vendredi, avril 29, 2022

COVID-19, une autre vision de l'épidémie (L. Toubiana)

Je suis en train de lire le livre de Laurent Toubiana. Je l'aime beaucoup : il est rigoureux sans être chiant. 

Le 11 mars 2020, il a publié un article disant que le COVID ne serait pas une épidémie exceptionnelle. Il a été traité de « rassuriste » par les salauds (il faut être un enfoiré pour condamner quelqu'un qui rassure en vérité). Il était même encore un peu alarmiste par rapport à la réalité.

 Il commence par expliquer que la phrase que tous les débiles répètent « L'épidémie de COVID nous a beaucoup appris » est archi-fausse : épidémiologiquement, le COVID ne nous a rien appris que nous ne sachions déjà et, même, nous avons régressé, puisque nous avons jeté l'état de l'art par dessus bord et fait vraiment n'importe quoi.

Ceux qui disent que le COVID nous a beaucoup appris sont soit des incompétents qui découvrent ce qu'ils auraient du savoir depuis longtemps, soit des menteurs qui poursuivent d'autres buts que de maitriser l'épidémie.

Il revient sur la technique d'enculés consistant à simplifier les choses complexes et à complexifier les choses simples, pour rendre les gens fous.

1) complexifier les choses simples : la maitrise d'une épidémie, c'est détecter et soigner les malades, de manière proportionnée et adaptée. Pas de confinement généralisé, pas de modèles débiles, pas d'ausweis, pas de ségrégation, pas de masques pour tout le monde, pas d'asymptomatiques, pas de tests à gogo de bien-portants, pas de culte de la piquouse.

2) Simplifier les choses complexes : voir le virus comme une espèce de pou qui sauterait d'un individu à l'autre est puéril. La contamination individuelle est faite de mécanismes complexes que nous ne maitrisons absolument pas. Les simagrées covidistes (masques, gel, gestes de crétins) sont juste des rites magiques enfantins transposés aux adultes.

Laurent Toubiana n'est pas assez « complotiste » à mon goût : il fait la part trop belle à la stupidité et à l'incompétence de nos décideurs et pas assez à leur perversité et à leur malignité. Notamment, il ne s'attarde pas sur la corruption endémique, jusqu'à la moelle, de tous nos systèmes de santé, qui est à mon sens le moteur caché du délire covidiste.

Epidémiologie

Toubiana nous raconte ses 30 ans d'expérience en épidémiologie.

Pour le sujet qui nous intéresse, il rappelle qu'en 2015, il a eu de graves ennuis pour avoir contredit le ministre sur la gravité de la grippe cette année-là. Toute la hiérarchie de l'INSERM (sauf son chef direct) a essayé d'avoir sa peau pour complaire au ministre.

Il faut bien comprendre l'enjeu. La peur est l'instrument de pouvoir le plus puissant des psychopathes qui nous dirigent. Rassurer est donc l'acte de rébellion suprême.

N'oubliez jamais que, lorsque le pouvoir règne par la peur, le plus grand crime contre l'Etat est de rassurer.

Le terroriste qui pose des bombes, ce n'est pas si grave, puisqu'il fournit un prétexte au pouvoir pour s'étendre. Mais le type qui rassure, lui, il faut l'abattre : il ne fait pas partie du groupe, il le conteste, il le remet en cause.


Les enculés et le COVID

Toubiana démonte à coups de barre à mine le récit fondateur du délire covidiste :

Non, le COVID n'est pas une épidémie exceptionnelle, encore moins catastrophique. Il ne justifie absolument aucune des mesures exceptionnelles, et elles véritablement catastrophiques, qui ont été prises par les autorités.

Toubiana prend tout cela avec un humour pince-sans-rire. Comment faire autrement si on refuse de pleurer devant tant de bêtise ?

Il a bien compris le mécanisme infernal de la soumission totalitaire :

1) surévaluation du danger de plusieurs ordres de grandeur (la létalité du COVID n'a jamais dépassé 0,2 %, même au début).

2) matraquage de peur systématique (ce connard de Salomon annonçant les morts tous les soirs : je suis content de moi, le croque-mort m'a immédiatement saoulé et j'ai compris tout de suite de quoi il retournait).

3) Population en état de suggestibilité, à qui on peut faire avaler n'importe quoi, faire obéir aux mesures les plus absurdes. Toubiana l'appelle « l'état de terreur ».

A mon avis et à celui de Toubiana, la population n'a toujours pas quitté cet état de suggestibilité et d'hypnose. Elle est encore disposée à accepter les décisions les plus destructrices (ça se voit notamment vis-à-vis des enfants et des non-'vaccinés', le comportement de la plupart des gens étant toujours aussi ignoble avec une parfaite bonne conscience). Les plus grosses catastrophes sont devant nous.

La vulnérabilité de la population à cette manipulation dégueulasse à bien été expliquée par les psychologues Ariane Bilheran (très pessimiste pour la suite), Michel Rosenzweig (très pessimiste aussi) et Matias Desmet (un pouième moins pessimiste).

Des indicateurs anxiogènes et non-pertinents

Bien que béotien en épidémiologie, j'ai été surpris des indicateurs choisis. Laurent Toubiana confirme la justesse de mon malaise.

Seuls des indicateurs éprouvés dans le temps (pour qu'on puisse comparer), rapportés à la population (voire à la classe d'âge) et sur une unité de temps adaptée (la semaine, le mois) sont pertinents.

C'est-à-dire que, pour le COVID, l'indicateur pertinent est le taux d'incidence hebdomadaire : le nombre de nouveaux malades diagnostiqués par un médecin, rapporté à 100 000 habitants, sur une semaine, qu'on peut comparer avec des séries de plusieurs décennies d'infections hivernales.

Or, les autorités et les medias ont choisi dès le départ des indicateurs quotidiens cumulatifs à la fois très anxiogènes et non-pertinents. Le seul indicateur rapporté à la population, le taux d'incidence des « cas », est lui aussi non-pertinent : ce qui est pertinent, ce sont les malades diagnostiqués, pas les gagnants à des millions de tests foireux.

On aurait voulu égarer et affoler la population qu'on n'aurait pas mieux fait. C'est sans doute involontaire. Ou peut-être pas.

L'analyse de l'IRSAN est sans appel : d'un  point de vue de l'incidence hebdomadaire, le COVID est un non-événement, comparé aux hivers standards. Le maximum d'incidence du COVID, toutes périodes confondues, est de 140 nouveaux malades en une semaine pour 100 000 habitants. Pour la grippe en hiver, ce chiffre monte souvent jusqu'à 600, voire le double en cas de forte grippe.

Quant aux autres chiffres (activité de l'hôpital, mortalité standardisée), ils pointent aussi vers le non-événement épidémique.

Vagues de terreur

L'histoire se répète et devient lassante :

1) La presse annonce sur un ton alarmiste la Xème « vague « (il y aurait beaucoup à dire sur ce vocabulaire covidiste pour débilos : la vague, c'est ce qui vous submerge).

2) Le gouvernement : « Pas de panique, nous maitrisons la situation ».

3) La population est évidemment affolée : le gouvernement prend des mesures totalitaires débiles et inefficaces.

Jamais, au grand jamais, la question fondamentale n'est posée : « La Xème vague arrive, et alors ? Est-ce que c'est un événement notable ? Est-ce que c'est grave ? ».

C'est ainsi que la population est maintenue dans l'état de terreur qui lui fait accepter des mesures stupides, dégueulasses et auto-destructrices.

Or, il existe une maladie épidiomologiquement comparable au COVID, qui revient tous les hivers et qui n'affole personne : la grippe.

Cette comparaison rend hystériques les terroristes covidistes. Evidemment ! Puisqu'elle sape leur emprise par la peur, qu'elle casse leur jouet. Mais cette comparaison tient la route (on parle des vrais chiffres, tels qu'on peut malaisément les reconstituer, pas des statistiques sur-gonflées) et montre qu'il n'y a aucune raison de s'affoler pour le COVID.

Je précise à l'usage des imbéciles et des pinailleurs que je ne dis pas que le COVID est exactement pareil que la grippe, mais que la comparaison fait sens.

Toubiana explique bien que cette notion de vague n'a aucune validité scientifique (on ne parle pas de la 567ème vague de grippe), c'est un pur outil de terreur médiatique. Raoult l'avait dit et les medias s'étaient moqué de lui.

Il y a des retours saisonniers de certaines maladies, mais rien à voir avec les «vagues » qu'on nous décrit, provoquées par l'action humaine (déconfiner, partir en vacances, ôter le masque, prendre l'apéro, ...).

Les seules véritables vagues que nous ayons eu sont des vagues de tests foireux et de bêtise catclysmique.

Enfin, il ne m'est pas indifférent qu'un film sur les mécanismes totalitaires s'intitule La vague.

La testomanie

Les caractéristiques du virus et de la maladie COVID sont bien connues. On sait que cela n'a absolument aucun sens de tester des bien-portants, qui ne présentent pas de symptômes. Les porteurs sains ne sont pas contaminants (et même s'ils l'étaient : on ne peut pas baser les relations sociales sur le biais exclusif de la peur de la maladie).

Là encore, la testomanie et ses corollaires, le paSS et la ségrégation, n'ont rien à voir avec la politique sanitaire et la lutte contre une épidémie, c'est autre chose : de la pensée magique, l'établissement du totalitarisme à prétexte sanitaire.

Il n'y a pas besoin de tests, il y a juste besoin d'aller voir son médecin si on est malade.

Le délire continue à cause des connards, des niais, qui se font tester. Si vous êtes enrhumé et que vous ne vous faites pas tester, vous n'avez pas le COVID, vous avez juste un rhume, et le COVID disparait. D'un point de vue médical, ça ne change rien, puisque le COVID se soigne comme un rhume.

Hélas, j'en connais beaucoup de ces connards qui se font tester, signe que je ne sais pas choisir mon entourage. Pour ma part, j'ai déjà eu 3 tests (négatifs. Donc, par hasard, je n'ai pas contribué à la panique) et, dans chaque cas, fortement contraints. J'en ai évité un 4ème en louvoyant.

La mascarade

Les masques ont une seule et unique utilité démontrée : habituer les moutons à l'obéissance absolue. Et ça marche.

Bien sûr, c'est absurde de masquer son visage en public, comme s'il n'y avait pas toujours eu des maladies.

Le culte de la piquouse

Toubiana est sans ambiguïté :

1) L'inefficacité des 'vaccins' vis-à-vis de la transmission et de la circulation du COVID est prouvée.

2) « protège des formes graves » est un artifice de communicant qui n'a pas reçu le moindre commencement de début de preuve solide.

3) Rendre quasi-obligatoire une injection expérimentale contre une maladie peu mortelle et baser une ignoble ségrégation sociale  sur cette injection sont des décisions complètement aberrantes qu'aucune rationalité ne peut justifier.

On sent bien que Toubiana est tellement estomaqué par la bêtise de la vaccinolâtrie gouvernementale qu'elle l'interroge sur les véritables motivations de nos dirigeants. Il se sent obligé d'expliquer qu'il attribue la stupidité gouvernementale à l'incompétence mais je ne suis pas sûr qu'il y croit totalement, il dit juste qu'il n'a pas de preuve manifeste d'intention maligne (je le désapprouve sur ce point : à mes yeux, les preuves abondent que le gouvernement nous veut du mal).

