dimanche, mars 26, 2006

Au cœur d'une bande du "9-3", le plaisir de la violence

C'est beau la France métisse, anti-raciste, généreuse et "sociale".

Au cœur d'une bande du "9-3", le plaisir de la violence

LE MONDE 24.03.06 13h15 • Mis à jour le 24.03.06 19h03

Jusque-là, ils étaient restés relativement calmes. La cinquantaine de jeunes avaient bien chahuté un peu dans le métro, tiré une sonnette d'alarme, dépouillé un adolescent de son lecteur MP3. Entre eux, ils en étaient encore aux blagues adolescentes - concours de pets et boules puantes.

Tout a subitement changé à l'arrivée place d'Italie, où commençait la manifestation anti-contrat première embauche (CPE) du jeudi 23 mars. En un instant, la bande, que Le Monde a suivi de Bobigny jusqu'à l'esplanade des Invalides, terme du défilé, s'est transformée en une meute, remontant le cortège pour terroriser les manifestants.

Il faudrait pouvoir décrire minute par minute la violence inouïe de ces jeunes - une quarantaine de garçons et une dizaine de filles, nettement plus calmes - venus principalement de Bobigny et de Drancy (Seine-Saint-Denis) : les claques distribuées au hasard alors qu'ils courent le long du cortège ; les petits groupes de cinq ou six personnes qui se jettent sur un lycéen, le font tomber et le rouent de coups ; les jeunes filles tabassées à coups de pied ; les "balayettes", dont ils sont si fiers, qui renversent leurs victimes ; les pierres jetées aux policiers ; les portables volés, les appareils photo arrachés. On les suit et on voit leurs sourires, on les entend se raconter leurs performances : "T'as vu ce que je lui ai mis !" Au moins une quinzaine d'agressions ont ainsi été commises en une heure par le groupe.

Le CPE, ils n'en ont rien à faire. Avant de prendre le métro, ces jeunes, dont beaucoup sont en lycée professionnel ou déscolarisés, ne cachaient pas leur désintérêt. Ce qu'ils veulent, disent-ils alors, c'est casser du flic. Se venger des coups de matraque, distribués largement par les forces de l'ordre, le matin même, pour disperser une première manifestation dans Bobigny. "J'aime bien frapper la police. J'attends la bavure, comme ça, ça tournera à l'émeute", explique un des leaders du groupe, âgé d'une vingtaine d'années, qui refuse de donner son prénom. "Se faire Sarko", aussi, l'homme politique qu'ils haïssent par-dessus tout. [ça serait presque une raison suffisante de voter pour lui] "C'est depuis que Sarkozy est passé qu'il y a de la violence" [Ben voyons], explique un autre, à peu près du même âge.

L'UNIFORME "CAILLERA"

Dans le métro, leurs véritables intentions commencent à poindre. Lorsque des voyageurs pénètrent dans le wagon, quelques-uns crient : "Il y a de l'argent qui entre." Ils prennent à partie, sans violence, deux adultes qui ressemblent, à leurs yeux, à des flics. Ils rigolent en constatant que des voyageurs n'osent pas entrer dans leur wagon. Ils font peur et s'en délectent. Ce qui ne les empêche pas de faire de l'humour : "Attention aux pickpockets", dit l'un d'eux ; "C'est encore des Noirs et des Arabes qui foutent le bordel", crie en autre. Eclat de rire général dans la bande, composée majoritairement de Noirs, d'une minorité de Maghrébins et de quelques Blancs.

La bonne humeur n'exclut pas la préparation. Les premiers sont arrivés au départ de la ligne de métro, à Bobigny, au moins une heure avant le départ du groupe. Par téléphone, ils n'ont cessé de se renseigner sur l'arrivée des retardataires, attendant d'être au complet pour partir pour Paris. Presque tous ont revêtu l'uniforme "caillera", racaille, - survêtement à capuche, gants, sac à dos - pour pouvoir se dissimuler et courir vite. Quelques-uns, plus prévoyants encore, ont apporté dans leur sac de quoi se changer en route et échapper ainsi aux repérages (photo et vidéo, notamment) des forces de l'ordre.

Après une heure de violences continues dirigées contre des manifestants blancs mais aussi, à deux reprises, d'origine maghrébine, ils se lassent. Certains proposent alors de chercher à s'en prendre à des "Schmidt", les policiers, mais ceux-ci paraissent trop bien protégés. Avant d'arriver sur l'esplanade des Invalides, ils décident de s'intéresser aux commerces. "Faut se faire un magasin et se faire la caisse", propose un des garçons.

On ne saura pas s'ils sont passés à l'acte, certains nous ayant vivement demandé de "dégager".

On apercevra cependant des membres du groupe encore actifs, esplanade des Invalides, jusqu'à la dispersion finale. Combien ont été arrêtés par la police ? Impossible de le savoir. La semaine précédente, une dizaine d'entre eux avaient été interpellés par les forces de l'ordre pendant ou après la manifestation.

Plus que la réforme, "la rupture est consubstantielle à notre histoire"

JACQUES MARSEILLE, professeur d'histoire de l'économie à la Sorbonne

Plus que la réforme, "la rupture est consubstantielle à notre histoire"

LE MONDE 25.03.06 11h48 • Mis à jour le 25.03.06 12h51

La France est-elle un pays impossible à réformer ?

Oui. Ou en tout cas, c'est éminemment difficile. J'ai cherché désespérément dans l'histoire les moments où la France avait été capable de faire les grandes réformes qui allaient changer son destin, tranquillement, par le dialogue, par le Parlement. Je n'en ai pas trouvé.

Pour vous, la France n'évolue que par ruptures successives ?

La rupture est consubstantielle à notre histoire. J'ai examiné nos grandes ruptures. Il faut les guerres de religion pour passer du fanatisme religieux à une certaine forme de tolérance. C'est avec la Fronde que les privilégiés ont dû se soumettre à une certaine forme d'ordre. Après dix ans de révolutions, les contemporains auraient plutôt misé sur Cambacérès, Mme de Staël ou Benjamin Constant. Ils n'auraient jamais cité Bonaparte, qui incarnait la populace et qui allait pourtant, en l'espace d'un quinquennat, créer le socle de granit de la France : le franc, le Code civil, les lycées, l'université, le cadastre, les préfets. Lors de la révolution industrielle, la rupture pour faire passer la France du protectionnisme exacerbé à l'ouverture et au libre-échange est accomplie par Louis Napoléon Bonaparte, celui que les bien-pensants de l'époque traitaient de "crétin".

Comment expliquez-vous cette résistance au mode de la réforme ?

La France est incapable de faire des diagnostics partagés. Je provoque mes étudiants en leur disant que chaque matin, quand il se rase, Dominique de Villepin n'a qu'une seule idée en tête, précariser la jeunesse française, et que les patrons français n'ont qu'une seule obsession, licencier sans motif ceux qu'ils ont embauchés l'avant-veille. Avec de tels présupposés et une telle incapacité à négocier, il ne peut qu'y avoir des "guerres civiles" en France. La vraie question qui se pose aux jeunes n'est pas : est-ce que le gouvernement ultralibéral cherche à les précariser ?, mais comment, avec une croissance comparable à celle de ses voisins, la France crée si peu d'emplois et exclut du monde du travail les seniors et les juniors.

Ensuite, la France n'a pas réellement fait le choix de son régime politique : avons-nous un régime parlementaire ou présidentiel ?

Les démocraties qui fonctionnent ont soit l'un soit l'autre. Dans les pays d'Europe du Nord, il existe deux grands partis, l'un, social-démocrate, qui, contrairement au Parti socialiste français, a fait le choix de l'économie de marché, et un parti chrétien-démocrate. Il existe deux chefs de parti, qui n'ont pas fait l'ENA et sont souvent issus du mouvement syndical. Ils ne font pas partie de l'"élite", au sens où on l'entend en France. Ils ont des programmes divergents, plus ou moins social ou libéral ; lorsqu'ils gagnent les élections, ils deviennent premier ministre et sont réélus une ou deux fois. Au bout de dix ou douze ans, on change de génération.

Dans un régime présidentiel comme aux Etats-Unis, le président est obligé de négocier avec le Congrès et ne peut rester à la Maison Blanche plus de huit ans. Après, c'est fini. Jimmy Carter et Bill Clinton donnent bien des conférences, mais ils sont écartés du jeu politique. En France, nous n'avons pas choisi. L'UMP soutient à peine le gouvernement et le Parlement n'a en fait aucun pouvoir. Les dirigeants font de la politique à vie et sont coupés du monde. Valéry Giscard d'Estaing fête ses cinquante ans de vie politique ; François Mitterrand est mort un an après avoir quitté l'Elysée après cinquante ans de vie politique. Jacques Chirac n'a fait lui que quarante-trois ans, et Lionel Jospin risque de se représenter.

Et les syndicats ? Le syndicalisme en France est faible et divisé, alors qu'il est uni et représente les deux tiers de la population active dans les autres démocraties. Les corps intermédiaires n'existent pas : la Révolution française les a tous brisés pour établir une relation directe entre l'Etat et le citoyen. Il est donc assez logique que ce soit la rue qui ait pris la place du Parlement en France, d'autant plus que la moitié des Français ne participent pas à la vie politique : 20 % à 30 % ne votent pas, 15 % votent pour l'extrême droite et 10 % pour l'extrême gauche. C'est ce que j'appelle des Français "inutiles", qui ne participent pas à la vie politique du pays, sauf sous la forme de la contestation. La France est ainsi devenue le modèle de l'absence de réelle démocratie, en tout cas d'une réelle incapacité à la discussion, à la réforme ou au compromis.

