jeudi, mai 21, 2026
La République contre la France (François-Xavier Consoli)
mardi, mai 12, 2026
La bataille des cinq empires (Benoit Chenu)
Cette thèse est la suivante : sans deux décisions malencontreuses, les Alliés auraient pu gagner la guerre à l'automne 1916.
Ces deux décisions funestes sont :
1) Une décision militaire. Ne pas poursuivre l'offensive de la Somme, au troisième jour, du côté où l'ennemi est le plus faible. Au lieu de quoi, l'offensive a été poursuivie au plus fort de l'ennemi et ça s'est mal passé.
Joffre et Foch sont de sanglants connards. L'étroitesse d'esprit des militaires n'est pas une légende. (Foch disait « L'avion, c'est zéro, c'est du sport » quand Castelneau faisait les premières expérimentations avec des avions). Mais, de loin en loin, des militaires comme Castelnau et Leclerc remontent le niveau. Après tout, la France est le pays qui a gagné le plus de batailles dans son histoire.
Les Russes, voyant que l'offensive franco-britannique s'enlisait, ont réduit leur propre attaque, qui aurait pu être décisive, les Autrichiens étant en sous-effectifs à ce moment.
2) Une décision politique. Pour des raisons peu flatteuses pour la raie-publique, l'entrée en guerre dans le camp allié de la Bulgarie a été refusée, alors que les Balkans étaient le ventre mou de la coalition austro-allemande.
C'est bien l'armée d'Orient, en conjonction avec l'Italie, qui gagnera la guerre en en faisant sortir l'empire austro-hongrois, mais en 1918.
Castelnau, Churchill et d'autres avaient l'idée que la guerre ne se jouerait pas là où l'ennemi était le plus fort, sur le front français, mais là où il était le plus faible, en Autriche-Hongrie.
L'entêtement stratégique dans de mauvaises idées contre cet avis éclairé a une cause.
Pendant les deux guerres mondiales, les Français et les Allemands ne parviennent pas à articuler efficacement le politique et le militaire, ils n'ont pas l'équivalent du cabinet de guerre britannique.
Les Allemands donnent tout le pouvoir aux militaires durant la première guerre mondiale et tout le pouvoir au politique, Adolf Hitler, pendant la deuxième guerre mondiale. Ça a spectaculairement foiré dans les deux cas (voir les excellents livres de Jean Lopez Barbarossa / Kharkov 1942 (J. Lopez / L. Otkhmezuri) et La Wehrmacht : la fin d'un mythe (sous la direction de Jean Lopez).)
Les suceurs de casques à pointe européistes de la Nouvelle Droite admirent une efficacité germanique totalement imaginaire. Ceux qui ont conquis le monde sont Les Portugais, les Espagnols, les Français, les Anglais, puis les Américains, pas les Allemands.
La spécialité allemande, c'est de se tirer une balle dans la tête puis d'essayer d'arrêter la balle (1517, 1914, 1933, Merkel). Vraiment pas de quoi prendre exemple. Le rôle stratégique de l'Allemagne depuis la fin du XIXème siècle est d'être le pion (quelquefois indocile) des Etats-Unis en Europe. Plus, c'est au-dessus de ses forces et de son intelligence.
Les Français font mieux mais leur articulation du politique et du militaire est tout de même boiteuse, d'où (entre autres raisons) notre défaite de 1940.
Un autre exemple : Verdun. Politiques et militaires français se mettent d'accord que ce n'est pas un secteur à défendre en cas d'attaque allemande, que mieux vaut reculer et réaligner le front. Mais dès que l'attaque commence, la gouvernement exige que Verdun soit défendue à tout prix (et c'est vraiment à tout prix) par peur des réactions de l'opinion et du parlement. Pas de décision réfléchie politico-militaire.
Contrairement à la légende, il n’y a pas eu d’Union Sacrée, la gauche radicale-socialiste a largement dominé les gouvernements entre 1914-1918. Comme d’habitude, l’« Union Sacrée » n’est allée que de la gauche à l’extrême-gauche. C’est-à-dire que le gouvernement rad-soc est resté obsessionnellement anti-catholique. Ce ne fut pas sans conséquence.
Ne jamais oublier : jusqu’à Clemenceau, l’obsession du gouvernement de la raie-publique est de sauver le gouvernement de la raie-publique. Briand a même dit « Si Castelnau n’allait pas à la messe, les Allemands seraient depuis longtemps hors de France », montrant ainsi que ce gaucho était un criminel conscient de son crime. Une phrase qui pèse des centaines de milliers de morts français.
Briand, influencé par sa maitresse (comme Reynaud en 1940), est partisan de la Roumanie, qui n'a aucun intérêt militaire, comme la suite le prouvera malheureusement, et fera échouer la tentative de rapprochement avec la Bulgarie.
Les naïfs sous-estiment toujours à quel point la gauche est nocive et satanique.
Les Britanniques, eux, persisteront dans l'analyse juste que dans les Balkans se trouvent la clé de la guerre mais échouent à concrétiser dans les Dardanelles cette bonne idée.
Les Jeunes Turcs
Joffre a tout de même conscience d'être une nullité. Plutôt que de démissionner, il s'entoure d'un écran de forts en thème (Saint Cyr, Polytechnique) qui pensent pour lui et le protègent, surnommés les Jeunes Turcs : Renouard, Buat, Berthelot, Gamelin ...
Ils ont tous les défauts du genre : hautains, dogmatiques, rigides, irréalistes. Les officiers de terrain les détestent. Les Anglais aussi. La France leur doit les offensives catastrophiques de 1915 et 1916, mais le premier responsable est celui qui leur a donné trop de pouvoir, Joffre et, indirectement, le gouvernement.
Il y a une animosité réciproque entre Castelnau et eux. Buat, en particulier, fait une véritable obsession de la critique de Castelnau. Après la guerre, Buat restera un partisan de l'offensive à outrance, la lecture de ses mémoires stupéfiera les gens compétents (environ 8 millions de Français).
Le scandale Sarrail
« Le scandale Sarrail », c'est ainsi que l'auteur titre ce chapitre.
Maurice Sarrail est un mauvais général mais un « bon républicain », franc-maçon jusqu'au slip et faisant la chasse aux officiers catholiques.
Chaque fois qu'un ministre essaie de le débrancher (car sa nocivité est de notoriété publique), l'aile gauche du parlement menace de renverser le gouvernement et cela ne se fait pas.
Les Anglais, qui savent bien ce qui se passe chez nous, sont scandalisés. Ils soupçonnent même que les Français maintiennent le corps expéditionnaire à Salonique pour donner un commandement à Sarrail (qui, comme à son habitude, fait des dégâts). Or, ce théâtre d'opérations compte plus aux yeux des Anglais qu'aux nôtres.
