espagnols, les Français, les Anglais, puis les Américains, pas les Allemands.

La spécialité allemande, c'est de se tirer une balle dans la tête puis d'essayer d'arrêter la balle (1517, 1914, 1933, Merkel). Vraiment pas de quoi prendre exemple. Le rôle stratégique de l'Allemagne depuis la fin du XIXème siècle est d'être le pion (quelquefois indocile) des Etats-Unis en Europe. Plus, c'est au-dessus de ses forces et de son intelligence.

Les Français font mieux mais leur articulation du politique et du militaire est tout de même boiteuse, d'où (entre autres raisons) notre défaite de 1940.

Un autre exemple : Verdun. Politiques et militaires français se mettent d'accord que ce n'est pas un secteur à défendre en cas d'attaque allemande, que mieux vaut reculer et réaligner le front. Mais dès que l'attaque commence, la gouvernement exige que Verdun soit défendue à tout prix (et c'est vraiment à tout prix) par peur des réactions de l'opinion et du parlement. Pas de décision réfléchie politico-militaire.

Contrairement à la légende, il n’y a pas eu d’Union Sacrée, la gauche radicale-socialiste a largement dominé les gouvernements entre 1914-1918. Comme d’habitude, l’« Union Sacrée » n’est allée que de la gauche à l’extrême-gauche. C’est-à-dire que le gouvernement rad-soc est resté obsessionnellement anti-catholique. Ce ne fut pas sans conséquence.

Ne jamais oublier : jusqu’à Clemenceau, l’obsession du gouvernement de la raie-publique est de sauver le gouvernement de la raie-publique. Briand a même dit « Si Castelnau n’allait pas à la messe, les Allemands seraient depuis longtemps hors de France », montrant ainsi que ce gaucho était un criminel conscient de son crime. Une phrase qui pèse des centaines de milliers de morts français.

Briand, influencé par sa maitresse (comme Reynaud en 1940), est partisan de la Roumanie, qui n'a aucun intérêt militaire, comme la suite le prouvera malheureusement, et fera échouer la tentative de rapprochement avec la Bulgarie.

Les naïfs sous-estiment toujours à quel point la gauche est nocive et satanique.

Les Britanniques, eux, persisteront dans l'analyse juste que dans les Balkans se trouvent la clé de la guerre mais échouent à concrétiser dans les Dardanelles cette bonne idée.

Les Jeunes Turcs

Joffre a tout de même conscience d'être une nullité. Plutôt que de démissionner, il s'entoure d'un écran de forts en thème (Saint Cyr, Polytechnique) qui pensent pour lui et le protègent, surnommés les Jeunes Turcs : Renouard, Buat, Berthelot, Gamelin ...

Ils ont tous les défauts du genre : hautains, dogmatiques, rigides, irréalistes. Les officiers de terrain les détestent. Les Anglais aussi. La France leur doit les offensives catastrophiques de 1915 et 1916, mais le premier responsable est celui qui leur a donné trop de pouvoir, Joffre et, indirectement, le gouvernement.

Il y a une animosité réciproque entre Castelnau et eux. Buat, en particulier, fait une véritable obsession de la critique de Castelnau. Après la guerre, Buat restera un partisan de l'offensive à outrance, la lecture de ses mémoires stupéfiera les gens compétents (environ 8 millions de Français).

Le scandale Sarrail

« Le scandale Sarrail », c'est ainsi que l'auteur titre ce chapitre.

Maurice Sarrail est un mauvais général mais un « bon républicain », franc-maçon jusqu'au slip et faisant la chasse aux officiers catholiques.

Chaque fois qu'un ministre essaie de le débrancher (car sa nocivité est de notoriété publique), l'aile gauche du parlement menace de renverser le gouvernement et cela ne se fait pas.

Les Anglais, qui savent bien ce qui se passe chez nous, sont scandalisés. Ils soupçonnent même que les Français maintiennent le corps expéditionnaire à Salonique pour donner un commandement à Sarrail (qui, comme à son habitude, fait des dégâts). Or, ce théâtre d'opérations compte plus aux yeux des Anglais qu'aux nôtres.

Cela signifie que des occasions stratégiques sont gaspillées et les relations avec nos alliés dégradées.

La toute première décision de Clemenceau arrivant au pouvoir est de limoger Sarrail, à la grande satisfaction des Anglais. Il a fallu attendre trois ans une décision que l'évidence imposait depuis le début de la guerre.

 L’offensive Broussilov

En juin 1916, les Russes attaquent la partie sud du font de l’est, tenue par les Austro-Hongrois. Cette offensive est originale à plus d’un titre :

1) L’ennemi est surpris, alors que la plupart des offensives de la première guerre mondiale sont « téléphonées ». Broussilov a su induire en erreur son adversaire.

2) L’ennemi est attaqué à son point faible.

3) L’attaque a lieu en fin d’après-midi, surprenant complètement les défenseurs.

4) Les contre-attaques des défenseurs sont bien anticipées.

C’est un désastre complet pour les Autrichiens, on atteint le million de pertes ! (environ 700 000 Austro-Hongrois, 300 000 Allemands), un recul de 50 km, l’empire des Habsbourg est fragilisé comme jamais. 

Malheureusement, les pertes russes sont également très importantes, du même ordre de grandeur que celles de leurs adversaires : comme souvent dans cette guerre, Broussilov n’a pas su s’arrêter. Les lignes logistiques de l’attaquant s’étirent, celles du défenseur raccourcissent, les pertes de l’attaquant augmentent sans profit.

Ces pertes pèseront lourd dans la fin de l’empire tsariste, même si c’est une victoire.

Cette victoire ne devient pas stratégique parce que l’exploitation n’en a pas été pensée, mais les puissances centrales ont senti le vent du boulet.

J’apprends au passage qu’il y avait dans l’offensive russe un escadron d’auto-mitrailleuses/canons belge, qui, après la révolution d’Octobre, a mis presque un an à traverser la Russie d’ouest en est jusqu’à Vladivostok, il est arrivé aux Etats-Unis en juin 1918. Mais comme ce ne sont pas des Américains, Hollywood n'en a pas fait un film.

La Somme 

Tout le monde connaît la catastrophe : 1er juillet 1916, 30 000 morts en 30 minutes (en réalité, c’est plutôt 20 000 morts et 30 000 blessés, mais à ce stade, est-ce que les chiffres comptent encore ?), des villages anglais entiers privés de la fine fleur de la jeunesse (Arrington : 580 morts sur 700 engagés).

Comment en est-on arrivé là ?

1) Les Français souffrent énormément à Verdun, même s’ils tiennent. L’état-major a fait ses calculs : l’armée française perd plus de forces qu’elle ne parvient à en reconstituer. Pour soulager leur allié, les Anglais attaquent un à deux mois avant d’être prêts.

2) L’armée anglaise est inexpérimentée et sa tactique totalement inadaptée.

3) L’ennemi est attaqué dans son secteur le plus fort.

Pourquoi attaquer le point fort ? Parce que Joffre et les Jeunes Turcs font toujours la même erreur de raisonnement depuis fin 1914. « Si nous perçons à cet endroit, nous capturons des routes/nœuds routiers et ferroviaires/chemins de fer stratégiques ».

Le problème est que l’ennemi faisant le même raisonnement, ses vulnérabilités stratégiques sont aussi ses points forts tactiques.

D’autres, dont Castelnau est le plus connu, commencent à réfléchir autrement : « Rien ne sert de de tirer des plans stratégiques sur la comète si nous ne parvenons pas à percer. Attaquons l’ennemi là où il est faible même si ce n’est pas stratégique. Mieux vaut une petite victoire qu’une grande défaite ».

C’est ce qu’a fait Broussilov et on voit qu’à partir d’un certain niveau de « petite » victoire, elle peut devenir stratégique.

Cet état d’esprit finira par aboutir à la trouvaille de Foch en 1918 : il n’est pas nécessaire de percer pour obtenir un résultat stratégique, il faut multiplier les coups jusqu’à ce que l’ennemi recule partout. Mais, à ce moment-là, l’armée française était la meilleure du monde, elle était capable d’enchainer les offensives d’une manière inimaginable en 1916 (entre 1914 et 1918, le temps de préparation d’une offensive a été divisé par dix, alors que les moyens engagés, camions, chars, avions, artillerie lourde, sont plus complexes).

La victoire, enfin ?

L'artillerie française, gérée par les Polytechniciens, est remarquable : le matériel est inférieur à celui des Allemands, mais l'utilisation des feux est très en avance. Avec l'aide de l'aviation, les Français sont capables de contrebattre et d'annihiler toute résistance en quelques minutes.

Les Français réussissent une percée dans le sud de la Somme pendant que les Anglais patinent. Mais cet imbécile (moins que Joffre, tout de même) de Foch a exigé de ses subordonnés une approche « scientifique », c'est-à-dire, en réalité, de s'en tenir strictement au plan, il a bien insisté.

Seuls les subordonnés, notamment les troupes coloniales, qui osent désobéir (évidemment, peu nombreux) exploitent cette percée. Bien entendu, les Allemands profitent de ce manque d'initiative français pour boucher les trous, mais Verdun est sauvée, les Allemands étant obligés d'en retirer des troupes.

Broussilov relance son offensive début juillet, cette fois contre les Allemands venus en renfort des Autrichiens, et les met en grande difficulté. Mais il n'est pas soutenu par les autres groupes d'armées russes, les pertes sont énormes. L'armée russe est encore plus mal commandée que l'armée française, les questions de titres et de rang y tiennent plus de place que l'efficacité opérationnelle, le régime tsariste entre en agonie terminale.

Les neutres remarquent que les Alliés ont enfin réussi à se coordonner et que l'armée allemande n'est pas invincible. L'optimisme allié monte.

L'Allemagne est attaquée sur (presque) tous les fronts et n'a plus de réserves. Ludendorff dira qu'avant août 1918 (8 août 1918 : « jour de deuil de l'armée allemande »), ce fut la seule période où l'Allemagne faillit perdre la guerre.

Une diplomatie romantique

Briand et les crétins du Quai d'Orsay mènent une diplomatie totalement irréaliste (les diplomates en poste s'en plaignent amèrement) :

> ils ont les yeux de Chimène pour la Roumanie qui n'a aucun intérêt ni diplomatique ni militaire. Les militaires français et anglais sont unanimes (pour une fois) sur ce point : le pays stratégique, intéressant, à faire basculer dans notre camp, c'est la Bulgarie. La Roumanie serait un handicap, plus qu'une alliée. La suite prouvera qu'ils avaient raison au delà de toutes leurs craintes.

Hélas, le gouvernement Briand ne veut rien entendre. Rigolo : les ministres traitent les militaires de « rêveurs » !

> le milieu politique français en pince pour « la petite Serbie », sans se rendre compte que les Serbes sont les fouteurs de merde de la région, qu'ils jouent leur propre jeu sans aucune solidarité avec les alliés et que s'entendre avec eux, c'est bloquer toute entente avec les autres.

La présence de Sarrail à Salonique, qui pourrit tout ce qu'il touche, aggrave la situation.

