dimanche, février 13, 2022

Disqus Out.

 Je ne me sortais plus des commentaires avec Disqus, j'ai tout viré.

Je suis désolé pour les aimables contributions ainsi effacées.

jeudi, février 10, 2022

Adieu la liberté, essai sur la société disciplinaire (Mathieu Slama)

Depuis mars 2020, Mathieu Slama est à la pointe du combat de principe pour la liberté et contre le délire covidiste. C'est tout à son honneur.

Il a par exemple défendu vaillamment la liberté contre une des pétasses qui doivent leur carrière au fait d'avoir été sautées par Mitterrand.

Bien sûr, la liberté est un droit inaliénable ou elle n'est pas. La liberté autorisée par l'Etat sous condition de « bon » comportement est juste une forme sophistiquée d'esclavage (rien à voir avec la vraie liberté, bornée par quelques lois simples et évidentes, en gros les Dix Commandements).

Slama essaie de comprendre les racines de notre si facile renoncement à la liberté depuis mars 2020.

Il part de l'hypothèse qu'en réalité, nous avions déjà renoncé à la liberté et que le délire covidiste n'est qu'un révélateur, que les gouvernants n'ont fait qu'acquiescer aux voeux profonds du peuple d'être débarrassé du lourd fardeau de la liberté et mené comme un  troupeau de moutons (c'est évident quand je regarde mon entourage, familial ou professionnel, sauf exceptions ... exceptionnelles). Hypothèse féconde, même si elle néglige la perversité profonde de nos dirigeants.

Deuxième parti-pris : l'auteur ne cherche pas les raisons du délire liberticide covidiste mais LA raison. Cela lui permet de ne pas (trop) se disperser.

Une honte ineffaçable

L'auteur rappelle plusieurs points :

1) Le délire covidiste est d'abord le naufrage intellectuel et, encore plus, moral de toute la classe diplômée : journalistes, universitaires, intellectuels, politiques, médecins (et j'ajoute : ingénieurs), tous se sont couchés, aucun (presque) n'a défendu la démocratie et la liberté. Beaucoup en ont même rajouté dans la bassesse. Les exceptions sont rarissimes.

Puis, le peuple non plus n'a pas résisté.

C'est une honte sans limites, sans adoucissement, sans amortissement. Même l'excuse de la peur est insuffisante face à une telle catastrophe morale, sur une durée aussi longue (on compte désormais en années).

Je précise (puisque Slama ne le fait pas dans ce livre bien qu'il l'ait fait à télévision) qu'il a toujours existé une manière démocratique et libérale de gérer l'épidémie, celle tout simplement prévue par les plans sanitaires : laisser les Français (notamment les médecins) libres et renforcer les moyens de soins (imaginez ce qu'on aurait pu faire avec les 400 Mds € gaspillés dans le délire magique et liberticide de confinements, de paSS, de tests, de masques, de piquouses. Aucune objection des hypnotisés covidistes vis-à-vis d'une politique sanitaire libérale ne tient la route face à ce qu'on aurait pu faire avec cette somme folle mieux employée tout en préservant nos libertés).

2) A chaque fois que nos ancêtres ont eu à choisir entre la servitude et la mort, ils ont choisi le risque de la mort. Jean Moulin aurait pu rester tranquillement confiné chez lui à travailler ses peintures, il a décidé autre chose.

Ce n'est pas le cas des Français des années 2020.

3) Les Français obéissant scrupuleusement, par l'intermédiaire des consignes gouvernementales, aux injonctions absurdes du conseil dit scientifique, sont aussi grotesques et aussi dignes d'être moqués qu'Argan dans Le malade imaginaire. Les discussions byzantines sur l'homologation des masques, la mesures des distances « sociales » ou la taille des plexiglas sont aussi risibles que « Monsieur Purgon m’a dit de me promener le matin dans ma chambre, douze allées, et douze venues ; mais j’ai oublié à lui demander si c’est en long, ou en large ».

J'ai vécu de telles discussions, dans des instances où je me suis tu, mesurant l'inanité de tenter de modérer des fous dans leur crise de folie.

Une attitude bien plus intelligente et honorable eut été celle de Toinette, toujours moqueuse à l'égard de l'hypocondrie de son maitre et des conseils de ses médecins.

Un délire de la classe manageriale

Alors, d'après Mathieu Slama, quelle est LA cause du délire covidiste ?

C'est le prise de pouvoir de la caste manageriale, par essence technocratique, autoritaire, anti-politique et anti-démocratique.