Les techniques de manipulation

Toubiana ayant démontré la réalité de l'épidémie (rien d'extraordinaire), il essaie de répertorier les techniques de manipulation qui transforment un nouveau rhume en peste dans l'esprit des neuneus :

1) Présenter les chiffres des modèles comme possédant le même degré de certitude que des chiffres constatés. « On risque 4000 000 morts ».

2) Présenter les chiffres bruts, sans mise en perspective :

2.1) géographique : mettre sur le même tableau la France et les USA 5 fois plus peuplés.

2.2) temporel : ces chiffres sont-ils inhabituels ? Je note que les gens sous-estiment leurs risques de mourir, puisque (je rappelle ce que mes contemporains semblent ignorer) 100 % des hommes meurent.

3) La répétition. La répétition est une information en soi : inconsciemment, « s'ils le répètent, c'est que c'est important ».

4) Le cas d'espèce : le jeune de 20 ans en « réa ».

5) Le vocabulaire pour faire entrer dans notre quotidien cette ambiance morbide. Exemple « réa », comme si nous avions tous vocation à être des grands familiers de l'hôpital, employant le mot si souvent qu'il devient pénible de le dire en entier : « réanimation ».

6) Les ordres contradictoires et absurdes pour rendre les gens fous (les masques inutiles et interdits puis indispensables et obligatoires, l'auto-attestation, les rayons essentiels/ non-essentiels, les gestes de clown, la vie sociale soumise au paSS  ...).

7) L'unanimisme et la chasse aux disssidents. Souvenez vous qu'il y a eu des articles sur la coiffure de Raoult.

En conclusion : hélas !

Mes fidèles lecteurs connaissent ma vision très noire.

C'est normal d'avoir des maladies et de mourir, l'homme doit l'assumer sereinement. S'affoler, accepter d'être traité comme un enfant et détruire la vie sociale, c'est un signe très sûr de folie furieuse auto-destructrice.

La gestion du COVID a été bien pire que l'épidémie elle-même et c'est loin d'être fini.

Mes contemporains sont véritablement fous à lier et ils iront jusqu'au bout de leur délire d'auto-destruction, ils passeront d'une terreur à une autre jusqu'à se tuer de peur, comme le soldat terrifié qui fuit vers les lignes ennemies et se fait tuer pour mettre fin à sa peur. Ca finira par des millions de morts.

Il est totalement illusoire de croire ramener à la raison ces fous furieux. La seule réaction rationnelle, c'est (dans la mesure des possibilités de chacun) l'exil dans un pays non-dément.


dimanche, avril 24, 2022

Barbarossa / Kharkov 1942 (J. Lopez / L. Otkhmezuri)

Par paresse, recension simultanée de deux livres.

Barbarossa, l'invasion de l'URSS, commencée en juin 1941 et terminée en décembre par un échec devant Moscou est l'opération de tous les superlatifs : 10 millions d'hommes impliqués, 1000 morts par heure pendant 6 mois, des centaines d'Oradour-sur-Glane. Rien que la bataille de Moscou se déroule sur 200 000 km2.

La violence nazie est centrifuge : elle s'attaque aux individus extérieurs. La violence soviétique est centripète : des milliers de soldats et d'officiers fusillés.

L'erreur fondamentale des Allemands est dans l'incohérence de leur politique.

Leur guerre contre l'URSS aurait du être planifiée sur au moins deux ans. Au lieu de cela, ils pensent à une victoire en six mois parce que, vu l'accumulation de ses crimes, le régime communiste doit tomber comme un fruit mûr.

Pourquoi pas ? Mais, alors, il faut se concilier les populations libérées (comme l'ont proposé certains nazis) afin d'encourager les défections. Or, par racisme, cette politique a été rejetée et les populations martyrisées.

Le résultat ? La résistance de l'armée rouge durcit au fil des mois, pas seulement pour des raisons militaires (leçons tirées, raccourcissement de la logistique, ...) mais aussi pour des raisons idéologiques : les soldats russes ont compris qu'ils avaient vraiment quelque chose à perdre dans cette guerre.

En face, l'erreur de l'armée rouge est le délire répressif stalinien. Officiers et soldats étaient terrorisés, ça n'aide pas à l'initiative et à la souplesse.

Les prémisses

Ce tableau général brossé, reprenons les choses depuis le début.

En 1917 et 1918, les Allemands sont allés plus loin vers l'est, sans rencontrer de résistance, que jamais dans leur histoire (presque aussi loin qu'Hitler en 1942), capturant des ressources et des richesses qui, pensèrent certains, auraient permis de continuer la guerre (d'où la crédibilité de la légende du coup de poignard dans le dos, pour les soldats du front de l'est).

Hélas, les militaires allemands, un peu bornés, n'ont pas compris que cette absence de résistance était causée par la politique, l'effondrement de la monarchie des Romanov, et non par l'incompétence militaire russe. Or, beaucoup de ces jeunes officiers seront généraux 25 ans plus tard et attendront en vain un écroulement de l'armée russe.

De plus, ils ont adopté dans ces steppes russes un comportement colonialiste vis-à-vis des populations qui n'a rien à envier à celui des Belges au Congo.

Tout cela mis bout à bout, les généraux de 1941 sont très réceptifs au discours hitlérien : « L'URSS tombera comme un fruit mûr et nous en ferons une colonie allemande ».

Contrairement à certains nazis d'origine balte et teutonique (Hess, Rosenberg, Himmler, ...), Hitler, d'origine autrichienne et vétéran du front ouest, ne croyait pas que la stratégie de l'Allemagne devait se jouer à l'est.

La pensée initiale d'Hitler est de vaincre la France, de s'arranger avec la puissance maritime, la Grande-Bretagne, et ensuite seulement de se retourner vers la Russie pour conquérir un espace vital.

Sa conversion vers l'est n'est qu'un pis-aller suite à la résistance inattendue de Churchill.

Côté russe, il y a des envies de révolution mondiale. C'est un pur produit de la désinformation soviétique (fort compétente) de croire que Staline est un tyran à l'ancienne et qu'il n'a aucune ambition idéologique.

Mais, d'après la théorie marxiste, la révolution devait débuter dans les pays industrialisés et, manque de pot, c'est la Russie arriérée qui a chopé la queue du Mickey sanguinaire. La révolution allemande s'est réglée dans les rues de Berlin à coups de mitrailleuses et de lance-flammes. Alors, évidemment, ça calme.

L'arrangement

On comprend bien les avantages que les deux parties ont tiré du pacte germano-soviétique d'août 1939. Du temps et la tranquillité à l'est pour l'Allemagne. Du temps et du matériel pour l'URSS.

Mais, est-ce si sûr que le pacte était avantageux, notamment pour l'Allemagne. N'aurait-elle pas mieux fait d'attaquer l'URSS en 1940 ? Et les 300 km de Pologne concédés à Staline n'ont-ils pas manqué devant Moscou en décembre 1941 ?

La stratégie

Fin 1940, la situation d'Hitler est simplifiée : Roosevelt vient d'être réélu et le cabinet anglais n'a toujours pas éjecté Churchill.

Ils ne lui reste plus que deux options :

1) Attaquer en Méditerranée pour essayer d'arriver en Iran et de couper la Grande-Bretagne du pétrole.

2) Attaquer l'URSS pour atteindre la suprématie continentale et assurer un équilibre avec les Etats-Unis.

L'option (1) cumule les inconvénients : elle n'est pas forcément décisive, elle est lointaine et prend du temps, elle laisse le flanc oriental de l'Allemagne à découvert. Et elle n'est pas raccord avec les préférence idéologiques d'Hitler (paix avec les anglo-saxons blancs, guerre raciale contre les slaves).

On remarque (comme certains militaires allemands) que l'option (2) n'est pas non plus décisive. Roosevelt et Churchill n'appuient pas leur résistance au nazisme sur l'URSS.

Hitler est coincé, il a perdu l'initiative stratégique fin mai 1940, sur les sables de Dunkerque, quand il a échoué à obtenir une paix conjointe France / Grande-Bretagne.

La logistique : un problème insoluble

L'armée allemande pendant Barbarossa, c'est 50 000 tonnes de fret par jour.

Le réseau ferroviaire russe est inutilisable à court terme du fait de l'écartement des rails spécifique.

Reste la route, pourrie, même en été.

Le rayon d'action du transport motorisé est le rayon au-delà duquel les camions consomment tout ce qu'ils transportent pour eux-mêmes (pneus, carburant, pièces détachés). Les planificateurs allemands l'évaluent à 400 km, il sera en réalité de 200 km.

Ce n'est pas un problème trivial. L'armée américaine, autrement mieux organisée et mieux équipée, et sur des routes françaises bien meilleures que les routes russes (à l'époque !), tombe en panne sèche en septembre 1944, après deux mois de ruée et 400 km depuis la Normandie. Il lui faut trois mois de pause pour s'en remettre.

Avec son point de vue très américain Eisenhower dit : « Les amateurs discutent stratégie, les professionnels discutent logistique ». D'ailleurs, s'il n'y avait pas eu de Gaulle, les Américains auraient laissé Paris brûler, au nom de ces impératifs logistiques.

La Wehrmacht rameute des camions de toute l'Europe. Elle en a 43 types. Seule solution pour l'entretien : la cannibalisation (il y a peut-être encore des carcasses de Renault et de Berliet au fin fond de la Russie). En conséquence, le nombre de camions utilisables diminue très vite.

La seule manière de résoudre ce problème : le fret maritime. D'où l'importance de prendre Leningrad et son port, Kronstadt. Ou, en septembre 1944, de prendre Anvers, un magnifique foirage de ce connard prétentieux de Montgomery.

La conséquence opérationnelle immédiate de cette logistique limitée est que l'opération Barbarossa démarre avec 153 divisions, soit 11 de plus que pour la France, pour un territoire à conquérir 4 fois plus grand. C'est très insuffisant.

L'état-major passera donc son temps à boucher les trous, transférant sans cesse les unités d'un front à l'autre, ce qui aggrave le problème logistique. Et les voies de communication sont mal gardées, ce qui aggrave ... vous avez compris.

Forces et faiblesses de l'armée rouge

L'armée rouge a deux forces :

1) La doctrine la plus juste de tous les belligérants, celle qui décrit le mieux la guerre telle qu'elle se passera vraiment. Il n'y a pas de bataille décisive entre nations industrielles, mais une guerre d'attrition. Les Russes mènent une réflexion sur l'engagement et le désengagement des forces.

2) L'industrie la mieux adaptée à la guerre, à la fois en qualité et en quantité. Le char T-34 et l'avion Sturmovik sont les meilleurs de leur catégorie.

Elle a deux énormes faiblesses :

1) Un climat épouvantable depuis les purges de 1937-38. Certains officiers donnent des ordres impossibles à exécuter (c'est le cas de le dire) pour avoir en permanence des listes de « saboteurs » à fournir à la police politique.

