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mardi, mars 21, 2023

L'aigle et le léopard (Eric Branca)

Un livre sur les liaisons dangereuses entre l'Angleterre et le IIIème Reich.

Royal Heilnesses !

En 2015, le Sun titrait Royal Heilnesses ! à cause de cette video de 1933 de la jeune Elizabeth faisant le salut nazi à l'instigation de son enculé d'oncle :

C'est injuste, car si le très fugace roi Edouard VIII et sa salope d'Américaine étaient d'authentique traitres au service des nazis, ce ne fut pas le cas des parents de la reine Elizabeth, qui ont soutenu, malgré leurs doutes initiaux, de plus en plus fermement Churchill.

Branca se sert de cet épisode pour rappeler que la famille royale actuelle est bien plus allemande qu'anglaise, ce sont, de leur vrai nom, des Saxe-Cobourg-Gotha. 2022 est la première année depuis longtemps que le souverain en exercice, Charles, et son successeur désigné, William, sont tous deux mariés à des Anglaises et non, au moins un des deux, à des Allemandes (ou à des Allemands : le prince Philip, père de Charles, était un Teuton).

Bien sûr, ce n'est que l'introduction du l'ouvrage : l'auteur est conscient que le famille royale a peu de pouvoir.

On mesure toutefois la vaste finesse du prince Harry de se pointer à un bal masqué déguisé en SS (la consanguinité, ça attaque le cerveau). On remarquera que son frère n'a pas protesté.

Une politique très mal avisée

Dans l'entre-deux-guerres, l'Angleterre fut fidèle à sa politique traditionnelle « Pas de puissance dominante sur le continent ».

Mais, au-delà de sympathies idéologiques avec les nazis fort déplaisantes, beaucoup de dirigeants britanniques commirent  une énorme erreur de calcul : la puissance  qu'ils craignaient était la France.

Certes, les colonies faussaient l'évaluation du rapport de forces et envenimaient les relations franco-britanniques, mais tout de même !

Les gouvernements allemands ont poussé à cette faute avec beaucoup de talent.

De 1918 à 1936, la politique britannique fut de favoriser l'Allemagne aux dépens de la France (aussi sous l'influence maléfique des Etats-Unis).

De 1936 à 1938, quelque chose comme « Damned ! On est peut-être en train de faire une grosse connerie ! ».

Et, à partir de 1938, bien trop tard, une politique pro-française.

Quelques Britanniques (Eden, Churchill) ont avoué après la guerre, plus ou moins à demi-mots, la responsabilité britannique dans son déclenchement (ce que les Américains n'ont pas fait).

Pétain et Weygand n'ont pas tort de pointer la duplicité britannique, mais elle ne justifie pas leur politique d'abandon. C'est de Gaulle, passant l'éponge (à peu près), qui avait raison. Son intelligence volait des kilomètres au dessus des deux badernes.

La primauté des intérêts financiers

Montaigu Norman (francophobe rabique : « Il y a quatre sortes de brebis galeuses : les Français, les juifs, les Ecossais et les experts-comptables » et ce n'était pas tout à fait de l'humour anglais), gouverneur de la Banque d'Angleterre et Hjalmar Schacht (le financier de génie sans qui l'aventure hitlérienne aurait été impossible), gouverneur de la Reichsbank, se mirent d'accord pour écrouler le Mark, tuer le Franc français et les réparations de guerre, quitte à plonger les Allemands, notamment la classe moyenne, dans la misère.

Ce n'est pas sans rappeler ce que font la FED et la BCE depuis 15 ans.

S'il y avait eu une justice, ces deux-là auraient été les deux premiers condamnés à mort à Nuremberg, parce qu'ils sont les premiers fauteurs de guerre dans l'ordre chronologique.

Eric Branca conseille ce livre dont je vous ai fait la recension La montée d'Hitler, hasards, complaisances, complicités ... .

Oswald Mosley est le très riche et très aristocrate fondateur de la British Union of Fascists. Mais, avant cela, tout jeune député et ministre travailliste (les fascistes viennent de la gauche), il proposa en 1930 le Memorandum Mosley, qui, par certains côtés, préfigurait l'Etat-providence. Celui-ci fut rejeté comme portant atteinte aux intérêts commerciaux et financiers du commerce international, notamment avec l'Allemagne.

Le racisme aristocratique en partage

Houston Stewart Chamberlain (très lointain rapport avec Neville Chamberlain) était un des rares hommes vivants qu'Hitler admirait. Anglais naturalisé Boche (il a passé la première guerre mondiale en Bochie), il fut l'un des théoriciens du racisme exterminateur moderne.

Des tranches entières de l'aristocratie britanniques sont conquises.

On connait les sœurs Mitford (5 sur les 6 furent plus ou moins, plutôt plus que moins, nazies. Leur seul frère mourut en Birmanie, où il avait demandé à être envoyé, pour ne pas avoir à combattre les Allemands. Leur père, Lord Redesdale disait : « Je suis normal, ma femme est normale, mais mes filles sont toutes plus folles les unes que les autres. »).

La Grande-Bretagne fut la nation qui s'est le plus déplacée pour la grande fête publicitaire nazie des Jeux Olympiques de 1936. Notamment, la haute société était très représentée : pas moins de 20 000 VIP (!!!!), au point que l'ambassadeur britannique en Allemagne s'alarma auprès de son gouvernement : « Mayfair (le Neuilly londonien) déménage à Berlin et beaucoup parlent alors qu'ils feraient mieux de se taire».

Le pompeux crétin sur le trône

Edward VIII, roi de janvier à décembre 1936, était un pompeux crétin (vous avez sans doute remarqué que l'intelligence n'est pas le point fort de la famille royale britannique), sympathisant nazi.

Son père, le roi George V, horrifié par ses dépenses pharaoniques, l'avait fait mettre sur écoutes, et découvrit à cette occasion l'étendue de ses sympathies nazies.

Si sa volonté de se marier avec une divorcée fut la cause réelle et sérieuse de son abdication, les gens qui savaient furent bien contents de débarrasser l'Angleterre de ce dangereux imbécile. Les inspecteurs de Scotland Yard avaient les oreilles écorchées par le langage ordurier employé par l'Américaine pour parler à celui qui était tout de même le roi.

Il était vaniteux, dépensier, creux, bête, méchant, joueur, alcoolique, paresseux, écrasé par sa pouffiasse (il était une sorte de Harry en plus nocif). Un proche de la famille royale a résumé : « il n'avait pas d'âme ». C'est à l'honneur du système britannique d'avoir réussi à éjecter du trône ce danger public.

Devenu duc de Windsor, il ne trouva rien de mieux que de s'afficher avec Hitler :


La position du bulldog couché

Vers 1935, on peut définir trois types de politiciens britanniques vis-à-vis de l'Allemagne :

1) l'establishement pro-nazi.

2) l'establishment « équilibre des puissances », complètement manœuvré par la force et par le vice d'Hitler.

3) les churchilliens, à l'effectif très réduit, puisqu'il fut souvent de un (deux, si on compte Clementine).

En 1935, eut lieu une catastrophe diplomatique comme il y en a peu dans l'histoire : la Grande-Bretagne signa un traité naval avec l'Allemagne, en cachette de l'Italie et de la France. 

Le contenu du traité importait peu face à la défiance entre alliés qu'installait cette duplicité britannique, c'était tout le système d'alliance contre l'Allemagne qui volait en éclats, si ce n'était dans les textes, au moins dans les têtes. Avec le recul, on peine à expliquer une bourde pareille. Paraît-il qu'Hitler eut du mal à contenir sa joie. On le comprend.