Les choses vont-elles assez mal aujourd'hui pour qu'il y ait rupture ?

Les Français ont très souvent cette expression lorsque vous les interrogez : "Ça va péter." S'ils le disent, c'est que cela va assez mal pour qu'il y ait rupture. L'histoire nous offre trois scénarios.

Le premier - auquel je crois de moins en moins - est celui de l'accommodement, c'est-à-dire celui de la non-rupture, de la lente agonie. C'est l'exemple de la IIIe République. La Commune, qui est la plus terrifiante des guerres civiles, ne débouche sur rien. Adoptée à une voix près, la IIIe République est une alliance mi-chèvre mi-chou entre les orléanistes et les républicains les plus opportunistes. Elle prend un grand retard sur le plan social. Il faut plus de vingt ans entre le moment où on dépose la loi sur les accidents du travail et son vote, en 1898, pour reconnaître la responsabilité des employeurs en cas d'accident. Pendant ce temps, l'Etat-providence naît rapidement dans l'Allemagne ultra-conservatrice de Bismarck. La France, très ouverte sur le monde, se replie sur elle-même et rate la première mondialisation. Elle sait creuser des tranchées, mais pas construire des blindés. Pendant l'entre-deux-guerres, elle s'accommode de la menace allemande avec Munich et Vichy.

La plus longue de nos Républiques débouche ainsi sur une triste agonie. La deuxième en longueur, c'est la Ve République, qui connaît de nouveau un accommodement : une France pour laquelle la mondialisation est l'horreur absolue, l'Europe une menace, et qui veut rétablir la ligne Maginot pour se protéger du plombier polonais. Cette coalition hétéroclite qui dit non au monde, ou vit dans un monde imaginaire qui fait de plus en plus sourire les étrangers, a paradoxalement pour grand rassembleur Jacques Chirac. Il est l'anti-Charles de Gaulle des années 1940.

L'agonie de la Ve République, dont "l'esprit" est en fait bonapartiste, commence lorsque François Mitterrand accepte la cohabitation. La Ve République a beaucoup de défauts, si celui qui en est à la tête trahit ainsi son esprit. Si le peuple désavoue le président, il doit se démettre, comme l'avait fait Charles de Gaulle en 1969 et comme aurait dû le faire M. Chirac après la dissolution manquée de 1997 et le référendum perdu de 2005.

Quels sont les autres scénarios ?

Le deuxième scénario est celui de la "rupture-trahison". Notre histoire en offre deux superbes. La plus belle est celle de De Gaulle, qui arrive au pouvoir en 1958 avec une opinion qui croit que, comme elle, il est pour l'Algérie française, alors qu'il est persuadé qu'il faut s'en débarrasser. Pour faire cette rupture-trahison, il faut un charisme très fort, beaucoup d'autorité et de cynisme. Un cynisme porté par un grand dessein. La deuxième est celle de François Mitterrand, qui se fait élire en 1981 sur le thème de la rupture avec le capitalisme, et qui opère peu après la conversion de la France au "réel", c'est-à-dire à l'économie de marché.

Le troisième scénario est celui de la rupture-élan, qui consiste à accepter la modernité. Cela s'est produit avec Louis XIV après la Fronde, Henri IV à l'issue des guerres de religion, Bonaparte en 1799, puis avec Napoléon III en 1851. Au XXe siècle, la France connaît une rupture-affirmation avec le de Gaulle de la Résistance et de la Libération. A l'époque, les bastilles sont à prendre. Et de Gaulle réalise finalement le programme des "communards", qui est à la fois patriotique et social.

Vos hypothèses tablent toutes sur l'homme providentiel ?

C'est ce qui apparaît dans notre histoire, je n'y peux rien. On peut y trouver des causes historiques, notamment dans la faiblesse du lien syndicat - social-démocratie. La France n'a pas fait son deuil de la monarchie, alors qu'elle se croit révolutionnaire. Elle se pense l'héritière de la Révolution et affirme au monde qu'elle est le modèle à suivre en matière de démocratie, alors qu'elle ne l'est pas réellement.

Sur le CPE, quelle issue vous paraît la plus probable ?

La guerre d'aujourd'hui, c'est celle du courage contre l'égoïsme. Pour la première fois, les Français pensent que leurs enfants vivront moins bien qu'eux. Ces enfants vont devoir financer la retraite et la santé de leurs parents, leur propre retraite, et rembourser la dette publique, qui ne cesse de grossir. Un système de répartition où l'on vit trente ans après son départ en retraite, cela ne peut pas fonctionner sans réelle remise en question. J'ai ainsi calculé qu'avec mon espérance de vie je toucherai plus en retraite que l'ensemble de mes revenus d'activité ! Aux frais, bien évidemment, de la génération suivante, qui devra supporter ce poids. Le service de la dette représente l'équivalent de l'impôt sur le revenu. L'autre jour, Bercy a révélé que la dette n'était pas de 65,6 % du PIB, mais de 66,4 %. 0,6 % de PIB en plus, c'est 10 milliards d'euros, deux fois le budget du ministère de la justice, quatre fois celui de la culture, quatre fois l'ISF.

Assiste-t-on à une rébellion de la classe moyenne, dont le niveau de vie s'érode ?

Effectivement, les classes moyennes souffrent. Elles ont dit non au référendum européen, pour la première fois. Leur idéologie, c'est l'ascenseur social. A partir du moment où elles pensent qu'il est en panne, cela devient très grave. Il y a bien deux France, une France exposée et une France abritée, mais notre lecture des grilles sociales habituelles ne fonctionne plus. Les ouvriers et employés "protégés" votent socialiste, tandis que ceux qui sont "exposés" votent Le Pen ou s'abstiennent.

On est à la veille de la rupture. La rupture élan, pour moi, ce serait affirmer que le monde existe et que la France ne peut pas se couper de ce monde. Mais on ne peut exclure une rupture socialiste, qui risquerait d'être, une nouvelle fois, une rupture-trahison. Ce serait celle d'un parti qui arrive au pouvoir grâce aux voix des "protégés" et qui s'adapte ensuite au "réel". Car il sera obligé de le faire.

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Propos recueillis par Sylvie Kauffmann et Arnaud Leparmentier Dessin Gianpaolo Pagni

Jacques Marseille est professeur d'histoire économique à Paris-I -Sorbonne, directeur de l'Institut d'histoire économique et sociale et président de l'Association pour le développement de l'histoire économique. Il vient de publier Du bon usage de la guerre civile en France (Perrin, 172 p., 14 €).

samedi, mars 25, 2006

Notre nouveau monde

Charles Gave est un financier qui écrit des livres pour son plaisir et pour l'information du public. Il a notamment écrit Des lions menés par des ânes et un article sur Charles Maurras.

Il a mis en ligne le brouillon de son dernier ouvrage Our Brave New World.

Je vous résume pour les non anglophones, les autres ayant intérêt à le lire :

> l'économie change, on l'a souvent annoncé mais cette fois c'est vrai (du moins Charles Gave parie dessus et moi aussi : lui et moi gérons nos placements en fonction de cette analyse).

> Qu'est ce qui change ? les "compagnies plateformes", comme Dell ou Ikea : je conçois et je vends dans les pays avancés mais je produis dans les pays émergents. Or, la production est la partie de l'économie marchande la plus soumise à la cyclicité et à la volatilité. Autrement dit, en produisant à l'étranger, les pays avancés ont exporté leur volatilité, leurs incertitudes. Les meubles se vendent moins, ce sont les travailleurs mexicains d'Ikea qui morflent mais les bureaux d'études suédois sont peu touchés.

> Qu'est ce qui permet les "compagnies plate-formes" ? Le libre-échange, menacé dans les discours, pas (encore) dans les faits ; la surcapacité productive, assurée par la Chine et l'Inde ; l'innovation ; la possibilité de déplacer aisément les biens produits (on remarque qu'Al Quaïda s'attaque plus aux transports, avions, trains, bateaux, qu'aux gouvernements, signe d'une compréhension de notre monde).

> L'inflation globale des pays occidentaux est stable parce que les produits manufacturés baissent tandis que les biens "pour riches" (immobilier londonien, par exemple) augmentent.

> La baisse de volatilité induite par les "plate-formes" favorise une économie de l'endettement dans les pays avancés puisque le risque de défaut diminue. C'est pourquoi l'endettement des ménages américains n'est pas insoutenable contrairement à ce que prétendent beaucoup d'économistes habitués aux mécanismes du passé. C'est l'un des effets positifs de l'exportation de la volatilité.

> Conséquence logique du point précédent, les gens investissent dans le seul bien vraiment solide, qui dure des siècles : la pierre. Il n'y a pas de bulle immobilière mais une adaptation à cette véritable nouvelle économie.

> inversement, les nouveaux producteurs ayant reçu notre volatilité épargnent beaucoup.

> La balance commerciale des USA est certes déséquilibrée mais ce n'est pas grave.