Jusqu'en 1942, chaque problème sera attribué au sabotage et les responsables fusillés. En plus d'être désastreuse pour le moral et dispendieuse en hommes, cette pratique paranoïaque empêche toute accumulation d'expérience. L'armée rouge repart toujours de presque zéro.

2) Une troupe très médiocre. Beaucoup de soldats ne parlent même pas russe et bien des officiers subalternes ne savent pas lire (alors, lire des cartes ...).

Le non-choix des axes d'attaque

Hitler, comme souvent, a de meilleures intuitions que ses militaires. Il veut une attaque à deux pinces. Une au nord pour conquérir Léningrad et une au sud, pour Kiev et le bassin industriel du Donbass (déjà !).

Halder, son chef d'état-major, préfère attaquer Moscou, alors que Napoléon a prouvé que conquérir Moscou ne règle rien.

Finalement, on se met d'accord sur une cote mal taillée : une attaque sur trois axes, nord, centre, sud, qui a l'avantage de moins encombrer les routes, toujours le problème logistique.

L'armée allemande : génocidaire par nature ?

Jean Lopez a une thèse originale (à mes yeux).

En comparant 1870, 1905 (génocide herrero en Namibie) et 1914, Jean Lopez conclut que l'armée allemande est génocidaire, non par racisme, mais à cause de sa doctrine.

En effet, la combinaison de la recherche systématique de la bataille décisive et de la négligence de la logistique transforme les anicroches et les retards, inévitables à la guerre, en catastrophes, générant frustration et colère de l'armée pseudo-victorieuse, ce qui amène par glissement au massacre de civils.

Lopez rappelle qu'en 1870, la logistique allemande s'est écroulée après Sedan et que la chasse aux francs-tireurs en est résultée.

Entre 1870 et 1945, les Allemands n'ont eu, à chaque problème politique, qu'une seule réponse, militaire. C'est un peu limité, pour dire le moins. A qui n'a qu'un marteau, tout problème est un clou. Et cette solution militaire se résumait trop souvent à « Fusillez ! ».

Il ne faudrait pas beaucoup pousser Lopez pour lui faire dire que la pulsion génocidaire des militaires allemands est le résultat mécanique de leur nullité stratégique.

Donc, oui, l'idéologie raciste d'Hitler a joué un rôle dans les massacres à l'est, mais il n'est pas le seul coupable.

Quand on envisage de s'enfoncer de 1000 km dans le territoire ennemi sur une largeur de 1200 km, se mettre à dos les populations des territoires traversés n'est peut-être pas l'idée la plus judicieuse du monde. Visiblement, cette considération de bon sens purement militaire n'a pas ému grand monde à l'état-major allemand.

Pourtant, une fois qu'on a intégré les problèmes logistiques de Barbarossa, on comprend que la dureté vis-à-vis des populations contient en germe l'échec de cette opération.

On notera que quelques nazis insistent pour qu'un effort soit fait pour rallier les populations, notamment ukrainiennes. Mais ils ne sont pas écoutés, ou trop peu.

La plus grande défaite de l'histoire du renseignement

L'attitude soviétique face à Barbarossa illustre à la perfection la maxime que le renseignement n'est rien, l'analyse est tout.

Le délire paranoïaque de Staline a trois conséquences désastreuses :

1) il ne croit aucun des renseignements humains, redoutant toujours une intoxication. Or, le renseignement technique étant très faible, il ne reçoit que des renseignements humains.

2) il s'attend toujours à ce que les « capitalistes » (Grande-Bretagne, Allemagne, Etats-Unis) fassent alliance contre lui.

3) personne n'ose le contredire.

Sa politique est donc, pour retarder l'attaque allemande, un appaeasement forcené, dont la complaisance ferait passer Chamberlain pour un dur. Par exemple, les soviétiques tolèrent 518 ! survols de leur territoire dans les premiers mois de 1941.

Le 21 juin 1941, Staline refuse la mise en alerte de l'armée russe pour ne pas provoquer les Allemands, malgré les signes aveuglants d'une attaque imminente.

Hitler joue sur du velours. En simulant les préparatifs d'une attaque contre l'Angleterre, il renforce Staline dans son idée que les Allemands ne l'attaqueront pas tout de suite.

La communauté soviétique du renseignement se modèle sur l'attitude du tyran, qui la terrorise : elle a toute la matière qu'il lui faut, mais l'analyse est totalement biaisée. C'est probablement la plus grande défaite de l'histoire du renseignement : refuser activement de comprendre le but du rassemblement de plusieurs millions de soldats à ses frontières.

Notons avec amusement qu'en Grande-Bretagne, il se passe l'inverse exact. Churchill croit très tôt à une attaque allemande contre l'URSS mais sa communauté du renseignement, le prenant pour un amateur brouillon, ne tient aucun compte de son avis et se fourvoie assez longtemps, trompée elle aussi par les leurres d'Hitler. Néanmoins, les deux avis finissent par converger et, en avril 1941, les Britanniques ont une image juste de la situation. Encore une supériorité de la démocratie sur la dictature paranoïaque.

22 juin 1941

L'attaque démarre bien.

Les trois axes d'attaque (Nord, Centre et Sud) ont chacun pour fers de lance 2 ou 3 formations inédites : les groupes panzer qui, chacun, représentent 3 ou 4 fois l'armée française actuelle (!!!), tant en effectifs qu'en matériels (chars, avions. Aujourd'hui, notre armée n'a que 225 chars Leclerc)

Hitler est soulagé. Loin du triomphalisme affiché en public, il vivait dans l'angoisse depuis quelques semaines.

Staline, lui, est tétanisé. Commencent les jours les plus étranges de l'histoire de l'URSS : plus de son plus d'image du Vojd, le guide suprême, dont un seul mot faisait trembler de terreur. Il se réfugie dans sa datcha. L'URSS est sans direction. Deux longues semaines avant le premier discours public de Staline. Il est surtout occupé, comme à son habitude, à fuir ses responsabilités et à faire fusiller les « traitres ».


Les Russes sont encore plus nombreux que les Allemands mais sans profit. Le bordel russe a un effet paradoxal : les troupes sont si peu concentrées, tellement dispersées au petit bonheur la chance, que les Allemands font moins de prisonniers qu'espéré.

D'une manière générale, les transmissions russes, au sol et en l'air, sont épouvantables, au point que les miliaires passent par le réseau téléphonique civil. La Luftwaffe bombardent systématiquement les postes de village et l'armée rouge se retrouve quasiment sans communications.

Du côté de l'aviation, c'est un triomphe allemand total. Les agresseurs ont fait un choix radical qui va se révéler payant au delà de toutes les espérances : pas d'appui-feu pour les troupes d'assaut, toute l'aviation concentrée sur la défaite de l'aviation ennemie.

Dans la première matinée, 85 % de l'aviation russe dans le rayon d'action allemand est détruite, principalement au sol. Le désastre est si énorme que le NKVD fusille des généraux dans l'après-midi, d'autres se suicident.

Pourquoi ? D'abord, une excellente météo Et, surtout, la faiblesse des transmissions russes a induit un phénomène mortel : les avions sont concentrés sur les aérodromes où la radio fonctionne.

Les aviateurs russes sont tellement ineptes qu'ils inventent le taran : l'éperonnage des avions ennemis.

Cette catastrophe initiale a un effet bénéfique à long terme : l'armée rouge finit par être entièrement équipée de matériel dernier cri, mais, entre temps, il a fallu tenir.

Le même jour, Churchill fait un  discours exceptionnel, un de ses meilleurs. Sans renoncer à son anti-communisme, il explique pourquoi il soutient l'URSS sans réserves. Même pour un paranoïaque comme Staline, c'est limpide.

L'exploit soviétique

La logistique militaire russe est aussi foireuse que l'allemande.

En revanche, question logistique industrielle, chapeau !

En quatre semaines, des millions d'ouvriers (le principal soutien sociologique du régime) travaillant jour et nuit déménagent vers l'est des centaines d'usines, des millions de tonnes de machines-outils, des dizaines de milliers de trains.

C'est un énorme bordel, mais ça finit par se faire.

La persécution des ingénieurs est organisée de manière originale : les bureaux d'étude sont installés directement au goulag. C'est le cas par exemple du bureau d'étude Tupolev. Paradoxalement (ou pas ?), cela leur assure une certaine tranquillité.

Les Russes mourront de faim, mais pas de manque d'armes.

On notera que c'est le seul domaine où Staline a donné une consigne intelligente : « Que nos matériels ne soient pas les meilleurs importe peu (ils l'étaient souvent), qu'ils soient simplement bons, mais faciles à produire ».

Le pal

Pour les Allemands, Barbarossa, c'est le supplice du pal. Au début, ça va. C'est après que ça se gâte.

Malgré le triomphe militaire, l'effet politique est raté : le ralliement de certaines populations (les « ukronazis » ne sont pas une légende) ne suffit pas, le régime soviétique tient bon. Les Allemands n'ont pas compris que vingt ans d'industrialisation par la terreur ont créé des couches sociales qui ont intérêt à ce que le régime perdure. Le racisme de l'envahisseur fait le reste.

Les Allemands perdent toutes chances de gagner la guerre à l'est fin juin 1941, au bout d'une semaine d'offensive, au moment de leur plus grande euphorie. Ils perdent trop de temps à fermer des encerclements sans intérêt stratégique, alors que la route de Leningrad est ouverte et celle de Moscou pas loin d'être dans le même état.

Faire des millions de prisonniers, c'est rigolo, mais à quoi cela sert-il ? Alors que la maitrise de Leningrad changerait le cours de la guerre.

Comme les Allemands ne sont pas totalement idiots, ils comprennent le problème, mais ils n'arrivent pas à s'en dépêtrer.

Encore et encore ...

A la mi-juillet, se pose à nouveau la question stratégique non tranchée. Quelle est la priorité ? Leningrad et son port ? Moscou, son gouvernement et son noeud de communication ? Le bassin du Donbass et les pétroles du Caucase ?

Et, faute de décision claire, les Allemands commettent des erreurs sur les trois axes :

1) Au nord, ils se divisent, ce qui permet aux Russes de sauver Leningrad.

2) Au centre, les Russes arrivent à ralentir les Allemands et sauvent Moscou.

3) Mais l'erreur la plus grave est au sud. Par peur d'une bataille urbaine couteuse, les Allemands renoncent à prendre Kiev, ce qui aurait ouvert à la fois la route de Moscou par le sud et la route du Caucase. par le nord. Ils préfèrent un encerclement en terrain libre, sans conséquences stratégiques. Un peu comme un enfant qui préfère un bonbon tout de suite plutôt que dix bonbons plus tard.

Des généraux allemands protestent, mais sans résultat.

En plus de l'armée « normale » (c'est-à-dire à pinces et à bourrins), les Allemands n'ont que 4 corps panzers (dont je vous rappelle que chacun fait entre 3 et 4 fois l'armée français de 2022) alors qu'il en faudrait 2 de plus. Mais ils n'auraient pas eu les moyens de les ravitailler.

L'automne arrive

A l'automne 1941, les Russes sont dans la position de Churchill en juin 1940. Ils n'ont pas gagné la guerre, mais ils sentent qu'ils se sont débrouillés pour ne pas la perdre.