Lord Holy Fox

Halifax est de ces personnages historiques (Voltaire, Weygand, ...) pour qui j'éprouve une aversion au-delà du raisonnable.

Aristocrate hautain, qui se croyait plus intelligent que tout le monde,  il prit de funestes initiatives dans le dos de ses collègues (c'était un serpent) qui outrepassaient son mandat de ministre des affaires étrangères. Et toujours dans le sens de concessions à Hitler.

Evidemment, manœuvrer ce genre de vaniteux par la flatterie, ce fut l'enfance de l'art pour les nazis. Göring lui organisa des chasses grandioses.

Il était aussi l'ami du roi George VI.

En mai et juin 1940, il conspirait dans le sens d'une paix avec Hitler (c'est très probablement pour cela qu'Halifax a laissé Churchill devenir Premier Ministre quand Chamberlain lui a proposé le poste le 9 mai 1940 au soir : d'abord, laisser échouer et décrédibiliser l'option jusqu'au boutiste, puis avoir les mains libres pour négocier la paix avec Hitler. Sauf que Churchill a duré plus longtemps que prévu par Halifax).

Mais, à manœuvrier, manœuvrier et demi, Churchill coinça Halifax.

D'abord, il fit voter le 22 mai 1940 la Defence Regulation 18B qui lui permettait d'emprisonner qui il voulait. Il fit aussitôt arrêter les fascistes de Mosley, qui n'avaient aucune importance en eux-mêmes. Mais le message fut reçu 5 sur 5 dans la haute société à laquelle Mosley appartenait : les soutiens de Halifax se firent soudain moins fermes, plus distants.

Ensuite, Churchill eut deux habiletés :

1) il se ménagea l'appui de Chamberlain, déjà très malade, qui restait le chef du parti conservateur (le pouvoir de Churchill était très fragile) et qui avait été si souvent trompé par Hitler qu'il n'était plus prêt à faire des concessions. Il sut ne pas le brusquer, et même le flatter.

2) il temporisa, il évita la confrontation avec Halifax et le laissa s'enfermer dans ses erreurs.

Première erreur en mai : Halifax choisit comme intermédiaires de paix les Italiens. Or, ceux-ci étaient déjà décidés à entrer en guerre contre la France (ce que Churchill, lui, devina). Mauvaise pioche. Comme Halifax a menti au Cabinet, en parlant d'initiative italienne, ça tourna court sans rattrapage possible.

Deuxième erreur en juin : Halifax passe par les Suédois mais une bonne âme dévoile tout à la presse dès le début et il est obligé de se désolidariser piteusement. Et là, il commet la boulette de cette année 1940 très chargée (celle de Gamelin est hors concours) : il propose au Cabinet de céder Gibraltar aux Espagnols pour les encourager à jouer les intermédiaires.

Dans les poubelles de l'histoire, Halifax. Mais Churchill a senti le vent du boulet. Dès qu'il le put, à l'automne 1940 (après la mort de Chamberlain, Churchill devint enfin le chef du parti conservateur), il expédia Halifax aux Etats-Unis.

La dupe

Mieux que ses services de renseignements, qui n'y croyaient guère, Churchill a compris qu'Hitler brulait de se retourner contre l'URSS. Il voulait encourager cette décision qu'il estimait, à raison, avantageuse pour son pays.

Dans le plus pur style d'intoxication anglaise (je ne parle pas que de la cuisine), il s'est servi d'appeasers retournés pour faire passer des signaux de faiblesse.

Le voyage rocambolesque de Rudolf Hesss en mais 1941 l'a embarrassé : Hess avait l'espoir fou de négocier la paix dans le dos de Churchill avant l'attaque de l'URSS et son échec instantané a prouvé que le Premier Ministre était fermement installé à son poste.

Mais, bon, tout est bien qui finit bien : le 22 juin 1941, s'est produite l'attaque que vous savez. Le jour même, Churchill prononça, en soutien de l'URSS, un de ses plus grands discours. Et six mois plus tard, c'était l'échec allemand devant Moscou.

« Collaboration », ça se dit aussi en anglais

La proposition d'Hitler aux Anglais, la co-direction du monde, était bien plus séduisante que sa proposition aux Français, l'asservissement.

Sans Churchill, il se serait facilement trouvé un gouvernement pour discuter avec Hitler. L'occupation des iles anglo-normandes a prouvé que les Anglais n'étaient pas intrinsèquement plus Résistants que les autres.

Je note avec amusement (mais sans surprise, après le délire covidiste) que la plupart des appeasers sont devenus des churchilliens farouches et sincères, à commencer par son secrétaire, Sir John Colville, et par le roi George VI, tant il est vrai qu'il ne faut pas chercher loin les raisons des opinions des hommes. Le conformisme et le suivisme suffisent à les expliquer dans 90 % des cas.

samedi, octobre 26, 2019

Churchill à propos des noms de ville indigènes

Winston Churchill,  Premier Ministre, en réponse à une note du Foreign Office :

1) Le principe m'est très désagréable. Il n'y a aucune raison de changer des noms de ville connus depuis des siècles par les Anglais pour complaire aux étrangers.

Pour des raisons historiques, on ne doit pas changer « Constantinople » en « Istanbul », même si on peut préciser ce nouveau nom entre crochets pour les imbéciles.

Nous continuerons à employer « Angora », que nous connaissons par les doux chats du même nom et non pas le disgracieux « Ankara ».

2) Veuillez noter que la malchance poursuit toujours les peuples qui changent le nom de leurs cités. La fortune est sans pitié pour ceux qui renoncent à leurs traditions. Si nous cédions, nous devrions bientôt transformer Leghorn en Livorno.

De quoi aurions nous l'air si la BBC  prononçait Paris « Paree » ?

Et cette conclusion superbe :

Les noms étrangers sont faits pour les Anglais et non les Anglais  pour les noms étrangers. Je date cette note du jour de la Saint George.

WSC

23.4.1945 (donc en pleine guerre)

Ce n'est certes pas lui qui se donnerait le ridicule de nous bombarder de moches « Mumbai » et de grotesques « Beijing » (par contre, on dit encore « Londres » et « Moscou », bizarre, non ?).

Mais lui n'était pas décadent et lâche. Nous le sommes.






samedi, juillet 27, 2019

Au moins, on va s'amuser

Au moins, avec Johnson, c'est comme avec avec Trump, on va s'amuser. Je n'en peux plus de ces technocrates qui, en plus d'être des traitres incompétents, sont sinistres, avec leur humour de gardiens de camp de concentration.

On pourrait se croire sauvé par les (peu nombreux) LREMistes atypiques. Même pas.

Quoique certains arrivent à faire rire malgré eux (j'ai bien aimé l'humour pince-sans-rire de ce texte) :

L’interview lunaire de Corinne Vignon ne rassure pas les futurs retraités

Quand on lit sa biographie, on se dit qu'elle débarque effectivement de la lune. Il ne doit pas être impossible de passer de décoratrice d'intérieur, voyance, astrologie, bien-être animal à spécialiste des retraites. Encore faut-il y travailler sérieusement, cela semble avoir manqué.

Revenons à Boris J.

Today Boris Johnson becomes Britain’s prime minister.

Contrairement à l'auteur, je m'explique très bien la haine que Johnson, comme Trump, génère.