En effet, la nation démocratique est l'exact contraire de l'entreprise. Dans celle-ci, il existe un lien de subordination (ce sont les termes de la loi) auquel se soumet le salarié ; dans celle là, la liberté est un droit inaliénable (ce sont aussi les termes de la loi) du citoyen.

Peu importent les belles déclarations d'amour à la démocratie de nos politiciens, à partir du moment où ils se fixent pour mission de « manager les Français » (expression d'un député LREM à propos de la crise dite sanitaire), ils abolissent la démocratie. Et ce ne sont pas des élucubrations théoriques, c'est bien ce qui s'est passé dans la pratique.

Les managers sont persuadés que la liberté est facultative, comme ils disent dans leur langage d'abrutis « une variable d'ajustement ». Ils convainquent les Français (assez bien, hélas) que la liberté est un obstacle à « l'efficacité » (je mets des guillemets parce que la notion d'efficacité en politique demanderait un long débat).

Non seulement c'est faux s'agissant de cette crise dite sanitaire : les pays les plus liberticides sont ceux qui ont les plus mauvais résultats (1). Mais ce n'est même pas la question : la liberté est une valeur fondamentale devant laquelle doit s'effacer l'efficacité.

Les injonctions « Soyez résilients ! » et « Soyez responsables ! » sont des saloperies qui signifient en réalité « Soumettez vous sans discuter ! ».

C'est la raison fondamentale de l'absence d'opposition : presque tous les clowns qui nous dirigent partagent désormais cette culture manageriale. J'écris « clowns », parce que les managers ne volent pas haut. Ca suffit pour diriger un service, un département ou, éventuellement, une entreprise, certainement pas un pays.

La liberté perdue

Après quoi, Mathieu Slama perd le fil et se disperse. Il me semble qu'il ignore Mac Intyre, l'auteur de After virtue, qui analyse le mépris de la caste managerial  pour les questions métaphysiques et morales.

Slama dresse la liste les libertés perdues :

1) au nom de la sécurité, contre le terrorisme ou la délinquance (prétexte totalement fallacieux : quand on s'attaque aux causes de ces phénomènes, nul besoin de perdre des libertés).

2) au nom de la sensibilité, la liberté d'expression mise à mort. Slama est scandalisé (moi aussi) par l'affaire Mila et le peu de défense qu'elle a eu.

Puis il retrouve sa concentration.

Pourquoi accepte-t-on si facilement le règne politique du management liberticide ? Parce qu'en tant que salariés-esclaves (Karl Marx : « Le salariat est l'esclavage moderne »),nous sommes habitués à nous soumettre au management. Nous n'avons pas perçu le changement de monde que constituait sa transposition en politique.

Et pourquoi accepte-on si facilement le management dans nos vies ? Parce que nous sommes matérialistes, parce que nous croyons au mythe de l'efficacité du management à procurer des biens matériels et que cela nous semble le plus important.

Le management inefficace

Dans l'ordre politique, cette croyance dans l'efficacité du management est idiote et dévastatrice : les pays qui ont fait de la politique (Japon, Suède), c'est-à-dire les pays qui n'ont pas fait taire les voix minoritaires et ont pris en compte d'autres variables que la prétendue santé (il y a beaucoup à dire sur la manière très bizarre dont les managers définissent la santé : ne pas choper un virus, à l'exclusion de toute autre considération) ont beaucoup mieux réussi que les pays qui ont managé la crise.

J'attends avec impatience qu'un audacieux me démontre que la France est mieux gouvernée sous Macron le manager que sous Richelieu, l'anti-manager par excellence. Les réflexions de Richelieu sur la manière chrétienne de faire de la politique sont une mine d'enseignements, paraît-il relus régulièrement par de Gaulle (2), alors que le propre du manager est de refuser toute réflexion philosophique, morale ou religieuse.

C'est ici que la lecture de Mac Intyre manque à Slama. Mac Intyre explique que l'efficacité du management est un mythe, que le management est par essence une pulsion de contrôle qui stérilise la créativité et donc, à terme, l'efficacité (de plus, l'efficacité est définie dans un sens très étroit). Il est impossible de démontrer que les pays et les entreprises d'avant le management était moins bien gouvernées, tout simplement parce que c'est faux.

Le bon manager met en scène des événements qui seraient arrivés sans lui. Au point que Mac Intyre conclut : « Le meilleur bureaucrate est le meilleur comédien » (si ça ne vous rappelle pas Macron ... !).

Le manager finit toujours par dégénérer en bureaucrate et la bureaucratie finit toujours par s'écrouler sous le poids de sa stérilité et de son inhumanité. Alors tout va bien, il suffit d'attendre que la bureaucratie s'écroule ? Non, car les dégâts qu'elle fait sont immenses et durent longtemps (voir l'URSS).