L'armée allemande a pris de mauvaises habitudes et est maintenant ouvertement génocidaire. La distinction mauvais Einsatzgruppen et bonne Wehrmacht est oiseuse et date des nécessités de propagande de la guerre froide, où bon nombre de généraux hitlériens ont été recyclés par les Américains.

L'atmosphère dans l'armée soviétique est toujours épouvantable (une simple conversation technique entre collègues, dénoncée par l'un d'eux, peut vous faire fusiller) mais le paroxysme de la crise est passée.

C'est hélas compter sans Hitler.

Par une intuition confondante, qui ridiculise les militaires de carrière, il saisit la petite chance opérationnelle qui se présente. Toujours en conflit avec son état-major, qui veut foncer droit sur Moscou, il réussit, sous divers prétextes, à distraire des troupes vers le nord et vers le sud.

Guderian s'infiltre dans une faille du dispositif soviétique, Hitler le soutient. Les généraux russes n'osent pas annoncer à Staline le désastre en gestation et aucune mesure préventive n'est prise. Kiev est encerclée, avec des chiffres qui donnent le tournis : 650 000 prisonniers, dont 13 généraux, des milliers de chars.

Fin septembre, Leningrad est encerclée, la route de Moscou est ouverte, Kiev est finalement prise (mais avec un mois de retard sur ce qui était nécessaire) et la supériorité numérique soviétique a disparu. Mais il est déjà trop tard dans la saison, le temps perdu ne se rattrape jamais. Le non-choix stratégique aura plombé toute la campagne allemande.

Les Russes renoncent enfin à cette folie des contre-offensives hâtives et mal montées qui ouvrent des portes aux Allemands. Ils inaugurent la défense en profondeur qui fera leur succès à Koursk en 1943 : plutôt que d'arrêter de vive force les offensives blindées, les user par des champs de mines et par des obstacles, par du harcèlement.

Les généraux allemands survivants chargeront Hitler, en disant que le triomphe de Kiev a préparé l'échec devant Moscou, en retardant l'offensive centrale. Les historiographes reprennent cette thèse anti-hitlérienne bien pratique pour dédouaner les généraux.

Elle est en réalité très fragile. Un examen minutieux montre qu'il était déjà trop tard et que, de toute façon, l'offensive vers Moscou n'aurait pas été possible sans la victoire préalable en Ukraine.

Leningrad et Moscou : les mouroirs hitlériens

Décision unique dans l'histoire : Hitler décide, obéi par la Wehrmacht (non, l'armée allemande n'était pas « propre »), d'encercler Leningrad et Moscou et de refuser toute reddition, afin de faire mourir de faim tous les habitants. D'habitude, on affame les villes pour obtenir leur reddition, pas pour liquider leurs habitants.

Bien sûr, devant Moscou, l'échec est total. Mais, à Leningrad (3 millions d'habitants), les Allemands essaient (3 millions de morts, visiblement, ça ne tracasse pas le preux soldat teuton). 800 000 Léningradois mourront de faim, malgré les efforts des Soviétiques (qui font tout de même passer les besoins militaires en premier).

Peut-être cela vous aide-t-il à mieux comprendre la haine des Russes pour les Allemands. Le monde se porterait mieux si l'Allemagne n'existait pas (les Allemands redeviendraient des Bavarois, des Saxons, des Wurtembergeois ... et alors ?).

Moscou, l'offensive de trop

Si les Allemands avaient figé leur position fin octobre, leur situation était excellente. Ils avaient raté leur coup stratégique, mais avaient engrangé des gains massifs.

Malheureusement pour eux (et heureusement pour nous), ils ont tenté le coup de trop.

Au début, c'est le cinéma habituel : les Russes sont positionnés en dépit du bon sens, ils ne communiquent pas entre eux et, de toute façon, n'osent pas faire remonter les mauvaises nouvelles. Les Allemands atteignent le ratio de pertes fantastique de 1 pour 18.

Mais, l'inconvénient d'attaquer un noeud de communication comme Moscou, c'est qu'il communique (bien ouais). Malgré la panique à Moscou, les trains de renforts ne cessent d'arriver de l'est.

Début novembre, le général Halder, chef de l'OKH, est face à une décision cruciale (depuis mi-octobre, Hitler a lâché le manche : il a compris qu'il ne gagnerait pas la guerre cette année-là, et même pas du tout : je suis persuadé qu'il a compris plusieurs mois, voire plusieurs années, avant ses généraux que la seule stratégie possible restante était d'essayer de diviser les Alliés).

Or, d'après Lopez, Halder est victime du « syndrome de la Marne ». A cause de leur nullité stratégique (je sais, je radote, mais c'est important à comprendre), les généraux allemands (lieutenants ou capitaines d'état-major, à l'époque) ont mal interprété notre victoire de la Marne.

Ils pensent qu'ils ont manqué d'énergie dans l'application d'un plan parfait, alors que c'est le contraire qui est vrai. Le plan Schlieffen était entaché d'une grave erreur qui le condamnait à l'échec face à des troupes bien commandées (ce qui était le cas de notre armée de 1914) : vouloir tout, tout de suite, avec des moyens insuffisants pour cet objectif.

Dans la doctrine allemande, on gagne la guerre dans le dernier quart d'heure, dans le dernier effort (c'est raccord avec le mot de Clemenceau : « Celui qui gagne, c'est celui qui ne s'avoue pas vaincu un quart d'heure de plus que l'ennemi. »). Ca peut marcher face à des troupes mal commandées (Autriche 1866, France 1870 et 1940). Mais face à des troupes pas trop mal commandées (France 1914, URSS 1943) ou disposant d'une profondeur stratégique quasi-infinie (Russie 1941), la machine finit par caler.

Pour Halder, tous les signaux sont au rouge : sa force de combat est tombée à un tiers de ce qu'elle était 3 mois plus tôt, les problèmes de ravitaillement sont insolubles (à Guderian qui réclame de l'essence, on répond « Va la chercher à Varsovie » à 1500 km !), l'hiver arrive et l'ennemi se renforce.

La simple sagesse, le jugement professionnel, auraient du le conduire à prendre une posture défensive. C'est ce que ces généraux lui disent ... sauf Von Bock, le chef du groupe d'armées Centre.

Pris par l'hubris, il ordonne un dernier coup de collier visant à conquérir un territoire grand comme une fois et demi la France. Evidemment, c'est l'échec total, un cadeau inespéré pour les Russes.

Ni Napoléon ni les Allemands n'ont été vaincus par l'hiver, mais par leur propre aveuglement, leur incapacité à prendre en compte ce phénomène archi-connu et prévisible. A la guerre, il y a des coups du sort funestes. L'hiver en décembre en Russie n'en est pas un. Napoléon et la Wehrmacht auraient sagement hiverné à Smolensk, le cours de l'histoire en était changé.

La paranoïa de Staline

La paranoïa délirante de Staline (Hitler parait équilibré en comparaison !), son mépris d'acier de la vie humaine et son dédain absolu des réalités opérationnelles (espace, temps, fatigue, mouvements de l'ennemi ...) expliquent le gigantisme des pertes russes.

Des dizaines d'offensives stupides, vouées à l'échec, impliquant chaque fois des centaines de milliers d'hommes, ont été ordonnées par des généraux terrifiés à l'idée de contredire Staline.

Il est vain de donner des chiffres mais l'hypothèse que, sur les 26 millions de morts russes de cette guerre, la moitié est due à la folie de Staline et aurait pu être évitée n'est pas invraisemblable.

Alors pourquoi Staline n'a-t-il pas été renversé ? Tout simplement parce que l'Etat bolchevique tournait autour de lui, le tyran générant autour de lui une cascade de sous-tyrans, de sous-sous-tyrans, etc. suivant le schéma classique si bien décrit pas La Boétie.

La paranoïa d'Hitler

La vie est beaucoup plus agréable pour les Allemands (sauf les juifs) sous Hitler que pour les Russes sous Staline.

Mais la paranoïa d'Hitler les a quand même tués.

Du point de vue allemand, la clé de cette campagne, c'est la maitrise des arrières. La paranoïa judéophobe leur fait constamment considérer les juifs rencontrés comme des ennemis à exterminer et, par extension, les Russes aussi.

Il se trouve qu'un général allemand a essayé autre chose. Le général Rudolf Schmidt donne des ordres pour limiter les exactions et se concilier la population. Il est le seul à faire condamner deux soldats pour avoir battu à mort un civil russe. Et cela fonctionne : les commissaires politiques communistes sont dénoncés par la population et des hommes s'engagent aux côtés des Allemands.

La crainte de Staline de voir la population se retourner contre le régime n'était donc pas infondée. Si les Allemands avaient vraiment essayé d'obtenir l'adhésion ou, au moins, la neutralité, des 50 millions de Russes dans les territoires conquis, la face de la guerre en était changée.

Mais non, ces salauds ont persisté à maltraiter la population, menant à leur propre ruine.

Jean Lopez attribue une partie de cette cécité politique au manque de culture coloniale de l'armée allemande : indépendamment de toute considération morale (qui compte aussi, bien sûr), on n'imagine effectivement pas un Lyautey ou un Robert Clive se comportant de manière aussi primaire !

Deux délires paranoïaques en guerre l'un contre l'autre

Quand on lit des récits de la vie sous Staline, les cheveux se dressent sur la tête. Comment des millions d'hommes ont-ils pu supporter une telle folie paranoïaque qui pourrissait chaque seconde de la vie ?

Les Russes ne pouvaient guère faire autrement qu'obéïr, mais on compatit à leur souffrance infinie.

Pour excuser les Allemands, on dit que ce qu'ils ont fait, n'importe quel peuple dans des circonstances similaires auraient fait pareil. Peut-être. Ou peut-être pas. En tout cas, ce qu'ils ont fait, ce sont eux qu'ils l'ont fait et personne d'autre (à part quelques Polonais et quelques Ukrainiens, Italiens, Hongrois et Roumains).

La Finlande

A côté de ces monstres de paranoïa, concluons sur ceux qui ont eu une attitude fine et intelligente, aux antipodes du délire des deux grands dictateurs.

Ce pays de 3,5 millions d'habitants est allié de l'Allemagne sans subordination. Elle humilie en 1940 une armée soviétique 4 fois plus nombreuse mais sait arrêter les frais à temps. Elle ne peut entretenir très longtemps une armée de 400 000 hommes.

Les dirigeants finlandais analysent très tôt les faiblesses de l'armée allemande triomphante. La Finlande aide donc les Allemands avec un zèle tout à fait modéré, ce dont les Russes sauront prendre bonne note. La Finlande sait être assez forte pour décourager de l'attaquer et assez modérée pour ne pas donner envie de l'attaquer.

A la fin, elle fait même un bout de guerre à l'Allemagne pour libérer une partie de son territoire un peu trop occupé.

La Finlande, coincée entre les géants, se sort remarquablement de la seconde guerre mondiale.

Son industrialisation (Nokia et compagnie) est provoquée par la nécessité de payer les indemnités imposées par les Soviétiques.