La victoire s'éloigne

Hélas, les succès n'ont pas lieu où ils étaient anticipés, ne correspondent à aucun plan d'exploitation et il faut improviser.

À cette occasion, l'incapacité stratégique de Joffre devient rédhibitoire. Il n'y a plus de temps pour les plans longuement discutés avec ses conseillers plus imaginatifs que lui. Il doit décider en chef et ça se passe mal. On imagine Bonaparte et son coup d'œil génial dans une telle situation, mais Joffre est tout sauf génial. Usé (malgré mon aversion pour Joffre, je prends en compte qu'il subit une pression énorme depuis des mois), il perd ses nerfs, fait une scène très pénible et engueule les Britanniques, les accusant de vouloir le lâcher en arrêtant leur propre offensive parce qu'ils soutiennent l'exploitation de la réussite du côté français de la Somme.

Il prend la pire décision : il décide de ne rien décider. Foch et Fayolle, tout à leur obsession de suivre les plans, ne sont pas mieux (c'est là qu'on voit que les Teutons sont meilleurs en tactique : on n'imagine pas un général allemand moyen, sans parler d'un Manstein, laissant passer une telle occasion). 

Les Allemands obtiennent un répit inespéré.

Le gouvernement français, composé de médiocres rad-socs, est incapable d'aider Joffre. Briand en est toujours à son obsession roumaine (la Roumanie se révélera être une nullité militaire. Comme prévu).

Début 1917, Lyautey, éphémère ministre de la guerre (3 mois), essaiera de tirer les leçons de cet échec en établissant l'unité de commandement entre politique et militaire. Mais il sera contré par les parlementaires de gauche, qui craignent un nouveau Bonaparte.

Ne jamais oublier : pour un gauchiste, le salut de sa raie-publique de merde est toujours prioritaire sur le salut de la France. Et si les deux sont contradictoires, c'est très souvent le cas, il choisit sa raie-publique de merde contre la France.

Les quatre jours d'hésitation françaises sur la Somme (la « course à la mer » à l'automne 1914 s'est joué à une journée et demi) ont des conséquences stratégiques : les Français ne remportent pas de victoire décisive, les Anglais piétinent et les Russes choisissent de ne pas persister dans leur effort (ils auraient pu attaquer les Allemands plus vigoureusement dans la partie nord du front de l'est et soutenir Broussilov, après la claque des Autrichiens au sud), le régime tsariste tombe dans un désespoir dont il ne sortira qu'avec une balle dans la nuque et la Bulgarie ne bascule pas dans le camp de l'Entente.

Une critique sévère de Castelnau

L'auteur fait une sévère critique de Castelnau, que j'ai déjà faite. Castelnau a tout vu et tout compris, il est le meilleur général français, de loin, celui qui allie le mieux la tactique, la stratégie et la décision. Et la citation de Briand prouve que les politiques en sont conscients.

Mais il refuse d'intriguer pour prendre la place de Joffre, il ne veut pas « casser des vitres ». C'est tout à son honneur mais, dans sa situation, c'est aussi ne pas remplir pleinement son devoir. La détestation entre lui et les gauchistes du gouvernement est mutuelle, mais il n'a fait aucun effort pour la surmonter, alors qu'en passant par son vieil ennemi Clemenceau, il y avait peut-être une possibilité.

Poincaré (un homme néfaste à tout point de vue) s'en débarrasse en l'envoyant en Russie, où ses qualités sont stérilisées : Castelnau vivra la révolution russe en spectateur.

Uchronie

Eté 1916, la victoire est à portée de main, deux décisions catastrophiques l'éloignent :

1) l'arrêt de l'offensive de la Somme côté français pendant 4 jours pleins.

2) la pression mise sur la Roumanie pour qu'elle entre en guerre, aux dépens de la Bulgarie.

Les Allemands ne sont pas mieux gouvernés. Le raisonnement de leur gouvernement militaire pour 1917 est le suivant : les Français sont épuisés, les Russes sont KO debout, le seul ennemi à redouter est la Grande-Bretagne, faisons lui une guerre sous-marine à outrance pour la couper de ses ressources. Tant pis si cela provoque l'entrée en guerre des Etats-Unis, les Ricains arriveront trop tard.

On connait la suite.

Si la première guerre mondiale avait pris fin en 1916, pas de révolution russe, pas d'entrée en guerre des Etats-Unis, pas d'épuisement de la France et de l'Angleterre, pas d'effondrement de l'empire austro-hongrois. Les cinq empires (français, anglais, allemand, autrichien, russe) seraient restés intacts.

Le bellicisme germanique aurait probablement persisté, mais la face du monde aurait beaucoup changé, par rapport à ce que nous avons connu.

Un historiographie indulgente car oublieuse

Pourquoi l'historiographie n'a-t-elle pas fusillé symboliquement ce salaud de Briand (Joffre, lui, y a quand même eu droit) ? Je n'ai même pas osé regarder les statistiques (je les ai) pour voir combien une victoire en 1916 nous aurait épargné de morts.

Tout simplement parce l'historiographie française n'a toujours pas de vision stratégique du conflit (à part quelques exceptions comme HG Soutou), elle préfère s'intéresser à la fourchette à escargot comme arme de tranchée et elle est trop focalisée sur le front occidental.

Les conseils restreints n'ont pas laissé de minutes. On ne sait ce qui s'y est dit que par des témoignages plus ou moins fiables et toujours très fragmentaires.

Je pensais que le gouvernement français entre 1914 et 1917 avait été médiocre, voire franchement mauvais. Mais je n'avais pas réalisé que c'était dû, tout simplement, au fait qu'il était de gauche.

La médiocrité

Les gouvernants français n'ont pas su s'élever au-dessus de leur condition de médiocres avocats (il est rare que ceux qui sont vraiment bons dans une profession perdent leur temps à faire de la politique s'ils n'y sont pas obligés). Ils n'avaient ni le réalisme ni la décision pour une guerre mondiale. Ils étaient inféreurs à leur mission de plusieurs coudées. La France en a payé le prix du sang, ô combien.

Quant aux militaires, laissons la parole à Castelnau, qui a perdu trois fils :

« Dans cette guerre, seuls les combattants ont été admirables. Nous, les généraux, ne méritons pas les honneurs mais les remords, pour ne pas leur avoir donné la victoire plus tôt. »

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Une video qui résume assez bien :

samedi, avril 25, 2026

Les trois jours qui ont fait tomber la France (François Gatineau)

Ce livre essaie de cerner un basculement fatal qui m'intrigue toujours.

Les traitres de Vichy ont raillé a posteriori de l'affiche « Nous vaincrons parce que nous sommes les plus forts ». 

Mais elle traduisait une stratégie mondiale fondamentalement juste : effectivement, l'Allemagne a fini par être vaincue par le poids de ses ennemis dans le monde (encore fallait-il se donner les moyens d'assumer cette stratégie en envisageant que les Allemands ne se laisseraient pas étrangler sans tenter de brusquer les choses.).

De Gaulle n'a pas dit autre chose dans son discours du 18 juin :

Croyez-moi, moi qui vous parle en connaissance de cause et vous dis que rien n'est perdu pour la France. Les mêmes moyens qui nous ont vaincus peuvent faire venir un jour la victoire. Car la France n'est pas seule ! Elle n'est pas seule ! Elle n'est pas seule ! Elle a un vaste Empire derrière elle. Elle peut faire bloc avec l'Empire britannique qui tient la mer et continue la lutte. Elle peut, comme l'Angleterre, utiliser sans limite l'immense industrie des États-Unis. Cette guerre n'est pas limitée au territoire malheureux de notre pays.

Cette guerre n'est pas tranchée par la bataille de France. Cette guerre est une guerre mondiale. Toutes les fautes, tous les retards, toutes les souffrances n'empêchent pas qu'il y a dans l'univers tous les moyens nécessaires pour écraser un jour nos ennemis. Foudroyés aujourd'hui par la force mécanique, nous pourrons vaincre dans l'avenir par une force mécanique supérieure. Le destin du monde est là.

Comment est-on passé de cette stratégie juste à la pantalonnade bordelaise, à cette vision étriquée et provinciale de ces deux crétins défaitistes de Pétain et de Weygand ?

Soyons clairs : les collabos de toujours ont reproché à De Gaulle d'avoir refusé à Weygand les obsèques nationales en 1965, mais ce refus était la moindre des choses. Weygand aurait dû être fusillé en juin 1940, c'est tout ce que mérite un général en chef pourri de défaitisme, dont l'obsession est de forcer le gouvernement à déposer les armes le plus vite possible, de rendre la défaite définitive et de saper toute possibilité de résistance.

Weygand et Pétain ne sont pas les seuls défaitistes. Les trois généraux d'armée le sont aussi. L'auteur se contente d'une litote : il trouve « surprenante » cette accumulation de généraux défaitistes.

Trois mois : c'est la durée qui sépare l'intelligence d'un De Gaulle de la stupidité d'un Weygand. De Gaulle comprend que la guerre est mondiale en juin 1940, Weygand en septembre, après avoir tout fait pour rendre la défaite irrémédiable. Il a répondu aux Mémoires de guerre de De Gaulle, alors que s'il avait eu quelque honneur, il serait rentré sous terre.

Il n'y a pas d'un côté les méchants politiques et de l'autre les gentils militaires. La défaite de juin 1940 est avant tout militaire. Nos généraux, les Pétain, Gamelin, Weygand et compagnie, étaient cons comme des balais et méchants comme des teignes, sélectionnés par une institution sclérosée (là est la faute des politiques : s'être appuyés sur de vieilles gloires dépassées).

La pente

Le 10 juin, le gouvernement français quitte Paris pour la Touraine. Une journée d'agonie, selon De Gaulle.

À partir de là, Paul Reynaud ne cesse de pencher vers le défaitisme. Il se présentera après guerre comme un proto-Résistant mais il était au contraire un proto-collabo.

Il maintient dans son entourage des défaitistes fanatiques, dont sa maitresse Hélène de Portes (« la mégèrie », « la porte d'à côté ») et son conseiller militaire. Il légitime les interventions intempestives de Weygand, qu'il sait défaitiste, en conseil des ministres.

Sa grande idée, c'est non pas de résister mais d'entrainer les Britanniques dans notre défaite, pour avoir plus de poids dans les négociations face à l'Allemagne. Manœuvre que Churchill a comprise et contrée.

Le 11 juin, il n'y a en conseil des ministres qu'un partisan déclaré de l'armistice, Prouvost, le ministre de l'information. Trois jours plus tard, le défaitisme a pris les commandes.

C'est le drame d'un pays dont le système politique porte au pouvoir des petits arrangeurs.

A contrario, De Gaulle est peu à peu isolé, au sein du gouvernement, dans sa volonté de résistance. Ce n'est pourtant pas la lubie irréaliste d'un ambitieux sans scrupules qu'ont décrite les défaitistes. Il existe un texte prémonitoire du Père Gaston Fessard, publié suite aux accords de Munich, en 1938, où il envisage une défaite militaire face à l'Allemagne et où il explique pourquoi il faudrait tout de même résister. Nous sommes donc loin, chez nos meilleurs esprits, du coup de tête.

