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mercredi, juillet 24, 2024

De sable et d'acier. Nouvelle histoire du débarquement (Peter Caddick-Adams).

Je ne peux pas dire que ce livre soit une découverte totale. L'histoire du débarquement en Normandie, je maitrise déjà assez bien.

Mais ce livre est un pavé et j'ai appris quelques petites choses.

Pour ce billet, je pars du principe que tout le monde a vu le film Le Jour le plus long (lu le livre, c'est mieux) et a quelques notions.

La préparation

L'entrainement

Il y a eu plus de morts à l'entraînement que pendant l'opération elle-même. Mais des morts étalées sur 4 ans puisque les premiers entrainements au débarquement datent de 1940.

L'entrainement s'est intensifié les six derniers mois. Il se faisait à balles réelles. D'où quelques victimes.

Il y a la catastrophe du 28 avril 1944 : des vedettes lance-torpilles allemandes font irruption dans une répétition de débarquement et coulent plusieurs navires. Plus de 700 morts. Dix officiers porteurs des plans d'Overlord sont parmi les victimes. Par miracle, les dix cadavres sont retrouvés avec les plans. Cet accident a été tenu secret jusqu'en 1974.

L'entrainement ne peut pas tout : il faut attendre le 9 juin pour constater que les plus gros navires de débarquement, les LST, peuvent s'échouer directement sur les plages normandes, sans pontons de transbordement, ce qui améliore considérablement la logistique (on pensait les plages normandes pas assez pentues pour permettre ce qui s'est fait en Sicile).

A l'issue de l'entrainement, l'optimisme est très prudent. Les généraux pensent que le débarquement réussira ... avec 50 % de pertes.

La Big Week

Six mois avant le débarquement, la supériorité aérienne n'est pas acquise.

En février 1944, la Big Week : l'USAAF et la RAF se relaient jour et nuit pour pilonner l'Allemagne pendant une semaine. Les pertes sont importantes mais la Luftwaffe est obligée de monter défendre ses villes. Elle subit des pertes matérielles et humaines qui sont pour elle irréparables.

Le déclin de la Luftwaffe commence. Pas trop tôt par rapport au débarquement.

Les bombardements sur la France

C'est un marronnier qui revient désormais tous les 6 juin : les larmes de crocodile des anti-Américains sur les victimes françaises des bombardements préparatoires au débarquement.

Je n'en discute plus sur Twitter, c'est inutile : ceux qui en parlent cherchent juste un prétexte pour exprimer leur anti-américanisme, pas une discussion historique honnête et sérieuse.

Faisons le point :

1) Beaucoup de bombardements ont tapé à côté des objectifs, sur des quartiers d'habitation, provoquant une fureur plus ou moins justifiée (Pierre Clostermann en parle).

2) Dans les conditions techniques de l'époque, il était possible de faire plus précis mais en prenant beaucoup plus de risques pour les équipages (en volant plus bas). Et pour un résultat marginalement meilleur : les groupes spécialisés dans le bombardement de précision étaient peu nombreux.

Même les unités françaises qui prenaient un soin tout particulier à essayer de réduire les victimes civiles n'ont pas réussi à les éviter.

3) Les Américains étaient moins préoccupés que les Anglais des victimes françaises. Churchill était très inquiet et a demandé l'arrêt de ces bombardements, c'est l'intervention de Roosevelt qui a fait qu'ils ont continué.

4) Il y a eu moins de 10 000 victimes civiles de la préparation du débarquement (sur 60 000 victimes de bombardement au total). C'est toujours trop mais on est très loin des craintes de Churchill.

5) Ces bombardements ont été efficaces : les mouvements de l'armée allemande ont été très gênés.

Bref, les morts civiles de bombardement sont le prix de la liberté. Les Alliés auraient pu mieux faire, mais très marginalement. La polémique a plus de raisons d'être pour Saint Lô et Caen, bombardements totalement inutiles d'un point de vue militaire.

Est-ce que les Américains considéraient les Français comme des sous-hommes vaguement sympathiques, des Indiens d'Europe ? Oui. C'est probablement le plus choquant.

La polémique sur les bombardements a donc un petit fond de vérité, mais elle est enflée au-delà de toutes proportions raisonnables.

Au sein des Alliés, il y a aussi une polémique sur l'utilisation des bombardiers lourds. Les azimuthés du bombardement stratégique, Spaatz et Harris, sont persuadés de pouvoir remporter la guerre à eux tout seuls et ils ne veulent pas lâcher un seul appareil pour la préparation du débarquement. A part leur petit entourage de courtisans, tout le monde sait que c'est absurde. Heureusement, la pression de Churchill et de Roosevelt règle le problème.


Le renseignement allemand

Aussi étrange que cela puisse paraitre, les renseignements allemands à la base ont assez bien deviné que le débarquement aurait lieu en Normandie. Mais l'organisation darwinienne (plusieurs service en compétition féroce sur le même sujet) de l'Etat nazi a empêché cette analyse de se transformer en décisions au sommet.

De plus, les Allemands ont commis une erreur d'analyse majeure sur la date : pensant que les Alliés débarqueraient à marée haute et plutôt par lune partielle, ils ont calculé des dates potentielles complètement erronées.

L'opération

La réussite des dragueurs de mines

C'est un aspect de l'opération pas très exaltant mais qui inquiétait beaucoup le commandement. Avec une telle densité de navires, les mines auraient pu faire des ravages. Les dragueurs de mines ont fait un excellent travail, mieux qu'espéré.

L'étonnant succès des Ruperts

Les Ruperts sont ces mannequins lâchés en deux points de l'arrière du front (en plus des vrais parachutages) accompagnés de 6 SAS chargés de diffuser des sons enregistrés.

Ils sont très mal représentés dans le film Le jour le plus long. Loin d'être des mannequins réalistes, ce sont des sacs de sable et d'explosifs dessinant vaguement une silhouette humaine. Surtout, ils explosent en arrivant au sol, laissant peu de traces interprétables.





Les Ruperts distraient jusqu'au soir du 6 juin, une division blindée et une division parachutiste. Excusez du peu. Les points de largage ont été bien choisis, rendant l'opération, si elle n'avait pas été factice, dangereuse, d'où la réaction allemande.

C'est sans doute une des opérations les plus rentables de l'histoire des guerres : quelques centaines de mannequins et six parachutistes pour deux divisions.


Utah Beach

C'est, du côté de Cherbourg, la plage stratégique. Sword, du côté de Caen, est son pendant. Les plages entre les deux bouchent l'intervalle.

Le débarquement à Utah n'a pas été la promenade de santé qu'on présente habituellement. Les parachutistes, qui ont beaucoup fait pour que cela se passe pas trop mal, ont eu la moitié de pertes.

Les Américains sont remarquablement commandés par Teddy Roosevelt, fils et cousin de présidents des Etats-Unis.




Omaha Beach

Le désastre d'Omaha a trois causes :

1) La défaillance des renseignements alliés, qui n'ont pas compris, malgré les informations de la Résistance, que la plage était bien fortifiée.

2) L'état de la mer. Beaucoup de soldats sont morts noyés à cause de rampes abaissées trop tôt (les pilotes de chalands ont plusieurs rotations à faire, ils craignent de s'échouer. L'entrainement ne les a pas préparés à des conditions si mauvaises). La plupart des radios sont perdues.

3) La décision de débarquer dans la première vague des blindés, qui se sont faits allumer comme à la fête foraine par l'artillerie allemande et n'ont servi à rien, mais ont perturbé le débarquement des fantassins.

Probablement que les Allemands auraient rejeté les Américains à la mer s'ils étaient sortis de leurs abris pour contre-attaquer.

Le général Cota (Robert Mitchum dans Le jour le plus long) et son adjoint Canham sauvent la journée. Cota se balade en première ligne en agitant son Colt 45. Il comprend qu'il faut oublier le plan et avancer coûte que coûte, quitte à se faire tuer en avançant, plutôt que de rester sur cette plage qui est un piège mortel.

Canham est blessé alors qu'il coupe lui-même des barbelés.

Les pertes d'officiers atteignent 50 %. Dans toutes les armées de toutes les guerres depuis l'âge des cavernes, les grosses pertes d'officiers indiquent que la situation n'est pas bonne.

Le capitaine Goranson (qui a inspiré en partie le rôle de Tom Hanks dans Le soldat Ryan) des Rangers prend une de ces initiatives qui renversent le cours d'une bataille. Débarqué au mauvais endroit, sur le mauvais objectif, il décide d'attaquer à revers la fortification qui se trouve devant lui. Or c'est le point d'appui allemand le plus meurtrier, celui qui bloque la plage. Il y passe la journée, perd les deux tiers de ses hommes, mais à 16h00, le complexe de fortifications est nettoyé. Il n'a pas fait de prisonniers.

Vers 9h00, comprenant que les choses se passent mal, les navires de bataille se rapprochent de la côte au risque de s'échouer, certains sont même mitraillés depuis les bunkers. Mais les fantassins ont raconté le réconfort de se faire survoler par des obus amis de 356 mm. L'USS Texas a vidé ses soutes, 200 obus de 356 mm. Je n'aurais pas aimé être dessous. Avec le recul, il apparait que des obus fumigènes auraient été bien utiles (encore une chose que les répétitions n'avaient pas permis de voir).

La réussite des Canadiens Juno    

Ce sont les plus méconnus. Il arrive qu'Hollywood montre des Anglais, jamais des Canadiens.

C'est dommage, car c'est le débarquement le plus réussi avec Utah : bon séquençage du débarquement, répartition des engins spéciaux judicieuse.

Caen, Gold et Sword

Caen se trouve à 12 km des plages les plus proches. Tous les acteurs, Alliés et Allemands, ont bien identifié cette ville comme le pivot d'une défense de la Normandie. D'autant plus que Caen ouvre aussi la Normandie sur la plaine de Falaise, qui libère les forces armées de l'enchevêtrement du bocage.

C'est donc un objectif majeur du débarquement, qui doit être atteint dès le jour J, ou J+1 au plus tard.

Les Anglo-canadiens parcourent les 6 premiers kilomètres vers Caen en 12 heures. Ils mettront 2 mois pile pour parcourir les 6 km suivants. A la guerre, les occasions perdues se rattrapent rarement (en septembre 1914, les Français ont peut-être perdu la « course à la mer » pour avoir démarré deux jours trop tard, à cause de l'épuisement des troupes).

La cause de cet échec majeur (c'est le gros échec du débarquement) n'est pas un mystère. Cet imbécile vaniteux de Montgomery n'a pas mis la priorité et les moyens qu'il fallait sur cet objectif. Eisenhower finit par lui retirer de fait le commandement des forces terrestres en septembre 1944 (il le conserve nominalement, mais, en pratique, c'est autre chose).