Les maitres de notre monde sont (c'est une bonne partie de nos problèmes) des besogneux conformistes, sans talent, sans profondeur (d'où leur manque d'humour) et sans personnalité (mais avec beaucoup d'ambition, de cynisme et d'estime d'eux-mêmes), à tous les niveaux, même les plus proches de vous (c'est un des effets de la forclusion du père et de la transformation de l'école).

Inutile que je vous fasse un dessin : les May, les Merkel, les Macron. A un moment ou à un autre, leurs adversaires les ont traités de robots. Ca ne viendrait pas à l'idée pour qualifier Johnson.

Des hommes comme Trump ou Johnson (ce n'est pas un hasard s'ils sont le produit d'écoles à l'ancienne) sont une menace directe pour le monde qui a fait nos maitres actuels. Pire que cela, c'est une mise en accusation de leur personnalité : ainsi, il existe d'autres types possibles de dirigeants que les abrutis de technocrates dans leur costume sombre qui se bouffent des milliers de planches Powerpoint.

Churchill travaillait beaucoup, mais la maitrise des dossiers était le cadet de ses soucis. Ses écrits fourmillent d'approximations et d'erreurs ... sur l'accessoire.

Il me semble que Johnson pourrait avoir un point commun avec Churchill.

Les reproches qui leur furent adressés sont étrangement similaires : brouillons, fantasques, pas fiables, changeants, traitres même, inconstants, superficiels.

Mais Churchill a trouvé dans la lutte contre l'Allemagne nazie la grande cause qui lui a permis de dompter ses tendances à la dispersion.

Il se peut que le Brexit ait le même effet sur Johnson. Nous verrons. Nous serons bientôt fixés.

Revenons à l'humour. Churchill : « Nous sommes tous des vers. Mais je crois que je suis un ver luisant ».


samedi, avril 14, 2018

Six minutes in May (N. Shakespeare)

Le titre est un clin d’œil au fameux Five days in London.

Nicholas Shakespeare (relation avec William inconnue. NS, pour la suite) raconte les événements tumultueux qui conduisent Churchill au pouvoir en mai 40.

Churchill Premier Ministre, c’est une surprise, et même pas divine, pour beaucoup. Pourtant, un observateur dira qu’elle est le signe le plus clair de l’intervention de Dieu dans l’histoire des hommes, mais ça, c’est après.

Churchill a, dans l’Angleterre d’en haut, une réputation exécrable : brouillon, pas fiable, exalté à tort et à travers, verbeux, trop vieux. Mais chacun reconnaît son énergie. La plupart, dont le roi, préfèrent cependant Halifax. On compte aussi une dizaine de candidats plus ou moins sérieux.

Churchill, en tant que Lord de l’Amirauté, montre tous ses défauts lors de l’affaire norvégienne de Narvik et cela ne l’empêche pas d’être deux jours plus tard au pouvoir suprême. Cette histoire ressemble à un miracle (Bernanos disait que c'était une histoire d'enfants : « Il était une fois, sur une petite île, un grand peuple, seul contre tous ... »).

NS peine à le comprendre parce que, romancier d’origine, il s’attache beaucoup trop aux circonstances et aux personnes et pas assez à la politique. Le fait que Churchill fut le Cassandre de la montée du nazisme est traité quasiment comme une anecdote.

Le débat sur la crise norvégienne qui commence aux Communes le 7 mai 1940 ne semble pas menacer le gouvernement Chamberlain. Mais, tout au long des discours, les heures passant, merveille du parlementarisme anglais, la pression monte. Roger Keyes, avec son uniforme constellé de décorations, étrille les ministres. Puis, Leo Amery assène son terrible « Vous avez occupé cette place trop longtemps pour le peu de bien que vous y avez fait. Au nom de Dieu, partez et qu'on en finisse avec vous ». Chamberlain se défend très maladroitement « Moi aussi, j’ai des amis », ramenant un débat historique à un problème personnel.



Photo (interdite à l'époque) prise en cachette par un parlementaire, de la séance du 7 mai. Chamberlain est debout, en train de parler. On devine Churchill assis.

Le débat reprend le 8 mai, dans une atmosphère électrique, les bancs et les tribunes sont pleins à craquer (Churchill insiste ailleurs sur le fait que la disposition physique des Communes est pour beaucoup dans le fonctionnement de la démocratie anglaise), il fait très chaud. Lloyd George, le « vainqueur » de la première guerre mondial, assassine Chamberlain. La haine entre les deux est palpable. Churchill, à son meilleur, défend habilement son chef, sans se griller.

Le vote a lieu en fin de soirée. Il est minuté par un antique sablier. Les parlementaires doivent choisir entre deux couloirs, l’un Oui, l’autre Non. Ils ont six minutes pour s’y rendre.

Chamberlain garde la majorité, mais très diminuée et, surtout, les parlementaires en uniforme (hé oui, il y avait des parlementaires revenus du front) ont massivement voté contre lui. C’est une humiliation.

Le 9 mai et le 10 mai, Chamberlain s’accroche un peu, hésite à démissionner. Il apparaît clair qu’il faut un gouvernement d’union nationale et que Chamberlain sera refusé par les travaillistes (justement pour son rôle avant-guerre, ce que NS, négligeant la politique, ne voit pas bien). Halifax refuse le poste, NS y voit principalement des raisons personnelles, le manque de couilles. Là encore, il faut aussi prendre en compte la politique. Le destin de Churchill ressemble à celui de Clemenceau : la liste de ses ennemis est très longue, celle de ses défauts encore plus, mais chacun sent, même ses adversaires, que son heure est venue.

On connaît la suite, à son chauffeur qui le félicite, Churchill répond en écrasant une larme : « Je crains qu'il ne soit trop tard. J'espère que non ». Une habileté politique extraordinaire jusqu'en septembre 1940 et un peu au-delà, quelques discours immortels, puis Churchill viré par l'électorat anglais en 1945.

Je suis anglophobe, comme tout Français conséquent, mais j’admire sans réserves le fonctionnement des institutions rosbifs.

Ce n’est pas la vénération de cette saloperie d’Etat de droit des casques à pointe allemands et des connards bien-pensants, genre énarques, prétexte de toutes les saloperies actuelles contre nos pays.

C’est un mélange de tradition, de coutumes et de vieux écrits. C’est beaucoup plus subtil que le juridisme borné. Aucun texte n'obligeait Chamberlain à démissionner, pas plus que Mitterrand en 1986  et 1993 ou Chirac en 1997, mais la tradition voulait qu'un Premier Ministre désavoué démissionnât, ça fait toute la différence. Les pratiques politiques britanniques sont tortueuses, en apparence irrationnelles, mais le résultat est là : à l'époque de Jeanne d'Arc, le pays était cinq fois moins peuplé que la France et assez miséreux. Voyez ce qu'il est devenu.

Bien sûr, le pays parfait n’existe pas et Theresa May, ce n’est pas ce qu’ils ont fait de mieux.

Pendant que les Anglais se donnent Churchill, Reynaud échoue à virer Daladier et Gamelin.





dimanche, janvier 07, 2018

Décidément, c'est la fête à Churchill

Éric Zemmour : « Winston Churchill, héros de la lutte contre l'oligarchie »

Je me fais un délice de cet article. Pour la raison suivante :

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C'est une tradition britannique bien ancrée : l'oligarchie locale finit toujours par s'incliner devant la volonté populaire. Peut-être parce qu'au contraire de son homologue française, elle ne doit pas tout à la seule méritocratie et ne méconnaît pas la fragilité - la naissance et l'héritage - de ses privilèges. On le voit aujourd'hui avec Theresa May qui, en dépit de tout et de ses propres convictions, met en œuvre le Brexit décidé par la majorité des électeurs britanniques.