Cela signifie que des occasions stratégiques sont gaspillées et les relations avec nos alliés dégradées.
La toute première décision de Clemenceau arrivant au pouvoir est de limoger Sarrail, à la grande satisfaction des Anglais. Il a fallu attendre trois ans une décision que l'évidence imposait depuis le début de la guerre.
2) L’ennemi est attaqué à son point faible.
3) L’attaque a lieu en fin d’après-midi, surprenant complètement les défenseurs.
4) Les contre-attaques des défenseurs sont bien anticipées.
C’est un désastre complet pour les Autrichiens, on atteint le million de pertes ! (environ 700 000 Austro-Hongrois, 300 000 Allemands), un recul de 50 km, l’empire des Habsbourg est fragilisé comme jamais.
Malheureusement, les pertes russes sont également très importantes, du même ordre de grandeur que celles de leurs adversaires : comme souvent dans cette guerre, Broussilov n’a pas su s’arrêter. Les lignes logistiques de l’attaquant s’étirent, celles du défenseur raccourcissent, les pertes de l’attaquant augmentent sans profit.
Ces pertes pèseront lourd dans la fin de l’empire tsariste, même si c’est une victoire.
Cette victoire ne devient pas stratégique parce que l’exploitation n’en a pas été pensée, mais les puissances centrales ont senti le vent du boulet.
J’apprends au passage qu’il y avait dans l’offensive russe un escadron d’auto-mitrailleuses/canons belge, qui, après la révolution d’Octobre, a mis presque un an à traverser la Russie d’ouest en est jusqu’à Vladivostok, il est arrivé aux Etats-Unis en juin 1918. Mais comme ce ne sont pas des Américains, Hollywood n'en a pas fait un film.
La Somme
Tout le monde connaît la catastrophe : 1er juillet 1916, 30 000 morts en 30 minutes (en réalité, c’est plutôt 20 000 morts et 30 000 blessés, mais à ce stade, est-ce que les chiffres comptent encore ?), des villages anglais entiers privés de la fine fleur de la jeunesse (Arrington : 580 morts sur 700 engagés).
Comment en est-on arrivé là ?
1) Les Français souffrent énormément à Verdun, même s’ils tiennent. L’état-major a fait ses calculs : l’armée française perd plus de forces qu’elle ne parvient à en reconstituer. Pour soulager leur allié, les Anglais attaquent un à deux mois avant d’être prêts.
2) L’armée anglaise est inexpérimentée et sa tactique totalement inadaptée.
3) L’ennemi est attaqué dans son secteur le plus fort.
Pourquoi attaquer le point fort ? Parce que Joffre et les Jeunes Turcs font toujours la même erreur de raisonnement depuis fin 1914. « Si nous perçons à cet endroit, nous capturons des routes/nœuds routiers et ferroviaires/chemins de fer stratégiques ».
Le problème est que l’ennemi faisant le même raisonnement, ses vulnérabilités stratégiques sont aussi ses points forts tactiques.
D’autres, dont Castelnau est le plus connu, commencent à réfléchir autrement : « Rien ne sert de de tirer des plans stratégiques sur la comète si nous ne parvenons pas à percer. Attaquons l’ennemi là où il est faible même si ce n’est pas stratégique. Mieux vaut une petite victoire qu’une grande défaite ».
C’est ce qu’a fait Broussilov et on voit qu’à partir d’un certain niveau de « petite » victoire, elle peut devenir stratégique.
Cet état d’esprit finira par aboutir à la trouvaille de Foch en 1918 : il n’est pas nécessaire de percer pour obtenir un résultat stratégique, il faut multiplier les coups jusqu’à ce que l’ennemi recule partout. Mais, à ce moment-là, l’armée française était la meilleure du monde, elle était capable d’enchainer les offensives d’une manière inimaginable en 1916 (entre 1914 et 1918, le temps de préparation d’une offensive a été divisé par dix, alors que les moyens engagés, camions, chars, avions, artillerie lourde, sont plus complexes).
La victoire, enfin ?
L'artillerie française, gérée par les Polytechniciens, est remarquable : le matériel est inférieur à celui des Allemands, mais l'utilisation des feux est très en avance. Avec l'aide de l'aviation, les Français sont capables de contrebattre et d'annihiler toute résistance en quelques minutes.
Les Français réussissent une percée dans le sud de la Somme pendant que les Anglais patinent. Mais cet imbécile (moins que Joffre, tout de même) de Foch a exigé de ses subordonnés une approche « scientifique », c'est-à-dire, en réalité, de s'en tenir strictement au plan, il a bien insisté.
Seuls les subordonnés, notamment les troupes coloniales, qui osent désobéir (évidemment, peu nombreux) exploitent cette percée. Bien entendu, les Allemands profitent de ce manque d'initiative français pour boucher les trous, mais Verdun est sauvée, les Allemands étant obligés d'en retirer des troupes.
Broussilov relance son offensive début juillet, cette fois contre les Allemands venus en renfort des Autrichiens, et les met en grande difficulté. Mais il n'est pas soutenu par les autres groupes d'armées russes, les pertes sont énormes. L'armée russe est encore plus mal commandée que l'armée française, les questions de titres et de rang y tiennent plus de place que l'efficacité opérationnelle, le régime tsariste entre en agonie terminale.
Les neutres remarquent que les Alliés ont enfin réussi à se coordonner et que l'armée allemande n'est pas invincible. L'optimisme allié monte.
L'Allemagne est attaquée sur (presque) tous les fronts et n'a plus de réserves. Ludendorff dira qu'avant août 1918 (8 août 1918 : « jour de deuil de l'armée allemande »), ce fut la seule période où l'Allemagne faillit perdre la guerre.
Une diplomatie romantique
Briand et les crétins du Quai d'Orsay mènent une diplomatie totalement irréaliste (les diplomates en poste s'en plaignent amèrement) :
> ils ont les yeux de Chimène pour la Roumanie qui n'a aucun intérêt ni diplomatique ni militaire. Les militaires français et anglais sont unanimes (pour une fois) sur ce point : le pays stratégique, intéressant, à faire basculer dans notre camp, c'est la Bulgarie. La Roumanie serait un handicap, plus qu'une alliée. La suite prouvera qu'ils avaient raison au delà de toutes leurs craintes.
Hélas, le gouvernement Briand ne veut rien entendre. Rigolo : les ministres traitent les militaires de « rêveurs » !
> le milieu politique français en pince pour « la petite Serbie », sans se rendre compte que les Serbes sont les fouteurs de merde de la région, qu'ils jouent leur propre jeu sans aucune solidarité avec les alliés et que s'entendre avec eux, c'est bloquer toute entente avec les autres.