Il aurait fallu débarquer sur une plage à l'est de l'Orne, pour couper l'arrivée des renforts à Caen par l'est, ce que certains avaient envisagé (il faut toujours se méfier de l'anachronisme, de penser à des choses avec le savoir rétrospectif. Mais là, des gens y avaient pensé). C'était risqué, mais moins que les 80 000 victimes (dont 3000 morts civils français) de cette interminables bataille. A la guerre, l'incompétence des généraux est payée par le sang des soldats  (l'inverse est vrai : les pertes de la 2ème DB diminuent quand elle est sous le commandement de Leclerc et non de de Lattre de Tassigny).

Certes, Montgomery était contraint par la logistique du débarquement sur les plages. La tempête du 19 juin a gêné. Mais cela n'explique pas tout.

Le gros talent de Montgomery a été de se faire une image de général très britannique à un moment où le moral flanchait, c'est bien mais pas suffisant. Comme on dit chez les modernes, il a atteint son seuil d'incompétence en Normandie.

Les débarquements anglais ont aussi été de gros bordels, mais comme il n'y avait pas Hollywood pour en faire tout un cinéma, on s'en fout.

Une réussite en demi-teinte

Les débarquements ont été une réussite, surtout à Utah Beach, puisque les Alliés n'ont pas été rejetés à la mer.

Tout de même, certains vétérans ont dit que cela leur rappelait la bataille de la Somme, avec des ordres de marche bien trop détaillés et contraignants et une préparation d'artillerie totalement inefficace, dont la seule fonction fut de laisser à l'ennemi le temps de se préparer.

Même erreur en septembre 1944 avec l'opération Market-Garden.

En revanche, quand ça a merdé, il y a eu de très bonnes improvisations. Par exemple, quand les croiseurs ont fait de l'appui-feu rapproché, en observant ce que les quelques blindés sur la plage visaient. On imagine les dégâts si cela avait été préparé (distribuer aux troupes débarquées des fumigènes et leur dire « Les bateaux tireront là où vous mettrez les fumigènes »).



Célèbre photographie d'Omaha Beach In the jaws of death

En revanche, pour les Allemands, c'est une claire défaite.

Empêcher les Alliés de débarquer était impossible, du fait de l'appui-feu des croiseurs et de l'aviation, mais ils pouvaient espérer les tronçonner et les empêcher de se déployer.

Le général Marcks, pourtant considéré comme un des meilleurs généraux allemands, se rate complètement, comme un joueur de football en méforme. En se laissant distraire par les Ruperts, il manque l'occasion d'attaquer les Anglais à un moment critique. Il est tué à Saint-Lô le 12 juin.

Néanmoins, fidèle à sa réputation d'agressivité, la Wehrmacht réussit à couvrir Caen en réagissant plus vite que les Anglais. Le temps perdu ne se rattrape pas. Les historiens disent « Pour faire ce qu'a fait une section le jour J, il fallait un bataillon à J+1 et une division à J+2 ».

A partir de J+2, les aérodromes de fortune s'installent sur la tête de pont et la supériorité aérienne écrasante des Alliés fait qu'ils ne peuvent plus être battus.

A ce moment là, la première semaine de juin 1944, les généraux allemands savent que la guerre est perdue (à l'est, l'opération Bagration, qui démontre l'excellence opérationnelle de l'Armée Rouge, déclenchée le 22, va achever de les convaincre). En deux mois, les Allemands perdent un million d'hommes.

Pourtant, la guerre va encore durer un an. Mais c'est une autre histoire.

mardi, mars 21, 2023

L'aigle et le léopard (Eric Branca)

Un livre sur les liaisons dangereuses entre l'Angleterre et le IIIème Reich.

Royal Heilnesses !

En 2015, le Sun titrait Royal Heilnesses ! à cause de cette video de 1933 de la jeune Elizabeth faisant le salut nazi à l'instigation de son enculé d'oncle :

C'est injuste, car si le très fugace roi Edouard VIII et sa salope d'Américaine étaient d'authentique traitres au service des nazis, ce ne fut pas le cas des parents de la reine Elizabeth, qui ont soutenu, malgré leurs doutes initiaux, de plus en plus fermement Churchill.

Branca se sert de cet épisode pour rappeler que la famille royale actuelle est bien plus allemande qu'anglaise, ce sont, de leur vrai nom, des Saxe-Cobourg-Gotha. 2022 est la première année depuis longtemps que le souverain en exercice, Charles, et son successeur désigné, William, sont tous deux mariés à des Anglaises et non, au moins un des deux, à des Allemandes (ou à des Allemands : le prince Philip, père de Charles, était un Teuton).

Bien sûr, ce n'est que l'introduction du l'ouvrage : l'auteur est conscient que le famille royale a peu de pouvoir.

On mesure toutefois la vaste finesse du prince Harry de se pointer à un bal masqué déguisé en SS (la consanguinité, ça attaque le cerveau). On remarquera que son frère n'a pas protesté.

Une politique très mal avisée

Dans l'entre-deux-guerres, l'Angleterre fut fidèle à sa politique traditionnelle « Pas de puissance dominante sur le continent ».

Mais, au-delà de sympathies idéologiques avec les nazis fort déplaisantes, beaucoup de dirigeants britanniques commirent  une énorme erreur de calcul : la puissance  qu'ils craignaient était la France.

Certes, les colonies faussaient l'évaluation du rapport de forces et envenimaient les relations franco-britanniques, mais tout de même !

Les gouvernements allemands ont poussé à cette faute avec beaucoup de talent.

De 1918 à 1936, la politique britannique fut de favoriser l'Allemagne aux dépens de la France (aussi sous l'influence maléfique des Etats-Unis).

De 1936 à 1938, quelque chose comme « Damned ! On est peut-être en train de faire une grosse connerie ! ».

Et, à partir de 1938, bien trop tard, une politique pro-française.

Quelques Britanniques (Eden, Churchill) ont avoué après la guerre, plus ou moins à demi-mots, la responsabilité britannique dans son déclenchement (ce que les Américains n'ont pas fait).

Pétain et Weygand n'ont pas tort de pointer la duplicité britannique, mais elle ne justifie pas leur politique d'abandon. C'est de Gaulle, passant l'éponge (à peu près), qui avait raison. Son intelligence volait des kilomètres au dessus des deux badernes.

La primauté des intérêts financiers

Montaigu Norman (francophobe rabique : « Il y a quatre sortes de brebis galeuses : les Français, les juifs, les Ecossais et les experts-comptables » et ce n'était pas tout à fait de l'humour anglais), gouverneur de la Banque d'Angleterre et Hjalmar Schacht (le financier de génie sans qui l'aventure hitlérienne aurait été impossible), gouverneur de la Reichsbank, se mirent d'accord pour écrouler le Mark, tuer le Franc français et les réparations de guerre, quitte à plonger les Allemands, notamment la classe moyenne, dans la misère.

Ce n'est pas sans rappeler ce que font la FED et la BCE depuis 15 ans.

S'il y avait eu une justice, ces deux-là auraient été les deux premiers condamnés à mort à Nuremberg, parce qu'ils sont les premiers fauteurs de guerre dans l'ordre chronologique.

Eric Branca conseille ce livre dont je vous ai fait la recension La montée d'Hitler, hasards, complaisances, complicités ... .

Oswald Mosley est le très riche et très aristocrate fondateur de la British Union of Fascists. Mais, avant cela, tout jeune député et ministre travailliste (les fascistes viennent de la gauche), il proposa en 1930 le Memorandum Mosley, qui, par certains côtés, préfigurait l'Etat-providence. Celui-ci fut rejeté comme portant atteinte aux intérêts commerciaux et financiers du commerce international, notamment avec l'Allemagne.

Le racisme aristocratique en partage

Houston Stewart Chamberlain (très lointain rapport avec Neville Chamberlain) était un des rares hommes vivants qu'Hitler admirait. Anglais naturalisé Boche (il a passé la première guerre mondiale en Bochie), il fut l'un des théoriciens du racisme exterminateur moderne.

Des tranches entières de l'aristocratie britanniques sont conquises.

On connait les sœurs Mitford (5 sur les 6 furent plus ou moins, plutôt plus que moins, nazies. Leur seul frère mourut en Birmanie, où il avait demandé à être envoyé, pour ne pas avoir à combattre les Allemands. Leur père, Lord Redesdale disait : « Je suis normal, ma femme est normale, mais mes filles sont toutes plus folles les unes que les autres. »).

La Grande-Bretagne fut la nation qui s'est le plus déplacée pour la grande fête publicitaire nazie des Jeux Olympiques de 1936. Notamment, la haute société était très représentée : pas moins de 20 000 VIP (!!!!), au point que l'ambassadeur britannique en Allemagne s'alarma auprès de son gouvernement : « Mayfair (le Neuilly londonien) déménage à Berlin et beaucoup parlent alors qu'ils feraient mieux de se taire».

Le pompeux crétin sur le trône

Edward VIII, roi de janvier à décembre 1936, était un pompeux crétin (vous avez sans doute remarqué que l'intelligence n'est pas le point fort de la famille royale britannique), sympathisant nazi.

Son père, le roi George V, horrifié par ses dépenses pharaoniques, l'avait fait mettre sur écoutes, et découvrit à cette occasion l'étendue de ses sympathies nazies.

Si sa volonté de se marier avec une divorcée fut la cause réelle et sérieuse de son abdication, les gens qui savaient furent bien contents de débarrasser l'Angleterre de ce dangereux imbécile. Les inspecteurs de Scotland Yard avaient les oreilles écorchées par le langage ordurier employé par l'Américaine pour parler à celui qui était tout de même le roi.

Il était vaniteux, dépensier, creux, bête, méchant, joueur, alcoolique, paresseux, écrasé par sa pouffiasse (il était une sorte de Harry en plus nocif). Un proche de la famille royale a résumé : « il n'avait pas d'âme ». C'est à l'honneur du système britannique d'avoir réussi à éjecter du trône ce danger public.

Devenu duc de Windsor, il ne trouva rien de mieux que de s'afficher avec Hitler :


La position du bulldog couché

Vers 1935, on peut définir trois types de politiciens britanniques vis-à-vis de l'Allemagne :

1) l'establishement pro-nazi.

2) l'establishment « équilibre des puissances », complètement manœuvré par la force et par le vice d'Hitler.

3) les churchilliens, à l'effectif très réduit, puisqu'il fut souvent de un (deux, si on compte Clementine).

En 1935, eut lieu une catastrophe diplomatique comme il y en a peu dans l'histoire : la Grande-Bretagne signa un traité naval avec l'Allemagne, en cachette de l'Italie et de la France. 

Le contenu du traité importait peu face à la défiance entre alliés qu'installait cette duplicité britannique, c'était tout le système d'alliance contre l'Allemagne qui volait en éclats, si ce n'était dans les textes, au moins dans les têtes. Avec le recul, on peine à expliquer une bourde pareille. Paraît-il qu'Hitler eut du mal à contenir sa joie. On le comprend.

Lord Holy Fox

Halifax est de ces personnages historiques (Voltaire, Weygand, ...) pour qui j'éprouve une aversion au-delà du raisonnable.