Métaphysique

J'ajoute un mot, car Slama ne s'aventure pas sur le terrain métaphysique, bien que cela soit fortement sous-entendu dans ses propos :

Entre le règne de la classe manageriale liberticide et la peur-panique de la mort d'une génération de vieux connards Tout Pour Ma Gueule, ayant évacué le questionnement métaphysique comme handicapant péniblement le « jouir sans entraves », il y a plus que des affinités (3).

Le naufrage covidiste de la société de 2020 fait écho au naufrage de l'Eglise catholique des années 50-70 (on n'évacue pas les questions métaphysiques impunément) et génère en retour le naufrage covidiste absolument lamentable de l'Eglise (les messes de Pâques annulées, les messes et le Vatican soumis au paSS, le pape faisant la promotion d'injections expérimentales, les célébrations masqués ...).

Une fois que l'Eglise a trahi (momentanément, j'espère) sa mission de gardienne de l'humanité, il ne reste plus que des hommes nus et vulnérables prêts à être broyés par la froide machine matérialiste et utilitariste.

Ce point de vue est complémentaire de celui de Slama, pas contradictoire : acceptation du délire managerial par matérialisme et terreur-panique de la mort par matérialisme.

La crise du COVID va rester avec nous pour longtemps.

La crise du COVID va rester avec nous pour longtemps, elle prendra un autre nom, mais elle sera toujours la même : un délire de contrôle suicidaire et une aversion au risque morbide, complétés d'un scientisme bouleversant de connerie.

Vivre, ce n'est pas si compliqué à partir du moment où on admet qu'on va en chier, qu'on va souffrir, vieillir, avoir des accidents, tomber malade et, à la fin (qui peut arriver tôt), mourir et que ce n'est pas grave, qu'on n'est pas le centre du monde, que c'est arrivé à des milliards d'hommes avant moi, que ça arrivera à des milliards d'hommes après moi, et voilà. Si on peut espérer léguer un petit quelque chose, matériel ou immatériel (la liberté, par exemple), c'est mieux. Et pour les chrétiens, les souffrances de ce monde ne sont que l'imitation des douleurs du Christ.

A l'inverse, si on se prend pour le centre du monde et qu'on croit que tout finit avec moi, chaque bobo, chaque risque, devient une menace de fin du monde et on est une pauvre petite chose fragile ... et ridicule. Et à la vie assez pénible.

Comme il y a beaucoup (beaucoup trop) de nos contemporains qui sont de la seconde espèce, nous ne sommes pas près d'en finir avec les emmerdes générées par leur casse-couilles peur de vivre.

Tout espoir est-il perdu ?

Non, mais nous ne devons pas nous faire d'illusions. Les moutons ne deviendront jamais des lions. Le courant à court terme est très fort contre nous. Mais travaillions nous pour le court terme ?


**************

(1) : ce n'est vraiment pas une surprise. Avant le délire d'imitation chinoise de mars 2020 sur des bases scientistes absurdes, l'état de l'art épidémiologiste était de garder la vie aussi normale que possible. Tout le contraire de ce que nous avons fait.

(2) : si vous avez envie de vous évader de la bêtise universelle de notre époque maudite, lisez le testament politique de Richelieu. Inutile d'insister que ça vole à une autre altitude que Marlène Schiappa et Gérald Darmanin, ou que Jean Castex, ou que Macron.

(3) : une théorie date la peur de la liberté (et le totalitarisme qui l'accompagne) de la Renaissance et du protestantisme. Avant, l'Eglise encadrait suffisamment la liberté (qui était réelle, je pense qu'un paysan de 1220 était plus libre qu'un salarié de 2020) pour qu'elle ne fasse pas peur. Ensuite, les gens ont été « trop » libérés, livrés à leur propre jugement et ont généré les totalitarismes pour se débarrasser de cette encombrante liberté totale. Ce n'est pas sans intérêt de constater que les proto-totalitarismes sont les anabaptistes de Munster (ça a quand même fini en cannibalisme en pleine Allemagne) et la Genève de Calvin.




lundi, février 07, 2022

En contrepoint de Chapoutot.

 En contrepoint de Chapoutot.




Le mythe des racines nazies du management

10 min

Dans son livre, l’historien Johann Chapoutot avait prétendu démontrer l’influence prépondérante du nazisme sur le développement des principes du management moderne. Selon Franck Aggeri, professeur de management, ce raisonnement est démenti par les faits.