La présence de Sarrail à Salonique, qui pourrit tout ce qu'il touche, aggrave la situation.
La victoire s'éloigne
Hélas, les succès n'ont pas lieu où ils étaient anticipés, ne correspondent à aucun plan d'exploitation et il faut improviser.
À cette occasion, l'incapacité stratégique de Joffre devient rédhibitoire. Il n'y a plus de temps pour les plans longuement discutés avec ses conseillers plus imaginatifs que lui. Il doit décider en chef et ça se passe mal. On imagine Bonaparte et son coup d'œil génial dans une telle situation, mais Joffre est tout sauf génial. Usé (malgré mon aversion pour Joffre, je prends en compte qu'il subit une pression énorme depuis des mois), il perd ses nerfs, fait une scène très pénible et engueule les Britanniques, les accusant de vouloir le lâcher en arrêtant leur propre offensive parce qu'ils soutiennent l'exploitation de la réussite du côté français de la Somme.
Il prend la pire décision : il décide de ne rien décider. Foch et Fayolle, tout à leur obsession de suivre les plans, ne sont pas mieux (c'est là qu'on voit que les Teutons sont meilleurs en tactique : on n'imagine pas un général allemand moyen, sans parler d'un Manstein, laissant passer une telle occasion).
Les Allemands obtiennent un répit inespéré.
Le gouvernement français, composé de médiocres rad-socs, est incapable d'aider Joffre. Briand en est toujours à son obsession roumaine (la Roumanie se révélera être une nullité militaire. Comme prévu).
Début 1917, Lyautey, éphémère ministre de la guerre (3 mois), essaiera de tirer les leçons de cet échec en établissant l'unité de commandement entre politique et militaire. Mais il sera contré par les parlementaires de gauche, qui craignent un nouveau Bonaparte.
Ne jamais oublier : pour un gauchiste, le salut de sa raie-publique de merde est toujours prioritaire sur le salut de la France. Et si les deux sont contradictoires, c'est très souvent le cas, il choisit sa raie-publique de merde contre la France.
Les quatre jours d'hésitation françaises sur la Somme (la « course à la mer » à l'automne 1914 s'est joué à une journée et demi) ont des conséquences stratégiques : les Français ne remportent pas de victoire décisive, les Anglais piétinent et les Russes choisissent de ne pas persister dans leur effort (ils auraient pu attaquer les Allemands plus vigoureusement dans la partie nord du front de l'est et soutenir Broussilov, après la claque des Autrichiens au sud), le régime tsariste tombe dans un désespoir dont il ne sortira qu'avec une balle dans la nuque et la Bulgarie ne bascule pas dans le camp de l'Entente.
Une critique sévère de Castelnau
L'auteur fait une sévère critique de Castelnau, que j'ai déjà faite. Castelnau a tout vu et tout compris, il est le meilleur général français, de loin, celui qui allie le mieux la tactique, la stratégie et la décision. Et la citation de Briand prouve que les politiques en sont conscients.
Mais il refuse d'intriguer pour prendre la place de Joffre, il ne veut pas « casser des vitres ». C'est tout à son honneur mais, dans sa situation, c'est aussi ne pas remplir pleinement son devoir. La détestation entre lui et les gauchistes du gouvernement est mutuelle, mais il n'a fait aucun effort pour la surmonter, alors qu'en passant par son vieil ennemi Clemenceau, il y avait peut-être une possibilité.
Poincaré (un homme néfaste à tout point de vue) s'en débarrasse en l'envoyant en Russie, où ses qualités sont stérilisées : Castelnau vivra la révolution russe en spectateur.
Uchronie
Eté 1916, la victoire est à portée de main, deux décisions catastrophiques l'éloignent :
1) l'arrêt de l'offensive de la Somme côté français pendant 4 jours pleins.
2) la pression mise sur la Roumanie pour qu'elle entre en guerre, aux dépens de la Bulgarie.
Les Allemands ne sont pas mieux gouvernés. Le raisonnement de leur gouvernement militaire pour 1917 est le suivant : les Français sont épuisés, les Russes sont KO debout, le seul ennemi à redouter est la Grande-Bretagne, faisons lui une guerre sous-marine à outrance pour la couper de ses ressources. Tant pis si cela provoque l'entrée en guerre des Etats-Unis, les Ricains arriveront trop tard.
On connait la suite.
Si la première guerre mondiale avait pris fin en 1916, pas de révolution russe, pas d'entrée en guerre des Etats-Unis, pas d'épuisement de la France et de l'Angleterre, pas d'effondrement de l'empire austro-hongrois. Les cinq empires (français, anglais, allemand, autrichien, russe) seraient restés intacts.
Le bellicisme germanique aurait probablement persisté, mais la face du monde aurait beaucoup changé, par rapport à ce que nous avons connu.
Un historiographie indulgente car oublieuse
Pourquoi l'historiographie n'a-t-elle pas fusillé symboliquement ce salaud de Briand (Joffre, lui, y a quand même eu droit) ? Je n'ai même pas osé regarder les statistiques (je les ai) pour voir combien une victoire en 1916 nous aurait épargné de morts.
Tout simplement parce l'historiographie française n'a toujours pas de vision stratégique du conflit (à part quelques exceptions comme HG Soutou), elle préfère s'intéresser à la fourchette à escargot comme arme de tranchée et elle est trop focalisée sur le front occidental.
Les conseils restreints n'ont pas laissé de minutes. On ne sait ce qui s'y est dit que par des témoignages plus ou moins fiables et toujours très fragmentaires.
Je pensais que le gouvernement français entre 1914 et 1917 avait été médiocre, voire franchement mauvais. Mais je n'avais pas réalisé que c'était dû, tout simplement, au fait qu'il était de gauche.
La médiocrité
Les gouvernants français n'ont pas su s'élever au-dessus de leur condition de médiocres avocats (il est rare que ceux qui sont vraiment bons dans une profession perdent leur temps à faire de la politique s'ils n'y sont pas obligés). Ils n'avaient ni le réalisme ni la décision pour une guerre mondiale. Ils étaient inféreurs à leur mission de plusieurs coudées. La France en a payé le prix du sang, ô combien.
Quant aux militaires, laissons la parole à Castelnau, qui a perdu trois fils :
« Dans cette guerre, seuls les combattants ont été admirables. Nous, les généraux, ne méritons pas les honneurs mais les remords, pour ne pas leur avoir donné la victoire plus tôt. »
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Une video qui résume assez bien :
samedi, avril 25, 2026
Les trois jours qui ont fait tomber la France (François Gatineau)
Les traitres de Vichy ont raillé a posteriori de l'affiche « Nous vaincrons parce que nous sommes les plus forts ».