Aristocrate hautain, qui se croyait plus intelligent que tout le monde,  il prit de funestes initiatives dans le dos de ses collègues (c'était un serpent) qui outrepassaient son mandat de ministre des affaires étrangères. Et toujours dans le sens de concessions à Hitler.

Evidemment, manœuvrer ce genre de vaniteux par la flatterie, ce fut l'enfance de l'art pour les nazis. Göring lui organisa des chasses grandioses.

Il était aussi l'ami du roi George VI.

En mai et juin 1940, il conspirait dans le sens d'une paix avec Hitler (c'est très probablement pour cela qu'Halifax a laissé Churchill devenir Premier Ministre quand Chamberlain lui a proposé le poste le 9 mai 1940 au soir : d'abord, laisser échouer et décrédibiliser l'option jusqu'au boutiste, puis avoir les mains libres pour négocier la paix avec Hitler. Sauf que Churchill a duré plus longtemps que prévu par Halifax).

Mais, à manœuvrier, manœuvrier et demi, Churchill coinça Halifax.

D'abord, il fit voter le 22 mai 1940 la Defence Regulation 18B qui lui permettait d'emprisonner qui il voulait. Il fit aussitôt arrêter les fascistes de Mosley, qui n'avaient aucune importance en eux-mêmes. Mais le message fut reçu 5 sur 5 dans la haute société à laquelle Mosley appartenait : les soutiens de Halifax se firent soudain moins fermes, plus distants.

Ensuite, Churchill eut deux habiletés :

1) il se ménagea l'appui de Chamberlain, déjà très malade, qui restait le chef du parti conservateur (le pouvoir de Churchill était très fragile) et qui avait été si souvent trompé par Hitler qu'il n'était plus prêt à faire des concessions. Il sut ne pas le brusquer, et même le flatter.

2) il temporisa, il évita la confrontation avec Halifax et le laissa s'enfermer dans ses erreurs.

Première erreur en mai : Halifax choisit comme intermédiaires de paix les Italiens. Or, ceux-ci étaient déjà décidés à entrer en guerre contre la France (ce que Churchill, lui, devina). Mauvaise pioche. Comme Halifax a menti au Cabinet, en parlant d'initiative italienne, ça tourna court sans rattrapage possible.

Deuxième erreur en juin : Halifax passe par les Suédois mais une bonne âme dévoile tout à la presse dès le début et il est obligé de se désolidariser piteusement. Et là, il commet la boulette de cette année 1940 très chargée (celle de Gamelin est hors concours) : il propose au Cabinet de céder Gibraltar aux Espagnols pour les encourager à jouer les intermédiaires.

Dans les poubelles de l'histoire, Halifax. Mais Churchill a senti le vent du boulet. Dès qu'il le put, à l'automne 1940 (après la mort de Chamberlain, Churchill devint enfin le chef du parti conservateur), il expédia Halifax aux Etats-Unis.

La dupe

Mieux que ses services de renseignements, qui n'y croyaient guère, Churchill a compris qu'Hitler brulait de se retourner contre l'URSS. Il voulait encourager cette décision qu'il estimait, à raison, avantageuse pour son pays.

Dans le plus pur style d'intoxication anglaise (je ne parle pas que de la cuisine), il s'est servi d'appeasers retournés pour faire passer des signaux de faiblesse.

Le voyage rocambolesque de Rudolf Hesss en mais 1941 l'a embarrassé : Hess avait l'espoir fou de négocier la paix dans le dos de Churchill avant l'attaque de l'URSS et son échec instantané a prouvé que le Premier Ministre était fermement installé à son poste.

Mais, bon, tout est bien qui finit bien : le 22 juin 1941, s'est produite l'attaque que vous savez. Le jour même, Churchill prononça, en soutien de l'URSS, un de ses plus grands discours. Et six mois plus tard, c'était l'échec allemand devant Moscou.

« Collaboration », ça se dit aussi en anglais

La proposition d'Hitler aux Anglais, la co-direction du monde, était bien plus séduisante que sa proposition aux Français, l'asservissement.

Sans Churchill, il se serait facilement trouvé un gouvernement pour discuter avec Hitler. L'occupation des iles anglo-normandes a prouvé que les Anglais n'étaient pas intrinsèquement plus Résistants que les autres.

Je note avec amusement (mais sans surprise, après le délire covidiste) que la plupart des appeasers sont devenus des churchilliens farouches et sincères, à commencer par son secrétaire, Sir John Colville, et par le roi George VI, tant il est vrai qu'il ne faut pas chercher loin les raisons des opinions des hommes. Le conformisme et le suivisme suffisent à les expliquer dans 90 % des cas.

dimanche, avril 24, 2022

Barbarossa / Kharkov 1942 (J. Lopez / L. Otkhmezuri)

Par paresse, recension simultanée de deux livres.

Barbarossa, l'invasion de l'URSS, commencée en juin 1941 et terminée en décembre par un échec devant Moscou est l'opération de tous les superlatifs : 10 millions d'hommes impliqués, 1000 morts par heure pendant 6 mois, des centaines d'Oradour-sur-Glane. Rien que la bataille de Moscou se déroule sur 200 000 km2.

La violence nazie est centrifuge : elle s'attaque aux individus extérieurs. La violence soviétique est centripète : des milliers de soldats et d'officiers fusillés.

L'erreur fondamentale des Allemands est dans l'incohérence de leur politique.

Leur guerre contre l'URSS aurait du être planifiée sur au moins deux ans. Au lieu de cela, ils pensent à une victoire en six mois parce que, vu l'accumulation de ses crimes, le régime communiste doit tomber comme un fruit mûr.

Pourquoi pas ? Mais, alors, il faut se concilier les populations libérées (comme l'ont proposé certains nazis) afin d'encourager les défections. Or, par racisme, cette politique a été rejetée et les populations martyrisées.

Le résultat ? La résistance de l'armée rouge durcit au fil des mois, pas seulement pour des raisons militaires (leçons tirées, raccourcissement de la logistique, ...) mais aussi pour des raisons idéologiques : les soldats russes ont compris qu'ils avaient vraiment quelque chose à perdre dans cette guerre.

En face, l'erreur de l'armée rouge est le délire répressif stalinien. Officiers et soldats étaient terrorisés, ça n'aide pas à l'initiative et à la souplesse.

Les prémisses

Ce tableau général brossé, reprenons les choses depuis le début.

En 1917 et 1918, les Allemands sont allés plus loin vers l'est, sans rencontrer de résistance, que jamais dans leur histoire (presque aussi loin qu'Hitler en 1942), capturant des ressources et des richesses qui, pensèrent certains, auraient permis de continuer la guerre (d'où la crédibilité de la légende du coup de poignard dans le dos, pour les soldats du front de l'est).

Hélas, les militaires allemands, un peu bornés, n'ont pas compris que cette absence de résistance était causée par la politique, l'effondrement de la monarchie des Romanov, et non par l'incompétence militaire russe. Or, beaucoup de ces jeunes officiers seront généraux 25 ans plus tard et attendront en vain un écroulement de l'armée russe.

De plus, ils ont adopté dans ces steppes russes un comportement colonialiste vis-à-vis des populations qui n'a rien à envier à celui des Belges au Congo.

Tout cela mis bout à bout, les généraux de 1941 sont très réceptifs au discours hitlérien : « L'URSS tombera comme un fruit mûr et nous en ferons une colonie allemande ».

Contrairement à certains nazis d'origine balte et teutonique (Hess, Rosenberg, Himmler, ...), Hitler, d'origine autrichienne et vétéran du front ouest, ne croyait pas que la stratégie de l'Allemagne devait se jouer à l'est.

La pensée initiale d'Hitler est de vaincre la France, de s'arranger avec la puissance maritime, la Grande-Bretagne, et ensuite seulement de se retourner vers la Russie pour conquérir un espace vital.

Sa conversion vers l'est n'est qu'un pis-aller suite à la résistance inattendue de Churchill.

Côté russe, il y a des envies de révolution mondiale. C'est un pur produit de la désinformation soviétique (fort compétente) de croire que Staline est un tyran à l'ancienne et qu'il n'a aucune ambition idéologique.

Mais, d'après la théorie marxiste, la révolution devait débuter dans les pays industrialisés et, manque de pot, c'est la Russie arriérée qui a chopé la queue du Mickey sanguinaire. La révolution allemande s'est réglée dans les rues de Berlin à coups de mitrailleuses et de lance-flammes. Alors, évidemment, ça calme.

L'arrangement

On comprend bien les avantages que les deux parties ont tiré du pacte germano-soviétique d'août 1939. Du temps et la tranquillité à l'est pour l'Allemagne. Du temps et du matériel pour l'URSS.

Mais, est-ce si sûr que le pacte était avantageux, notamment pour l'Allemagne. N'aurait-elle pas mieux fait d'attaquer l'URSS en 1940 ? Et les 300 km de Pologne concédés à Staline n'ont-ils pas manqué devant Moscou en décembre 1941 ?

La stratégie

Fin 1940, la situation d'Hitler est simplifiée : Roosevelt vient d'être réélu et le cabinet anglais n'a toujours pas éjecté Churchill.

Ils ne lui reste plus que deux options :

1) Attaquer en Méditerranée pour essayer d'arriver en Iran et de couper la Grande-Bretagne du pétrole.

2) Attaquer l'URSS pour atteindre la suprématie continentale et assurer un équilibre avec les Etats-Unis.

L'option (1) cumule les inconvénients : elle n'est pas forcément décisive, elle est lointaine et prend du temps, elle laisse le flanc oriental de l'Allemagne à découvert. Et elle n'est pas raccord avec les préférence idéologiques d'Hitler (paix avec les anglo-saxons blancs, guerre raciale contre les slaves).

On remarque (comme certains militaires allemands) que l'option (2) n'est pas non plus décisive. Roosevelt et Churchill n'appuient pas leur résistance au nazisme sur l'URSS.

Hitler est coincé, il a perdu l'initiative stratégique fin mai 1940, sur les sables de Dunkerque, quand il a échoué à obtenir une paix conjointe France / Grande-Bretagne.

La logistique : un problème insoluble

L'armée allemande pendant Barbarossa, c'est 50 000 tonnes de fret par jour.

Le réseau ferroviaire russe est inutilisable à court terme du fait de l'écartement des rails spécifique.

Reste la route, pourrie, même en été.

Le rayon d'action du transport motorisé est le rayon au-delà duquel les camions consomment tout ce qu'ils transportent pour eux-mêmes (pneus, carburant, pièces détachés). Les planificateurs allemands l'évaluent à 400 km, il sera en réalité de 200 km.

Ce n'est pas un problème trivial. L'armée américaine, autrement mieux organisée et mieux équipée, et sur des routes françaises bien meilleures que les routes russes (à l'époque !), tombe en panne sèche en septembre 1944, après deux mois de ruée et 400 km depuis la Normandie. Il lui faut trois mois de pause pour s'en remettre.

