dimanche, août 10, 2025
Deux bombes sous le Rainbow Warrior (Hervé Gattegno)
Essence of decision : explaining the Cuban missile crisis (Graham Allison, Philip Zelikow)
jeudi, août 07, 2025
La guerre de 1870 (François Roth)
Les Allemands étaient supérieurs en artillerie de campagne, mais le fusil Chassepot français était plutôt meilleur. Surtout, nos ennemis étaient mieux organisés et plus entreprenants.
La guerre a commencé par des batailles de rencontre (Reischoffen, Gravelotte, Saint Privat) qui ont surpris les deux adversaires. Les Allemands ont pris des risques, qui ont payé à cause de notre désorganisation et de notre mauvais commandement.
A chaque fois, des réserves qui auraient renversé radicalement le cours de la bataille, transformant des défaites mitigées en victoires nettes, sont restées inemployées, faute de compréhension de la situation et d'une communication claire.
Certes, dans l'ensemble, les Français étaient inférieurs en nombre, mais pas toujours localement. L'incapacité à équiper les réserves joue beaucoup dans le déficit français. Bref, le bordel.
Le grand n'importe quoi
Pour briser la spirale de la défaite, Napoléon III donna alors un ordre audacieux mais qui ne fut pas exécuté : le repli de l'armée sur Châlons. La retraite sous pression de l'ennemi est toujours un gros risque, mais ça permettait à l'armée de se réorganiser et d'étirer la logistique allemande.
Au lieu de cela, Bazaine, très surévalué (à sa nomination, ceux qui l'ont connu au Mexique ont dit « Nous sommes perdus », mais il était bien vu de la presse et de l'entourage de l'impératrice), s'enferma dans Metz et se défendit en dépit du bon sens. Avec le désastre que nous connaissons.
« Bazaine a capitulé ! » est le cri de désespoir d'un peuple trahi.
Pendant que Bazaine temporisait mortellement à Metz (alors qu'au début du siège, il avait tous les moyens de faire souffrir les Allemands, très aventurés), l'armée de Mac-Mahon, qui se trouvait à Châlons avec l'empereur, qui lui s'était replié, aurait du y rester pour couvrir Paris et recueillir les éléments fuyant depuis l'est. Hé bien, pas du tout ! Mac-Mahon reçut et exécuta l'ordre imbécile, venu du gouvernement maléfique de l'impératrice à Paris, de quitter Châlons et de remonter vers le nord à l'aveuglette, sans savoir où étaient les Allemands. L'empereur, malade, ne s'y opposa pas.
Cet ordre était tellement idiot que les Allemands furent surpris. Mais ils n'eurent aucun mal à coincer les Français à Sedan après quelques jours de poursuite, à la fois parce qu'ils étaient en nette supériorité numérique et parce que les Français étaient si mal renseignés qu'ils ont omis de couper les ponts sur la Meuse.
Avec leur tact habituel, les Allemands laissèrent les prisonniers français mourir de faim et de maladies.
Quand on manque de discernement ...
Voilà une guerre commencée sur une intoxication grossière (la dépêche d'Ems), dans un vide diplomatique abyssal (la France n'a aucun allié), que nous n'aurions jamais du déclarer (tout à perdre, rien à gagner), et qui s'enchaina sur des décisions inadaptées.
Ce n'est pas de la franche bêtise, mais un manque constant de jugement, de discernement : pas la bonne décision, pas au bon moment.
Quand on prend systématiquement de mauvaises décisions pour de mauvaises raisons (un peu comme nommer une femme parce que c'est une femme, si vous voyez ce que je veux dire), ça se termine rarement bien.
Alors que la guerre se déroulait sur le territoire national, donc au milieu de milliers d'informateurs de bonne volonté, le gouvernement et les militaires français étaient étonnamment mal renseignés, la plupart des décisions furent prises à l'aveugle, sur la foi de rumeurs non vérifiées, alors qu'il aurait parfois suffi de lire les journaux étrangers pour avoir une idée plus claire de la situation.
Les lignes télégraphiques étant faciles à couper, les renseignements circulaient mal et, de part et d'autres, des décisions furent prises à l'aveuglette. Mais, côté français, ce comportement revêtait un caractère systématique, sous le gouvernement républicain comme sous le gouvernement impérial, tout à fait étonnant.
Notre marine n'a joué aucun rôle, faute de préparation. Pourtant, elle était très supérieure à la marine allemande, puisque celle-ci était à l'époque quasiment inexistante.
Partout, les Français ont combattu avec un grand courage, donnant des scènes de chromo, comme Les dernières cartouches à Bazeilles.
Mais une défaite courageuse, ce n'est pas une victoire.
Pour le plus grand malheur de l'Europe, les Allemands ont joué un coup de maitre.
Une poursuite de la guerre pour la raie-publique
La suite, le siège de Paris, l'armée de la Loire, le gouvernement de Bordeaux, la Commune, sont des péripéties politiques, mais le sort des armes est scellé.
La guerre est poursuivie pour complaire à la clique de branquignols de Gambetta. Le seul résultat concret en est d'aggraver les souffrances des Français et d'alourdir la défaite de la France. Mais que ne ferait-on pas à la gloire de la raie-publique ? Un raie-publicain, c'est quelqu'un qui est toujours prêt à trahir les intérêts extérieurs de la France pour assoir sa position politique intérieure.
Les armées allemandes assiégeant Paris, étirées et loin de leurs bases, sont vulnérables. Mais, pour exploiter cette situation favorable, il eut fallu une énergie dans le gouvernement, une rigueur dans l'organisation et un talent militaire dont la France de l'époque est totalement dépourvue.
Ah ça, les déclarations ronflantes s'enchainent, le vieux Totor Hugo de retour d'exil, toujours aussi con (on peut être un écrivain de génie et un parfait crétin), en tête. Mais aussi, concrètement, les décisions malencontreuses : le gouvernement qui s'enferme dans Paris, la délégation de Tours mal choisie, les mobilisations brouillonnes, l'absence de travail diplomatique ...
Le peu de chances de rétablissement qui restaient à la France après les désastres d'août 1870 n'ont pas été saisies, même pas approchées.
Alors, certes, il y eut des épisodes admirables de courage et d'abnégation, mais rien qui fût bon pour le pays. La seule chose qui n'a pas manqué aux Français est la bonne volonté patriotique, mais, pour le reste, le jugement, le discernement, la méthode, la vision politique, le talent militaire ... aux abonnés absents.
Qu'est-ce qui différencie la résistance sublime d'un de Gaulle de l'obstination idiote d'un Gambetta ? La situation internationale.
Comme les Français ne sont pas les seuls à faire des conneries, Bismarck commit la faute majeure d'humilier la France et de faire peur à la Grande-Bretagne. L'Allemagne le payera très cher et c'est bien fait pour sa grande gueule.