Car, sur un ordinateur Dell conçu aux USA et produit en Chine, l'économie américaine fait 245 $ de profits alors que l'économie chinoise fait 40 $ de profits, et ces 40 $ de profits chinois sont pour partie ré-investis aux USA, justement à cause de la plus grosse part de profits futurs (245 $ contre 40 $) qu'on peut en espérer. Et le système peut s'entretenir très longtemps, beaucoup plus longtemps que ne le prédisent 90 % des économistes.

Le système commencera à se gripper quand le prix de la production augmentera, c'est-à-dire quand le réservoir de main-d'oeuvre bon marché s'épuisera, ce qui n'est pas demain la veille.

Bref, regarder la balance commerciale, c'est très "ancien monde", il faut maintenant regarder la circulation des profits. Le déficit commercial français est grave parce que la France est encore une "ancienne" économie : peu de fluidité, peu d'innovations.

> Des emplois de cols bleus disparaissent chez nous. Et alors ? Si l'économie du pays en est globalement plus riche au point d'offrir sa chance a tout le monde ? Et ça n'a rien d'abstrait, ça se traduit dans la vie des gens : 44 % des Anglais et des Américains se disent très satisfaits de leur sort et confiants dans le futur contre 24 % des Français (Pew Research et Pew Global : je vous encourage à fouiner dans les sondages).

Peut-être que l'idée très française de préserver les emplois de cochers et de porteurs d'eau n'est pas si bonne et ne rend pas les gens si heureux ? (voir alinea suivant).

> Les économie avancées (l'Europe continentale en fait-elle encore partie ?) sont clairement dans une logique schumpeterienne de destruction créative par opposition à la logique ricardienne d'optimisation. Cette logique est économiquement très efficace mais nécessite trois conditions :

1) la possibilité et le droit d'échouer, de façon à ce que les canards boiteux ne mobilisent inutilement des ressources. Il faut donc des OPAs et des faillites faciles, tout le contraire de la tendance actuelle en France.

Pourtant, la comparaison de la Grande-Bretagne et du Japon devrait nous éclairer : le Japon a prolongé sa crise en faisant de gros efforts pour soutenir des industries en perdition, tout le contraire de la politique britannique. Mais les Français, et notamment les politiciens, ont ils encore l'énergie et la volonté de penser le monde et l'avenir ou veulent ils simplement qu'on leur foute la paix dans leur coin ?

L'économie asiatique est encore dans la phase ricardienne d'optimisation, sera-t-elle capable de passer au "schumpeterisme" ? Elle a un désavantage culturelle : sa culture basée sur la honte permet moins que la culture judéo-chrétienne basée sur la culpabilité d'affronter l'échec, nécessité dans une économie schumpeterienne.

2) l'acceptation des inégalités de revenus qui motivent et récompensent les créateurs qui réussissent. Les inégalités de revenus sont le moteur ultime de l'ascenceur social, idéal des classes moyennes, c'est pourquoi la tentative d'égaliser les conditions bloque l'ascenceur social, comme la France en fait, hélas, la démonstration éclatante depuis quelques décennies. Mais j'en reviens à la question qui me tarabuste : est-on encore capable en France de penser l'économie ? (je veux dire au-delà de 1890 et de la mort intellectuelle du marxisme).

3) la protection de la propriété intellectuelle, qui est une protection des créateurs. Certains nous explique l'absence de protection de la propriété intellectuelle en Chine par la culture, mais on peut tout aussi bien proposer une explication par la politique plus dérangeante : le symptôme que le communisme, même abatardi et savamment dissimulé, n'a pas été abondonné.

> dans ce nouveau monde, il y a, dans les pays avancés, de richissimes créateurs et leurs seviteurs, les travailleurs industriels étant dans les pays émergents. De plus, l'Etat-providence, ange maternel de la redistribution, est atteint à mort, car les compagnies plateformes vont vouloir mettre leurs travailleurs intellectuels et leurs activités à haute valeur ajoutée, très mobiles, dans des pays fiscalement intéressants. C'est très perturbant pour les socialistes de tout poil.

Que conclure de tout cela ?

Qu'il faut investir dans les pays émergents (mais risqués) ou dans les compagnies plateformes (ie aux USA).

Quant au reste des conclusions que vous pouvez tirer de ce tour d'horizon, je le laisse à votre réflexion.

Les jeunes savent-ils encore raisonner ?

Dans Le Figaro :

Les discours [des jeunes manifestants anti-CPE] sont plus pratiques, moins brillants. La prolétarisation n'est pas uniquement sociale.

L'abaissement du niveau scolaire pour satisfaire les statistiques du baccalauréat a fait son oeuvre. Le refus de la sélection – entériné en 1986 – a créé d'innombrables filières (éducation physique, sociologie, etc.), sans débouchés professionnels. Des troupes désespérées sont ainsi conduites dans des mouvements sans discours construit, sans culture historique ni politique.
Sans ligne définie.

Le contraire des leaders de 68 qui, eux, se droguaient d'une logorrhée théorique, un fatras millénariste et marxiste, mais aux références livresques indéniables. Les vieux renards des mouvements de jeunes, passés depuis au PS, s'arrachent les cheveux. «Ils sont où on les pose. C'est le mouv !» confie, désabusé l'un d'entre eux. Sans ligne ni leader. Personne ne veut assumer la direction du mouvement. «On n'est pas là pour faire émerger des nouveaux Cohn-Bendit», proclame une étudiante lilloise. Autorité, supériorité, compétition – encore des mots tabous d'une génération.

Hé oui, à force de constructivisme, de "gentillesse", de GGT (Gentille Guimauve Totalitaire), de ne plus transmettre de savoirs construits, hiérarchisés et ordonnés, on a des "jeunes" (c'est plus politiquement correct, car dire "élèves" soulignerait la faillite de l'Education Nationale) qui ne savent plus penser, bâtir un raisonnement, analyser une situation, c'est-à-dire qu'ils sont exposés à tous les vents de la démagogie et de la manipulation.

Que penser de la situation de ce professeur de faculté de mathématiques expliquant qu'il est obligé d'apprendre à ses élèves de première année ce que signifie les locutions "donc", "en effet", "or" car ils en parsèment leurs copies à tort à travers, sans rime ni raison, au point de se rendre incompréhensibles ?

Voici un témoignage de Laurent Lafforgue :

Même en filière S, la plupart des élèves ne connaissent pas de mathématiques au sens où je l'’entends : des énoncés de théorème avec des hypothèses et conclusions précises, de la rigueur, des démonstrations, des raisonnements. Nombre des élèves qui arrivent en classe préparatoire aux grandes écoles ne maîtrisent pas les règles de la logique et, par exemple, ne font pas de différence entre équivalence et implication.

(Je peux témoigner qu'il y a quinze ans, nous ne présentions pas de telles lacunes. Si le sujet vous intéresse , le site de Michel Delord, un peu fouilli mais très documenté vous aidera. )

Y a-t-il beaucoup de tels élèves et de tels étudiants qui soient capables de comprendre et d'intérioriser des raisonnements économiques, alors que ceux-ci nécessitent une grande rigueur et sont facilement entachés d'erreurs logiques ?

Je crois hélas que non, en tout cas pas en nombre suffisant pour qu'au sein de cette communauté étudiante et lycéenne puisse se former une opinion éclairée.

J'ai conscience qu'écrire cela est terrible, mais le constater l'est encore plus, et ce n'est pas sans angoisse que je le fais.

Mon seul espoir est qu'il n'y a aucune raison pour que nos successeurs soient plus bêtes que nous l'étions ; ce qu'une éducation viciée par de mauvais principes a fait, une bonne instruction peut le corriger.

Les bonnes méthodes éducatives sont connues depuis longtemps, elles ont même été améliorées grâce aux découvertes sur le cerveau, de vrais spécialistes en pédagogie (je ne parle pas des guignols d'IUFM) ont trouvé refuge dans la recherche.

Manquent seulement, mais c'est le plus difficile, la renonciation à l'ancien dogme, l'apostasie de l'ancienne foi. Il manque seulement qu'on cesse de soutenir, qu'on laisse s'écrouler, l'ancien système qui procure encore places, honneurs, cooptations et copinages.

Une bonne nouvelle, certes minuscule, certes symbolique, mais nous vivons aussi d'espoir : Philippe Meirieu, le pape du constructivisme pédagogiste, le trépanateur en chef de l'EN, demande à ne pas être reconduit dans ses fonctions (à noter que Le Monde, Pravda du pédagogisme, lui accorde un entretien). Reste à savoir qui le remplacera.

Pris dans le courrier des lecteus du Monde

Patrick Fillion, de Neuilly-sur-Seine, s'interroge sur le désir de sécurité et de stabilité d'une génération zappeuse : "Il est paradoxal que notre belle jeunesse combatte le CPE, alors qu'elle répugne au CDI conjugal. Elle refuse d'épouser parce qu'elle n'est pas sûre d'éprouver les mêmes sentiments au-delà de deux ans et qu'il est coûteux et compliqué de divorcer. Les employeurs refusent d'embaucher parce qu'ils ne sont pas sûrs de pouvoir assurer du travail au-delà de deux ans et qu'il est coûteux et compliqué de licencier. Et si, pour une fois, nos adolescents mettaient leurs exigences en accord avec leurs actes ?"