Avec son point de vue très américain Eisenhower dit : « Les amateurs discutent stratégie, les professionnels discutent logistique ». D'ailleurs, s'il n'y avait pas eu de Gaulle, les Américains auraient laissé Paris brûler, au nom de ces impératifs logistiques.

La Wehrmacht rameute des camions de toute l'Europe. Elle en a 43 types. Seule solution pour l'entretien : la cannibalisation (il y a peut-être encore des carcasses de Renault et de Berliet au fin fond de la Russie). En conséquence, le nombre de camions utilisables diminue très vite.

La seule manière de résoudre ce problème : le fret maritime. D'où l'importance de prendre Leningrad et son port, Kronstadt. Ou, en septembre 1944, de prendre Anvers, un magnifique foirage de ce connard prétentieux de Montgomery.

La conséquence opérationnelle immédiate de cette logistique limitée est que l'opération Barbarossa démarre avec 153 divisions, soit 11 de plus que pour la France, pour un territoire à conquérir 4 fois plus grand. C'est très insuffisant.

L'état-major passera donc son temps à boucher les trous, transférant sans cesse les unités d'un front à l'autre, ce qui aggrave le problème logistique. Et les voies de communication sont mal gardées, ce qui aggrave ... vous avez compris.

Forces et faiblesses de l'armée rouge

L'armée rouge a deux forces :

1) La doctrine la plus juste de tous les belligérants, celle qui décrit le mieux la guerre telle qu'elle se passera vraiment. Il n'y a pas de bataille décisive entre nations industrielles, mais une guerre d'attrition. Les Russes mènent une réflexion sur l'engagement et le désengagement des forces.

2) L'industrie la mieux adaptée à la guerre, à la fois en qualité et en quantité. Le char T-34 et l'avion Sturmovik sont les meilleurs de leur catégorie.

Elle a deux énormes faiblesses :

1) Un climat épouvantable depuis les purges de 1937-38. Certains officiers donnent des ordres impossibles à exécuter (c'est le cas de le dire) pour avoir en permanence des listes de « saboteurs » à fournir à la police politique.

Jusqu'en 1942, chaque problème sera attribué au sabotage et les responsables fusillés. En plus d'être désastreuse pour le moral et dispendieuse en hommes, cette pratique paranoïaque empêche toute accumulation d'expérience. L'armée rouge repart toujours de presque zéro.

2) Une troupe très médiocre. Beaucoup de soldats ne parlent même pas russe et bien des officiers subalternes ne savent pas lire (alors, lire des cartes ...).

Le non-choix des axes d'attaque

Hitler, comme souvent, a de meilleures intuitions que ses militaires. Il veut une attaque à deux pinces. Une au nord pour conquérir Léningrad et une au sud, pour Kiev et le bassin industriel du Donbass (déjà !).

Halder, son chef d'état-major, préfère attaquer Moscou, alors que Napoléon a prouvé que conquérir Moscou ne règle rien.

Finalement, on se met d'accord sur une cote mal taillée : une attaque sur trois axes, nord, centre, sud, qui a l'avantage de moins encombrer les routes, toujours le problème logistique.

L'armée allemande : génocidaire par nature ?

Jean Lopez a une thèse originale (à mes yeux).

En comparant 1870, 1905 (génocide herrero en Namibie) et 1914, Jean Lopez conclut que l'armée allemande est génocidaire, non par racisme, mais à cause de sa doctrine.

En effet, la combinaison de la recherche systématique de la bataille décisive et de la négligence de la logistique transforme les anicroches et les retards, inévitables à la guerre, en catastrophes, générant frustration et colère de l'armée pseudo-victorieuse, ce qui amène par glissement au massacre de civils.

Lopez rappelle qu'en 1870, la logistique allemande s'est écroulée après Sedan et que la chasse aux francs-tireurs en est résultée.

Entre 1870 et 1945, les Allemands n'ont eu, à chaque problème politique, qu'une seule réponse, militaire. C'est un peu limité, pour dire le moins. A qui n'a qu'un marteau, tout problème est un clou. Et cette solution militaire se résumait trop souvent à « Fusillez ! ».

Il ne faudrait pas beaucoup pousser Lopez pour lui faire dire que la pulsion génocidaire des militaires allemands est le résultat mécanique de leur nullité stratégique.

Donc, oui, l'idéologie raciste d'Hitler a joué un rôle dans les massacres à l'est, mais il n'est pas le seul coupable.

Quand on envisage de s'enfoncer de 1000 km dans le territoire ennemi sur une largeur de 1200 km, se mettre à dos les populations des territoires traversés n'est peut-être pas l'idée la plus judicieuse du monde. Visiblement, cette considération de bon sens purement militaire n'a pas ému grand monde à l'état-major allemand.

Pourtant, une fois qu'on a intégré les problèmes logistiques de Barbarossa, on comprend que la dureté vis-à-vis des populations contient en germe l'échec de cette opération.

On notera que quelques nazis insistent pour qu'un effort soit fait pour rallier les populations, notamment ukrainiennes. Mais ils ne sont pas écoutés, ou trop peu.

La plus grande défaite de l'histoire du renseignement

L'attitude soviétique face à Barbarossa illustre à la perfection la maxime que le renseignement n'est rien, l'analyse est tout.

Le délire paranoïaque de Staline a trois conséquences désastreuses :

1) il ne croit aucun des renseignements humains, redoutant toujours une intoxication. Or, le renseignement technique étant très faible, il ne reçoit que des renseignements humains.

2) il s'attend toujours à ce que les « capitalistes » (Grande-Bretagne, Allemagne, Etats-Unis) fassent alliance contre lui.

3) personne n'ose le contredire.

Sa politique est donc, pour retarder l'attaque allemande, un appaeasement forcené, dont la complaisance ferait passer Chamberlain pour un dur. Par exemple, les soviétiques tolèrent 518 ! survols de leur territoire dans les premiers mois de 1941.

Le 21 juin 1941, Staline refuse la mise en alerte de l'armée russe pour ne pas provoquer les Allemands, malgré les signes aveuglants d'une attaque imminente.

Hitler joue sur du velours. En simulant les préparatifs d'une attaque contre l'Angleterre, il renforce Staline dans son idée que les Allemands ne l'attaqueront pas tout de suite.

La communauté soviétique du renseignement se modèle sur l'attitude du tyran, qui la terrorise : elle a toute la matière qu'il lui faut, mais l'analyse est totalement biaisée. C'est probablement la plus grande défaite de l'histoire du renseignement : refuser activement de comprendre le but du rassemblement de plusieurs millions de soldats à ses frontières.

Notons avec amusement qu'en Grande-Bretagne, il se passe l'inverse exact. Churchill croit très tôt à une attaque allemande contre l'URSS mais sa communauté du renseignement, le prenant pour un amateur brouillon, ne tient aucun compte de son avis et se fourvoie assez longtemps, trompée elle aussi par les leurres d'Hitler. Néanmoins, les deux avis finissent par converger et, en avril 1941, les Britanniques ont une image juste de la situation. Encore une supériorité de la démocratie sur la dictature paranoïaque.

22 juin 1941

L'attaque démarre bien.

Les trois axes d'attaque (Nord, Centre et Sud) ont chacun pour fers de lance 2 ou 3 formations inédites : les groupes panzer qui, chacun, représentent 3 ou 4 fois l'armée française actuelle (!!!), tant en effectifs qu'en matériels (chars, avions. Aujourd'hui, notre armée n'a que 225 chars Leclerc)

Hitler est soulagé. Loin du triomphalisme affiché en public, il vivait dans l'angoisse depuis quelques semaines.

Staline, lui, est tétanisé. Commencent les jours les plus étranges de l'histoire de l'URSS : plus de son plus d'image du Vojd, le guide suprême, dont un seul mot faisait trembler de terreur. Il se réfugie dans sa datcha. L'URSS est sans direction. Deux longues semaines avant le premier discours public de Staline. Il est surtout occupé, comme à son habitude, à fuir ses responsabilités et à faire fusiller les « traitres ».


Les Russes sont encore plus nombreux que les Allemands mais sans profit. Le bordel russe a un effet paradoxal : les troupes sont si peu concentrées, tellement dispersées au petit bonheur la chance, que les Allemands font moins de prisonniers qu'espéré.

D'une manière générale, les transmissions russes, au sol et en l'air, sont épouvantables, au point que les miliaires passent par le réseau téléphonique civil. La Luftwaffe bombardent systématiquement les postes de village et l'armée rouge se retrouve quasiment sans communications.

Du côté de l'aviation, c'est un triomphe allemand total. Les agresseurs ont fait un choix radical qui va se révéler payant au delà de toutes les espérances : pas d'appui-feu pour les troupes d'assaut, toute l'aviation concentrée sur la défaite de l'aviation ennemie.

Dans la première matinée, 85 % de l'aviation russe dans le rayon d'action allemand est détruite, principalement au sol. Le désastre est si énorme que le NKVD fusille des généraux dans l'après-midi, d'autres se suicident.

Pourquoi ? D'abord, une excellente météo Et, surtout, la faiblesse des transmissions russes a induit un phénomène mortel : les avions sont concentrés sur les aérodromes où la radio fonctionne.

Les aviateurs russes sont tellement ineptes qu'ils inventent le taran : l'éperonnage des avions ennemis.

Cette catastrophe initiale a un effet bénéfique à long terme : l'armée rouge finit par être entièrement équipée de matériel dernier cri, mais, entre temps, il a fallu tenir.

Le même jour, Churchill fait un  discours exceptionnel, un de ses meilleurs. Sans renoncer à son anti-communisme, il explique pourquoi il soutient l'URSS sans réserves. Même pour un paranoïaque comme Staline, c'est limpide.

L'exploit soviétique

La logistique militaire russe est aussi foireuse que l'allemande.

En revanche, question logistique industrielle, chapeau !

En quatre semaines, des millions d'ouvriers (le principal soutien sociologique du régime) travaillant jour et nuit déménagent vers l'est des centaines d'usines, des millions de tonnes de machines-outils, des dizaines de milliers de trains.

C'est un énorme bordel, mais ça finit par se faire.

La persécution des ingénieurs est organisée de manière originale : les bureaux d'étude sont installés directement au goulag. C'est le cas par exemple du bureau d'étude Tupolev. Paradoxalement (ou pas ?), cela leur assure une certaine tranquillité.

Les Russes mourront de faim, mais pas de manque d'armes.

On notera que c'est le seul domaine où Staline a donné une consigne intelligente : « Que nos matériels ne soient pas les meilleurs importe peu (ils l'étaient souvent), qu'ils soient simplement bons, mais faciles à produire ».

Le pal

Pour les Allemands, Barbarossa, c'est le supplice du pal. Au début, ça va. C'est après que ça se gâte.

Malgré le triomphe militaire, l'effet politique est raté : le ralliement de certaines populations (les « ukronazis » ne sont pas une légende) ne suffit pas, le régime soviétique tient bon. Les Allemands n'ont pas compris que vingt ans d'industrialisation par la terreur ont créé des couches sociales qui ont intérêt à ce que le régime perdure. Le racisme de l'envahisseur fait le reste.