Mais quelle mouche a piqué les membres du jury du prix Syntec Conseil ? Ce jury a en effet remis, le 6 octobre dernier, le prix du livre RH de l’année à l’ouvrage de l’historien Johann Chapoutot, Libres d’obéir. Le management, du nazisme à aujourd’hui, aux éditions Gallimard. Ce livre a obtenu un succès public inversement proportionnel aux critiques dont il a fait l’objet de la part des spécialistes du management, qu’ils soient historiens ou chercheurs en gestion.

Alléchés par la thèse provocante selon laquelle le management moderne aurait des racines nazies, les médias ont donné un large écho à cet ouvrage. Il faut dire que le management a mauvaise presse et que le livre, écrit d’une plume alerte et paru aux prestigieuses éditions NRF Gallimard, a toutes les apparences du sérieux.

Pour comprendre l’étonnement général que suscite sa lecture chez les spécialistes du champ, il faut indiquer qu’aucun livre sur l’histoire du management n’a jamais identifié une quelconque influence nazie dans les doctrines et pratiques contemporaines de management. Johann Chapoutot, historien du nazisme mais non du management, aurait-il donc découvert des sources inédites lui permettant de fonder sa thèse ?

Pour répondre à cette question, revenons donc brièvement sur le contenu de l’ouvrage. Dans l’introduction du livre, l’auteur introduit sa problématique : comment les nazis ont-ils réfléchi à l’organisation du travail ? Quelle pensée du management ont-ils développée ? Suggérant une « modernité du nazisme » sur ces questions, il défend la thèse que ceux-ci ont développé une « conception non autoritaire du travail, où l’ouvrier et l’employé consentent à leur sort et approuvent leur activité, dans un espace de liberté et d’autonomie a priori incompatible avec le caractère illibéral du IIIe Reich, une forme de travail par "la joie" (durch Freude) qui a prospéré après 1945 et qui nous est familière aujourd’hui, à l’heure où "l’engagement", la "motivation" et "l’implication" sont censés procéder du plaisir de travailler et de la bienveillance de la structure. »

Le livre, explique-t-il, « est une étude de cas : comment de jeunes juristes, universitaires et hauts fonctionnaires ont réfléchi aux questions managériales faisant face à des besoins gigantesques de mobilisation des ressources et d’organisation du travail ».

Le piège de l’anachronisme

Dans l’introduction, Johann Chapoutot fait un raccourci discutable entre le terme utilisé par les nazis de menschenfürhung (littéralement la « direction des hommes ») et le management. Le menschenführung est inspiré du führer prinzip. Il renvoie à une forme de légitimité charismatique au sens de Max Weber, c’est-à-dire à l’adhésion des hommes à un chef charismatique dont les exemples historiques abondent de César à Napoléon. Réduire le management à cette vision est pour le moins problématique.

Autre problème : l’anachronisme du questionnement. A l’époque nazie, « le management » est un terme pratique qui n’a pas été théorisé. Taylor a certes écrit en 1911 son ouvrage The Principles of Scientific Management où il expose les principes de l’organisation scientifique du travail, mais, en ce qui concerne le management des hommes, le terme le plus couramment utilisé à l’époque est celui « d’administration », que l’on trouve aussi bien chez Fayol ou Mary Parker Follett, ou celui « d’organisation » utilisé par Chester Barnard.

Le concept de management, au sens où l’on entend aujourd’hui et auquel se réfère Johann Chapoutot, est plus récent. Il devient dominant dans les années 1950 grâce au travail de Peter Drücker sur lequel nous reviendrons plus loin.

Dans une première partie, la plus intéressante, Johann Chapoutot revient sur un point bien établi par les historiens : l’anti-étatisme assumé du régime et sa détestation de la bureaucratie à la française. Il analyse la formation d’une doctrine nazie de la conduite des hommes, empreinte de darwinisme social, où les individus de race aryenne qui adhèrent aux idéaux du régime forment une communauté organique autour de leur Führer. Ce qui vaut à l’échelle du Reich vaut au niveau de l’entreprise où chef d’entreprise et collaborateurs forment également une communauté de destin, nous dit Johann Chapoutot.

Nul besoin, dans cette logique, de règles rigides et impersonnelles et d’une hiérarchie intermédiaire qui contraindraient les initiatives des individus et mettraient en péril la relation organique entre ceux-ci et leur Guide. Les individus doivent au contraire bénéficier d’une large autonomie pour atteindre des objectifs fixés à l’avance.