La mauvaise conscience domine cependant chez les papy-boomers. "J'étais étudiant en 1968, écrit Michel Joubert (courriel). Nos retraites enviables : c'est les jeunes qui vont les payer. Nos futurs soins médicaux qui vont durer plus longtemps qu'avant : c'est les jeunes qui vont les payer. Nos avantages sociaux, obtenus par la dette : c'est les jeunes qui vont les rembourser. Nos avantages professionnels : c'est les jeunes qui les payent par le chômage et la précarité. Autrefois, pour obtenir ces avantages, les salariés devaient se mettre en grève et perdre de l'argent. Maintenant, pour conserver nos avantages(qu'ils paieront) , il suffit d'envoyer les étudiants et lycéens manifester, au détriment de leurs études. Et ces bonnes poires marchent ! Nous sommes vraiment très forts !"

Chomage : déjà, en 1984 ...

Cet article (aménagé) aimablement envoyé par un lecteur date de 1984, et il est, hélas, toujours aussi inaudible.

Chomage

Volez, ça vous fera les pieds

Vu d'ailleurs

Vous l'avez je pense compris, je me sens ces temps-ci particulièrement étouffé par la politique française, de quelque coté que ça soit.

C'est pourquoi je m'évade dans les "Vu d'ailleurs", mais généralement en Anglais, alors, aujourd'hui, je vous fais une fleur : un article en Français.

J'ai beaucoup tapé sur les anti-CPE, que je prends, je l'avoue, pour des cons quand ils sont jeunes, des enfoirés quand ils sont vieux, mais comme Villepin ne mérite guère plus de compliments j'ai mis en exergue quelques parses qui consoleront mes lecteurs anti-CPE.

LA BATAILLE DU CPE

La presse européenne devant le spectacle d'une France bloquée

Après la vague de manifestations du 18 mars et face à la surdité du gouvernement, la mobilisation contre le contrat première embauche ne faiblit pas. La presse européenne réagit à cette énième confrontation franco-française opposant l'arrogance du pouvoir à la colère de la rue.

"Plus de 1 million d'étudiants, de lycéens et de sympathisants ont rejoint les manifestations majoritairement pacifiques et joyeuses contre le CPE dans 160 villes françaises le samedi 18 mars. Mais, à Paris, des batailles de rue mouvementées ont duré pendant six heures après la fin des manifestations. Un de ces affrontements, près de la place de la Nation [lieu d'arrivée de la manifestation], semblait impliquer des bandes multiethniques issues des banlieues défavorisées qui cassaient des vitrines de magasins et brûlaient des voitures", rapporte The Independent de Londres.Les syndicats français ont adressé un ultimatum au gouvernement de Dominique de Villepin pour qu'il retire sa loi avant lundi 20 mars au soir. Dans le cas contraire, une grève générale ou "interprofessionnelle" sera lancée.

"Nous ne voulons pas devenir la génération low cost." Des lycées de banlieue à ceux des quartiers bourgeois, ce sont partout les mêmes slogans. 22 % des jeunes Français de moins de 26 ans sont actuellement au chômage, chiffre qui atteint 50 % dans les banlieues. C'est le record d'Europe", note le Corriere della Sera. Le quotidien italien cite le président de la Commission européenne, José Manuel Barroso, pour qui la réforme du marché du travail est inéluctable : "On ne peut pas continuer à vivre dans l'illusion que l'on peut garantir les choses comme elles étaient dans le passé. On doit réformer, mais dans le dialogue, avec les partenaires sociaux."

Dans un article intitulé "Le pouvoir des lycéens", la Frankfurter Allgemeine Zeitung s'étonne qu'en l'espace de quelques semaines "une minorité d'étudiants et de lycéens bien organisés ait réussi à transformer une réforme limitée du marché du travail en un symbole du destin de toute une génération". La "réinterprétation idéologique" du CPE comme "sacrifice d'une génération sur l'autel de l'arbitraire des employeurs" est le fait "d'organisations très actives dont la sphère d'influence comprend même les lycées", estime le quotidien libéral allemand, selon lequel les événements actuels sont le résultat d'une crise chronique de l'éducation qui remonte aux années 1970, lorsque le président Giscard d'Estaing a commencé la "politique de nivellement par le bas dans l'éducation publique".

Le CPE, c'est "une bombe à retardement pour la droite", titre El País. "Normalement, le grand bénéficiaire, dans le camp de la droite, devrait être le rival de Villepin, le ministre de l'Intérieur Nicolas Sarkozy, qui verrait ainsi s'enfoncer le candidat de Jacques Chirac et s'ouvrir le chemin vers la candidature présidentielle. Mais ce n'est pas le cas", note le quotidien national espagnol de centre gauche. "Parmi les sarkozystes, on craint que la chute de Villepin n'entraîne leur champion ou que Chirac lui fasse le cadeau empoisonné de le nommer au poste de chef du gouvernement. C'est pourquoi la consigne est : nommons Michèle Alliot-Marie [la ministre de la Défense], la dernière chiraquienne."

"La rue est un vecteur d'expression sociale et politique", estime Le Jeudi, journal luxembourgeois, dans un éditorial. "Par contre, le fait que dans une vieille démocratie elle joue ce rôle quasi systématiquement et s'impose comme un complément des débats parlementaires est plutôt exceptionnel. La France en est l'exemple type. L'annonce d'une réforme suffit à lancer les cortèges de protestation. C'est peut-être ce qui fait le 'charme' de la France, même si, vue de l'extérieur, la multiplicité des conflits laisse l'observateur perplexe. Il en est ainsi du contrat première embauche (CPE), une réforme de lutte contre le chômage lancée par le gouvernement de Villepin et adoptée par les députés. Pourtant, elle jette les étudiants – qui y voient une institutionnalisation de la précarité – dans les rues." "Ce n'est pas le CPE en soi qui pose problème, mais bien plutôt le fait qu'il ouvre une brèche dans un dispositif légal et réglementaire fondamentalement dissuasif pour l'emploi", écrit La Tribune de Genève. "Car, si la France connaît un taux de chômage élevé, et particulièrement chez les jeunes, ce n'est pas que sa main-d'œuvre serait moins qualifiée qu'ailleurs, mais uniquement que les employeurs hésitent à embaucher des travailleurs qu'il leur sera ensuite très difficile de licencier." Le quotidien suisse stigmatise le Code français du travail, "l'une des législations les plus rigides qui soient".

Dans le quotidien britannique de gauche The Guardian, Stuart Jeffries défend un point de vue différent. "Pourquoi les Français sont-ils si prompts à descendre dans la rue ? Peut-être parce que, à la différence des Britanniques, ils ont encore quelque chose à perdre."

Courrier international

VU PAR LA GAUCHE BRITANNIQUE - Villepin et les jeunes manifestants renvoyés dos à dos

L'hebdomadaire britannique New Stasteman distribue les points dans la bataille du contrat première embauche (CPE) et s'en prend à Dominique de Villepin, le Premier ministre français, et aux jeunes manifestants, qu'il juge avec autant de sévérité en dépit de ses sympathies de gauche.

"Ce n'est jamais une bonne idée de confier le gouvernement à des mandarins de l'administration. Ils trouvent des solutions, mais ils ignorent les règles du jeu politique, ce qui inévitablement se retourne contre eux. Voilà la triste histoire de Dominique de Villepin", analyse l'hebdomadaire. Le CPE vise à encourager les employeurs à embaucher des jeunes de moins de 26 ans en facilitant les règles de licenciement. "Tout juste ce qu'il fallait pour briser le chômage qui frappe la jeunesse française, pensait le patricien Villepin, et aider les entrepreneurs à embaucher." "Hélas ! Villepin n'a pas pensé à la peur française de la précarité au travail, une méfiance aujourd'hui exacerbée au point que les jeunes rejettent le cadeau du Premier ministre. Carte blanche pour des renvois sans motif ! De la discrimination sur le marché du travail ! La réponse qui vient le plus naturellement aux Français face à l'insécurité de l'emploi est de se réfugier derrière le filet de protection sociale de l'Etat." Pourtant, au Royaume-Uni, "des règles bien plus souples que le CPE n'ont pas arrêté des milliers de jeunes Français qui viennent prendre des petits boulots ce côté-ci de la Manche", remarque New Stasteman. Mais en même temps, "les trois quarts des jeunes Français sans formation particulière les préparant à l'emploi aspirent à travailler pour la fonction publique", rapporte l'hebdomadaire qui cite un récent sondage. New Stasteman voit dans le climat actuel en France "une convergence incroyable entre un conservatisme apeuré et un radicalisme de gauche". Le manque de sensibilité de Villepin aux réalités du terrain n'est pas fait pour apaiser cette "guerre qu'il a lui-même lancée".

vendredi, mars 24, 2006

La Chine est un pays communiste


Je suis en train de finir les Essais sur la Chine de Simon Leys, qui est un ouvrage terrible pour tous les ex-maoïstes mais aussi pour les sinophiles béats actuels.

Leys respecte la Chine mais pas les dictateurs chinois.

Leys, qui traite ce sujet terrible avec autant d'humour que possible, explique que les communistes ont pour constante de ne jamais lacher le pouvoir, qu'il ne faut pas se laisser prendre au piège de leurs mutations médiatiques et qu'ils ont parfaitement tiré la leçon de l'erreur, à leurs yeux, de Gorbatchev.

