Harrison Storms (naturellement surnommé Stormy) était le directeur technique de North American, responsable du module de commande d'Apollo.
Il fut désigné comme le bouc-émissaire, viré comme un malpropre, de l'accident d'Apollo 1. Alors qu'aujourd'hui, il est bien établi que le premier responsable était la NASA. Mais quand une administration mène une enquête sur elle-même, il est rare qu'elle s'accuse.
La féminisation des mentalités n'avait pas encore transformé les hommes en copines qui blablatent sans fin et rendu la vie aussi chiante qu'une agonie en EHPAD.
C'était l'époque des grands directeurs techniques, des hommes de fort caractère. Quand ça merdait (un programme, ça merde toujours à un moment ou un autre), la tempête soufflait dans les bureaux mais ils étaient excellents (les ingénieurs n'avaient pas encore été abêtis par la simulation), ils savaient décider et les projets avançaient vite.
J'ai déjà commis un billet sur la gestion de programmes à l'ancienne, quand les Occidentaux, n'étant pas encore devenus des tapettes craintives, faisaient des trucs qui arrachent.
Seul maître à bord après Dieu, le directeur technique (le chief engineer) a l'oeil à tout, il sent venir l'orage.
Son instinct technique l'avertit de la perfidie de détails apparemment anodins (la peinture, le fil à casser, les joints ...), il anticipe les difficultés, il envoie ses émissaires chez le sous-traitant le plus obscur si son intuition lui dit qu'il y a là un danger qui sautera sur l'ingénieur imprudent, au moment crucial.
Il tranche, il choisit, il décide.
Il tient ferme la barre, ses avis tombent comme la foudre (et parfois comme l'oracle de Delphes). C'est un meneur d'hommes, on peste, on le maudit, mais on le respecte et on travaille.
Certains directeurs techniques sont restés célèbres : Henri Deplante chez Dassault, Kelly Johnson chez Lockheed, Roger Robert chez Matra, Lucien Servanty sur Concorde, Roger Béteille sur A300.
Ils avaient en commun, paraît-il, un caractère soupe-au-lait. On ne fait pas Apollo ou Concorde avec une bande de copines.
L'auteur Mike Gray, qui écrit en 1992, sacrifie à la débilité féminolâtre et regrette (pourquoi ?) qu'il n'y ait eu sur Apollo qu'une seule femme ingénieur (c'est d'ailleurs faux) sans comprendre ce qu'il écrit : s'il y avait eu plus de femmes sur Apollo, ce programme n'aurait pas été le club de mecs fonceurs qu'il était et aurait échoué (bin oui, la vraie vie, ce n'est pas les fantasmes idiots du politiquement correct, c'est même l'exact inverse).
Mettre « des femmes dans la science », c'est le meilleur moyen que la science n'avance pas. Ou, si vous préférez, que la science avance à pas de fourmi plutôt qu'à pas de géant. Les femmes sont besogneuses, plus que les hommes, mais n'ont aucun génie (Marie Curie n'est pas Einstein). Aucune femme ne se fixera comme but dans la vie d'aller sur la Lune ou sur Mars, c'est trop farfelu, déraisonnable, puéril. Wernher von Braun et Elon Musk sont des hommes, et ce n'est pas dû au machisme de la société.
Ce n'est pas une opinion misogyne de ma part, ce sont des faits aisément vérifiables. Mais, en nos temps où le réalisme est anathème, où être réaliste est pire que tuer des bébés phoques, en disant la simple réalité, je blasphème plus que si j'avais déclaré que Brizitte Macron était un homme (par exemple, au hasard).
La féminolâtrie est une expression de la pulsion de mort occidentale (comme l'écologisme et l'antiracisme, deux autres idéologies orthogonales à la réalité).
Stormy
Né en 1915, Harrison Storms, comme les grands scientifiques de cette époque, n'était pas un citadin. Elevé à la campagne, il avait comme tous un grand sens pratique. Anecdote significative : les directeurs de missions Apollo (une dizaine d'ingénieurs) faisaient tous leur mécanique automobile eux-mêmes.
Etudiant d'abord moyen, il est motivé quand il rencontre sa future épouse Phyllis, qui tiendra ferme la barre de la famille pendant que son mari affrontera les difficultés (l'esprit de l'époque n'avait pas encore appris aux jeunes femmes que l'idéal féminin consistait à comporter comme des pétasses vaines et capricieuses).
Sous la coupe Von Karman, il gérait la soufflerie de Cal Tech. Puis il choisit d'aller chez North American, la petite boite qui montait (à ce jour, North American détient le record, qui ne sera probablement jamais battu, du nombre d'avions militaires produits).
Il travailla comme un fou pendant la guerre (comme beaucoup de gens restés à l'arrière, il considérait qu'il n'avait pas le droit de prendre une minute de repos tant que des jeunes de son âge mourraient au front). Et après aussi !
Il est le père du XB-70 et du X-15. Scott Locklin considère que cela vaut toutes les créations de Kelly Johnson chez Lockheed, c'est un peu exagéré : il y a tout de même le SR-71 au dessus du lot.
Le premier travail important de jeune ingénieur d'Harrison Storms chez North American fut de calculer le décollage de B25 à partir du porte-avions Hornet (18 avril 1942).
Le X15
Le patron de North American, Dutch Kindelberger, n'était pas chaud quand Storms lui proposa en 1954 de s'engager dans la compétition X15. Il rêvait encore de grosse production, alors 3 prototypes ... Mais il laissa faire.
North American gagna de 1,4 point sur 100.
Premier vol moins de 5 ans après l'appel d'offres. De nos jours, il faut plus de 10 ans pour un missile et 20 ans pour un avion, qui ne sont pas moitié du quart aussi innovants que le X15. Quand je dis que nous sommes devenus des incapables, je ne parle pas en l'air.
Bon, il y avait les moyens financiers : le X15 valait trois fois son poids en or. Mais cela ne va pas dire grand'chose : les programmes actuels coûtent des milliards, étalés sur des décennies, pour des résultats pas forcément mirobolants (voir le F35).
X15, X16, X17 ... et Sputnik
Storms avait une idée rationnelle de la conquête spatiale.
L'avion spatial X15 permet d'étudier la limite de l'espace, puis, un jour, un X16, une navette spatiale, permet d'aller en orbite et d'en redescendre. Ensuite, on construit une station orbitale dans laquelle on peut assembler un vaisseau lunaire. Et, quelque part dans les années 80, on pose un homme sur la Lune. Et c'est en effet l'approche la plus rationnelle, à la fois techniquement et économiquement.
Mais Sputnik et la panique qu'il a déclenchée chez les Américains en 1957 bouleversèrent tout cela.
Pourtant, Sputnik était en partie la conséquence du retard des Soviétiques : s'ils avaient besoin de fusées si puissantes, c'était que leurs bombes atomiques et leurs systèmes étaient 2 à 3 fois plus lourds que ceux des Américains. Et les décideurs américains en avaient conscience, mais ils ne pouvaient rien contre l'hystérie qui s'empara du public, qui est aussi constitué d'électeurs.
Ca serait donc la fusée.
Le programme Apollo
Au début des années 50, les Américains avaient trois programmes de fusées parallèles : US Air Force, US Navy et US Army.
L'US Navy et l'US Air Force se sont arrangées pour mettre le programme de l'US Army sur la touche alors que c'était le seul qui avait une chance de réussir, parce qu'il employait les Allemands de Wernher von Braun, qui avaient 15 ans d'expérience des fusées.
Von Braun n'était pas très aimé, les souvenirs de la guerre étaient encore frais. Quand il a publié une brochure I reach for the stars (Je cherche à décrocher les étoiles), certains ont ajouté malicieusement But sometimes I hit London (Mais parfois je tape Londres).
La NASA fut fondée sur le squelette de l'ancienne NACA.
Au début des années 60, les Américains prirent une série de décisions dimensionnantes et irréversibles. Elle étaient toutes très audacieuses, obéissant à une logique commune : optimales théoriquement, leur mise en pratique est totalement inconnue au moment où la décision est prise.
Les deux plus importantes :
> LOR : Lunar Orbital Rendez-vous. Le vol vers la Lune et retour se feront en détachant par étape des bouts de vaisseau et cela implique un rendez vous en orbite lunaire, à une époque où il n'y a jamais eu de rendez vous en orbite, lunaire ou pas. Où, d'ailleurs, les Américains ne sont pas allés en orbite de grand'chose.
> le deuxième étage S2 de Saturn V sera hydrogène liquide LH2 (au lieu du kérosène) + oxygène liquide LOX. L'hydrogène étant deux fois plus énergétique que le kérosène, ça se justifie, mais utiliser l'hydrogène liquide est très risqué. Quelques Américains avaient déjà travaillé expérimentalement avec de l'hydrogène, ils étaient moins effrayés que les Allemands. Von Braun s'y opposa, puis après une nuit de calculs, finit par accepter, emportant le morceau. Sans cette décision, les Américains ne seraient probablement jamais allés sur la Lune. Les Soviétiques n'ont jamais sauté le pas de l'hydrogène et n'ont pas posé d'homme sur la Lune.
Common Bulkhead
Pendant ce temps, Storms bâtissait son équipe de pirates.
Il visait S2, mais surtout le module de commande, le morceau de choix.
Pour S2, il a poussé une décision technique audacieuse.
Pour des questions de tenue à la pression, les fonds de réservoirs d'oxygène liquide et d'hydrogène liquide sont arrondis.
Vous pouvez les empiler comme deux œufs par le cul mais beaucoup de place est perdu. Ou vous retournez l'un des arrondis et vous les empilez comme deux chapeaux melon l'un dans l'autre, zéro place et zéro masse perdues.
Bien évidemment, Storms voulait la seconde solution. Et elle posait des problèmes techniques à rendre fous les ingénieurs. Il fallait concevoir une cloison de séparation commune (common bulkhead) qui soit à la fois fois isolante (70°C entre LH2 et LOX), solide et légère, et qui bien sûr tienne les températures (LH2 : -252 °C).
On estime que cette décision a économisé entre 3 et 4 tonnes de structure (sur 36 tonnes de matériels autres que le carburant). Le S2 était composé de 92,6 % de carburant et de 7,4 % d'autre (structure, moteur, etc).