Les magouilles

Comment organiser la défaite tout en faisant semblant de résister ?

Très simple : Paul Reynaud tient des propos martiaux mais laissent les défaitistes agir sans les contrarier. 

Le statut de Weygand est central. Cet étrange général qui ne veut pas se battre indispose des ministres. Weygand se plaint à Reynaud que certains ricanent dans son dos (même si la meilleure pique est pour Pétain : « Le maréchal est de bonne humeur ce matin, il a dû apprendre une mauvaise nouvelle »).

Or, Reynaud, bien loin de mettre cette ganache de Weygand sur la touche, l'invite en conseil des ministres, lui donnant de fait une position politique.

Churchill n'est pas invité en conseil des ministres, comme certains qui voulaient résister l'avaient envisagé (même si la présence d'un étranger eut été déplacée).

Hitler laisse tout ce petit monde mariner dans son jus.

L'auteur fait des remarques judicieuses :

> Churchill se déplace en avion, Reynaud en voiture. Compte-tenu du rayon d'action des avions ennemis, l'étape tourangelle témoigne subtilement d'une incompréhension de la guerre en cours. Il eut mieux valu aller à Bordeaux directement (Paris-Bordeaux, trois heures d'avion. Paris-Tours dix heures de voiture. Et ça aurait évité à nos émotifs ministres de voir l'exode de trop près).

> L'étape tourangelle a cependant un avantage : la dispersion dans les châteaux laisse encore à Reynaud un peu de liberté. À Bordeaux, tout le monde est regroupé et les défaitistes le harcèlent.

C'est le bordel à la française (« Tout est prévu, rien n'est organisé » dit Reynaud) Mais sans l'allant des Poilus.

Le bordel et la fatigue

Même dans la fuite, la troisième raie-publique est nulle.

L'installation en Touraine est un bordel innommable. L'état-major de Briare est à 150 km du président du conseil à Cangé, il faut 6 heures de routes encombrées pour les joindre, 12 heures aller-retour.

Les châteaux n'ont qu'un téléphone ou pas du tout. Pas de radio de campagne, évidemment. Le téléphone des Anglais est dans les toilettes du château. Les dames de la Poste prennent leur pause à midi et finissent à 18 heures. Les témoins décrivent des scènes burlesques de queues de ministres et de hauts fonctionnaires devant le seul téléphone.

La fatigue saisit tout le monde (c'est l'excuse que trouve De Gaulle à Reynaud, mais Churchill et lui savaient s'organiser pour ne pas être à bout de nerfs, alors pourquoi pas Reynaud ? Parce qu'il n'était pas l'homme de la situation).

On voit un général fumer sa cigarette assis sur le rebord de la fenêtre en balançant les jambes, parce que l'immeuble réquisitionné est totalement vide, il n'a même pas une chaise.

Comment ne pas faire de complexes face à l'efficacité germanique ?

Vraiment, il eut mieux valu filer directement à Bordeaux ou, visionnaire, à Alger.

L'ambigu Reynaud

Maintenant que nous avons vu les événements tourangeaux, nous pouvons essayer de remonter. L'ambiguïté de Reynaud n'était-elle pas présente depuis le début ?

Il est nommé président du conseil le 22 mars 1940, sans même être sûr d'avoir la majorité tant le vote à la chambre fut chaotique.

Pourquoi prend-il dans son gouvernement et dans son cabinet les défaitistes notoires Bouthillier, Baudouin, Villelume et surtout Pétain ? Sa fille le défendra en disant qu'il jugeait mieux les idées que les hommes. C'est un peu court.

On est bien obligé de constater que De Gaulle, qu'il écarte ou tente d'écarter des réunions cruciales de juin, n'est que la caution jusqu'au-boutiste de Reynaud mais que son cœur est ailleurs.

Son inimitié notoire avec Daladier n'arrange pas les affaires de la France.

De plus, imagine-t-on Napoléon, Clemenceau ou De Gaulle sous la coupe de leur maitresse quand il s'agit de politique ?

Plusieurs journaux intimes des cercles du pouvoir (Pourtalès, Leroy-Ladurie, Margerie, ...) font état de la frustration qu'éprouvent beaucoup devant l'incapacité flagrante de Reynaud à se hisser à la hauteur des événements.

Il faut se méfier des nabots (pardon, « des personnes à verticalité réduite ») : ils ont une revanche sociale à prendre et cela leur inspire rarement les meilleures décisions.

On connait une conversation de Pierre Laval en février 1940, où il explique qu'après Daladier, il y aura Reynaud, puis la défaite, puis Pétain, et dans son ombre, lui-même, Pierre Laval. Ce n'est pas tout à fait un complot contre la France, mais cela y ressemble fort. Les gens de l'époque qui ont deviné que l'arrivée au pouvoir de Pétain était organisée depuis longtemps étaient moins naïfs que les gugusses qui croient que ce vieillard aigri « a fait don de sa personne à la France ».

Le pacifisme, les responsabilités et l'isolement

Le pacifisme français des années 20 et 30 est facile à comprendre, mais il était irréaliste. Le manque de réalisme est toujours un signe de déclin. Dommage que l'idée gaullienne d'une armée de métier en complément de l'armée de conscription ait été refusée.

L'Allemagne d'Hitler est coupable de la deuxième guerre mondiale, mais les Etats-Unis et secondairement la Grande-Bretagne en portent une très lourde responsabilité (le détail ici et ).

Rappelons juste que les Etats-Unis ont privé la France de sécurité en entravant sa politique de protection et en favorisant l'Allemagne. Et ils ont attendu deux ans et trois mois pour entrer en guerre, à l'initiative du Japon et de l'Allemagne. Le rôle néfaste des Etats-Unis est difficile à surestimer. C'est très loin de ce que Hollywood nous raconte (très peu de films sur l'entre-deux-guerres).

Quant aux autres, ce n'est guère mieux, la Pologne s'est lancée dans une très judicieuse politique pro-allemande et anti-française (les Polonais sont cons comme des bites : « Les Polonais font très courageusement des choses stupides » Karl Marx).

Tout cela mis bout à bout fait qu'en 1939, la France est isolée, avec une Grande-Bretagne réveillée de ses erreurs et manquant de préparation comme seule alliée.

D'où les tentatives mal gaulées de rapprochement avec l'URSS et avec l'Italie. Sur ce front aussi, Hitler a remporté la mise.

Pourquoi entrer en guerre en 1939 ?

Alors, pourquoi la France et la Grande-Bretagne ont-elles accepté d'entrer dans le jeu hitlérien ? Pourquoi n'ont-elles pas laissé tomber la Pologne comme la Tchécoslovaquie ?

1939, c'était le plus mauvais moment : programme d'armement allié à peine commencé et programme d'armement allemand arrivant à saturation. 1941, ç'aurait été une autre histoire, Hitler le savait, nos dirigeants le savaient.

Dommage que Gatineau n'aborde pas ce point.

Une doctrine militaire obsolète

La défaite de 1940 est avant tout une défaite militaire, due aux militaires (par exemple, le fait que Gamelin n'ait pas prévu de réserves, à la grande surprise de Churchill, est de la pure incompétence militaire). Ensuite, les politiques n'ont pas su faire face, c'est l'histoire de nos trois jours en Touraine.

C'est un drame pour la France que le maréchal Pétain ne soit pas mort en 1925.

Il a exercé son influence néfaste sur la doctrine militaire française tout au long de l'entre-deux-guerres, c'est lui qui refuse la couverture de la Belgique, c'est lui qui affirme que les Ardennes sont infranchissables.

La doctrine publiée en 1935 dit que rien n'est fondamentalement changé par rapport à celle de 1921 parce que les « les progrès des chars et des avions ne sont pas déterminants ».

C'est une ironie de l'histoire que le « sauveur de la France » parvienne au pouvoir après une défaite dont il était le premier responsable.


La machine était cassée

La condamnation de la troisième raie-publique finissante est qu'elle n'a pas pu susciter de Clemenceau, de Gambetta ou même de Poincaré, mais seulement des Reynaud, des Pétain et des Laval.

Que dire du président Albert Lebrun, obsédé du respect des formes raie-publicaines  (comme si c'était le moment) et qui sanglotait dans son bureau ? Que dire ? De Gaulle l'a dit : « Pour que cet excellent homme fût chef de l'Etat, il manqua juste qu'il fût un chef et qu'il y eut un Etat ».

L'originalité de De Gaulle n'est pas d'avoir voulu résister. Début juin 1940, beaucoup de ministres le voulaient. C'est d'avoir compris que qu'il fallait le faire hors des institutions et hors de France, quitter le confort paralysant de l'ordre établi. Ses adversaires (y compris Saint Exupéry, dont l'intelligence politique n'était pas la qualité première) ont reproché à De Gaulle d'avoir déserté. C'est vraiment n'y rien comprendre : son départ pour l'Angleterre est au contraire son coup de génie. Beaucoup de simples Français, pour qui De Gaulle restera éternellement « l'homme du 18 juin », l'ont compris.

C'est bien pourquoi la question qui hante le gouvernement au début de juin 1940 est « Rester en France (défaitiste) ou partir outremer (résistant) ? ».

Une défaite définitive ?

Il est tout à fait remarquable (même si notre savoir rétrospectif est facile) que les défaitistes aient pu se dire que :

1.1) La Grande-Bretagne allait être vaincue rapidement (« le cou tordu comme un poulet » disait ce crétin de Weygand) alors qu'elle bénéficiait du poids humain et économique de l'Empire (voir Britain's war machine).

Ou

1.2) La Grande-Bretagne allait s'arranger avec l'Allemagne (Ça a été tangent, mais il est tout de même difficile d'imaginer que la Grande-Bretagne ait toléré longtemps l'hégémonie allemande sur le continent, contraire à tous ses principes stratégiques).

2) L'Amérique et l'URSS allaient accepter, chacune de leur côté, cette Allemagne surpuissante et agressive.

On mesure le talent d'Hitler à se faire passer pour irrésistible alors qu'il s'est mis dans une position très aventurée. L'exode, 8 millions de personnes sur les routes, que les ministres ont vues en allant à Tours joua un grand rôle psychologique. C'est une faute lourde de Georges Mandel, ministre de l'intérieur, de ne pas l'avoir empêché : il fallait faire tirer les gendarmes sur ces malheureux et il n'en a pas eu le courage. Clemenceau, son mentor, aurait eu moins de scrupules.

Une défaite mentale

Pour Gatineau, la défaite de 1940 est une défaite mentale : les Français, militaires, politiques et simples citoyens confondus, n'ont pas su trouver pour défendre la France l'intelligence et l'énergie que les pervers nazis ont trouvées pour nous agresser et pour nous manipuler.

Toutes les solutions étaient sur la table (l'occupation de la Rhénanie, l'alliance italienne, l'alliance russe, l'armée de métier ....), tout a été envisagé, beaucoup a été esquissé, rien n'est allé au bout.