Mais elle traduisait une stratégie mondiale fondamentalement juste : effectivement, l'Allemagne a fini par être vaincue par le poids de ses ennemis dans le monde (encore fallait-il se donner les moyens d'assumer cette stratégie en envisageant que les Allemands ne se laisseraient pas étrangler sans tenter de brusquer les choses.).
De Gaulle n'a pas dit autre chose dans son discours du 18 juin :
Croyez-moi, moi qui vous parle en connaissance de cause et vous dis que rien n'est perdu pour la France. Les mêmes moyens qui nous ont vaincus peuvent faire venir un jour la victoire. Car la France n'est pas seule ! Elle n'est pas seule ! Elle n'est pas seule ! Elle a un vaste Empire derrière elle. Elle peut faire bloc avec l'Empire britannique qui tient la mer et continue la lutte. Elle peut, comme l'Angleterre, utiliser sans limite l'immense industrie des États-Unis. Cette guerre n'est pas limitée au territoire malheureux de notre pays.
Cette guerre n'est pas tranchée par la bataille de France. Cette guerre est une guerre mondiale. Toutes les fautes, tous les retards, toutes les souffrances n'empêchent pas qu'il y a dans l'univers tous les moyens nécessaires pour écraser un jour nos ennemis. Foudroyés aujourd'hui par la force mécanique, nous pourrons vaincre dans l'avenir par une force mécanique supérieure. Le destin du monde est là.
Comment est-on passé de cette stratégie juste à la pantalonnade bordelaise, à cette vision étriquée et provinciale de ces deux crétins défaitistes de Pétain et de Weygand ?Soyons clairs : les collabos de toujours ont reproché à De Gaulle d'avoir refusé à Weygand les obsèques nationales en 1965, mais ce refus était la moindre des choses. Weygand aurait dû être fusillé en juin 1940, c'est tout ce que mérite un général en chef pourri de défaitisme, dont l'obsession est de forcer le gouvernement à déposer les armes le plus vite possible, de rendre la défaite définitive et de saper toute possibilité de résistance.
Weygand et Pétain ne sont pas les seuls défaitistes. Les trois généraux d'armée le sont aussi. L'auteur se contente d'une litote : il trouve « surprenante » cette accumulation de généraux défaitistes.
Trois mois : c'est la durée qui sépare l'intelligence d'un De Gaulle de la stupidité d'un Weygand. De Gaulle comprend que la guerre est mondiale en juin 1940, Weygand en septembre, après avoir tout fait pour rendre la défaite irrémédiable. Il a répondu aux Mémoires de guerre de De Gaulle, alors que s'il avait eu quelque honneur, il serait rentré sous terre.
Il n'y a pas d'un côté les méchants politiques et de l'autre les gentils militaires. La défaite de juin 1940 est avant tout militaire. Nos généraux, les Pétain, Gamelin, Weygand et compagnie, étaient cons comme des balais et méchants comme des teignes, sélectionnés par une institution sclérosée (là est la faute des politiques : s'être appuyés sur de vieilles gloires dépassées).
La pente
Le 10 juin, le gouvernement français quitte Paris pour la Touraine. Une journée d'agonie, selon De Gaulle.
À partir de là, Paul Reynaud ne cesse de pencher vers le défaitisme. Il se présentera après guerre comme un proto-Résistant mais il était au contraire un proto-collabo.
Il maintient dans son entourage des défaitistes fanatiques, dont sa maitresse Hélène de Portes (« la mégèrie », « la porte d'à côté ») et son conseiller militaire. Il légitime les interventions intempestives de Weygand, qu'il sait défaitiste, en conseil des ministres.
Sa grande idée, c'est non pas de résister mais d'entrainer les Britanniques dans notre défaite, pour avoir plus de poids dans les négociations face à l'Allemagne. Manœuvre que Churchill a comprise et contrée.
Le 11 juin, il n'y a en conseil des ministres qu'un partisan déclaré de l'armistice, Prouvost, le ministre de l'information. Trois jours plus tard, le défaitisme a pris les commandes.
C'est le drame d'un pays dont le système politique porte au pouvoir des petits arrangeurs.
A contrario, De Gaulle est peu à peu isolé, au sein du gouvernement, dans sa volonté de résistance. Ce n'est pourtant pas la lubie irréaliste d'un ambitieux sans scrupules qu'ont décrite les défaitistes. Il existe un texte prémonitoire du Père Gaston Fessard, publié suite aux accords de Munich, en 1938, où il envisage une défaite militaire face à l'Allemagne et où il explique pourquoi il faudrait tout de même résister. Nous sommes donc loin, chez nos meilleurs esprits, du coup de tête.
Les magouilles
Comment organiser la défaite tout en faisant semblant de résister ?
Très simple : Paul Reynaud tient des propos martiaux mais laissent les défaitistes agir sans les contrarier.
Le statut de Weygand est central. Cet étrange général qui ne veut pas se battre indispose des ministres. Weygand se plaint à Reynaud que certains ricanent dans son dos (même si la meilleure pique est pour Pétain : « Le maréchal est de bonne humeur ce matin, il a dû apprendre une mauvaise nouvelle »).
Or, Reynaud, bien loin de mettre cette ganache de Weygand sur la touche, l'invite en conseil des ministres, lui donnant de fait une position politique.
Churchill n'est pas invité en conseil des ministres, comme certains qui voulaient résister l'avaient envisagé (même si la présence d'un étranger eut été déplacée).
Hitler laisse tout ce petit monde mariner dans son jus.
L'auteur fait des remarques judicieuses :
> Churchill se déplace en avion, Reynaud en voiture. Compte-tenu du rayon d'action des avions ennemis, l'étape tourangelle témoigne subtilement d'une incompréhension de la guerre en cours. Il eut mieux valu aller à Bordeaux directement (Paris-Bordeaux, trois heures d'avion. Paris-Tours dix heures de voiture. Et ça aurait évité à nos émotifs ministres de voir l'exode de trop près).
> L'étape tourangelle a cependant un avantage : la dispersion dans les châteaux laisse encore à Reynaud un peu de liberté. À Bordeaux, tout le monde est regroupé et les défaitistes le harcèlent.
C'est le bordel à la française (« Tout est prévu, rien n'est organisé » dit Reynaud) Mais sans l'allant des Poilus.
Le bordel et la fatigue
Même dans la fuite, la troisième raie-publique est nulle.
L'installation en Touraine est un bordel innommable. L'état-major de Briare est à 150 km du président du conseil à Cangé, il faut 6 heures de routes encombrées pour les joindre, 12 heures aller-retour.
