L’intérêt de la biographie d’Arnaud Teyssier, c’est qu’il a compris que de Gaulle avait un côté poétique, un peu fou, et que ça faisait sa singularité.
L'énigme des anti-gaullistes Les anti-gaullistes (il en reste beaucoup) sont des crétins. Mais pourquoi ?
Je mets à part les nostalgiques de l’Algérie française incapables de surmonter leur sentimentalisme.
Pour moi, c’était simple. Pétain avait exposé une vision politique dans son discours du 17 juin 1940, de Gaulle avait exposé une vision opposée dans son appel du 18 juin 1940. La suite avait donné tort à Pétain et raison à de Gaulle, point par point. Pétain et les anti-gaullistes avaient tort, de Gaulle et les gaullistes avaient raison. Affaire réglée.
Alors pourquoi cette persistance des anti-gaullistes ? Je pense que c’est le côté poétique, fou, qui irrite. Les anti-gaullistes prennent cela pour du mensonge, ce n’est pas totalement faux. C’est pourquoi ils traquent minutieusement ce qu’ils considèrent comme les mensonges gaulliens, sans comprendre que l’esprit est juste (la France a été militairement écrasée en 1940 mais c’était faux de croire cet état définitif. Donner aux Français des raisons de croire en eux-mêmes, à la France une motivation pour se redresser).
Les anti-gaullistes reprochent à de Gaulle de se prendre pour Jeanne d’Arc alors que les gaullistes s’en félicitent. Quand les anti-gaullistes sont catholiques, ils sont doublement crétins : ne pas croire aux miracles, rejeter notre dirigeant le plus catholique depuis Louis XVI.
En fait, l'anti-gaulliste est incapable d'élévation, est irrité par Don Quichotte. Bref, on y revient, c'est un crétin. L'anti-gaulliste aurait trouvé en 1429 que Jeanne d'Arc en faisait trop et qu'il valait mieux se débarrasser de cette bergère surexcitée et s'arranger avec les Anglais.
Quand à la prétention des anti-gaullistes à la vérité, c'est toujours le même cinéma. Dès qu'on leur met le nez dans leur caca, ils se braquent. J'ai démonté récemment sur Touiteur la légende noire de « de Gaulle, sous-marin des communistes » auprès d'un anti-gaulliste : il m'a bloqué. Les anti-gaullistes sont largement irrationnels, leur refus de l'élévation est psychologique, mais ce n'est pas à moi de les psychanalyser.
Bref, au fond, l'anti-gaulliste prend le gaullisme pour un reproche personnel. Est-ce justifié ? Je ne sais pas, je ne sonde pas les reins et les cœurs.
Folie et raison
Comme Teyssier a bien compris que, dans les moments tragiques de l'histoire, la folie à court terme (partir tout seul à Londres) est la raison à long terme (parier sur une guerre mondiale), son de Gaulle se tient bien.
Un militaire anti-militariste
C'est un point qui m'amuse beaucoup. Teyssier n'y insiste pas. De Gaulle était un militaire antimilitariste. Il voyait l'armée comme une grande chose mais ne débordait pas d'estime pour les militaires.
On connait dans Le fil de l'épée « Parfois, les militaires, s’exagérant l’impuissance relative de l’intelligence, négligent de s’en servir. » Ou, lors du putsch d'Alger « Vous ne les connaissez pas, ce sont des militaires, ils vont s'embrouiller » (ce n'était pas mal vu).
Il faut dire que, quand on a affaire à des ânes bâtés comme Gamelin, Weygand, Giraud, ça n'incite pas à l'estime. Et puis, les militaires sont par nature étroits d'esprit (la largeur d'esprit est la porte ouverte à l'indiscipline, De Gaulle en étant lui-même un exemple). Tous les militaires ne sont pas Lyautey.
Le CNR expliqué
Certains croient encore que de Gaulle était juste un ambitieux voulant le pouvoir. C'est un manque de discernement peu commun : dans ce cas, de Gaulle aurait couru à Vichy, comme tant d'autres, et non à Londres.
Teyssier fournit l'explication la plus claire du Conseil National de la Résistance que j'ai lue.
La création du Conseil National de Résistance (CNR) s'inscrit dans l'obsession gaulliste depuis juin 1940 (sûrement un peu avant le 18 d'ailleurs) : rétablir l'Etat pour rétablir la souveraineté de la France.
De Gaulle a donc besoin qu'à la Libération, il y ait une parfaite continuité de l'Etat, afin que personne (Américains, communistes, vichystes repentis -Laval avait des idées en ce sens, Herriot aussi, ...) ne puisse profiter de ruptures dans le service pour brader la souveraineté française.
A l'extérieur, cette fonction est remplie par le Comité Français de Libération Nationale (CFLN) algérois, qui deviendra juste avant le débarquement le Gouvernement Provisoire de la République Française (GPRF).
Mais, Alger, c'est de l'autre côté de la Méditerranée (si, si).
De Gaulle a besoin d'un pendant en métropole. C'est le CNR. Pour assurer, cette continuité de l'Etat non-partisane, il faut inclure large, d'où les communistes (ce que ce des crétins ne comprennent toujours pas) et les anciens partis (Pierre Brossolette ne l'a pas compris). Seuls exclus : le PSF (les Croix de Feu), et encore, après débat.
Jean-François Revel, jeune courrier de la Résistance, s'est plaint de trimballer à ses risques et périls des documents abscons sur des études fumeuses. Mais c'est dans la culture étatique d'aimer le papier et les études fumeuses.
Teyssier a bien compris que les anti-gaullistes de cette époque ont la nostalgie de la IIIème république et se défie du pouvoir exécutif, comme si la défaite n'avait pas été causée par l'impéritie du régime, ce qui témoigne chez ces gens très « intelligents » d'une singulière cécité.
Il estime que les anti-gaullistes sont tout simplement des conservateurs au sens péjoratif, qui ont horreur du changement et veulent conserver à tout prix leur position dominante. Comme la bourgeoisie est la classe bavarde, ils habillent leur égoïsme d'une logorrhée de « bonnes » raisons. Un Michel de Jaeghere (du Figaro) en est aujourd'hui un parfait exemple.
Teyssier, en s'appuyant sur la correspondance de Morand et de Chardonne, tous deux anti-gaullistes virulents, rend son verdict : au fond, ce que les anti-gaullistes détestent, c'est le pouvoir politique. Ils préfèrent toujours Retz, qui a écrit des mémoires superbes mais a échoué dans tout ce qu'il a fait, à Mazarin et à Richelieu.