L'offre Apollo Command and Service Module (CSM)
Stormy convainquit Dutch, déjà très malade, de se lancer dans l'aventure du module de commande.
Autorisé à dépenser 1 million de dollars, il en dépensa 5 en deux mois ! Un ingénieur pointa 250 heures de travail .. en deux semaines. De la folie furieuse. Vous remarquerez que ce genre d'exploit n'est possible que si vous avez une femme dévouée à la maison qui s'occupe de tout le reste (je le répète pour bien que ça rentre : les grands exploits techniques sont impossibles ou très difficiles au temps du féminisme. Quand vous voyez une photo de Space X, il n'y a que des « mâles blancs » et je ne sais pas comment ils se débrouillent avec leurs femmes, s'ils en ont).
Contre toute attente, North American remporta la compétition.
Ses atouts :
1) Moins disant : 400 millions de dollars. A la fin du programme, cette partie aura en fait coûté 4.4 milliards ! Mais ce n'est sans doute pas le plus important.
2) Une conception (relativement) simple. Ceux qui avaient commencé l'étude 2 ou 3 ans avant se sont retrouvés handicapés : noyés par la masse des problèmes qu'ils avaient identifiés, ils ont proposé des conceptions trop complexes.
3) Une longue habitude de confiance entre North American Aviation et les services officiels. Ils savaient que, quand ça merderait (hélas, ça a merdé encore pire qu'imaginé), NAA n'enverrait pas ses avocats et ses comptables, mais essaierait de résoudre les problèmes.
4) Charlie Feltz. Ingénieur réputé pour son extraordinaire sens pratique, il rassurait la NASA, qui le connaissait bien et qui savait que ça ne partirait pas tous les sens. Il avait supervisé la construction des X15. Un exemple : tout le monde était soucieux des vibrations et s'inquiétait que le pilote ne puisse même pas piloter. Feltz a eu un raisonnement simple : qu'est-ce qui vibre le plus ? Les tracteurs. Il est allé voir un marchand de machines agricoles pour l'aider à concevoir le siège du X15, et ça a fonctionné.
Harrison Storms et Wernher von Braun
Apollo 1
Le 27 janvier 1967, les astronautes Grissom, White et Chaffee moururent dans l’incendie instantané de leur capsule Apollo 1 lors d’essais au sol.
L’analyse de cet accident est simple :
1) Cause technique : la capsule a été étudiée pour une atmosphère 100 % oxygène à un tiers de la pression atmosphérique. Les essais au sol ont eu lieu dans une atmosphère 100 % oxygène à la pression atmosphérique, cette pression d’oxygène pur trois fois plus élevée que la spécification a transformé certains matériaux (les velcros pour empêcher les objets de flotter dans la cabine et le filet de nylon pour recueillir les objets tombés au fond) en bombes.
2) Cause organisationnelle : comme d’habitude, c’est l’implicite qui tue. Les équipes d’essais sont parties dans l’idée que la capsule était étudiée pour une atmosphère 100 % d’oxygène et la question de la pression est restée implicite. Lors de l’enquête la NASA a constaté que cette pratique datait du programme Gemini et que c’était un miracle qu’il n’y ait pas eu ce genre d’accidents avant.
3) Circonstance aggravante : la porte d’entrée n’était pas conçue pour une évacuation d’urgence.
North American avait vivement protesté contre ces deux décisions techniques (oxygène pur et pas de boulons explosifs), la NASA les avait imposées (la NASA craignait les pannes d’un système de renouvellement d’air trop complexe et ne voyait pas la nécessité d’une évacuation dans l’espace).
Lors de l’enquête parlementaire qui a suivi, les politiciens ont été égaux à eux-mêmes : bêtes et méchants (dans une démocratie médiatique, les politiciens de qualité ne peuvent être qu’un malentendu provisoire).
Un sénateur a reproché au directeur de la NASA « une incompétence comme il n’en avait jamais vue ». Il ne devait pas avoir vu grand-chose dans sa vie : la NASA venait de réussir 16 tirs sur 16 en 6 ans en augmentant à chaque fois la complexité.
La NASA ne pouvait pas être coupable, sinon c’était la fin du programme Apollo. Cette raison explique d’ailleurs pourquoi certains politiques voulaient absolument que la NASA fût coupable, pour récupérer l’argent pour autre chose (guerre, corruption, assistanat. Gravy train comme disent les Américains).
La NASA fit donc comprendre à North American que l’heure des sacrifices humains était venue. Harrison Storms, qui n’avait rien à se reprocher (et tous les acteurs du programme le savaient), sauta. On le remplaça par un ingénieur terne et obéissant de Martin, celui là même qui avait perdu l'appel d'offres. Mais le plus pénible était fait dans la conception du module de commande.
Le problème technique fut résolu sans difficulté : la porte fut simplifié et, au moment du tir, l’atmosphère de la capsule comprenait une proportion d’azote qui était éliminé en cours du de vol.
Cette affaire eut un effet collatéral positif. Les politiques s’étant montré sous leur meilleur jour (antiphrase, évidemment), les gens du programme Apollo adoptèrent une mentalité obsidionale, « nous contre eux ». Leur solidarité et leur coopération s'en trouvèrent renforcées.
Point intéressant : en 2025, l’Occident est noyé sous les procédures, toutes plus idiotes et paralysantes les unes que les autres (plus personne ne veut prendre de responsabilité, il faut que les procédures prennent les décisions toutes seules, c’est le turbo-sanscouillisme). Lors de l’enquête de 1967, on s’aperçut que, selon la procédure d’appel d’offres, Martin aurait dû gagner de quelques points le contrat du module de commande face à North American. On parla de corruption. En réalité, un décideur avait fait ce pour quoi il était payé : il avait décidé. Entre North American qui fabriquait quelques-uns des meilleurs avions du monde et Martin qui fabriquait quelques-uns des plus mauvais, il n’y avait pas photo dans l’esprit des gens de la NASA, à quelques points près dans l’évaluation de l’appel d’offres, en qui ils avaient le plus confiance.
La fin
Harrisson Storms et North American ont endossé le blâme d'Apollo 1 à la place de la NASA. Stormy a démissionné et s'est établi consultant.
Les autorités ont forcé North American, excédentaire, à fusionner avec Rockwell International, déficitaire. Rockwell International étant géré par les financiers, le groupe a coulé dans les années 80.
L'esprit étroit, mesquin et cupide des financiers est totalement inadapté à l'industrie aéronautique, risquée et de long terme. Pour couler une boite aéronautique, rien de plus efficace : exiger une rentabilité régulière de cette industrie en dents de scie.
Les dépouilles de Rockwell International ont été rachetées par Boeing, qui a fait ensuite exactement les mêmes erreurs.
Entretemps, la NASA a attribué le contrat de la navette spatiale à Rockwell International. Certains pensent que ce fut une manière implicite de récompenser North American de sa docilité lors de l'affaire Apollo 1.
En fait, North American était foutu quand Dutch est mort. Son successeur, Lee Atwood était considéré comme le chief engineer des chiefs engineers, mais il lui manquait l'entregent politique pour échapper aux requins à grandes dents de Washington.
Des connards propagent le doute. Voire affirment carrément que les Américains ne sont jamais allés sur la Lune. En anglais Moon Hoax, que je traduis par Lunatisme.
Je refuse de discuter sur le fond. Cette thèse est tellement absurde que discuter est déjà concéder des points à leur logique paranoïaque.
En revanche, ce délire paranoïaque est révélateur.
Qu'est-ce qu'Apollo ? C'est le plus grand exploit des Américains et peut-être de l'humanité.
Donc raconter des craques sur Apollo, c'est à la fois cracher sur les Américains et sur l'humanité. Quel bonheur !
En réalité, ce sont juste des petits mecs de 2025, en panne de tout, d'intelligence, de désir, d'audace, qui, devant leur ordinateur, éprouvent le besoin, pour ne pas regarder leur insupportable médiocrité en face, de souiller les géants des années 60.
Le lunatisme exprime bien la mentalité de notre triste époque.
C'est un conseil de lecture de Jean-Yves le Gallou en réaction à la folie furieuse George Floyd. Je ne pouvais pas refuser (très en retard) !
J'aime bien Venner (c'est le moins arriviste de la bande de la Nouvelle Droite), même si je ne partage pas ses idées et si je trouve son suicide sur le maitre-autel de Notre-Dame puéril.
J'avais déjà lu son Gettysburg.
Plus du tiers de l'ouvrage est consacré aux causes de la guerre.
Il s'étend beaucoup sur la cupidité du Nord.
Certaines déclarations complètement immorales paraissent très actuelles. Les robber-barons, les Carnegie, Gould, Morgan et compagnie, font leurs fortunes en spéculant pendant cette terrible guerre. L'un envoie une lettre d'engueulade à un de ses fils qui vient de s'engager en lui expliquant qu'il est idiot, que le patriotisme guerrier, c'est bon pour les naïfs grouillots, que son patriotisme à lui, d'essence supérieure, doit être financier.
Venner rappelle que la condition d'un esclave virginien de 1840 était meilleure que celle d'un ouvrier français ou new-yorkais : le maitre lui devait assistance dans la maladie et dans la vieillesse.
Mais je trouve qu'il n'insiste pas assez sur le point que Tocqueville avait compris dès 1833 : l'esclavage pourrit toute société qui le pratique (Schiavone a des pages remarquables sur ce sujet à propos de l'empire romain). Le fait que presque toutes les sociétés sauf la nôtre l'ont pratiqué n'enlève rien à ce jugement : aucune de ces sociétés ne s'est développée comme la nôtre.
Cette guerre terrible (elle fait plus de morts que toutes les guerres américaines réunies) est étrange : l'intérêt du Nord à empêcher le Sud de faire sécession n'est pas flagrant. S'il n'y avait eu que la Nouvelle-Angleterre, qui a assez peu de relations avec le Sud, celui-ci serait parti vivre sa vie.
Mais les nouveaux Etats de l'ouest, dont vient Abraham Lincoln, vivent beaucoup d'une sorte de commerce triangulaire (pas celui des esclaves) entre le Nord et le Sud.
Les exaltés du Nord prennent le dessus sur les modérés. En novembre 1860, l'élection d'Abraham Lincoln, dont on a de sérieuses raisons de douter de la santé mentale (un article Wikipedia est consacré au sujet), rend la sécession inévitable, puisque le Sud se sent alors dans une position de colonisé par rapport au Nord (toujours la grande question de la légitimité : qu'est-ce qui justifie qu'on impose à des populations des politiques qu'elles refusent ?).