Les châteaux n'ont qu'un téléphone ou pas du tout. Pas de radio de campagne, évidemment. Le téléphone des Anglais est dans les toilettes du château. Les dames de la Poste prennent leur pause à midi et finissent à 18 heures. Les témoins décrivent des scènes burlesques de queues de ministres et de hauts fonctionnaires devant le seul téléphone.
La fatigue saisit tout le monde (c'est l'excuse que trouve De Gaulle à Reynaud, mais Churchill et lui savaient s'organiser pour ne pas être à bout de nerfs, alors pourquoi pas Reynaud ? Parce qu'il n'était pas l'homme de la situation).
On voit un général fumer sa cigarette assis sur le rebord de la fenêtre en balançant les jambes, parce que l'immeuble réquisitionné est totalement vide, il n'a même pas une chaise.
Comment ne pas faire de complexes face à l'efficacité germanique ?
Vraiment, il eut mieux valu filer directement à Bordeaux ou, visionnaire, à Alger.
L'ambigu Reynaud
Maintenant que nous avons vu les événements tourangeaux, nous pouvons essayer de remonter. L'ambiguïté de Reynaud n'était-elle pas présente depuis le début ?
Il est nommé président du conseil le 22 mars 1940, sans même être sûr d'avoir la majorité tant le vote à la chambre fut chaotique.
Pourquoi prend-il dans son gouvernement et dans son cabinet les défaitistes notoires Bouthillier, Baudouin, Villelume et surtout Pétain ? Sa fille le défendra en disant qu'il jugeait mieux les idées que les hommes. C'est un peu court.
On est bien obligé de constater que De Gaulle, qu'il écarte ou tente d'écarter des réunions cruciales de juin, n'est que la caution jusqu'au-boutiste de Reynaud mais que son cœur est ailleurs.
Son inimitié notoire avec Daladier n'arrange pas les affaires de la France.
De plus, imagine-t-on Napoléon, Clemenceau ou De Gaulle sous la coupe de leur maitresse quand il s'agit de politique ?
Plusieurs journaux intimes des cercles du pouvoir (Pourtalès, Leroy-Ladurie, Margerie, ...) font état de la frustration qu'éprouvent beaucoup devant l'incapacité flagrante de Reynaud à se hisser à la hauteur des événements.
Il faut se méfier des nabots (pardon, « des personnes à verticalité réduite ») : ils ont une revanche sociale à prendre et cela leur inspire rarement les meilleures décisions.
On connait une conversation de Pierre Laval en février 1940, où il explique qu'après Daladier, il y aura Reynaud, puis la défaite, puis Pétain, et dans son ombre, lui-même, Pierre Laval. Ce n'est pas tout à fait un complot contre la France, mais cela y ressemble fort. Les gens de l'époque qui ont deviné que l'arrivée au pouvoir de Pétain était organisée depuis longtemps étaient moins naïfs que les gugusses qui croient que ce vieillard aigri « a fait don de sa personne à la France ».
Le pacifisme, les responsabilités et l'isolement
Le pacifisme français des années 20 et 30 est facile à comprendre, mais il était irréaliste. Le manque de réalisme est toujours un signe de déclin. Dommage que l'idée gaullienne d'une armée de métier en complément de l'armée de conscription ait été refusée.
L'Allemagne d'Hitler est coupable de la deuxième guerre mondiale, mais les Etats-Unis et secondairement la Grande-Bretagne en portent une très lourde responsabilité (le détail ici et là).
Rappelons juste que les Etats-Unis ont privé la France de sécurité en entravant sa politique de protection et en favorisant l'Allemagne. Et ils ont attendu deux ans et trois mois pour entrer en guerre, à l'initiative du Japon et de l'Allemagne. Le rôle néfaste des Etats-Unis est difficile à surestimer. C'est très loin de ce que Hollywood nous raconte (très peu de films sur l'entre-deux-guerres).
Quant aux autres, ce n'est guère mieux, la Pologne s'est lancée dans une très judicieuse politique pro-allemande et anti-française (les Polonais sont cons comme des bites : « Les Polonais font très courageusement des choses stupides » Karl Marx).
Tout cela mis bout à bout fait qu'en 1939, la France est isolée, avec une Grande-Bretagne réveillée de ses erreurs et manquant de préparation comme seule alliée.
D'où les tentatives mal gaulées de rapprochement avec l'URSS et avec l'Italie. Sur ce front aussi, Hitler a remporté la mise.
Pourquoi entrer en guerre en 1939 ?
Alors, pourquoi la France et la Grande-Bretagne ont-elles accepté d'entrer dans le jeu hitlérien ? Pourquoi n'ont-elles pas laissé tomber la Pologne comme la Tchécoslovaquie ?
1939, c'était le plus mauvais moment : programme d'armement allié à peine commencé et programme d'armement allemand arrivant à saturation. 1941, ç'aurait été une autre histoire, Hitler le savait, nos dirigeants le savaient.
Dommage que Gatineau n'aborde pas ce point.
Une doctrine militaire obsolète
La défaite de 1940 est avant tout une défaite militaire, due aux militaires (par exemple, le fait que Gamelin n'ait pas prévu de réserves, à la grande surprise de Churchill, est de la pure incompétence militaire). Ensuite, les politiques n'ont pas su faire face, c'est l'histoire de nos trois jours en Touraine.
C'est un drame pour la France que le maréchal Pétain ne soit pas mort en 1925.
Il a exercé son influence néfaste sur la doctrine militaire française tout au long de l'entre-deux-guerres, c'est lui qui refuse la couverture de la Belgique, c'est lui qui affirme que les Ardennes sont infranchissables.
La doctrine publiée en 1935 dit que rien n'est fondamentalement changé par rapport à celle de 1921 parce que les « les progrès des chars et des avions ne sont pas déterminants ».
C'est une ironie de l'histoire que le « sauveur de la France » parvienne au pouvoir après une défaite dont il était le premier responsable.
La machine était cassée
La condamnation de la troisième raie-publique finissante est qu'elle n'a pas pu susciter de Clemenceau, de Gambetta ou même de Poincaré, mais seulement des Reynaud, des Pétain et des Laval.
Que dire du président Albert Lebrun, obsédé du respect des formes raie-publicaines (comme si c'était le moment) et qui sanglotait dans son bureau ? Que dire ? De Gaulle l'a dit : « Pour que cet excellent homme fût chef de l'Etat, il manqua juste qu'il fût un chef et qu'il y eut un Etat ».