[…]

Le paradoxe amusant est que les mêmes qui aujourd'hui glorifient le héros Churchill conspuent le Brexit de Theresa May. Churchill en aurait sûrement fait un bon mot railleur dont il avait le secret.
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Miam. Je vois déjà les arguments : l'anachronisme, WSC pas rebelle : rejeton de l'aristocratie, député depuis des décennies, plusieurs fois ministres ...

En fait, si. Comme De Gaulle, Churchill vis-à-vis de l'Allemagne de Hitler est un rebelle, un grand minoritaire.

Alors, Zemmour a-t-il raison de dire que Churchill a joué le peuple contre l'oligarchie ? Oui :

1) Opposé à l'oligarchie : oui, aucun doute n'est possible. La carrière des années 30 à l'été 1940 (et même un peu après) de Winston Churchill fut une lutte solitaire contre l'opinion dominante de la classe dirigeante, aussi dominante que peuvent l'être aujourd'hui, dans la même classe, le réchauffisme, l'immigrationnisme ou l'européisme. Aucun doute.

2) Le peuple avec lui : c'est plus problématique. Les sondages du printemps 1940 donnent une population plus belliqueuse que son élite (1), mais aussi moins bien informée.

Il n'en demeure pas moins que c'est cela aussi la politique : de même que la science ne se décide pas à la majorité, la bonne analyse ne se fait pas à la majorité. Un politicien seul dans son coin peut avoir raison contre tous. C'est une autre affaire de conquérir le pouvoir et de l'exercer correctement.



Anyway :

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One's admiration for the film is tempered by a terrible profound sadness - for a people who "won the war, and lost their country anyway": the "long island story" is ending, and without anyone feeling the need to lie choking on the ground over it. To anyone old enough to remember an England where one could "walk into any pub in the country and ask with perfect confidence if the major had been in", that sense of loss can bring tears to the eye.
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Au fond, je me demande si le seul mouvement raisonnable n'est pas d'émigrer en Nouvelle-Zélande ou aux Malouines, seuls endroits de la terre où on trouve encore de vrais pubs.

Addendum :

Les Heures sombres Publié le 8 janvier 2018 par Jean Paul Brighelli

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(1) : je ne me souviens plus où j'ai lu ça. Five days, Those angry days, ailleurs ? Je n'ai pas trouvé, après une recherche rapide, d'étude d'opinion britannique de 1940 sur internet.






samedi, janvier 06, 2018

Les heures sombres

Mis à part la ridicule descente de Churchill dans le métro pour prendre le pouls de l'opinion et la présence superflue de Clementine Churchill, un film méritoire qui ouvre (enfin !) les yeux du grand public sur l'enjeu politique de mai 1940.

J'en ai déjà abondamment traité : Le duel Churchill-Hitler (J. Lukacs) et Five Days in London : May 1940 (J. Lukacs).

La recension (au titre un peu idiot) de François Delpla : Churchill, Les Heures sombres : la fin du roman national britannique ?

Clementine Churchill a gagné la guerre

Article totalement con :

Clementine Churchill's extraordinary importance is finally beginning to shine

Résumé : le rôle politique immense de Clementine Churchill a été gravement sous-estimé.

Arrêtons la rigolade.

Le seul Churchill qui a eu un rôle politique immense, c'est Winston (et son ancêtre Malborough). Point barre.

Mme Churchill n'a eu d'importance que pour M. Churchill et c'est tout.

Il m'arrivé de critiquer sévèrement le défaitisme d'Hélène de Portes, la « mégérie » de Paul Reynaud, mais son rôle politique fut petit : si son compagnon n'avait pas eu des idées défaitistes, il n'aurait pas été perméable à son influence.

Ces histoires idiotes sur Clementine Churchill, par ailleurs femme fort respectable, sont à la confluence de deux grandes conneries à bouffer du foin de notre époque :

1) Le féminisme dogmatique sans cervelle.

Les femmes sont sous-estimées, brimées, battues. Il convient de rappeler sans cesse à quel point elles sont merveilleuses, les hommes ne seraient rien sans elles. En fait, elles leur sont supérieures en tout sauf en méchanceté.

Vous connaissez la rengaine, inutile que je m'étale. Ces stupidités politiquement correctes ne sont pas anodines, elles ont des conséquences, elles font même des morts : The Army has been taken over by PC dreamers who are putting lives at risk.

2) La psychologisation de la politique.

Puisque les conflits n'existent plus vraiment, ne sont que des anomalies temporaires, puisque nous vivons dans le monde merveilleux des bisounours, il n'y a plus de décisions politiques à prendre mais seulement des situations à gérer. L'art de la politique s'efface devant la science du management. Le macronisme en est l'exemple parfait.

Dans ces conditions, les décisions politiques (forcément étranges, puisqu'il suffirait de manager) du présent (Trump) ou du passé (Churchill) ne peuvent s'expliquer que par la psychologie compliquée des acteurs.

D'où la focalisation crétine sur les parents, l'épouse, les maitresse, les enfants, le chien, le chat, le poisson rouge du politicien.

Nous vivons une époque particulièrement conne, avec beaucoup de cons qui ouvrent beaucoup leurs grandes gueules (Kristin Scott-Thomas -qui donne son avis dans l'article du Telegraph- est bien gentille, elle ne fait que répercuter les poncifs à la mode).

Mais, si ma vision du monde est juste, le conflit est inhérent à la nature humaine et la politique finira par reprendre ses droits. Dans la violence de tant d'errements accumulés à purger.











lundi, juin 19, 2017

Pour vous remonter le moral

J'écoute quelquefois ce reportage pour me remonter le moral :




On y entend le courage et l'intelligence (avec l'ouïe très fine).

On y entend le courage de ces jeunes pilotes, dont une poignée de Français (il faut se souvenir de noms comme Demozay, Mouchotte, Fayolle, Bouquillard ...), six cents au total, qui montaient  trois, quatre fois par jours se battre à un contre deux. Qui risquaient la mort ou l'atroce brulure. Tellement épuisés que certains s'endormaient dans leur avion.

Tout le monde connaît la phrase churchillienne : « Never in the field of human conflict, was so much owed by so many to so few ».

En revenant d'une visite au centre de contrôle d'Uxbridge, où il a vu toutes les réserves engagées, Churchill est longtemps silencieux dans sa voiture, puis il prononce en commençant par « Never in the field of history ... », Pug Ismay lui fait remarquer « Jésus et ses disciples ? ». D'où la phrase qu'on connaît.

Avec leur humour, les pilotes de la RAF disaient : « C'est une allusion à nos notes de bar ».

On y entendl'intelligence, tactique chez Dowding, politique et stratégique chez Churchill.

vendredi, juillet 01, 2016

Boris et Winston

Comme les temps changent !

Boris Johnson, un des champions de l'indépendance du Royaume-Uni par rapport à l'UE, était vu par beaucoup comme un leader naturel des Tories et donc un futur Premier Ministre, conséquence logique du résultat fracassant du referendum.

Il renonce suite à des propos publics assassins de Michael Gove, ministre de la justice sortant, non pas sur ses idées, mais sur son caractère. Paroles qui ont confirmé les doutes et achevé de saper le soutien des parlementaires tories.