En 1914, la mobilisation des réserves et le renseignement sont toujours aussi déficients, mais les autres problèmes ont été résolus. La France n'est pas isolée, les armes techniques (train, transmissions, génie) sont plutôt à la hauteur. Même si Joffre est une catastrophe, l'armée a su attirer et promouvoir des talents (je ne suis pas sûr qu'on puisse dire la même chose en 2025), le pays est beaucoup mieux dirigé. En 1914, la guerre commence aussi mal qu'en 1870 mais la suite est très différente.
mercredi, août 06, 2025
Les trois derniers chagrins du général de Gaulle (Anne et Pierre Rouanet)
Il est trop incertain de faire la psychanalyse de cette sempiternelle dilection pour la trahison, mais il est aisé de la constater. Elle se scande en dates d'infamies qui ne laissent guère de place au doute : 1815, 1871, 1940, 1946, 1968-69, 1992, 2008, 2017 ...
A chaque fois, compromissions avec les ennemis de la France au nom du raisonnable. Etrange, très étrange, raison qui tombe toujours du côté de la trahison.
S'il faut absolument lui donner une origine, disons 1763, quand cet enculé de Voltaire se réjouit de la défaite française au Canada.
Laissons la parole à Edouard Husson, qui m'a donné envie de lire ce livre, pour poser le décor :
1964-1969: Le Testament du Général+ le constat d’échec de la coopération franco-allemande en avril 1963.
+ la reconnaissance de la Chine populaire, le 31 janvier 1964.
+la conférence de presse sur la politique monétaire américaine, le 4 février 1965.
+ la politique de la chaise vide au sein des institutions européennes entre le 30 juin 1965 et 1966, pour y affirmer l’autorité de la France.
+ la sortie du commandement intégré de l’OTAN, le 7 mars 1966.
+ du 20 juin au 1er juillet 1966, la visite du Général en URSS
+ le discours de Phnom-Penh, le 1er septembre 1966, dans lequel, depuis le Cambodge, de Gaulle dénonce la guerre du Vietnam et l’impérialisme américain en général.
+ le discours « Vive le Québec Libre » du 24 juillet 1967.
+ la conférence de presse critiquant la Guerre des Six Jours, du 27 novembre 1967.
Limites de la construction européenne, arbitraire du dollar, éveil de la Chine, résurrection de la Russie sous le communisme, échec prévisible des guerres américaines, impasse dans laquelle s’enfonçait Israël….
Il n’est pas un sujet sur lequel le Général ne nous ait livré une clé pour comprendre aujourd’hui. Et pourtant, pendant 60 ans, c’est l’esprit de 1968 qui l’a emporté, avec, au bout du compte, la négation des avertissements ou recommandations du Général dans tous les domaines.
En 1969, la coalition des notables refusa au Général la régionalisation, le renouvellement de la composition du Sénat et la participation des salariés aux résultats de l’entreprise.
Aujourd’hui, la classe dirigeante française ayant accepté la fédéralisation de l’Europe, profitant d’une économie largement dollarisée, incapable de répondre à la main tendue de la Chine pour construire un nouvel ordre international, porteuse de sanctions contre la Russie, incapable de critiquer Israël, cette France-là, conduite par une haute fonction publique obsédée de centralisme et ayant jeté par-dessus bord tout patriotisme, est bien l’héritière de 1968.
vendredi, juillet 25, 2025
L'abolition de l'homme (CS Lewis)
Texte extraordinaire, issu d'une série de conférences en 1943, qui dit en 56 pages ce que Gunthers Anders exprime en centaines de pages.
La modernité fait disparaitre l'humanité, dont l'honneur est d'assumer le tragique de la condition humaine, remplacée par un troupeau de sous-hommes, incultes, insensibles, abrutis par la technologie, ne se différenciant pas fondamentalement des animaux d'élevage. Lewis n'aurait pas été surpris par les zombies de 2025, masqués, piqués, tatoués, obèses, QR-codés, courbés sur leurs écrans comme devant le Grand Turc.
La voie du Tao
Il prend comme point de départ deux manuels scolaires (de 1943) qui refusent de former les élèves à des jugements esthétiques et parle de men without chest, difficilement traduisible, puisque cela signifie littéralement « hommes sans poitrine » mais avec la nuance qu'on retrouve dans l'expression française « avoir du coffre ».
J'ai déjà dit que la plupart de nos contemporains étaient des sous-hommes ou, si cette expression connotée vous choque, des hommes diminués, amputés de l'esprit. Je parle en connaissance de cause : comme tout le monde, j'en ai dans mon entourage (le tatouage est un indicateur très sûr pour les repérer du premier coup d'œil).
Lewis accuse le relativisme, niant toute valeur morale absolue découlant de la loi naturelle, tentative moderne de bâtir sur du sable.
Aparté : la loi naturelle est toujours le prétexte d'un quiproquo fâcheux. Il ne s'agit pas de la loi de la jungle mais de la la loi découlant de la nature de l'homme, être corporel et spirituel, social et rationnel.
Lewis prend un exemple personnel. Il est mal à l’aise en compagnie de jeunes enfants (donc il n'est ni Jack Lang ni Daniel Cohn-Bendit ni Pierre-Alain Cottineau). Il n’en tire pas (subjectivisme) que les enfants sont inintéressants mais (rationalité loi naturelle) que les enfants sont l’avenir et qu’il a, lui, un problème de sensibilité vis-à-vis des jeunes enfants.
Lewis baptise la voie traditionnelle de construire les valeurs morales sur la loi naturelle, qu'on retrouve dans beaucoup de religions et de cultures, la voie du Tao. En annexe, Lewis a mis une série de préceptes moraux interchangeables issus de différentes cultures (chinoise, indienne, assyrienne, chrétienne, juive, etc.) montrant l'unité des morales fondées sur la loi naturelle.
Les hommes sans poitrine flottent dans le relativisme, sans rien pour connecter la tête, l'intellect, avec les tripes, le sentiment.
La midwiterie
Lewis est décidément remarquable. En 1943, il incrimine dans l’erreur relativiste les midwits (en français les demi-habiles, les Intellectuels-Idiots, les gens qui font des études supérieures sans en avoir les capacités). Le livre de Burnham sur la classe manageriale date de 1941. Lewis l'a-t-il lu ? Toujours est-il qu'il identifie bien le péril de de la midwiterie alors que les rejetons de ce phénomène délétère, la « massification de l'enseignement », ne prendront le pouvoir que 25 ans plus tard (mai 68).
Le « gang des R25 » de 1981 est un sommet de midwiterie. Je pense ne pas leur faire une injustice en disant que Mitterrand, Mauroy, Rocard (dont on a su récemment qu'il était financé par l'Algérie), Bérégovoy, Cresson, ce n'était pas exactement Richelieu et Mazarin.