L'originalité de De Gaulle n'est pas d'avoir voulu résister. Début juin 1940, beaucoup de ministres le voulaient. C'est d'avoir compris que qu'il fallait le faire hors des institutions et hors de France, quitter le confort paralysant de l'ordre établi. Ses adversaires (y compris Saint Exupéry, dont l'intelligence politique n'était pas la qualité première) ont reproché à De Gaulle d'avoir déserté. C'est vraiment n'y rien comprendre : son départ pour l'Angleterre est au contraire son coup de génie. Beaucoup de simples Français, pour qui De Gaulle restera éternellement « l'homme du 18 juin », l'ont compris.
C'est bien pourquoi la question qui hante le gouvernement au début de juin 1940 est « Rester en France (défaitiste) ou partir outremer (résistant) ? ».
Une défaite définitive ?
Il est tout à fait remarquable (même si notre savoir rétrospectif est facile) que les défaitistes aient pu se dire que :
1.1) La Grande-Bretagne allait être vaincue rapidement (« le cou tordu comme un poulet » disait ce crétin de Weygand) alors qu'elle bénéficiait du poids humain et économique de l'Empire (voir Britain's war machine).
Ou
1.2) La Grande-Bretagne allait s'arranger avec l'Allemagne (Ça a été tangent, mais il est tout de même difficile d'imaginer que la Grande-Bretagne ait toléré longtemps l'hégémonie allemande sur le continent, contraire à tous ses principes stratégiques).
2) L'Amérique et l'URSS allaient accepter, chacune de leur côté, cette Allemagne surpuissante et agressive.
On mesure le talent d'Hitler à se faire passer pour irrésistible alors qu'il s'est mis dans une position très aventurée. L'exode, 8 millions de personnes sur les routes, que les ministres ont vues en allant à Tours joua un grand rôle psychologique. C'est une faute lourde de Georges Mandel, ministre de l'intérieur, de ne pas l'avoir empêché : il fallait faire tirer les gendarmes sur ces malheureux et il n'en a pas eu le courage. Clemenceau, son mentor, aurait eu moins de scrupules.
Une défaite mentale
Pour Gatineau, la défaite de 1940 est une défaite mentale : les Français, militaires, politiques et simples citoyens confondus, n'ont pas su trouver pour défendre la France l'intelligence et l'énergie que les pervers nazis ont trouvées pour nous agresser et pour nous manipuler.
Toutes les solutions étaient sur la table (l'occupation de la Rhénanie, l'alliance italienne, l'alliance russe, l'armée de métier ....), tout a été envisagé, beaucoup a été esquissé, rien n'est allé au bout.
Il a fallu un homme providentiel pour que, entre 1958 et 1968, la France cesse de subir l'histoire et la prenne de nouveau à bras le corps, mais ce ne fut, comme Napoléon, qu'une parenthèse dans un déclin politique qui débuta dans les années 1690, en corrélation exacte avec le déclin démographique.
Un pays jeune conquiert le monde (voir Gaston Bouthoul), un pays vieux se couche sur le bord de la route et se laisse mourir.
Et aujourd'hui ?
De nos jours, il reste des nostalgiques du pétainisme et des défenseurs de la mémoire de Weygand. Cela prouve juste que la bêtise crasse est de tous les temps.
Beaucoup sont tentés de faire un parallèle entre aujourd'hui et 1940. Oui, nous sommes en 2026 responsables , avec nos lubies boumeuses, socialistes, écologistes, féministes, anti-racistes et européistes, d'une catastrophique défaite intellectuelle. Nos idées sont stupides et mortifères, elles nous mènent à notre perte.
Pourtant, il y a deux différences, et pas en bien :
1) Les dirigeants de la France sont clairement les ennemis des Français. Ils ne cachent guère leur mépris et leur haine des autochtones. Ces sentiments négatifs se traduisent concrètement par un massacre progressif et tenace de la France et du peuple français au nom de causes étrangères : écologisme, immigrationnisme, wokisme etc. Même s'il y avait des traîtres et des corrompus, les dirigeants de 1940 étaient encore attachés aux Français.
2) Les Français d'aujourd'hui ne sont plus ceux de 1940. D'ailleurs, y a-t-il encore des Français, non pas au sens administratif, mais charnel ? Quand on voit les prénoms à la mode, on peut sérieusement en douter.
mercredi, février 18, 2026
Jaguar XJR-9 (Haynes)
dimanche, février 15, 2026
Mon journal pendant l'occupation (Jean Galtier-Boissière)
vendredi, janvier 30, 2026
On the psychology of military incompetence (Norman Dixon)
Livre de 1976.
D'après l'auteur, l'incompétence militaire est un sujet parce que :
1) elle a un coût énorme.
2) elle ne peut que croitre :
2.1) les guerres sont de plus en plus complexes.
2.2) la carrière militaire n'attire pas les meilleurs d'une génération dans les sociétés modernes.
Comme c'est un Britannique, il prend ses exemples dans l'incompétence militaire britannique.
Les généraux britanniques de la seconde guerre mondiale, à l'exception de Dowding et de Slim, qui n'ont d'ailleurs pas eu la carrière qu'ils méritaient, allaient du médiocre à l'exécrable. Mais un Français est mal placé pour se moquer, vu l'équipe de bras cassés que nous avions en 1940.
L'auteur exhibe le célèbre humour britannique mais a un peu trop tendance à s'excuser d'avoir choisi le sujet de l'incompétence militaire, cela alourdit le propos.
Les exemples d'incompétence militaire
La guerre de Crimée
La guerre de Crimée : les 2/3 des pertes britanniques sont dues aux conditions de vie misérables des soldats (dormir à même le sol pendant l'hiver russe n'est pas une situation d'avenir) dont le commandement ne s'est pas préoccupé un seul instant.
Pourtant, les Turcs, alliés aux Européens dans cette guerre, avaient proposé aux Britanniques de se servir dans les forêts d'Anatolie toute proche, à la fois pour se chauffer et pour construire des abris. Personne dans les généraux britanniques n'a donné suite.
A côté, les Français s'en sont beaucoup mieux sortis.
Le commandant en chef britannique, Lord Raglan, a la double caractéristique d'être très vieux et de n'avoir aucune expérience du commandement (il a été le secrétaire de Wellington). Phénomène assez fréquent : plus on descend la chaine de commandement, plus la compétence augmente. Ou, dit inversement, plus on monte dans la chaine de commandement, plus l'incompétence augmente.
Lord Raglan appelle souvent l'ennemi « the French », alors que ce sont les Russes et que les Français sont ses alliés. Ce n'est pas grave pour la guerre en coalition, puisque Lord Raglan est d'accord avec tout le monde. Le problème est que « tout le monde » a parfois des avis divergents.