Mitterrand a détruit la Vème république pour la même raison. Et la tantouse perverse Macron n'est pas autre chose : ce vrai psychopathe aime le pouvoir personnel et sadique, le pouvoir d'arracher les ailes des mouches et de faire souffrir les Français, mais le pouvoir politique, il s'en abstient complètement, il s'en débarrasse, il le délègue à von der Leyen, à Bruxelles, à Berlin, à Washington, à Doha, à la terre entière, mais il ne s'en empare surtout pas.
Le comportement de Jean Moulin est remarquable en sens inverse : il a tout de suite compris l'essence du gaullisme, ce qui est très étonnant chez ce préfet du Front Populaire (mais le gaullisme ne sortait pas de nulle part, il est issu de réflexions des années 30 que Jean Moulin connaissait). Les crétins anti-gaullistes (c'est le fil rouge de cette recension !) expliquent cela par le fait que Moulin aurait été agent soviétique, pure calomnie (ces gens sont décidément très bêtes, emportés par leur passion fausse) que rien n'a jamais confirmée (ni dans ses décisions, ni dans les archives soviétiques).
De Gaulle est un étatiste qui vit dans l'angoisse d'une défaillance de l'Etat. Il est étatiste non en théorie mais par réalisme pour la France : il considère que les Français ont une longue habitude de se reposer sur l'Etat, qui remonte à des siècles et qu'il est idiot de faire comme si ça n'existait pas.
Burnham
James Burnham est connu pour avoir théorisé dans les années 30 que les citoyens et les actionnaires seraient dépossédés de leur pouvoir et soumis à des technocrates-techniciens, les managers, aussi bien dans les démocraties que dans les pays totalitaires.
En 1943, comme Walter Lippmann 20 ans avant, il a écrit un livre The machiavellians, pour dire que les apparences de la démocratie devait être sauvegardées, mais seulement les apparences.
Il était aussi un agent de la CIA, qui a écrit une note sur le RPF (Rassemblement Pour la République), le parti gaulliste. Il a même publié un livre d'entretiens sur de Gaulle avec Malraux en 1948, The case for de Gaulle.
Et, en contrepartie, ou en parallèle, il écrit quelques articles pour la revue du parti. Il est très probable que de Gaulle les a lus.
En conséquence, De Gaulle est probablement très conscient des dangers de dérive bureaucratique anti-politique de l'Etat moderne.
La pratique du pouvoir (chrétienne)
La pratique du pouvoir gaullienne est aux antipodes de celle des minus comme Sarkozy ou Macron. Il délègue beaucoup, peut-être trop, et tranche quand l'essentiel est en jeu.
Sans doute, par exemple, a-t-il regretté d'avoir trop délégué les questions éducatives.
On en revient à la conception du pouvoir : les successeurs de de Gaulle depuis Giscard cherchent tous dans le pouvoir une flatterie de leur ego, et non un service.
Or, la conception chrétienne du pouvoir comme service, et même comme sacrifice, est la seule vraiment féconde (elle est l'un des facteurs qui expliquent que le développement se soit produit chez nous et pas ailleurs).
Teyssier a bien compris la nature révolutionnaire du gaullisme par rapport à ce qui se pratiquait depuis la chute du second empire, c'est-à-dire un régime bourgeois faussement démocratique (« La démocratie, c’est ce régime où les démocrates décident qui a le droit d'être élu » Charles Maurras).
J'ai déjà traité de ces aspects dans deux billets (et, en plus, deux livres de Teyssier) :
Deux tiers des articles de la constitution ont été révisés, avec des conséquences très lourdes, plus diverses décisions gravissimes, absolument contraires à la volonté gaullienne, du conseil d'Etat et du conseil constitutionnel. Il est donc de mauvaise foi d'accuser De Gaulle d'avoir fait une mauvaise constitution en jugeant son fonctionnement actuel.
Le côté révolutionnaire d'un exécutif fort en prise direct avec le peuple a été totalement effacé par les petits hommes gris. Le régime des partis a reparu pire que jamais.
Par rapport à De Gaulle, Pompidou était dépourvu d'intuition. Ce qui fait que les textes du « vieux » De Gaulle paraissent plus actuels que ceux du « jeune » Pompidou.
Arnaud Teyssier retourne le récit devenu classique des dernières années du gaullisme : De Gaulle, vieilli, fatigué, dépassé, est surpris par Mai 1968 et se suicide politiquement en s'entêtant quasi-sénilement sur la participation et sur la régionalisation.
Au contraire, d'après Teyssier, De Gaulle, visionnaire, aurait pressenti mieux que les autres les ravages de l'individualisme débridé, du capitalisme sans morale et sans frontières et de la technique enivrée de sa toute-puissance.
Mais il n'a pas été capable de traduire ce pressentiment en politique, les institutions de la Vème République étant arrivées trop tard. La France, ce pays politiquement immature, a cherché pendant 170 ans des institutions stables.
170 ans, c'est beaucoup, c'est trop. De Gaulle aurait fait 1958 en 1946, peut-être que dix années décisives auraient été gagnées.
Les arguments de Teyssier, basés sur des témoignages et discours, sont convaincants.
A coté, les adolescents en crise genre Cohn-Bendit (« un nom de machine à laver », Bernard Franck) qui font le jeu du capitalisme consumériste apparaissent pour ce qu'il sont : minables parce qu'immatures (eux aussi) essayant de péter plus haut que leur cul.
Georges Pompidou n'a pas le beau rôle : s'il reste fidèle au gaullisme en apparence, il en trahit l'esprit et on peut même se demander s'il le comprend vraiment. C'est le reproche que lui firent certains fidèles d'entre les fidèles. Il fut si habile en 1968, parce qu'il était allégé d'une vision qu'il l'aurait contraint.
Teyssier ne rechigne pas à quelques piques plus contemporaines.
Cette enflure radicale-socialiste de Chirac, qui a tant souillé le gaullisme, va bientôt crever, mon chagrin sera très modéré et ma joie difficile à cacher. Nous allons avoir droit aux imbécilités sur « Chirac sympa ». Teyssier rappelle que, à la grande indignation de Séguin, il a fait retirer, à la demande du gouvernement canadien, un timbre célébrant « Vive le Québec libre ! » : pas de couilles, pas d'embrouilles. Ce genre de petits faits, justement parce que les enjeux sont faibles et qu'ils sont traités par dessous la jambe, révèle la vérité d'une politique. A qui sait voir, la guerre d'Irak fut non pas le symbole de la politique chiraquienne mais, au contraire, l'arbre rebelle qui cache la forêt de la soumission. Politique étrangère
En 1969, De Gaulle poursuivit sa politique étrangère, originale au point que beaucoup ne la comprennent toujours pas. Il ne se faisait aucune illusion sur la puissance de la France mais il pensait qu'une politique subtile permettait d'acquérir une place dépassant la seule puissance matérielle (c'est aussi pourquoi le slogan des européistes « l'union fait la force » lui paraissait relever d'une pensée grossière, sans finesse).