Les Allemands perdent toutes chances de gagner la guerre à l'est fin juin 1941, au bout d'une semaine d'offensive, au moment de leur plus grande euphorie. Ils perdent trop de temps à fermer des encerclements sans intérêt stratégique, alors que la route de Leningrad est ouverte et celle de Moscou pas loin d'être dans le même état.

Faire des millions de prisonniers, c'est rigolo, mais à quoi cela sert-il ? Alors que la maitrise de Leningrad changerait le cours de la guerre.

Comme les Allemands ne sont pas totalement idiots, ils comprennent le problème, mais ils n'arrivent pas à s'en dépêtrer.

Encore et encore ...

A la mi-juillet, se pose à nouveau la question stratégique non tranchée. Quelle est la priorité ? Leningrad et son port ? Moscou, son gouvernement et son noeud de communication ? Le bassin du Donbass et les pétroles du Caucase ?

Et, faute de décision claire, les Allemands commettent des erreurs sur les trois axes :

1) Au nord, ils se divisent, ce qui permet aux Russes de sauver Leningrad.

2) Au centre, les Russes arrivent à ralentir les Allemands et sauvent Moscou.

3) Mais l'erreur la plus grave est au sud. Par peur d'une bataille urbaine couteuse, les Allemands renoncent à prendre Kiev, ce qui aurait ouvert à la fois la route de Moscou par le sud et la route du Caucase. par le nord. Ils préfèrent un encerclement en terrain libre, sans conséquences stratégiques. Un peu comme un enfant qui préfère un bonbon tout de suite plutôt que dix bonbons plus tard.

Des généraux allemands protestent, mais sans résultat.

En plus de l'armée « normale » (c'est-à-dire à pinces et à bourrins), les Allemands n'ont que 4 corps panzers (dont je vous rappelle que chacun fait entre 3 et 4 fois l'armée français de 2022) alors qu'il en faudrait 2 de plus. Mais ils n'auraient pas eu les moyens de les ravitailler.

L'automne arrive

A l'automne 1941, les Russes sont dans la position de Churchill en juin 1940. Ils n'ont pas gagné la guerre, mais ils sentent qu'ils se sont débrouillés pour ne pas la perdre.

L'armée allemande a pris de mauvaises habitudes et est maintenant ouvertement génocidaire. La distinction mauvais Einsatzgruppen et bonne Wehrmacht est oiseuse et date des nécessités de propagande de la guerre froide, où bon nombre de généraux hitlériens ont été recyclés par les Américains.

L'atmosphère dans l'armée soviétique est toujours épouvantable (une simple conversation technique entre collègues, dénoncée par l'un d'eux, peut vous faire fusiller) mais le paroxysme de la crise est passée.

C'est hélas compter sans Hitler.

Par une intuition confondante, qui ridiculise les militaires de carrière, il saisit la petite chance opérationnelle qui se présente. Toujours en conflit avec son état-major, qui veut foncer droit sur Moscou, il réussit, sous divers prétextes, à distraire des troupes vers le nord et vers le sud.

Guderian s'infiltre dans une faille du dispositif soviétique, Hitler le soutient. Les généraux russes n'osent pas annoncer à Staline le désastre en gestation et aucune mesure préventive n'est prise. Kiev est encerclée, avec des chiffres qui donnent le tournis : 650 000 prisonniers, dont 13 généraux, des milliers de chars.

Fin septembre, Leningrad est encerclée, la route de Moscou est ouverte, Kiev est finalement prise (mais avec un mois de retard sur ce qui était nécessaire) et la supériorité numérique soviétique a disparu. Mais il est déjà trop tard dans la saison, le temps perdu ne se rattrape jamais. Le non-choix stratégique aura plombé toute la campagne allemande.

Les Russes renoncent enfin à cette folie des contre-offensives hâtives et mal montées qui ouvrent des portes aux Allemands. Ils inaugurent la défense en profondeur qui fera leur succès à Koursk en 1943 : plutôt que d'arrêter de vive force les offensives blindées, les user par des champs de mines et par des obstacles, par du harcèlement.

Les généraux allemands survivants chargeront Hitler, en disant que le triomphe de Kiev a préparé l'échec devant Moscou, en retardant l'offensive centrale. Les historiographes reprennent cette thèse anti-hitlérienne bien pratique pour dédouaner les généraux.

Elle est en réalité très fragile. Un examen minutieux montre qu'il était déjà trop tard et que, de toute façon, l'offensive vers Moscou n'aurait pas été possible sans la victoire préalable en Ukraine.

Leningrad et Moscou : les mouroirs hitlériens

Décision unique dans l'histoire : Hitler décide, obéi par la Wehrmacht (non, l'armée allemande n'était pas « propre »), d'encercler Leningrad et Moscou et de refuser toute reddition, afin de faire mourir de faim tous les habitants. D'habitude, on affame les villes pour obtenir leur reddition, pas pour liquider leurs habitants.

Bien sûr, devant Moscou, l'échec est total. Mais, à Leningrad (3 millions d'habitants), les Allemands essaient (3 millions de morts, visiblement, ça ne tracasse pas le preux soldat teuton). 800 000 Léningradois mourront de faim, malgré les efforts des Soviétiques (qui font tout de même passer les besoins militaires en premier).

Peut-être cela vous aide-t-il à mieux comprendre la haine des Russes pour les Allemands. Le monde se porterait mieux si l'Allemagne n'existait pas (les Allemands redeviendraient des Bavarois, des Saxons, des Wurtembergeois ... et alors ?).

Moscou, l'offensive de trop

Si les Allemands avaient figé leur position fin octobre, leur situation était excellente. Ils avaient raté leur coup stratégique, mais avaient engrangé des gains massifs.

Malheureusement pour eux (et heureusement pour nous), ils ont tenté le coup de trop.

Au début, c'est le cinéma habituel : les Russes sont positionnés en dépit du bon sens, ils ne communiquent pas entre eux et, de toute façon, n'osent pas faire remonter les mauvaises nouvelles. Les Allemands atteignent le ratio de pertes fantastique de 1 pour 18.

Mais, l'inconvénient d'attaquer un noeud de communication comme Moscou, c'est qu'il communique (bien ouais). Malgré la panique à Moscou, les trains de renforts ne cessent d'arriver de l'est.

Début novembre, le général Halder, chef de l'OKH, est face à une décision cruciale (depuis mi-octobre, Hitler a lâché le manche : il a compris qu'il ne gagnerait pas la guerre cette année-là, et même pas du tout : je suis persuadé qu'il a compris plusieurs mois, voire plusieurs années, avant ses généraux que la seule stratégie possible restante était d'essayer de diviser les Alliés).

Or, d'après Lopez, Halder est victime du « syndrome de la Marne ». A cause de leur nullité stratégique (je sais, je radote, mais c'est important à comprendre), les généraux allemands (lieutenants ou capitaines d'état-major, à l'époque) ont mal interprété notre victoire de la Marne.

Ils pensent qu'ils ont manqué d'énergie dans l'application d'un plan parfait, alors que c'est le contraire qui est vrai. Le plan Schlieffen était entaché d'une grave erreur qui le condamnait à l'échec face à des troupes bien commandées (ce qui était le cas de notre armée de 1914) : vouloir tout, tout de suite, avec des moyens insuffisants pour cet objectif.

Dans la doctrine allemande, on gagne la guerre dans le dernier quart d'heure, dans le dernier effort (c'est raccord avec le mot de Clemenceau : « Celui qui gagne, c'est celui qui ne s'avoue pas vaincu un quart d'heure de plus que l'ennemi. »). Ca peut marcher face à des troupes mal commandées (Autriche 1866, France 1870 et 1940). Mais face à des troupes pas trop mal commandées (France 1914, URSS 1943) ou disposant d'une profondeur stratégique quasi-infinie (Russie 1941), la machine finit par caler.

Pour Halder, tous les signaux sont au rouge : sa force de combat est tombée à un tiers de ce qu'elle était 3 mois plus tôt, les problèmes de ravitaillement sont insolubles (à Guderian qui réclame de l'essence, on répond « Va la chercher à Varsovie » à 1500 km !), l'hiver arrive et l'ennemi se renforce.

La simple sagesse, le jugement professionnel, auraient du le conduire à prendre une posture défensive. C'est ce que ces généraux lui disent ... sauf Von Bock, le chef du groupe d'armées Centre.

Pris par l'hubris, il ordonne un dernier coup de collier visant à conquérir un territoire grand comme une fois et demi la France. Evidemment, c'est l'échec total, un cadeau inespéré pour les Russes.

Ni Napoléon ni les Allemands n'ont été vaincus par l'hiver, mais par leur propre aveuglement, leur incapacité à prendre en compte ce phénomène archi-connu et prévisible. A la guerre, il y a des coups du sort funestes. L'hiver en décembre en Russie n'en est pas un. Napoléon et la Wehrmacht auraient sagement hiverné à Smolensk, le cours de l'histoire en était changé.

La paranoïa de Staline

La paranoïa délirante de Staline (Hitler parait équilibré en comparaison !), son mépris d'acier de la vie humaine et son dédain absolu des réalités opérationnelles (espace, temps, fatigue, mouvements de l'ennemi ...) expliquent le gigantisme des pertes russes.

Des dizaines d'offensives stupides, vouées à l'échec, impliquant chaque fois des centaines de milliers d'hommes, ont été ordonnées par des généraux terrifiés à l'idée de contredire Staline.

Il est vain de donner des chiffres mais l'hypothèse que, sur les 26 millions de morts russes de cette guerre, la moitié est due à la folie de Staline et aurait pu être évitée n'est pas invraisemblable.

Alors pourquoi Staline n'a-t-il pas été renversé ? Tout simplement parce que l'Etat bolchevique tournait autour de lui, le tyran générant autour de lui une cascade de sous-tyrans, de sous-sous-tyrans, etc. suivant le schéma classique si bien décrit pas La Boétie.

La paranoïa d'Hitler

La vie est beaucoup plus agréable pour les Allemands (sauf les juifs) sous Hitler que pour les Russes sous Staline.

Mais la paranoïa d'Hitler les a quand même tués.

Du point de vue allemand, la clé de cette campagne, c'est la maitrise des arrières. La paranoïa judéophobe leur fait constamment considérer les juifs rencontrés comme des ennemis à exterminer et, par extension, les Russes aussi.

Il se trouve qu'un général allemand a essayé autre chose. Le général Rudolf Schmidt donne des ordres pour limiter les exactions et se concilier la population. Il est le seul à faire condamner deux soldats pour avoir battu à mort un civil russe. Et cela fonctionne : les commissaires politiques communistes sont dénoncés par la population et des hommes s'engagent aux côtés des Allemands.

La crainte de Staline de voir la population se retourner contre le régime n'était donc pas infondée. Si les Allemands avaient vraiment essayé d'obtenir l'adhésion ou, au moins, la neutralité, des 50 millions de Russes dans les territoires conquis, la face de la guerre en était changée.