Effectivement, toutes les informations qui nous parviennent confirment que la Chine reste l'une des pires dictatures du monde.

Leys estime que les immenses capacités intellectuelles, artistiques, scientifiques et économiques des Chinois sont largement sous-utilisées du fait de cette dictature féroce.

La Chine est toujours communiste : le pouvoir verrouille l'économie par le contrôle des banques et par les créances douteuses (> 40 % des créances) remplacent le déficit budgétaire. C'est moins voyant que la collectivisation, ça apaise les consciences occidentales pas trop regardantes et c'est tout aussi efficace.

Je m'inquiète de voir d'un coté un axe USA-Japon-Inde et de l'autre un axe Europe-Chine. Si je broyais du noir, je dirais qu'il s'agit là d'un effet de la préférence des Européens pour la dictature, rebaptisée stabilité.

Pour ma part, je me sens beaucoup plus à l'aise avec l'Inde.

Mieux vaut tard que jamais ...

Un gentil bobo bien-pensant, anti-raciste comme il se doit, s'aperçoit qu'il a été manipulé ...

Retour sur caricature, par Dominique Dhombres

LE MONDE 24.03.06 14h02

La poussière est retombée sur l'affaire des caricatures de Mahomet. Le bruit médiatique a cessé. On a désormais du mal à imaginer que le monde musulman s'est embrasé en janvier parce qu'un journal danois, le Jyllands-Posten, avait publié, quatre mois plus tôt, le 30 septembre 2005 très exactement, douze dessins satiriques représentant le Prophète.

Mais pourquoi diable, si on ose le mot, s'est-il écoulé tant de temps entre la publication et l'explosion ? Les dessins ont été diffusés, dès octobre, par un journal égyptien, sans faire de grands remous. Pourquoi ce qui était inoffensif en octobre est-il devenu criminel en janvier ? France 2 levait le voile, jeudi 23 mars, sur cette étrange affaire. L'enquête, menée au Danemark par Mohamed Sifaoui pour le magazine "Envoyé spécial", est remarquable à tous égards.

Elle montre des imams danois menteurs et manipulateurs d'opinion. Elle prouve que l'embrasement a été provoqué, volontairement, sur la base de documents mensongers. On raconte ? Une délégation d'imams danois se rend, en décembre, dans plusieurs pays musulmans munie d'un dossier accablant. Celui-ci comprend non seulement les douze caricatures incriminées, mais aussi, et surtout, des dessins et des photos beaucoup plus offensants. Une des photos montre un homme barbu affublé d'un nez de cochon en carton-pâte retenu par un élastique.

On peut lire en bas de la photo, en arabe et en danois, "ceci est la véritable image de Mahomet". Elle a été prise lors d'une "fête du cochon" dans un village du sud-ouest de la France. Comment s'est-elle retrouvée dans le dossier ? C'est là qu'intervient le doux, le pieux, l'admirable imam Ahmed Abou Labane. C'est un Palestinien qui vit à Copenhague depuis plus de vingt ans. C'est lui qui, par ses prêches en danois et en anglais, a enflammé les esprits. C'est lui aussi qui est à l'origine du dossier, qu'il montre volontiers. Il affirme à l'équipe d'"Envoyé spécial" que le dessin et les deux clichés injurieux ont été joints au dossier parce qu'ils illustrent la persécution dont sont victimes, selon lui, les musulmans danois.

Ils auraient été adressés anonymement, agrémentés de menaces, à des musulmans danois. Mohamed Sifaoui ne distingue aucun texte de menace accompagnant ces documents. En fait de menace, elle lui est adressée directement à lui et au reste de l'équipe, par un proche du sympathique imam, filmé en caméra cachée : gare à eux si leur reportage n'est pas favorable à leur petit groupe d'intégristes passablement allumés. Au moins, c'est clair.

Dominique Dhombres

Article paru dans l'édition du 25.03.06


Nota :

Dominique Dhombres ne relève pas ce qui, dans ce reportage, fait aujourd'hui le plus de bruit au Danemark, les menaces de mort contre un député : "Si Naser Khader devenait un jour ministre pour les Immigrés ou l'Intégration, ne devrait-on pas envoyer deux gars pour le faire sauter lui et son ministère".

Ce qui est amusant, c'est la réponse des imams: "c'était une plaisanterie et les Danois ont une vieille tradition d'humour".

C'est un truc de vieux cons, mais il y a du vrai

Nostalgie 50-60-70

Evidemment, toutes les histoires autour du CPE ne pouvaient qu'exciter Le Point

J'ai gardé l'article de Baverez sous le coude, c'est trop en une seule prise.


L'éditorial de Claude Imbert

Le piège français

Ce piège français où nous gigotons, il se montrait, l'autre jour, en pleine lumière : des syndicats de la fonction publique défilant côte à côte avec les étudiants. Et des parents avec leurs fils révoltés. Quel piège là-dedans ? Eh bien, c'est que les premiers, les « protégés » du système français, font le malheur des seconds, des exclus, des jeunes. Et que notre génération de parents, par son avidité et son endettement, ne cesse de pourrir les chances de ses enfants. Le piège, c'est l'absurde collusion des faux « précaires » aux emplois garantis et des vrais « précaires » du chômage et de l'avenir bouché ! Celle des gros bras de la fonction publique avec de malheureux jeunes, béjaunes et bernés.

Car, enfin, d'où vient en France la pénurie du travail ? Elle vient du coût d'un travail trop cher, hérissé de règlements. Les charges excessives et un Code du travail byzantin ont fini par décourager les donneurs d'emplois. De même que l'excès d'impôt tue l'impôt, l'excès de social tue le social.

Dans l'euphorie des Trente Glorieuses (1945-1975), l'Etat providence a tant exagéré sa providence que la Nation en est sortie emmitouflée, puis corsetée, puis étouffée par le réseau des « avantages acquis ». Pour comble, la vieille gauche a trouvé bon d'y rajouter ses calamiteuses 35 heures. « Toujours plus » pour ceux qui ont déjà, et bernique pour les autres ! Ainsi a-t-on pu dire, justement, que le système français avait « choisi le chômage ».
Nos voisins ont, à des degrés divers, connu le même vertige. Mais tous ont réagi. La réforme a partout tranché dans le fardeau social et réduit les dépenses publiques. Partout, sauf en France !

Le dramatique mécanisme du piège, c'est qu'aujourd'hui la révolte des « exposés », des vulnérables, n'a qu'une requête : conserver la même providence d'Etat. Elle veut des protections et plus d'argent public dans un pays déjà titubant sous l'impôt. Avec - voici le piège ! - pour inéluctable conséquence de charger un peu plus la barque qui s'enfonce. Militer, ces jours-ci, contre l'aléatoire précarité d'un emploi, c'est militer pour la lourde précarité du chômage.

Gribouille, pour éviter la pluie, se jette à l'eau !

Pour en arriver là, il fallut que concourent divers handicaps français. D'abord l'idéologie étatiste de l' « exception française ». Elle aura vu l'Etat papa, colbertiste et jacobin, tomber en quenouille et passer la main à l'Etat mamma, couard et geignard. Le tout dans l'amertume d'une vieille Nation ruminant un prestige évanoui. Et, par là-dessus, une élite politique incapable, une fois installée, de résister à la rue ou à la grève. On voit des comités syndicaux d'étudiants, des lycéens (pas encore les crèches...) admonester la Nation et expédier des ultimatums avec le plus parfait mépris de la règle démocratique.

Pour avoir, depuis vingt-cinq ans, évité de dire à la Nation sa vérité et celle du monde nouveau, pour l'avoir laissée mariner dans un bouillon d'illusions, le pouvoir, sous nos yeux, patauge. Et, pis, il expédie une jeunesse abusée dans les bras de la vieille gauche. A qui la faute si la jeunesse se met ainsi le doigt dans l'oeil ? La faute revient à la majorité de la classe politique. « Car son aveuglement produit leur cécité... »

Alors, dites-vous, comment en finir avec ce réflexe de l'antilibéralisme spontané qui ruine le pays ? Pas facile ! L'opinion, encore largement abusée, ressemble à ces conducteurs inexpérimentés qui, d'instinct, freinent sur le verglas au lieu d'accélérer en conservant la bonne direction. Pour lui apprendre à conduire sur le sol glissant de la mondialisation, la France n'a pas besoin de « psys », elle a besoin d'instructeurs.

On les cherche encore. Le pouvoir chiraquien est empêtré par ses échecs. Le non référendaire l'a assommé. Villepin, altier et brouillon, ne trouve pas, avec le CPE, son meilleur terrain. Mais il manifeste une énergie, une volonté que la rareté rend appréciables. Reste qu'il n'est pas seul maître à bord. Et qu'on ignore encore s'il pourra maintenir son CPE sans le vider de son sens sous les amendements. Et puis, il y a Chirac...