Les Novateurs (comme ils les appellent) sont incapables de fonder une morale sur ... rien. Ils sont donc obligés de recycler des parties du Tao tout en se fixant pour but de le ruiner. Et, à la fin, il ne reste rien. Il tient un raisonnement très similaire à celui d'Emmanuel Todd expliquant le passage du catholicisme au catholicisme zombie, puis du catholicisme zombie au nihilisme, pulsion de mort. Sauf qu'il le fait avec 80 ans d'avance. Là où Todd observe, Lewis prédit avec une stupéfiante acuité.
Il exécute Nietzsche en une phrase (« Nietzsche est un nutritionniste qui penserait intelligent de nous apprendre à manger des cailloux »), comme il sied à un homme intelligent. J'éprouve de la pitié pour ses petits cons midwits qui ont lu Nietzsche et se prétendent « nietzchéens », sans saisir que c'est une de ces lubies d'adolescent qui ridiculisent un adulte.
Le refus de la vie
Les premiers essais de pilules contraceptives datent des années 20 mais elles ne seront vraiment au point que dans les années 50. Lewis n'en fait pas de mention directe. Quant à l'échographie et au diagnostic prénatal, ils sont encore dans les limbes.
Pourtant, Lewis explique que les progrès de la contraception transformeront la vie de don de Dieu en opération planifiée (ce que, dans notre langage néo-nazi de 2025, on appelle « un projet d'enfant ») et que tout cela finira mécaniquement par un eugénisme admis par tous et, à la fin, par le refus de la vie.
D'accord, c'est plus facile de faire des prédictions justes quand on a les bons principes et qu'on a oublié d'être con, mais, tout de même, je suis impressionné.
Des non-humains
A force de verser dans le relativisme, de combattre la nature, les Novateurs n'ont plus aucune règle et sont soumis à leurs seuls désirs. Ils deviennent inhumains, des zombies.
S'ils sont dirigeants, ils n'ont comme outils que le conditionnement et la manipulation, puisqu'ils nient que la Vérité qui pourrait convaincre de leur obéir existe.
C'est peut-être le passage le plus extraordinaire de ce texte hors du commun : en 1943, Lewis fait une description exacte de la caste macroniste :
Pas mal vu, non ?
Au passage, la question du sexe de Brigitte Macron n'est pas anecdotique, comme le croient les naïfs (« La France a des problèmes plus graves ») : elle est le signe de la caste, de sa transgression institutionnalisée, de son défi à la nature, de son inhumanité, de sa perversité.
L'abolition de l'homme
Plus l'homme maitrise la nature, plus il s'éloigne de sa propre nature, plus il devient artificiel (Ellul disait des choses du même genre). Jusqu'au moment où il pourra se modifier lui-même pour n'avoir plus rien d'humain, n'être qu'un robot, Lewis évoque les manipulations génétiques (oui, en 1943, Lewis annonce le transhumanisme).
Il en profite pour glisser la très aristotélicienne remarque que ce monde est celui des causes efficientes partout et des causes finales nulle part.
Lewis fait donc cette prédiction extraordinaire, pleinement réalisée en 2020 lors du délire covidiste et l'avénement de la médecine vétérinaire à destination des (ex-)humains : un petit groupe d'hommes, rendus inhumains par leur immoralité, maitrisant les techniques de manipulation de masse, fera obéir, sans guère de violence, un immense troupeau d'hommes sans poitrine, de zombies, rendus inhumains par leur vide intérieur.
Et ainsi, se fera l'abolition de l'homme.
En 2025, cette parole prémonitoire est accomplie. Sauf peut-être en Afrique et en Amérique du Sud.
Pour Lewis, l'abolition de l'homme est irréversible. Une fois que des hommes ont appris à manipuler d'autres hommes dans leur être, ce savoir corrode tout.
Je n'en suis pas si sûr. Les zombies sont fondamentalement stériles, même s'ils se mettent un jour à produire des bébés dans des machines.
Il restera bien dans un coin de la Terre quelques hommes qui se soumettront encore joyeusement au Tao et qui survivront.
mercredi, juillet 16, 2025
Une Eglise qui se trompe de siècle (Maurice Druon).
C'est toujours un plaisir de lire Druon. Son style est académique mais point trop pesant.
Baïrou regnante, rappelons au passage sa polémique avec le melon de Pau :
Retour sur la polémique Druon-BayrouLes conditions d’une révolution n’étant pas réunies, et les chances semblant maigres, à ceux qui souhaitent une subversion radicale des sociétés, de se saisir du pouvoir soit par l’effet d’un conflit international, soit par le jeu des institutions en place, le seul moyen de transformer le monde consisterait alors à ne pas transmettre l’héritage culturel, en tout cas pas dans sa totalité. Ainsi, travaillant à échéance, formerait-on des générations qui ne pourraient plus penser l’homme, ni le monde, ni Dieu, selon les schémas ancestraux, et dès lors n’offriraient plus aucune résistance à basculer dans un nouveau type de société.
Pour inconscients qu’en soient la plupart de ceux qui y participent, cette conspiration du rejet n’en est pas moins perceptible et inquiétante. Elle pèse sur l’Université où les réformateurs préconisent de donner priorité à la langue parlée sur la langue écrite, donc au tâtonnant et au malléable sur le réfléchi et le durable ; où l’accent est mis sur la libération des facultés de l’enfant – de quoi faut-il donc le libérer avant qu’il ait été opprimé, sinon du patrimoine et des moyens d’en prendre possession ? où l’étude des langues anciennes est décrétée d’inutilité, et la part faite aux œuvres datant de plus d’un siècle constamment réduite, comme si tout cela ne devait plus constituer qu’une sorte de paléontologie de la pensée humaine.
Or l’Église, elle aussi, est enseignante par nature. Elle est héritière, dépositrice, d’un patrimoine culturel qui est antérieur même au message évangélique. Elle transmet une certaine conception du monde d’où découle une certaine morale. Et c’est à partir de cette morale que se fait le droit et que se font les lois. L’Église est donc l’autre pilier qu’il faut faire céder, l’autre racine maîtresse, et la plus ancienne et la plus profonde, qu’il faut, rite par rite, tradition par tradition, dogme par dogme, saper ou scier. Ainsi l’arbre pourra s’abattre à la première tornade, ou simplement se coucher, d’épuisement. Ainsi l’on pourra fabriquer un homme nouveau pour un monde nouveau. »
lundi, juillet 07, 2025
Castelnau, le maréchal escamoté (Jean-Louis Thériot)
On connait l'histoire mesquine : Castelnau méritait autant que Foch et Joffre d'être élevé à la dignité de maréchal de France mais comme il était catholique, il a été privé du bâton par la raie publique.