On aimerait bien aujourd'hui que nos Macron, Johnson, von der Leyen et compagnie montrent la même intelligence de la situation. Ne retenons pas trop notre souffle.

Quant à espérer une Ukraine ayant la sagesse de la Finlande, inutile même d'y penser.




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Pour Kharkov 1942, c'est beaucoup plus rapide : dernière grande défaite des Russes, qui ouvre la porte de Stalingrad, et donc de la première grande victoire des Russes.

« Offensive défensive » russe, mal pensée, mal préparée, mal exécutée, que les Allemands contre-attaquent de manière fracassante.

Fait remarquable : Staline punit légèrement les généraux vaincus, il ne les fait pas fusiller, ni déporter, contrairement à ses habitudes. Il a fini par comprendre que la terreur constante nuisait à l'efficacité.

samedi, mars 05, 2022

Le temps des chefs est venu (François Bert)

J'ai acheté ce livre suite à la conférence limpide que j'ai collée en fin de billet.

François Bert essaie de prendre la politique française par un angle original : discuter des hommes plutôt que des programmes et des idées.

C'est cohérent avec la philosophie de l'élection présidentielle française. Bert bazarde les histoires de RIC et de démocratie participative et demande : « Comment choisir un chef pour la France ? ».

Il n'y a pas de mauvais soldats, il n'y a que de mauvais chefs.

Je n'aime pas beaucoup voir cette maxime militaire appliquée à la politique.

Même s'il y a des exceptions comme Macron et Zemmour, nos politiciens ont en général un cursus honorum (maire, député, ministre, ...) qui fait que le peuple a amplement le temps de les juger et de s'en débarrasser s'ils ne conviennent pas.

Si les chefs sont mauvais, c'est que le peuple est mauvais, manquant de courage et d'intelligence.

Passage en revue des présidents.

Bert est critique de de Gaulle, grand visionnaire mais chef moyen. Mongénéral est trop cassant et trop ingrat pour faire un bon chef. Je partage ce diagnostic. L'attitude constante « Ca passe ou ça casse, avec moi ou contre moi » lui a fait rater bien des occasions.

Les deux fois où il a commandé en tant que militaire (Montcornet et Abbeville), il n'a pas été très bon, faute d'avoir écouté d'excellents conseils.

La différence entre Napoléon et de Gaulle ? Berthier (mauvais les rares fois où il a commandé en personne, mais chef d'état-major exceptionnel. On dit que son absence à Waterloo - suicide ? Accident ?- explique la défaite). Et d'une manière générale, les maréchaux.

Napoléon avait un entourage d'une qualité exceptionnelle et dans tous les domaines : les grands chefs suscitent les grands adjoints. 

On connait l'histoire de l'arrivée de Bonaparte à l'armée d'Italie. Les officiers vétérans (à 35 ans !) avaient décidé de ne pas se découvrir devant ce blanc-bec nommé par la faveur politique de Paris. Seulement, quand il est arrivé, pas un n'a été capable de soutenir l'éclat de son regard (d'après Talleyrand) et tous se sont découverts.

De Gaulle s'est souvent plaint de manquer d'hommes de qualité, mais comme lui a fait remarquer Jean Mauriac, Moulin ou Brossolette ou d'autres, ne pouvaient être taxés d'hommes de basse qualité. Combien l'intransigeance gaullienne a-t-elle perdu d'hommes éminents ?

L'entourage de de Gaulle n'était pas nul, loin de là, mais il aurait pu être meilleur.

Pompidou a la préférence de Bert.

Quant aux autres n'en parlons pas, les portraits sont au vitriol.

La république des vendeurs de bagnoles d'occasion

Beaucoup traitent Macron de vendeur de bagnoles d'occasion. Ce n'est pas une simple boutade, cette insulte révèle la vérité profonde du personnage.

Les qualités pour être élu sont opposées  aux qualités pour diriger et les partis politiques ne sont pas faits pour gouverner mais pour conquérir le pouvoir. C'est le paradoxe démocratique.

Depuis Jacques Chirac, ce paradoxe a été poussé à un niveau suicidaire du côté de la séduction. Il était évident, avant même leur élection, que Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy, François Hollande et Emmanuel Macron n'avaient aucune des qualités d'un chef.

Dès qu'on s'abstrait un instant des passions partisanes et des emportements sentimentaux, ça saute aux yeux. Comment ces girouettes plus ou moins agitées ont-elles pu succéder à Saint Louis ?

Nos dirigeants sont des héros de cocktails et des baroudeurs de meeting. Quand vient le temps de l'action, la vraie, il n'y a plus personne.

Prêtre, prophète et roi

Bert reprend la formule du baptême « prêtre, prophète et roi ». (c'est pareil chez les orthodoxes et chez les catholiques).

Prêtre : le relationnel, le vendeur de bagnoles d'occasion.

Prophète : le cérébral, celui qui a des visions.

Roi : celui qui sait ce qu'il faut faire. On remarque que le roi a un style (style Henri II, style Louis XV, ...) mais pas de doctrine (on ne parle pas de « saintlouisisme » ou de « louisquatorzisme » mais on parle de colbertisme et de gaullisme).

Bert pense qu'on se trompe de catégorie pour de Gaulle et que ça explique bien des malentendus : c'est un prophète plus qu'un chef.

Définition du chef

Qu'est-ce qu'un chef ?

C'est un homme qui sait tirer vers le sommet de col en col. S'il oublie le sommet, il n'entraine personne, s'il ne pense qu'au sommet, il perd tout le monde en route.

95 % d'écoute pour sentir la situation et 5 % de décisions. La qualité principale du chef est le discernement.

Le chef n'est pas le premier de la classe : connaître la botanique tropicale par coeur n'aide pas vraiment à traverser la jungle. Gamelin est sorti major de sa promotion de Saint-Cyr, on connait la suite.

Le narcissique est centripète : il ramène tout à lui. Le chef est centrifuge : il donne, son énergie, sa vision, ses envoyés, ses directives ...

Le chef se reconnaît (voir la différence entre Napoléon et de Gaulle) à ce qu'il est capable de s'attacher les talents. Juger un chef sur son entourage n'est pas une erreur, c'est au contraire une marque de bon sens.

Les Américains (et nous à leur suite) veulent croire que tout s'apprend. C'est faux. Etre chef découle d'une disposition de caractère innée, ou acquise très tôt, ce qui revient au même.

Croyez vous que des siècles de coaching transformeraient Français Hollande en chef ? Ou Albert Einstein (pour ne pas prendre un exemple sorti de la fange) ?

Puisqu'être un chef est avant tout une question de caractère, il n'est pas incongru de se fier aux signes qui révèlent un caractère. Par exemple, ne pas voter pour un type qui épousé sa mère parait un réflexe de sauvegarde élémentaire (visiblement pas, pour quelques millions de Français).

Jeanne

Comme exemple de chef hors de pair, Bert choisit Jeanne d'Arc.

La capacité sans cesse renouvelée de Jeanne d'aller à l'essentiel est tout à fait frappante (elle frappait d'ailleurs André Malraux, qui en parle dans son discours d'hommage).

Dans ses deux années de vie publique, il y a très peu déchets. Presque tous ses mots et presque toutes ses actions sont justes. Elle possède la faculté de discernement au plus haut point.

Elle restaure la confiance de Charles VII en lui-même, réconcilie le duc de Bretagne avec le roi, libère Orléans, écrase les Anglais à Patay (il y a du Bonaparte à Friedland dans son action à Patay) et fait sacrer le roi à Reims. En 5 mois, elle résout les problèmes de la France qui trainent depuis 9 ans. Net et sans bavures.

Elle sait utiliser son entourage. Elle dompte (avec un certain humour) les vieux briscards, Dunois, La Hire, Poton de Xaintrailles. Elle sait écouter ses confesseurs puisque, lors de son procès, elle justifiera son habit d'homme avec un argument tout droit sorti de Saint Thomas d'Aquin.

Bien sûr, elle s'attire la haine sans limite de l'énarque (si vous me permettez cet anachronisme) de l'entourage royal, La Trémoille. C'est ce qui la perdra, mais elle l'avait prévu (« Je ne crains que la trahison »).

Un trou

Bert nous décrit le chef idéal, mais quand il s'agit d'en choisir un pour mettre à la tête de la France, il y a un vide. Comment faire ? Pas de réponse.

Une piste : le duo. Louis XIII-Richelieu, de Gaulle-Pompidou, ça marchait très bien. Le chef, contrairement à l'étymologie, n'est pas forcément le plus haut des deux dans la hiérarchie.

Mais on reste sur sa faim.



dimanche, février 13, 2022

Disqus Out.

 Je ne me sortais plus des commentaires avec Disqus, j'ai tout viré.

Je suis désolé pour les aimables contributions ainsi effacées.

jeudi, février 10, 2022

Adieu la liberté, essai sur la société disciplinaire (Mathieu Slama)

Depuis mars 2020, Mathieu Slama est à la pointe du combat de principe pour la liberté et contre le délire covidiste. C'est tout à son honneur.

Il a par exemple défendu vaillamment la liberté contre une des pétasses qui doivent leur carrière au fait d'avoir été sautées par Mitterrand.

Bien sûr, la liberté est un droit inaliénable ou elle n'est pas. La liberté autorisée par l'Etat sous condition de « bon » comportement est juste une forme sophistiquée d'esclavage (rien à voir avec la vraie liberté, bornée par quelques lois simples et évidentes, en gros les Dix Commandements).

Slama essaie de comprendre les racines de notre si facile renoncement à la liberté depuis mars 2020.

Il part de l'hypothèse qu'en réalité, nous avions déjà renoncé à la liberté et que le délire covidiste n'est qu'un révélateur, que les gouvernants n'ont fait qu'acquiescer aux voeux profonds du peuple d'être débarrassé du lourd fardeau de la liberté et mené comme un  troupeau de moutons (c'est évident quand je regarde mon entourage, familial ou professionnel, sauf exceptions ... exceptionnelles). Hypothèse féconde, même si elle néglige la perversité profonde de nos dirigeants.

Deuxième parti-pris : l'auteur ne cherche pas les raisons du délire liberticide covidiste mais LA raison. Cela lui permet de ne pas (trop) se disperser.

Une honte ineffaçable

L'auteur rappelle plusieurs points :

1) Le délire covidiste est d'abord le naufrage intellectuel et, encore plus, moral de toute la classe diplômée : journalistes, universitaires, intellectuels, politiques, médecins (et j'ajoute : ingénieurs), tous se sont couchés, aucun (presque) n'a défendu la démocratie et la liberté. Beaucoup en ont même rajouté dans la bassesse. Les exceptions sont rarissimes.

Puis, le peuple non plus n'a pas résisté.

C'est une honte sans limites, sans adoucissement, sans amortissement. Même l'excuse de la peur est insuffisante face à une telle catastrophe morale, sur une durée aussi longue (on compte désormais en années).