Il a fallu un homme providentiel pour que, entre 1958 et 1968, la France cesse de subir l'histoire et la prenne de nouveau à bras le corps, mais ce ne fut, comme Napoléon, qu'une parenthèse dans un déclin politique qui débuta dans les années 1690, en corrélation exacte avec le déclin démographique.

Un pays jeune conquiert le monde (voir Gaston Bouthoul), un pays vieux se couche sur le bord de la route et se laisse mourir.

Et aujourd'hui ?

De nos jours, il reste des nostalgiques du pétainisme et des défenseurs de la mémoire de Weygand. Cela prouve juste que la bêtise crasse est de tous les temps.

Beaucoup sont tentés de faire un parallèle entre aujourd'hui et 1940. Oui, nous sommes en 2026 responsables , avec nos lubies boumeuses, socialistes, écologistes, féministes, anti-racistes et européistes, d'une catastrophique défaite intellectuelle. Nos idées sont stupides et mortifères, elles nous mènent à notre perte.

Pourtant, il y a deux différences, et pas en bien :

1) Les dirigeants de la France sont clairement les ennemis des Français. Ils ne cachent guère leur mépris et leur haine des autochtones. Ces sentiments négatifs se traduisent concrètement par un massacre progressif et tenace de la France et du peuple français au nom de causes étrangères : écologisme, immigrationnisme, wokisme etc. Même s'il y avait des traîtres et des corrompus, les dirigeants de 1940 étaient encore attachés aux Français.

2) Les Français d'aujourd'hui ne sont plus ceux de 1940. D'ailleurs, y a-t-il encore des Français, non pas au sens administratif, mais charnel ? Quand on voit les prénoms à la mode, on peut sérieusement en douter.



mercredi, février 18, 2026

Jaguar XJR-9 (Haynes)

J'aime bien ces bouquins Haynes.

Il y en a un sur les bébés, qui explique comment changer une couche de la même manière que « Comment faire une vidange de sa voiture ? ».

Au début des années 80, Jaguar, comme toute l'industrie automobile britannique, est ravagée par les conséquences de la nationalisation dans le groupe bureaucratique, informe et mammouthesque British Leyland. Les voitures sont à la fois arriérées techniquement et des catastrophes en matière de fiabilité.

Sir John Egan reprend Jaguar en main en 1980 et aide Tom Walkinshaw Racing, qui a beaucoup de succès en tourisme avec les XJS.

L'appétit venant en mangeant, Egan et Walkinshaw veulent courir en endurance et gagner Le Mans.

Deux décisions fondatrices du programme sont prises :

1) il est impossible de faire concurrence à Porsche dans les monocoques en aluminium. Sur le conseil de Frank Williams, le châssis sera monocoque en carbone, technologie innovante déjà utilisée en Formule 1.

2) bien que les cigarrettiers ne soient plus en odeur de sainteté, il est décidé (après consultation du personnel de Jaguar) de recourir au sponsoring de Silk Cut, garantissant qu'il n'y aura aucun problème de finances.

Comme la technologie est nouvelle, de fortes marges de conception sont prises et le châssis est très rigide et très solide. Il ne pèse que 53 kg (sur un total de 950 kg), miracle des matériaux composites

Le moteur pose problème.

Le V12 Jaguar a été conçu à la fin des années 50 pour courir Le Mans. Au début des années 60, Jaguar n'a plus le sou pour la compétition (comme SAAB, Jaguar construit des voitures originales mais a sans cesse des problèmes de trésorerie), les V12 en version civilisée sont donc montés sur les voitures de série pour ne pas perdre l'investissement. C'est le V12 le plus produit de l'histoire automobile.

Dans la XJS, le V12 fait 270 ch, un minable 50ch/litre. Mais Walkinshaw en tire plus de 400 ch en super-tourisme sans forcer. Il y a donc un potentiel.

Après diverses réflexions sur les moteurs turbo, on décide de se rabattre sur le V12 maison en version 7 litres et TWR en tire ... 750 ch en course, 780 en qualifications. Il y avait bien un potentiel !

Seul problème, en série comme en course : il boit comme Gérard Depardieu à la Saint Vincent.

Le Mans

Après des essais infructueux en 1986 et 1987, Jaguar est en tête en 1988, devant Porsche.

Dans la nuit, une Jaguar casse sa boite de vitesses. Prémonition ? Jan Lammers, pilote de la Jaguar de tête, interroge longuement le malheureux pilote.

À 40 minutes de l'arrivée, Lammers, au volant de la numéro 2, entend un bruit suspect provenant de la boite de vitesses. Il décide de ne pas changer de vitesse et de rester bloqué en quatrième. Il ignore alors que l'axe principal de changement de vitesses vient de se fendre en deux (aujourd'hui, il décore le salon du chef mécanicien) et n'est plus tenu que par les autres rouages. S'il avait changé de vitesse, c'était mort.

Arrêt au stand acrobatique, toujours en quatrième. L'équipe Porsche a bien vu que la Jaguar de tête ralentissait mais elle se méprend, elle croit qu'il s'agit juste de ménager sa monture.

Tom Walkinshaw ordonne aux deux autres Jaguar, qui ont plusieurs tours de retard, de se positionner derrière la numéro 2 et de la pousser au delà de la ligne d'arrivée si nécessaire. Mais il n'y en aura pas besoin. Ça été chaud.

1989, Jaguar est battu par Mercedes.

1990, en l'absence de Mercedes, victoire sans histoire, à part un terrible accident à 380 km/h suite à l'éclatement d'un pneu sur un débris. Le pilote s'en sort indemne après 6 tonneaux grâce à la solidité de la structure en composites.

1991, très belle course de Jaguar, mais c'est Mazda qui gagne : comme personne ne croyait au moteur rotatif, Mazda n'a pas eu de règlement contre lui.




Jaguar passe à autre chose après le rachat, cupide et sans perspective par Ford.

dimanche, février 15, 2026

Mon journal pendant l'occupation (Jean Galtier-Boissière)

Moins fin et moins profond que Le journal des années noires de Guéhenno, il est plus mordant, plus ironique.

Galtier-Boissière, ancien combattant, fondateur du journal de tranchées Le Crapouillot, libraire place de la Sorbonne, ne cache pas le mépris d'acier dans lequel il tient nos vieilles badernes, les Pétain, Weygand, Gamelin et compagnie.

Il fait la même réflexion que moi à propos de cet imbécile et de ce traitre de Weygand : il s'aperçoit que l'Angleterre ne va pas « avoir le cou tordu comme un poulet » en septembre 1940, il aurait été intelligent, il s'en serait aperçu en juin, comme un certain Charles De Gaulle.

Des anciens combattants vénèrent Pétain ; d'autres, plus lucides, le haïssent. Galtier-Boissière est de ceux-ci.

J'apprends que les gens du Canard Enchainé ont pour la plupart tourné collabos. Ça ne m'étonne pas du tout. Je méprise ce journal faussement rebelle.

Au début de la guerre, Galtier tient le compte des exécutions d'otages, c'est édifiant : très fréquent à partir de 1941.

Plus amusant : Galtier note les titres ou articles les plus comiques de la presse collabo. « La défense élastique de Stalingrad » et « Stalingrad, un recul sans conséquences » remportent la palme.

Intéressant aussi : Galtier note les réactions des gens qui ont cru en la victoire de l'Allemagne en 1940. Il y a ceux qui ne veulent pas se dédire et inventent des arguments de plus en plus farfelus. Ce sont finalement les moins répugnants, à défaut d'être les plus intelligents. Puis, il y a ceux qui tentent de retourner leur veste avec plus ou moins d'élégance.

Excellent mot du collabo Herold-Paquis après le débarquement de Normandie : « La route du beurre est coupée ». (En 1940, Reynaud s'était vanté « La route du fer est coupée ». On sait ce qu'il en fut.)

Lors de l'insurrection parisienne d'août 44, Galtier sort son chien Azor entre sa boutique place de la Sorbonne et les barricades du boulevard Saint-Michel (une en bas, sur la place, une plus haut, à l'angle du boulevard Saint Germain).

Une patrouille allemande regarde avec curiosité se monter la barricade du haut, n'ayant pas d'ordres pour intervenir.

Il constate la même chose que pendant la Terreur, 1830, 1848 ... : la plupart des gens vaquent à leurs occupations, font les courses, sortent leurs chiens et jouent à la belote, pendant que des événements historiques se déroulent à côté d'eux (on mesure à quel point nos confinements de 2020 et 2021 furent une folie furieuse et ridicule, qui ne flatte vraiment pas nos contemporains).

Pas mal de morts parmi les badauds : les badauds sortent taper la causette avec les « fifis » des barricades, un camion ou une voiture arrive, ça tiraille à tort et à travers, les badauds se prennent des balles perdues. La Croix-Rouge évacue les cadavres et, un quart d'heure plus tard, les badauds rediscutent avec les « fifis ». Galtier-Boissière, ancien combattant, conscient que « le feu tue », est plus prudent.

Le téléphone fonctionnant, on s'informe : « Untel s'est pris un obus dans son balcon », « Machin n'a plus une vitre intacte », etc. Youki Desnos est toujours aussi inquiète pour son mari (il ne reviendra pas de déportation).

L'arrivée des « gars de Leclerc » déclenche une liesse spontanée et extraordinaire. Galtier dit qu'il préfère ça au défilé de la victoire de 1919.

Son épouse manque d'y passer quand une rafale de 12.7 destinée aux tireurs des toits s'égare dans son chambre. Ça doit effectivement faire un choc ! Plus de peur que de mal.

En septembre, Galtier constate une hausse spectaculaire du nombre d'écrivains qui ont failli être arrêtés par la Gestapo. Inversement, il discute avec un authentique Résistant qui s'ennuie déjà.

C'est plaisant à lire.


vendredi, janvier 30, 2026

On the psychology of military incompetence (Norman Dixon)

Préambule

Livre de 1976.

D'après l'auteur, l'incompétence militaire est un sujet parce que :

1) elle a un coût énorme.

2) elle ne peut que croitre :

2.1) les guerres sont de plus en plus complexes.

2.2) la carrière militaire n'attire pas les meilleurs d'une génération dans les sociétés modernes.

Comme c'est un Britannique, il prend ses exemples dans l'incompétence militaire britannique.

Les généraux britanniques de la seconde guerre mondiale, à l'exception de Dowding et de Slim, qui n'ont d'ailleurs pas eu la carrière qu'ils méritaient, allaient du médiocre à l'exécrable. Mais un Français est mal placé pour se moquer, vu l'équipe de bras cassés que nous avions en 1940.

L'auteur exhibe le célèbre humour britannique mais a un peu trop tendance à s'excuser d'avoir choisi le sujet de l'incompétence militaire, cela alourdit le propos.

Les exemples d'incompétence militaire

La guerre de Crimée

La guerre de Crimée : les 2/3 des pertes britanniques sont dues aux conditions de vie misérables des soldats (dormir à même le sol pendant l'hiver russe n'est pas une situation d'avenir) dont le commandement ne s'est pas préoccupé un seul instant.