A la fin de l'hiver, 11 000 soldats anglais restaient opérationnels et 25 000 étaient malades. Mais un général-lord dormait sur son yacht.
La guerre des Boers
La guerre des Boers : premier mois, 3 batailles, 3 défaites. Dans l'une d'elles, les Britanniques étaient si mal renseignés et si mal éclairés, qu'ils ont fait le tour d'une colline dans le mauvais sens et se sont déployés dos l'ennemi, qui n'en croyait pas ses yeux ! C'est sans doute unique dans les annales de la guerre. Evidemment, ça s'est mal passé pour eux. Bon, mais le général transportait un piano à queue dans ses bagages et celui-ci n'a pas été touché.
Un des symptômes du général incompétent est le goût excessif des apparences militaires, une insistance excessive sur les uniformes impeccables, les beaux défilés, le respect du règlement etc.
La première guerre mondiale
La première guerre mondiale : il y a une énigme. Comment les généraux ont-ils pu accepter des pertes aussi énormes pour si peu de gains ? Je ne parle pas d'humanité et de sentiment mais de rapport élémentaire coûts/bénéfices.
C'est vraiment un mystère. Que les généraux sacrifient 30 000 hommes pour gagner 500 m, ça peut arriver une fois, mais pourquoi est-ce arrivé vingt fois ? Il a fallu que les politiciens (Lloyd George et Clemenceau) mettent le holà pour que les généraux commencent à se dire qu'on pourrait tenter autre chose.
Un des symptômes du général incompétent est qu'ayant éprouvé un mal fou à prendre une décision, il ne la remet en cause sous aucun prétexte.
Il arrive que les généraux incompétents manifestent ds traits psychopathiques qu'on trouve chez les totalitaires (et donc chez Macron) : déni de leur responsabilité, totale indifférence aux souffrances de leurs victimes.
Dixon s'attarde sur le sabotage des chars. Les meilleurs soutiens des chars en Grande-Bretagne sont les amiraux, parce que cette innovation ne les bouscule pas.
Quelquefois, le général incompétent montre un humour involontaire tant il est éloigné du réel. Ainsi, un général anglais reproche à un promoteur des chars de se prendre pour Napoléon ! Ce n'est pas comme si Napoléon avait été surnommé « le dieu des batailles » et avait gagné 77 des 80 batailles auxquelles il avait participé.
La seconde guerre mondiale
Seconde guerre mondiale : la chute de Singapour, une catastrophe géostratégique. L'incompétence fut fort bien partagée : la RAF, la Royal Navy et l'armée ont fait chacune le contraire de ce qu'il aurait fallu.
Là où cette histoire devient intéressante pour l'étude de l'incompétence militaire (c'est tout de même le sujet du livre), c'est que le commandant en chef, le général Percival, a refusé les conseils avisés de ses supérieurs et de ses subordonnés, comme si faire le contraire de ce qu'on lui conseillait était son seul moyen d'affirmer son autorité.
Il faut dire que Percival ressemble plus à un homme-soja qu'à un redoutable guerrier. Dixon pointe vers un de ses thèmes : une des causes de l'incompétence serait le manque de confiance en soi, qui fait s'enfermer ses victimes dans une attitude trop rigide.
Le général incompétent néglige d'une manière qui parait surréaliste le renseignement et la reconnaissance. Au fond, il exprime inconsciemment qu'il ne veut pas connaitre la situation.
Churchill était furieux, à juste titre (il a été soumis à une motion de censure), de la chute de Singapour, mais peut-être n'en connaissait-il pas tous les détails.
Le général du génie pour Singapour a organisé une confrontation avec Percival pour pousser les défenses anti-chars. Celui-ci a refusé obstinément. Acculé à donner une raison, il a répondu qu'il ne voulait pas démoraliser les civils ! Le sapeur a évidemment rétorqué que la chute de Singapour démoraliserait encore bien plus les civils. Rien n'y a fait.
Pendant toutes les bataille de Malaisie et de Singapour, Percival avait une supériorité numérique terrestre de 1 à 2. Mais il avait complètement négligé un entrainement réaliste (encore un signe fréquent du général incompétent), notamment contre les chars (des chars dans la jungle ? Impossible. Et bien si, c'était possible).
Un général australien s'est débrouillé pour s'enfuir en laissant ses troupes derrière lui, comme Mac Arthur.
Une remarque : les généraux allemands firent d'énormes bourdes stratégiques, comme Stalingrad, mais je ne vois pas chez eux ces défaillances complètes dans la conduite de la bataille. Dommage que Dixon n'ait pas traité ce sujet.
Le militaire de carrière est le contraire d'un guerrier
Dixon distille son opinion sur les origines psychologiques de l'incompétence militaire tout au long de ses 400 pages. Pour la clarté de cette recension, je vous les dévoile dès maintenant.
Pour Dixon, le militaire de carrière est le contraire d'un guerrier : souplesse d'échine, obéissance, conformisme ... Une conversation de militaires de carrière, c'est un ramassis de ragots entre copines « Machin a fait ci, Bidule a fait ça, etc .. », pas le mâle cri de guerriers qui s'apprêtent à découper l'ennemi en rondelles.
Alors, quand on demande à un militaire de carrière de se transformer en guerrier (imagination, initiative, décision, ..), parce qu'il y a une guerre, ça ne se passe pas forcément bien.
Les Américains, qui adorent les statistiques, ont établi qu'il y avait environ 2 % de guerriers parmi leurs combattants de la deuxième guerre mondiale. Parmi les pilotes de chasse, la moitié n'ont pas tiré un coup de feu. Parmi la moitié qui a tiré, 4 % font 80 % des victoires aériennes.
Dixon pense que les cas d'incompétence militaire crasse sont un moyen inconscient pour un militaire qui n'est pas un guerrier d'échapper à cette exigence de transformation en guerrier dont il se sent incapable.
On confond souvent courage physique et courage moral. C'est une erreur gravissime car, au contraire, l'un compense souvent l'absence de l'autre. L'histoire abonde de généraux qui s'exposent bravement (et inutilement) au feu, incapables de prendre une décision.
Les caractéristiques psychologiques du général incompétent :
1) des traits autoritaires.
2) un ego faible et fragile.
3) un sur-investissement de la réussite sociale
En résumé : enfance heureuse, ego solide, bon général. Enfance malheureuse avec mère dominatrice, ego faible, mauvais général.
Avec cette grille de lecture, Dixon parvient assez bien à expliquer l'incompétence militaire par un facteur psychologique (bien sûr, il y a d'autres facteurs), la combinaison de ces traits amenant le général à se protéger en refusant le réel.