Nos gouvernants actuels prônent tous de renoncer à la France pour se fondre dans un magma européiste sur le seul critère matériel (population, PIB, etc). Ils sont tous parfaitement incapables de comprendre la politique gaullienne, qui ne s'en tenait d'ailleurs pas aux discours mais reposait sur des actes bien concrets.
Au passage, De Gaulle favorisait, éventuellement et mollement (car, depuis l'échec du traité de l'Elysée, il se méfiait comme de la peste de toute idée d'union européenne, d'où les voyages lointains, Mexique, Cambodge, Canada, ...) « l'Europe des Etats », et non, comme on dit trop souvent, « l'Europe des nations ».
Citons pour l'anecdote le recrutement d'un conseiller diplomatique : diner avec une douzaine de convives au cours duquel sa culture générale est mise à l'épreuve comme au plus redoutable des concours, puis, l'admissibilité acquise, entretien en tête-à-tête.
Economie
En 1958, De Gaulle a accepté une dévaluation massive (20 %) pour faire passer ses réformes. En 1969, il a refusé la dévaluation, avec un tour pendable : il a fait courir la rumeur d'une dévaluation et a pris tous les spéculateurs à revers. La situation ne justifiait pas la dévaluation, un effort raisonnable suffisait.
Le jeune secrétaire d'Etat au budget Chirac propose une augmentation (refusée par De Gaulle lui-même) des impôts sur les ménages. On ne se refait pas !
Parenthèse contemporaine : ceux qui ne veulent pas sortir de l'Euro et dévaluer pour réformer sont soit des imbéciles (qui croient réellement qu'on peut réformer sans sortir de l'Euro, mais, dans ce cas, ce sont des sadiques méritant une psychothérapie lourde) soit des hypocrites (qui ne veulent pas réellement réformer). En revanche, sortir de l'Euro pour éviter les réformes est une trahison, tout à fait possible.
Les institutions
Le référendum perdu de 1969 portait sur la régionalisation et le sénat. Il a été mal compris parce que, il faut l'avouer, mal présenté. L'idée était trop complexe et trop ambitieuse pour un référendum à la va-vite.
De Gaulle sentait les institutions fragiles et il avait raison puisque les minus et les salauds qui lui ont succédé les ont totalement perverties (Eric Zemmour pique une colère chaque fois qu'on lui dit que la Vème république ne fonctionne plus en répondant que, à force des réformes constitutionnelles, les institutions n'ont plus rien à voir avec ce que voulait De Gaulle et que c'est un mensonge de faire semblant de croire que n'avons pas, de fait, changé de régime depuis 1969).
La régionalisation et la suppression du sénat avait pour but ultime de rendre impossible la re-féodalisationde la France (que fera la décentralisation mitterandienne - Mitterrrand n'est pas un ennemi de De Gaulle pour rien) et d'amoindrir les partis politiques.
C'est très dommage qu'il ait échoué.
Le temps et le tragique
Teyssier se défie de Cétait De Gaulle. Il trouve le De Gaulle de Peyrefitte éloigné de celui que l'on connaît par ailleurs, trop blagueur et trop expansif. C'est à mon sens une erreur d'analyse. De Gaulle jouait pour la postérité avec Peyrefitte, dont il savait qu'il prenait de notes.
Son humour caustique nous est connu, pas besoin de Peyrefitte, et il a sans doute éprouvé la nécessité, non de fendre l'armure, attitude trop nombriliste, trop basse, mais de montrer la politique dans un contexte plus familier, dans toute la complexité de ses différents plans.
Cette digression sur la complexité parce qu'il va être question dans ce chapitre d'un fondement original du gaullisme.
De Gaulle a une conception très « fractale » du temps, à la Taleb et à la Mandelbrot. Le temps humain, le temps de l'histoire, ne s'écoule pas linéairement, il connaît des périodes d'accélération et de périodes de calme. Il y a eu plus de bouleversements entre 1789 et 1815 qu'entre 1815 et 1914. C'est ce qui fait le tragique de l'histoire.
Banalité, me direz vous. Certes, mais banalité qui n'est pas comprise par tous. Surtout, il est extrêmement rare qu'un acteur en tire les conséquences.
Or, De Gaulle excelle à changer de tempo en fonction de cet élasticité du temps. Il peut choisir une rupture fondamentale en quelques jours en 1940 ou se mettre en retrait pendant 12 ans entre 1946 et 1958.
On peut analyser sa dernière année au pouvoir comme une perte de la maitrise du temps. Il avait bien compris que la France se dirigeait vers la décadence mais il n'a pu reprendre le dessus. S'il ressuscitait, il serait sans doute surpris par bien des aspects de l'actuelle tiers-mondisation de la France mais non par l'esprit qui y conduit.
C'est, me semble-t-il, le fondement de son désaccord avec Pompidou. Tout intelligent qu'il était, Pompidou n'a pas subi dans sa vie pépère le tragique de l'histoire. Il fait une place au tragique en théorie, dans ses écrits par exemple, mais, en pratique, il gouverne comme s'il n'existait pas.
Au contraire, De Gaulle vit dans le tragique, il a toujours en tête la catastrophe possible. Il garde toujours en réserve ceci ou cela, tel ou tel, au cas où ... C'est d'ailleurs en grande partie à cause de cette catastrophe possible qu'il rechigne aux abandons de souveraineté. Qui sait si telle souveraineté, abandonnée bien légèrement dans les temps heureux, ne nous manquera pas cruellement à l'heure du péril ?
Aujourd'hui, par exemple, ceux qui poussent la France à abandonner ses possessions d'outremer savent parfaitement ce qu'ils font, le mal que cela peut être dans le futur. Par exemple, s'il y a une guerre entre la Chine et les Etats-Unis, ne regretterons nous pas la Nouvelle-Calédonie ?