Même après la sécession, la guerre n'est pas inévitable. Des modérés proposent des solutions qui auraient permis aux deux confédérations d'entretenir des relations normales. Mais les fous furieux, en tête desquels Abraham Lincoln, l'emportent.
Des prophètes et des visionnaires ont beau avertir de la catastrophe que sera la guerre, ils ne sont pas écoutés. Au bout de la route, plus de 800 000 morts. Pour quoi ? Pour pas grand-chose. Les Etats-Unis d'aujourd'hui seraient-ils moins puissants sans les Etats du Sud ? Ca n'est même pas sûr. Et les esclaves auraient de toute façon été libérés par la mécanisation, comme le prévoyaient les Sudistes les plus sages. Le seul résultat tangible, c'est la perte de liberté des Etats du Sud, on peut comprendre l'amertume qui persiste jusque de nos jours.
Le Sud ne peut pas gagner la guerre, pour des raisons démographiques, industrielles et économiques, mais aussi pour une raison politique : la sécession se fait sur la question du droit des Etats, les Etats sudistes sont donc constamment jaloux de leurs prérogatives et il est impossible d'aboutir au gouvernement unifié que nécessite pourtant la conduite de la guerre.
Par politique, le Sud choisit la défensive, même avec des actions offensives. Comme le temps joue contre lui, cela le condamne à la défaite. Chacune des victoires du Sud l'affaiblit, chacune des défaites du Nord le renforce. Les sudistes se sont longtemps faits des illusions sur la bataille décisive qui pousserait le Nord à négocier : vu le fanatisme de Lincoln (il a suspendu l'habeas corpus et emprisonné 38 000 opposants politiques), soutenu par les spéculateurs, seul l'écrasement peut être décisif et il est hors de portée du Sud.
La guerre se joue dans les premiers mois : après la première victoire de Bull Run, le Sud renonce à s'emparer de Washington, sa seule vraie occasion de victoire par KO. Ensuite, avec la perte de la Nouvelle-Orléans et des forts Henry et Donelson, le Sud perd le contrôle du Mississippi. La victoire finale n'est plus possible.
Chacune des rares défaites sudistes est catastrophique. Mais la plus grosse perte est au soir de la plus grande victoire, Chancellorsville : le 3 mai 1863, le général Stonewall Jackson est abattu dans la pénombre par méprise, par ses propres sentinelles. Le Sud perd un très grand général. Il avait le coup d'oeil des capitaines de génie, qui arrivent sur le champ de bataille et comprennent aussitôt la situation. Deux mois plus tard, Lee dira qu'il aurait vaincu à Gettysburg s'il avait eu Jackson et il avait sans doute raison.
Quand on s'intéresse aux opérations, on est abasourdi par le nombre de morts. Il y a eu deux fois plus de morts par maladie que par action directe, l'hygiène déplorable faisait qu'on mourrait beaucoup de blessures infectées. Au total (récemment révisé à la hausse !), on en est à 700 000-800 000 morts militaires. Sans compter énormément de civils.
La « Reconstruction » est d'une férocité barbare. Ce n'est pas par hasard que le massacre des Indiens commence à ce moment là (et si le dernier général sudiste à se rendre est indien).
Certains, comme Huntington, prévoient une nouvelle guerre de sécession dans les décennies qui viennent. Avec la Californie.
J'avais assez peu apprécié son précédent ouvrage, décousu, sur la guerre du Péloponnèse.
Victor Davis Hanson reprend le même procédé, mêlant chronologie et thématique, mais, pour une période que je maitrise, cela me gêne beaucoup moins.
Le pluriel du titre est une coquetterie superflue.
Il commence par quelques remarques de recadrage, comme de constater que les pays de l'Axe ont tué très majoritairement des civils et les Alliés des militaires, ou que les pays de l'Axe n'ont jamais été préparés, ni militairement ni économiquement, à une guerre mondiale.
Victoire impossible
La victoire de l'Axe dans une guerre mondiale était impossible.
Au mieux du mieux, l'Axe pouvait espérer une paix de lassitude qui fige les positions.
Hitler a signé le pacte germano-soviétique en 1939 pour cette raison (éviter l'embrasement généralisé) et il a persisté à espérer une paix blanche avec la Grande-Bretagne.
Barbarossa, l'attaque du 22 juin 1941, était un coup de dés, provoqué par la résistance churchillienne.
L'idée étant que, privée de l'allié potentiel soviétique, la Grande-Bretagne reviendrait à la « raison ».
Churchill a donné des signes de faiblesse exagérés pour inciter Hitler à cette attaque suicidaire (l'Anglois est fourbe. La vraie faiblesse politique de Churchill viendra après la chute de Singapour).
Si les généraux allemands se sont fait beaucoup d'illusions (contrairement à ce qu'ils ont raconté après guerre), cela n'a pas été le cas d'Hitler si on décrypte ses propos toujours tordus.
En revanche, côté japonais, c'est la folie complète.
Les Japonais ont commis trois énormes bourdes, dont chacune était susceptible de leur faire perdre la guerre :
1) maintenir le gros des forces terrestres en Chine pour un gain nul.
2) Appuyer très (trop) mollement l'attaque allemande contre l'URSS.
3) Et la boulette de chez boulette, attaquer les Etats-Unis par surprise.
Un pays souffre énormément quand il a un gouvernement dysfonctionnel comme celui du Japon. Les rivalités Marine-Armée de Terre sans arbitre ont été une calamité.
L'Allemagne seule coupable
Hanson est sans ambiguïté, c'est bien de ne pas tortiller du cul. La seconde guerre mondiale a plusieurs responsables (les Etats-Unis, la Grande-Bretagne) mais un seul coupable : l'Allemagne. Analyse que je partage entièrement.
Dans les guerres, le belligérant le plus faible se raconte des histoires, sinon il essaierait à toute force d'éviter cette guerre qu'il va perdre. Bien sûr, ce n'était pas évident au départ que les Grecs allaient vaincre les Perses ou que Sparte l'emporterait sur Athènes. Mais c'est le Sud qui a déclenché la guerre civile américaine alors qu'il n'a jamais eu la moindre chance de l'emporter. Et les probabilités étaient du côté de Rome et non de Carthage.
Tous les prétextes invoqués pour justifier la seconde guerre mondiale sont fantasmatiques. L'Allemagne (le Japon) vaincue d'après guerre n'a pas eu besoin des territoires de l'est (des ressources asiatiques) pour augmenter sa production agricole (industrielle), sa richesse et sa population.
Toutes les histoires d'« espace vital » et de « sphère de co-prospérité asiatique » étaient purs délires.
Avant de nous moquer de ces délires collectifs allemand et japonais, rappelons nous que nous avons naguère participé à fond les ballons à un délire totalitaire (presque) planétaire par peur d'un rhume.
Un hommage appuyé à la Grande-Bretagne
Hanson rend un hommage appuyé à la Grande-Bretagne (plus qu'aux Etats-Unis), seul pays présent sur tous les théâtres d'opération du premier au dernier jour de la guerre (on pourrait nommer la France en tirant par les cheveux la France Libre) et le belligérant qui avait le moins à y gagner.
Il cite Britain's war machine, de David Edgerton. Je vous en ai fait la recension, je ne vais pas me répéter.
Hanson fait remarquer qu'on néglige une des contributions les importantes de la Grande-Bretagne à la victoire. Quand l'Allemagne attaqua l'URSS en 1941, la Luftwaffe n'était pas complètement remise de ses pertes de la Bataille d'Angleterre.
En effet, il y eut un pacte tacite entre Hitler et les Allemands jusqu'en 1943 (février 1943, discours de Goebbels sur « la guerre totale ») : L'Allemagne était le pays d'Europe où il faisait le meilleur vivre (si on n'était ni juif ni déporté), les Allemands travaillaient et se rationnaient moins que les Anglais.
Air
Les belligérants ont construit 800 000 avions, dont la moitié a été perdue, au combat ou par accidents.
Le Bomber Command seulement (pas toute la RAF), c'est plus d'un million d'hommes. Il y a dix « rampants » par aviateur. Une Forteresse Volante avec dix aviateurs, c'est donc cent « rampants ». Le Bomber Command a un taux de pertes colossal : 55 000 morts pour 125 000 aviateurs (certains pensent que cette perte de l'élite de jeunesse britannique a compté dans les mauvais choix, socialistes, d'après-guerre).
En 1945, les raids à 600 avions étaient courants, tant contre le Japon que contre l'Allemagne. Imaginez : vous êtes allemand et vous voyez passer des dizaines de « boxes » de B17 et de B24 au moins une fois par semaine (presque tous les jours si vous êtes à Berlin). Et la nuit, c'est la RAF.
L'Allemagne a produit des millions de canons et des milliers d'avions pour s'y opposer, en vain.
Le jeu en valait-il la chandelle ?
Les pertes catastrophiques du Bomber Command (bombardement de nuit, britannique) et de la 8ème Air Force (bombardement de jour, américaine) en 1942 et 1943 étaient insensées au plein sens du terme, elles n'avaient pas de sens, elles n'avançaient pas la victoire alliée d'un seul jour. Elles étaient entièrement dues à des rivalités de services : ne pas désavouer la doctrine du bombardement stratégique érigée en dogme, ne pas perdre des crédits et des positions de pouvoir.
En revanche, à partir de l'arrivée fin 1943 des chasseurs d'escorte à long rayon d'action, ça change. Les bombardements avaient toujours une efficacité discutable, mais les pertes diminuaient et la Luftwaffe, obligée de monter défendre ses villes, était étrillée.
Au printemps 1944, les Alliés avaient la suprématie aérienne absolue. L'attaque systématique des voies de communication et, surtout, des raffineries, donnait, enfin, enfin, des résultats militaires tangibles.
Des choix désespérés
Avec les ressources englouties dans les quelques milliers d'engins V1 et V2 totalement inefficaces, les Allemands auraient pu construire 24 000 avions, c'est-à-dire doubler leur production de 19444, mais ils n'auraient pas eu les pilotes et le pétrole pour les utiliser.
