Livre de 1976.
D'après l'auteur, l'incompétence militaire est un sujet parce que :
1) elle a un coût énorme.
2) elle ne peut que croitre :
2.1) les guerres sont de plus en plus complexes.
2.2) la carrière militaire n'attire pas les meilleurs d'une génération dans les sociétés modernes.
Comme c'est un Britannique, il prend ses exemples dans l'incompétence militaire britannique.
Les généraux britanniques de la seconde guerre mondiale, à l'exception de Dowding et de Slim, qui n'ont d'ailleurs pas eu la carrière qu'ils méritaient, allaient du médiocre à l'exécrable. Mais un Français est mal placé pour se moquer, vu l'équipe de bras cassés que nous avions en 1940.
L'auteur exhibe le célèbre humour britannique mais a un peu trop tendance à s'excuser d'avoir choisi le sujet de l'incompétence militaire, cela alourdit le propos.
Les exemples d'incompétence militaire
La guerre de Crimée
La guerre de Crimée : les 2/3 des pertes britanniques sont dues aux conditions de vie misérables des soldats (dormir à même le sol pendant l'hiver russe n'est pas une situation d'avenir) dont le commandement ne s'est pas préoccupé un seul instant.
Pourtant, les Turcs, alliés aux Européens dans cette guerre, avaient proposé aux Britanniques de se servir dans les forêts d'Anatolie toute proche, à la fois pour se chauffer et pour construire des abris. Personne dans les généraux britanniques n'a donné suite.
A côté, les Français s'en sont beaucoup mieux sortis.
Le commandant en chef britannique, Lord Raglan, a la double caractéristique d'être très vieux et de n'avoir aucune expérience du commandement (il a été le secrétaire de Wellington). Phénomène assez fréquent : plus on descend la chaine de commandement, plus la compétence augmente. Ou, dit inversement, plus on monte dans la chaine de commandement, plus l'incompétence augmente.
Lord Raglan appelle souvent l'ennemi « the French », alors que ce sont les Russes et que les Français sont ses alliés. Ce n'est pas grave pour la guerre en coalition, puisque Lord Raglan est d'accord avec tout le monde. Le problème est que « tout le monde » a parfois des avis divergents.
A la fin de l'hiver, 11 000 soldats anglais restaient opérationnels et 25 000 étaient malades. Mais un général-lord dormait sur son yacht.
La guerre des Boers
La guerre des Boers : premier mois, 3 batailles, 3 défaites. Dans l'une d'elles, les Britanniques étaient si mal renseignés et si mal éclairés, qu'ils ont fait le tour d'une colline dans le mauvais sens et se sont déployés dos l'ennemi, qui n'en croyait pas ses yeux ! C'est sans doute unique dans les annales de la guerre. Evidemment, ça s'est mal passé pour eux. Bon, mais le général transportait un piano à queue dans ses bagages et celui-ci n'a pas été touché.
Un des symptômes du général incompétent est le goût excessif des apparences militaires, une insistance excessive sur les uniformes impeccables, les beaux défilés, le respect du règlement etc.
La première guerre mondiale
La première guerre mondiale : il y a une énigme. Comment les généraux ont-ils pu accepter des pertes aussi énormes pour si peu de gains ? Je ne parle pas d'humanité et de sentiment mais de rapport élémentaire coûts/bénéfices.
C'est vraiment un mystère. Que les généraux sacrifient 30 000 hommes pour gagner 500 m, ça peut arriver une fois, mais pourquoi est-ce arrivé vingt fois ? Il a fallu que les politiciens (Lloyd George et Clemenceau) mettent le holà pour que les généraux commencent à se dire qu'on pourrait tenter autre chose.
Un des symptômes du général incompétent est qu'ayant éprouvé un mal fou à prendre une décision, il ne la remet en cause sous aucun prétexte.
Il arrive que les généraux incompétents manifestent ds traits psychopathiques qu'on trouve chez les totalitaires (et donc chez Macron) : déni de leur responsabilité, totale indifférence aux souffrances de leurs victimes.
Dixon s'attarde sur le sabotage des chars. Les meilleurs soutiens des chars en Grande-Bretagne sont les amiraux, parce que cette innovation ne les bouscule pas.
Quelquefois, le général incompétent montre un humour involontaire tant il est éloigné du réel. Ainsi, un général anglais reproche à un promoteur des chars de se prendre pour Napoléon ! Ce n'est pas comme si Napoléon avait été surnommé « le dieu des batailles » et avait gagné 77 des 80 batailles auxquelles il avait participé.