A cette aune, les institutions publiques doivent être agiles, nous dit l’auteur. Pour limiter la capacité de nuisance de l’appareil étatique, les nazis vont ainsi multiplier les instances de pouvoir et de décision, créant des agences ad hoc concurrentes les unes des autres. Cette polycratie, bien renseignée par les historiens, va contribuer à un certain désordre et des improvisations permanentes.

Une doctrine banale

La deuxième partie du livre est plus hardie, mais ne convainc pas. Pour faire sa démonstration, l’auteur suit la trajectoire d’un ancien juriste et dignitaire du régime nazi, reconverti dans le management mais inconnu des spécialistes contemporains : Reinhard Höhn. L’histoirien aurait-il découvert un penseur majeur, précurseur du management moderne ?

Après quelques années où il se fait discret, Höhn réapparaît et fonde en 1956 une école de formation continue de cadres d’entreprise allemands : l’école de Bad Harzburg. Entre 1956 et 2000, année de la mort de Höhn, celle-ci va former au management 600 000 personnes.

Auteur prolifique, Höhn rédige un grand nombre de livres sur la discipline, où il expose une doctrine expurgée de toute référence à l’idéologie nazie. Cette doctrine s’articule autour de quelques principes clés : la promotion d’un management non autoritaire, l’éloge de la flexibilité, l’autonomie des collaborateurs pour atteindre des objectifs définis à l’avance, la délégation de responsabilité.

Johann Chapoutot essaie de nous faire croire que Reinhard Höhn a introduit une rupture par rapport à une conception autoritaire du management. C’est malheureusement complètement faux. Dans sa note de lecture parue dans la Nouvelle revue du travail en décembre, Yves Cohen, historien reconnu de l’entreprise et du management et auteur d’une somme sur l’histoire du commandement1, souligne la banalité des principes proposés par Höhn. Il rappelle que le principe de délégation de responsabilité a été théorisé dès les années 1920 par Alfred Sloan, le directeur général de General Motors, dont les travaux étaient très connus et discutés dans le monde anglo-saxon. Il souligne également les imprécisions de l’analyse. Que signifie par exemple « un management non autoritaire mais pleinement hiérarchique » au cœur de la doctrine de Höhn ?

La contestation de formes autoritaires de la gestion des entreprises n’a absolument rien de nouveau dans les années 1950. Dès les années 1920 et 1930, des voix s’élèvent chez les praticiens et les théoriciens, aux Etats-Unis notamment, pour dénoncer les excès du taylorisme, et prôner une approche participative du travail (Mary Parker Follett, Elton Mayo) et le rôle de la direction d’entreprise comme un enjeu de coopération (Chester Barnard).

Des omissions coupables

Plus ennuyeux encore, la doctrine de Höhn ressemble comme deux gouttes d’eau à celle de Peter Drücker, formulée quelques années plus tôt dans The practice of management, publié en 1954. Ce livre ne pouvait être ignoré de Höhn, car il a été un best-seller dans le monde entier et a servi de base à la formation de millions de cadres et de dirigeants.

Dans ce livre, Drücker présente pour la première fois le management, comme un système global, qui est à la fois une fonction et un travail. A cette aune, le management recouvre une variété d’activités : définir les buts de l’organisation, organiser le travail, gérer des relations humaines, exercer une autorité fondée sur la mobilisation des collaborateurs, déléguer les responsabilités mais aussi exercer une responsabilité sociale, car l’entreprise est une institution sociale non exclusivement économique. Il y développe également le concept de « direction par objectifs » selon lequel le rôle des managers est de fixer des objectifs aux collaborateurs tout en leur laissant une large autonomie pour y parvenir.

Ainsi, les principes présentés par Höhn figurent déjà dans le livre de Drücker. Or, ce livre n’est pas cité par Johann Chapoutot.

Mais, me direz-vous, Drücker aurait-il pu être lui-même influencé par les nazis ? L’ironie de l’histoire est que Peter Drücker est juif autrichien. Dans sa jeunesse, il a été journaliste et a interviewé Hitler avant que celui-ci accède au pouvoir. Cet entretien l’a tellement marqué et effrayé qu’il a émigré aux Etats-Unis dès que ce dernier est devenu chancelier du Reich. On ne peut donc pas le soupçonner d’avoir été contaminé par l’idéologie nazie, qu’il rejette d’ailleurs fermement, ou par l’idéologie communiste, dans la préface de son livre de 1954 où il développe une conception humaniste du management.