A la fin de la guerre, les écoles alliées brevetaient 10 fois plus de pilotes que l'Axe, et mieux formés.
Les kamikazes ont été bien plus efficaces que les armes-miracles d'Hitler. Ils ont coulé ou irrémédiablement endommagé 474 navires américains. S'ils avaient été employés dès la batailles de Midway, les Japonais auraient peut-être gagné leur guerre. Mais c'est le paradoxe des kamikazes : cette idée n'a été possible que parce que la situation était désespérée, la guerre déjà perdue.
La moralité des bombardements des villes
Hanson refuse de se prononcer sur la moralité de la politique de bombardement alliée, mais il fait tout de même remarquer que les Allemands et les Japonais ont le plus massacré dans la dernière année de la guerre, quand la défaite était déjà certaine, et que, si ces bombardements ont raccourci la guerre de quelques semaines, ils ont sauvé des milliers de vies de militaires, de prisonniers, de déportés et de civils.
Argument qu'ignorent ceux qui condamnent ces bombardements par anti-américanisme.
Mer
Sur mer, la supériorité des Alliés, en inventaire initial comme en capacité de production, était encore plus écrasante.
Après la désastre français, les Britanniques avaient un plan pour continuer la guerre seuls grâce à la Royal Navy. Quand les Américains entrèrent en guerre, la supériorité alliée redevint insupportable.
De plus, les Alliés faisaient les meilleurs choix de politique d'armement. Les pays de l'Axe n'avaient absolument pas les moyens de cuirassés comme le Bismarck ou le Yamato, très couteux et peu efficaces. Ils auraient mieux fait de construire des sous-marins et des porte-avions.
Les meilleurs porte avions de la guerre et les meilleurs sous-marins étaient américains (classe Essex et classe Gato - deux fois plus gros que les Type VII allemands). Et ils furent mieux utilisés : les commandants avaient la bride sur le cou et étaient audacieux et, contrairement aux Allemands et aux Japonais, les Américains et les Britanniques se coordonnaient.
Surtout, les Américains inventèrent le porte-avions d'escorte, des cargos transformés. Ils en construisirent 124 ! Une idée géniale. Incapables de faire la guerre indépendamment, ils permettaient à tous les convois d'avoir une couverture aérienne.
La révélation de cette guerre fut le destroyer. Couteau suisse, outil à tout faire, assurant une présence sur toutes les mers, 20 fois moins couteux que le cuirassé. Or, les Allemands et les Japonais en manquaient.
Pourtant, la seule occasion de victoire stratégique de l'Axe a été la bataille de l'Atlantique.
Il aurait fallu aux Allemands :
1) des sous-marins adaptés aux rudes conditions de l'Atlantique Nord. Bref, plus gros.
2) Commencer la production en 1938.
En 1942, c'était déjà foutu.
De toute façon, les Alliés réagissaient : meilleurs sonars, meilleurs radars, meilleures charges sous-marines, bombardiers transformés en chasseurs de sous-marins. Les Allemands aimaient bien les innovations spectaculaires (avions à réactions, V1, V2) mais investir dans l'électronique était une meilleure idée.
La Royal Navy a beaucoup souffert, souvent avec des matériels vieillissants et une sous-estimation du danger des avions. Elle a perdu 50 000 hommes (et 102 femmes) mais est restée présente sur toutes les mers du premier au dernier jour.
La marine marchande a aussi beaucoup souffert (voir Convoy). Imaginez vous un marin dans un convoi vers Mourmansk à l'hiver 1942.
Ceux qui ont vraiment morflé, ce sont les sous-mariniers allemands. 28 000 morts, trois quarts de l'effectif ! Seuls les kamikazes sont à ce niveau. A partir de l'inversion du rapport de forces de l'été 1943, la vie des sous-mariniers 1943 devint infernale.
Comme déclarait un amiral anglais du temps de Napoléon devant la chambre des lords : « Mes Seigneurs, je ne dis pas que les Français ne viendront pas. Je dis juste qu'ils ne viendront pas par la mer ».
Terre
Hors URSS, il n'y a jamais eu si peu de fantassins dans les armées :
1) le traumatisme de la première guerre mondiale.
2) les nouvelles armes (chars, avions) à peupler.
3) Une puissance de feu inédite. Des rigolos se sont demandés comment se comporterait une section d'infanterie française de 2010 face à une section d'infanterie allemande de 1944 équipée de 2 MG42. Sans appui aérien, ce sont les Teutons qui gagnent.
Hanson fait remarquer que la supériorité de l'infanterie allemande va de pair avec l'infériorité allemande en aviation, marine et logistique. Que valait-il mieux pour gagner la seconde guerre mondiale ? Une infanterie ou une aviation, une marine et une logistique ?
90 % de l'armée allemande se déplaçait encore à pied et à cheval.
Comme l'excellent Big Serge, Hanson ne partage pas l'admiration de rigueur pour les généraux allemands, les von Manstein, Model et compagnie. D'accord, les généraux allemands étaient très bons tacticiens, parfois brillantissimes, mais pour quels résultats stratégiques ?
Et ça remonte à loin, facile de tout mettre sur le dos d'Hitler, qui a eu le bon goût de se suicider, mais, à la guerre précédente, Ludendorff disait déjà que la tactique était tout et que la stratégie ne comptait pas.
En janvier 1942 (échec allemand devant Moscou, échec japonais à détruire les porte-avions américains à Pearl Harbour), il était clair que l'Axe était acculé à la défaite à l'horizon de 3 à 4 ans (beaucoup de planificateurs alliés voyaient la fin de la guerre en 1946). Quel général allemand en a tiré les conséquences ? Ou, même simplement, a vu ce fait, qui était évident pour les chefs alliés ?
J'ai une conviction très minoritaire (mais ça ne me dérange pas : la majorité a le plus souvent tort) : vu l'ampleur des crimes commis, l'Allemagne aurait du disparaitre définitivement en 1945. Elle a été divisée en deux et la Prusse supprimée, c'était très insuffisant. C'est en douze ou en vingt qu'elle aurait du être divisée. Je connais des Bavarois qui n'auraient pas du tout été fâchés que leur pays retrouve son antique indépendance.
Vous remarquez que la France s'entendait plutôt bien avec l'Allemagne divisée. Nous avons une vocation à cohabiter avec l'Allemagne rhénane que nous n'avons pas avec l'Allemagne hanséatique ou teutonique.
Italie
Que les Alliés sont-ils allés faire dans cette galère ? Une fois la Sicile capturée comme base aérienne, où était l'intérêt de débarquer en Italie ? Probablement la plus grande erreur stratégique des Alliés à l'ouest.
France, Allemagne
Remarquable débarquement en Normandie. Spectaculaire offensive motorisée de juillet à septembre 1944.
Sinon, pas très flatteur : deux mois bloqués en dans le bocage, non-fermeture de poche de Falaise, opération Market-Garden foireuse, port d'Anvers libéré tardivement, bataille inutile et très couteuse de la forêt d'Hürtgen, difficulté à tirer tous les avantages de l'offensive ratée des Ardennes ... La somme de tout cela, c'est que la guerre a trainé six mois de trop, avec un nombre important de victimes innocentes dans les camps.
Bref, un bilan mitigé. C'est assez facile à expliquer : les armées de l'ouest étaient très efficaces mais assez mal commandées. J'en ai déjà parlé.
L'opération Bagration, qui se déroulait à l'est au même moment, était plus élaborée, avec une réflexion sur les différentes phases de l'offensive et comment empêcher l'ennemi de se rétablir.
Sièges
Le siège de Leningrad est :
> le plus long de l'histoire de l'humanité, 872 jours
> le plus meurtrier, 1,5 million de morts dont 1 million de morts de faim
> le seul dont le but était d'exterminer les habitants et non de conquérir la ville.
Les sièges acquièrent souvent une importance symbolique et politique supérieure à leur intérêt militaire.
Lors des sièges de Singapour (février 1942) et de Tobrouk (juin 1942), l'armée britannique est si lamentable, rendant les armes sans combattre, que Churchill se prend une motion de censure.
Mais cela compte peu finalement : l'Axe a choisi les mauvais sièges. L'Allemagne aurait du prendre Gibraltar et Malte plutôt que la Crète et Tobrouk, Moscou plutôt que Stalingrad. La Japon aurait du prendre Pearl Harbour plutôt que Singapour.
Tanks
Eisenhower disait : « Les amateurs discutent stratégie, les professionnels discutent logistique ».
Hanson insiste sur le fait que le Sherman était 3 à 4 fois plus disponible que le Tigre et plus facile à transporter (très important, vu les distances à parcourir). Au total, à productions égales (et elles étaient loin d'être égales), il y a 6 à 7 fois plus de Sherman sur le champ de bataille que de Tigre.
Là encore, on retrouve l'infériorité matérielle allemande. Notons que les Allemands se sont posé la question de copier le T34, ils auraient sans doute manqué d'aluminium pour le moteur.
En 1940, les chars allemands n'étaient ni les meilleurs ni les plus nombreux, mais les mieux employés. C'est en ce sens que c'est une étrange défaite.
Dès que la machine se heurte à un ennemi qui n'est pas surpris, elle se grippe. C'est le cas à Koursk en 1943. Il reste l'excellence tactique des officiers allemands, agressifs et entreprenants. Mais pour quel résultat ? L'Allemagne était capable de battre la France seule (1870) mais pas d'affronter une guerre mondiale, ni en 1914, ni en 1939.
Les armées lancées à travers la France à l'été 1944 consommaient 3,5 millions de litres (3 500 m3) d'essence par jour, dont la moitié pour Patton. Cala peut paraitre négligeable (aujourd'hui, en France, on consomme 125 000 m3 par jour) mais cette consommation suppose tout de même une lourde logistique, les armées alliées tombent en panne sèche en septembre, les camions de ravitaillement arrivant au point où ils consomment plus d'essence qu'ils n'en transportent.
Etranglées, les armées allemandes tombent elles aussi en panne sèche (ce qui a permis au musée de Saumur de récupérer quelques blindés).
Mais le plus grand tueur de la guerre reste l'artillerie (la moitié des soldats tués). L'Amérique a produit un milliard d'obus. La Russie aussi.