Je précise (puisque Slama ne le fait pas dans ce livre bien qu'il l'ait fait à télévision) qu'il a toujours existé une manière démocratique et libérale de gérer l'épidémie, celle tout simplement prévue par les plans sanitaires : laisser les Français (notamment les médecins) libres et renforcer les moyens de soins (imaginez ce qu'on aurait pu faire avec les 400 Mds € gaspillés dans le délire magique et liberticide de confinements, de paSS, de tests, de masques, de piquouses. Aucune objection des hypnotisés covidistes vis-à-vis d'une politique sanitaire libérale ne tient la route face à ce qu'on aurait pu faire avec cette somme folle mieux employée tout en préservant nos libertés).

2) A chaque fois que nos ancêtres ont eu à choisir entre la servitude et la mort, ils ont choisi le risque de la mort. Jean Moulin aurait pu rester tranquillement confiné chez lui à travailler ses peintures, il a décidé autre chose.

Ce n'est pas le cas des Français des années 2020.

3) Les Français obéissant scrupuleusement, par l'intermédiaire des consignes gouvernementales, aux injonctions absurdes du conseil dit scientifique, sont aussi grotesques et aussi dignes d'être moqués qu'Argan dans Le malade imaginaire. Les discussions byzantines sur l'homologation des masques, la mesures des distances « sociales » ou la taille des plexiglas sont aussi risibles que « Monsieur Purgon m’a dit de me promener le matin dans ma chambre, douze allées, et douze venues ; mais j’ai oublié à lui demander si c’est en long, ou en large ».

J'ai vécu de telles discussions, dans des instances où je me suis tu, mesurant l'inanité de tenter de modérer des fous dans leur crise de folie.

Une attitude bien plus intelligente et honorable eut été celle de Toinette, toujours moqueuse à l'égard de l'hypocondrie de son maitre et des conseils de ses médecins.

Un délire de la classe manageriale

Alors, d'après Mathieu Slama, quelle est LA cause du délire covidiste ?

C'est le prise de pouvoir de la caste manageriale, par essence technocratique, autoritaire, anti-politique et anti-démocratique.

En effet, la nation démocratique est l'exact contraire de l'entreprise. Dans celle-ci, il existe un lien de subordination (ce sont les termes de la loi) auquel se soumet le salarié ; dans celle là, la liberté est un droit inaliénable (ce sont aussi les termes de la loi) du citoyen.

Peu importent les belles déclarations d'amour à la démocratie de nos politiciens, à partir du moment où ils se fixent pour mission de « manager les Français » (expression d'un député LREM à propos de la crise dite sanitaire), ils abolissent la démocratie. Et ce ne sont pas des élucubrations théoriques, c'est bien ce qui s'est passé dans la pratique.

Les managers sont persuadés que la liberté est facultative, comme ils disent dans leur langage d'abrutis « une variable d'ajustement ». Ils convainquent les Français (assez bien, hélas) que la liberté est un obstacle à « l'efficacité » (je mets des guillemets parce que la notion d'efficacité en politique demanderait un long débat).

Non seulement c'est faux s'agissant de cette crise dite sanitaire : les pays les plus liberticides sont ceux qui ont les plus mauvais résultats (1). Mais ce n'est même pas la question : la liberté est une valeur fondamentale devant laquelle doit s'effacer l'efficacité.

Les injonctions « Soyez résilients ! » et « Soyez responsables ! » sont des saloperies qui signifient en réalité « Soumettez vous sans discuter ! ».

C'est la raison fondamentale de l'absence d'opposition : presque tous les clowns qui nous dirigent partagent désormais cette culture manageriale. J'écris « clowns », parce que les managers ne volent pas haut. Ca suffit pour diriger un service, un département ou, éventuellement, une entreprise, certainement pas un pays.

La liberté perdue

Après quoi, Mathieu Slama perd le fil et se disperse. Il me semble qu'il ignore Mac Intyre, l'auteur de After virtue, qui analyse le mépris de la caste managerial  pour les questions métaphysiques et morales.

Slama dresse la liste les libertés perdues :

1) au nom de la sécurité, contre le terrorisme ou la délinquance (prétexte totalement fallacieux : quand on s'attaque aux causes de ces phénomènes, nul besoin de perdre des libertés).

2) au nom de la sensibilité, la liberté d'expression mise à mort. Slama est scandalisé (moi aussi) par l'affaire Mila et le peu de défense qu'elle a eu.

Puis il retrouve sa concentration.

Pourquoi accepte-t-on si facilement le règne politique du management liberticide ? Parce qu'en tant que salariés-esclaves (Karl Marx : « Le salariat est l'esclavage moderne »),nous sommes habitués à nous soumettre au management. Nous n'avons pas perçu le changement de monde que constituait sa transposition en politique.

Et pourquoi accepte-on si facilement le management dans nos vies ? Parce que nous sommes matérialistes, parce que nous croyons au mythe de l'efficacité du management à procurer des biens matériels et que cela nous semble le plus important.

Le management inefficace

Dans l'ordre politique, cette croyance dans l'efficacité du management est idiote et dévastatrice : les pays qui ont fait de la politique (Japon, Suède), c'est-à-dire les pays qui n'ont pas fait taire les voix minoritaires et ont pris en compte d'autres variables que la prétendue santé (il y a beaucoup à dire sur la manière très bizarre dont les managers définissent la santé : ne pas choper un virus, à l'exclusion de toute autre considération) ont beaucoup mieux réussi que les pays qui ont managé la crise.

J'attends avec impatience qu'un audacieux me démontre que la France est mieux gouvernée sous Macron le manager que sous Richelieu, l'anti-manager par excellence. Les réflexions de Richelieu sur la manière chrétienne de faire de la politique sont une mine d'enseignements, paraît-il relus régulièrement par de Gaulle (2), alors que le propre du manager est de refuser toute réflexion philosophique, morale ou religieuse.

C'est ici que la lecture de Mac Intyre manque à Slama. Mac Intyre explique que l'efficacité du management est un mythe, que le management est par essence une pulsion de contrôle qui stérilise la créativité et donc, à terme, l'efficacité (de plus, l'efficacité est définie dans un sens très étroit). Il est impossible de démontrer que les pays et les entreprises d'avant le management était moins bien gouvernées, tout simplement parce que c'est faux.

Le bon manager met en scène des événements qui seraient arrivés sans lui. Au point que Mac Intyre conclut : « Le meilleur bureaucrate est le meilleur comédien » (si ça ne vous rappelle pas Macron ... !).

Le manager finit toujours par dégénérer en bureaucrate et la bureaucratie finit toujours par s'écrouler sous le poids de sa stérilité et de son inhumanité. Alors tout va bien, il suffit d'attendre que la bureaucratie s'écroule ? Non, car les dégâts qu'elle fait sont immenses et durent longtemps (voir l'URSS).

Métaphysique

J'ajoute un mot, car Slama ne s'aventure pas sur le terrain métaphysique, bien que cela soit fortement sous-entendu dans ses propos :

Entre le règne de la classe manageriale liberticide et la peur-panique de la mort d'une génération de vieux connards Tout Pour Ma Gueule, ayant évacué le questionnement métaphysique comme handicapant péniblement le « jouir sans entraves », il y a plus que des affinités (3).

Le naufrage covidiste de la société de 2020 fait écho au naufrage de l'Eglise catholique des années 50-70 (on n'évacue pas les questions métaphysiques impunément) et génère en retour le naufrage covidiste absolument lamentable de l'Eglise (les messes de Pâques annulées, les messes et le Vatican soumis au paSS, le pape faisant la promotion d'injections expérimentales, les célébrations masqués ...).

Une fois que l'Eglise a trahi (momentanément, j'espère) sa mission de gardienne de l'humanité, il ne reste plus que des hommes nus et vulnérables prêts à être broyés par la froide machine matérialiste et utilitariste.

Ce point de vue est complémentaire de celui de Slama, pas contradictoire : acceptation du délire managerial par matérialisme et terreur-panique de la mort par matérialisme.

La crise du COVID va rester avec nous pour longtemps.

La crise du COVID va rester avec nous pour longtemps, elle prendra un autre nom, mais elle sera toujours la même : un délire de contrôle suicidaire et une aversion au risque morbide, complétés d'un scientisme bouleversant de connerie.

Vivre, ce n'est pas si compliqué à partir du moment où on admet qu'on va en chier, qu'on va souffrir, vieillir, avoir des accidents, tomber malade et, à la fin (qui peut arriver tôt), mourir et que ce n'est pas grave, qu'on n'est pas le centre du monde, que c'est arrivé à des milliards d'hommes avant moi, que ça arrivera à des milliards d'hommes après moi, et voilà. Si on peut espérer léguer un petit quelque chose, matériel ou immatériel (la liberté, par exemple), c'est mieux. Et pour les chrétiens, les souffrances de ce monde ne sont que l'imitation des douleurs du Christ.

A l'inverse, si on se prend pour le centre du monde et qu'on croit que tout finit avec moi, chaque bobo, chaque risque, devient une menace de fin du monde et on est une pauvre petite chose fragile ... et ridicule. Et à la vie assez pénible.

Comme il y a beaucoup (beaucoup trop) de nos contemporains qui sont de la seconde espèce, nous ne sommes pas près d'en finir avec les emmerdes générées par leur casse-couilles peur de vivre.

Tout espoir est-il perdu ?

Non, mais nous ne devons pas nous faire d'illusions. Les moutons ne deviendront jamais des lions. Le courant à court terme est très fort contre nous. Mais travaillions nous pour le court terme ?


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(1) : ce n'est vraiment pas une surprise. Avant le délire d'imitation chinoise de mars 2020 sur des bases scientistes absurdes, l'état de l'art épidémiologiste était de garder la vie aussi normale que possible. Tout le contraire de ce que nous avons fait.

(2) : si vous avez envie de vous évader de la bêtise universelle de notre époque maudite, lisez le testament politique de Richelieu. Inutile d'insister que ça vole à une autre altitude que Marlène Schiappa et Gérald Darmanin, ou que Jean Castex, ou que Macron.

(3) : une théorie date la peur de la liberté (et le totalitarisme qui l'accompagne) de la Renaissance et du protestantisme. Avant, l'Eglise encadrait suffisamment la liberté (qui était réelle, je pense qu'un paysan de 1220 était plus libre qu'un salarié de 2020) pour qu'elle ne fasse pas peur. Ensuite, les gens ont été « trop » libérés, livrés à leur propre jugement et ont généré les totalitarismes pour se débarrasser de cette encombrante liberté totale. Ce n'est pas sans intérêt de constater que les proto-totalitarismes sont les anabaptistes de Munster (ça a quand même fini en cannibalisme en pleine Allemagne) et la Genève de Calvin.




lundi, février 07, 2022

En contrepoint de Chapoutot.

 En contrepoint de Chapoutot.




Le mythe des racines nazies du management

10 min

Dans son livre, l’historien Johann Chapoutot avait prétendu démontrer l’influence prépondérante du nazisme sur le développement des principes du management moderne. Selon Franck Aggeri, professeur de management, ce raisonnement est démenti par les faits.

Mais quelle mouche a piqué les membres du jury du prix Syntec Conseil ? Ce jury a en effet remis, le 6 octobre dernier, le prix du livre RH de l’année à l’ouvrage de l’historien Johann Chapoutot, Libres d’obéir. Le management, du nazisme à aujourd’hui, aux éditions Gallimard. Ce livre a obtenu un succès public inversement proportionnel aux critiques dont il a fait l’objet de la part des spécialistes du management, qu’ils soient historiens ou chercheurs en gestion.