Pour conclure
Teyssier cite Yourcenar :
Nous sommes mieux renseignés sur la manière dont une civilisation finit par finir. Ce n'est pas par des abus, des vices et des crimes, qui sont de tous les temps. Les maux dont on meurt sont plus spécifiques, plus complexes, plus lents, parfois plus difficiles à découvrir ou à définir. Mais nous avons appris à reconnaître ce gigantisme, qui n'est que la contrefaçon malsaine de la croissance, ce gaspillage qui fait croire à l'existence de richesses qu'on n'a déjà plus, cette pléthore si vite remplacée par la disette à la moindre crise, ces divertissements ménagés d'en haut, cette atmosphère d'inertie et de panique, d'autoritarisme et d'anarchie, ces réaffirmations pompeuses d'un grand passé au milieu de l'actuelle médiocrité et du présent désordre, ces réformes qui ne sont que des palliatifs et ces accès de vertu qui ne se manifestent que par des purges, ce goût du sensationnel qui finit par faire triompher la politique du pire, ces quelques hommes de génie mal secondés perdus dans la foule des grossiers habiles, des fous violents, des honnêtes gens maladroits et des faibles sages.
Il y a plus pénible que de se croire à Bamako ou à Alger quand on est à Paris.
C'est de sentir que l'Etat est devenu le pire ennemi de la France, celui qui pousse notre pays à la dissolution, et que nos dirigeants travaillent sans relâche à notre perte.
Aujourd'hui, la Foi seule permet vraiment de croire en la continuation de la France en péril. Il s'avère souvent que la France est supérieure aux Français, que ceux-ci semblent d'une médiocrité irrémédiable et que pourtant celle-ci se relève.
L'énigme de la relation Pompidou / De Gaulle est non pas la séparation de la fin des années 60 mais leur réunion préalable.
Qu'est ce qui pouvait bien réunir l'homme du nord et l'homme du sud, le soldat et le paysan, le saint-cyrien et le normalien, le connétable et le jouisseur, le Résistant et l'attentiste, l'homme du destin et le grand bourgeois ?
Leur séparation est avant tout affaire de génération : par son vécu (la Revanche, la guerre de 14, celle de 40), De Gaulle avait toutes les raisons de ne pas composer avec le monde (au sens religieux), alors que Pompidou a fait une carrière honorable et n'avait aucune raison de s'opposer au monde.
Pompidou savait en théorie que l'histoire est tragique (ce qui creuse déjà un abime avec nos politiciens contemporains qui ne savent rien de rien), De Gaulle l'avait éprouvé en pratique.
De Gaulle a dit avoir pensé au suicide en septembre 1940, après l'échec de Dakar.
Ce qui distingue De Gaulle est l'effrayante solitude. Pompidou n'a jamais pu s'y résigner, il avait le grand défaut de tous les politiciens contemporains : il voulait être aimé. De Gaulle n'a jamais eu ce genre de préoccupations. Il traçait sa route, seul ou presque.
René Cassin, juriste, ancien combattant, grand mutilé de guerre, raconte ce dialogue à l'été 1940, au moment de négocier avec les Anglais le statut de la France Libre :
Cassin : Nous sommes bien d'accord. Nous ne sommes pas une légion française.
De Gaulle : ...
Cassin : Nous sommes la France.
De Gaulle : Bien sûr.
Et Cassin de conclure avec humour : « Quiconque nous aurait écoutés par le trou de la serrure en aurait déduit que nous étions bons pour le cabanon ».
A ce moment, De Gaulle rechignait aux engagements de militaires (été 1940 !!!!) pour ne pas apparaître comme le chef d'une légion.
Face à ce moine-soldat, le discret Pompidou fait figure de fêtard exubérant.
L'intelligence
Pompidou était d'une intelligence supérieure, lumineuse. Tous, même ses ennemis, le reconnaissent.
Ses écrits sont un délice : droit à l'essentiel, nets, sans fioritures. On est à des années-lumière de la verbosité creuse d'un Macron.
Son intelligence lui a permis, contrairement à beaucoup d'autres, de trouver la bonne distance par rapport à De Gaulle : ni servile, ni indépendant (« Je ne respecte que ceux qui me résistent. Malheureusement, je ne les supporte pas. » Charles De Gaulle).
A la question « Qu'est-ce qui réunissait Pompidou et De Gaulle malgré leurs différences ? », la réponse est là : l'intelligence. De Gaulle, comme tous les grands chefs, savait attirer les talents (ce critère juge à lui seul nos derniers présidents) mais il en avait peu du calibre de Pompidou.
L'attentisme de Pompidou est une autre énigme. Il explique qu'il avait des sympathies pour la Résistance mais que l'occasion de s'engager concrètement ne s'est pas présentée. Venant d'un homme comme lui, c'est du foutage de gueule.
L'intelligence de Pompidou était aussi sa limite : elle l'empêchait souvent de passer à l'action (sans doute l'explication de sa non-Résistance). Pour qui voit loin et de haut, à la manière boudddhique, toutes les actions humaines tiennent toujours un peu de la vaine agitation. Il gardera un côté professeur de lettres.
Il manquait parfois d'intuition. Il ne croyait pas au retour au pouvoir du Général car il jugeait cet événement trop irrationnel.
Une des raisons de De Gaulle de s'attacher Pompidou est sa non-Résistance : les héros au sale caractère, bardés de titres de gloire, sont encombrants. Leur indépendance d'esprit est contradictoire avec l'obéissance, même si bien des Résistants se seraient faits tuer pour lui (à commencer par ses gardes du corps, tous anciens Résistants).
De Gaulle détestait ces Résistants qui croyaient avoir des droits sur lui. Avec Pompidou, il était tranquille.
La séparation
Dans une lettre à De Gaulle de 1959, quand il retourne dans le privé pour la dernière fois, Pompidou pointe sa différence avec lui : il n'est pas un homme du destin.
Pompidou n'est que supérieurement intelligent. De Gaulle est un visionnaire.
Comme les deux hommes ne sont pas médiocres, leur séparation se fera sur l'essentiel.
Pompidou voulait faire de la politique ordinaire, car il estimait que le temps des aventures épiques était passé. De Gaulle pensait que la France roulait vers la médiocrité (il avait assez bien anticipé l'esprit de notre époque) et que le temps lui était compté pour créer les derniers outils qui permissent aux Français de contrôler leur destin, s'ils le souhaitaient.
De Gaulle a plusieurs fois regretté qu'il lui manquât dix ans, c'était assez bien vu.
Pour De Gaulle, l'ordinaire n'était qu'une modalité de l'extraordinaire.
Beaucoup (à commencer par Pompidou et par les Français) ont cru que la participation était une lubie du Vieux. La participation gaullienne ne devait pas être une simple distribution d'actions mais « changer la condition sociale des ouvriers ».