L'artillerie a permis aux Américains de se sortir de plus d'un faux pas (la contre-offensive allemande à Anzio a été arrêtée comme ça). Ils avaient des moyens de coordination de l'artillerie très avancés pour l'époque. En 1945, ils avaient même les premières fusées de proximité. C'est un point fort des Américains moins sexy que le P51 ou la bombe atomique mais qui a compté aussi.
Les Allemands ont produit des obusiers gigantesques (800 mm) à peu près inutiles et à un coût faramineux. Toujours cette attirance pour le gigantisme pour compenser (bin, non) la moindre capacité de production.
Les dirigeants
Je suis d'accord avec les jugements d'Hanson sur Hitler (des éclairs de génie mais trop brouillon), Churchill (une ténacité exceptionnelle), Staline (psychopathe mais inflexible).
Je diverge à propos de Roosevelt (unificateur des efforts de l'Amérique) : il s'est servi du New Deal et de la guerre pour communiser l'Amérique autant qu'il pouvait. C'est une vraie trahison de long terme.
Les généraux
Si la qualité d'un général se juge à sa capacité à retourner une situation difficile, nous avons : Dowding (c'est bien qu'il soit dans cette liste), Patton (bof),Von Manstein, Slim, Spruance.
Slim est méconnu, c'est bien dommage. Il faut dire qu'il commandait une armée qui se surnommait elle-même « l'armée oubliée ». Partant du principe que les Japonais n'étaient pas plus habitués à la jungle que les Britanniques et qu'il n'y avait aucune raison qu'ils y soient supérieurs, il a entrainé ses troupes à la vie dans la jungle et obtenu des succès en infériorité numérique.
Von Manstein est typique des généraux allemands. La manière dont il retourne l'offensive soviétique après Stalingrad contre elle-même est rien moins que géniale, il passe dans un trou de souris. Mais pour quel résultat stratégique ? La seule option stratégique réaliste, c'était la retraite au moins jusqu'en Pologne et aucun général allemand ne l'a conseillée (ou même évoquée en privé).
Pour Hanson, l'amiral Yamamoto est le plus surévalué : il n'a pas su soit éviter l'attaque de Pearl Harbour, soit aller jusqu'au bout.
Spruance est décrit pendant la bataille de Midway comme « calme, concentré, sachant décider, cependant réceptif aux avis, gardant à l'esprit la représentation de forces largement dispersées, cependant saisissant audacieusement toute opportunité. » C'est autant plus intéressant que, pour une des rares fois de la guerre, les Américains étaient en infériorité numérique.
Hanson fait remarquer que, si les généraux anglo-saxons ne sont pas terribles, les amiraux sont excellents. Et même ces généraux médiocres n'ont commis que peu d'erreurs stratégiques (l'Italie. Hanson ajoute le débarquement de Provence mais je ne suis pas d'accord).
Etrangement, les généraux américains deux et trois étoiles sont bien meilleurs que les quatre et cinq étoiles.
Les travailleurs
L'histoire de la seconde guerre mondiale serait incomplète sans la production et qui dit dit « industrie des années 40 » dit « Amérique ».
L'Amérique produisit 7 fois plus de pétrole que tous les autres belligérants réunis. Et les autres chiffres (350 000 avions, 1 million de camions, 35 000 bateaux) sont à peine moins spectaculaires. Les Japonais considèrent comme un exploit d'avoir produit 16 porte-avions pendant la guerre mais l'Amérique en a produit ... 150 !
Cette orgie industrielle est due à trois facteurs :
1) L'Amérique n'était pas physiquement menacée, elle pouvait s'organiser au mieux.
2) Par l'intégration des femmes et des chômeurs de la Grande Dépression, la main d'oeuvre a presque doublé en un an.
(Pour les couillons qui ne l'ont pas reconnue, c'est Marilyn Monroe plus ou moins au travail en 1945.)
3) Un génie industriel, qui a presque entièrement disparu de nos jours. Henry Kaiser fait passer le temps de cycle de production des cargos, les Liberty Ships, de 230 jours à 24 jours (entre autres choses, il remplace le rivetage par la soudure : moins de force physique, donc faisable par des femmes) ! Toutes les productions de la guerre (armement mais aussi tous les matériels qui vont autour, habillement, logement, logistique, agriculture ...) bénéficièrent de cet extraordinaire bond de productivité, du à la réalisation et à la convergence d'idées et d'inventions latentes dans la crise des années 30.
Certains crétins paranoïaques croient que les Américains ne sont pas allés sur la Lune. Leur délire n'est pas rationnel et aucun argument ne les fera changer d'avis. Mais une des raisons de leur délire est leur ignorance de ce qu'une nation d'ingénieurs peut faire.
Les Lunatiques ne sont pas les seuls à commettre ce genre d'erreur.
On peut soupçonner que Reinhard Gehlen (officier de renseignement, futur chef de l'espionnage ouest-allemand et agent américain) a induit volontairement Hitler en erreur sur les capacités soviétiques par anti-nazisme (ça fait cher pour l'Allemagne, parvenir à la fin du régime nazi à ce prix, mais il faut ce qu'il faut).
Concernant l'Amérique, Hitler s'est bien intoxiqué tout seul. Peut-être que sa connaissance de la première guerre mondiale, où la capacité industrielle américaine n'a pas eu un grand rôle, lui a joué un tour.
Hanson conclut simplement : ceux qui tuaient le plus ont été battus par ceux qui produisaient le plus.
Les morts
Exceptionnellement, les vainqueurs ont eu beaucoup plus de morts que les vaincus. La très grande majorité était civile.
Sur les environ 60 millions de morts (chiffre hallucinant), la moitié sont morts de faim, en Europe de l'est, en Russie, en Chine, en Inde, en Indonésie, dans les camps de prisonniers. On a oublié que 400 000 Grecs sont morts de faim. En France, on a tué Camille Claudel.
Militairement, il y a une équation simple : supériorité aérienne, peu de pertes ; pas de supériorité aérienne, grosses pertes. A l'été 44, les soldats allemands ne pouvaient plus bouger une oreille sans qu'un Jabo (chasseur-bombardier, en teuton) leur tombe sur la gueule. J'ai raconté dans un autre billet comment la RAF a détruit en 2 heures, de la réception du message de la Résistance au bombardement, un dépôt d'essence de la division Das Reich à Châtellerault.
Hanson faut faire un sort particulier à l'industrie d'extermination nazie. Comme dit Zygmunt Bauman, Auschwitz n'est pas une anomalie de la modernité mais son sommet. A lui seul, il justifiait (je me répète) la démantèlement définitif (autant que possible) de l'Allemagne (et la remise en cause de la modernité. Mais bien peu de mes contemporains y sont prêts).
Hanson comprend bien le rôle majeur, manipulatoire du peuple allemand, du judéocide « vilain secret de famille partagé qui colle tout le monde ensemble » (comme la pédophilie actuelle de la classe dirigeante). Tous les Allemands n'ont pas exterminé des juifs (comme tous nos dirigeants ne sont pas pédophiles) mais tous ont été mouillés.
Comme le pervers de génie qu'il est, Hitler l'a dit sans le dire, a gardé le secret tout en semant des indices (comme Macron avec la transexualité de Brigitte : officiellement, il porte plainte, officieusement, il fait des allusions). Sans ce vilain secret de famille partagé, les Allemands auraient probablement chassé Hitler en 1944.
Hanson est mal à l'aise avec la réaction des Alliés : rejet des réfugiés juifs, minimisation du drame, notamment dans l'entourage de Roosevelt (qui comportait pourtant des juifs). André Kaspi a posé le débat dans un article Fallait-il bombarder Auschwitz?.
Même si c'est rageant, la réaction des Alliés se comprend assez bien : quand tout est dit, le meilleur moyen, et en fait le seul, d'arrêter le génocide des juifs était de mettre fin à la guerre en la gagnant, il y a trop de moyens de tuer des hommes en masse quand on est motivé comme les nazis l'étaient. Notons que le comportement du pape s'éclaire et en est rehaussé.
Le vainqueur
Pour Hanson, il n'y a qu'un seul vainqueur complet de la seconde guerre mondiale : l'URSS. Tous les autres vainqueurs ont été trompés d'une manière ou d'autre dans leurs espérances par l'après-guerre
Il est beaucoup plus affirmatif dans sa conclusion que dans la partie sur la guerre aérienne.
Les pays de l'Axe, l'Allemagne, le Japon et l'Italie, ont voulu et déclenché cette guerre. Ils ont tué 80 % des victimes, dont une majorité des civils. Ils ont mis en place des plans d'extermination.
Ils ont mérité Hambourg, Dresde, Hiroshima et Nagasaki.
Ceux qui le contestent :
> sont victimes de la propagande anti-américaine de la guerre froide.
> vivent en paix depuis si longtemps qu'ils ont oublié ce qu'était une guerre et ce que la victoire exigeait.
Je suis moins affirmatif qu'Hanson, je doute plus, mais je crois quand même qu'il raison.
Tout ça pour ça
En septembre 1939, Paul Reynaud déclara : « Nous vaincrons parce que nous sommes les plus forts ».
Les « intelligents » se moquèrent, mais de Gaulle et Churchill ne disaient pas autre chose.
6 ans et 60 millions de morts plus tard, les Alliés ont prouvé que Paul Reynaud avait raison : ils étaient bien les plus forts.
Mais, pour notre malheur, les officiers généraux français n'étaient pas des flèches et, de vision stratégique, ils n'en avaient pas plus que de vivacité dans l'œil de Gamelin.
Le 14 juin 1940 (le jour où les Allemands entraient dans Paris), Pierre Laval rendit visite en Auvergne à Joseph Caillaux, le vieux ministre rival de Clemenceau, où il prenait les eaux avec son épouse.
Conversation étonnante : Caillaux, qui a pourtant tourné pacifiste idéologique plus que simple pacifique rationnel, expliqua à Laval que l'Angleterre ne pouvait être envahie (la Royal Navy était trop forte), qu'elle avait les ressources de l'empire, qu'elle allait continuer la guerre et qu'il serait bon que la France envisageât de poursuivre la lutte à ses côtés. Une préfiguration du discours du 18 juin ! Comme quoi les idées de De Gaulle n'étaient pas si isolées.