Sur l'autre bord, il y a peu à espérer. Le Parti socialiste serait, à coup sûr, le plus crédible dans l'opinion pour amorcer la conversion qui a déjà gagné tous les socialistes européens. Mais la perspective électorale de 2007 précipite ses caciques comme fétus dans l'aspirateur démagogique. Quant aux champions de la CGT et de la CFDT, ils regardent fixement leur proche congrès et, pour y triompher, font les fiers-à-bras. Tous ces horizons, politiciens ou catégoriels, bouchent l'horizon national. La France est dans le piège, mais elle n'en voit pas encore les mâchoires.

Vu d'ailleurs, vu de la Sorbonne

Voir la France d'aujourd'hui de l'étranger ou par les étrangers, est un plaisir de masochiste. Mais comme je suis un inaltérable optimiste, je permets d'en rire en espérant que demain sera meilleur et j'ai souligné les phrases les plus sanglantes.

Karim Jivraj un rêve de Sorbonne

LE MONDE 23.03.06 13h39 • Mis à jour le 23.03.06 13h39

Le lundi 20 mars 2006 restera un jour de mobilisation sans précédent au centre René-Cassin. Jusque-là, les étudiants en droit du premier cycle de la Sorbonne n'avaient pas rejoint la protestation. Quatre jours plus tôt, les plus militants avaient joué le coup de force en bloquant l'université à la hussarde. Ce lundi, donc, une assemblée générale devait décider du blocage ou non de la faculté, pour s'opposer au texte du gouvernement sur le contrat première embauche (CPE). A l'entrée de l'amphithéâtre bondé, un blasé au sourire caustique commente les faits des derniers jours. Les opinions des orateurs sont panachées, les divergences scrupuleusement respectées.

Le blasé se raidit : "C'est Karim. Il est excellent. Vous allez vous régaler." Depuis quelques jours, Karim Jivraj, 19 ans, bluffe l'auditoire. Son intervention, ce lundi, "est particulièrement attendue, explique une étudiante, il a un indéniable talent oratoire". Il est contre le blocage, pour le CPE, tout en expliquant que "si ce n'est qu'une petite réforme, elle va dans le bon sens". Mais il se lance dans sa plaidoirie en allant au-delà des arguments déjà avancés par d'autres étudiants sur le mode "on veut aller en cours, on ne veut pas gâcher notre année".

Karim s'adresse directement à ses congénères "bloqueurs". Dénonce leur vision "étroite" du monde "fondée sur l'idée pauvre" selon laquelle "le mot libéralisme est une insulte". Invoque Tony Blair. Argumente, sans hausser la voix mais avec un léger accent anglophone, que l'économie de marché et le libéralisme "ne sont que des moyens pour créer de la richesse".

Surprise. Alors que l'assemblée semblait acquise dans ses réactions aux frondeurs, il est plus applaudi que hué.

Karim Jivraj est un Canadien de la province de l'Ontario, d'origine indienne et de confession musulmane. Pour l'étudiant français lambda, il tient de l'énigme. Ses ancêtres ont été chassés d'Inde au début du XXe siècle en tant qu'ismaéliens - tenants d'un islam progressiste. Ils ont alors émigré en Afrique. Si sa mère, issue de la bourgeoisie commerçante, a vécu confortablement en Ouganda, son père a grandi dans un bidonville de Dar es-Salaam, en Tanzanie. Ils ont émigré à Londres, où ils se sont rencontrés, lorsque le dictateur Idi Amin Dada a expulsé en 1972 plus de 50 000 Asiatiques, en majorité indiens, d'Ouganda et provoqué des troubles dans cette région d'Afrique. Le jeune étudiant porte en lui le destin de ses parents, qui lui ont transmis la certitude qu'une vie "ne s'hérite pas mais se construit". Son père, immigré à Londres sans moyens, a consacré toute son énergie à apprendre l'anglais et la comptabilité.

Quatre ans après leur arrivée à Londres, ses parents, à la recherche de meilleures opportunités, n'ont pas hésité à partir pour le Canada, où il est né, ainsi que ses deux jeunes frères. Dans des conditions différentes, c'est un peu ce chemin qu'il a suivi après avoir obtenu son baccalauréat international - mention très bien - à la French School de Toronto.

Le plus confortable pour lui aurait été de s'inscrire dans une université américaine ou à la London School of Economics. C'est sur la Sorbonne, l'université parisienne fondée au XIIIe siècle, qu'il a fixé son choix. Sur place, dès la première semaine, son rêve s'oxyde. Le centre René-Cassin, rue Saint-Hippolyte, dans le 13e arrondissement de Paris, n'offre rien des ors, des moulures, des plafonds en stuc, des rampes en fer forgé qui caractérisent le prestigieux établissement du Quartier latin, et encore moins de l'effervescence intellectuelle qu'il avait goûtée au fil de ses lectures. Entre tags et graffitis, les locaux délabrés et le mobilier minable, le jeune Canadien découvre un monde de désolation où chaque étudiant "vient prendre son cours presque honteux et s'enfuit". Alors qu'il a été élevé dans l'idée que l'université est aussi un campus, lieu de rencontres et d'éveil, il souffre de l'absence de débats et d'échanges. A Paris, il se retrouve réduit à palabrer sur quelques mètres carrés de trottoirs à l'angle de deux rues, le seul espace commun étant une terrasse glauque, annexée par les fumeurs de joints. "Je n'ai rencontré aucun environnement d'excellence. [Evidemment, les excellents, ils sont dans les grandes écoles ou à l'étranger] J'avais une image romantique de la Sorbonne. Au début, j'ai vécu cela comme une trahison." Karim Jivraj s'en est remis, mais il en conserve une authentique déception, ravivée par le débat actuel sur le CPE. Il raille ces jeunes gens qui ont plus envie "de s'afficher dans leur préférence politique pour avoir une existence que de raisonner sur des grands sujets".

Il aimerait parler avec eux du fameux modèle social français, leur expliquer comment dans son pays, également très protecteur, les responsables politiques ont modernisé avec succès les systèmes de santé publique et l'éducation. "Ça ne les intéresse pas. Pour beaucoup d'entre eux, le monde commence et s'achève rue Saint-Hippolyte." Ce qu'expriment, selon lui, les radicaux qui ont bloqué le centre avec des méthodes violentes, alors qu'ils ne sont qu'une minorité, "c'est l'existence d'un vide". Karim pense que beaucoup d'entre eux ne sont pas contents d'être en faculté, parce qu'ils savent qu'ils n'accéderont pas aux postes de responsabilité et de pouvoir. " Le système les trompe, alors ils se drapent dans une attitude rebelle" qui les conduit paradoxalement à tout attendre de l'Etat. Il reconnaît qu'il est privilégié de pouvoir suivre des études supérieures, mais assure qu'il travaille beaucoup. Il lui a fallu une année de labeur acharné pour transformer son français académique en une langue fluide. Au terme d'une féroce sélection, Karim fait partie des deux étudiants en droit de la Sorbonne qui représenteront les premières années de Paris-I au Concours national interuniversitaire et francophone de plaidoirie de la conférence Lysias. Il ne sait pas ce qu'il fera dans le futur, mais n'éprouve aucune inquiétude. "Si je fais mon job, je ne vois pas pourquoi mon employeur me virerait. C'est un fantasme cette idée." En revanche, il sait que son temps d'études est compté parce que si, au Canada, l'on se bat pour en faire, cela dure trois ou quatre années. Ensuite "on bosse, pas comme ici où ça traîne en longueur".

Alain Abellard --------------------------------------------------------------------------------

Parcours 1986. Naissance à Hamilton (Canada, province de l'Ontario). 2004. Obtient son baccalauréat international (mention très bien) et s'inscrit en droit à la Sorbonne. 2006. Il fait partie des étudiants qui s'opposent au blocage de leur centre universitaire

La violence comme moyen d'expression

On nous dit de ne pas faire d'amalgame entre manifestants et casseurs.

Pourtant, la manifestation est en soi une violence, certes plus policée. Mais les manifestants en ont ils conscience ? Il n'y pas tant de différence en esprit entre les étudiants qui ne veulent rien entendre et les casseurs de banlieue ; c'est pourquoi on peut parfois les retrouver côte à côte.

Je reconnais que cette violence répond à la violence symbolique du gouvernement sur le corps social.

Cette violence est profondément ancrée dans l'anti-modèle français, en politique comme en économie (par exemple, pour sortir de la politique, la préférence pour la dette sur l'épargne est une forme de violence (1)).

(1) : une entreprise endettée et sous-capitalisée a pour variable d'ajustement les hommes. Pour compenser cette violence, il faut un marché du travail très fluide pour que le chomage ne soit pas durable, c'est par exemple ce qui se passe aux USA. En France, la dette est surtout le fait de l'Etat, mais, les ressources en capital étant de ce fait asséchées, l'effet est similaire. Ce n'est pas par hasard que les pays scandinaves, réputés sociaux, ont réduit leur dette publique.

Donc, en gros, il faut choisir : ou une économie de la dette et un marché du travail fluide ; ou des rigidités mais pas de dette. En France, nous commettons l'exploit de cumuler les inconvénients des deux systèmes. Cette grande violence économique ne peut être obtenue que grâce à une grande violence politique de ceux à qui elle profite, c'est-à-dire les abrités, d'où la gréviculture des fonctionnaires, la censure politiquement correcte des intellectuels et le silence consentant de larges portions de la population à des abus de certaines minorités (démonstration éclatante dans les AGs de facs actuellement).

