jeudi, novembre 01, 2018

Éric Zemmour : « Scènes de la vie future »

Éric Zemmour : « Scènes de la vie future »


Je n’aime pas notre époque (à quelques nuances près : sans la médecine moderne, je ne serais peut-être déjà mort). Alors, le monde qui vient, vous imaginez comme je le déteste, un seul mot le caractérise : « déshumanisation » (ce que Bernanos a très bien vu : « On ne comprend absolument rien à la civilisation moderne si l’on n’admet pas d’abord qu’elle est une conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure » et comme la vie intérieure caractérise l’homme ... Et pour ceux que ça défriserait : « L'optimisme est un faux espoir à l'usage des lâches et des imbéciles »).

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On peut reprocher [à Géraldine Smith] ses illusions, pas son honnêteté intellectuelle. Bien sûr, elle ne décèle dans ce qu'elle dénonce que « des effets pervers » d'idées justes, puisque provenant du fonds idéaliste de gauche, sans comprendre - ou admettre - que c'est son idéalisme de gauche qui est pervers. Géraldine Smith est une des innombrables incarnations contemporaines de la fameuse phrase de Bossuet: «  Dieu rit de ceux qui déplorent les effets dont ils chérissent les causes. » [vraie citation : « Mais Dieu se rit des prières qu’on lui fait pour détourner les malheurs publics quand on ne s’oppose pas à ce qui se fait pour les attirer. Que dis-je ? Quand on l’approuve et qu’on y souscrit »].

Pourtant, à part Dieu, personne n'a envie de rire après avoir lu ce qu'elle raconte. Installée depuis dix ans en Caroline du Nord, elle nous montre une Amérique toujours plus riche avec toujours plus de pauvres ; avec moins de chômeurs que jamais, mais toujours moins de protection sociale aussi. Le travail du dimanche désagrège une vie de famille déjà minée par le divorce de masse ; le règne du « cool » dans les vêtements fait songer à la célèbre phrase d'Einstein sur « l'Amérique passée directement de la barbarie à la décadence ». Un Américain sur quatre va quotidiennement au fast-food ; et les autres se nourrissent de pizzas ou de sushis avalés n'importe comment, n'importe où, à n'importe quelle heure. Bien la peine de dépenser des milliards de dollars dans des campagnes contre l'obésité !

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Le chapitre sur les enfants traités par amphétamines pour obtenir de meilleurs résultats scolaires fait froid dans le dos. Un médecin explique: « Notre société a décidé que modifier l'environnement de l'enfant coûterait trop cher. Nous avons donc décidé de modifier l'enfant. » Un professeur de psychiatrie analyse les conséquences du laxisme des parents et des profs: « À l'école, on punissait les enfants qui ne restaient pas assis. Aujourd'hui, on les envoie en thérapie et on les drogue. »

Pas étonnant que l'Amérique soit aussi le pays où des millions de malades sont devenus de véritables « drogués » après qu'on les eut soignés avec des dérivés de l'opium pour atténuer les effets de la douleur. Le pays également où des parents conduisent leurs enfants de 10 ans chez des médecins afin que ceux-ci bloquent par des traitements chimiques leur puberté, parce que leur fille ne se sent pas à l'aise dans son identité de genre.

Mais c'est à l'université, sur les campus que le monde entier leur envie, que l'Amérique fabrique son avenir. Et le nôtre. Un avenir paradoxal, à la fois hyperprotecteur et hyperconflictuel. La protection de tous ceux qui ne peuvent supporter les « microagressions  » concernant leur sexe, leur genre, leur couleur de peau, leurs origines. Ceuxl-à ont le droit à des « trigger warnings » (déclencheurs d'alerte) et des «lecteurs de sensibilité» pour éviter tout ce qui pourrait les choquer :  « Les livres ne sont pas le lieu où un lecteur doit faire face à une représentation nocive ou stéréotypée de ce qu'il est. »

En clair, les femmes ne doivent plus lire Madame Bovary, les Juifs ne s'aventureront plus dans la lecture de Rebatet ou de Barrès, ou même de Balzac ou Voltaire ; les homosexuels ne chanteront plus du Brassens ou du Brel et les hétérosexuels ne liront pas Jean Genet. Chacun chez soi et les vaches seront bien gardées, disait le dicton populaire d'antan. C'est exactement ce que nous montre Géraldine Smith, lorsqu'elle nous relate la mésaventure de son fils et d'un de ses amis noirs, à qui la «fraternité noire» (sorte de confrérie étudiante, NDLR) interdit de s'installer ensemble dans le campus. Ou ces femmes noires qui refusent la promiscuité avec les femmes blanches accusées d'être des « privilégiées ». Ou ces filles qui s'écrient: « Stop ! You are making me really unconfortable! » dès qu'elles ont un désaccord avec un garçon. Ou cet étudiant sanctionné par l'université pour une « danse sexuellement agressive ».

L'Amérique qui sort de ce tableau édifiant est à rebours des idéaux de ceux qui l'ont forgée: les féministes et les militants noirs organisent leur propre ségrégation. Les existentialistes les plus fanatiques inventent l'essentialisme des races et des genres le plus implacable. Ressuscitent le vieux principe de l'apartheid: « séparé mais égal ». Comme le reconnaît, effarée, Géraldine Smith: « Les parents noirs cherchaient à se fondre dans l'Amérique blanche ; leurs enfants les accusent de white washing ; les premiers luttaient pour le droit de s'asseoir à la même table, les seconds veulent qu'on leur dresse une table de même taille, mais séparée. »

Elle voit juste : tout ce qu'elle décrit viendra en France - y est déjà. Nous allons vivre une nouvelle vague d'américanisation : après celle des années 30 (décrite par Georges Duhamel), celle de l'après-guerre (le yé-yé et la société de consommation), celle des années 80 (McDonald's et antiracisme multiculturel), nous subirons celle qui vient: séparation de plus en plus conflictuelle des races et des sexes. Comme si, contrairement à tous les lieux communs progressistes, c'était le patriarcat blanc, assis sur la civilisation occidentale, qui s'avérait en dépit de ses limites et de ses crimes le plus « inclusif », car porteur d'une raison universaliste, héritée de l'Antiquité grecque, romaine et chrétienne. Georges Duhamel l'aurait volontiers expliqué à Géraldine Smith, qui ne l'aurait sans doute pas cru.
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Comme dit Régis Debray, nous serons un peu plus des « gallo-ricains ».

Or, la société américaine est profondément inhumaine, probablement à cause de la représentation du monde des puritains. Il me semble que les Amish ont compris quelque chose : on peut être américain sans devenir fou, à condition de refuser les facilités de la modernité, mais ce n'est déjà plus tout à fait être américain.





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