La gueuse étant basse et rancunière, les élèves de Saint-Cyr ont eu du mal à donner à une promotion le nom de cet homme qui a perdu ses trois fils à la guerre (et un petit-fils et deux neveux à la guerre suivante).
L'anecdote est célèbre : apprenant la mort d'un de ses fils en conférence d'état-major, il se retourne quelques secondes pour prier, puis « Messieurs, reprenons ».
Avec Lanrezac à Charleroi et Gallieni à Paris, Castelnau fait partie du trio qui sauve l'armée française par des décisions judicieuses, a contrario des absurdités de Joffre, lors du désastre d'août 14. On notera que, mesquin comme à son habitude (en cela, c'est un excellent raie-publicain) Joffre occulte la victoire de la trouée de Charmes, qui a évité à l'armée française en déroute d'être prise à revers.
Autre particularité de Castelnau : il a refusé d'écrire ses mémoires en disant « Je n'ai rien à me reprocher ». Ca n'aide pas à devenir une vedette.
L'enfance
Hobereau méridional désargenté, il a une enfance heureuse. Son père lui donne le culte du travail ... en plus du culte catholique !
L'année terrible
Saint-Cyrien en 1871, il participe aux combats de l'armée de la Loire. Seuls des grands chefs de la guerre de 14, il a combattu en métropole. Et, on dira ce qu'on voudra, combattre les Prussiens, c'est autre chose que combattre les Malgaches.
Il participe à la répression de la Commune, ce qui fournit prétexte aux gauchistes à profaner régulièrement sa tombe (quand on pense qu'il a un arrière-petit-fils communiste militant !). Thiers avait raison, il fallait réprimer cette racaille, mais les bourgeois comme Flaubert ont eu tort de s'en réjouir ignominieusement.
Il fait un mariage d'amour qui lui donnera 12 enfants. Son épouse est un appui constant. C'est elle qui l'incite à ne pas démissionner dans les moments de découragement. Il dit qu'il est plus fier d'avoir été un bon père que de tous ses exploits guerriers.N'ayant pas de portrait de Marie de Castelnau, je me suis amusé à en faire faire un par une machine à partir de sa description.
Adjoint au chef d'état-major
Avant guerre, il se fait beaucoup d'ennemis parmi les politiciens, notamment à gauche, en pointant sans ménagement l'absurdité de certaines décisions dans le domaine militaire.
Clemenceau (décidément, plus je le connais, moins je l'aime) mène une campagne insidieuse pour saboter sa carrière. C'est lui qui invente « le capucin botté » et « le général de jésuitière ».
La défaite de Morhange
La défaite de Morhange est entièrement due aux ordres d'attaque criminels du GQG (« Foncez, vous n'avez rien devant vous ») et à l'attaque prématurée de Foch (alors subordonné de Castelnau).
Foch n'aura de cesse de faire porter à Castelnau le chapeau de ses conneries (« Foch est complètement fou » disait Clemenceau), allant même jusqu'à dire « On ne donne pas le bâton de maréchal au vaincu de Morhange », ce qui est absolument scandaleux, sans aucun doute possible, vu tout ce qu'on sait aujourd'hui avec les archives des deux camps.
Mais il faut dire les choses comme elles sont : Joffre, Pétain et Foch étaient des personnages peu ragoûtants. On peut être grand guerrier et très petit homme.
Si Castelnau n'a pas été maréchal, c'est à cause de la coalition des médiocres. Nous y reviendrons.
La défaite de Morhange est suivie la semaine d'après par la victoire de la trouée de Charmes.
La bataille de la trouée de Charmes
Situation générale août 14. L'armée française devrait prendre une position défensive comme l'ont montré les exercices d'avant-guerre, mais cet âne de Joffre (Joffre est un âne, il n'y a pas d'autre mot, mais la gueuse a eu peur de nommer un général plus talentueux) passe à l'offensive. Erreur rendue catastrophique par une évaluation erronée des réserves allemandes.
Les Allemands débordent par la Belgique, Lanrezac ordonne la retraite générale contre les ordres de Joffre, Gallieni à Paris prépare une contre-attaque de flanc dont Joffre ne veut pas. 22 août 14, journée la plus meurtrière de l'histoire de l'armée française : 27 000 morts.
Plus au sud-est, en Lorraine, les troupes de Dubail et de Castelnau se font hacher par l'artillerie allemande et se retirent en désordre (défaite de Morhange). Les Allemands commettent l'erreur de croire à une déroute et poursuivent imprudemment l'offensive.
La trouée entre Nancy et les Vosges a été laissée libre de fortifications pour constituer un piège pour l'ennemi (tous les militaires français ne sont pas idiots). Les collines environnantes sont de bonnes plateformes d'artillerie. De plus, Castelnau connait très bien la région.
Il tire intelligemment les leçons des premières batailles et décide qu'attaquer de front est trop dangereux. L'aviation française (vive la modernité) repère bien l'avance ennemie. Les Allemands commencent déjà à avoir des problèmes logistiques, qui culmineront pendant la bataille de la Marne, deux semaines plus tard.
A Gerbéviller, le 24 août, 60 chasseurs commandés par un adjudant qui connait la région par cœur arrêtent une brigade avant de disparaitre dans les bois. Comme à leur habitude, les Allemands se vengent de leur frustration en massacrant des civils (voir la thèse de Jean Lopez que la doctrine de l'armée allemande la rend génocidaire).
Castelnau laisse les Allemands s'engager dans la trouée (« Quand vous voyez l'ennemi commettre une erreur, ne l'interrompez pas. » Bonaparte). Dans la nuit, aidés par les habitants, cinq groupes d'artillerie français (60 canons) s'installent sur les collines environnantes.
Les Allemands attaquent, les Français reculent. La situation devient confuse, les ordres arrivent mal, quelques officiers subalternes prennent la situation en main et contre-attaquent les Allemands étrillés par l'artillerie. Un aviateur essaie de guider les fantassins par signes (bonjour la communication), la poursuite s'engage.
L'infanterie française descend des collines, les Allemands subissent des pertes terribles, notamment d'officiers (à la guerre, quand les pertes d'officiers augmentent, c'est toujours signe que la situation est critique).
Castelnau donne l'ordre « En avant partout, à fond ! », espérant transformer cette victoire tactique en décision stratégique (stratégie-fiction : si Castelnau avait réussi à remonter vers le nord, les troupes allemandes qui couraient vers Paris auraient été en très fâcheuse posture, Sedan inversé). Mais les hommes sont épuisés et l'artillerie, décisive, a du mal à suivre l'offensive. La situation se fige.
Les Allemands ont environ 20 000 morts, les Français un peu moins (pour une fois).
Cette bataille aboutit à une décision très controversée en Allemagne après la guerre : Moltke prélève des troupes en Belgique, plutôt qu'en Lorraine, pour les envoyer à l'est, assurant ainsi sans le savoir le succès français sur la Marne.