Or, il se trouve qu'il y a soixante-seize ans, en mai 1940, les parlementaires britanniques avaient exactement le même genre de doutes sur Winston Spencer Churchill : brouillon, colérique, imprévisible, peu apte au travail en équipe.

Mais, à l'époque, les parlementaires ne se comportaient pas comme des midinettes et n'étalaient pas leurs états d'âme dans les journaux. S'ils avaient quelque chose à faire savoir à la nation, c'était à la tribune du parlement, sinon ils discutaient entre eux à la buvette.

Les amis de Churchill étaient si inquiets de son tempérament que, pour la fameuse entrevue où Chamberlain lui proposa de lui succéder, ils lui avaient donné un seul conseil : « Ne dites rien, taisez vous ».

On connaît la suite. J'ai bien peur que la comparaison entre cette époque est la nôtre ne soit guère en notre faveur.

La situation est d'autant plus amusante que Boris a écrit il y a deux ans, sur un ton très personnel, une plaisante biographie de Winston.

Enfin j'en profite pour vous rappeler l'excellentissime Five days in London.


samedi, octobre 17, 2015

The Churchill factor (B. Johnson)

Boris Johnson est l'actuel maire de Londres, excentrique et assez peu sympathique.

C'est toujours intéressant qu'un politicien écrive (ou fasse écrire en y mettant sa patte) un livre d'histoire. Il peut se permettre des jugements personnels très éloignés du style chiant des historiens professionnels (escouillés par les nécessités de la carrière universitaire, les historiens n'ont plus la trempe d'un Michelet ou d'un Gaxotte).

La banqueroute de Law et La disgrâce de Turgot d'Edgar Faure, Edmund Burke de Jesse Norman m'ont beaucoup plu. Et je n'ai pas lu les livres d'histoire de Churchill !

Le style de Johnson est relâché mais pas idiot. On sent le démagogue qui a l'habitude de parler aux foules.

Sa thèse est simple, il appelle cela l'anti-marxisme : certes, les grandes masses, les grands mouvements, l'histoire quantitative, c'est très bien mais passe à coté d'une évidence. Il y a des hommes qui changent le cours de l'histoire radicalement, c'est le Churchill factor, car Winston Churchill en est le meilleur exemple.

Johnson reprend les idées de Lukacs.

Le jour de gloire de Churchill est le 28 mai 1940.

La situation est catastrophique. L'armée anglaise est piégée dans le nord de la France et le «miracle de Dunkerque» n'a encore eu lieu. L'armée française, tronçonnée, se décompose, malgré quelques actes de résistance d'un héroïsme incroyable. Reynaud flanche et des enculés (Weygand, Pétain, Laval) s'apprêtent à trahir pour satisfaire leurs ambitions, leurs lubies et leurs rancoeurs.

L'opposition entre Halifax et Churchill est bien connue (1).

La position de Churchill est très inconfortable : Halifax est le préféré du parti majoritaire, il était pressenti pour être premier ministre et a refusé, justement pour lever l'hypothèque Churchill (laisser le brouillon Churchill être premier ministre quelques semaines. Il se plante. Et la place est libre et nette pour le sérieux Halifax. On sait où ce genre de calculs minables mène : Reynaud a fait le même avec Pétain) et beaucoup pensent qu'Halifax a raison. Halifax pousse le bouchon jusqu'à prendre des contacts avec des puissances étrangères sans en informer le premier ministre.

Une réunion du cabinet restreint a lieu dans l'après-midi et ne permet pas de trancher. Neville Chamberlain, déjà très malade et échaudé par ses démêlés précédents avec Hitler, ne prend pas le parti d'Halifax comme on pouvait s'y attendre. Churchill, qui ménage beaucoup Chamberlain depuis quelques jours, remporte sa première victoire en n'étant pas mis en minorité au cabinet restreint.

Et il convoque le cabinet complet pour une réunion deux heures plus tard. C'est son coup de génie.

La tension et l'émotion sont intenses, l'heure est dramatique, chacun sait bien qu'il s'agit de vie ou de mort. Après avoir exposé ses raisons, Churchill part dans une envolée lyrique qu'il conclut en affirmant «qu'il ne doute pas que chacun des membres du cabinet préférerait mourir étouffé dans son propre sang plutôt que se rendre». Les «petits» ministres se lèvent et l'ovationnent. Il n'y a pas de débat et pas de vote.

Jamais plus la question de pourparlers avec l'Allemagne hitlérienne ne sera posée de manière aussi nette. Le boulet est passé près, Churchill a senti le vent mais il a gagné : il a réussi à ce que la Grande-Bretagne ne capitule pas.

Or, comme le souligne Boris Johnson, Churchill est seul de son espèce dans la classe politique britannique. Si Churchill avait été tué dans un de ses multiples accidents mortels, il fait peu de doutes qu'il n'aurait pas eu d'équivalent et que la Grande-Bretagne aurait négocié la paix avec Hitler en mai 1940. C'est le Churchill factor. Nous, Français, pouvons dire la même chose de De Gaulle.

Churchill est un défi à la psychologie mécanique. Négligé par sa mère, méprisé par son père, il ne devrait pas être un grand homme pour nos modernes psychologues. Mais ses manques ont été le moteur de son ambition.

La partie la plus intéressante est l'analyse des raisons de la réussite politique de Churchill. Boris Johnson en voit deux :

♘  le courage. Physique et intellectuel. Le courage presque suicidaire de Churchill au feu est légendaire. Il adore «voir luire les yeux brillants du danger». Il a en tout échappé à une douzaine d'accidents «mortels» (c'est-à-dire mortels pour les hommes ordinaires qui n'ont pas la chance de s'appeler Churchill), dont un accident d'avion et un accident de voiture. Ce courage physique est doublé d'un courage intellectuel : être seul contre tous et défier l'opinion commune ne le gênent absolument pas, il y prend même plaisir. On pense bien évidemment à Hélie de Saint-Marc. «L'autorité est fille du courage sous toutes ses formes, physique, intellectuel et moral».

♘ l'honnêteté. Même quand il est retors, Churchill est honnête. Il trahit deux fois son parti mais ne cache pas ses motifs, il change de parti comme on change de cheval, pour être sûr de gagner. Il ne cache pas non plus que son courage légendaire est pour épater la galerie, que, privé de spectateurs, il serait nettement moins courageux.

Ce sont les deux qualités indispensables pour diriger. Plus que l'intelligence ou la compétence.

Le pire est de ne pas prendre de décisions (2) ou de persister dans les mauvaises décisions. Or, le courage permet de de se jeter à l'eau, de prendre des décisions risquées, et l'honnêteté permet de revenir sur ces décisions si elles s'avèrent mauvaises.

On constatera que ce sont les deux qualités qui manquent le plus aux politiciens modernes. Ceci explique sans doute une bonne part de nos difficultés.

Ensuite, Johnson insiste sur le rôle de « Clemmie », Clementine Churchill, soutien indéfectible de son époux. Elle n’est pas une épouse moderne : même si elle part plusieurs semaines, voire plusieurs mois, en voyage, elle se consacre entièrement à son mari.

Sur la fin, Johnson patine lamentablement pour se dépatouiller de l'incorrection politique churchillienne.

Je suis étonné. Malgré quelques ratés, le livre de Johnson est très bon, à la fois intelligent et personnel.

La conclusion est limpide : Churchill a essayé de faire. D'imposer sa marque à l'action. Il ne s'est pas contenté de la politique du chien crevé au fil de l'eau, si populaire chez nos modernes politiciens. Et plus d'une fois, il a réussi.