La seconde guerre mondiale
Seconde guerre mondiale : la chute de Singapour, une catastrophe géostratégique. L'incompétence fut fort bien partagée : la RAF, la Royal Navy et l'armée ont fait chacune le contraire de ce qu'il aurait fallu.
Là où cette histoire devient intéressante pour l'étude de l'incompétence militaire (c'est tout de même le sujet du livre), c'est que le commandant en chef, le général Percival, a refusé les conseils avisés de ses supérieurs et de ses subordonnés, comme si faire le contraire de ce qu'on lui conseillait était son seul moyen d'affirmer son autorité.
Il faut dire que Percival ressemble plus à un homme-soja qu'à un redoutable guerrier. Dixon pointe vers un de ses thèmes : une des causes de l'incompétence serait le manque de confiance en soi, qui fait s'enfermer ses victimes dans une attitude trop rigide.
Le général incompétent néglige d'une manière qui parait surréaliste le renseignement et la reconnaissance. Au fond, il exprime inconsciemment qu'il ne veut pas connaitre la situation.
Churchill était furieux, à juste titre (il a été soumis à une motion de censure), de la chute de Singapour, mais peut-être n'en connaissait-il pas tous les détails.
Le général du génie pour Singapour a organisé une confrontation avec Percival pour pousser les défenses anti-chars. Celui-ci a refusé obstinément. Acculé à donner une raison, il a répondu qu'il ne voulait pas démoraliser les civils ! Le sapeur a évidemment rétorqué que la chute de Singapour démoraliserait encore bien plus les civils. Rien n'y a fait.
Pendant toutes les bataille de Malaisie et de Singapour, Percival avait une supériorité numérique terrestre de 1 à 2. Mais il avait complètement négligé un entrainement réaliste (encore un signe fréquent du général incompétent), notamment contre les chars (des chars dans la jungle ? Impossible. Et bien si, c'était possible).
Un général australien s'est débrouillé pour s'enfuir en laissant ses troupes derrière lui, comme Mac Arthur.
Une remarque : les généraux allemands firent d'énormes bourdes stratégiques, comme Stalingrad, mais je ne vois pas chez eux ces défaillances complètes dans la conduite de la bataille. Dommage que Dixon n'ait pas traité ce sujet.
Le militaire de carrière est le contraire d'un guerrier
Dixon distille son opinion sur les origines psychologiques de l'incompétence militaire tout au long de ses 400 pages. Pour la clarté de cette recension, je vous les dévoile dès maintenant.
Pour Dixon, le militaire de carrière est le contraire d'un guerrier : souplesse d'échine, obéissance, conformisme ... Une conversation de militaires de carrière, c'est un ramassis de ragots entre copines « Machin a fait ci, Bidule a fait ça, etc .. », pas le mâle cri de guerriers qui s'apprêtent à découper l'ennemi en rondelles.
Alors, quand on demande à un militaire de carrière de se transformer en guerrier (imagination, initiative, décision, ..), parce qu'il y a une guerre, ça ne se passe pas forcément bien.
Les Américains, qui adorent les statistiques, ont établi qu'il y avait environ 2 % de guerriers parmi leurs combattants de la deuxième guerre mondiale. Parmi les pilotes de chasse, la moitié n'ont pas tiré un coup de feu. Parmi la moitié qui a tiré, 4 % font 80 % des victoires aériennes.
Dixon pense que les cas d'incompétence militaire crasse sont un moyen inconscient pour un militaire qui n'est pas un guerrier d'échapper à cette exigence de transformation en guerrier dont il se sent incapable.
On confond souvent courage physique et courage moral. C'est une erreur gravissime car, au contraire, l'un compense souvent l'absence de l'autre. L'histoire abonde de généraux qui s'exposent bravement (et inutilement) au feu, incapables de prendre une décision.
Les caractéristiques psychologiques du général incompétent :
1) des traits autoritaires.
2) un ego faible et fragile.
3) un sur-investissement de la réussite sociale
En résumé : enfance heureuse, ego solide, bon général. Enfance malheureuse avec mère dominatrice, ego faible, mauvais général.
Avec cette grille de lecture, Dixon parvient assez bien à expliquer l'incompétence militaire par un facteur psychologique (bien sûr, il y a d'autres facteurs), la combinaison de ces traits amenant le général à se protéger en refusant le réel.
Ça expliquerait peut-être l'absence d'énormes bourdes tactiques chez les Teutons. Dans une armée aussi agressive que l'était la Reichswehr, la distance entre le soldat et le guerrier est forcément moindre.