Pompidou a freiné des quatre fers.
Pompidou avait pourtant aussi bien compris que De Gaulle le potentiel inédit d'asservissement de la déchristianisation et de la société de consommation. Il a des pages très noires dans Le noeud gordien (malgré ses accès de dépression, De Gaulle est plus un guerrier, plus optimiste, que Pompidou).
Mais le lien de la participation avec cette idée générale de la décadence à arrêter quand il en était encore temps lui paraissait fumeux.
Il faut dire que De Gaulle n'a pas aidé. Il avait sur la participation les idées moins claires que sur d'autres sujets.
Mai 68
Les « zévénements » (comme disait Coluche) cristallisent ce désaccord de plus en plus marqué.
De Gaulle veut faire tirer dans les jambes des manifestants (flinguer Cohn-Bendit, qui peut penser que ce fût une mauvaise idée ?), les « raisonnables » l'en dissuadent.
Rappelons que, dans la philosophie politique gaullienne « raisonnable » signifie « faux intelligent, mou du genou, petit arrangeur, trop lâche pour peser sur les événements profonds -ceux qui comptent, centriste (l'insulte suprême) ».
Avec le recul, il est facile de voir que De Gaulle avait raison. Mai 68 était bien une crise de civilisation.
Mais, sans voir si loin, comprenons bien que le « raisonnable » Pompidou ne se sortait pas de cette crise qui n'en finissait pas de finir, et c'est le coup de majesté, en apparence fou, de De Gaulle disparaissant à Baden-Baden (Pompidou lui en voudra de ne pas l'avoir prévenu) qui a sauvé la situation.
C'est impossible que De Gaulle n'ait pas pensé à cela : le coup de majesté, comme on l'appelait sous l'Ancien Régime. L'assassinat du duc de Guise, l'assassinat de Concini, l'arrestation de Fouquet, l'exil des parlements : tous les moyens par lesquels le roi reprend par surprise son pouvoir menacé. Ce que, hélas, Louis XVI n'a pas su faire.
Rappelons les événements : le 28 mai, De Gaulle annonce qu'il annule le conseil des ministres du lendemain et part se reposer à Colombey. Le 29 mai au matin, les deux hélicoptères partent de Villacoublay mais personne ne les voit arriver à la Boisserie. On sait qu'ils se sont arrêtés, pour se ravitailler, puis plus rien De Gaulle a disparu.
A Paris, c'est la panique, courent les rumeurs les plus folles : De Gaulle s'est suicidé, il est parti chercher l'armée, etc. Mitterrand fait une conférence de presse, qui le discréditera pour longtemps, pour dire qu'il est prêt à assumer le pouvoir.
A 18h15, De Gaulle réapparaît à Colombey, on apprend qu'il est allé voir Massu à Baden-Baden.
La suite est connue : manifestation monstre de soutien sur les Champs-Elysées, élections législatives écrasant l'opposition.
Le révolutionnaire et le banquier
Un jour, De Gaulle lança aux communistes « Le seul révolutionnaire, ici, c'est moi ! ».
Pompidou prend cette boutade au pied de la lettre. Selon lui, la principale qualité de De Gaulle et son principal défaut sont qu'il n'est pas pragmatique (contrairement à une vulgate répandue chez beaucoup de gaullistes disant que De Gaulle n'a pas de théorie, qu'il est un pur pragmatique. C'est un contresens absolu - bien pratique pour trahir le gaullisme, d'où sa popularité chez les pseudo-gaullistes) il ne se laisse pas plier par l'événement. Autant qu'il peut, c'est lui qui plie l'événement à son but.
On n'est pas sûr que De Gaulle a lu Le Guépard mais on est sûr qu'il a vu le film (comme je n'ai pas trouvé la scène que je voulais vous montrer de « Il faut que tout change pour que rien ne change », je vous mets le bal. C'est évidemment hors sujet) :
De Gaulle a une capacité à saisir la bonne occasion extraordinaire. Pompidou le décrit comme un acteur qui attend en coulisses et bondit sur la scène quand il sent que son heure est venue, prenant tout le monde de court.
C'est pourquoi De Gaulle a toujours contre lui tout ce qui a peur du changement : les grands bourgeois, les petits bourgeois, les corps constitués, les institutions, les syndicats, les églises, les patrons, les banquiers, les rentiers, les militaires, les juges, les avocats, les fonctionnaires, les sapeurs-pompiers, les gardiens de phare, les cheminots, les bouilleurs de cru, les comices agricoles, les fanfares municipales, les clubs de bridge, les sociétés de danse etc. Alors qu'est-ce qui lui reste ? Cette petite chose, le peuple.
Non seulement De Gaulle, mais le gaullisme : De Gaulle et Pompidou sont d'accord pour considérer qu'il y a dans la bourgeoisie français une veine violemment anti-nationale. En 2021, le macronisme en est une preuve éclatante (les gens qui ont voté Macron -premier ou second tour, c'est égal- et qui me disent « Mais tu sais, je me fais du souci pour la France », j'en connais une dizaine, me font éclater de rire. J'en profite, les occasions de rire sont peu nombreuses) mais le macronide n'est que le dernier clou du cercueil, les candidats de la bourgeoisie Giscard, Chirac, Sarkozy et Hollande ont fait leur part pour détruire le gaullisme, c'est-à-dire la France.
Bien que faisant cette analyse, Pompidou ne peut s'empêcher de se laisser plier par l'événement, de tomber du coté de ceux qui ont peur du changement.
C'est cruel de le réduire à son passage à la banque Rotschild mais il y a tout de même de ça.
L'essentiel, c'est que de Gaulle donnait à la politique une dimension religieuse (pas étonnant que le Testament politique de Richelieu ait été réédité pour la première fois depuis un siècle et demi sous son premier septennat) selon un modèle évident : le roi de France. D'où la solitude.
Il aurait pu reprendre le mots de Louis XV, lors de la séance dite de la flagellation (3 mars 1766), où il ramène (momentanément, hélas) les parlements rebelles (putain de juges de merde) à l'obéissance :
« Comme s’il était permis d’oublier que c’est en ma personne seule que réside la puissance souveraine dont le caractère propre est l'esprit de conseil, de justice et de raison. Que c’est de moi seul que les Cours tiennent leur existence et leur autorité. Que la plénitude de cette autorité qu’elles n’exercent qu’en mon nom, demeure toujours en moi et que l’usage n’en peut jamais être tourné contre moi. »
Evidemment, Pompidou était un politicien ordinaire, même s'il était de qualité supérieure.