Mais le sommet de violence symbolique est atteint lorsque le débat est semé de tabous et de chausse-trappes, de mots imprononçables.

Vers la sociétal-démocratie ?

BERNARD SPITZ

Apaiser d'abord la frustration du corps social face au chômage, aux inégalités et à la crise des systèmes de protection sociale, quand s'impose le besoin d'une gestion plus efficace de l'argent public. Apaiser aussi l'anxiété générale devant la compétition économique et culturelle qui alimente l'antimondialisation, alors même que notre croissance dépend de notre ouverture sur le monde extérieur.

L'échec du référendum a renvoyé cette responsabilité aux Etats. Partout, le courant social-démocrate s'y efforce et souvent ouvre la voie... mais moins en France qu'ailleurs. En Espagne, le gouvernement Zapatero a poursuivi la modernisation héritée des conservateurs, avec des bons résultats sur la croissance et l'emploi. En Allemagne le chancelier Schröder a échoué au poteau ; mais en anticipant les réformes, il a préservé son parti, permis la grande coalition et lancé le redressement économique. La Suède sociale-démocrate gouverne avec des finances en équilibre et des investissements massifs dans l'éducation et la recherche. Au Royaume-Uni, le Labour a payé le prix de la crise irakienne mais conserve un bilan économique enviable. En Italie, la coalition organisée autour de Romano Prodi adhère au réalisme économique.

Reste la France, où le PS paraît en peine d'assumer la social-démocratie. L'archaïsme y frappe de manière virale, à l'approche des élections. Rien d'étonnant à ce que les lendemains qui chantent de sa frange gauchiste soient ceux d'un monde empaillé. Mais quand on entend prôner la nationalisation provisoire des PME en difficulté, demander la renationalisation d'EDF, et les éléphants barrir contre celle d'entre eux qui ose observer les réussites britanniques, on comprend que le réformisme n'est pas bienvenu.

C'est ainsi : tant que le PS, parti d'élus, restera verrouillé par le poids d'enseignants frappés du syndrome Attac [quand je vous le dis] et de fédérations clientélisées, la rénovation réformiste n'y passera pas par la seule force de la raison. Reste une autre voie : celle de la société civile... En d'autre termes, pour qu'en France émerge la social-démocratie, il faudrait passer par la sociétal-démocratie.
La logique des trente dernières années plaide en ce sens. Celle d'une rénovation humble fondée sur les réalités de la vie quotidienne, plus que sur la théorisation politique. Qu'était la seconde gauche rocardienne, sinon un mouvement profondément culturel reposant sur la confiance dans la société et l'autonomie des acteurs sociaux face au jacobinisme étatique ? Comment DSK a-t-il percé, sinon par son effort à concilier justice sociale et modernité économique ? Quel secret a permis à Jack Lang de conserver le lien avec les jeunes, sinon sa capacité d'assimilation des nouveaux courants culturels ? Quelle question a permis à François Hollande de s'imposer comme premier secrétaire, hormis l'Europe ? Où Bernard Kouchner a-t-il puisé son indéfectible popularité, sinon dans le feu de l'action des « french doctors » et dans l'éthique du droit d'ingérence ? Quant à Ségolène Royal, elle doit largement son avènement à ses prises de position sur les questions de société... Autant de talents qui auront besoin de s'unir demain pour une réforme en profondeur de l'action publique.

En choisissant de parler autant à la société civile qu'aux élus, aux élèves et à leurs parents qu'aux enseignants, aux populations précarisées et au mouvement social qu'aux syndicats de fonctionnaires, aux jeunes qu'aux retraités des Trente Glorieuses, le PS retrouverait le sens de la dynamique. En retenant le principe énoncé par John Rawls [qui est libéral, mais ce genre de considération ...] selon lequel, pour qu'un projet soit bon, il faut et il suffit qu'il soit bon pour les plus faibles, il actionnerait le levier de la justice sociale. En changeant de génération et de discours, il rendrait à la politique la crédibilité qui lui manque. Bref, il redonnerait confiance à la société française, à sa jeunesse et à ses forces vives comme à ses couches populaires...

En ces temps de CPE ...

Une petite citation de Revel que j'affectionne :

La plupart des gouvernements européens, dans leur politiques dites, par antiphrase, “de l’emploi”, s’obstinent à lancer sur l’eau un bateau trop lourd pour flotter. Après quoi, ils se ruinent en remorquages, renflouages, sauvetages pour tenter de remonter le navire à la surface et dédommager les naufragés. La pire des cécités est la cécité volontaire. Non seulement on refuse de prendre acte des réussites du libéralisme quand il réussit, mais on lui impute des malheurs auxquels il est étranger.

jeudi, mars 23, 2006

Pierre Clostermann est mort


Pierre Clostermann est mort à l'âge de 85 ans.

Tous ceux qui s'intéressent à l'aviation connaissent Le Grand Cirque.

C'était un des derniers grands héros de l'aviation, aprés le décès de Ray Hannah il y a deux mois, ça commence à faire beaucoup. Heureusement, Chuck Yeager est toujours fidèle au poste.

C'est aussi un compagnon de la Libération en moins.

French Student Riots

Bon, je vous avais promis de ne plus vous parler du CPE, mais le fait que cet article ait été publié par une revue intitulée Capitalism Magazine m'a conduit à imaginer la réaction de mes lecteurs gauchistes devant un tel antechrist : vont ils tomber en syncope ? Tendre le poing par exorcisme ? Balancer des faucilles et des marteaux sur l'ordinateur ? Psalmodier Le capital ? Beugler L'Internationale ?

Je suis curieux de savoir !

Quant au contenu lui-même de l'article, il est tellement limpide et évident que j'ai presque honte d'avoir eu à le copier.


French Student Riots by Thomas Sowell (March 17, 2006)

Article website address: http://www.CapMag.com/article.asp?ID=4606

Summary: Student riots in Paris remind us that education at elite academic institutions is not enough to teach either higher morals or basic economics. Not on their side of the Atlantic or on ours.

Student riots in Paris remind us that education at elite academic institutions is not enough to teach either higher morals or basic economics. Not on their side of the Atlantic or on ours.
Why are students at the Sorbonne and other distinguished institutions out trashing the streets and attacking the police?

Because they want privileges in the name of rights, and are too ignorant of economics to realize that those privileges cost them jobs.

Like some other European Union countries, France has laws making it hard to fire anybody. The political left has long believed that such laws are a way of reducing unemployment.
More important, they have long remained oblivious to the fact that countries with such laws, such as France and Germany, usually have higher unemployment rates than countries without such laws, such as the United States.

Belatedly, some French officials have begun to see that job security laws make it more risky and costly for an employer to hire inexperienced workers with no track record, whom they would have a hard time getting rid of if they don't work out. The unemployment rate in France is 23 percent for workers who are 25 years old and younger.

To try to deal with this high unemployment rate among young workers, the job security laws have recently been modified to make it easier for employers to fire those workers who are on their first job.

That is what has French students outraged and rampaging through the streets of Paris. They don't want employers to be able to fire them after they graduate and go to work.

Students and their political supporters, including labor unions, depict them as victims. Among the slogans chanted by the rioters is "We're not young flesh for the boss." The fact that many bosses don't seem to want to hire their young flesh seems to be lost on them.

A leftist deputy has declared: "To create discrimination based on age transgresses fundamental rights!"

In other words, people have a right for other people to have to continue employing them, whether those other people want to or not. The "fundamental right" to a job over-rides the rights of other people when they are called "bosses."

The fact that many students can think only in terms of "rights," but not in terms of consequences, shows a major deficiency in their education. The right to a job is obviously not the same thing as a job. Otherwise there would not be a 23 percent unemployment rate among young French workers.

The law can create equal rights for inexperienced young workers and for older workers with a proven track record but the law cannot make them equally productive on the job or equally risky to hire. Nor is rioting likely to make employers any more likely to want young workers working for them.

Estimates of the damage done by the rioters -- called "protesters" or "demonstrators" in the mealy-mouthed media -- range from hundreds of thousands of dollars to over a million dollars, thus far. They have also shut down dozens of universities, including the Sorbonne, denying an education to other students.

The heady notion of "rights" -- and especially the notion that your rights over-ride other people's rights, when those other people belong to some suspect class called "bosses" -- is an all too familiar feature of modern welfare state notions.

French Prime Minister Dominique de Villepin, who supports the new labor law, has seen his approval rating drop to 36 percent. That is what happens when you try to talk sense to people who prefer to believe nonsense.

It is elementary economics that adding to the costs, including risks, of hiring workers tends to reduce the number of workers hired. It should not be news to anyone, whether or not they have gone to a university, that raising costs usually results in fewer transactions.

The fact that such profound ignorance of basic economics and such self-indulgent emotionalism should be prevalent at elite institutions of higher education is one of the many deep-seated failures of universities on both sides of the Atlantic.

About the Author: Thomas Sowell has published a large volume of writing. His dozen books, as well as numerous articles and essays, cover a wide range of topics, from classic economic theory to judicial activism, from civil rights to choosing the right college.

mercredi, mars 22, 2006

Prenez soin des animaux

Vous aurez remarqué ma nouvelle ménagerie, le lama (Serge), le loup bleu (Gengis) et le cochon (François, à cause de la ressemblance avec M. Hollande).

