mardi, mars 28, 2006

L'antiracisme ordinaire

L'article qui suit ce message m'intéresse car il rejoint deux de mes lectures récentes :

> A. Finkielkraut pense que l'antiracisme est le communisme du XXIème siècle (je précise pour les attardés et les nostalgiques que ce n'est pas un compliment).

> un article anglais sur Sir Isiah Berlin publié dans City Journal explique que le relativisme intellectuel et la tolérance systématique ont été poussés au point de devenir un nouvel esprit dominant tout aussi intolérant que les anciens esprits dominants.

J'ajoute deux réflexions personnelles :

> je suis athée, je suis pourtant choqué des critiques médiatiques systématiques qu'encourent les catholiques à cause de leurs positions sur l'avortement et l'homosexualité, que je ne partage pas (ou pas entièrement concernant l'homosexualité). Je comprends cependant qu'on puisse tracer une ligne disant "Sur ce point, sur ces moeurs, je ne suis pas d'accord." et je trouve les critiques au nom de la tolérance obligatoire mal venues.

En effet, si l'on admet la liberté de penser, il faut que puissent advenir des désaccords irréconciliables, sinon "la liberté de penser" se limite à "la liberté de penser comme moi", ce qui n'est pas très surprenant venant d'une certaine gauche qui n'a jamais porté la pluralité des opinions dans son coeur. Je m'oppose au respect des différences, des communautés et des croyances, ce sont les hommes différents, les hommes d'autres communautés et les croyants que je respecte, et cette nuance n'est pas un simple jeu sur les mots, elle est fondamentale.

> la tolérance et l'ouverture sont par essence fluides, mouvantes et délicates. Elles sont donc menacées dès qu'une organisation en fait profession (1), ce qui est le cas des divers "mouvements" anti-racistes ; et la menace est d'autant plus grande que la récupération politique n'est jamais loin (d'ailleurs, ce mot "mouvements" appartient actuellement au vocabulaire de gauche, alors que par exemple "association" est plus neutre.).

Je comprends tout à fait le raisonnement d'AG Slama : les anti-racismes centrés sur des racismes particuliers deviennent des communautarismes et renforcent l'intolérance tout en déformant les relations sociales et la hiérachie des valeurs.

Que penser du petit noir de huit ans, décrit par Marc Le Bris, qui accuse son institutrice de racisme parce qu'elle le punit d'être turbulent ?

Faire de l'opposition racisme / anti-racisme la pierre de touche des relations individuelles est absurde et dangereux : cela renforce les antagonismes au lieu de les réduire, on est toujours le raciste de quelqu'un (moi-même, je me demande si on ne devrait pas limiter les migrations de Bretons). De plus, cela déplace les oppositions sur le terrain délicat de l'identité au lieu de les garder sur le terrains des actions : on attaque ce que je suis plutôt que ce que je fais. C'est le voleur qui traite le policier qui l'arrête de raciste : tu m'arrêtes pour ce que je suis et non pour ce que j'ai fait. Evidemment, ça pourrit et ça envenime la discussion.

Enfin, mettre l'accusation de racisme à toutes les sauces lui enlève sa gravité (à trop crier au loup ...).

Cette injonction officielle et médiatique à l'angélisme anti-raciste, intrusion inopportune de la collectivité, de la pression sociale et de l'opinion imposée dans les relations individuelles, est mal ressentie et finit par susciter une réaction en retour de banalisation du racisme : si le racisme est l'explication de tout et si chacun est le raciste de quelqu'un, pourquoi ne m'avouerai-je pas raciste, comme tout le monde ?

Alors que faire contre le racisme ? Rien. Le racisme n'est pas un sujet en soi. Le sujet, c'est la liberté individuelle et l'appartenance à une communauté : le destin d'un individu est-il déterminé par sa communauté d'origine ? En France, à cause d'une société figée, la réponse est de plus en plus positive. Libérez les destins et la communauté d'origine comptera moins.