Pour tester mon hypothèse de l’influence de Drücker sur la doctrine de Bad Harzburg, j’ai fait une petite recherche sur Internet. Surprise : on trouve plusieurs articles consacrés à cette école qui était connue par les spécialistes, notamment allemands, du management. Ces articles confirment mon intuition : cette école est présentée comme une adaptation au contexte allemand de la théorie de Peter Drücker. C’est notamment la thèse qui est défendue en 1983 par deux chercheurs allemands dans la prestigieuse Academy of Management Review2.

De deux choses l’une : soit Johann Chapoutot n’a pas fait de recherches sur la discussion de l’école de Bad Harzburg et il ignore le contenu du livre de Peter Drücker ; soit il l’a délibérément omis pour éviter de ruiner sa démonstration. Dans les deux cas, l’histoire qu’il raconte n’est pas crédible.

En guise de doctrine allemande originale, influencée par la pensée nazie, on a plutôt affaire à une transposition médiocre des travaux de Peter Drücker. Le parcours de Reinhard Höhn est lui-même d’une grande banalité. Il n’est qu’une nouvelle illustration de la capacité d’adaptation de certains dignitaires du régime nazi qui ont réussi une brillante reconversion professionnelle en devenant de fervents zélateurs de l’ordolibéralisme allemand. Evidemment, avec cette version de l’histoire, on peut imaginer que le succès de librairie n’aurait pas été le même.

Que retenir au final de la lecture ce livre ? Pas grand-chose malheureusement, si ce n’est l’habileté de l’auteur à manier l’anachronisme et les jeux de langage. Un comble pour un historien ! Laissons le mot de la fin à Yves Cohen :

« Ce livre ne tient pas les promesses de son titre ni de ses annonces et nous laisse dans la perplexité. Sa brillante écriture cherche à donner à penser qu’il fait ce qu’il dit mais on n’en sort pas sans un sentiment pour le moins de confusion, d’insuffisance et d’imprécision. »

  • 1.Le siècle des chefs. Une histoire transnationale du commandement et de l’autorité, Yves Cohen, Editions Amsterdam, 2013.
  • 2.« Controversy in German management : The Harzburg model experience », W. Grunwald et W. F. Bernthal, Academy of Management Review, 8 (2), pp. 233-241, 1983.

dimanche, février 06, 2022

Libres d'obéir (Johann Chapoutot)

J'ai acheté ce livre sans être très motivé pour le lire. Je trouvais le parallèle management / nazisme excessif. Il dormait sur une étagère.

La désolante facilité avec laquelle les managers s'adaptent au délire covidiste (quand ils n'en sont pas les promoteurs consciencieux, voire fanatiques) m'a fait changer d'avis.

Le livre commence très fort. Il cite une note de 3 pages à ses subordonnés de l'agronome Herbert Backe (qui s'est suicidé dans sa cellule en 1947), où celui-ci envisage sans sourciller un plan de 30 millions de morts à l'est pour nourrir le peuple allemand.

Le comique (humour noir) de la chose, c'est qu'il utilise un vocabulaire de management très moderne : objectifs, agilité, adaptation, initiative, évaluation ...

Pourquoi ? Tout est dans la compréhension fine du titre du livre : libres d'obéir.

Libres d'obéir

Après la terrible défaite d'Iena, l'armée allemande invente l'auftragtaktik, le commandement par mission. Le subordonné est libre de tout sauf du choix de son objectif. C'est très efficace. Et très manipulatoire : si le subordonné échoue, il est responsable et coupable (même si son objectif était mal choisi et inaccessible). Il intériorise la culpabilité, il se met lui-même la pression (tous les salariés ont reconnu le management contemporain où tout est fait pour que le salarié s'auto-pressure). D'où la caricature du sous-officier allemand aboyeur.

Dans la doctrine nazie, le peuple allemand est un peuple supérieur parce qu'il est le seul peuple vraiment libre. Mais la liberté intelligente doit conduire les Allemands à obéir de leur plein gré au chef, qui sait mieux que les autres ce qu'il faut faire.

Et pour exalter cette liberté tout à fait particulière, il faut, par comparaison, réduire en esclavage les sous-hommes.

On retrouve cette logique folle dans le délire covidiste, entre « le paSS qui libère », le gouvernement « bienveillant » qui nous infantilise et les boucs-émissaires qu'il faut « emmerder ».

L'Etat nazi n'était pas un Etat policier au sens habituel. Les ennemis désignés étaient réprimés férocement mais les bons citoyens désignés étaient libres et bien nourris. Ils vivaient dans une atmosphère beaucoup moins étouffante que les Russes sous Staline.