Pourtant, les Turcs, alliés aux Européens dans cette guerre, avaient proposé aux Britanniques de se servir dans les forêts d'Anatolie toute proche, à la fois pour se chauffer et pour construire des abris. Personne dans les généraux britanniques n'a donné suite.

A côté, les Français s'en sont beaucoup mieux sortis.

Le commandant en chef britannique, Lord Raglan, a la double caractéristique d'être très vieux et de n'avoir aucune expérience du commandement (il a été le secrétaire de Wellington). Phénomène assez fréquent : plus on descend la chaine de commandement, plus la compétence augmente. Ou, dit inversement, plus on monte dans la chaine de commandement, plus l'incompétence augmente.

Lord Raglan appelle souvent l'ennemi « the French », alors que ce sont les Russes et que les Français sont ses alliés. Ce n'est pas grave pour la guerre en coalition, puisque Lord Raglan est d'accord avec tout le monde. Le problème est que « tout le monde » a parfois des avis divergents.

A la fin de l'hiver, 11 000 soldats anglais restaient opérationnels et 25 000 étaient malades. Mais un général-lord dormait sur son yacht.

La guerre des Boers

La guerre des Boers : premier mois, 3 batailles, 3 défaites. Dans l'une d'elles, les Britanniques étaient si mal renseignés et si mal éclairés, qu'ils ont fait le tour d'une colline dans le mauvais sens et se sont déployés dos l'ennemi, qui n'en croyait pas ses yeux ! C'est sans doute unique dans les annales de la guerre. Evidemment, ça s'est mal passé pour eux. Bon, mais le général transportait un piano à queue dans ses bagages et celui-ci n'a pas été touché.

Un des symptômes du général incompétent est le goût excessif des apparences militaires, une insistance excessive sur les uniformes impeccables, les beaux défilés, le respect du règlement etc.

La première guerre mondiale

La première guerre mondiale : il y a une énigme. Comment les généraux ont-ils pu accepter des pertes aussi énormes pour si peu de gains ? Je ne parle pas d'humanité et de sentiment mais de rapport élémentaire coûts/bénéfices.

C'est vraiment un mystère. Que les généraux sacrifient 30 000 hommes pour gagner 500 m, ça peut arriver une fois, mais pourquoi est-ce arrivé vingt fois ? Il a fallu que les politiciens (Lloyd George et Clemenceau) mettent le holà pour que les généraux commencent à se dire qu'on pourrait tenter autre chose.

Un des symptômes du général incompétent est qu'ayant éprouvé un mal fou à prendre une décision, il ne la remet en cause sous aucun prétexte.

Il arrive que les généraux incompétents manifestent ds traits psychopathiques qu'on trouve chez les totalitaires (et donc chez Macron) : déni de leur responsabilité, totale indifférence aux souffrances de leurs victimes.

Dixon s'attarde sur le sabotage des chars. Les meilleurs soutiens des chars en Grande-Bretagne sont les amiraux, parce que cette innovation ne les bouscule pas.

Quelquefois, le général incompétent montre un humour involontaire tant il est éloigné du réel. Ainsi, un général anglais reproche à un promoteur des chars de se prendre pour Napoléon ! Ce n'est pas comme si Napoléon avait été surnommé « le dieu des batailles » et avait gagné 77 des 80 batailles auxquelles il avait participé.

La seconde guerre mondiale

Seconde guerre mondiale : la chute de Singapour, une catastrophe géostratégique. L'incompétence fut fort bien partagée : la RAF, la Royal Navy et l'armée ont fait chacune le contraire de ce qu'il aurait fallu.

Là où cette histoire devient intéressante pour l'étude de l'incompétence militaire (c'est tout de même le sujet du livre), c'est que le commandant en chef, le général Percival, a refusé les conseils avisés de ses supérieurs et de ses subordonnés, comme si faire le contraire de ce qu'on lui conseillait était son seul moyen d'affirmer son autorité.

Il faut dire que Percival ressemble plus à un homme-soja qu'à un redoutable guerrier. Dixon pointe vers un de ses thèmes : une des causes de l'incompétence serait le manque de confiance en soi, qui fait s'enfermer ses victimes dans une attitude trop rigide.

Le général incompétent néglige d'une manière qui parait surréaliste le renseignement et la reconnaissance. Au fond, il exprime inconsciemment qu'il ne veut pas connaitre la situation.

Churchill était furieux, à juste titre (il a été soumis à une motion de censure), de la chute de Singapour, mais peut-être n'en connaissait-il pas tous les détails.

Le général du génie pour Singapour a organisé une confrontation avec Percival pour pousser les défenses anti-chars. Celui-ci a refusé obstinément. Acculé à donner une raison, il a répondu qu'il ne voulait pas démoraliser les civils ! Le sapeur a évidemment rétorqué que la chute de Singapour démoraliserait encore bien plus les civils. Rien n'y a fait.

Pendant toutes les bataille de Malaisie et de Singapour, Percival avait une supériorité numérique terrestre de 1 à 2. Mais il avait complètement négligé un entrainement réaliste (encore un signe fréquent du général incompétent), notamment contre les chars (des chars dans la jungle ? Impossible. Et bien si, c'était possible).

Un général australien s'est débrouillé pour s'enfuir en laissant ses troupes derrière lui, comme Mac Arthur.

Une remarque : les généraux allemands firent d'énormes bourdes stratégiques, comme Stalingrad, mais je ne vois pas chez eux ces défaillances complètes dans la conduite de la bataille. Dommage que Dixon n'ait pas traité ce sujet.

Le militaire de carrière est le contraire d'un guerrier

Dixon distille son opinion sur les origines psychologiques de l'incompétence militaire tout au long de ses 400 pages. Pour la clarté de cette recension, je vous les dévoile dès maintenant.

Pour Dixon, le militaire de carrière est le contraire d'un guerrier : souplesse d'échine, obéissance, conformisme ... Une conversation de militaires de carrière, c'est un ramassis de ragots entre copines « Machin a fait ci, Bidule a fait ça, etc .. », pas le mâle cri de guerriers qui s'apprêtent à découper l'ennemi en rondelles.

Alors, quand on demande à un militaire de carrière de se transformer en guerrier (imagination, initiative, décision, ..), parce qu'il y a une guerre, ça ne se passe pas forcément bien.

Les Américains, qui adorent les statistiques, ont établi qu'il y avait environ 2 % de guerriers parmi leurs combattants de la deuxième guerre mondiale. Parmi les pilotes de chasse, la moitié n'ont pas tiré un coup de feu. Parmi la moitié qui a tiré, 4 % font 80 % des victoires aériennes.

Dixon pense que les cas d'incompétence militaire crasse sont un moyen inconscient pour un militaire qui n'est pas un guerrier d'échapper à cette exigence de transformation en guerrier dont il se sent incapable.

On confond souvent courage physique et courage moral. C'est une erreur gravissime car, au contraire, l'un compense souvent l'absence de l'autre. L'histoire abonde de généraux qui s'exposent bravement (et inutilement) au feu, incapables de prendre une décision.

Les caractéristiques psychologiques du général incompétent :

1) des traits autoritaires.

2) un ego faible et fragile.

3) un sur-investissement de la réussite sociale

En résumé : enfance heureuse, ego solide, bon général. Enfance malheureuse avec mère dominatrice, ego faible, mauvais général.

Avec cette grille de lecture, Dixon parvient assez bien à expliquer l'incompétence militaire par un facteur psychologique (bien sûr, il y a d'autres facteurs), la combinaison de ces traits amenant le général à se protéger en refusant le réel.

Ça expliquerait peut-être l'absence d'énormes bourdes tactiques chez les Teutons. Dans une armée aussi agressive que l'était la Reichswehr, la distance entre le soldat et le guerrier est forcément moindre.

On note chez le général incompétent une totale incapacité à s'élever au niveau stratégique, même quand il y prétend, à voir plus loin que son théâtre d'opérations. C'est particulièrement vrai des bouchers du Bomber Command pendant la seconde guerre mondiale.

Des champions de la recherche de boucs-émissaires

Dixon cite des exemples de boucs-émissaires désignés par des généraux incompétents. C'est un crève-cœur, car le bouc-émissaire idéal est évidemment celui qui a eu raison contre le général incompétent. Notre âne criminel de Joffre était particulièrement bon à cet exercice déshonorant.

Les caractéristiques du mauvais général (autoritarisme, ego fragile, sur-socialisation) en font un excellent chercheur de boucs-émissaires (je suis sûr que, dans le milieu professionnel, vous avez rencontré des chefs de ce genre).

Dixon cite quelques cas où la presse anglaise, relativement libre, s'est insurgée contre des généraux incompétents se protégeant les uns les autres.

Douglas Haig, le général commandant le corps expéditionnaire britannique pendant la première guerre mondiale, était si mauvais, avec tous les traits sympathiques qu'on imagine au général incompétent (cassant, sans humour, etc), archétype du castle general, que c'est un lieu commun anglo-saxon de considérer que la défiance de l'autorité qui aboutit à la crise des années 60 commence avec lui.

Je ne sais pas si ce lieu commun est vrai, mais le simple fait qu'il existe est significatif.

Des militaires idiots ?

Dixon remarque que :

> il y a une longue tradition d'anti-intellectualisme dans l'armée britannique.

> le niveau académique des recrues d'écoles militaires est inférieur à la moyenne de la population étudiante

> les jeunes officiers les mieux notés sont ceux qui quittent le plus la carrière

Je ne sais pas si c'est transposable à l'armée française. Tout juste puis-je dire qu'avant 1914, il était courant qu'un officier mentionne son éditeur sur sa carte de visite et que la dissuasion nucléaire a nécessité d'intenses réflexions stratégiques (hélas un peu oubliées de nos jours).

Ensuite, l'auteur perd un peu le fil dans une partie sur les biais psychologiques (biais de confirmation, dissonance cognitive, etc.) intéressante mais brouillonne.

Des nazis partout ?

Un des traits qui caractérisent les militaires est l'autoritarisme.  Suite à la seconde guerre mondiale, les pys se sont lancés dans des études de masse. Ils ont constaté que le profil autoritaire était très répandu (on s'en doutait, mais on peut désormais mettre des chiffres).

Evidemment, le profil autoritaire n'est pas le plus adapté aux événements changeants de la guerre mais c'est celui qui est le plus attiré par l'armée.

Dixon fait deux remarques :

> à notre époque où on choisit sa carrière, les profils psychologiques sont plus uniformes dans l'armée qu'à l'époque où la carrière était assignée par le rang de naissance.

> c'est sous l'ère victorienne que les public schools ont penché vers l'autoritarisme et la pudibonderie, c'est-à-dire quand l'empire était déjà bâti. Autrement dit, l'éducation était libérale quand il s'agissait de produire des bâtisseurs d'empire et elle est devenue autoritaire quand il s'est agi de produire des administrateurs d'empire.

On notera qu'avec l'Auftragstaktik (le commandement par mission), l'armée allemande a en partie désamorcé les défauts de l'autoritarisme.

Les personnalités

Dixon conclut sur quelques personnalités qui, selon lui, valident sa thèse. Deux se détachent :

Nelson, enfance heureuse, amiral de génie. Nelson avait toutes les qualités de Napoléon plus une : il savait ménager ses hommes et son matériel. Il a toutes les caractéristiques du type épanoui, bien dans sa peau.