Pendant ce temps, ce crétin traitre de Weygand expliquait à qui voulait l'entendre que l'Angleterre allait « avoir le cou tordu comme un poulet » et Darlan courait à Vichy au lieu de rallier Portsmouth avec la flotte. Quant à ce vieux saligaud de Pétain, la défaite lui ouvrit une carrière inespérée. Peut-on en vouloir à Caillaux d'avoir méprisé ouvertement nos généraux ?
Je ne peux pas dire que ce livre soit une découverte totale. L'histoire du débarquement en Normandie, je maitrise déjà assez bien.
Mais ce livre est un pavé et j'ai appris quelques petites choses.
Pour ce billet, je pars du principe que tout le monde a vu le film Le Jour le plus long (lu le livre, c'est mieux) et a quelques notions.
La préparation
L'entrainement
Il y a eu plus de morts à l'entraînement que pendant l'opération elle-même. Mais des morts étalées sur 4 ans puisque les premiers entrainements au débarquement datent de 1940.
L'entrainement s'est intensifié les six derniers mois. Il se faisait à balles réelles. D'où quelques victimes.
Il y a la catastrophe du 28 avril 1944 : des vedettes lance-torpilles allemandes font irruption dans une répétition de débarquement et coulent plusieurs navires. Plus de 700 morts. Dix officiers porteurs des plans d'Overlord sont parmi les victimes. Par miracle, les dix cadavres sont retrouvés avec les plans. Cet accident a été tenu secret jusqu'en 1974.
L'entrainement ne peut pas tout : il faut attendre le 9 juin pour constater que les plus gros navires de débarquement, les LST, peuvent s'échouer directement sur les plages normandes, sans pontons de transbordement, ce qui améliore considérablement la logistique (on pensait les plages normandes pas assez pentues pour permettre ce qui s'est fait en Sicile).
A l'issue de l'entrainement, l'optimisme est très prudent. Les généraux pensent que le débarquement réussira ... avec 50 % de pertes.
La Big Week
Six mois avant le débarquement, la supériorité aérienne n'est pas acquise.
En février 1944, la Big Week : l'USAAF et la RAF se relaient jour et nuit pour pilonner l'Allemagne pendant une semaine. Les pertes sont importantes mais la Luftwaffe est obligée de monter défendre ses villes. Elle subit des pertes matérielles et humaines qui sont pour elle irréparables.
Le déclin de la Luftwaffe commence. Pas trop tôt par rapport au débarquement.
Les bombardements sur la France
C'est un marronnier qui revient désormais tous les 6 juin : les larmes de crocodile des anti-Américains sur les victimes françaises des bombardements préparatoires au débarquement.
Je n'en discute plus sur Twitter, c'est inutile : ceux qui en parlent cherchent juste un prétexte pour exprimer leur anti-américanisme, pas une discussion historique honnête et sérieuse.
Faisons le point :
1) Beaucoup de bombardements ont tapé à côté des objectifs, sur des quartiers d'habitation, provoquant une fureur plus ou moins justifiée (Pierre Clostermann en parle).
2) Dans les conditions techniques de l'époque, il était possible de faire plus précis mais en prenant beaucoup plus de risques pour les équipages (en volant plus bas). Et pour un résultat marginalement meilleur : les groupes spécialisés dans le bombardement de précision étaient peu nombreux.
Même les unités françaises qui prenaient un soin tout particulier à essayer de réduire les victimes civiles n'ont pas réussi à les éviter.
3) Les Américains étaient moins préoccupés que les Anglais des victimes françaises. Churchill était très inquiet et a demandé l'arrêt de ces bombardements, c'est l'intervention de Roosevelt qui a fait qu'ils ont continué.
4) Il y a eu moins de 10 000 victimes civiles de la préparation du débarquement (sur 60 000 victimes de bombardement au total). C'est toujours trop mais on est très loin des craintes de Churchill.
5) Ces bombardements ont été efficaces : les mouvements de l'armée allemande ont été très gênés.
Bref, les morts civiles de bombardement sont le prix de la liberté. Les Alliés auraient pu mieux faire, mais très marginalement. La polémique a plus de raisons d'être pour Saint Lô et Caen, bombardements totalement inutiles d'un point de vue militaire.
Est-ce que les Américains considéraient les Français comme des sous-hommes vaguement sympathiques, des Indiens d'Europe ? Oui. C'est probablement le plus choquant.
La polémique sur les bombardements a donc un petit fond de vérité, mais elle est enflée au-delà de toutes proportions raisonnables.
Au sein des Alliés, il y a aussi une polémique sur l'utilisation des bombardiers lourds. Les azimuthés du bombardement stratégique, Spaatz et Harris, sont persuadés de pouvoir remporter la guerre à eux tout seuls et ils ne veulent pas lâcher un seul appareil pour la préparation du débarquement. A part leur petit entourage de courtisans, tout le monde sait que c'est absurde. Heureusement, la pression de Churchill et de Roosevelt règle le problème.
Le renseignement allemand
Aussi étrange que cela puisse paraitre, les renseignements allemands à la base ont assez bien deviné que le débarquement aurait lieu en Normandie. Mais l'organisation darwinienne (plusieurs service en compétition féroce sur le même sujet) de l'Etat nazi a empêché cette analyse de se transformer en décisions au sommet.
De plus, les Allemands ont commis une erreur d'analyse majeure sur la date : pensant que les Alliés débarqueraient à marée haute et plutôt par lune partielle, ils ont calculé des dates potentielles complètement erronées.
L'opération
La réussite des dragueurs de mines
C'est un aspect de l'opération pas très exaltant mais qui inquiétait beaucoup le commandement. Avec une telle densité de navires, les mines auraient pu faire des ravages. Les dragueurs de mines ont fait un excellent travail, mieux qu'espéré.
L'étonnant succès des Ruperts
Les Ruperts sont ces mannequins lâchés en deux points de l'arrière du front (en plus des vrais parachutages) accompagnés de 6 SAS chargés de diffuser des sons enregistrés.
Ils sont très mal représentés dans le film Le jour le plus long. Loin d'être des mannequins réalistes, ce sont des sacs de sable et d'explosifs dessinant vaguement une silhouette humaine. Surtout, ils explosent en arrivant au sol, laissant peu de traces interprétables.
Les Ruperts distraient jusqu'au soir du 6 juin, une division blindée et une division parachutiste. Excusez du peu. Les points de largage ont été bien choisis, rendant l'opération, si elle n'avait pas été factice, dangereuse, d'où la réaction allemande.
C'est sans doute une des opérations les plus rentables de l'histoire des guerres : quelques centaines de mannequins et six parachutistes pour deux divisions.
Utah Beach
C'est, du côté de Cherbourg, la plage stratégique. Sword, du côté de Caen, est son pendant. Les plages entre les deux bouchent l'intervalle.
Le débarquement à Utah n'a pas été la promenade de santé qu'on présente habituellement. Les parachutistes, qui ont beaucoup fait pour que cela se passe pas trop mal, ont eu la moitié de pertes.
Les Américains sont remarquablement commandés par Teddy Roosevelt, fils et cousin de présidents des Etats-Unis.
Omaha Beach
Le désastre d'Omaha a trois causes :
1) La défaillance des renseignements alliés, qui n'ont pas compris, malgré les informations de la Résistance, que la plage était bien fortifiée.
2) L'état de la mer. Beaucoup de soldats sont morts noyés à cause de rampes abaissées trop tôt (les pilotes de chalands ont plusieurs rotations à faire, ils craignent de s'échouer. L'entrainement ne les a pas préparés à des conditions si mauvaises). La plupart des radios sont perdues.
3) La décision de débarquer dans la première vague des blindés, qui se sont faits allumer comme à la fête foraine par l'artillerie allemande et n'ont servi à rien, mais ont perturbé le débarquement des fantassins.
Probablement que les Allemands auraient rejeté les Américains à la mer s'ils étaient sortis de leurs abris pour contre-attaquer.
Le général Cota (Robert Mitchum dans Le jour le plus long) et son adjoint Canham sauvent la journée. Cota se balade en première ligne en agitant son Colt 45. Il comprend qu'il faut oublier le plan et avancer coûte que coûte, quitte à se faire tuer en avançant, plutôt que de rester sur cette plage qui est un piège mortel.
Canham est blessé alors qu'il coupe lui-même des barbelés.
Les pertes d'officiers atteignent 50 %. Dans toutes les armées de toutes les guerres depuis l'âge des cavernes, les grosses pertes d'officiers indiquent que la situation n'est pas bonne.
Le capitaine Goranson (qui a inspiré en partie le rôle de Tom Hanks dans Le soldat Ryan) des Rangers prend une de ces initiatives qui renversent le cours d'une bataille. Débarqué au mauvais endroit, sur le mauvais objectif, il décide d'attaquer à revers la fortification qui se trouve devant lui. Or c'est le point d'appui allemand le plus meurtrier, celui qui bloque la plage. Il y passe la journée, perd les deux tiers de ses hommes, mais à 16h00, le complexe de fortifications est nettoyé. Il n'a pas fait de prisonniers.
Vers 9h00, comprenant que les choses se passent mal, les navires de bataille se rapprochent de la côte au risque de s'échouer, certains sont même mitraillés depuis les bunkers. Mais les fantassins ont raconté le réconfort de se faire survoler par des obus amis de 356 mm. L'USS Texas a vidé ses soutes, 200 obus de 356 mm. Je n'aurais pas aimé être dessous. Avec le recul, il apparait que des obus fumigènes auraient été bien utiles (encore une chose que les répétitions n'avaient pas permis de voir).
La réussite des Canadiens Juno
Ce sont les plus méconnus. Il arrive qu'Hollywood montre des Anglais, jamais des Canadiens.
C'est dommage, car c'est le débarquement le plus réussi avec Utah : bon séquençage du débarquement, répartition des engins spéciaux judicieuse.
Caen, Gold et Sword
Caen se trouve à 12 km des plages les plus proches. Tous les acteurs, Alliés et Allemands, ont bien identifié cette ville comme le pivot d'une défense de la Normandie. D'autant plus que Caen ouvre aussi la Normandie sur la plaine de Falaise, qui libère les forces armées de l'enchevêtrement du bocage.
C'est donc un objectif majeur du débarquement, qui doit être atteint dès le jour J, ou J+1 au plus tard.
