mardi, janvier 11, 2022

Des hommes ordinaires, le 101ème bataillon de réserve de la police allemande et la Solution finale en Pologne (C. Browning)

 Je ne vous cache pas que j'ai lu ce livre, qui trainait depuis longtemps sur mes étagères (je suis fidèle au principe d'Umberto Eco qu'il faut avoir dans sa bibliothèque un tiers de livres non lus), à cause du délire covidiste.

Livre extraordinaire, puisque basé sur 210 témoignages judiciaires entre 1962 et 1972.

Un bataillon de 500 hommes, réservistes, généralement plus de 40 ans, originaires de la région de Hambourg. Beaucoup de pères de famille. Un tiers d'encartés au parti nazi. Artisans, ouvriers, commerçants.

En 16 mois, entre juillet 1942 et novembre 1943, ils ont tué 83 000 personnes, essentiellement des juifs, en Pologne, hommes, femmes, enfants, vieillards, nourrissons. 38 000 par exécutions directes par balles ou par incendie (genre Oradour-sur-Glane), le reste par déportation, dont ils n'ignoraient pas la finalité. Soit la moyenne de 166 morts, dont 76 exécutions directes, par homme. Bien des tueurs en série seraient fous de jalousie.

Ils ont obéi aux ordres.

Etaient-ils forcés d'obéir aux ordres ?

Même pas : juste avant le premier massacre, leur commandant a proposé à ceux qui le voulaient de se retirer (à une époque où c'était encore l'euphorie sur le front de l'est et où les récalcitrants ne craignaient pas grand'chose) : 12 seulement ont choisi l'abstention. Ils ont fini par être renvoyés à Hambourg sans autre conséquence (l'un d'eux a expliqué qu'il pouvait se retirer parce qu'il ne voulait pas faire carrière dans la police. Ca donne une idée des autres).

D'ailleurs, aussi étonnant que cela paraisse, les historiens ne connaissent aucun exemple de sanction d'un soldat ou d'un policier pour refus d'exécution d'ordres génocidaires (alors qu'il y a bien eu de tels refus).

Parmi ceux qui ont accepté de massacrer, l'un d'eux a reconnu que c'était tout simplement le manque de courage de sortir des rangs et de dire « non ». Certains ont aussi invoqué la surprise, l'absence de temps pour réfléchir.

Le médecin du bataillon apporte son expertise pour aider les hommes à tuer plus vite (je vous passe les détails).

Josefow, un premier massacre pénible pour les bourreaux

Le 12 juillet 1942, premier massacre, 1700 victimes.

Les policiers allemands souffrent, se heurtent à des problèmes aussi sordides que les cervelles qui giclent sur eux.

Browning chiffre à 20 % les tire-au-flanc, qui tuent moitié moins que les autres. Un policier « normal » tue dans la journée entre 10 et 20 juifs.

Pour vous montrer le genre de rationalisation qu'on peut donner à l'horreur : un policier se spécialise dans l'abattage des enfants, parce que « c'est miséricordieux », vu que leurs mères vont mourir. On est typiquement dans la « folie raisonnante » dont parle Ariane Bilheran.

Le soir, le bataillon se bourre la gueule et cette journée devient tabou.

Une routine établie

Pour soulager la pression psychologique, deux mesures sont prises :

1) Une partie des juifs est déportée vers les camps d'extermination.  Le résultat est le même, mais les bourreaux sont très soulagés (alors qu'il sont tout à fait conscients de ce qui arrive à ces déportés, loin des yeux ...).

Ca apporte la réponse à la question que je me suis longtemps posée : pourquoi cette lourde logistique des camps d'extermination alors que l'exécution sur place dans une fosse commune est plus économique ? C'est que la fosse commune est adaptée pour des centaines d'exécutions. Dès qu'on parle en dizaine de milliers, ça coince sur la solidité psychologique des exécuteurs.

2) Des « volontaires » parmi les prisonniers de guerre (souvent des Ukrainiens)  font le plus sale boulot.

De plus, la logistique s'organise de manière à éviter les trop longs face-à-face entre le tueur et sa victime qui ont traumatisé les pauvres policiers lors du premier massacre.

Une routine se met en place. Désormais, le bataillon est de plus en plus rapide et efficace dans les massacres. Bref, l'Allemand dans toute sa splendeur : il génocide avec la même efficacité qu'il fabrique des bagnoles, mais ça serait une erreur de penser que seuls les Allemands sont capables de génocide.