Haig, le boucher des Flandres. Enfance malheureuse, ignoble ganache.

Un problème anglais ?

Comme disait un Corse célèbre, l'Angleterre est une nation de boutiquiers. Elle a de meilleurs banquiers que de militaires.

Dixon fait cependant une remarque absolument transposable à la France : si on nomme des lords généraux, c'est d'abord pour leur absence de danger politique (ils ne risquent pas de remettre en cause la système qui les a faits lords) plus que pour leurs compétences militaires. On peut dire exactement la même chose des généraux de notre raie-publique de 1871 à nos jours, les cas les plus célèbres étant Joffre et Gamelin.

De toute façon, en 2026, le problème de l'armée anglaise n'est plus d'être compétente mais de rester anglaise.





mardi, décembre 30, 2025

Le réalisme intégral (Claude Tresmontant)

Encore Tresmontant. Mais, en réalité, j'avais cette recension en soute depuis longtemps.

C'est une anthologie par ordre chronologique des œuvres de Claude Tresmontant.

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Le nihilisme et le réalisme intégral s'opposent terme à terme.

Nihilisme : considérer en chaque chose uniquement les raisons de la détruire. C'est une réaction d'adolescent furieux de ne pas s'être auto-engendré, qui veut détruire le monde parce qu'il a existé avant lui et qu'il existera après lui. C'est notre époque.

Réalisme intégral : prendre le monde tel qu'il est, c'est-à-dire donné par Dieu (le réalisme est intégral parce qu'il prend le visible et l'invisible, l'existence de Dieu).

Claude Tresmontant est mort entouré de sa famille en récitant des prières chrétiennes en hébreu. Ca a une autre gueule que piqué au Rivotril par une infirmière tatouée.

Comme je n'aime pas me répéter, je vous prie de lire ces deux billets :

Le Christ hébreu (C. Tresmontant)


La pensée de Tresmontant est conforme à sa cosmologie : elle se développe et s'enrichit à partir d'un point de départ qui contient déjà tout en germe.

Le problème de l'existence de Dieu : le temps créateur.

Le problème de l'existence de Dieu est simple à poser.

Quelque chose ne peut sortir de rien. Puisque le monde existe, il y a un incréé quelque part.

Soit cet incréé est le monde lui-même, qui est là de toute éternité et pour l'éternité. C'est la thèse des philosophes grecs et des philosophes nazis allemands.

Soit cet incréé est extérieur à notre monde (thèse judéo-chrétienne) et c'est qu'on appelle Dieu. À charge pour les théologiens d'en trouver et d'en prouver les caractéristiques (unicité, ubiquité, toute-puissance, bonté etc.)

D'où l'hostilité fondamentale des philosophes nazis allemands envers les juifs. Pour Tresmontant, le nazisme n'est pas un accident de l'histoire qui aurait pu arriver à un autre pays mais bien un produit spécifique de l'Allemagne du fait de sa weltanschauung (ça impressionne toujours les Français quand on emploie des mots boches).

Tresmontant s'intéresse beaucoup à la biologie et la cosmologie. Pour lui, toute philosophie doit intégrer les découvertes scientifiques.

Son premier livre, La pensée hébraïque, explique que le monde est en création permanente, qu'il y a sans cesse augmentation de la complexité, c'est-à-dire injection par Dieu d'information dans le système monde. Cette vision s'oppose au temps immobile des Grecs ou au temps cyclique des bouddhistes.

Dans la Bible, le verbe « créer » est réservé à Dieu. Les hommes fabriquent, seul Dieu crée. Le corps n'est pas mauvais puisqu'il est donné par Dieu, la vie n'est pas mauvaise puisqu'elle est donnée par Dieu. Nous sommes très loin du pessimisme ontologique des hindous, des bouddhistes et des platoniciens.

Tresmontant n'a aucun problème avec le darwinisme à la condition de ne pas invoquer le seul hasard. Comme disait Chesterton « Donnez un pot d'ocre à un singe, mettez le dans une grotte un temps infini et jamais il ne vous peindra Lascaux ».

Pour Tresmontant, la liaison entre la pensée hébraïque et le christianisme est intime, profonde. Nul doute que la remontée actuelle de la judéophobie l'aurait beaucoup chagriné. Pourtant, il était catholique et, comme tel, considérait les juifs, refusant le Christ, comme étant dans l'erreur.

Il se trouve que la pensée judéo-chrétienne n'est pas contradictoire, contrairement aux pensées cycliques, avec la cosmologie actuelle d'un univers en expansion. Ce n'est pas une preuve de justesse mais c'est au moins une preuve de non-contradiction.

Croire ? Ce n'est pas le problème.

Selon Tresmontant, nous faisons un contre-sens fidéiste gravissime. Le mot hébreu qui est couramment traduit par  « foi » signifie en réalité « connaissance », c'est-à-dire, dans notre référentiel, l'exact inverse.

Evidemment, tout un tas de conséquences néfastes découle de cette erreur. C'est, en gros, le nominalisme : en 1625, « Dieu existe parce que je le dis », en 2025 « Robert est une femme parce qu'il le dit ». Non, non, Dieu n'existe pas parce que quelqu'un le dit, parce que quelqu'un y croit. Dieu existe parce que son existence est rationnellement démontrable, même s'il faut la Foi pour parcourir le dernier mètre. Le catéchisme dit (excellente définition qu'il n'est nul besoin de réviser) : « La Foi est l'assentiment à l'intelligence des choses révélées ». Les Pères de l'Eglise et les docteurs de l'Eglise ont bâti une cathédrale intellectuelle, ce n'est pas juste parce qu'ils s'ennuyaient en attendant la messe du dimanche.

Au passage, Tresmontant rit de thèses modernistes idiotes, comme « les frères de Jésus », qui sont juste révélatrices de l'incompétence de ceux qui les soutiennent (en hébreu, frères et cousins, c'est pareil. Qu'il y ait pu y avoir des confusions en passant au grec n'y change rien).

La crise moderniste

La crise moderniste découle directement du fidéisme.

Si la Foi est un saut du sentiment dans l'irrationnel, si la Foi n'est pas fondée en raison, elle est fragile et, effectivement, une découverte scientifique peut ébranler la Foi.

Mais si la Foi est fondée en raison, il faut que les découvertes scientifiques remettent en cause les raisons de croire pour ébranler la Foi. Or, comme celles-ci sont d'un autre ordre, ça parait bien difficile.

Les exégètes du stupide (décidément) XIXème siècle, les Loisy et compagnie, ont cru que leurs découvertes remettaient en cause le dogme. Péché d'orgueil.

Saint Thomas d'Aquin et ses collègues scholastiques auraient sans doute trouvé ces découvertes très intéressantes, mais n'auraient pas remis en cause une ligne de leurs traités de théologie, car ils savaient qu'il y a plusieurs niveaux d'interprétation possibles de la Bible (ils en avaient codifié quatre).

C'est ce que répond le pape Pie X dans l'encyclique Pascendi Dominici gregis en 1907. J'aimerais qu'aujourd'hui les prêtres aient cette clarté, je trouve qu'ils font trop souvent appel à des arguments sentimentaux (mais il parait que c'est moins qu'il y a a quelques décennies).

Même chose pour le darwinisme. Il ne prouve pas que Dieu n'existe pas ou même qu'il n'y a pas besoin de Dieu. Il est très facile de penser que le Dieu créateur intervient discrètement dans l'évolution. Saint Thomas d'Aquin pensait, à la suite d'Aristote, que le monde était éternel, ça ne l'empêchait pas de croire au Dieu créateur.

C'est très protestant de prendre la Bible littéralement (parce que c'est le plus facile) et d'être ébranlé par une contradiction factuelle. Voilà ce qui arrive quand on permet à n'importe qui de lire et d'interpréter les textes sacrés sans l'aide du magistère (c'est tellement idiot que les protestants ont rapidement créé des centaines de sectes avec chacune leur petit magistère , qui ne peut pas blairer ses concurrents. Belle réussite !).

La déculturation française étant ce qu'elle est, je me sens obligé de rappeler ce qui allait de soi naguère : la Bible n'a pas le même statut chez les catholiques que le Coran chez les musulmans. Les prophètes sont inspirés par Dieu et, donc, la Bible aussi. Inspirée, mais pas dictée. N'étant pas directement dictée par Dieu, la Bible peut subir l'exégèse sans blasphème.

Je remarque que l'exégèse n'a remis en cause aucun dogme fondamental du catholicisme.

La gnose

La gnose (voir mes trois billets sur la gnose : billet 1, billet 2, billet 3) est l'ennemie de la révélation christique, de l'incarnation.

C'est la tentation permanente du chrétien, parce que la gnose soulage de tout ce qui est difficile dans le christianisme. La gnose : « L'homme ne devrait pas avoir de corps, il devrait être pur esprit, la matière est une déchéance ».

On reconnait infailliblement la gnose à ce qu'elle est anti-juive. C'est d'ailleurs pour cela que les Pères de l'Eglise combattaient le marcionisme (le rejet de l'Ancien Testament), pour combattre la gnose.

Tresmontant cite Simone Weil, qui hésite à se convertir au Christ parce qu'elle trouve l'Ancien Testament plein d'horreurs. Mais elle était folle à lier (à part le fait que notre époque aussi est folle, je ne comprends pas l'engouement pour cette cinglée - même si La pesanteur et la Grâce est pas mal. Il y a chez le catholique un refus du rigorisme, de l'ascèse ostentatoire).

Notre monde de 2025 est gnostique (d'où la mode des tatouages et de l'écologisme, deux formes de haine du corps, chez les cons).

Deutschland unter alles.

Dire que Tresmontant n'aime pas la philosophie allemande est une grosse litote. Il ne cache pas son mépris d'airain pour Fichte, Kant, Heidegger et compagnie.

Ca me fait vraiment penser à ça.

Il considère que le fond la philosophie allemande est le rejet de l'idée juive de création et, par ricochet, du Christ, que la judéophobie est consubstantielle à la philosophie allemande et que le nazisme n'est pas un accident.

Il avait bien compris que le nazisme d'Heidegger n'était pas simple carriérisme, mais une conviction cohérente avec sa philosophie (ce qu'a, depuis, confirmé la publication posthume des cahiers d'Heidegger). A l'époque où Tresmontant écrivait cela, mon prof d'histoire gauchiste veste de mouton retourné nous expliquait qu'il fallait séparer l'homme Heidegger de son œuvre.

D'un autre côté, Tresmontant me déçoit beaucoup en entonnant un couplet anti-raciste assez ridicule (mais, en 1956, cela n'avait pas la même signification qu'aujourd'hui) et en se disant de gauche (avec des paroles au vitriol pour les « cathos de gauche »). Je comprends qu'il voulût se tenir à distance d'une certaine droite rance et petite-bourgeoise, mais ça ne suffit pas à justifier d'être de gauche. Décidément, les intellectuels, même les biens, ne comprennent rien à la politique (bien sûr, tous les hommes sont égaux devant Dieu indépendamment de la race, mais il se trouve que nous ne sommes pas Dieu et que, en politique, nous devons tenir compte de la race. C'est d'autant plus gênant que la science récente, sur laquelle il s'appuie tant, dit des choses sur les races humaines).

