Moins fin et moins profond que Le journal des années noires de Guéhenno, il est plus mordant, plus ironique.
Galtier-Boissière, ancien combattant, fondateur du journal de tranchées Le Crapouillot, libraire place de la Sorbonne, ne cache pas le mépris d'acier dans lequel il tient nos vieilles badernes, les Pétain, Weygand, Gamelin et compagnie.
Il fait la même réflexion que moi à propos de cet imbécile et de ce traitre de Weygand : il s'aperçoit que l'Angleterre ne va pas « avoir le cou tordu comme un poulet » en septembre 1940, il aurait été intelligent, il s'en serait aperçu en juin, comme un certain Charles De Gaulle.
Des anciens combattants vénèrent Pétain ; d'autres, plus lucides, le haïssent. Galtier-Boissière est de ceux-ci.
J'apprends que les gens du Canard Enchainé ont pour la plupart tourné collabos. Ça ne m'étonne pas du tout. Je méprise ce journal faussement rebelle.
Au début de la guerre, Galtier tient le compte des exécutions d'otages, c'est édifiant : très fréquent à partir de 1941.
Plus amusant : Galtier note les titres ou articles les plus comiques de la presse collabo. « La défense élastique de Stalingrad » et « Stalingrad, un recul sans conséquences » remportent la palme.
Intéressant aussi : Galtier note les réactions des gens qui ont cru en la victoire de l'Allemagne en 1940. Il y a ceux qui ne veulent pas se dédire et inventent des arguments de plus en plus farfelus. Ce sont finalement les moins répugnants, à défaut d'être les plus intelligents. Puis, il y a ceux qui tentent de retourner leur veste avec plus ou moins d'élégance.
Excellent mot du collabo Herold-Paquis après le débarquement de Normandie : « La route du beurre est coupée ». (En 1940, Reynaud s'était vanté « La route du fer est coupée ». On sait ce qu'il en fut.)
Lors de l'insurrection parisienne d'août 44, Galtier sort son chien Azor entre sa boutique place de la Sorbonne et les barricades du boulevard Saint-Michel (une en bas, sur la place, une plus haut, à l'angle du boulevard Saint Germain).
Une patrouille allemande regarde avec curiosité se monter la barricade du haut, n'ayant pas d'ordres pour intervenir.
Il constate la même chose que pendant la Terreur, 1830, 1848 ... : la plupart des gens vaquent à leurs occupations, font les courses, sortent leurs chiens et jouent à la belote, pendant que des événements historiques se déroulent à côté d'eux (on mesure à quel point nos confinements de 2020 et 2021 furent une folie furieuse et ridicule, qui ne flatte vraiment pas nos contemporains).
Pas mal de morts parmi les badauds : les badauds sortent taper la causette avec les « fifis » des barricades, un camion ou une voiture arrive, ça tiraille à tort et à travers, les badauds se prennent des balles perdues. La Croix-Rouge évacue les cadavres et, un quart d'heure plus tard, les badauds rediscutent avec les « fifis ». Galtier-Boissière, ancien combattant, conscient que « le feu tue », est plus prudent.
Le téléphone fonctionnant, on s'informe : « Untel s'est pris un obus dans son balcon », « Machin n'a plus une vitre intacte », etc. Youki Desnos est toujours aussi inquiète pour son mari (il ne reviendra pas de déportation).
L'arrivée des « gars de Leclerc » déclenche une liesse spontanée et extraordinaire. Galtier dit qu'il préfère ça au défilé de la victoire de 1919.
Son épouse manque d'y passer quand une rafale de 12.7 destinée aux tireurs des toits s'égare dans son chambre. Ça doit effectivement faire un choc ! Plus de peur que de mal.
En septembre, Galtier constate une hausse spectaculaire du nombre d'écrivains qui ont failli être arrêtés par la Gestapo. Inversement, il discute avec un authentique Résistant qui s'ennuie déjà.
C'est plaisant à lire.