Alléchés par la thèse provocante selon laquelle le management moderne aurait des racines nazies, les médias ont donné un large écho à cet ouvrage. Il faut dire que le management a mauvaise presse et que le livre, écrit d’une plume alerte et paru aux prestigieuses éditions NRF Gallimard, a toutes les apparences du sérieux.

Pour comprendre l’étonnement général que suscite sa lecture chez les spécialistes du champ, il faut indiquer qu’aucun livre sur l’histoire du management n’a jamais identifié une quelconque influence nazie dans les doctrines et pratiques contemporaines de management. Johann Chapoutot, historien du nazisme mais non du management, aurait-il donc découvert des sources inédites lui permettant de fonder sa thèse ?

Pour répondre à cette question, revenons donc brièvement sur le contenu de l’ouvrage. Dans l’introduction du livre, l’auteur introduit sa problématique : comment les nazis ont-ils réfléchi à l’organisation du travail ? Quelle pensée du management ont-ils développée ? Suggérant une « modernité du nazisme » sur ces questions, il défend la thèse que ceux-ci ont développé une « conception non autoritaire du travail, où l’ouvrier et l’employé consentent à leur sort et approuvent leur activité, dans un espace de liberté et d’autonomie a priori incompatible avec le caractère illibéral du IIIe Reich, une forme de travail par "la joie" (durch Freude) qui a prospéré après 1945 et qui nous est familière aujourd’hui, à l’heure où "l’engagement", la "motivation" et "l’implication" sont censés procéder du plaisir de travailler et de la bienveillance de la structure. »

Le livre, explique-t-il, « est une étude de cas : comment de jeunes juristes, universitaires et hauts fonctionnaires ont réfléchi aux questions managériales faisant face à des besoins gigantesques de mobilisation des ressources et d’organisation du travail ».

Le piège de l’anachronisme

Dans l’introduction, Johann Chapoutot fait un raccourci discutable entre le terme utilisé par les nazis de menschenfürhung (littéralement la « direction des hommes ») et le management. Le menschenführung est inspiré du führer prinzip. Il renvoie à une forme de légitimité charismatique au sens de Max Weber, c’est-à-dire à l’adhésion des hommes à un chef charismatique dont les exemples historiques abondent de César à Napoléon. Réduire le management à cette vision est pour le moins problématique.

Autre problème : l’anachronisme du questionnement. A l’époque nazie, « le management » est un terme pratique qui n’a pas été théorisé. Taylor a certes écrit en 1911 son ouvrage The Principles of Scientific Management où il expose les principes de l’organisation scientifique du travail, mais, en ce qui concerne le management des hommes, le terme le plus couramment utilisé à l’époque est celui « d’administration », que l’on trouve aussi bien chez Fayol ou Mary Parker Follett, ou celui « d’organisation » utilisé par Chester Barnard.

Le concept de management, au sens où l’on entend aujourd’hui et auquel se réfère Johann Chapoutot, est plus récent. Il devient dominant dans les années 1950 grâce au travail de Peter Drücker sur lequel nous reviendrons plus loin.

Dans une première partie, la plus intéressante, Johann Chapoutot revient sur un point bien établi par les historiens : l’anti-étatisme assumé du régime et sa détestation de la bureaucratie à la française. Il analyse la formation d’une doctrine nazie de la conduite des hommes, empreinte de darwinisme social, où les individus de race aryenne qui adhèrent aux idéaux du régime forment une communauté organique autour de leur Führer. Ce qui vaut à l’échelle du Reich vaut au niveau de l’entreprise où chef d’entreprise et collaborateurs forment également une communauté de destin, nous dit Johann Chapoutot.

Nul besoin, dans cette logique, de règles rigides et impersonnelles et d’une hiérarchie intermédiaire qui contraindraient les initiatives des individus et mettraient en péril la relation organique entre ceux-ci et leur Guide. Les individus doivent au contraire bénéficier d’une large autonomie pour atteindre des objectifs fixés à l’avance.

A cette aune, les institutions publiques doivent être agiles, nous dit l’auteur. Pour limiter la capacité de nuisance de l’appareil étatique, les nazis vont ainsi multiplier les instances de pouvoir et de décision, créant des agences ad hoc concurrentes les unes des autres. Cette polycratie, bien renseignée par les historiens, va contribuer à un certain désordre et des improvisations permanentes.

Une doctrine banale

La deuxième partie du livre est plus hardie, mais ne convainc pas. Pour faire sa démonstration, l’auteur suit la trajectoire d’un ancien juriste et dignitaire du régime nazi, reconverti dans le management mais inconnu des spécialistes contemporains : Reinhard Höhn. L’histoirien aurait-il découvert un penseur majeur, précurseur du management moderne ?

Après quelques années où il se fait discret, Höhn réapparaît et fonde en 1956 une école de formation continue de cadres d’entreprise allemands : l’école de Bad Harzburg. Entre 1956 et 2000, année de la mort de Höhn, celle-ci va former au management 600 000 personnes.

Auteur prolifique, Höhn rédige un grand nombre de livres sur la discipline, où il expose une doctrine expurgée de toute référence à l’idéologie nazie. Cette doctrine s’articule autour de quelques principes clés : la promotion d’un management non autoritaire, l’éloge de la flexibilité, l’autonomie des collaborateurs pour atteindre des objectifs définis à l’avance, la délégation de responsabilité.

Johann Chapoutot essaie de nous faire croire que Reinhard Höhn a introduit une rupture par rapport à une conception autoritaire du management. C’est malheureusement complètement faux. Dans sa note de lecture parue dans la Nouvelle revue du travail en décembre, Yves Cohen, historien reconnu de l’entreprise et du management et auteur d’une somme sur l’histoire du commandement1, souligne la banalité des principes proposés par Höhn. Il rappelle que le principe de délégation de responsabilité a été théorisé dès les années 1920 par Alfred Sloan, le directeur général de General Motors, dont les travaux étaient très connus et discutés dans le monde anglo-saxon. Il souligne également les imprécisions de l’analyse. Que signifie par exemple « un management non autoritaire mais pleinement hiérarchique » au cœur de la doctrine de Höhn ?

La contestation de formes autoritaires de la gestion des entreprises n’a absolument rien de nouveau dans les années 1950. Dès les années 1920 et 1930, des voix s’élèvent chez les praticiens et les théoriciens, aux Etats-Unis notamment, pour dénoncer les excès du taylorisme, et prôner une approche participative du travail (Mary Parker Follett, Elton Mayo) et le rôle de la direction d’entreprise comme un enjeu de coopération (Chester Barnard).

Des omissions coupables

Plus ennuyeux encore, la doctrine de Höhn ressemble comme deux gouttes d’eau à celle de Peter Drücker, formulée quelques années plus tôt dans The practice of management, publié en 1954. Ce livre ne pouvait être ignoré de Höhn, car il a été un best-seller dans le monde entier et a servi de base à la formation de millions de cadres et de dirigeants.

Dans ce livre, Drücker présente pour la première fois le management, comme un système global, qui est à la fois une fonction et un travail. A cette aune, le management recouvre une variété d’activités : définir les buts de l’organisation, organiser le travail, gérer des relations humaines, exercer une autorité fondée sur la mobilisation des collaborateurs, déléguer les responsabilités mais aussi exercer une responsabilité sociale, car l’entreprise est une institution sociale non exclusivement économique. Il y développe également le concept de « direction par objectifs » selon lequel le rôle des managers est de fixer des objectifs aux collaborateurs tout en leur laissant une large autonomie pour y parvenir.

Ainsi, les principes présentés par Höhn figurent déjà dans le livre de Drücker. Or, ce livre n’est pas cité par Johann Chapoutot.

Mais, me direz-vous, Drücker aurait-il pu être lui-même influencé par les nazis ? L’ironie de l’histoire est que Peter Drücker est juif autrichien. Dans sa jeunesse, il a été journaliste et a interviewé Hitler avant que celui-ci accède au pouvoir. Cet entretien l’a tellement marqué et effrayé qu’il a émigré aux Etats-Unis dès que ce dernier est devenu chancelier du Reich. On ne peut donc pas le soupçonner d’avoir été contaminé par l’idéologie nazie, qu’il rejette d’ailleurs fermement, ou par l’idéologie communiste, dans la préface de son livre de 1954 où il développe une conception humaniste du management.

Pour tester mon hypothèse de l’influence de Drücker sur la doctrine de Bad Harzburg, j’ai fait une petite recherche sur Internet. Surprise : on trouve plusieurs articles consacrés à cette école qui était connue par les spécialistes, notamment allemands, du management. Ces articles confirment mon intuition : cette école est présentée comme une adaptation au contexte allemand de la théorie de Peter Drücker. C’est notamment la thèse qui est défendue en 1983 par deux chercheurs allemands dans la prestigieuse Academy of Management Review2.

De deux choses l’une : soit Johann Chapoutot n’a pas fait de recherches sur la discussion de l’école de Bad Harzburg et il ignore le contenu du livre de Peter Drücker ; soit il l’a délibérément omis pour éviter de ruiner sa démonstration. Dans les deux cas, l’histoire qu’il raconte n’est pas crédible.

En guise de doctrine allemande originale, influencée par la pensée nazie, on a plutôt affaire à une transposition médiocre des travaux de Peter Drücker. Le parcours de Reinhard Höhn est lui-même d’une grande banalité. Il n’est qu’une nouvelle illustration de la capacité d’adaptation de certains dignitaires du régime nazi qui ont réussi une brillante reconversion professionnelle en devenant de fervents zélateurs de l’ordolibéralisme allemand. Evidemment, avec cette version de l’histoire, on peut imaginer que le succès de librairie n’aurait pas été le même.

Que retenir au final de la lecture ce livre ? Pas grand-chose malheureusement, si ce n’est l’habileté de l’auteur à manier l’anachronisme et les jeux de langage. Un comble pour un historien ! Laissons le mot de la fin à Yves Cohen :

« Ce livre ne tient pas les promesses de son titre ni de ses annonces et nous laisse dans la perplexité. Sa brillante écriture cherche à donner à penser qu’il fait ce qu’il dit mais on n’en sort pas sans un sentiment pour le moins de confusion, d’insuffisance et d’imprécision. »

  • 1.Le siècle des chefs. Une histoire transnationale du commandement et de l’autorité, Yves Cohen, Editions Amsterdam, 2013.
  • 2.« Controversy in German management : The Harzburg model experience », W. Grunwald et W. F. Bernthal, Academy of Management Review, 8 (2), pp. 233-241, 1983.

dimanche, février 06, 2022

Libres d'obéir (Johann Chapoutot)

J'ai acheté ce livre sans être très motivé pour le lire. Je trouvais le parallèle management / nazisme excessif. Il dormait sur une étagère.

La désolante facilité avec laquelle les managers s'adaptent au délire covidiste (quand ils n'en sont pas les promoteurs consciencieux, voire fanatiques) m'a fait changer d'avis.