Mais non, ces salauds ont persisté à maltraiter la population, menant à leur propre ruine.

Jean Lopez attribue une partie de cette cécité politique au manque de culture coloniale de l'armée allemande : indépendamment de toute considération morale (qui compte aussi, bien sûr), on n'imagine effectivement pas un Lyautey ou un Robert Clive se comportant de manière aussi primaire !

Deux délires paranoïaques en guerre l'un contre l'autre

Quand on lit des récits de la vie sous Staline, les cheveux se dressent sur la tête. Comment des millions d'hommes ont-ils pu supporter une telle folie paranoïaque qui pourrissait chaque seconde de la vie ?

Les Russes ne pouvaient guère faire autrement qu'obéïr, mais on compatit à leur souffrance infinie.

Pour excuser les Allemands, on dit que ce qu'ils ont fait, n'importe quel peuple dans des circonstances similaires auraient fait pareil. Peut-être. Ou peut-être pas. En tout cas, ce qu'ils ont fait, ce sont eux qu'ils l'ont fait et personne d'autre (à part quelques Polonais et quelques Ukrainiens, Italiens, Hongrois et Roumains).

La Finlande

A côté de ces monstres de paranoïa, concluons sur ceux qui ont eu une attitude fine et intelligente, aux antipodes du délire des deux grands dictateurs.

Ce pays de 3,5 millions d'habitants est allié de l'Allemagne sans subordination. Elle humilie en 1940 une armée soviétique 4 fois plus nombreuse mais sait arrêter les frais à temps. Elle ne peut entretenir très longtemps une armée de 400 000 hommes.

Les dirigeants finlandais analysent très tôt les faiblesses de l'armée allemande triomphante. La Finlande aide donc les Allemands avec un zèle tout à fait modéré, ce dont les Russes sauront prendre bonne note. La Finlande sait être assez forte pour décourager de l'attaquer et assez modérée pour ne pas donner envie de l'attaquer.

A la fin, elle fait même un bout de guerre à l'Allemagne pour libérer une partie de son territoire un peu trop occupé.

La Finlande, coincée entre les géants, se sort remarquablement de la seconde guerre mondiale.

Son industrialisation (Nokia et compagnie) est provoquée par la nécessité de payer les indemnités imposées par les Soviétiques.

On aimerait bien aujourd'hui que nos Macron, Johnson, von der Leyen et compagnie montrent la même intelligence de la situation. Ne retenons pas trop notre souffle.

Quant à espérer une Ukraine ayant la sagesse de la Finlande, inutile même d'y penser.




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Pour Kharkov 1942, c'est beaucoup plus rapide : dernière grande défaite des Russes, qui ouvre la porte de Stalingrad, et donc de la première grande victoire des Russes.

« Offensive défensive » russe, mal pensée, mal préparée, mal exécutée, que les Allemands contre-attaquent de manière fracassante.

Fait remarquable : Staline punit légèrement les généraux vaincus, il ne les fait pas fusiller, ni déporter, contrairement à ses habitudes. Il a fini par comprendre que la terreur constante nuisait à l'efficacité.

mercredi, avril 28, 2021

La liberté guidait nos pas (J. Baumel)

 Jacques Baumel était un baron du gaullisme, maire de Rueil-Malmaison pendant 30 ans.

Mais, avant cela, jeune interne en médecine (il est né en 1918), il a été le secrétaire général des MUR (Mouvements Unis de Résistance) chargé de la sécurité.

Comme son ami Bingen, il décrit le grand bonheur d'être Résistant.

Il raconte cette scène digne d'un film, où Bingen (délégué pour la zone nord, il avalera sa pilule de cyanure dans les locaux de la Gestapo de Chamallières), Serreulles (successeur de Jean Moulin) et lui se rendent à un meeting de la Milice au Vel d'Hiv par curiosité, pour entendre ce qui s'y dit. Le torrent d'insultes déversé sur les gaullistes les met en joie.

Baumel est persuadé que, s'il avait été responsable de la sécurité de la réunion de Caluire, Moulin n'aurait pas été arrêté si facilement (et moi, je suis persuadé que certains ont été bien contents de se débarrasser de cette personnalité trop forte). Il peste contre la négligence de beaucoup de Résistants, l'absence trop fréquente de précautions élémentaires.

C'est Baumel qui eut à gérer les conséquences de la trahison de Multon (celui-ci a sans doute joué un rôle dans l'arrestation de Moulin, mais, comme le traitre a été fusillé à la va-vite, la question ne lui a pas été posée).

Il est sans pitié pour les fonctionnaires français qui ont participé à la Rafle du Vel d'Hiv (on ne peut pas l'accuser de juger de son fauteuil), il est particulièrement choqué par la rafle des enfants. Ces fonctionnaires auraient au moins pu s'abstenir. Quant au régime de Vichy et à ses hauts fonctionnaires qui ont légitimé la lâcheté de ces petits fonctionnaires, il n'a pas de mots assez durs. René Bousquet, le grand ami de Mitterrand, est traité pour ce qu'il est, un ignoble salaud.

Par contre, Baumel explique que les Résistants ont compris assez tard que les juifs n'étaient pas seulement maltraités en Allemagne mais exterminés.

La querelle Moulin-Brossolette

Jean Moulin et Pierre Brossolette ont beaucoup en commun : quadragénaires, socialistes, fortes personnalités, le coup de foudre pour de Gaulle.

Pourtant, leur querelle inexpiable trace le destin de la France jusqu'en 1958.

Jacques Baumel a eu la chance de recueillir les versions des deux acteurs.

De Gaulle a ordonné à Moulin de réveiller les vieux partis pour assoir sa légitimité face à cet abruti de Giraud, la marionnette des Américains. Brossolette veut se débarrasser des vieux partis, dans une optique qui annonce la Vème République.

Brossolette, aidé par Passy (le chef des services secrets de la France Libre) qui, bien qu'étant en théorie son chef, se montre faible, savonne la planche de Moulin auprès des mouvements de la zone nord.

Leur rencontre, d'une violence inouïe, est entrée dans l'histoire de France. Dans un immeuble plein d'officiers allemands, les deux hommes, qui vont mourir en martyrs à quelques mois d'intervalle (la Gestapo laisse Brossolette agoniser des heures sans soins. Expliquez moi qu'il faut être copains avec les Allemands), se hurlent dessus, s'invectivent. Moulin explique à Brossolette, en termes cassants, pour ne pas dire insultants, que son devoir est d'obéir,  pas de faire son petit caprice politique dans son coin. Il engueule Passy, lui donnant au une leçon de commandement : « Vous étiez son chef, vous deviez le faire obéir ».

Moulin, tout de même secoué, confie en sortant à Daniel Cordier : « Vous êtes un idéaliste, vous ne connaissez pas la politique : ces gens là ne respectent que la force ».

Bien sûr, c'est Moulin qui gagne. Il a légitimité d'un ordre direct de de Gaulle, il a l'argent et il a la meilleure analyse : la suite des événements prouve que les Français ne sont pas mûrs pour un changement de régime et que les mouvements de Résistance n'ont aucune consistance politique.

Portraits

Baumel dessine le portrait des Résistants qu'il a pu connaître en tant que secrétaire général des MUR : d'Astier, Frenay, Serreulles, Bertie Albrecht, Lucie Aubrac, Rémy, Bénouville, Renouvin, Delestraint ...

Au dessus de tous, par la lumineuse personnalité : Jacques Bingen. Beau-frère d'André Citroën, riche, centralien, mondain, il pouvait passer une Occupation paisible. Il est allé à Londres, où son talent lui vaut une place importante.

Pourquoi a-t-il demandé à être parachuté en France ? Le courage, le patriotisme, le besoin de payer de sa personne (Saint-Exupéry : « Je ne crois que les témoins qui se font égorger »). Ceux qui l'ont rencontré à cette époque le décrivent comme rayonnant. Dans une lettre à sa mère, il explique que filet se resserre autour de lui, qu'il y a peu de chances qu'il survive mais qu'il n'a jamais été aussi heureux.

Manquant son évasion de peu (Baumel pense que la Française qui l'a dénoncé dans sa fuite le prenait pour un voleur), il avale sa pilule de cyanure. Serreulles, décédé en 2000, ne s'est jamais totalement remis de la perte de son ami.

Bien sûr, il y a aussi la personnalité exceptionnelle de Jean Moulin, sa supériorité est manifeste : il suffit de comparer avec Emile Bollaert, lui aussi préfet, qui fut incapable, avec toute sa bonne volonté, de combiner les exigences de la politique, de l'administration et de la clandestinité. Ou Serreulles, grand bourgeois complexé par les communistes, qui se montre beaucoup trop complaisant avec leur noyautage. Ou Bidault (« un pion qui se comporte comme un pion »), qui se croyait l'égal de de Gaulle (!!!) et ne cessait d'essayer de le contrecarrer en douce.

Moulin, lui, en deux heures de conversation en tête-à-tête avec de Gaulle a tout compris.

En revanche, portrait aigre-doux d'Albert Camus, certes Résistant, mais beaucoup plus préoccupé par ses conquêtes féminines.

Pareil pour Malraux : timide Résistant, mais mythomane audacieux, il a beaucoup gonflé ses états de services. En revanche, il n'a pas volé sa médaille de Compagnon de la Libération : à la tête de la brigade Alsace-Lorraine à partir de septembre 1944, il a montré dans les Vosges en Alsace un courage qui est reconnu par les témoins.

Il parle aussi de Cavailles, le mathématicien, deux fois évadé, fusillé en avril 44, à la stature intellectuelle impressionnante (ses oeuvres ont inspiré les titres abscons des livres que lit Lino Ventura dans L'armée des ombres, comme Transfini et continu) et Michelet, le saint de Dachau, peut-être le seul ministre honnête du XXème siècle.

Le drame de Caluire

Le 21 juin 1943, Jean Moulin est arrêté dans la banlieue de Lyon, à Caluire, dans la maison du docteur Dugoujon.

Le mauvais destin s'en est mêlé : Moulin est en retard, la Gestapo aussi. Si Moulin avait été à l'heure, la réunion aurait été terminée à l'arrivée de la Gestapo. Si la Gestapo était arrivée à l'heure, Moulin aurait vu les Tractions en arrivant en retard.

Pour Baumel, il n'y a pas de mystère sur l'essentiel.

Si certains ont pu considérer qu'il y en avait un, c'est que René Hardy a eu après la guerre de bons avocats et l'appui du parti communiste, lors de ces deux procès ,et que les documents sont partiels.

Bénouville, adjoint de Frenay, est un intrigant (comme par hasard, un ami de Mitterrand) et déteste Moulin. Pour appuyer Aubry, le représentant de Combat à cette réunion fatale, il invite René Hardy sans prévenir Moulin, ce qui est contraire à toutes les règles de sécurité.