Sa grande réussite est de ne pas avoir perdu la guerre en 1940. Sans lui, notre monde serait très différent.

On peut imaginer Hitler mourant dans son lit entouré d'un culte de la personnalité dément, comme un autre grand criminel, Mao. On peut aussi imaginer sans peine que Saint-Germain-des-prés auraient eu pendant des décennies ses hitlériens professionnels comme elle a eu ses maoïstes. Et cela aurait probablement été les mêmes, tant c'est une question de mentalité et de caractère plus que d'opinion. Vous imaginez Sollers et July chantant les louanges d'Adolf ?

Si cela n'est pas advenu, c'est grâce à Churchill.

Que Churchill ait existé est un facteur d'optimisme.

Certes.

Mais pourrait-il encore exister aujourd'hui ? Une question simple, par exemple : quelles occasions a un politicien de démontrer son courage physique ?


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(1) : leur désaccord est simple à exprimer mais pas simple à comprendre puisque certains historiens et la plupart des commentateurs ne le comprennent toujours pas soixante-dix ans après :

> Halifax pensait que si une chance de paix avec Hitler préservant au moins en partie l'empire et l'indépendance britanniques se présentait, il fallait la saisir plutôt que risquer l'anéantissement. Halifax pensait qu'il pouvait y avoir un choix entre la paix et l'anéantissement.

> Churchill pensait qu'une paix avec Hitler préservant l'indépendance britannique était une illusion : si on faisait la paix avec Hitler, celui-ci en profiterait pour pousser toujours plus son avantage, il serait impossible de mobiliser à nouveau le peuple pour reprendre la guerre et, à terme, c'en serait fini de l'indépendance britannique. Churchill ne voyait de choix qu'entre la victoire et l'asservissement (c’était du moins son discours. Plus probablement il pensait : entre la victoire et le nazisme sur le continent. Mais laisser tomber les continentaux sous le joug nazi aurait pu sembler acceptable à certains Anglais).

Le recul du temps permet de constater que Churchill avait entièrement raison : Hitler a largement démontré qu'il n'était pas homme à rentrer tranquillement chez lui et à ne pas pousser ses pions.

On remarquera aussi qu'Halifax n'avait pas tout à fait tort : la continuation de la guerre a bel et bien affaiblit la Grande-Bretagne au point de lui faire perdre son empire. Au final, il se trompait quand même car une paix avec Hitler n'aurait pas été solide.

Mais, à l'époque, Halifax pouvait passer pour raisonnable et Churchill pour exalté.


(2) : Darwin disait que celui qui survivait n'était ni le plus intelligent ni le plus fort mais le plus rapide à s'adapter. J'ai déjà cité ce chiffre du colonel Goya : si deux adversaires, toutes choses égales par ailleurs, ont 95 % de chances de prendre la bonne décision pour le premier et 50 % pour le second, mais que ce dernier est deux fois plus rapide à prendre une décision, c'est lui qui l'emportera dans 51 % des cas contre 23 % pour le premier.

dimanche, octobre 04, 2015

Pour vous remonter le moral

En octobre 1940, nous étions au fond de l'abime, et pourtant :


On se souviendra que Churchill commença un discours à Strasbourg par «Prenez garde ! Je vais parler français !».








vendredi, novembre 01, 2013

Britain's war machine (D. Edgerton)

Livre passionnant. Dans la ligne de Paul Kennedy. Décidément, 2013 fut une bonne année du point de vue des lectures.

Il remet en cause la vision de la Grande-Bretagne isolée en 1940 après la défaite française face à une Allemagne surpuissante.

Cette vision date de l'après-guerre. Au contraire, pendant la guerre, la Grande-Bretagne a tiré pleinement parti de son empire et n'a jamais été économiquement menacée par l'Allemagne sauf durant la Bataille de l'Atlantique.

Le «Nous vaincrons parce que nous sommes les plus forts», tant moqué, était vrai.



L'erreur a été de ne pas en assumer toutes les conséquences, à savoir : ne pas passer à l'offensive en Belgique et préparer un repli stratégique outre-Méditerranée en cas de mauvaise surprise.

On mesure l'habileté d'Hitler d'avoir conditionné les Français à penser que la Wehrmacht était invincible et que l'Angleterre allait avoir le cou tordu comme un poulet, comme le croyaient les pétainistes et comme le répétait Weygand.

Le pari gaulliste, sous ses allures un peu folles, était beaucoup plus rationnel et en phase avec les données que le pari pétainiste (vous avez remarqué que, contrairement à 99 % de nos politiciens, je ne suis pas pétainiste au sens qu'on peut donner à ce mot en 2013 : je pense que l'analyse pétainiste était erronée et que le gouvernement de Vichy était illégitime et n'engageait pas la France). D'ailleurs, ce pétainisme de nos politiciens prouve une fois de plus leur ignorance crasse : chaque mot de l'appel du 18 juin s'est révélé juste tandis que chaque promesse que les concessions à l'Allemagne soulageraient le sort des Français a été démentie par les faits. Il me paraît donc preuve de stupidité d'adopter la vision de celui qui s'est systématiquement trompé.

L'auteur soutient que la Grande-Bretagne, son empire et son commerce mondial, tandis que ses ennemis étaient bloqués sur le continent, avaient la capacité industrielle et militaire de battre l'Allemagne et l'Italie (d'autant plus après l 'entrée en guerre de l'URSS) et que c'est le Japon, en privant la Grande-Bretagne des ressources de l'empire (chute de Singapour et de la Malaisie) qui a obligé les Anglais à céder la suprématie aux Américains.

Cette thèse, qui est en grande partie celle des acteurs de cette histoire, est révolutionnaire de nos jours : des gens comme Peter Hitchens considèrent que c'était pure folie de déclarer la guerre à l'Allemagne en 1939.

C'est Churchill qui a fait les bons choix mais c'est l'analyse halifaxienne qui triomphe en 2013.

Étrange parallèle avec la France : c'est le gaullisme qui a fait les bons choix mais c'est l'analyse pétainiste qui triomphe en 2013.

C'est à se demander si, après la «génération la plus grande», nous ne sommes pas la génération la plus conne.

Il y a un passage très intéressant sur l'histoire écrite par les experts qui surestiment le rôle de la science dans la guerre. L'auteur fait une liste impressionnante de ces inventions qui ont mobilisé des ressources considérables sans résultat. Par exemple, ce projet de détecter les avions par rétroéclairage des nuages. Il fait remarquer que les V2 allemands coutaient tellement cher que les destructions qu'ils causaient étaient de plusieurs ordres de grandeur inférieures à leur coût.

Revenons à nos moutons. Pour Edgerton, la thèse de Churchill disant que la Grande-Bretagne s'est ruinée pour sauver le monde du nazisme est controuvée. Les Etats-Unis ayant mobilisé leur potentiel impressionnant, ils ont pris la suprématie mondiale. Mais la Grande-Bretagne sort de la guerre plus forte que tous ses concurrents européens.

Le déclin relatif de la Grande-Bretagne vient des décisions, socialistes, de l'après-guerre.

samedi, avril 06, 2013

Convoy (M. Middlebrook)

Tout d'abord, un mot de l'auteur, car il est typiquement anglais.

Gros exploitant agricole volailler, il vend son entreprise, et écrit dans les années 60-70, trois livres, construits sur le même modèle : le récit exhaustif, curé jusqu'à l'os (1), du point d'orgue d'une bataille décisive (le premier jour de la bataille de la Somme, le bombardement de Nuremberg).