Avec la routine, le sadisme se banalise.

Un capitaine invite même sa jeune épouse en Pologne pour la lune de miel et elle assiste à une rafle de juifs (certains hommes ont été choqués, mais pas plus que ça).

Des artistes du théâtre aux armées, de passage, ont supplié qu'on les laisse participer à des exécutions de juifs. Petit plaisir qui leur a été gentiment accordé.

Ils l'ont fait

Bien sûr, il y a eu de petites dépressions, des psychosomatisations (comme Himmler ! Voir l'histoire de son célèbre chiropracteur), de l'alcoolisme et des tactiques d'évitement, de tirage au flanc, mais, globalement, ils l'ont fait, et sans rechigner.

Les chambres à gaz ont été inventées pour alléger le fardeau psychologique des exécutions par balles, mais il n'y a pas eu de rébellion, ni même d'esquive massive, des exécutants.

Beaucoup utilisent l'argument classique : s'ils ne l'avaient pas fait, d'autres l'auraient fait. Oui, et alors ? S'ils ne l'avaient pas fait, hé bien, ils ne l'auraient pas fait, ça suffit en soi. Ils ne seraient pas des criminels.

Beaucoup de membres du bataillon ont été tués ultérieurement sur le front de l'est, mais ça n'a rien à voir avec leur comportement vis-à-vis des juifs.

Puis retour paisible à la vie civile, insertion sans problème dans l'Allemagne d'après guerre. Quelques procès tardifs, des peines légères et souvent non-exécutées. Quelques cauchemars, rien de bien grave. En résumé, il n'y a eu aucune justice.

Certains ont même fait carrière dans la police ouest-allemande !

Seuls le commandant et deux officiers ont été condamnés à morts et exécutés par les Polonais en 1948, mais pour le meurtre de civils polonais. Les juifs n'ont pas été évoqués.

Terrifiant. Absolument terrifiant.

Quand une société est devenue folle furieuse, elle préfère ne pas trop se retourner pour examiner les responsabilités (c'est pourquoi ceux qui espèrent la justice de grands procès COVID se triturent la nouille).

Dans la folie collective, chacun est renvoyé à sa responsabilité individuelle. Seule sa conscience et Dieu sont véritablement juges. « J'ai exécuté les ordres » n'est jamais un justificatif valable, parce que l'histoire montre que ceux qui refusent d'exécuter les ordres trouvent toujours un moyen.

Comprendre

Browning essaie de comprendre. Il examine les expériences de Milgram et de la prison de Stanford. Allez, une petite video pour vous détendre (l'expérience de Milgram dans I comme Icare) :

Et il n'arrive pas à grand'chose : certes, il y a des profils psychologiques favorables aux atrocités (soumission absolue à l'autorité, adhésion rigide aux règles) mais ça n'explique pas lourd.

On en  revient toujours à ce point dérangeant : avec une préparation adéquate (les massacres viennent au bout de 8 ans de pouvoir nazi), 80 à 90 % des hommes ordinaires exécutent les pires atrocités.

Le temps sert à formater le sujet, à lui faire adopter l'idéologie mortifère. Si le sujet est d'accord avec l'idéologie (« Le juif est un péril mortel pour l'Allemagne », « Le non-'vacciné' est un égoïste irresponsable qui met en danger les plus fragiles »), même sans être un fanatique, il exécutera les ordres les plus atroces. Et le pouvoir, avec de la patience peut faire croire n'importe quoi à presque (90 %) n'importe qui : la plupart des hommes sont faibles, d'âme et d'intelligence.

Ensuite, le conformisme, l'effet de groupe, « faire comme les autres », suffisent à obtenir la participation plus ou moins volontaire aux atrocités.

Est-ce transposable individuellement d'une situation à l'autre, d'un délire paranoïaque à un autre? Pas sûr mais probable. Si vous mettez votre masque à peu près régulièrement et si vous êtes 'vacciné', est-ce que vous auriez tué des enfants juifs si on vous avait donné l'ordre après 8 ans de nazisme ? Ma réponse est « Pas sûr, mais probable ». Je sais, c'est dérangeant, mais c'est ainsi.

De toute façon, vous aurez la vraie réponse bientôt : on verra bien ce que vous ferez quand les violences physiques contre les non-'vaccinés' commenceront (mais comme vous n'avez déjà pas réagi aux violences sociales, je ne retiens pas trop mon souffle).