Psychothérapie chrétienne

Passage savoureux.

Tresmontant n'aime pas les psys, parce qu'ils sont matérialistes, donc fondamentalement dans l'erreur.

Il appelle donc à l'avénement d'une psychothérapie chrétienne (qui existe en réalité depuis des siècles, il suffit de lire les manuels de confession pour s'en rendre compte. Et les curés n'étaient pas plus mauvais psychothérapeutes que nos modernes psys) s'appuyant sur l'anthropologie chrétienne. Il donne des exemples. Soigner les maladie du narcissisme par l'humilité et la charité, etc.

Exégèse

Les derniers ouvrages de Tresmontant cherchent à retrouver l'original hébreux des Evangiles sous le texte grec. Passionnant.

Tresmontant attaque bille en tête : le faux consensus (en science, le consensus est toujours stupide) allemand (encore eux) de la rédaction tardive des Evangiles ne tient absolument pas la route. (Wikipedia défend évidemment ce faux consensus, preuve qu'il est idiot). C'est une manœuvre de protestants pour discréditer l'Eglise catholique (plus la rédaction des Evangiles est tardive, moins l'Eglise a de légitimité à s'en réclamer).

Il faut avoir le bon sens (je sais, c'est la chose la plus difficile pour des universitaires) de différencier la mise par écrit des paroles du Christ (pour Tresmontant, quasi-instantanée, comme des notes de cours) et le fait de rassembler ces notes en un corpus institutionnalisé.

Pour bien comprendre la stupidité de la thèse de la rédaction tardive des Evangiles (je suis toujours estomaqué que les exégètes, qui font profession de cette étude, arrivent à perdre de vue ces faits que, assurément, ils connaissent) :

> le taux d'alphabétisation chez les juifs du temps de Jésus est très élevé.

> Jésus avait parmi ses disciples des professions intellectuelles (collecteurs d'impôts, prêtres, etc).

D'après la thèse de la rédaction tardive, ces gens qui savaient lire et écrire auraient attendu 50, 60 ans, pour coucher sur le papier les paroles du Maitre. Qui peut croire des balivernes pareilles ? Ces foutaises font partie des idioties qu'il faut être très « intelligent » pour soutenir (nombreux exemples, hélas, dans notre quotidien).

La thèse de la rédaction tardive des Evangiles est juste un des nombreux symptômes de l'anti-catholicisme de la modernité. Rien qui doive attirer la considération et l'estime.

Le fils de Tresmontant lui fait remarquer qu'au cours de cette traduction, étalée sur plusieurs années, il emploie de plus en plus souvent l'expression « le Seigneur » plutôt que « Jésus » ou le « Christ ». Tresmontant reconnait qu'à fréquenter quotidiennement les Evangiles, il finit par subir l'autorité du Seigneur.

Filioque

Le Saint Esprit procède-t-il du Père ou du Père et du Fils (filioque, en latin) ? C'est ce point qui sépare les catholiques des orthodoxes.

Tresmontant prend position clairement : ce sont les orthodoxes qui ont raison. Le filioque est erroné (Léon XIV vient d'ailleurs de le remettre en cause). Pour Tresmontant, cette erreur résulte du passage du très concret hébreu à l'abstrait grec puis au latin. Saint Augustin a identifié le Fils au logos du Père, abstraction qui justifie le filioque et ouvre la voie à l'hérésie arienne (Jésus est subordonné au Père) si elle est mal comprise.

On devrait plutôt parler de « faces » ou d'« aspects » de Dieu, plutôt que « personnes ». Ça induirait moins en erreur.

Je suis toujours émerveillé que des points théologiques qui paraissent abscons aient des conséquences très concrètes.

La résurrection des corps et l'immortalité de l'âme

Tresmontant déteste l'utilisation de vocabulaire transposé directement du grec ou du latin comme « résurrection » ou « eucharistie » ou « Verbe ». Il trouve que cela obscurcit le sens, il préférerait qu'on dît « relèvement » plutôt que « résurrection » (c'est d'ailleurs ce qu'on dit en anglais : the Lord is risen).

Je trouve qu'il manque de psychologie. L'emploi d'un vocabulaire spécifique ne me choque pas, à condition qu'il soit correctement expliqué et compris.

Ceci étant dit, Tresmontant estime que nous sommes trompés par la séparation platonicienne du corps et de l'âme, séparation que ne faisaient pas les juifs et que ne devraient pas faire les chrétiens. Par conséquent, il n'y aura pas de relèvement des corps indépendamment l'âme. Ce que la résurrection sera, on ne peut pas le dire, c'est un mystère qui nous dépasse.

Il faut juste faire confiance à Isaïe (65, 17) :

Oui, voici : je vais créer un ciel nouveau et une terre nouvelle, on ne se souviendra plus du passé, il ne reviendra plus à l’esprit. 

qu'on retrouve aussi dans l'Apocalypse (21, 5-6) (Tresmontant préférerait qu'on dît Le Dévoilement !) :

« Lors celui qui siégeait sur le Trône déclara : « Voici que je fais toutes choses nouvelles. » Et il dit : « Écris, car ces paroles sont dignes de foi et vraies. »

Puis il me dit : « C’est fait. Moi, je suis l’alpha et l’oméga, le commencement et la fin. À celui qui a soif, moi, je donnerai l’eau de la source de vie, gratuitement. »

Et Mon royaume n'est pas de ce monde.

Quant à l'immortalité de l'âme, pareil : il faut en croire la promesse du Créateur mais impossible de connaitre en quoi elle consiste exactement.

Donc impossible de répondre à « Est-ce que je retrouverai mon chat au Paradis ? ».

Le legs empoisonné de Saint Augustin

Saint Augustin a commis l'exploit d'être à l'origine théologique de deux schismes : le grand schisme (avec le filioque) et la Réforme (avec sa conception terrible du péché originel et de la grâce).

Il est bon qu'un fils d'Augustin, le pape Léon XIV, entreprenne de corriger l'erreur du filioque.

Quant à concevoir le péché originel comme une chute de l'esprit dans la matière, c'est typiquement gnostique. Augustin écrit sans sourciller que les bébés non-baptisés brûlent en Enfer. C'est franchement insupportable (vous aurez compris que Saint Augustin n'est pas mon saint préféré. Et puis, quelqu'un qui a servi de référence au jansénisme ...).

Tresmontant préfère la christologie du Bienheureux Jean Duns Scot : le Christ est l'Homme Parfait, celui vers lequel tout homme doit  tendre. En attendant le jour béni où, dans un royaume qui n'est pas de ce monde (halte au millénarisme), tous les hommes seront parfaits, l'homme est frappé d'imperfection, c'est ce qu'on appelle le péché originel.

Ce n'est pas réjouissant, mais c'est loin du pénible rigorisme janséniste ou puritain.

Voilà qui conclut cette (longue) recension.

mardi, novembre 25, 2025

Retour au réel (Gustave Thibon)

Ce livre de 1946 (première édition 1943) n'a pas été ouvert depuis 80 ans, je l'ai massicoté. Etrange.

Un réaliste mou du genou 

J'ai toujours du mal avec les gens, comme Thibon, qui se prétendent réalistes et qui ont refusé de rejoindre De Gaulle. C'est comme refuser de rejoindre Jeanne d'arc en 1429 : c'est confondre réalisme et courte vue.

Cela me rappelle Le livre de raison de Glaude Bourguignon : Henri Vincenot écrit que les envahisseurs passent et la terre reste, que le paysan n’a pas à se mêler des choses politiques, comme de se défendre contre l'envahisseur. A un détail près, qui a une certaine importance : Vincenot a eu quelques ennuis avec la Gestapo.

Pendant que Thibon écrivait, inspiré par le christianisme, certains monastères stockaient les armes, et plus.

Les ancêtres de Thibon et de Vincenot, tout paysans qu'ils étaient, sont allés jusqu'à Jerusalem à pinces pour délivrer le tombeau du Christ des infidèles. Lui, non, il n'a même pas pris la croix de Lorraine.

Je comprends mieux son amitié avec Simone Weil : elle avait ce grain de folie qui lui manquait.

Bref, Gustave Thibon est meilleur pour parler de réalisme que pour le pratiquer.

Allons, prenons le comme il est.

Ce préliminaire étant éliminé, attaquons.

« Notre mal le plus profond gît dans l’irréalisme de la pensée et de la conduite. Cet irréalisme procède du relâchement ou de la rupture des liens vitaux. L’homme qui vit en contact avec le réel, qui travaille sur du réel a nécessairement le sens du réel… Ce qu’on appelle le bon sens n’est pas autre chose que cet équilibre que crée dans la pensée et les actes la communion au réel. L’homme de bon sens est toujours un homme relié. L’isolé, le déraciné au contraire, si intelligent qu’il puisse être, n’a pas de bon sens et l’absurdité éclate dans ses propos et dans ses gestes. »

Comme vous voyez, Thibon parle excellemment du réalisme. Il a bien compris le lien entre culture de mort et goût des grandes idées creuses.

J'entends pourquoi beaucoup ont trouvé dans Thibon un réconfort pendant la guerre. C'est intelligent, élevé, bien écrit.

La table des matières

Première partie

Réalisme de la terre
Réalisme civique
Individualisme et dénatalité
Christianisme et mystique démocratique
Surnaturalisme et surnaturel
Dépendance et liberté
Le devoir et l'intérêt
La semence et le terrain
Vie affective et vie sociale
Pharisianisme
Prévision et espérance
L'homme et l'héroïsme

Deuxième partie

Essence de la noblesse
Réalisme social
Réalisme moral
La loi et la vie
Réalisme du savoir
L'idéal et le mensonge

Thibon commence par un constat : les Français délaissent le risque (un souverain prend une décision risquée pour un enjeu qui en vaut la peine) au profit de l'aventure (un enfant qui s'ennuie prend des risques dont l'objectif n'en vaut pas la peine).

Yersin prenant des risques pour découvrir le bacille de la peste, oui. Machin qui prend des risques pour faire le tour du monde en bateau ou pour gravir telle montagne, non.

Une agence de voyage britannique organise des reconstitutions des missions commandos de la seconde guerre mondiale. Quelle mascarade ! Quelle tristesse !

Aujourd'hui, dans notre monde fou, inversé : faire le couillon en sautant d'une montagne, oui. Devenir père, non.

Paysannerie

Thibon explique en quoi la disparition de la paysannerie française (guerre de 14 + machinisme agricole) est une catastrophe anthropologique qui menace l'existence même de la France. Son texte est à mes yeux définitif : on ne pourra pas mieux décrire ce que nous avons perdu en perdant nos paysans et pourquoi cette disparition est une menace existentielle pour la France.