Le livre commence très fort. Il cite une note de 3 pages à ses subordonnés de l'agronome Herbert Backe (qui s'est suicidé dans sa cellule en 1947), où celui-ci envisage sans sourciller un plan de 30 millions de morts à l'est pour nourrir le peuple allemand.

Le comique (humour noir) de la chose, c'est qu'il utilise un vocabulaire de management très moderne : objectifs, agilité, adaptation, initiative, évaluation ...

Pourquoi ? Tout est dans la compréhension fine du titre du livre : libres d'obéir.

Libres d'obéir

Après la terrible défaite d'Iena, l'armée allemande invente l'auftragtaktik, le commandement par mission. Le subordonné est libre de tout sauf du choix de son objectif. C'est très efficace. Et très manipulatoire : si le subordonné échoue, il est responsable et coupable (même si son objectif était mal choisi et inaccessible). Il intériorise la culpabilité, il se met lui-même la pression (tous les salariés ont reconnu le management contemporain où tout est fait pour que le salarié s'auto-pressure). D'où la caricature du sous-officier allemand aboyeur.

Dans la doctrine nazie, le peuple allemand est un peuple supérieur parce qu'il est le seul peuple vraiment libre. Mais la liberté intelligente doit conduire les Allemands à obéir de leur plein gré au chef, qui sait mieux que les autres ce qu'il faut faire.

Et pour exalter cette liberté tout à fait particulière, il faut, par comparaison, réduire en esclavage les sous-hommes.

On retrouve cette logique folle dans le délire covidiste, entre « le paSS qui libère », le gouvernement « bienveillant » qui nous infantilise et les boucs-émissaires qu'il faut « emmerder ».

L'Etat nazi n'était pas un Etat policier au sens habituel. Les ennemis désignés étaient réprimés férocement mais les bons citoyens désignés étaient libres et bien nourris. Ils vivaient dans une atmosphère beaucoup moins étouffante que les Russes sous Staline.

Ils étaient libres, libres d'obéir. Et ils le faisaient parce qu'il y avait tout un système incitatif, plus que répressif, il y avait des carrières, des récompenses, des promotions, des bonus. Par exemple, tout bête : lorsque des juifs étaient expulsés, les voisins se partageaient leurs meubles, ça n'encourage pas à la rébellion ; une fois que c'était fait, vous aviez été « mouillé ».

Et si vous refusiez d'obéir, par inertie, par résistance passive, par refus de participer ? Vous n'étiez pas sanctionné brutalement (à condition d'appartenir à la race des seigneurs), mais noté. Et tout un tas de choses devenait plus difficile. Bref, le crédit social à la chinoise et le crédit social hygiéniste macronien n'ont rien inventé.

Dans Modernité et holocauste, Sygmunt Bauman a montré que l'extermination  des juifs était un sommet de modernité.

Chapoutot nous montre, lui, que le management d'après 1945 s'inspire beaucoup (pas uniquement, heureusement) de l'expérience nazie. Avec une explication simple : les bureaucrates nazis se sont recasés dans les instituts de management, financées par les industries qui ont fait fortune pendant la guerre (vous les connaissez, il n'est pas improbable que vous rouliez dans une de leurs voitures). Elles renvoyaient l'ascenseur. Le terme alter Kamerad (vieux camarade) était le mot code de ce recyclage des déchets du nazisme.

Il faut bien comprendre une chose : le gouvernement nazi pratiquait le darwinisme administratif (facteur de décisions radicales). Plusieurs administrations en concurrence sur un même sujet. Ceux qui s'en sortaient étaient les plus vicieux, les plus extrémistes, mais pas les plus bêtes.

Problème de rendement et anti-étatisme

L'administration allemande sous le gouvernement nazi se heurtait à un problème de rendement simple : d'immenses territoires à administrer et beaucoup d'hommes partis à l'armée. Il s'agissait de « faire mieux avec moins ». Et c'est contradictoire avec la polycratie nazie très énergivore.

Or, les nazis étaient violemment anti-étatistes (contrairement aux fascistes italiens). Ils considéraient que la loi avait été inventée par les Juifs et l'Etat par les Français, motif suffisant pour que ces choses fussent déclarées détestables pour tout bon Allemand.

Ils ne juraient que par les agences spécialisées ad hoc et, espéraient-ils, temporaires, menés par quelques bureaucrates surhommes laissés à leur initiative.

Werner Best (né en 1903, mort dans son lit en 1989), brillant juriste, était en même temps un des fondateurs et organisateurs de la Gestapo et un théoricien de cette réforme administrative.

Comme souvent dans l'administration nazie, il fut le gouverneur officieux (doublant le gouverneur officiel) de la France. C'est lui qui mit en place l'utilisation maximale de l'administration française par la puissance occupante. Bien entendu, il est directement impliqué dans des déportations, tortures et compagnie.

Après la guerre, quelques ennuis mais rien de bouleversant : 5 ans de prison, après quoi il est déclaré inapte, ce qui ne l'empêchera pas de vivre jusqu'à 86 ans. Il eut diverses occupations : défense de criminels nazis, consultant de grands groupes et même du ministère des affaires étrangères et pilier des amicales d'anciens SS. Elle est pas belle, la vie ?

Rheinard Höhn

Höhn est au droit ce que Mengele est à la médecine : jeune (né en 1903, Mengele 1911), brillant séduisant, ambitieux, très intelligent.

Contrairement à Mengele, il se débrouille pour ne pas avoir de sang sur les mains. Il n'en est pas moins un des théoriciens du droit nazi, avec tout ce que cela implique sur le terrain. Il termine sa carrière nazie comme général SS, pas exactement le subalterne sans implication idéologique.

1945 est une catastrophe pour lui. Pendant quelques années, il s'installe comme naturopathe sous un faux nom. mais ses contacts et ses vieux camarades l'aident à recycler dans le conseil en entreprise.

De fil en aiguille, il devient directeur de l'équivalent allemand de l'INSEAD de Fontainebleau, copiée sur la Harvard Business School. Autrement dit, une école de management pour cadres à haut potentiel. Pas le genre de profils à être alourdis par les exigences de la vie spirituelle. Leur brillance est très terre-à-terre. La virtuosité intellectuelle un peu vaine de Höhn impressionne ce genre de personnes.

Et qu'Höhn enseigne-t-il à ces brillants sujets ? La vision nazie de l'Etat et du management, bien sûr ! Le vocabulaire est un peu adapté pour que ça ne se voit pas trop, dépoussiéré de l'affirmation que la race germanique est la seule qui mérite d'être libre, mais Höhn ne dévira pas : l'Etat est l'ennemi.

La méthoe de Höhn de management par délégation de responsabilités fut très à la mode et il fit fortune. C'est lui qui perfectionne la fiche de poste. Mais on reste toujours dans le manipulatoire : tu es responsable mais tu n'as pas vraiment le choix de tes objectifs.

La fin de sa vie fut un peu plus bousculée. Sa méthode passa de mode, remplacée par le travail en équipes et, surtout, son passé nazi resurgit dans les années 70, face à une génération moins prompte à passer l"éponge.

Cela ne l'a pas empêché de mourir dans son lit à 96 ans en 2000.

On remarquera quand même que les anciens SS restés en Allemagne s'en sont globalement mieux sortis que ceux qui ont fui. La dénazification n'a pas été un drame pour tout le monde.

A-t-on besoin du management ?

Le paysan et l'artisan n'ont pas besoin du management. Il est intimement lié au salariat, qui, comme disait Karl Marx, est l'esclavage moderne.

De quelque manière qu'on le prenne, c'est toujours un art manipulatoire pour faire de l'homme moderne une espèce domestiquée : les relations de l'homme moderne avec son environnement sont toujours appuyées sur d'impersonnelles béquilles bureaucratiques. Tout acte de la vie quotidienne dissimule une lourde machinerie (songez à ce qu'il faut pour que vous ayez un steak cuit dans votre assiette).

Le management est un emprisonnement abstrait, il bâtit des murs dans les têtes.

En conclusion

Cet ouvrage de Chapoutot s'inscrit dans une tendance historiographique nouvelle depuis  quelques années : plutôt que de considérer le nazisme comme un malheureux accident de l'histoire, l'inscrire dans la continuité.

On rejoint la formidable intuition de Jacques Ellul en août 1945, expliquant qu'Hitler avait perdu la guerre militairement, mais l'avait gagnée politiquement, puisqu'il avait réussi à imposer à ses ennemis sa vision de l'homme et de ses rapports instrumentaux (l'homme comme moyen et non comme fin) avec la collectivité (1).

Bien sûr, il serait excessif de dire que le management actuel doit tout aux nazis. Mais il serait tout aussi faux dire qu'il ne leur doit rien.

Les nazis, si attentifs au vocabulaire, utilisaient un équivalent allemand de l'abominable « ressources humaines » (comme si les hommes étaient de moyens de production comme les autres). Ce n'est pas par hasard.

Pour ma part, j'insiste lourdement sur « brillant », pour montrer que le nazisme ne se nourrit pas de brutalité mais d'intellect sans spiritualité. Chapoutot dit qu'une interprétation possible du nazisme est : une manière de faire son deuil sans Dieu des millions de morts de la première guerre mondiale, « Vous ne croyez plus à la vie après la mort, vous ne croyez plus à la nation qui s'est révélée fragile, mais votre sacrifice n'est pas vain parce qu'il restera de vous la race ».

En nos temps de délire covidiste, où nous somme à peine libres d'obéir, cette conception vicieuse de la liberté pourrit la vie de ceux qui n'ont pas cédé, qui sont restés des hommes (d'après Jung, la liberté est consubstantielle à l'homme, même à celui qui la refuse).

La privation de liberté rassure les faibles qui ont choisi de céder. Cela risque d'être très momentané. Comme ce sont des faibles, ils ne révolteront pas mais s'auto-détruiront. La montée en flèche des troubles psychiatriques est déjà là.

Plus sur ce sujet de la fausse liberté dans un projet billet.

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(1) : citation de Brian Maher : « La plupart de règles de gouvernance utilisées dans les grandes entreprises, propagées par les cabinets internationaux de conseil, ont leur origine dans les réflexions des organisations de la Seconde Guerre Mondiale et singulièrement dans les réflexions nazies. C'est normal puisque c'est dans ces organisations que l'on recherchait l'efficacité maximum, à tout prix et quelque soit le coût humain, pour gagner la guerre. »

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Il est à noter qu'en bon petit-bourgeois gauchiste, l'auteur épouse toutes les thèses du délire covidiste, méprisant au passage les gueux. Je ne suis pas surpris : pour s'extraire du délire collectif, il faut d'autres qualités humaines qu'être un universitaire consciencieux et bien-pensant.

Désormais, tous les covi-résistants ont compris que le covidisme est d'abord le naufrage de la classe diplômée : Johann Chapoutot n'a pas échappé au naufrage, c'était probabilistiquement prévisible.

Note du 22 février 2024 : j'ai relu cet ouvrage et je me demande bien ce que j'ai pu y trouver. Il est nul à chier. C'est juste du discours idéologique gauchiste enrobé dans du pseudo-travail d'historien.

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Bonus, video de Johann Chapoutot sur la révolution culturelle nazie :