On note chez le général incompétent une totale incapacité à s'élever au niveau stratégique, même quand il y prétend, à voir plus loin que son théâtre d'opérations. C'est particulièrement vrai des bouchers du Bomber Command pendant la seconde guerre mondiale.
Des champions de la recherche de boucs-émissaires
Dixon cite des exemples de boucs-émissaires désignés par des généraux incompétents. C'est un crève-cœur, car le bouc-émissaire idéal est évidemment celui qui a eu raison contre le général incompétent. Notre âne criminel de Joffre était particulièrement bon à cet exercice déshonorant.
Les caractéristiques du mauvais général (autoritarisme, ego fragile, sur-socialisation) en font un excellent chercheur de boucs-émissaires (je suis sûr que, dans le milieu professionnel, vous avez rencontré des chefs de ce genre).
Dixon cite quelques cas où la presse anglaise, relativement libre, s'est insurgée contre des généraux incompétents se protégeant les uns les autres.
Douglas Haig, le général commandant le corps expéditionnaire britannique pendant la première guerre mondiale, était si mauvais, avec tous les traits sympathiques qu'on imagine au général incompétent (cassant, sans humour, etc), archétype du castle general, que c'est un lieu commun anglo-saxon de considérer que la défiance de l'autorité qui aboutit à la crise des années 60 commence avec lui.
Je ne sais pas si ce lieu commun est vrai, mais le simple fait qu'il existe est significatif.
Des militaires idiots ?
Dixon remarque que :
> il y a une longue tradition d'anti-intellectualisme dans l'armée britannique.
> le niveau académique des recrues d'écoles militaires est inférieur à la moyenne de la population étudiante
> les jeunes officiers les mieux notés sont ceux qui quittent le plus la carrière
Je ne sais pas si c'est transposable à l'armée française. Tout juste puis-je dire qu'avant 1914, il était courant qu'un officier mentionne son éditeur sur sa carte de visite et que la dissuasion nucléaire a nécessité d'intenses réflexions stratégiques (hélas un peu oubliées de nos jours).
Ensuite, l'auteur perd un peu le fil dans une partie sur les biais psychologiques (biais de confirmation, dissonance cognitive, etc.) intéressante mais brouillonne.
Des nazis partout ?
Un des traits qui caractérisent les militaires est l'autoritarisme. Suite à la seconde guerre mondiale, les pys se sont lancés dans des études de masse. Ils ont constaté que le profil autoritaire était très répandu (on s'en doutait, mais on peut désormais mettre des chiffres).
Evidemment, le profil autoritaire n'est pas le plus adapté aux événements changeants de la guerre mais c'est celui qui est le plus attiré par l'armée.
Dixon fait deux remarques :
> à notre époque où on choisit sa carrière, les profils psychologiques sont plus uniformes dans l'armée qu'à l'époque où la carrière était assignée par le rang de naissance.
> c'est sous l'ère victorienne que les public schools ont penché vers l'autoritarisme et la pudibonderie, c'est-à-dire quand l'empire était déjà bâti. Autrement dit, l'éducation était libérale quand il s'agissait de produire des bâtisseurs d'empire et elle est devenue autoritaire quand il s'est agi de produire des administrateurs d'empire.
On notera qu'avec l'Auftragstaktik (le commandement par mission), l'armée allemande a en partie désamorcé les défauts de l'autoritarisme.
Les personnalités
Dixon conclut sur quelques personnalités qui, selon lui, valident sa thèse. Deux se détachent :
Nelson, enfance heureuse, amiral de génie. Nelson avait toutes les qualités de Napoléon plus une : il savait ménager ses hommes et son matériel. Il a toutes les caractéristiques du type épanoui, bien dans sa peau.
Haig, le boucher des Flandres. Enfance malheureuse, ignoble ganache.
Un problème anglais ?
Comme disait un Corse célèbre, l'Angleterre est une nation de boutiquiers. Elle a de meilleurs banquiers que de militaires.
Dixon fait cependant une remarque absolument transposable à la France : si on nomme des lords généraux, c'est d'abord pour leur absence de danger politique (ils ne risquent pas de remettre en cause la système qui les a faits lords) plus que pour leurs compétences militaires. On peut dire exactement la même chose des généraux de notre raie-publique de 1871 à nos jours, les cas les plus célèbres étant Joffre et Gamelin.
De toute façon, en 2026, le problème de l'armée anglaise n'est plus d'être compétente mais de rester anglaise.