Dénatalité 

Il met la dénatalité sur le compte de l'individualisme (qui va de pair avec l'irreligion). Avoir des enfants suppose le fatalisme, « On prend les enfants comme ils viennent » disait la sagesse populaire. Or, le fatalisme, s'engager sans savoir où on va (le père est le dernier aventurier, Péguy. Aventure au sens de risque chez Thibon) est insupportable à l'individu-roi.

D'où le « projet d'enfant », bien cadré, bien réfléchi dont on nous bassine à longueur de journée (cette expression idiote n'aurait pas surpris Thibon). Le « projet d'enfant » le mieux maitrisé, c'est de ne pas en avoir.

Bin non, un enfant n'est pas un projet, c'est un don de Dieu.

C'est marrant de penser que Thibon écrivait ça au tout début du baby boom, mais l'effondrement de la natalité depuis les années 70 prouve que c'était juste un éclair. Il n'a pas vraiment de solution.

Thibon voit la généralisation du mariage d'amour (fort récente : avant, il suffisait que les époux n'aient pas de répulsion l'un pour l'autre) comme une imbécilité mièvre. Fonder quelque chose d'aussi important que la famille sur les fugaces sentiments n'est pas un sommet d'intelligence. Il anticipait l'explosion du nombre de divorces eyt la destruction de la famille (Chesterton aussi).

Religion démocratique

Simple : Thibon aurait pu faire sien le titre de Hans-Hermann Hoppe Démocratie, le Dieu qui a échoué.

Il écrit ce que je dis souvent. Les Français ont remplacé Dieu par l'Etat pour faire face aux difficultés de la vie et ça se passe mal. Ils n'ont jamais été aussi malheureux et dépressifs malgré l'abondance de biens matériels.

Pour Thibon, religion démocratique et athéisme sont liés. « Un révolutionnaire ne supporte pas d'être éternellement à genoux devant Dieu. »

En effet, la religion démocratique moderne n'a rien à voir avec la démocratie athénienne, régime politique parmi d'autres, dont les Grecs savaient considérer les avantages et les inconvénients.

La religion  démocratique est un culte absolu de l'homme rousseauiste, totalement irréaliste, une contestation de l'ordre naturel voulu par Dieu. Dans l'ordre naturel, il n'y a aucun régime politique parfait, seul Dieu est parfait, mais le péché est en l'homme.

Par une dérive (satanique ?), l'homme est devenu bon par nature (ce qu'il sera au Paradis, mais non en ce monde), seule la société apporte le Mal. La correction de ce Mal est le culte démocratique. Comme, évidemment, ce culte est basé sur une hypothèse fausse (l'homme bon par nature et corrompu par la société), ça merde.

Thibon semble considérer que toute catastrophe humaine trouve son origine dans une erreur philosophique ou théologique, il n'aurait pas renié Tresmontant : « Toutes les grandes catastrophes humaines trouvent leur origine dans une catastrophe intellectuelle ».

Thbon résume donc les choses ainsi : « Je vois une continuité parfaite entre la très légère déviation du christianisme de Fénelon, le théisme de Rouseau, le panthéisme des romantiques et l'athéisme des socialistes du XXème siècle ».

A mon avis, la pierre de touche est toujours le Dieu d'Israël : quand on sépare le Dieu un rien soupe-au-lait de l'Ancien Testament du Dieu d'amour du Nouveau testament, hérésie connue sous le nom de marcionisme et condamnée dès le IIème siècle, les conneries commencent. Sous le sirupeux, l'atrocité sommeille, il n'y a pas plus sentimental qu'un commissaire politique (c'est pourquoi les femmes sont très bonnes dans ce rôle).

Thibon écrit quelque chose que j'aurais pu écrire : la croyance en la politique est un symptôme d'affaiblissement des caractères. On croit à la réforme par la politique parce qu'on n'est plus capable de se réformer soi-même. On n'imagine pas les caractères forts d'antan s'exaltant pour un bout de papier dans une boite. Je ne me vois pas demandant à Cortes « Dis, Hernan, c'est quoi ton opinion sur l'augmentation de 1 % de la CSG ? ». D'ailleurs qu'a fait un soldat espagnol blessé et un peu perdu ? De la politique ? Non, il a fondé un ordre religieux, les jésuites.

Thibon anticipe de manière remarquable le badinterisme (quand on a les bons principes, l'avenir n'est pas si voilé) : les institutions doivent être sévères pour que les hommes puissent être charitables. Quand les hommes renoncent à la vertu, ils demandent aux institutions de montrer les vertus qu'ils n'ont plus, générosité, charité, miséricorde ... et la société se défait dans une inversion des valeurs complète (pas mal vu en 1943, non ?).

La tentative des gauchistes (articles du Monde et de Libé, émissions sur la « justice restaurative » ...) de nous apitoyer sur Salah Abdelslam est tout à fait logique. Des gens sont choqués ? Et alors ? Pourquoi ne vont-ils pas à la messe pour rétablir l'ordre naturel dans sa légitimité ? Ah, ils aiment bien contester l'ordre naturel quand ça leur permet de « jouir sans entraves » (avortement, contraception, divorce, etc) mais pas quand ça réhabilite un terroriste ? Désolé les gars, c'est un paquet cadeau.

Thibon est contre les assurances sociales, qui déresponsabilisent. Il préférait l'ancien système, prévoyance personnelle, famille et charité.

Le suffrage universel est évidemment stupide. Si cette stupidité ne nous saute pas aux yeux, c'est que nous avons transposé « Tout homme est fait pour Dieu » en « Tout homme est fait pour la démocratie ».

Il y a un argument particulièrement con, « Il faut voter parce que des gens sont morts pour que nous ayons le droit de vote ». Bin non. Des gens sont morts pour la France, pour la liberté, certains même pour le communisme universel, mais pour le droit de vote, jamais.

Ca ne me gênerait pas qu'on ne me demande pas mon avis si les gouvernants étaient légitimes.

La triade noire nominaliste

Thibon n'emploie pas le mot « nominalisme », mais c'est bien l'idée tout au long de son livre.

Notre triade noire nominaliste ne l'aurait pas du tout surpris (dans l'ordre chronologique) :

> le féminisme. « Germaine est un homme comme les autres parce qu'elle le veut ». Qui aboutit évidemment à « Robert est une femme comme les autres parce qu'il le veut ».

> l'anti-racisme. « Les races humaines n'existent pas et, d'ailleurs, les blancs doivent être exterminés ». Qui aboutit à « Mouloud et Boubakar sont aussi français que vouzémoi parce que la bureaucratie qui est en France leur a donné un bout de plastique ».

> l'écologisme. « J'ai besoin de croire que "la Planète" souffre de catastrophes imaginaires pour remplir la vacuité de ma vie ».

Ce que nous vivons n'est pas une évolution plus ou moins positive que combattraient quelques nostalgiques arriérés comme moi (thèse des veules amis du désastre). C'est une folie furieuse nihiliste, une maladie collective mortelle, comme on le démontre aisément par la raison.

Le remède est donné par Thibon : le retour au réel. Les choses et les êtres ont une nature, qu'il faut respecter.

Les hommes et les femmes sont ontologiquement différents et c'est une folie de les mettre en concurrence. Les races humaines existent et les hommes n'ont pas vocation à être mélangés L'homme est infiniment supérieur à la Nature, il en est maitre et possesseur et et ne doit pas en faire une idole, non plus qu'une esclave.

Mais le réalisme suppose de revenir à Dieu, car c'est le respect de la transcendance qui rétablit l'ordre naturel. Et, d'après ce que je vois et j'entends des Français, à part un « petit reste », une élite du cœur et de l'intelligence (je suis parfois surpris : je vois de jeunes têtes nouvelles à l'église), ce n'est pas pour tout de suite.

Plus le réel tape fort à leur porte, plus les Français essaient de fuir leurs responsabilités en mettant tout sur le dos des politiciens (qui, certes, ont aussi leurs responsabilités). Mais comment pouvez vous avoir comme idéal de vie les vacances et la retraite et considérer que vous n'avez aucune responsabilité dans le naufrage collectif ?

Alors, comme le peuple d'Israël sur qui s'abattaient des maux quand il oubliait Dieu, le peuple français mérite les malheurs qui lui arrivent.

Il n'y a dans mon jugement ni mépris ni schadenfreude, c'est juste l'application du principe de causalité, les causes ont des conséquences. Quand un peuple se renie, renie Dieu et déserte ses églises, les conséquences ne sont pas bonnes.

Bien sûr, j'émets un jugement moral sur le fait de renier Dieu. Cependant, même sans mon jugement, les conséquences seraient les mêmes : renier la transcendance, c'est condamner l'ordre social à mort.

On me dit : « Tu rêves, tu n'es pas réaliste. Le passé est le passé. La France ne redeviendra jamais catholique ». C'est possible. Dans ce cas, ça ne sera plus la France. Pas plus que la Turquie n'est l'empire byzantin et Istanboul Constantinople. Il n'y a que les crétins, les lâches et les salauds (ça fait déjà du monde) pour prétendre qu'une France colorisée, africanisée et islamisée serait encore la France.

Le peuple français n'est absolument pas défini par le fait d'être universaliste, ou blanc, ou occidental, ou européen, ou païen, ou par aucune de ses régions. Le peuple français est défini par le fait d'être gaulois (depuis 2500 ans) et chrétien (depuis 1500 ans).


Si vous grand-remplacez les Gaulois et si vous persécutez le christianisme, que reste-il du peuple français et de la France ? Rien.

Prions pour la France. Et agissons dans la mesure de nos moyens.


Les héros et les saints

Thibon écrit excellemment de diverses choses très contemporaines (il n'anticipe pas le délire mortifère écologiste et le grand remplacement mais ce qu'il dit permet de les comprendre).

Je passe sur nombre d'idées, vous lirez ce livre si vous voulez. Il a beaucoup de considérations fines sur les modernes et ce qui les rend vides d'humanité, des zombies.

Thibon n'a aucune confiance dans les masses : elles suivent, jusqu'au suicide collectif si tel est le chemin choisi par les dominants.

Je pense qu'il a tant de mépris pour le moderne, dont la bourgeoise gauchiste est l'acme, qu'aucun de nos délires débiles ne l'aurait surpris.

Il pense que nous serons sauvés par les héros et par les saints.

Mais nous sommes dans un tel naufrage anthropologique, nous sommes devenus une telle société de zombies, que faire sa vie comme un père de famille ou une mère de famille de 1700, c'est déjà être un saint et un héros. « Un saint ne fait pas plus d'efforts et de sacrifices pour son dieu qu'un avare pour s'enrichir ou qu'une coquette pour se faire admirer ».

Thibon cite comme guide Saint Thérèse de Lisieux (nommée depuis Docteur de l'Eglise). Je suis épaté par cette petite Normande, morte à 24 ans. Pour le dire vulgairement, elle m'en bouche un coin, comme Jeanne d'Arc. Son Histoire d'une âme (certes corrigée, mais pas tant que ça, par sa sœur Agnès qui était aussi sa mère supérieure) fut un succès d'édition phénoménal (des dizaines de millions d'exemplaires) un peu oublié en notre époque mécréante. Elle était très lue par les Poilus dans les tranchées.