Dans celui-ci, il fait le récit du destin des convois HX229 et SC122 entre le 16 et le 20 mars 1943. Le bilan dit tout : 1U-boot coulé, 22 cargos.

Après cette bataille, les U-boots commencent à être surclassés, à cause de l'arrivée de nouveaux escorteurs et de nouveaux avions.

L'interrogation principale, dont je vous ai déjà fait part : comment, si tard dans la guerre, après Stalingrad, à peine plus d'un an avant le débarquement de Normandie, cette bataille décisive est-elle restée au second rang des priorités dans l'attribution des moyens ?

Middlebrook a une réponse nette et tranchante : trois coupables.

Coté américain, l'amiral King qui s'obstine à attribuer la priorité des moyens au Pacifique, dont il attend la gloire, en désobéissance avérée des décisions prises par son gouvernement.

Il a fallu l'intervention de Roosevelt pour que quelques dizaines de Liberators soient attribués à l'Atlantique, tandis que des centaines partaient pour le Pacifique. Alors que ceux-là ont fait beaucoup plus pour la victoire finale que ceux-ci.

C'est bien de désobéir quand on a raison. Quand on a gravement tort, c'est une catastrophe.

Même chose coté anglais : Churchill était obsédé par le bombardement de l'Allemagne, obsession savamment entretenue par «Bomber Harris». Bien qu'il ait écrit dans ses mémoires avoir été rongé d'inquiétude par la Bataille de l'Atlantique, la réalité est qu'il n'a jamais donné l'ordre de distraire un seul Lancaster vers le Costal Command, qui était désespérément pauvre.

La Bataille de l'Atlantique était défensive pour les Alliés. C'est moins glorieux et moins attrayant qu'une belle offensive. Et il n'y avait pas de spectaculaire victoire, juste des statistiques de tonnage coulé.

C'est dans les niveaux intermédiaires qu'il s'est trouvé les hommes les plus lucides qui, comprenant l'enjeu, ont fait des efforts surhumains d'imagination et d'improvisation pour tirer le maximum des maigres moyens dont ils disposaient (2).


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(1) : j'en profite pour dire que je déteste cette expression employée par les ministres incultes pour justifier l'absence d'effort de réduction des dépenses publiques : « on est à l'os». Mis à part que le propos lui-même est un hénaurme mensonge (plus c'est gros, plus ça passe), sont-ce des bouchers-charcutiers pour s'exprimer ainsi ?

(2) : un escorteur anglais harcelé s'est trouvé si seul et désespéré qu'un U-boot a fait surface à vue pour attaquer le convoi qu'il protégeait. Le capitaine anglais a signalé au U-boot  « Pourquoi ne nous laissez vous pas tranquilles ? ». Réponse de l'Allemand : « Désolé, nous avons nos ordres ».

mercredi, février 29, 2012

Churchill & Hitler (2)

Chose promise ...

Extraits Churchill & Hitler

Je vous ai scanné deux extraits, sans doute pas les plus intéressants, mais ceux qui se rapportent à des polémiques contemporaines, l'action des AlliÈs vis-à-vis du génocide juif et le bombardement de Dresde. Pour le reste, achetez le livre.

Ces polémiques sont proches de la stupidité car elles sont basées sur une profonde ignorance de ce qu'est la guerre. Tout le monde connait la phrase de Clausewitz (la politique continuée par d'autres moyens), mais, bizarrement, personne, au moins dans le grand public et les medias de masse, n'en tire les conséquences concernant l'analyse des deux guerres mondiales.

Nous avons de ces deux guerres une vision très caricaturale, hollywoodienne : les bons d'un coté, les méchants de l'autre (1), la situation d'une clarté cristalline dès le premier jour et les bonnes actions évidentes.

Or, c'est le contraire qui est vrai : à chaque fois, la situation est embrouillée et les actions rien moins qu'évidentes. C'est seulement après, par sagesse rétrospective, que les actions justes deviennent évidentes. Et comme l'histoire est écrite par les vainqueurs, le manichéisme est renforcé et les méandres politiques pudiquement passés sous silence.

Ainsi, il faudrait analyser plus finement ce que l'offensive "idiote" de la Somme doit à la guerre en coalition, à la nécessité de prouver à l'allié qui souffre à Verdun qu'on "fait quelque chose".

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(1) : pour la première guerre mondiale, les gentils sont les soldats, naturellement pacifistes, et les méchants les généraux, naturellement sanguinaires. Pour la seconde guerre mondiale, les gentils sont les Alliés (Staline compris) et les méchants les nazis et leurs affidés.

jeudi, février 23, 2012

Churchill & Hitler (F.Delpla)

Francois Delpla nous livre la quintessence de ses travaux.

Quelques historiens ont élaboré ces deux dernières décennies une réflexion neuve sur le nazisme.

Elle est hélas totalement ignorée par tous les cons qui abusent sempiternellement des points Godwin.

Les faits saillants :

> Hitler était fou mais pas idiot. C'était au contraire un politicien de génie et un manipulateur d'exception.

La thèse du Hitler joueur brouillon et incompétent, chanceux au début, puis malchanceux, est une construction de Hitler lui-même.

Le fait que ses contemporains (à part Churchill) et les historiens se soient laissés prendre à cette fable prouve son génie en ce domaine.

Il suffit pourtant de résumer la carrière de Hitler pour s'apercevoir qu'on ne peut sans ridicule la mettre au compte d'un brouillon incompétent : en dix ans, après sa sortie de prison, il a conquis le pouvoir en Allemagne. Puis en sept ans encore, il a conquis l'Europe continentale de Brest aux faubourgs de Moscou. Enfin, pendant quatre ans, sans doute son exploit le plus remarquable, il a résisté aux deux superpuissances coalisées tout en gardant l'appui du peuple allemand (comparez : quelques mois de recul sans violation du territoire ont suffi à faire tomber Guillaume II).

> Hitler était très secret et manipulait ses propres partisans.

> un de ses "trucs" favoris consistait à faire croire à de fausses dissensions (Goering puis Himmler ont beaucoup joué à cela) afin d'encourager ses ennemis à l'inaction. Pourquoi lutter contre Hitler si on vit dans l'espoir qu'il soit renversé "naturellement" ?

> de même, il était joueur mais nullement irréfléchi. Sa prétendue incompétence servait là encore à favoriser la procrastination de ses ennemis.

Dans un premier temps, il a poursuivi la politique annoncée dans Mein Kampf : écraser la France et faire la paix avec la Grande-Bretagne.

L'apport de l'historiographie récente est que sans Winston Churchill, et seulement lui, il y aurait réussi. Il n'y avait pas de fatalité à ce que l'hitlérisme échouât.

En effet, durant l'été 1940, le coût de la poursuite solitaire de la guerre apparaissait ruineux aux raisonnables et ils avaient raison : la Grande-Bretagne y a perdu son empire.

Seul Churchill avait compris que Hitler n'était pas un dictateur classique, qu'il n'en aurait jamais assez, que la paix aujourd'hui, sauvant l'empire, c'était l'asservissement demain. Toutes choses qui nous apparaissent évidentes car nous refusons de voir que Hitler avançait masqué.

Churchill est l'homme qui a refusé, envers et contre tout, de perdre la guerre.

Ensuite, la politique de Hitler a été double : diviser les Alliés, en jouant sur l'anticommunisme, et souder le peuple allemand autour de lui.