L'affaire Markovic en rajoute.
A l'été 1969, le cadavre d'un garde du corps d'Alain Delon est découvert dans un bois. De fil en aiguille, nait la rumeur de la participation de Mme Pompidou à des partouses, avec des photos grossièrement truquées à l'appui. Tout Paris s'en gausse. Pompidou est blessé jusqu'à l'âme. D'autant qu'il estime que De Gaulle ne le défend pas comme il devrait.
Pour autant qu'on le devine, l'opinion de De Gaulle tient en deux points :
1) Un homme d'Etat doit être indifférent à ces bassesses.
2) Pompidou paye ses mauvaises fréquentations (Saint Tropez, l'art contemporain, le cinéma ...). Il est vrai qu'on imagine mal Mme De Gaulle dans des parties de jambes en l'air ! Il se dit d'ailleurs que Mme De Gaulle a pesé sur son époux pour qu'il soutienne plus fermement son ancien collaborateur.
Le reférendum-suicide ?
Le sujet du référendum de 1969 est compliqué.
De Gaulle veut préserver l'unité nationale dans une société qu'il sent devenir individualiste (ce n'est pas nous, en 2021, alors que la nation a disparu et que le peuple français est en voie de disparition, qui le contredirons).
Son projet :
1) suppression du Sénat et transformation du conseil économique et social en deuxième chambre pour faire remonter les revendications de la base.
2) régionalisation sous l'autorité des préfets (pour ne pas créer de féodalités). Ce n'est pas la décentralisation mitterrandienne.
On a beaucoup dit que c'était un référendum-suicide. Mais, en réalité, De Gaulle aurait pu gagner si Pompidou ne lui avait pas subtilement savonné la planche.
Jean d'Ormesson, toujours beaucoup plus grand bourgeois hypocrite qu'aristocrate (voir ma tirade sur les aristos dégénérés fin de race au début de ce billet), a décrit son lâche soulagement à l'annonce de la défaite au référendum : enfin, avec « Georges et Claude », la belle vie bourgeoise, pleine de sales magouilles anti-nationales, allait pouvoir reprendre, comme si ce trublion de De Gaulle n'avait pas existé.
La conclusion ? Elle vient en 1976, lors d'un colloque rassemblant les protagonistes (Michel Jobert, conseiller de Pompidou, Bernard Tricot, secrétaire général de l'Elysée, etc.), ils tombent d'accord pour dire que « le projet du référendum était révolutionnaire ».
Au fond
Chateaubriand a écrit (repris par De Gaulle dans les Mémoires de guerre) qu'on mène les Français par les songes.
Pompidou avait bien des qualités, mais il n'a jamais pensé que sa mission était de mener les Français par les songes.
Or, il y a dans la pure raison un fond destructeur par assèchement, par étroitesse. Le rêve est, en politique, ce qui permet de voir plus loin que le bout de son nez.
C'est une manière d'envisager la vie : De Gaulle se vit comme un pasteur biblique, qui protège son troupeau des loups, le roi David menant les tribus d'Israël au combat, pas une gentille élégie pastorale au son de la flute avec banquets électoraux.
De Gaulle était un guerrier, pas Pompidou.
On a comparé les bibliothèques : beaucoup d'histoire chez De Gaulle, beaucoup de littérature chez Pompidou.
La trahison, c'est après.
Quelles que fussent les fractures entre De Gaulle et Pompidou, la vraie trahison vint après eux.
Giscard était une taupe de l'OAS dans l'entourage de De Gaulle et son âme damnée Poniatowski détestait le gaullisme.
Mitterrand, pas la peine d'en parler.
Quant à Chirac, Teyssier écrit sobrement qu'il n'avait rien de gaulliste en lui (n'oublions pas que le fameux « Arrêtez d'emmerder les Français ! » de Pompidou s'adressait à son jeune secrétaire d'Etat à l'emploi, nommé Jacques Chirac).
Après Chirac, il n'est même pas utile de retenir les noms.
Réconciliés par delà la mort
Sous le poing de pierre de la maladie, Pompidou a fini par comprendre, personnellement, que le pouvoir est un sacrifice et non une jouissance (Richelieu toujours) et, politiquement, que la France est toujours menacée de chute.
De Gaulle et Pompidou se rejoignent dans l'esprit du discours de Soljenitsyne, de 1976, Le déclin du courage : l'Occident, et spécialement la France, est toujours menacé de disparition quand il renonce au courage d'être conquérant.
Nos trois derniers présidents sont des psychopathes qui sont arrivés au pouvoir par esprit de jouissance, parce qu'ils n'ont jamais surmonté leur frustration de ne pas pouvoir coucher avec leur mère (même si le dernier est allé plus loin que les autres dans sa tentative d'accomplir ce fantasme).
Le sauveur, si nous le trouvons, refusera le pouvoir, nous irons le chercher sous son lit comme Charrette.
En attendant, il ne faut pas lâcher prise, comme répétait De Gaulle.
Ca fait du bien à lire après le cloaque nazi des déconstructeurs. Ca change des sinistres clowns qui nous dirigent en 2020. Les romantiques nous laissé l'image fausse de l'homme rouge des Trois Mousquetaires. Pourtant, Victor Hugo ne peut s'empêcher de lui rendre hommage.
Richelieu (1585-1642) est un fervent catholique au point d'en être superstitieux, c'en est même amusant. Il est aussi un théologien tout à fait honnête. Le nihilisme n'est vraiment pas son truc.
Richelieu, malgré des journées de travail harassantes, de quatorze, quinze, heures, entend ou célèbre la messe tous les jours.
On remarquera que deux hommes qui ont joué un grand rôle dans la construction ou le rétablissement de l'Etat français étaient catholiques, non seulement de foi intime, mais aussi dans leur manière de penser la politique : Richelieu et De Gaulle.
Mais ils ne mélangent pas les ordres : au confesseur du roi qui lui donne son avis politique, Richelieu répond vertement qu'il n'y entend rien, qu'il se mêle de ses affaires, c'est-à-dire de la religion et de rien d'autre.
Le cardinal est un homme d'Etat exceptionnel, qui a une règle : l'homme d'Etat pèche par omission, en ne faisant pas ce qu'il doit faire. Beaucoup plus que par action, car l'homme d'Etat a le droit de se tromper.
Il forme avec Louis XIII un couple très efficace.