Or, il sait que Hardy a été arrêté deux semaines auparavant et que son évasion est plus que suspecte.

En effet, Hardy (responsable du plan de sabotage des voies verrées qui dépasse de beaucoup ses capacités) s'est pris d'un amour de collégien pour Lydie Bastien, qu'il emmène à tous ses rendez-vous (là encore, à faire se dresser les cheveux sur la tête d'un responsable de la sécurité). Celle-ci n'inspire aucune confiance (après guerre, elle avouera avoir fréquenté ce nigaud d'Hardy pour complaire à son amant allemand - quand je vous dis qu'il n'y a guère de mystère).

Le minimum pour Bénouville aurait été de lui ordonner de se mettre au vert, certainement pas de lui faire tenir le rôle d'invité surprise dans une réunion avec le grand chef.

Bénouville (qui fera une belle carrière comme homme d'influence de Dassault) et Aubry ont été d'une négligence coupable, voire bien pire. Moulin n'a pas été victime seulement de l'habileté de la police allemande mais des divisions et des haines de la Résistance.

Cela fait la puissance symbolique, presque psychanalytique, de cette arrestation. Rex était le pseudonyme de Moulin (pas un hasard je suppose). Comme si Louis XVI avait été guillotinée une deuxième fois.

Après-guerre

Baumel est tellement déçu par l’après-guerre qu’il se demande si de Gaulle n’aurait pas dû écouter Brossolette et liquider les vieux partis.

Cette réflexion est à mettre en parallèle avec la plainte récurrente de de Gaulle qu’il lui a manqué dix ans. Si les réformes de 1958 avaient été faites en 1945, la France d’aujourd’hui serait bien différente.

Je pense que cette hypothèse est illusoire : les Français étaient trop épuisés pour supporter un bouleversement politique qui aurait retardé la remise en route et les douze ans perdus de traversée du désert ont maturé les esprits.

vendredi, avril 23, 2021

La liberté souffre violence (E. de Miribel)

 Elisabeth de Miribel est de ces caractères en acier trempé qui manquent tant à la jeunesse française d'aujourd'hui (je peux aussi citer, au hasard, Brigitte Friang ou Jeanne Bohec).

Elle est connue pour avoir dactylographié l'Appel du 18 juin, mais elle vaut mieux que ça.

Issue d'une famille de militaires, descendante directe de Mac Mahon, à 22 ans (née en 1915), elle part en Suisse s'occuper d'enfants handicapés mentaux après que sa famille lui eut expliqué qu'une jeune fille de bonne famille ne fait pas ces choses là (les Résistants de 1940 sont souvent des rebelles dans l'âme).

Elle randonne et varappe en Autriche et découvre les joies du nazisme.

Comme elle demande à faire oeuvre utile en 1939, on l'envoie à la mission française de Londres et c'est naturellement, alors que tous les autres commencent à se débiner, qu'elle se retrouve à taper l'Appel.

A 27 ans, elle  est nommée représentante de la France Libre au Québec, très pétainiste. Elle reçoit une lettre de reproches de sa mère (une jeune fille de bonne famille, etc). Elle fait quelques tournées de propagande aux Etats-Unis.

C'est trop calme, elle demande à être envoyée comme correspondante de guerre en Italie. Puis à suivre Leclerc. Qui lui répond qu'il ne veut pas s'encombrer de journalistes et encore moins de femmes, mais que, si elle arrive à le rejoindre, il la gardera. Qu'à cela ne tienne, elle saute dans le bureau de de Gaulle et en ressort avec une lettre de recommandation, puis c'est la course poursuite dans la France en guerre qui lui permet d'arriver juste à temps pour la libération de Paris. Elle assiste à la bataille de la Croix de Berny, de Fresnes et d'Antony.

Dans Paris en folie, elle a un accident de voiture avec un convoi de la garde républicaine. Ce qui lui vaudra par la suite de toujours connaître au moins un garde républicain lors des réceptions officielles !

Elle est ami avec Malraux, à qui elle en bouche un coin. De Gaulle la tenait en haute estime, ce qui est suffisamment rare pour être signalé.

En 1949, elle entre au Carmel. Elle en ressort en 1954, officiellement pour raisons de santé. En réalité, elle s'est trouvée sous la coupe d'une prieure manquant singulièrement de finesse, qui l'a épuisée, au physique et au moral.

Elle reprend son poste au ministère des affaires étrangères.

L'administration du Quai d'Orsay mettra 17 ans à reconnaître ses services pendant la guerre (les bureaucrates attentistes et pétainistes se vengent des gaullistes). C'est bien entendu le retour au pouvoir de de Gaulle qui débloquera la situation : les bureaucrates sont mesquins et méchants, mais pas très courageux.

Elle finit sa vie en écrivant quelques livres.

jeudi, janvier 21, 2021

Le chagrin et le venin (Occupation, Résistance, idées reçues) P. Laborie

L'image des années noires partagée par tous les Français désormais, la vulgate historique, est celle d'un peuple veule et attentiste, qui se foutait du sort des persécutés, sans courage, à part une poignée de héros, qui est passé instantanément en août 1944 de 40 millions de pétainistes à 40 millions de gaullistes.

Et de citer comme poncif, la visite de Pétain à Paris le 26 avril 44 et le triomphe romain au même endroit de De Gaulle quatre mois plus tard jour pour jour.

Pierre Laborie démontre que cette vision est une construction des pétainistes dans l'immédiat après-guerre pour se disculper : si tous les Français ont été veules, les vichystes sont moins coupables d'avoir trahi.

Vision reprise par les enculés paxtoniens post-soixante-huitards pour trainer la France et les Français dans la boue. Le fait que cette vision faussée soit devenue la vulgate prouve la victoire du pétainisme posthume, comme je le dis depuis longtemps.

Cette ignoble victoire du pétainisme, scellée par quatre présidents de la république, plus traitres les uns que les autres (Chirac, Sarkozy, Hollande, Macron) n'est possible qu'à cause d'une grande ignorance historique (merci, le système éducatif) où les mythes télévisuels et cinématographiques ont remplacé la connaissance.

Rappelons quelques faits :

1) De Gaulle avait raison : l'armistice n'était ni obligatoire ni rusé. Il ne sauvait aucun meuble, contrairement à l'argument ressassé (là dessus, Zemmour se plante  complètement. Il n'a pas assez travaillé). C'était une politique de merde et les pétainistes des traitres. La place de la France à la table des vainqueurs et de membre permanent du conseil de sécurité de l'ONU suffit à prouver la pertinence de la politique gaulliste.

2) A l'été 1940, on peut dire, si on veut, qu'il y avait 40 millions de pétainistes, traumatisés par la défaite, à part quelques rebelles. Cette vision est déjà excessive : les millions de Français dispersés sur les routes n'avaient pas le loisir de réfléchir à la politique.

3) Dès l'entrevue de Montoire (24 octobre 1940), un fort courant d'hostilité se manifeste et l'attentisme est beaucoup moins bienveillant. La manifestation des étudiants du 11 novembre 1940 n'a pas eu lieu en 1944, que je sache. De même, le discours du vent mauvais date du 12 août 1941, pas de 1944 (ça vaut la peine de relire les première phrases : « Français, J'ai des choses graves à vous dire. De plusieurs régions de France, je sens se lever depuis quelques semaines, un vent mauvais. L'inquiétude gagne les esprits, le doute s'empare des âmes. L'autorité de mon gouvernement est discutée, les ordres sont souvent mal exécutés. »).

4) L'hostilité de la population aux mesures anti-juives est hors de doute. Il n'y a qu'à lire les rapports des préfets (qui n'avaient pourtant pas intérêt à noircir le tableau).

5) Les témoignages de Résistants et de persécutés abondent et sont sans appel : oui, il y a eu des traitres et des délateurs, mais aussi et beaucoup plus, un halo de protection et de sympathie. Le poète René Char, chef de maquis des Basses-Alpes, traqué (« C'est contre nous chasse perpétuelle »), n'aurait pas pu survivre sans les villageois complices. Cela ne l'a pas empêché d'exécuter un traitre.

6) Les conditions matérielles de la Résistance étaient difficiles. Le témoignage de Daniel Cordier, secrétaire de Jean Moulin, Résistant à plein temps, payé par les valises de billets de Londres, est édifiant : il se débat dans des difficultés inextricables, le vol d'un vélo est un drame national, trouver du papier un défi quotidien, un logement un miracle, le ravitaillement prend des heures et des heures.

Penser aujourd'hui, dans notre confort inédit dans l'histoire, « i'zavaient qu'à  résister. Moi, j'aurais résisté » est indécent, surtout venant de nous qui pétons de trouille et suicidons notre pays pour un virus qui tue 1% des vieux de 85 ans.

Nous sommes vraiment très mal placés pour juger. Mais, comme nous, Français de 2020 (surtout les intellectuels), sommes des étrons moraux, des sous-hommes, nous jugeons d'autant plus sévèrement. Sans décence, sans pudeur, sans intelligence.

Au fait, et la visite de Pétain à Paris, le 26 avril 1944 ? C'est, tout simplement, que, à tort ou à raison (plutôt à tort, à mon avis, mais on peut en débattre), les Français dissociaient largement la personne du Maréchal de la politique de Vichy.

Alors, non, les Français des années noires n'ont pas été les veules qu'on décrit aujourd'hui. Si la masse a été prise par les soucis de la survie au quotidien, elle n'en a pas moins fait ce qu'elle pouvait dans une situation dramatique. Les héros qu'on célèbre n'étaient pas isolés.

Bien sûr, tous les grands dégueulasses, l'anti-France active, les salauds professionnels (le ton est donné par Françoise Giroud, à la sortie du documentaire fallacieux Le chagrin et la pitié. Notons que Simone Veil s'y est opposée) se ruent sur la thèse pourrie.

Il reste à psychanalyser notre pulsion contemporaine à noircir notre histoire et nos ancêtres.



samedi, octobre 24, 2020

Les grandes erreurs de la seconde guerre mondiale (J. Lopez et O. Wierviorka)

 Livre intéressant pour qui veut voir les choses sous un autre angle.

Deux points parmi d'autres :

L'armistice de 1940

A l'heure où l'historiographie pétainiste triomphe, O. Wierviorka l'exécute avec la férocité d'un tueur de la mafia. Ca fait plaisir, car, bien entendu, je n'ai pour ma part jamais eu de doute.

Les militaires français, pour masquer leurs terribles défaillances d'intellect et de caractère et pour pousser un programme politique de trahison nationale, ont fait un chantage aux politiques qui n'ont pas su résister.

La bonne solution, n'était pas l'armistice, c'était la politique hollandaise et belge : la capitulation des armées, qui n'engage ni l'Etat ni la légitimité nationale.

Wieviorka détaille la différence entre les deux.

L'opération Market-Garden

Un point de vue original : le principal coupable de l'échec de l'opération Market-Garden est Eisenhower, qui ne décidait pas entre ses subordonnés, ne sanctionnait pas les désobéissances et n'avait pas de stratégie claire.