Par exemple, la bataille de Stalingrad fut idéale pour ce double objectif : elle a servi à montrer que Hitler était prêt à tout sacrifier pour vaincre les communistes et a permis de monter d'un cran la propagande de la guerre totale.

L'analyse de Hitler n'était pas folle : ce sont bien les ex-Alliés qui s'opposèrent durant la guerre froide. Et sans Churchill, il aurait peut-être réussi à obtenir une paix séparée à l'ouest, surtout vers la fin de la guerre, quand l'Allemagne n'était plus un danger et beaucoup pensaient déjà à l'après.

Le génocide juif, fruit de la folie antisémite de Hitler, avait deux fonctions politiques :

> nettoyer l'Europe du maximum de juifs (dans la vision délirante de Hitler, c'était de la politique).

> "mouiller" le peuple allemand pour le souder autour de son Führer.

Certaines réflexions finales de Hitler sur l'Europe et sa nécessaire domination par l'Allemagne, une fois remise des épreuves de l'après-guerre, font froid dans le dos car elles sont troublantes d'actualité. Par exemple, il prévoit que la capacité du peuple allemand à s'assoir sur son nationalisme quand il est dominé puis à le réveiller avec le retour à la puissance le servira une fois de plus.

Bref, les travaux récents montrent que nous avons une dette encore plus grande vis-à-vis de Churchill : dans une position des plus fragiles, bien plus qu'il ne le dit (pour l'honneur de son pays, il a caché quelques épisodes peu glorieux), il a été le seul à combattre Hitler avec lucidité et efficacité pendant quinze ans.

On peut considérer le voyage de Rudolf Hess comme une manière pour Churchill de rendre à Hitler la monnaie de sa pièce. A manipulé, manipulé et demi.

En faisant croire à Hitler qu'il existait encore en 1941 une opposition pacifiste britannique, au point qu'il lui envoie son homme de confiance, Churchill a diminué sa crainte du combat sur deux fronts et l'a encouragé à attaquer l'URSS, erreur fatale.

Hitler lui-même ne s'y est pas trompé, qui voyait la main de Churchill derrière l'échec de ses manoeuvres.

Ce livre est passionnant. C'est une leçon de politique, dans des circonstances exceptionnelles contre un ennemi hors du commun.

Nota : je vous mettrai quelques scans alléchants à mon retour de vacances.

mardi, février 14, 2012

Churchill est-il toujours vivant ?

Churchill est-il toujours vivant ?


Par François Kersaudy

TRIBUNE - L'historien François Kersaudy s'interroge sur le sens des nombreuses références au célèbre homme d'État britannique dans les discours politiques actuels.


Après quelques décennies d'oubli, Winston Churchill est de nouveau à la mode, au point d'apparaître périodiquement dans le discours politique à l'approche des élections. Bien sûr, la crise économique actuelle peut justifier que l'on promette «du sang, de la peine, des larmes et de la sueur», mais il est sans doute utile de rappeler quelques faits concernant sir Winston que le passage des ans a manifestement fait perdre de vue: le premier est qu'en 1938 Churchill était le politicien le plus haï d'Angleterre, notamment en raison de sa prise de position publique contre les accords de Munich ; à côté de cet électron libre dénoncé comme belliciste et irresponsable, notre actuel président ­paraîtrait immensément populaire.

Le second fait, étroitement lié au premier, est que Churchill se montrait remarquablement maladroit en politique intérieure: il changeait fréquemment de partis pour rester fidèle à ses idées, ne ­comprenait pas l'opinion publique et s'en désintéressait souverainement, tout en répétant sans ­relâche et sans artifices ses convictions les plus impopulaires. Son courage moral était impressionnant et frisait l'inconscience, surtout lorsqu'il allait vanter les mérites du Home Rule à Belfast ou la nécessité du réarmement devant une assemblée de pacifistes.

Quant au courage physique de cet inusable vétéran de cinq campagnes militaires, il ne peut se comparer chez nos hommes d'État qu'à celui d'un général qui refusait de se baisser devant la mitraille, ou à celui d'un ministre qui pénétrait dans une salle de classe piégée pour soustraire des écoliers à un déséquilibré.

Mais des deux côtés de la Manche, les exploits s'oublient vite, érodés par les sarcasmes, l'habileté et la soif de pouvoir de politiciens plus démagogues. C'est pourquoi le premier ministre de Grande-Bretagne en 1939 se nomme Neville Chamberlain, et il faudra quelques ­défaites militaires retentissantes, un vote de défiance aux Communes et le renoncement du très pacifique lord Halifax pour que Churchill accède au pouvoir le 10 mai 1940.

Ainsi, ce nouveau premier ministre n'a pas été élu, et n'a même pas été candidat à son poste: le roi l'a nommé par défaut, en quelque sorte… Ses ­discours immortels de l'été 1940 seront donc tout sauf électoraux: face à une invasion imminente, Churchill propose au peuple la résistance à outrance, quels qu'en soient les risques; son éloquence, inaudible en temps de paix, fait merveille en temps de guerre, et les opposants politiques deviennent moins hargneux devant la menace de l'anéantissement collectif.

Churchill aura donc une ample liberté de manœuvre au cours des cinq années suivantes, d'autant qu'il préside un gouvernement de coalition dans ­lequel les travaillistes Attlee et Bevin se chargent de gérer l'économie et d'assurer la paix sociale - autant de choses que Churchill ne sait pas faire…

«On ne gouverne bien qu'en temps de guerre», disait avec une ironie nos­talgique l'illustre chef du Gouvernement provisoire de la République française (GPRF). Churchill, lui aussi, aura du mal à gouverner lors de son retour au pouvoir, en 1951: c'est l'homme des tempêtes, la politique intérieure ne l'intéresse toujours pas, et il considère - sans doute à tort - qu'il n'a pas été élu pour s'occuper de la ration de macaronis.

Mais, à cette époque, comme à celle du Général, le pays reste maître de ses frontières, de sa monnaie, de ses fonctionnaires, de ses lois et de son économie, tandis que les dirigeants ne subissent pas encore les incertitudes de la mondialisation, le harcèlement des lobbys, les entraves du politiquement correct, la menace du fanatisme religieux, les outrances de l'antiracisme sélectif, les indignations factices des aspirants au pouvoir et les sarcasmes corrosifs des professionnels du dénigrement médiatisé.

Au début de 2012, un politicien animé de témérité churchillienne annoncerait sans doute à ses concitoyens: «L'intérêt supérieur de la France ne coïncidant pas avec l'intérêt immédiat de chaque Français, votre futur président sera incapable de vous faire rêver, de vous materner à vie, de garantir tous vos privilèges et avan­tages acquis, de vous permettre de gagner toujours plus en travaillant toujours moins, d'accueillir tous les damnés de la terre sans jamais rapatrier personne, d'enrichir les pauvres en faisant fuir les riches, de ­promouvoir des idéologies dépassées en ignorant l'Europe et le monde, de relancer la production et l'emploi en supprimant l'énergie nucléaire, d'alléger la dette en nommant toujours plus de fonctionnaires, et d'assurer la sécurité tout en excusant la délinquance.»

Après tout, la singularité du discours churchillien, n'est-ce pas de dire franchement au peuple tout ce qu'il ne veut pas entendre? Bien sûr, on peut aussi lui promettre de changer la vie ou de réenchanter le rêve, mais cela relève moins du courage churchillien que du verbiage mitterrandien.

François Kersaudy est l'auteur de «Le Monde selon Churchill. Sentences, confidences, prophéties et ­reparties», Tallandier, octobre 2011