La surprise, ce sont les 10 à 20 % qui résistent. Là encore, pas d'explication solide. il y a des facteurs favorables : indépendance d'esprit, vie intérieure (croyance religieuse ?), préférence pour le réel sur le discours, mais pas de déterminisme. Il n'y a qu'à l'épreuve qu'on peut savoir, mais il y a des bonnes et des mauvaises surprises.

Pourquoi ?

On voit à quel point le Mal est en l'homme et la modernité lui a donné une dimension industrielle, systématique. Il faut regarder les choses en face : la modernité est par nature génocidaire, parce que, pour les modernes, l'homme n'est qu'un moyen. Pensez toujours au pire, il est possible et même probable.

Hannah Arendt a eu grandement tort de parler de banalité du Mal à propos d'Eichmann (elle est arrivée au procès en sachant déjà ce qu'elle allait écrire et a assisté à très peu de séances) : quand on est dans les organisateurs du Mal, quand on fait carrière dans la hiérarchie du Mal, on n'est pas banal.

En revanche, une fois la société engagée dans un délire paranoïaque collectif par les pervers, il suffit d'hommes tout à fait ordinaires pour exécuter la politique du Mal (il est intéressant de noter que le commandant du 101ème bataillon ne s'élève pas dans la hiérarchie : il exécute les ordres, il fait massacrer, mais cela le travaille, il tourne alcoolique, fuit ses responsabilités et n'obtient pas de promotion).

Comme le dit Jean-Dominique Michel à propos du délire covidiste, les pervers prennent des décisions iniques et les conformistes les soutiennent. La bureaucratie est inhumaine, c'est une machine à broyer.

Roual Hilberg, l'auteur du monumental La destruction des juifs d'Europe, disait qu'il était incapable de répondre à la question « Pourquoi ? »

Pourquoi les Allemands acceptent-ils l'idée, objectivement absurde, que c'est une nécessité vitale d'aller exterminer un village juif du fin fond de la Pologne, dont la plupart des habitants ne seraient jamais allés plus loin que le village voisin ?

Pourquoi les Français acceptent-ils l'idée, objectivement absurde, que, si on pique aujourd'hui de force les 10 % de non-'vaccinés' contre un rhume, si demain on les emprisonne et on les tue, tout ira mieux ?

Je ne sais pas répondre à la question « Pourquoi ? ». Mais je sais répondre à la question « Pourquoi ces idées absurdes ne sont pas apparues absurdes ? » : la déchristianisation.

Je ne sais pas expliquer le bouc-émissaire (parait-il que la réponse est dans René Girard, pas lu), mais je sais expliquer pourquoi la disparition du christianisme entraine la ré-apparition de la pratique barbare du bouc-émissaire. Les chrétiens vénéraient le bouc-émissaire par excellence, le Christ, ça désamorçait les délires paranoïaques. Enlevez le Christ, le bouc-émissaire revient sans frein.

Le délire covidiste permet de constater que la plupart des cathos ne sont ni chrétiens ni catholiques (prêtres compris). Ce n'est guère surprenant pour celui qui connait la terrifiante et sirupeuse médiocrité du catéchisme d'une part, le changement insidieux mais radical de religion qui s'est opéré dans les années 50-60, d'autre part : les cathos sont passés de la religion du Christ à la religion de l'Homme, une hérésie pure et simple.

Leçon pratique pour aujourd'hui

Retenez ce chiffre qui fait tourner la tête : 500 hommes ordinaires, style pères de famille, ont assassiné, directement ou indirectement, très souvent de leur propre main, 83 000 (estimation basse !) hommes, femmes, enfants, vieillards.

La leçon pour aujourd'hui est évidente : si le gouvernement décide de massacrer d'une manière ou d'une autre les millions de récalcitrants au délire covidiste, il se trouvera des gens pour approuver et justifier cette décision, une bureaucratie pour l'organiser et d'autres pour l'exécuter.

René Chiche et Eric Verhaeghe ont tout à fait raison de parler de pente génocidaire de la politique covidiste. Ceux qui contestent ces termes et la comparaison implicite au nazisme n'ont pas compris (ou ne veulent pas comprendre) la mécanique en jeu.

Depuis les Gilets Jaunes, je me méfiais des policiers français. Après cette lecture, ça ne va pas s'améliorer !


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