Si mon raisonnement déroute, revenons aux faits: vingt ans d'actions judiciaires, de discours et de défilés anti-racistes ont ils été efficaces pour réduire le racisme en France ? Il est aisé de voir que non. A cette situation, deux réponses :

> l'habituelle fuite en avant : on n'a pas assez défilé, on n'a pas assez condamné

> la remise en cause : et si le racisme n'était pas le problème fondamental, mais le symptôme de problèmes qu'on a soigneusement contournés et occultés depuis vingt ans ? A savoir qu'il ne fait peut-être pas si bon vivre en France ? Que l'immigration n'est peut-être pas bénéfique pour les Français ? Et d'autres questions identitaires qui font mal ?

(1) : Simon Leys faisait la remarque que la Chine maoïste était très forte pour promouvoir l'amitié entre les peuples, mais beaucoup moins s'agissant de l'amitié entre les individus !


L'antiracisme ordinaire
Alain-Gérard Slama
27 mars 2006, (Rubrique Opinions Le Figaro)

Le rapport de la Commission nationale consultative des droits de l'homme, remis mardi dernier au premier ministre, stigmatise, non sans raison, la progression en France d'un racisme ordinaire. On peut se demander pourtant, en lisant ce rapport, s'il ne faut pas s'inquiéter davantage encore de la banalisation de l'antiracisme ordinaire pour comprendre la poussée d'intolérance dont souffre notre société.

Les avancées du racisme ordinaire sont un fait indéniable. Selon une enquête CSA, 24% des Français se déclarent «un peu» racistes, et 9% «plutôt» racistes, ce qui fait beaucoup ; même si ce sondage est contemporain de la crise des banlieues qui a marqué la fin de l'année 2005, il y a lieu de s'interroger. On se doute que cet aveu n'a pas été arraché à des militants du Front national, ni aux partisans de M. Dieudonné ou de M. Ramadan, tous formés et entraînés à l'usage du double discours. Le rapport tire de l'enquête la conclusion, vérifiée et vérifiable, d'une «libération de la parole raciste».

Si l'on regarde, parallèlement, le nombre d'actes et de menaces racistes et antisémites avérés, le chiffre de 974 semble bien dérisoire. Tout se passe comme si le débridement des propos racistes remplissait une fonction d'exutoire et dispensait du passage à l'acte. Or si l'on se fie non plus aux chiffres mais aux témoignages, le climat des zones dominées par les minorités est marqué par une violence interethnique et inter-religieuse qui, à tous les niveaux, fait peur. Même le ministère de l'Education, bien connu pour chercher à minimiser autant que possible le phénomène dans l'espoir de calmer le jeu, donne une proportion d'actes racistes nettement supérieure aux actes recensés sur la base des plaintes recueillies par la police et la gendarmerie.

Entre les données quantitatives et les réalités qualitatives, la contradiction est patente et il est deux manières de la résoudre. La première, largement majoritaire à gauche et chez les militants des droits de l'homme, consiste à attribuer les violences émanant des minorités à leur exclusion sociale et non à leurs préjugés racistes, mais à imputer en revanche au racisme supposé latent dans le pays, et à lui seul, la responsabilité de l'exclusion. La seconde, représentée surtout à droite, retient une explication symétrique, justifiant par le racisme de minorités travaillées par le fondamentalisme religieux la montée de l'intolérance au sein de la société.

Entre ces deux thèses aussi chargées d'idéologie l'une que l'autre, il serait vain de vouloir trancher, ou de chercher un compromis. Mais, parce qu'il est pluraliste, et qu'il reflète fidèlement l'humeur du temps, le rapport de la CNCDH contient nombre d'éléments qui orientent vers une autre interprétation : la responsabilité dans la montée de l'intolérance d'un antiracisme ordinaire, qui, à force de banaliser l'incrimination de racisme, aboutit à l'inverse du but qu'il poursuit.

Non certes que cet antiracisme fabrique le racisme, mais son excès de vigilance radicalise le climat d'intolérance et de soupçon dont le racisme ordinaire se nourrit ; davantage, il tend à fixer, par l'abus du recours au droit et à la loi, voire à la délation, des comportements liés, pour la plupart, à la situation internationale et à la conjoncture économique et sociale.