Les Anglo-canadiens parcourent les 6 premiers kilomètres vers Caen en 12 heures. Ils mettront 2 mois pile pour parcourir les 6 km suivants. A la guerre, les occasions perdues se rattrapent rarement (en septembre 1914, les Français ont peut-être perdu la « course à la mer » pour avoir démarré deux jours trop tard, à cause de l'épuisement des troupes).
La cause de cet échec majeur (c'est le gros échec du débarquement) n'est pas un mystère. Cet imbécile vaniteux de Montgomery n'a pas mis la priorité et les moyens qu'il fallait sur cet objectif. Eisenhower finit par lui retirer de fait le commandement des forces terrestres en septembre 1944 (il le conserve nominalement, mais, en pratique, c'est autre chose).
Il aurait fallu débarquer sur une plage à l'est de l'Orne, pour couper l'arrivée des renforts à Caen par l'est, ce que certains avaient envisagé (il faut toujours se méfier de l'anachronisme, de penser à des choses avec le savoir rétrospectif. Mais là, des gens y avaient pensé). C'était risqué, mais moins que les 80 000 victimes (dont 3000 morts civils français) de cette interminables bataille. A la guerre, l'incompétence des généraux est payée par le sang des soldats (l'inverse est vrai : les pertes de la 2ème DB diminuent quand elle est sous le commandement de Leclerc et non de de Lattre de Tassigny).
Certes, Montgomery était contraint par la logistique du débarquement sur les plages. La tempête du 19 juin a gêné. Mais cela n'explique pas tout.
Le gros talent de Montgomery a été de se faire une image de général très britannique à un moment où le moral flanchait, c'est bien mais pas suffisant. Comme on dit chez les modernes, il a atteint son seuil d'incompétence en Normandie.
Les débarquements anglais ont aussi été de gros bordels, mais comme il n'y avait pas Hollywood pour en faire tout un cinéma, on s'en fout.
Une réussite en demi-teinte
Les débarquements ont été une réussite, surtout à Utah Beach, puisque les Alliés n'ont pas été rejetés à la mer.
Tout de même, certains vétérans ont dit que cela leur rappelait la bataille de la Somme, avec des ordres de marche bien trop détaillés et contraignants et une préparation d'artillerie totalement inefficace, dont la seule fonction fut de laisser à l'ennemi le temps de se préparer.
Même erreur en septembre 1944 avec l'opération Market-Garden.
En revanche, quand ça a merdé, il y a eu de très bonnes improvisations. Par exemple, quand les croiseurs ont fait de l'appui-feu rapproché, en observant ce que les quelques blindés sur la plage visaient. On imagine les dégâts si cela avait été préparé (distribuer aux troupes débarquées des fumigènes et leur dire « Les bateaux tireront là où vous mettrez les fumigènes »).
Célèbre photographie d'Omaha Beach In the jaws of death
En revanche, pour les Allemands, c'est une claire défaite.
Empêcher les Alliés de débarquer était impossible, du fait de l'appui-feu des croiseurs et de l'aviation, mais ils pouvaient espérer les tronçonner et les empêcher de se déployer.
Le général Marcks, pourtant considéré comme un des meilleurs généraux allemands, se rate complètement, comme un joueur de football en méforme. En se laissant distraire par les Ruperts, il manque l'occasion d'attaquer les Anglais à un moment critique. Il est tué à Saint-Lô le 12 juin.
Néanmoins, fidèle à sa réputation d'agressivité, la Wehrmacht réussit à couvrir Caen en réagissant plus vite que les Anglais. Le temps perdu ne se rattrape pas. Les historiens disent « Pour faire ce qu'a fait une section le jour J, il fallait un bataillon à J+1 et une division à J+2 ».
A partir de J+2, les aérodromes de fortune s'installent sur la tête de pont et la supériorité aérienne écrasante des Alliés fait qu'ils ne peuvent plus être battus.
A ce moment là, la première semaine de juin 1944, les généraux allemands savent que la guerre est perdue (à l'est, l'opération Bagration, qui démontre l'excellence opérationnelle de l'Armée Rouge, déclenchée le 22, va achever de les convaincre). En deux mois, les Allemands perdent un million d'hommes.
Pourtant, la guerre va encore durer un an. Mais c'est une autre histoire.
> Le Grand Cirque (3 millions d'exemplaires vendus).
> le carnet de vol de Pierre Clostermann.
> les journaux de marche et d'opérations (JMO en français, ORB en anglais) des unités où il a volé.
Il relève de nombreuses erreurs, qui sont aussi des licences d'auteur. Clostermann regroupe souvent plusieurs incidents disparates dans une seule mission. Il s'attribue aussi quelques aventures arrivées à d'autres.
D'un point de vue historiographique, c'est intéressant : les ORB et le carnet de vol contiennent aussi des erreurs.
C'est qu'ils étaient écrit quand on pouvait, quelques fois plusieurs jours après l'action.
C'est l'occasion de revenir sur la mort du commandant René Mouchotte le 27 août 1943.
Dupérier, successeur de Mouchotte et militaire de carrière qui n'aimait pas Clostermann pour son côté fantasque (les militaires de carrière sont de grands psychologues, comme chacun sait), lui reproche d'avoir, en tant qu'ailier, abandonné Mouchotte et l'interdit de facto de vol (en ne l'inscrivant plus pour aucune mission). Ce qui entrainera le transfert de Clostermann dans une escadrille anglaise où il sera, finalement, plus à l'aise.
La version de Clostermann qui est que Mouchotte est mort de fatigue a quelque vraisemblance : il se plaignait d'un épuisement général et, quand son corps a été retrouvé après guerre, il n'était ni blessé ni noyé. Il est donc possible que son cœur ait lâché.
Il participe au débarquement en Normandie, après quoi mise au repos.
En 1945, Clostermann retourne en opérations après passage de six mois en état-major à Paris à se tourner les pouces (on n'avait pas tellement d'as, on ne voulait pas les perdre).
Le rythme d'opérations est effréné, puisque la Luftwaffe a ratiboisé les autres escadres alliées lors de l'opération surprise Bodenplatte (qui a aussi marqué la fin de la Luftwaffe en tant qu'armée cohérente). Les pilotes carburent aux amphétamines.
J'ai lu ces livres dans l'ordre chronologique (Henri IV, puis noblesse du XVIIIème siècle, ordre inverse de leur écriture).
Dans les deux cas, l'auteur passe en revue les différentes sources de légitimité. Il essaie un peu d'humour, mais ça reste écrit en style universitaire.
C'est intéressant aujourd'hui que tout notre système politique (y compris les maires) est frappé d'illégitimité (si vous croyez que « on est en démocratie, si t'es pas content, t'as qu'à aller en Corée du Nord », vous êtes con).
Légitimité dynastique, légitimité des succès militaires, légitimité de défenseur du pays, légitimité de défenseur de la religion ...
Vous noterez qu'il n'y a pas de légitimité économique à l'époque, pas de « Le duc de Guise, il est bien, il a réduit le chômage de 3 % ».
Les légitimités s'entrecroisent : le duc de Guise, défenseur de la religion, est aussi un traitre au service de l'Espagne.
Mais à la fin des fins, le verdict est sans appel : ce qui fait la légitimité, c'est la défense de la nation.
Les Valois ont déserté les armées, leur crédibilité a décliné.
Henri IV l'a bien compris. Il n'était pas un grand stratège (Montaigne le lui reprochait implicitement) mais il mettait en scène sa présence aux armées (« Ralliez vous à mon panache blanc etc »).
Même problème pour la noblesse un siècle plus tard.
Quelle est sa raison d'être ? La guerre. Perdre la moitié de ses enfants mâles dans la défense du pays.
Mais quand il n'y a plus la guerre, comme au XVIIIème siècle ?
Il y a une réflexion autour du commerce et de la cupidité des nobles qui s'ennuient de la guerre.
La noblesse est victime de maux physiques : dénatalité (maladies vénériennes ?) et consanguinité.
Ce problème de la perte de légitimité de la noblesse fut très débattu, mais, comme dans tous les systèmes décadents, chaque tentative de réforme étant trop peu trop tard, ce remue-ménage n'aboutit qu'à accélérer la chute.
De nombreux aristocrates participèrent avec enthousiasme à la dissolution de leur ordre, ce qui témoigne d'une belle inconscience (j'allais écrire « rare », mais c'est faux : la plupart des hommes sont des crétins qui suivent la mode même si celle-ci doit finir par les tuer).
Vous ne serez pas étonnés de reconnaitre dans ces portraits du XVIIIème siècle nos Pécresse, Wauquiez et compagnie (pas Macron, car sa personnalité de psychopathe est tout de même particulière).
Un livre sur les liaisons dangereuses entre l'Angleterre et le IIIème Reich.
Royal Heilnesses !
En 2015, le Sun titrait Royal Heilnesses ! à cause de cette video de 1933 de la jeune Elizabeth faisant le salut nazi à l'instigation de son enculé d'oncle :
C'est injuste, car si le très fugace roi Edouard VIII et sa salope d'Américaine étaient d'authentique traitres au service des nazis, ce ne fut pas le cas des parents de la reine Elizabeth, qui ont soutenu, malgré leurs doutes initiaux, de plus en plus fermement Churchill.
Branca se sert de cet épisode pour rappeler que la famille royale actuelle est bien plus allemande qu'anglaise, ce sont, de leur vrai nom, des Saxe-Cobourg-Gotha. 2022 est la première année depuis longtemps que le souverain en exercice, Charles, et son successeur désigné, William, sont tous deux mariés à des Anglaises et non, au moins un des deux, à des Allemandes (ou à des Allemands : le prince Philip, père de Charles, était un Teuton).
Bien sûr, ce n'est que l'introduction du l'ouvrage : l'auteur est conscient que le famille royale a peu de pouvoir.
On mesure toutefois la vaste finesse du prince Harry de se pointer à un bal masqué déguisé en SS (la consanguinité, ça attaque le cerveau). On remarquera que son frère n'a pas protesté.
Une politique très mal avisée
Dans l'entre-deux-guerres, l'Angleterre fut fidèle à sa politique traditionnelle « Pas de puissance dominante sur le continent ».
Mais, au-delà de sympathies idéologiques avec les nazis fort déplaisantes, beaucoup de dirigeants britanniques commirent une énorme erreur de calcul : la puissance qu'ils craignaient était la France.