Ça expliquerait peut-être l'absence d'énormes bourdes tactiques chez les Teutons. Dans une armée aussi agressive que l'était la Reichswehr, la distance entre le soldat et le guerrier est forcément moindre.
On note chez le général incompétent une totale incapacité à s'élever au niveau stratégique, même quand il y prétend, à voir plus loin que son théâtre d'opérations. C'est particulièrement vrai des bouchers du Bomber Command pendant la seconde guerre mondiale.
Des champions de la recherche de boucs-émissaires
Dixon cite des exemples de boucs-émissaires désignés par des généraux incompétents. C'est un crève-cœur, car le bouc-émissaire idéal est évidemment celui qui a eu raison contre le général incompétent. Notre âne criminel de Joffre était particulièrement bon à cet exercice déshonorant.
Les caractéristiques du mauvais général (autoritarisme, ego fragile, sur-socialisation) en font un excellent chercheur de boucs-émissaires (je suis sûr que, dans le milieu professionnel, vous avez rencontré des chefs de ce genre).
Dixon cite quelques cas où la presse anglaise, relativement libre, s'est insurgée contre des généraux incompétents se protégeant les uns les autres.
Douglas Haig, le général commandant le corps expéditionnaire britannique pendant la première guerre mondiale, était si mauvais, avec tous les traits sympathiques qu'on imagine au général incompétent (cassant, sans humour, etc), archétype du castle general, que c'est un lieu commun anglo-saxon de considérer que la défiance de l'autorité qui aboutit à la crise des années 60 commence avec lui.
Je ne sais pas si ce lieu commun est vrai, mais le simple fait qu'il existe est significatif.
Des militaires idiots ?
Dixon remarque que :
> il y a une longue tradition d'anti-intellectualisme dans l'armée britannique.
> le niveau académique des recrues d'écoles militaires est inférieur à la moyenne de la population étudiante
> les jeunes officiers les mieux notés sont ceux qui quittent le plus la carrière
Je ne sais pas si c'est transposable à l'armée française. Tout juste puis-je dire qu'avant 1914, il était courant qu'un officier mentionne son éditeur sur sa carte de visite et que la dissuasion nucléaire a nécessité d'intenses réflexions stratégiques (hélas un peu oubliées de nos jours).
Ensuite, l'auteur perd un peu le fil dans une partie sur les biais psychologiques (biais de confirmation, dissonance cognitive, etc.) intéressante mais brouillonne.
Des nazis partout ?
Un des traits qui caractérisent les militaires est l'autoritarisme. Suite à la seconde guerre mondiale, les pys se sont lancés dans des études de masse. Ils ont constaté que le profil autoritaire était très répandu (on s'en doutait, mais on peut désormais mettre des chiffres).
Evidemment, le profil autoritaire n'est pas le plus adapté aux événements changeants de la guerre mais c'est celui qui est le plus attiré par l'armée.
Dixon fait deux remarques :
> à notre époque où on choisit sa carrière, les profils psychologiques sont plus uniformes dans l'armée qu'à l'époque où la carrière était assignée par le rang de naissance.
> c'est sous l'ère victorienne que les public schools ont penché vers l'autoritarisme et la pudibonderie, c'est-à-dire quand l'empire était déjà bâti. Autrement dit, l'éducation était libérale quand il s'agissait de produire des bâtisseurs d'empire et elle est devenue autoritaire quand il s'est agi de produire des administrateurs d'empire.
On notera qu'avec l'Auftragstaktik (le commandement par mission), l'armée allemande a en partie désamorcé les défauts de l'autoritarisme.
Les personnalités
Dixon conclut sur quelques personnalités qui, selon lui, valident sa thèse. Deux se détachent :
Nelson, enfance heureuse, amiral de génie. Nelson avait toutes les qualités de Napoléon plus une : il savait ménager ses hommes et son matériel. Il a toutes les caractéristiques du type épanoui, bien dans sa peau.
Haig, le boucher des Flandres. Enfance malheureuse, ignoble ganache.
Un problème anglais ?
Comme disait un Corse célèbre, l'Angleterre est une nation de boutiquiers. Elle a de meilleurs banquiers que de militaires.
Dixon fait cependant une remarque absolument transposable à la France : si on nomme des lords généraux, c'est d'abord pour leur absence de danger politique (ils ne risquent pas de remettre en cause la système qui les a faits lords) plus que pour leurs compétences militaires. On peut dire exactement la même chose des généraux de notre raie-publique de 1871 à nos jours, les cas les plus célèbres étant Joffre et Gamelin.
De toute façon, en 2026, le problème de l'armée anglaise n'est plus d'être compétente mais de rester anglaise.
mardi, décembre 30, 2025
Le réalisme intégral (Claude Tresmontant)
C'est une anthologie par ordre chronologique des œuvres de Claude Tresmontant.
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Le nihilisme et le réalisme intégral s'opposent terme à terme.
Nihilisme : considérer en chaque chose uniquement les raisons de la détruire. C'est une réaction d'adolescent furieux de ne pas s'être auto-engendré, qui veut détruire le monde parce qu'il a existé avant lui et qu'il existera après lui. C'est notre époque.
Réalisme intégral : prendre le monde tel qu'il est, c'est-à-dire donné par Dieu (le réalisme est intégral parce qu'il prend le visible et l'invisible, l'existence de Dieu).
Claude Tresmontant est mort entouré de sa famille en récitant des prières chrétiennes en hébreu. Ca a une autre gueule que piqué au Rivotril par une infirmière tatouée.
Comme je n'aime pas me répéter, je vous prie de lire ces deux billets :
Le Christ hébreu (C. Tresmontant)
mardi, novembre 25, 2025
Retour au réel (Gustave Thibon)
Un réaliste mou du genou
J'ai toujours du mal avec les gens, comme Thibon, qui se prétendent réalistes et qui ont refusé de rejoindre De Gaulle. C'est comme refuser de rejoindre Jeanne d'arc en 1429 : c'est confondre réalisme et courte vue.
Cela me rappelle Le livre de raison de Glaude Bourguignon : Henri Vincenot écrit que les envahisseurs passent et la terre reste, que le paysan n’a pas à se mêler des choses politiques, comme de se défendre contre l'envahisseur. A un détail près, qui a une certaine importance : Vincenot a eu quelques ennuis avec la Gestapo.Les ancêtres de Thibon et de Vincenot, tout paysans qu'ils étaient, sont allés jusqu'à Jerusalem à pinces pour délivrer le tombeau du Christ des infidèles. Lui, non, il n'a même pas pris la croix de Lorraine.
Bref, Gustave Thibon est meilleur pour parler de réalisme que pour le pratiquer.