Bizarrement (il faut y avoir l'influence maléfique de Joffre), cette victoire de Castelnau est plus connue en Allemagne qu'en France.
Toujours est-il que cette victoire fait couple avec celle de la Marne, la seconde aurait été impossible sans la première.
En une semaine, il perd trois enfants : deux tués, un disparu (dont on apprendra qu'il est prisonnier). Un quatrième, son préféré, le rebelle, sera tué l'année suivante.
La méthode Castelnau
C'est probablement le meilleur général français de l'époque, c'est en tout cas l'avis des Allemands. Le moins farfelu, le plus professionnel. Il reproche à ses collègues de ne pas être carrés, méthodiques.
A l'époque où Foch dit « L'avion, militairement, c'est zéro, c'est du sport », Castelnau fait des expérimentations d'observations aériennes, il s'intéresse à la TSF et au téléphone.
Marcheur infatigable, il va beaucoup voir par lui-même.
Il est adoré de ses hommes, parce qu'ils le voient souvent près des lignes, mais, surtout, pour la seule raison qui fait vraiment adorer un général par ses hommes : parce qu'ils savent qu'ils ne seront pas sacrifiés inutilement.
Il est l'un des rares (avec Pétain, il faut le reconnaitre), à avoir compris.
Quelques semaines avant la guerre, alors qu'il a un mauvais pressentiment, pendant une manœuvre, il tient un discours qui marque ses subordonnés et qu'ils appellent « l'homélie sur la mort ».
Il demande à un colonel interloqué où il veut être tué et le colonel lui répond qu'il ne veut pas être tué : « C'est très bien, vous ne voulez pas être tué, vous voulez vaincre. Mais il y a un point où un officier ne peut plus reculer et, une fois qu'il a choisi ce point et que des circonstances malheureuses le lui ont fait atteindre, il doit être prêt à y être tué. La mort sauve l'honneur de l'officier, mais c'est la victoire qui sauve le pays. Un officier ne doit pas mourir pour rien, mais parce qu'il défend un point stratégique où il ne doit plus reculer. »
On est loin de l'offensive à outrance.
C’est un des rares généraux qui ont compris qu’on ne traite pas des citoyens-soldats comme de la chair à canon. Un jour, il explose devant la mauvaise organisation du service de santé aux armées, il n’admet pas que des blessés (devenus militairement inutiles) soient « traités comme des chiens » et laissés agoniser sans soins (le témoignage de Genevoix sur sa propre blessure est édifiant). Cette colère, remontant jusqu’au ministère, aura des effets positifs.
Au bon endroit, au bon moment
Au GQG, il est le seul parmi la bande d'ânes de Joffre à s'inquiéter pour Verdun. Dès le début de l'offensive allemande, il prend les mesures décisives : s'accrocher aux deux rives de la Meuse et remplacer son ami Dubail (qui en gardera de l'amertume) par Pétain.
Ensuite, il est expédié à Salonique, où il réorganise l'armée.
Notons que Castelnau a été insulté par Joffre, Foch et leurs entourages, pendant et après la guerre, parce que la stratégie qu'il préconisait était la défensive en France et l'offensive dans les Balkans contre l'Autriche. Ils l'ont traité de mou. Joffre a écrit perfidement que son courage était inférieur à son intelligence (rappelons que c'est le seul général à avoir combattu personnellement des Prussiens).
Or, nous savons aujourd'hui que c'est la défaite de l'Autriche à l'automne 1918, ouvrant la route vers Berlin par le sud (Budapest, Vienne, Prague) qui a forcé les Allemands à demander l'armistice. Certes, la déroute de l'armée allemande sur le front français a joué son rôle, mais il faut avouer que c'était très bien vu de la part de Castelnau.
La pétaudière raie-publicaine
Pendant 3 ans, jusqu'à l'avénement de Clemenceau, le gouvernement de la république française n'a qu'un but et un seul : maintenir au pouvoir le gouvernement de la république française.
D'où des décisions criminelles qui ont coûté des centaines de milliers de vies françaises pour ne pas se dédire ou pour se donner le beau rôle.
Par exemple, Joffre aurait dû être limogé fin aout 14 ou fusillé en décembre. Au lieu de cela, il est laissé libre de faire ses dégâts jusqu'en décembre 1916.
Autre exemple : le général Sarrail. Imprévoyant, brutal, n'ayant aucun coup d'œil, vivant en satrape (on se demande même si sa maitresse n'est pas une espionne), il est toujours surpris par l'ennemi. Mais voilà, franc-maçon, il a des relations à Paris et c'est un « bon républicain ». Dès qu'il est question de le limoger, il trouve des défenseurs à l'aile gauche du gouvernement et ça ne se fait pas.
Il est donc nommé à l'armée d'Orient, théâtre stratégique. Une fois de plus, son incapacité éclate. Mais le gouvernement, biaise, tergiverse. Il faut attendre décembre 1917 pour voir limoger un général dont on savait depuis août 14 qu'il était mauvais comme un cochon.
Il continuera ses conneries en Syrie après la guerre, c'est l'anti-Lyautey. Ca vaut le coup de citer Wikipedia, peu connue pour être une antre de droitards :
« Ami du vénérable maître de la Grande Loge de France, sa désignation, dont se félicite le Grand Orient de France auprès des loges locales est un signal important pour l'essor de la franc-maçonnerie en Syrie.
Néanmoins, ce laïc militant débute mal avec les chrétiens du Liban, pourtant francophiles. L'opposition venait surtout des Druzes, exaspérés par les méthodes du général Sarrail, un jacobin laïciste et intransigeant qui pratiquait une administration directe sans discernement ou égard envers les élites et les coutumes locales.
Il est limogé à cause de sa manière violente de redresser la situation lors de la révolte des Druzes. Il est reconnu responsable de la mort de 10 000 Syriens, surtout des civils, et de 2 500 à 6 000 soldats français. ».
Comme tous ceux qui voient de près les politiciens travailler (les témoignages abondent), Castelnau est épouvanté. « Ces gens là travaillent peu et travaillent mal ». Habitués des intrigues parlementaires, ils sont incapables de s'élever aux exigences d'une guerre mondiale.
Certes, il y a toujours des gens au-dessus du lot, comme Paul Doumer, mais ils sont broyés par la machine à mesquineries.
Les mutineries de 17, dont Pétain a l'intelligence de comprendre qu'elles ont des causes militaires, ne sortent pas de nulle part. Les soldats, qui sont devenus par la force des choses des vétérans, sont mal commandés et ils le savent.
La première règle, presque la seule, de promotion d'un général par la gueuse est la docilité, le fait qu'il ne présente aucun danger politique. Aptitude, inaptitude, peu importe. Il y a des généraux grande gueule qui font semblant d'avoir du caractère, mais quand il faut courber l'échine, ils s'arrangent toujours pour le faire.