Les dépêches de Richelieu sont élégantes, nettes, concises, sans mots pédants. Sa volonté est claire. C'est l'anti-énarque.
La théologie du pouvoir
Un Prince chrétien est à nul autre pareil : comme le Christ s'est sacrifié sur la croix, il doit se sacrifier pour le bien du royaume. Le pouvoir est un sacrifice quotidien. Nous sommes très loin des jouisseurs du pouvoir macrono-umpistes.
Comme l'Eglise est la tunique sans couture du Christ, l'unité du royaume est première. Non pas dans l'immédiat, mais dans l'avenir. Le Prince doit toujours avoir un coup d'avance. Richelieu émerveille les observateurs par sa capacité à anticiper les objections, à prévoir les coups fourrés.
Un but, des moyens
La politique de Richelieu est très clairement affiché dès ses premiers mémoires à Louis XIII en 1624 et ne variera pas de ses 18 ans de ministère. Sa franchise et sa fermeté font beaucoup pour la confiance que lui accorde ce roi aux multiples qualités mais si peu sûr de lui.
Le but : l'ordre au-dedans, la puissance au-dehors (on aimerait que nos politiciens aient ces objectifs là et aussi clairs dans leur tête).
Les moyens : rétablir le prestige de la couronne en réduisant les grands féodaux et l'Etat dans l'Etat huguenot, s'allier aux protestant anglais et allemands contre les Habsbourg d'Espagne et d'Autriche.
Rétablir les finances et la puissance militaire de la France.
L'action : le grignotage
La France étant très affaiblie, à l'intérieur et à l'extérieur, Richelieu ne peut attaquer bille en tête. Il adopte une stratégie périphérique de patience : il grignote, il circonvient. Sa persévérance sans faille, face à des adversaires moins résolus, le sert.
Subtilement (de sa part, c'est presque normal), il met Rome de son côté, en faisant comprendre au pape, par divers émissaires, que, certes, la France s'allie avec des princes protestants allemands tandis que l'Espagne se réclame d'un catholicisme intransigeant, mais que, dans l'équilibre concret des pouvoirs en Europe, le pape a moins à craindre de la France que de l'empire des Habsbourg.
Il réussit à définir une politique religieuse qui n'est ni gallicane ni ultra-montaine.
Ce faisant, il désamorce une partie du contenu religieux de la querelle entre dévots et huguenots.
A l'intérieur, il ne dit rien, mais il agit. Il laisse dépérir des prébendes et des commissions. Il « oublie » de faire nommer des successeurs quand des postes deviennent vacants.
Peu à peu, l'ordre et les finances se rétablissent.
Quand les ennemis (intérieurs et extérieurs) de la France prennent conscience du danger, il est déjà trop tard pour eux.
Pourtant, il n'arrivera jamais à se mettre dans une position telle qu'il puisse supprimer la vénalité des offices, alors qu'il a bien conscience que c'est indispensable à long terme.
L'action : la mise au pas
Richelieu est patient mais il tout de même pressé par le temps. Sa santé est fragile et le désordre n'a que trop duré.
En 1626, le roi convoque une assemblée des notables, qui refuse de prendre ses responsabilités. Richelieu est déçu, il passe outre, il va de l'avant sans le support de cette auguste assemblée. On le traitera de tyran, mais si les classes dirigeantes ne lui avaient pas abandonné le pouvoir pour mieux défendre leurs intérêts au mépris du bien commun, on n'en serait pas là (air connu). Toujours est-il que la prochaine assemblée de notables se tiendra en 1788 avec les suites que l'on sait.
Dès qu'il a un peu de marge de manoeuvre financière, après trois ans de pouvoir, il passe à l'action.
En 1627, commence le siège de La Rochelle. Il va durer onze mois et être terrible pour les habitants. Mais rien ne peut détourner le roi de son exigence d'ordre et de justice : pas d'Etat dans l'Etat.
La scène, digne d'une image d'Epinal, du roi prêtant main forte aux terrassiers de la digue voulue par Richelieu, afin d'empêcher le ravitaillement anglais, n'est pas seulement de la propagande. Ou, plutôt, elle est de la propagande significative, véridique. Le roi ne cédera pas : il connaît la leçon de son père Henri IV (que les Français de 2020 sont en train d'apprendre à nouveau à leurs dépens), « il n'y a pire perte que la perte de l'Etat ».
Mais Richelieu étant ce qu'il est, c'est ensuite lui qui se démène, après la reddition, pour que La Rochelle retrouve sa prospérité.
Le mauvais exemple
Nous avons un témoignage très sûr, puisque Michel de Marillac, garde des sceaux, et opposant au cardinal, est d'accord sur ce point avec Richelieu : la noblesse, d'épée et de robe (1), donne un très mauvais exemple d'égoïsme, de vanité, de corporatisme, de mépris du bien commun et, bien trop souvent, de trahison pure et simple (contrairement à ce qu'on entend parfois, la conscience nationale était déjà formée et la trahison était bien vécue comme telle).
Richelieu s'efforce de rappeler aux nobles que leurs grands privilèges sont la contrepartie de bien lourds devoirs. C'est pourquoi il n'hésite à faire tomber des têtes (Chalais, Montmorency-Boutteville, Saint-Mars. Dans deux cas, la famille du condamné fait enlever le bourreau, espérant sursoir à l'exécution. Elle la transforme juste en horrible boucherie par un maladroit désigné volontaire. Bourreau, c'est un métier).
Les réseaux
Il faut bien comprendre que Richelieu ne dispose pas d'une administration moderne. Il doit se constituer des réseaux d'informateurs et de relais. Ayant compris l'importance de l'opinion publique naissante, il a aussi une armée de libellistes à son service.
La journée des dupes
La 10 novembre 1630, la reine-mère Marie de Médicis (représentante de la féodalité, qui ne raisonne qu'en termes de relations personnelles et non d'intérêt national, que son époux Henri IV surnommait élégamment « la grosse banquière ») croit obtenir du roi Louis XIII (qui a 30 ans) le renvoi de Richelieu. La rumeur court Paris tout le 11 novembre. Richelieu songe à se retirer de lui-même, ses amis l'encouragent à rester « qui quitte la table perd la partie ».
Louis XIII est un roi très peu sûr de lui, maintenu dans l'ignorance et dans l'abandon toute son enfance, mais il a une haute idée de ses devoirs. Malgré le poids du génie de Richelieu, il décide de le garder. Le 11 novembre au soir, il l'invite à son pavillon de chasse de Versailles. Les anti-Richelieu ont été joués. Leur haine pour le cardinal n'aura plus de limites.