Vous savez ce que j'en pense : Eisenhower, sans être mauvais comme un cochon, n'était pas un bon.



lundi, juin 15, 2020

Citation du jour

Bordeaux, en juin 1940, recueille «  tout ce que la France et l'Europe comptent de gens riches, égoïstes, indifférents à l'intérêt public et prêts à accueillir avec empressement toute solution conforme à leurs commodités personnelles ».

Ironie de l'histoire : ce témoignage est écrit à chaud par le ministre Camille Chautemps, un petit arrangeur à la François Hollande, qui a beaucoup  fait pour saper le moral du gouvernement et pour l'inciter à déposer les armes. C'est lui qui propose hypocritement de demander  aux Allemands les conditions d'un armistice éminemment  « conforme à [ses] commodités personnelles », sous le prétexte que « ça n'engage à rien ».

Ces handicapés du caractère, les Chautemps, Hollande, Macron, commentent fort lucidement une situation dont ils sont, par lâcheté, les désastreux acteurs.

mardi, juin 09, 2020

Dresden (F. Taylor)




Je me suis engueulé sur Twitter avec des gens qui qualifiaient le bombardement de Dresde du 13 février 1945 de « crime contre l'humanité ».

J'ai été perturbé de me retrouver quasiment seul, tant l'argument du jugement anachronique me paraissait évident et devait, à mes yeux, emporter le morceau. C'est à ce genre de signes que je constate que les gens vivent de plus en plus dans une bulle fantasmatique, détachés des réalités. Dans ce cas, ignorants des réalités de la guerre.

Mais je manquais de détails. Le livre de Frederic Taylor me les apporte.

Je résume :

1) Dresde était une ville allemande comme les autres, c'est-à-dire nazie. Elle était même proche d'un camp d'extermination dont les « spécialistes » sont venus prodiguer leurs conseils pour le traitement des nombreux cadavres du bombardement.

Je ne suis pas un chaud partisan des punitions collectives, mais le peuple allemand avait au compteur, en soixante-dix ans, trois guerres, dont deux mondiales, et trois génocides (herrero, arménien, juif et quelques autres que je ne compte pas). Ca commençait tout de même à faire beaucoup. Il n'y a donc pas lieu de regretter ce qui lui est arrivé en 1945.

Churchill justifiait les bombardements, entre autres raisons, par la nécessité de « faire passer à jamais aux Allemands le goût de la guerre » et cet argument me semble tout à fait recevable.

Même si Hitler n'a jamais eu de majorité absolu dans un vote libre (il faut reconnaître cela au peuple allemand), les Allemands l'ont acclamé et soutenu jusqu'au bout. Si un homme a voulu, préparé et provoqué une guerre dans l'histoire, c'est bien Adolf Hitler. La seconde guerre mondiale, c'est vraiment la guerre d'Hitler.

2) Dresde était bien une cible légitime selon les critères de l'époque, à la fois centre industriel et noeud de communication militaire.  Quand Taylor raconte la vie des dresdois, cela ressort bien (c'est l'essentiel du livre).

D'ailleurs, après le bombardement, l'organisation allemande se met en branle pour rétablir le fonctionnement industriel et militaire de la ville.

J'admets qu'on peut contester les méthodes utilisées, il n'y a eu aucun effort pour réduire le nombre de victimes civils. Les Anglais et les Américains ont bombardé comme des cochons (c'est le cas de nombreuses villes françaises). Notamment, le ciblage était très mal fait, c'était vraiment du mauvais travail. Mais, dans le cadre de cette guerre atroce, il est faux de dire que ce bombardement est le fruit de la seule cruauté.

Le bombardement de Dresde ne se justifie pas moins (pas plus, diront certains) que les bombardement de Berlin, de Hambourg ou de Cologne.

3) Alors, pourquoi cette vision tronquée « Dresde, innocente ville d'art rasée par les méchants anglo-saxons » ? C'est très simple : la guerre froide.

Dresde était dans la zone d'occupation soviétique. Les camarades n'ont fait que reprendre et amplifier la propagande nazie par diverses cérémonies et manifestations (alors que, bien entendu, ils avaient tous les éléments pour démentir la thèse de l'inutilité de ce bombardement).

Cette propagande a été relayée, de manière plus ou moins innocente, par des auteurs occidentaux jusqu'à ce que l'ouverture des archives après 1990 recale la perspective.

Il n'en reste pas moins que cette guerre fut une horreur pour tout le monde.

Ajout du 26/09/2021 : le bombardement de Dresde a sauvé la vie du juif Viktor Klemperer et de son journal. Ca compte.



samedi, mai 16, 2020

En lisant Shirer : conclusion.

C'est y est, j'ai fini The collapse of the third republic, du journaliste américain (francophile) William Shirer. Vous avez pu suivre ma lecture au fil des billets.

C'est tout du long un crève-coeur pour un Français. Quelques remarques en guise de conclusion :

1) Shirer ne comprend pas l'habileté d'Hitler (qu'il a rencontré plusieurs fois).

2) Les politiques de la Grande-Bretagne et des Etats-Unis dans les années 20 et 30, isolationnistes et accommodantes avec l'Allemagne, ont été des fautes  majeures qui n'ont pas peu contribué aux succès hitlériens. Churchill l'a d'ailleurs reconnu.

3) La France faisait peine à voir. Une classe politique débile, une bourgeoisie égoïste, une classe ouvrière pas franchement mieux, un grand pays devenu veule.

4) Parmi nos politiciens, Paul Reynaud fut le plus défaillant alors qu'on avait placé en lui beaucoup d'espoirs. Il ne sut s'élever à aucun moment à la hauteur des tragiques événements.

C'est celui dont mon opinion a le plus souffert avec ce livre. Pourtant, je ne le tenais déjà pas en haute estime. Shirer insiste trop sur l'influence maléfique de Mme de Portes (la arch-défaitiste maitresse de Reynaud dont De Gaulle dira « Comme toutes les femmes en politique, c'était une dinde »), mais il montre aussi que Reynaud n'a pas su ou voulu saisir les perches que Churchill lui tendait et que son ultime message à Roosevelt était juste pour couvrir ses intentions défaitistes.

L'entourage choisi par Reynaud était, à part De Gaulle, pourri de défaitistes, c'est (au moins) une erreur de jugement funeste de sa part et sans doute plus que cela : un indice de ses pensées profondes.



5) Pétain et Weygand sont des traitres et des imbéciles. Ils font partie des très rares Français pour lesquels Shirer n'a aucune indulgence. Il est plus précis : ils sont traitres parce qu'imbéciles. Ils manquent d'imagination : l'un se croit au lendemain d'Iéna, l'autre est obsédé par une révolution communiste improbable. Ils ont en commun d'être incapables d'imaginer un conflit mondial (1). Deux crétins, on comprend qu'Hitler ait fait mumuse avec facilement.

Shirer est particulièrement choqué par la scène hystérique (évidemment pour réclamer un armistice immédiat) que Weygand fait au conseil des ministres du 13 juin. Shirer juge très sévèrement Reynaud (voir mon point précédent) de ne pas l'avoir remis à sa place.

Ces généraux qui rivalisent d'ingéniosité et d'énergie pour rendre les armes le plus rapidement et le plus totalement possible seraient comiques s'il ne s'agissait pas d'une trahison.

6) Le personnel politique ne sort pas grandi de l'épreuve : les minables Chautemps, Baudouin, Bouthilllier, Laval et compagnie s'entendent comme larrons en foire pour manoeuvrer, biaiser, filouter. Tout ça, c'est franc comme un âne qui recule.

Je n'ai pas eu le coeur de vous raconter juillet 1940, quand Laval achète les députés en leur promettant qu'ils continueront à toucher leur retraite et garderont leur franchise postale.

Moralement, ce n'est pas très reluisant. Mais intellectuellement, c'est guère mieux : ces gens ont fréquenté Churchill pendant un mois. Aucun (à part Reynaud) ne semble s'être posé la question « Que se passera-t-il pour la France si Churchill s'accroche au pouvoir et que la Grande-Bretagne n'a pas "le cou tordu comme un poulet dans trois semaines" ? (comme ce crétin de Weygand prédisait) ». Question que nous savons très pertinente puisque c'est ce qui se passera en réalité.

La classe dirigeante française, militaires et politiques confondus, a été en-dessous de tout. Un tel naufrage, si radical, si total, interroge.

On remarquera que les coloniaux qui, par leur position, avaient moins le nez sur l'événement et une vue plus étendue, ont manifesté plus de velléités résistantes mais ont très peu basculé dans la dissidence.

7) Darlan est une énorme déception, comme Churchill l'explique dans ses mémoires : si, plutôt que De Gaulle, Darlan avait appelé à la résistance depuis la Grande-Bretagne, après l'avoir rejointe avec toute la flotte, ça aurait eu une sacrée gueule. Au lieu de cela, la moitié de cette magnifique flotte qui n'a pas combattu a été coulée par les Anglais à Oran et l'autre moitié s'est sabordée à Toulon. Une ratée, comme Darlan.

Conclusion de la conclusion

Pourtant, malgré la bassesse de notre classe dirigeante, un autre destin était possible.

Le 16 juin, juste avant de démissionner pour laisser la place à Pétain et à la politique que l'on sait, Paul Reynaud jouait avec l'idée de démettre Weygand de son commandement (2). Il n'a pas trouvé le courage de le faire.

Il n'a pas non plus trouvé le courage de soumettre au vote du conseil des ministres l'option résistante (refus de l'armistice, passage en Afrique du Nord) alors que des témoins avertis pensent, pointage fait, qu'elle était encore majoritaire parmi les ministres. Les raisons que Reynaud donne à cette absence de vote sont vaseuses.

Cette période décisive est jalonnée des lâchetés, petites et grandes, de Reynaud. Pourquoi ? Je pense que Reynaud était au fond aussi défaitiste que Pétain et Weygand mais que lui avait compris (contrairement aux deux vieilles badernes) que la Grande-Bretagne ne déposerait pas les armes rapidement et que la situation de la France si la guerre continuait serait très délicate.

Reynaud était le mauvais homme, au mauvais moment, au mauvais endroit. Mais y en avait-il d'autres ?






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(1) : la clairvoyance de l'appel du 18 juin fait un violent contraste. Elle repose sur des analyses concrètes : De Gaulle avait compris que Churchill et la Grande-Bretagne ne se rendraient pas, ou pas facilement. Reynaud avait cette idée aussi mais n'a pas eu le courage d'en tirer toutes les conséquences. Pendant ce temps, Weygand répétait que l'Angleterre allait avoir le cou tordu comme un poulet. Un génie.

(2) : ce qu'il aurait du faire depuis deux semaines, dès qu'il ait apparu que Weygand poursuivait un but qui n'était pas le succès des armes de la France. D'ailleurs, Reynaud n'aurait pas du le nommer. Un Doumenc aurait probablement été beaucoup mieux, Reynaud n'a pas eu cette audace.