La limite de Castelnau
Catstelnau ne courtise pas les politiques. Il refuse la brigue et l'intrigue. Il refuse aussi de désobéir pour se mettre en avant.
C'est d'autant plus dommage qu'il ne s'entend pas si mal avec son vieil adversaire Clemenceau.
A son niveau, c'est une faute : Castelnau commandant suprême aurait épargné des centaines de milliers de vies françaises.
Le non-maréchal et la politique
La fin
De sa retraite toulousaine, il voit venir la défaite. Le positionnement des troupes et l'absence de réserves l'inquiètent terriblement. Il a connu Gamelin quand il était à l'état-major de Joffre et, le moins qu'on puisse dire, est qu'il n'a pas été ébloui.
Mais la raie-publique a, une fois de plus, une fois de trop, choisi un général en chef non pour ses qualités militaires mais parce qu'il était « politiquement correct ».
Castelnau a des analyses très gaulliennes : il envisage que la France pourrait poursuivre la guerre outre-Méditerranée et que, de toute façon, c'est une guerre mondiale qui ne sera pas soldé par la campagne de France. Notamment, il ne condamne pas l'attaque anglaise de Mers El Kebir.
Point intéressant, Castelnau juge que la défaite est avant tout militaire, que l'armée doit capituler et le gouvernement refuser tout armistice. Solution à laquelle cet imbécile et ce traitre de Weygand s'est farouchement opposé (adjoint de Foch que Castelnau ne portait non plus dans cœur).
Connaissant bien Pétain, Castelnau n'est pas du tout tenté par le pétainisme. Déjà, en 1916, il est gêné par son goût pour la « réclame ». Comme tous ceux qui connaissent Pétain, le « don de sa personne à la France », chez ce vieil ambitieux aigri, le fait rire.
Il n'aime pas non plus De Gaulle, qu'il compare ... à son mentor Pétain, hautain, cassant, solitaire et avide gloire personnelle. Il lui reproche aussi de ne pas prendre soin de ses hommes. Il trouve l'exaltation de l'escarmouche de Montcornet à la limite de l'indécent (Castelnau sait que De Gaulle n'a pas brillé à Abbeville).
N'oublions pas que lorsque Castelnau parle de Pétain et de De Gaulle, ce sont des gens qu'il connait personnellement et sur lequel il a des informations fréquentes. Il est même remarquablement informé pour un retraité.
N'aimant pas De Gaulle, Castelnau a d'autant plus de mérite à tenir une ligne politique strictement gaulliste. Il aide la Résistance en stockant des armes. Il pousse ses petits-enfants et ses neveux à rejoindre la France Libre. Son petit-fils préféré, Urbain de la Croix, le paye de sa vie par un geste digne de l'antique : gravement blessé lors de la traversée du Rhin, il continue à diriger les tirs d'artillerie jusqu'à ce que mort s'en suive. Il meurt sur le sol allemand, en vainqueur.
En 1942, à un prêtre venu lui apporter un message du cardinal Pierre Gerlier lui demandant de modérer ses critiques vis-à-vis du maréchal, Castelnau réplique : « Votre cardinal a donc une langue ? Je croyais qu’il l’avait usée à lécher le cul de Pétain ».
Castelnau décède le 18 mars 1944, sans avoir vu la Libération qu'il souhaitait tant. Monseigneur Saliège, futur cardinal et seul évêque Compagnon de la Libération, rendu impotent et quasi muet par une attaque cérébrale, demande à assister à ses obsèques. Il fait lire par un jeune prêtre un message aux sous-entendus transparents.
Dans les conditions difficiles de l'époque, beaucoup d'anciens subordonnés et de simples soldats ont fait le déplacement. C'est tout ce qu'il y a à en dire.
lundi, juin 23, 2025
Ces chefs de maquis qui gênaient (Raymond Ruffin)
De nationalité franco-britannique, Roger Landes, pseudonyme Aristide, est officier du SOE (Special Operations Executive).
Henri Petit (Romans est son pseudonyme) est un capitaine aviateur de réserve qui s'est déjà illustré pendant la guerre précédente. Il forme et dirige le maquis de l'Ain.
dimanche, juin 15, 2025
Le Basculement religieux de Paris au XVIIIe siècle : Essai d'histoire politique et religieuse (Pierre Chaunu, Madeleine Foisil, Françoise de Noirfontaine)
Mais cette disgrâce physique, ce pied-bot de l'écriture, ne doit pas vous décourager. Le sujet est passionnant.
Deux grandes périodes d'accélération de la déchristianisation de la France : 1760-1770 à Paris et 1970-1980 dans toute la France.
Notre sujet du jour est la première de ces deux périodes.
Pierre Chaunu pense que le motif psychologique de la Réforme (il y a des motifs politiques, sociologiques, ecclésiaux, etc.) est que le clergé a trop insisté sur les tourments de l'Enfer, rendant la crainte du Jugement Dernier insoutenable. La foi seule des Protestants soulage en partie cette peur, puisqu'il « suffit » de croire pour être sauvé.
Le ver est dans le fruit.
« Le silence éternel de ces espaces infinis m'effraie. »
Cette citation de Blaise Pascal est des plus célèbres. Elle dit bien l'angoisse de son époque.
Le bouleversement du monde ne vient pas du système de Copernic mais de la lunette de Galilée.
Depuis les Grecs, l'univers était ordonné à l'échelle humaine, approximativement. Un homme, les pieds sur Terre ou pas loin, pouvait espérer un jour atteindre le ciel et, pourquoi pas ?, les étoiles. Avec la lunette astronomique, la sphère céleste croît en quelques années de plusieurs ordres de grandeur.
Pour simplifier, le dieu des juifs est le dieu du temps, de l'histoire, et le(s) dieu(x) des Grecs est le dieu de l'espace, des lieux. Le christianisme a réconcilié tout cela tant bien que mal mais, au XVIIème siècle, ce compromis craque aux entournures.
Comme Edward Feser, alors que le sujet, le contexte et l'auteur sont différents, Pierre Chaunu regrette l'effondrement de la scholastique.
Il fait remarquer que le XVIème siècle est théologiquement très pauvre. Sous la pression des Réformés, on est revenu à des interprétations littérales des textes bibliques, méthode depuis longtemps marginalisée par la scholastique. L'hypothèse protestante, à savoir que chacun peut lire et comprendre les textes bibliques sans intermédiation, est tout simplement fausse.
La catastrophique querelle janséniste
La théologie de la querelle janséniste, entre la grâce efficace et la grâce suffisante, est absconse, mais son fond socio-politique est très clair : dispute entre la piété populaire volontiers laxiste des jésuites et le rigorisme des jansénistes (ils ont une attirance sado-masochiste pour l'Enfer) .