Ils étaient libres, libres d'obéir. Et ils le faisaient parce qu'il y avait tout un système incitatif, plus que répressif, il y avait des carrières, des récompenses, des promotions, des bonus. Par exemple, tout bête : lorsque des juifs étaient expulsés, les voisins se partageaient leurs meubles, ça n'encourage pas à la rébellion ; une fois que c'était fait, vous aviez été « mouillé ».

Et si vous refusiez d'obéir, par inertie, par résistance passive, par refus de participer ? Vous n'étiez pas sanctionné brutalement (à condition d'appartenir à la race des seigneurs), mais noté. Et tout un tas de choses devenait plus difficile. Bref, le crédit social à la chinoise et le crédit social hygiéniste macronien n'ont rien inventé.

Dans Modernité et holocauste, Sygmunt Bauman a montré que l'extermination  des juifs était un sommet de modernité.

Chapoutot nous montre, lui, que le management d'après 1945 s'inspire beaucoup (pas uniquement, heureusement) de l'expérience nazie. Avec une explication simple : les bureaucrates nazis se sont recasés dans les instituts de management, financées par les industries qui ont fait fortune pendant la guerre (vous les connaissez, il n'est pas improbable que vous rouliez dans une de leurs voitures). Elles renvoyaient l'ascenseur. Le terme alter Kamerad (vieux camarade) était le mot code de ce recyclage des déchets du nazisme.

Il faut bien comprendre une chose : le gouvernement nazi pratiquait le darwinisme administratif (facteur de décisions radicales). Plusieurs administrations en concurrence sur un même sujet. Ceux qui s'en sortaient étaient les plus vicieux, les plus extrémistes, mais pas les plus bêtes.

Problème de rendement et anti-étatisme

L'administration allemande sous le gouvernement nazi se heurtait à un problème de rendement simple : d'immenses territoires à administrer et beaucoup d'hommes partis à l'armée. Il s'agissait de « faire mieux avec moins ». Et c'est contradictoire avec la polycratie nazie très énergivore.

Or, les nazis étaient violemment anti-étatistes (contrairement aux fascistes italiens). Ils considéraient que la loi avait été inventée par les Juifs et l'Etat par les Français, motif suffisant pour que ces choses fussent déclarées détestables pour tout bon Allemand.

Ils ne juraient que par les agences spécialisées ad hoc et, espéraient-ils, temporaires, menés par quelques bureaucrates surhommes laissés à leur initiative.

Werner Best (né en 1903, mort dans son lit en 1989), brillant juriste, était en même temps un des fondateurs et organisateurs de la Gestapo et un théoricien de cette réforme administrative.

Comme souvent dans l'administration nazie, il fut le gouverneur officieux (doublant le gouverneur officiel) de la France. C'est lui qui mit en place l'utilisation maximale de l'administration française par la puissance occupante. Bien entendu, il est directement impliqué dans des déportations, tortures et compagnie.

Après la guerre, quelques ennuis mais rien de bouleversant : 5 ans de prison, après quoi il est déclaré inapte, ce qui ne l'empêchera pas de vivre jusqu'à 86 ans. Il eut diverses occupations : défense de criminels nazis, consultant de grands groupes et même du ministère des affaires étrangères et pilier des amicales d'anciens SS. Elle est pas belle, la vie ?

Rheinard Höhn

Höhn est au droit ce que Mengele est à la médecine : jeune (né en 1903, Mengele 1911), brillant séduisant, ambitieux, très intelligent.

Contrairement à Mengele, il se débrouille pour ne pas avoir de sang sur les mains. Il n'en est pas moins un des théoriciens du droit nazi, avec tout ce que cela implique sur le terrain. Il termine sa carrière nazie comme général SS, pas exactement le subalterne sans implication idéologique.

1945 est une catastrophe pour lui. Pendant quelques années, il s'installe comme naturopathe sous un faux nom. mais ses contacts et ses vieux camarades l'aident à recycler dans le conseil en entreprise.

De fil en aiguille, il devient directeur de l'équivalent allemand de l'INSEAD de Fontainebleau, copiée sur la Harvard Business School. Autrement dit, une école de management pour cadres à haut potentiel. Pas le genre de profils à être alourdis par les exigences de la vie spirituelle. Leur brillance est très terre-à-terre. La virtuosité intellectuelle un peu vaine de Höhn impressionne ce genre de personnes.

Et qu'Höhn enseigne-t-il à ces brillants sujets ? La vision nazie de l'Etat et du management, bien sûr ! Le vocabulaire est un peu adapté pour que ça ne se voit pas trop, dépoussiéré de l'affirmation que la race germanique est la seule qui mérite d'être libre, mais Höhn ne dévira pas : l'Etat est l'ennemi.