La haute politique
La question qui oppose Richelieu au parti dévot, au-delà des ambitions personnelles qui ne comptent pas pour rien, est la suivante : quelle est la priorité ? Mettre au pas les huguenots français, y compris en s'appuyant sur l'Espagne, ou lutter contre les Habsbourg bien que la France ne soit pas totalement en état de marche ?
Pour Richelieu, une fois le siège de La Rochelle victorieux, il est plus que temps de se retourner contre l'empire des Habsbourg qui encercle la France (Pays-Bas, Autriche, Italie, Espagne) mais qui a d'énormes difficultés de communication (essayez donc de faire passer des troupes d'Italie aux Pays-Bas).
J'ai tendance à penser que Richelieu avait raison.
Louis-Dieudonné
Le 5 septembre 1638, nait, après 23 ans de mariage, Louis-Dieudonné, futur Louis XIV. Cet héritier est une délivrance, et pourtant, le pire reste à venir.
L'affaire Cinq-Mars
A partir de 1639, le roi s'éprend d'un jeune favori, le marquis de Cinq-Mars (l'inclination homosexuelle est claire, même si elle ne fut pas consommée). Loin d'être le héros qu'en a fait Alfred de Vigny, Effiat est vaniteux, fourbe, méchant et ambitieux. Il méprise le roi comme on méprise un amant qui se laisse trop humilier.
Il s'acoquine avec Monsieur, frère du roi, Gaston d'Orléans, dans un complot qui vise ni plus ni moins à assassiner Richelieu, à mettre Louis XIII sous tutelle et à conclure avec l'Espagne une paix défavorable à la France. L'Etat est en danger.
Heureusement, comme souvent, les comploteurs sont peu discrets et le cardinal bien renseigné. Cinq Mars a eu l'imprudence de se moquer du roi devant témoins, propos qui sont rapportés à Louis XIII. Le complot est dévoilé et la foudre royale tombe. Les têtes des conspirateurs aussi.
Mais cette affaire a créé une faille entre le roi et son principal ministre : Louis XIII a fait des confidences à Cinq Mars disant que le joug du cardinal lui pèse. Pour les quelques mois qui restent à vivre à Richelieu, Louis XIII lui en voudra de l'avoir remis dans son devoir. Et Richelieu s'attriste de la faiblesse de caractère du monarque.
Une agonie sereine
Le cardinal est perclus de maladies (dont des hémorroïdes qui le font surnommer « cul pourri » par ses ennemis). Son agonie est longue. Sa sérénité effraie même ses amis.
Voilà un homme qui a ordonné des exécutions, déclaré des guerres et qui ne semble pas effrayé de rencontrer son Créateur.
Il s'en est expliqué lui-même à la fois comme théologien et comme homme d'Etat : l'homme d'Etat a des devoirs qui ne sont pas ceux de l'homme ordinaire. Les vertus privées ne sont pas les vertus publiques. Or, d'après l'étalon qu'il nous donne, Richelieu n'a pas failli à ses devoirs publics.
Une philosophie politique
Nous sommes trop habitués à l'Eglise catholique des eunuques, des couilles molles et des pédés, telle qu'elle est depuis un demi-siècle, à cette Eglise suicidaire (car, oui, encourager, ou même simplement tolérer, l'immigration musulmane massive en Europe - comme le font trop de mitrés- est un suicide pour l'Eglise romaine. La seule position admissible, c'est le combat contre cette immigration, comme nous avons combattu aux croisades).
Par lâcheté, par pusillanimité, par manque de foi (je le dis et l'assume), l'Eglise s'est réfugiée dans le culte de l'individu, négligeant totalement les collectivités (en cela, elle a cédé à la mode beaucoup plus qu'elle ne croit). En particulier, elle se complait dans la pitié pour certains individus, se voilant la face sur la dangerosité de cette pitié pour une civilisation entière.
Ce détour par l'Eglise contemporaine est pour vous faire comprendre Richelieu par contraste.
Richelieu n'était pas de cette Eglise là, il était d'une Eglise qui croyait à la nécessité de la Foi agissante. Ce n'est évidemment pas un hasard si les écrits politiques du cardinal alternent avec les écrits théologiques. Les deux sont indissociables dans son esprit. Il ne pensait pas pécher en étant un ministre dur et exigeant, ses critères étaient la justice et le bien commun.
Un ministre de cette trempe nous manque.
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(1) : sous la monarchie, les parlements sont des cours de justice. Les parlementaires sont donc des magistrats. Un de leur rôle est d'enregistrer les lois. Ils peuvent s'opposer au roi en usant de leur droit de remontrance. Le roi peut briser cette opposition, en forçant l'enregistrement, ce qu'on appelle un lit de justice. S'ils continuent à résister, le roi peut les exiler.
Ils touchent les « épices ». C'est, tout simplement, de la corruption institutionnalisé, pour rendre des jugements en faveur de telle partie (la plus riche, évidemment). Louis XV et Louis XVI essaieront de réformer ce sytème mauvais.
Un peu comme les bobos d'aujourd'hui, la noblesse de robe, les robins (dont faisait partie Montesquieu), souvent ridiculisés par Molière, est entièrement absorbée par les soucis égoïstes et corporatistes et néglige totalement le bien commun.
Ils ont été un obstacle constant pour les rois depuis Henri IV (sauf pour Louis XIV, qui a su les mettre au pas). Leur bêtise, leur égoïsme, ont fini par avoir la peau de la monarchie. Voltaire les appelait « les boeufs-tigres, bêtes comme des boeufs, méchants comme des tigres ».
Dans La disgrâce de Turgot, Edgar Faure a bien analysé comment les parlementaires tenaient lieu d'opinion publique à une époque où celle-ci n'avait pas de voix et comment ils ont été liquidés quand les événements révolutionnaires lui en ont donné une.
François Mitterrand, qui connaissait l'histoire de France, a dit un jour : « les juges ont eu la peau de l'ancien régime, prenez garde qu'ils n'aient pas la peau de celui-ci ». En France, par tradition, les magistrats sont des irresponsables malfaisants. Et rien dans l'actualité ne contredit ce jugement historique.
Le seul traitement qui convient aux magistrats français est celui de Louis XIV, se présentant au parlement de Paris le fouet à la main, ou celui de son grand-père Henri IV, s'adressant au parlement de Toulouse avec les grosses dents « je sais ce que vous avez dans le ventre et, croyez moi, je saurai vous faire entendre raison, pour le bien de mes Etats, dont je suis seul garant ».