Les annexes du rapport, consacrées aux contributions des principaux acteurs, sont particulièrement instructives à cet égard. Chacun voit midi à porte : le Mrap retient surtout le racisme islamophobe et la Licra privilégie l'antisémitisme. Leurs efforts devraient se conjuguer, et il leur arrive souvent de se rapprocher. Mais leurs campagnes les entraînent dans une escalade concurrentielle qui donne à l'islamophobie d'un côté et à l'antisémitisme de l'autre une centralité que tous les sondages, par ailleurs, démentent.

C'est ainsi que, en opposant un groupe à l'autre, et chacun de ces groupes à tous, la généralisation par plaques des campagnes antiracistes en arrive à fabriquer de toutes pièces une société multiculturelle. L'écolier juif des banlieues qui a toutes les chances de s'en sortir, mais qui redoute, tous les matins, de subir une violence réelle, impute à l'antisémitisme la timidité des sanctions frappant ceux qui le briment, et tend à se replier sur une communauté imaginaire. L'écolier musulman qui n'a pas à craindre cette violence, mais qui se sent rejeté, se laisse enfermer dans une identité religieuse plus ou moins imposée. Le politique, voyant le soutien qu'il peut retirer de ces clientèles, jure que la France est multiculturelle et qu'il faut en tirer les conséquences, comme cet obscur député du Var soudain porté devant les caméras de télévision après avoir soutenu une proposition de loi contre le blasphème.

Le mal français par excellence, qui ressort en particulier de la contribution de la Halde, est l'acharnement législatif et judiciaire d'une bureaucratie qui rêve de transformer par des interdits, une surveillance de chaque instant, des procès d'intention et des incriminations pénales chaque jour plus inventifs des mentalités que seuls l'école, les médias, la justice de droit commun et l'action sur l'environnement matériel peuvent faire progresser.

2 commentaires:

Pierre Robes-Roule a dit…

Ah si seulement l'Eglise catholique avait la bonne idée de donner leur place aux laics (sacrement, messe) et du coup implicitement d'accepter le mariage des prêtes.
Quand le dogme tue la raison même du dogme ! phénomène curieux que ces organisation victime d'elles-même.

atraxine a dit…

Un sujet plus qu'intéressant. Au départ, on ne sait pas trop où vous voulez en venir, mais très vite on comprend votre démarche. Je partage beaucoup de vos opinions, mais déteste celle de Finkielkraut. Voici un copier/coller provenant d'un blog ajoutant une pierre à l'édifice:

"Dans son rapport 2005, la Commission nationale consultative des droits de l'homme note la hausse inquiétante des personnes qui s'avouent racistes en France. Ce phénomène est-il strictement français ?

Le racisme empire partout dans le monde. Mais ce qui rend cette augmentation particulièrement grave en Europe, c'est la conjonction de trois facteurs. D'abord, il existe une banalisation du racisme qui découle de la prégnance des politiques racistes et xénophobes des partis d'extrême droite qui imprègnent lentement les programmes des partis démocratiques, sous couvert de lutte contre le terrorisme. Un autre facteur est la légitimation montante du racisme de la part de certains intellectuels. Samuel Huntington, au-delà de sa thèse sur le clash des civilisations, développe, dans son nouvel ouvrage intitulé Qui sommes-nous ?, une théorie selon laquelle la présence des Latinos est une menace pour l'identité américaine. Il légitime ainsi la discrimination dont ces populations font l'objet. Le troisième facteur est l'amalgame, dans la plupart des grandes crises actuelles, entre les questions de race, de religion et de culture dans le discours politique, intellectuel et médiatique. Lors de la crise française des banlieues par exemple, Hélène Carrère d'Encausse a trouvé comme seule explication la polygamie. Alain Finkielkraut s'est livré à une lecture strictement ethnico-religieuse de ces événements."