La méthoe de Höhn de management par délégation de responsabilités fut très à la mode et il fit fortune. C'est lui qui perfectionne la fiche de poste. Mais on reste toujours dans le manipulatoire : tu es responsable mais tu n'as pas vraiment le choix de tes objectifs.

La fin de sa vie fut un peu plus bousculée. Sa méthode passa de mode, remplacée par le travail en équipes et, surtout, son passé nazi resurgit dans les années 70, face à une génération moins prompte à passer l"éponge.

Cela ne l'a pas empêché de mourir dans son lit à 96 ans en 2000.

On remarquera quand même que les anciens SS restés en Allemagne s'en sont globalement mieux sortis que ceux qui ont fui. La dénazification n'a pas été un drame pour tout le monde.

A-t-on besoin du management ?

Le paysan et l'artisan n'ont pas besoin du management. Il est intimement lié au salariat, qui, comme disait Karl Marx, est l'esclavage moderne.

De quelque manière qu'on le prenne, c'est toujours un art manipulatoire pour faire de l'homme moderne une espèce domestiquée : les relations de l'homme moderne avec son environnement sont toujours appuyées sur d'impersonnelles béquilles bureaucratiques. Tout acte de la vie quotidienne dissimule une lourde machinerie (songez à ce qu'il faut pour que vous ayez un steak cuit dans votre assiette).

Le management est un emprisonnement abstrait, il bâtit des murs dans les têtes.

En conclusion

Cet ouvrage passionnant de Chapoutot s'inscrit dans une tendance historiographique nouvelle depuis  quelques années : plutôt que de considérer le nazisme comme un malheureux accident de l'histoire, l'inscrire dans la continuité.

On rejoint la formidable intuition de Jacques Ellul en août 1945, expliquant qu'Hitler avait perdu la guerre militairement, mais l'avait gagnée politiquement, puisqu'il avait réussi à imposer à ses ennemis sa vision de l'homme et de ses rapports instrumentaux (l'homme comme moyen et non comme fin) avec la collectivité (1).

Bien sûr, il serait excessif de dire que le management actuel doit tout aux nazis. Mais il serait tout aussi faux dire qu'il ne leur doit rien.

Les nazis, si attentifs au vocabulaire, utilisaient un équivalent allemand de l'abominable « ressources humaines » (comme si les hommes étaient de moyens de production comme les autres). Ce n'est pas par hasard.

Pour ma part, j'insiste lourdement sur « brillant », pour montrer que le nazisme ne se nourrit pas de brutalité mais d'intellect sans spiritualité. Chapoutot dit qu'une interprétation possible du nazisme est : une manière de faire son deuil sans Dieu des millions de morts de la première guerre mondiale, « Vous ne croyez plus à la vie après la mort, vous ne croyez plus à la nation qui s'est révélée fragile, mais votre sacrifice n'est pas vain parce qu'il restera de vous la race ».

En nos temps de délire covidiste, où nous somme à peine libres d'obéir, cette conception vicieuse de la liberté pourrit la vie de ceux qui n'ont pas cédé, qui sont restés des hommes (d'après Jung, la liberté est consubstantielle à l'homme, même à celui qui la refuse).

La privation de liberté rassure les faibles qui ont choisi de céder. Cela risque d'être très momentané. Comme ce sont des faibles, ils ne révolteront pas mais s'auto-détruiront. La montée en flèche des troubles psychiatriques est déjà là.

Plus sur ce sujet de la fausse liberté dans un projet billet.

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(1) : citation de Brian Maher : « La plupart de règles de gouvernance utilisées dans les grandes entreprises, propagées par les cabinets internationaux de conseil, ont leur origine dans les réflexions des organisations de la Seconde Guerre Mondiale et singulièrement dans les réflexions nazies. C'est normal puisque c'est dans ces organisations que l'on recherchait l'efficacité maximum, à tout prix et quelque soit le coût humain, pour gagner la guerre. »

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Il est à noter qu'en bon petit-bourgeois gauchiste, l'auteur épouse toutes les thèses du délire covidiste, méprisant au passage les gueux. Je ne suis pas surpris : pour s'extraire du délire collectif, il faut d'autres qualités humaines qu'être un universitaire consciencieux et bien-pensant.

Désormais, tous les covi-résistants ont compris que le covidisme est d'abord le naufrage de la classe diplômée : Johann Chapoutot n'a pas échappé au naufrage, c'était probabilistiquement prévisible.

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Bonus, video de Johann Chapoutot sur la révolution culturelle nazie :