mercredi, octobre 21, 2020

Chevallier – France, ce mot interdit

 

Chevallier – France, ce mot interdit


CHRONIQUE. Après l'assassinat de Samuel Paty, les responsables politiques ont évoqué une attaque contre la République et ses valeurs. Quitte à oublier la France… Par Arthur Chevallier*

Modifié le 20/10/2020 à 19:54 - Publié le 20/10/2020 à 19:50 | Le Point.fr

La République n'est pas un argument d'autorité. Il ne suffit pas de la citer pour résumer une civilisation. Lors de leurs prises de parole après l'attentat de Conflans, le président de la République et le Premier ministre ont déclaré qu'il s'agissait d'une attaque contre la République sans citer le mot « France ». Cette disparition sémantique n'est pas de leur fait. Déjà, Manuel Valls répétait le mot « République » comme s'il en avait été l'inventeur. Même si des règles littéralement énoncées par la norme suprême – la Constitution – de notre régime – la République – sont enfreintes, supprimer la France de notre vocabulaire revient à circonscrire les effets du terrorisme à un légalisme. Or, ce ne sont pas des républicains que l'on tue, mais des Français ; ce ne sont pas des codes civils que l'on brûle, mais des têtes que l'on arrache ; ce n'est pas au nom de la citoyenneté ni même de la laïcité que l'on s'indigne, mais de l'humanité. Et nul n'a attendu l'avènement de la République, tant s'en faut, pour penser l'unité d'un peuple, d'un territoire et d'une histoire.

« Dès qu'elle prit conscience d'elle-même, la France voulut justifier son présent par son passé. » Cette phrase intelligente et belle a été écrite par Colette Beaune dans un des plus brillants livres d'histoire des trente dernières années, Naissance de la nation France. Avant la France, il y avait des peuples, et avant le XIIe siècle, il y avait plusieurs France : la Francia orientalis, la Francia media et la Francia occidentalis, soit celle des Capétiens. C'est au XIIe siècle que le terme « France » fut utilisé pour désigner l'ensemble du domaine royal, lequel n'avait évidemment pas les mêmes frontières que notre République. À partir du XIIe siècle, on écrit des histoires qu'on pourrait qualifier de « nationales », même si le terme est un anachronisme. Un siècle plus tard, le moine Primat de Saint-Denis, sur les ordres de Saint Louis, compile les Grandes Chroniques, où est racontée l'histoire (prétendue) de la France, des origines au règne en cours.

Le soin apporté par les rois au récit de leur royaume, et a fortiori de celui de la France, fut dès lors une constante. Louis XIV ne fera pas autre chose en nommant Racine historiographe. Autrement dit, ce qu'on appelle le récit national, cette fresque républicaine imaginée par la Troisième République, n'était pas une idée neuve ; et conditionner le présent au passé n'était pas neutre. Cela ne revenait pas seulement à soigner la mémoire, ni même à constituer un grenier où les exploits des princes seraient entreposés, c'était aussi assurer une continuité entre une époque et une autre, maintenir des références communes entre des générations dont les valeurs, croyances et convictions, changeraient. Patrie, pays, nation, peu importe le terme, la France est, comme n'importe quel pays et par nature, une fiction, historique d'abord, juridique ensuite. Sa solidité dépend de sa substance ; sa pérennité, de l'assentiment d'un peuple à son endroit. Voilà pourquoi nul n'a le pouvoir de se l'approprier, pas même un roi, pas même une République. Un raisonnement mathématique le prouve. Supprimer la République de la France, que reste-t-il ? La France. Supprimer la France de la République, que reste-t-il ? Un gouvernement avec des principes, mais sans peuple, sans histoire, sans territoire.

La France n'est pas une idée

Les ruptures provoquent certes des bouleversements, mais elles accomplissent aussi des ambitions qui les ont précédées. Prenons l'exemple de 1789. Les débats relatifs aux vertus de la Révolution française sont, au regard des siècles, stériles. Elle fut merveilleuse et sanglante, idéale et pragmatique, féconde et stérile, en fonction des jours et des années. Comme l'a montré Emmanuel de Waresquiel dans son formidable dernier livre, Sept jours, les députés du tiers état ne sont pas entrés, pour la première fois, dans la salle des Menus-Plaisirs, où se tinrent les états généraux avec l'ambition de faire une révolution, ni même de renverser le roi. Vertueux ou non, leur désir n'était pas la disparition d'un pays auquel ils se savaient appartenir. Le même raisonnement s'applique à Napoléon. Les travaux de Thierry Lentz ont prouvé que, sous le Consulat puis l'Empire, le pouvoir exécutif était effectivement supérieur, et de loin, aux assemblées. S'il avait un tempérament autoritaire, Napoléon n'en parachevait pas moins un dessein de la Révolution, à savoir un renforcement de l'exécutif à l'œuvre depuis l'avènement de la République en 1792 : comité des assemblées, directeurs du Directoire (cinq magistrats civils), consul du Consulat (trois magistrats civils), empire (un magistrat civil).

Remplacer la France par la République revient à circonscrire des valeurs à un régime. Est-il nécessaire d'être républicain pour s'indigner de la décapitation d'un enseignant ? D'ailleurs, lorsque la nouvelle de l'attentat a été sue, qui a pensé à la République ? C'est en tant qu'individu civilisé d'abord, Français d'histoire et de tradition ensuite, humaniste de raison enfin, que femmes et hommes ont considéré qu'un seuil inacceptable avait été franchi. La République est, comme tous les régimes politiques, une idée avant d'être un ordre. Comme toutes les idées, elle peut être contestée au nom d'autres idées, y compris par des Français. Au contraire, la France n'est pas une idée, mais est une chape composée de princes, d'empereurs, de ministres, de présidents, de révoltes, de conquêtes, de triomphes, de défaites, d'insolence, de liberté, à laquelle aucun Français ne peut, ni ne veut, échapper. Parce qu'elle les rassure, parce qu'elle les augmente, parce que, en principe, elle les défend.

Référence œuvre

Colette Beaune, Naissance de la nation France, Paris, Gallimard, 1985.

Emmanuel de Waresquiel, Sept jours, 17-23 juin 1789, la France entre en Révolution, Paris, Tallandier, 2020.

Thierry Lentz, Le Grand Consulat, Paris, Fayard, 1999.

*Arthur Chevallier est éditeur chez Passés composés. Son dernier essai, Napoléon sans Bonaparte (Éditions du Cerf), est paru en janvier 2019.

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