Pour vous la faire courte, le janséniste Antoine Arnauld voulait éloigner le peuple des sacrements (De la fréquente communion, 1643).
Les jansénistes ont une soif de distinction par le masochisme qui m'évoque les connards de bobos qui se déplacent à l'aide du très inconfortable et très dangereux vélocipède pour « sauver la Planète ». Je note qu'ils ont la même pulsion de régenter et de pourrir la vie du petit peuple qu'ils méprisent et qu'ils détestent à un point difficilement imaginable (enfin si, vous pouvez l'imaginer si vous connaissez des bobos) au nom d'un Bien supérieur qu'eux seuls se pensent suffisamment intelligents pour connaitre.
Il me plait de penser que Blaise Pascal, qui fut le plus talentueux, ô combien, propagandiste des jansénistes mais qui avait le souci concret des petites gens, fut rattrapé par la mort avant que de s'éloigner d'eux, lassé par leur intransigeance (certains signes permettent de le supposer).
Leurs héritiers en seront les très fumeuses Lumières, dont Chaunu, qui les déteste, dit que leur légèreté doctrinale n'avait d'égale que leur habileté médiatique (pour l'exprimer avec un mot anachronique). Nos modernes bourgeois détruisant les écoles occidentales pour se préserver de la concurrence des enfants d'ouvriers n'ont rien inventé : Voltaire écrivait déjà qu'il ne fallait pas apprendre à lire et à écrire au bas peuple, afin qu'il se tienne tranquille. « Il est à propos que le peuple soit guidé et non pas qu’il soit instruit ; il n’est pas digne de l’être… ».
Comme les querelles autour du manichéisme et du pélagianisme (en plus de la violence musulmane habituelle) ont favorisé l'islamisation de l'Afrique du Nord, il ne fait aucun doute que l'interminable querelle janséniste a largement contribué à détacher des Parisiens de la Foi.
Le roi, Louis XIV, prend parti contre les jansénistes. Et de plus en plus violemment à mesure que ceux-ci lui résistent. Le jeune roi a été marquée par la Fronde et il ne tolère pas ce qu'il considère comme une agitation séditieuse.
Une crise gallicane
La plupart des évêques n'en ont absolument rien à foutre des histoires de grâce, qui ne passionnent qu'une poignée de fanatiques. La querelle janséniste intéresse nos mitrés parce qu'elle leur fournit un prétexte pour désobéir à Rome et flinguer les jésuites (je n'apprécie pas les jésuites, mais cette phobie des jésuites, très exagérée, est dévastatrice pour la crédibilité de l'Eglise. Les enculés dans le style de Voltaire en feront leurs gorges chaudes).
L'Eglise gallicane (au passage : « gallicane » vient du mot latin qui signifie « gaulois ». Je dis ça pour les crétins qui croient qu'il n'y a pas équivalence entre français et gaulois) est une sorte de mafia qui protège son impunité.
Puis il y eut l'affaire de la régale, une histoire d'impôts sur les évêchés vacants. Un embrouillamini.
Le pape Innocent XI, un homme pas mauvais mais obtus et peu intelligent (bêtement canonisé), fort mal conseillé (les mauvais papes ne datent pas de 2013), prend le parti des jansénistes. On se retrouve donc dans cette situation absurde et très dommageable où les gallicans, dont l'essence est de désobéir à Rome, sont soutenus par le pape contre le roi de France.
A la mort d'Innocent XI, en 1689, les choses s'apaisent partiellement. Mais la querelle janséniste traine depuis 40 ans et n'est pas finie.
La faiblesse du roi
Certes, en 1710, la fermeture et la démolition de l'abbaye de Port Royal sont ordonnées et, en 1713, c'est chose faite : les bâtiments sont rasés et les tombes labourées. Mais il est bien tard et le roi vieillissant.
Le jansénisme (beaucoup de points communs avec l'écologisme) est une fascination morbide pour l'Enfer, qui nie la bonté divine. C'est aussi une contestation politique des bourgeois de la ville contre le roi allié aux classes populaires (ce n'est pas un hasard si nous retrouverons ce schéma lors de notre sanguinaire révolution).
Le plus frappant de ce jansénisme finissant est que le roi et Rome ont été impuissants, malgré des décisions parfois violentes, à ramener à la raison des évêques et un parlement parisien exaltés de fanatisme irresponsable. La magistrature parisienne a été égale à elle-même : bête, nocive et imbue de ses privilèges.
Avec le recul, il nous est plus facile qu'aux contemporains de voir ici l'émergence de l'opinion publique urbaine d'une part et des bureaucraties (versaillaise, parisienne et romaine) d'autre part. Le pouvoir du roi, pourtant légitime (la légitimité, c'est de faire le bien du pays. Ca n'est le cas ni de l'opinion publique ni des bureaucraties. C'est le cas du roi) est érodé.
De nombreux jansénistes ou héritiers du jansénisme se trouveront parmi les partisans de la constitution civile du clergé.
Interminable
Avec la mort du roi (1er septembre 1715) et la régence, le jansénisme est relancé (second jansénisme). Cette querelle interminable nous parait ridicule, et elle l'est. Elle est même lamentable.
On ne comprend pas l'âpreté et la durée de cette querelle si on ignore la méchanceté foncière de la doctrine janséniste. Par exemple, les jansénistes soutenaient sans sourciller que les enfants morts-nés étaient voués à l'Enfer.
Cela rappelle encore une fois nos écolos et leur méchanceté foncière. Ils nous expliquent en permanence que nous sommes trop nombreux pour le bien de « la Planète » (que ne donnent-ils pas l'exemple en se suicidant ? Ah non, ce sont toujours les autres, les gueux, les pue-des-pieds, qui sont « trop nombreux », pas leurs majestés urbaines bolchéviques).
Et que fait-on quand des gens sont trop nombreux ? Quand on est « gentil », on les encourage à ne pas se reproduire. Mais l'histoire nous a prouvé qu'il y a des solutions plus radicales pour se débarrasser des gens « trop nombreux ». Et ça a déjà commencé : si la coupure d'électricité en Espagne, provoquée par les énergies loufoques des écolos, n'avait pas duré 12 heures mais 36, il y aurait eu des morts par centaines de milliers (zéro police, zéro pompier, zéro hôpitaux, zéro ravitaillement etc).
Ce détour par nos modernes écolos vous aide à comprendre pourquoi les opposants aux jansénistes refusent de rendre les armes : cette doctrine les révulse, à raison. Et réciproquement, pourquoi mon opposition aux écolos n'est pas de circonstance mais fondamentale.
On peut dire que le jansénisme ne disparait pas vraiment, que notre très sanguinaire révolution en est l'héritière directe.
Le concile Vatican 1 (1870-1871) mettra un terme définitif aux querelles théologiques dont les jansénistes prenaient prétexte.