Veuillez les nourrir.

Quelques sites

Bon, j'en ai plus que marre de ces histoires de CPE à la noix. La France, et donc une part de moi-même, s'y ridiculise chaque jour davantage. Alors je vais tâcher de parler de choses plus intelligentes ou, au moins, plus intéressantes, à commencer par les sites que j'aime.

Une émission de télé, la seule qu'il m'arrive de regarder (comme téléphage, il ya mieux que moi) :

C dans l'air

Toujours dans la presse, le site de Alain Hertoghe. Il a été viré de La Croix pour des raisons surtout connues de lui et de son employeur mais qui semblent avoir trait à sa critique du traitement hémiplégique de la guerre d'Irak par les médias français :

Carte de presse

Autre site, qui en ce moment est mon ballon d'oxygène :

International Herald Tribune

Un peu d'histoire avec François Delpla. Vous constaterez en parcourant son site que j'ai souvent des sujets de désaccords dès qu'il aborde l'actualité.

François Delpla

Il y a aussi Sauver les lettres :

Sauver les lettres

Ils me font rire, je les aime bien : ils allient des analyses dans leur domaine de compétence, la pédagogie, avec lesquelles je suis en plein accord, à une vision globale anti-libérale qui tombe tellement dans la caricature de l'attitude écrite par Raymon Boudon (Pourquoi les intellectuels n'aiment pas le libéralisme ?) que c'en est marrant.

Puisque nous glissons vers la politique, l'Institut Hayek auquel il m'arrive très épisodiquement de collaborer :

Institut Hayek

Sur la pente (fatale, diront certains) du libéralisme, quelques sources :

IFRAP

Insitut Montaigne (il s'agit d'un libéralisme très tempéré)

Cercle Bastiat (Hé oui, un des plus grands auteurs du libéralisme était français, Reagan le connaissait puisqu'il le citait parmi ses sources d'inspiration)

Enfin, puisqu'il n'y a pas que l'intellect dans la vie, le site de l'aéroclub où je sévis :

AC Matra

Un site qui n'est malheureusement plus mis à jour :

Aerostories

Une autre fois, je vous ferai un point spécial sur les blogs.

Vu d'ailleurs : Un autre regard sur la France

Cet article a clairement un fond de libéralisme ... ou tout simplement de bon sens.

Les Echos du 22 mars 2006

La chronique de ROGER DE WECK

Un autre regard sur la France

La France surprend sans surprendre. Elle a habitué le reste de l'Europe à ses archaïsmes. C'est pourquoi les événements des dernières semaines n'étonnent personne. Et pourtant ! Qu'il est difficile de comprendre ce grand pays qui, au XXIe siècle, en est à craindre « la rue » et « le pavé », comme jadis, comme toujours.

Nul doute qu'il est - en France - parfois indispensable de lancer des pavés pour être pris en compte. Tout le monde sait que c'est un signe de la déficience des courroies de transmission entre le peuple et le pouvoir. Or, dans les autres pays d'Europe, le gouvernement a certaines compétences et certains pouvoirs, mais il n'est pas « le pouvoir », cette façon de parler est terriblement française et... révélatrice.

La France est plus républicaine que démocratique. Et si elle tarde à faire des réformes, c'est par manque de démocratie et non pas par « faiblesse du pouvoir ». A force d'ignorer les citoyens au lieu de les respecter, on diminue au fur et à mesure leur sens de la réalité et de la responsabilité. C'est l'engrenage dans lequel s'est enfermée la Ve République. Et c'est la cause profonde de son retard d'une ou deux décennies en matière de modernisation de la société.

Le paradoxe français consiste à faire appel à la bonne volonté de citoyens dont la volonté ne compte guère. Et quand ils se rebiffent, on déplore les « blocages » de la société ou le blocus de la Sorbonne, tout comme les Français ont bloqué la Constitution européenne et de ce fait l'Europe tout entière. Le débat sur le traité constitutionnel aurait été bien plus terre à terre et nuancé si les référendums étaient chose courante ou, pour le moins, si la démocratie française donnait voix au chapitre aux représentants du peuple qui végètent à l'Assemblée nationale.

Or le « non » des Français a diminué l'influence de la France, de même que les mouvements de protestation n'ajoutent pas au crédit dont elle jouit chez ses partenaires. Tout cela souligne la faiblesse d'institutions prétendument fortes. Les Premiers ministres français ressemblent trop souvent à ces joueurs de poker forcés de tenter un gros coup pour sauver la mise. Gouverner, c'est bluffer ?

Il est évident que tout contrat de première embauche (CPE) doit être flexible, parce que cela facilite la création d'emplois et que les jeunes candidats sont inexpérimentés. Mais, en même temps, vu de l'étranger, il est stupéfiant que le Premier ministre n'ait pas consulté les milieux intéressés avant de lancer les CPE. Dominique de Villepin serait condamné à l'échec s'il agissait de la sorte dans un autre pays d'Europe. Et s'il finit par s'imposer, ce sera une (petite) contribution à la croissance de l'emploi mais, au bout du compte, un frein au renouveau de la France. Car les nations les plus aptes à se moderniser sont celles qui misent sur la confiance des citoyens et non pas sur leur fatigue.

Les pays scandinaves, très démocratiques, ont su se renouveler profondément, non sans heurts mais sans blocage. Pour eux, les réformes sont un processus de longue haleine qui n'avance que si les dirigeants parviennent à convaincre l'opinion. Tandis que le gouvernement français préfère livrer de temps à autre une « bataille » épuisante. Or, qui est contraint au bras de fer a mal préparé le terrain. Qui aime à passer en force s'isole. La France s'ankylose dès lors qu'un système politique ana- chronique ne sera jamais en mesure d'assurer une dynamique du renouveau.

Là où nombre de groupes français volent de succès en succès parce qu'ils réveillent l'esprit d'initiative de leurs collaborateurs et qu'ils les responsabilisent, l'Etat se méfie du peuple. C'est une méfiance viscérale et institutionnalisée dont cet immense appareil de surveillance que sont les Renseignements généraux est un reflet. L'histoire française est une épopée de la liberté, mais aussi une cascade de répressions pour couler le pays dans un moule. Au fond d'eux-mêmes et jusqu'à ce jour, ceux qui dirigent le pays craignent qu'il ne reparte dans tous les sens ; ils ont l'impression qu'il faut « tenir » la France et les Français [Toujours ce préjugé anti-libéral, comme quoi les hommes, et spécialement les Français, libérés de la tutelle de l'Etat maternant, ne songeraient qu'à s'entre-égorger et à s'entre-exploiter.]

Voilà pourquoi il y a à Paris, et personne ne s'offusque du terme, une « classe politique ». C'est dire qu'elle est perçue comme un corps étranger mais indispensable. Elle fait peur et elle a peur de ce peuple irascible qu'elle saisit assez mal. La plupart des tenants du pouvoir, formés à la pensée « top down » des grandes écoles, s'en tiennent à une conception autoritaire ou paternaliste de la politique [le constructivisme brillament dénoncé par Hayek] qui n'est plus en phase avec la société d'aujourd'hui dont le modèle d'organisation est symbolisé par la Toile, l'Internet, un réseau qui échappe aux hiérarchies et invite tout un chacun à s'exprimer.

La modernisation de la France passe par celle de son système politique. Et si ce dernier tarde à se renouveler, le pouvoir perdra ce qui lui reste d'autorité. Ce ne serait pas la pire des solutions. La croissance économique de la France n'a jamais été aussi forte que lorsque ses gouvernements étaient faibles : la IVe République n'a pas présenté que des désavantages. Mais l'instabilité n'est pas un programme, ni une ambition dignes d'un pays qui a donné à l'Europe une magnifique vision pour se rassembler.

Or la France n'est plus visionnaire, car il faut être myope pour créer des champions nationaux qui reprennent des entreprises étrangères et empêchent la reprise d'entreprises françaises. Le « patriotisme économique » est un nationalisme frileux du repli sur soi. La France est sur la défensive. Elle est en train de perdre la confiance en soi. Son président est le plus faible de l'histoire de la Ve République. Et celui qui joue au sauveur, Nicolas Sarkozy, incarne l'incohérence : comment concilier son discours libéral, qui implique de responsabiliser les citoyens, et le culte archaïque de l'homme fort qui nettoie au Kärcher ? [c'est mon plus gros doute sur Sarko : je crois que, peu importe ce que racontent ses adversaires qui sont souvent d'archaïques imbéciles collectivistes, il est un faux libéral.]

Il semble que de plus en plus de Français sont dégoûtés par les combats des (petits) chefs. Et quand certains se tournent vers Ségolène Royal, c'est qu'ils nourrissent l'espoir qu'il y a une autre façon d'envisager la politique. Mais ce n'est pas de haut en bas que la France se renouvellera véritablement, cela ne servirait qu'à moderniser les archaïsmes. Le pays se transformera dans la mesure où il inversera le mouvement pour que la société compte plus que l'Etat. Pour que les citoyens aient droit de cité. Et pour que le Parlement, non pas la rue, maîtrise le « pouvoir ». [les parlementaires ne sont ils pas des "connards" dont "l'organe le plus développé est le trouillomètre" ? dixit D. G. de V.]

ROGER DE WECK est éditorialiste.
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