Certes, les colonies faussaient l'évaluation du rapport de forces et envenimaient les relations franco-britanniques, mais tout de même !
Les gouvernements allemands ont poussé à cette faute avec beaucoup de talent.
De 1918 à 1936, la politique britannique fut de favoriser l'Allemagne aux dépens de la France (aussi sous l'influence maléfique des Etats-Unis).
De 1936 à 1938, quelque chose comme « Damned ! On est peut-être en train de faire une grosse connerie ! ».
Et, à partir de 1938, bien trop tard, une politique pro-française.
Quelques Britanniques (Eden, Churchill) ont avoué après la guerre, plus ou moins à demi-mots, la responsabilité britannique dans son déclenchement (ce que les Américains n'ont pas fait).
Pétain et Weygand n'ont pas tort de pointer la duplicité britannique, mais elle ne justifie pas leur politique d'abandon. C'est de Gaulle, passant l'éponge (à peu près), qui avait raison. Son intelligence volait des kilomètres au dessus des deux badernes.
La primauté des intérêts financiers
Montaigu Norman (francophobe rabique : « Il y a quatre sortes de brebis galeuses : les Français, les juifs, les Ecossais et les experts-comptables » et ce n'était pas tout à fait de l'humour anglais), gouverneur de la Banque d'Angleterre et Hjalmar Schacht (le financier de génie sans qui l'aventure hitlérienne aurait été impossible), gouverneur de la Reichsbank, se mirent d'accord pour écrouler le Mark, tuer le Franc français et les réparations de guerre, quitte à plonger les Allemands, notamment la classe moyenne, dans la misère.
Ce n'est pas sans rappeler ce que font la FED et la BCE depuis 15 ans.
S'il y avait eu une justice, ces deux-là auraient été les deux premiers condamnés à mort à Nuremberg, parce qu'ils sont les premiers fauteurs de guerre dans l'ordre chronologique.
Oswald Mosley est le très riche et très aristocrate fondateur de la British Union of Fascists. Mais, avant cela, tout jeune député et ministre travailliste (les fascistes viennent de la gauche), il proposa en 1930 le Memorandum Mosley, qui, par certains côtés, préfigurait l'Etat-providence. Celui-ci fut rejeté comme portant atteinte aux intérêts commerciaux et financiers du commerce international, notamment avec l'Allemagne.
Le racisme aristocratique en partage
Houston Stewart Chamberlain (très lointain rapport avec Neville Chamberlain) était un des rares hommes vivants qu'Hitler admirait. Anglais naturalisé Boche (il a passé la première guerre mondiale en Bochie), il fut l'un des théoriciens du racisme exterminateur moderne.
Des tranches entières de l'aristocratie britanniques sont conquises.
On connait les sœurs Mitford (5 sur les 6 furent plus ou moins, plutôt plus que moins, nazies. Leur seul frère mourut en Birmanie, où il avait demandé à être envoyé, pour ne pas avoir à combattre les Allemands. Leur père, Lord Redesdale disait : « Je suis normal, ma femme est normale, mais mes filles sont toutes plus folles les unes que les autres. »).
La Grande-Bretagne fut la nation qui s'est le plus déplacée pour la grande fête publicitaire nazie des Jeux Olympiques de 1936. Notamment, la haute société était très représentée : pas moins de 20 000 VIP (!!!!), au point que l'ambassadeur britannique en Allemagne s'alarma auprès de son gouvernement : « Mayfair (le Neuilly londonien) déménage à Berlin et beaucoup parlent alors qu'ils feraient mieux de se taire».
Le pompeux crétin sur le trône
Edward VIII, roi de janvier à décembre 1936, était un pompeux crétin (vous avez sans doute remarqué que l'intelligence n'est pas le point fort de la famille royale britannique), sympathisant nazi.
Son père, le roi George V, horrifié par ses dépenses pharaoniques, l'avait fait mettre sur écoutes, et découvrit à cette occasion l'étendue de ses sympathies nazies.
Si sa volonté de se marier avec une divorcée fut la cause réelle et sérieuse de son abdication, les gens qui savaient furent bien contents de débarrasser l'Angleterre de ce dangereux imbécile. Les inspecteurs de Scotland Yard avaient les oreilles écorchées par le langage ordurier employé par l'Américaine pour parler à celui qui était tout de même le roi.
Il était vaniteux, dépensier, creux, bête, méchant, joueur, alcoolique, paresseux, écrasé par sa pouffiasse (il était une sorte de Harry en plus nocif). Un proche de la famille royale a résumé : « il n'avait pas d'âme ». C'est à l'honneur du système britannique d'avoir réussi à éjecter du trône ce danger public.
Devenu duc de Windsor, il ne trouva rien de mieux que de s'afficher avec Hitler :
La position du bulldog couché
Vers 1935, on peut définir trois types de politiciens britanniques vis-à-vis de l'Allemagne :
1) l'establishement pro-nazi.
2) l'establishment « équilibre des puissances », complètement manœuvré par la force et par le vice d'Hitler.
3) les churchilliens, à l'effectif très réduit, puisqu'il fut souvent de un (deux, si on compte Clementine).
En 1935, eut lieu une catastrophe diplomatique comme il y en a peu dans l'histoire : la Grande-Bretagne signa un traité naval avec l'Allemagne, en cachette de l'Italie et de la France.
Le contenu du traité importait peu face à la défiance entre alliés qu'installait cette duplicité britannique, c'était tout le système d'alliance contre l'Allemagne qui volait en éclats, si ce n'était dans les textes, au moins dans les têtes. Avec le recul, on peine à expliquer une bourde pareille. Paraît-il qu'Hitler eut du mal à contenir sa joie. On le comprend.
Lord Holy Fox
Halifax est de ces personnages historiques (Voltaire, Weygand, ...) pour qui j'éprouve une aversion au-delà du raisonnable.
Aristocrate hautain, qui se croyait plus intelligent que tout le monde, il prit de funestes initiatives dans le dos de ses collègues (c'était un serpent) qui outrepassaient son mandat de ministre des affaires étrangères. Et toujours dans le sens de concessions à Hitler.
Evidemment, manœuvrer ce genre de vaniteux par la flatterie, ce fut l'enfance de l'art pour les nazis. Göring lui organisa des chasses grandioses.
Il était aussi l'ami du roi George VI.
En mai et juin 1940, il conspirait dans le sens d'une paix avec Hitler (c'est très probablement pour cela qu'Halifax a laissé Churchill devenir Premier Ministre quand Chamberlain lui a proposé le poste le 9 mai 1940 au soir : d'abord, laisser échouer et décrédibiliser l'option jusqu'au boutiste, puis avoir les mains libres pour négocier la paix avec Hitler. Sauf que Churchill a duré plus longtemps que prévu par Halifax).
Mais, à manœuvrier, manœuvrier et demi, Churchill coinça Halifax.
D'abord, il fit voter le 22 mai 1940 la Defence Regulation 18B qui lui permettait d'emprisonner qui il voulait. Il fit aussitôt arrêter les fascistes de Mosley, qui n'avaient aucune importance en eux-mêmes. Mais le message fut reçu 5 sur 5 dans la haute société à laquelle Mosley appartenait : les soutiens de Halifax se firent soudain moins fermes, plus distants.
Ensuite, Churchill eut deux habiletés :
1) il se ménagea l'appui de Chamberlain, déjà très malade, qui restait le chef du parti conservateur (le pouvoir de Churchill était très fragile) et qui avait été si souvent trompé par Hitler qu'il n'était plus prêt à faire des concessions. Il sut ne pas le brusquer, et même le flatter.
2) il temporisa, il évita la confrontation avec Halifax et le laissa s'enfermer dans ses erreurs.
Première erreur en mai : Halifax choisit comme intermédiaires de paix les Italiens. Or, ceux-ci étaient déjà décidés à entrer en guerre contre la France (ce que Churchill, lui, devina). Mauvaise pioche. Comme Halifax a menti au Cabinet, en parlant d'initiative italienne, ça tourna court sans rattrapage possible.
Deuxième erreur en juin : Halifax passe par les Suédois mais une bonne âme dévoile tout à la presse dès le début et il est obligé de se désolidariser piteusement. Et là, il commet la boulette de cette année 1940 très chargée (celle de Gamelin est hors concours) : il propose au Cabinet de céder Gibraltar aux Espagnols pour les encourager à jouer les intermédiaires.
Dans les poubelles de l'histoire, Halifax. Mais Churchill a senti le vent du boulet. Dès qu'il le put, à l'automne 1940 (après la mort de Chamberlain, Churchill devint enfin le chef du parti conservateur), il expédia Halifax aux Etats-Unis.
La dupe
Mieux que ses services de renseignements, qui n'y croyaient guère, Churchill a compris qu'Hitler brulait de se retourner contre l'URSS. Il voulait encourager cette décision qu'il estimait, à raison, avantageuse pour son pays.
Dans le plus pur style d'intoxication anglaise (je ne parle pas que de la cuisine), il s'est servi d'appeasers retournés pour faire passer des signaux de faiblesse.
Le voyage rocambolesque de Rudolf Hesss en mais 1941 l'a embarrassé : Hess avait l'espoir fou de négocier la paix dans le dos de Churchill avant l'attaque de l'URSS et son échec instantané a prouvé que le Premier Ministre était fermement installé à son poste.
Mais, bon, tout est bien qui finit bien : le 22 juin 1941, s'est produite l'attaque que vous savez. Le jour même, Churchill prononça, en soutien de l'URSS, un de ses plus grands discours. Et six mois plus tard, c'était l'échec allemand devant Moscou.
« Collaboration », ça se dit aussi en anglais
La proposition d'Hitler aux Anglais, la co-direction du monde, était bien plus séduisante que sa proposition aux Français, l'asservissement.
Sans Churchill, il se serait facilement trouvé un gouvernement pour discuter avec Hitler. L'occupation des iles anglo-normandes a prouvé que les Anglais n'étaient pas intrinsèquement plus Résistants que les autres.
Je note avec amusement (mais sans surprise, après le délire covidiste) que la plupart des appeasers sont devenus des churchilliens farouches et sincères, à commencer par son secrétaire, Sir John Colville, et par le roi George VI, tant il est vrai qu'il ne faut pas chercher loin les raisons des opinions des hommes. Le conformisme et le suivisme suffisent à les expliquer dans 90 % des cas.