... et dommageable
Il y un fanatisme du masochisme janséniste très destructeur (pensez au gros connard qui va à vélo au boulot l'hiver pour bien étaler sa supériorité morale de « sauveur de Planète ». Comment ne pas le détester ?).
Les jansénistes inventent les billets de confession : les sacrements ne sont donnés qu'à des gens qui peuvent prouver qu'ils ont été confessés par un janséniste.
On assiste à des scènes hallucinantes : des interrogatoires théologiques avant l'extrême-onction ou la communion.
Les anti-jansénistes retournent l'instrument contre les jansénistes.
Dans les années 1750, l'archevêque de Paris exige des billets de confession par un non-janséniste et le parlement de Paris (des magistrats) condamne, au nom de l'ordre public, à la prison les curés parisiens qui refusent les sacrements pour défaut de billet de confession. Les curés parisiens se trouvent donc pris entre deux feux, entre leur hiérarchie et le parlement. Leur recours est la fuite en province pour échapper au ressort du parlement de Paris.
Les jansénistes implantent délibérément des fidèles dans certaines paroisses, par exemple Saint Etienne du Mont, pour provoquer des incidents : soit le curé demande des billets de confession et il est dénoncé au parlement, soit il donne les sacrements aux jansénistes sans demander de billets de confession et il est dénoncé à son archevêque. Nos modernes gauchistes, avec leur moderne testing, n'ont rien inventé : c'est la même engeance de vipères à l'esprit délateur.
Chaque partie envenime la situation, surtout le parlement. Les magistrats y apportent leur esprit méchant, buté et verbeux.
Les magistrats français ont toujours été un danger public parce qu'ils cumulent l'esprit petit-bourgeois (juriste n'est pas le profession la plus déliée d'esprit, pour le dire gentiment) et l'irresponsabilité. Voltaire disait d'eux : « Les bœufs-tigres : stupides comme des bœufs, féroces comme des tigres ».
Etonnez vous ensuite que la pratique religieuse des Parisiens vacille.
Pré-romantisme ?
Le jansénisme des années 1750 n'a plus grand'chose à voir avec celui du siècle précédent, mis à part le fanatisme.
Il tombe dans un sentimentalisme sirupeux qui cherche à faire pleurer dans les chaumières sur les pauvres jansénistes persécutés. On est à mille lieues de l'intelligence d'acier de Blaise Pascal.
Les curés parisiens
Les curés parisiens restent très longtemps en poste dans leur paroisse (30, 40 ans) et sont plutôt bien vus. Exemplaire, Jean-Denis Cochin, curé de Saint Jacques du Haut Pas pendant 26 ans, fonde l'hôpital qui porte son nom.
Par contre, il traine à Paris tout un tas de prêtres (environ 800), aux missions mal définies, plus ou moins oisifs, qui donne une fort mauvaise image de l'Eglise.
Le roi Voltaire
Le roi de Paris au XVIIIème siècle est évidemment Voltaire.
Hyper-parisien, il a un grand talent (ses contes sont un délice), mais il est bas : méchant, persifleur, moqueur, superficiel, affabulateur, rancunier, vaniteux ...
Il hait son père qui se décarcasse pour lui donner la meilleure éducation et les meilleures conditions de vie. Il va jusqu'à s'inventer une naissance adultère rocambolesque pour renier son père. Cette plus qu'ingratitude vous juge déjà le personnage.
Une fois dépouillé de ses grâces mondaines et de ses pirouettes langagières, M. François-Marie Arouet, dit Voltaire, est un très très petit homme.
On a les grands hommes qu'on peut.
Il n'en reste pas moins qu'il exerce son magistère malfaisant sur Paris. Son anti-christianisme obsessionnel (il faudrait un mot plus fort que « fanatique » pour le décrire) est célèbre. Pas besoin d'être un psychologue de renommée mondiale pour le relier à la haine du père, chez cet homme sans enfants.
Evidemment, beaucoup de contemporains estiment ce triste sire à sa juste valeur. Mais que faire contre la faveur publique d'une foule de crétins ? Il aurait fallu un Bossuet pour le remettre à sa place, on imagine son compte réglé en quelques mots par Blaise Pascal (la réputation de Descartes ne s'est jamais remise de « Descartes, inutile et incertain »), mais l'époque n'en produisait plus.
Pierre Chaunu trouve du style pour cingler ce prototype d'égoïste individualiste moderne, sans ascendance, sans descendance, sans famille, sans amis (juste des faire-valoir), juste Moi, Moi Moi.
Mais Chaunu conclut tout de même que le plus dommageable ne fut pas Voltaire, mais le gallicanisme : l'Eglise de France, obsédée de ses particularismes et de ses querelles minables (tout cela sera balayé en 1789 et tout ce qui paraissait important la veille remis à sa juste place) n'avait pas la puissance intellectuelle pour répondre aux enjeux de l'époque.
Il n'est donc pas étonnant que de nombreux parisiens s'en soient détachés.
L'athéisme et la pulsion de mort
L'athéisme, selon, Chaunu, « est la somme totale de toutes les monstruosités de l'esprit humain : il y entre de l'orgueil, du fanatisme, de l'ignorance, de l'audace et une manie destructrice qui font un désert du brillant spectacle du monde et qui avoisinent beaucoup la démence ».
Louis-Sébastien Mercier, chroniqueur parisien, est un cas intéressant. Proche des « philosophes », il n'en est pas moins mal à l'aise avec leur esprit fanatique borné. Il s'intéresse aux femmes célibataires et se scandalise qu'il y ait si peu d'enfants (dans les années 1800), lui qui a eu trois filles.
Au fond, il partage le diagnostic de Rémi Brague. La question existentielle n'est pas « La vie vaut-elle la peine d'être vécue ? » mais « La vie vaut-elle la peine d'être donnée ? ». L'homme est le seul animal qui a besoin de raisons pour se reproduire.
Or, il semble à Mercier, à Chaunu et à Brague qu'il y a une relation directe, même si elle n'est pas flagrante, entre le désir de donner la vie et la croyance que la vie, qui est pourtant tragique, est bonne en soi parce que donnée par Dieu, parce qu'il y a un au-delà paradisiaque.
Bref, l'athéisme est la raison fondamentale de la dénatalité.
Puis, en 1789, vint la catastrophe.
En octobre, à son frère qui se lamentait « Que faire ? », Madame Elisabeth, le seul homme de la famille, répondit abruptement « Et si vous faisiez le roi ? ».
On n'imagine pas Saint Louis, Charles V ou Louis XIII hésitant une seconde à faire emprisonner ou exécuter tous les séditieux bavasseurs de café.
Mais Louis XVI (comme Nicolas II) avait perdu foi en sa mission divine et il est mort en chrétien mais comme un con.





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