dimanche, août 10, 2025

Deux bombes sous le Rainbow Warrior (Hervé Gattegno)

Bon, ce livre est écrit par un gauchiste de l'imMonde, donc à prendre avec des pincettes.

La France a bien fait de faire sauter ces connards de Greenpeace à la solde de Moscou (et aussi un peu de Washington, car les deux n'étaient pas toujours en opposition). Si c'était à refaire, il faudrait le refaire. En mieux (plus subtilement que par une action spectaculaire ?).

Une opération très mal préparée

La France savait parfaitement à quoi s'en tenir sur Greenpeace et son hostilité était justifiée.

Elle procédait alors par de discrets et très efficaces sabotages. Les bateaux de Greenpeace avaient une telle propension à tomber en panne qu'on aurait pu les prendre pour des Renault.

Mais voilà : à la va-vite, le pouvoir politique, c'est-à-dire François Mitterrand et Charles Hernu (mais Hernu ignore que Mitterrand est au courant), décide de faire plus spectaculaire.

L'organisation est bâclée et merdique.

Les deux agents principaux, Alain Mafart et Dominique Prieur, les fameux faux époux Turenge, sont expérimentés et ont immédiatement de mauvais pressentiments. Ils protestent contre les faux passeports suisses, si faciles à vérifier (et c'est bien ce qui les perdra). Mais ils exécutent les ordres (Dominique Prieur aurait dit « Je ne reviendrai pas avant trois ans »).

Autre erreur grossière : des numéros de téléphone de secours qui mènent directement au fort de Noisy (le ministère de l'intérieur et les PTT réagiront avec autant de promptitude que DSK saute sur une femme de ménage et ces numéros seront réattribués et antidatés).

Une erreur d'organisation a été de ne pas prendre en compte que les Néo-Zeds étaient des enfoirés d'anglo-saxons, c'est-à-dire des délateurs nés (on l'a bien vu pendant le délire covisiste. Les Anglais cultivent l'excentricité justement parce que leur société est très étouffante). Il fallait organiser la fuite des acteurs beaucoup plus rapidement. Idéalement, ils auraient du être dans l'avion avant les explosions.

Enfin, infraction majeure aux règles, les réunions de préparation des situations dégradées sont court-circuitées.

Le chef direct de Mafart et Prieur, qui ne brille pas par sa finesse, brûle d'en découdre, de se faire un nom (sa carrière ne sera pas vraiment entravée par ce spectaculaire échec) et pousse à la roue.

Par différents canaux, des réticences remontent dans la hiérarchie mais les ordres sont les ordres.

Une trentaine d'agents sont impliqués mais on ne connait encore aujourd'hui qu'une dizaine de noms.

Bref, avec autant de choses qui pouvaient merder, ça a merdé.

Le bateau a bien été coulé.



Mais au prix d'un désastre médiatico-politique :


Mitterrand le menteur

Mitterrand, qui est parfaitement au courant de l'opération puisqu'il l'a ordonnée, ment à son premier ministre, Laurent Fabius, et à son ministre de la défense, Charles Hernu. Fabius s'accusera ultérieurement de naïveté.

On décrit Mitterrand comme florentin, mais c'est pour dire que, comme Machiavel, c'est un enfoiré des coups à la petite semaine, pas un stratège (il est tout juste bon à battre cet imbécile de Chirac, mais, face à Kohl, il s'est fait entuber, et la France avec lui). Mentir à ses ministres n'est pas seulement une faute morale, c'est une faute contre l'intelligence. Ce mensonge empêche toute réplique française organisée.

Heureusement, aux échelons inférieurs, entre gens « des services », on ne se ment pas et les contre-feux s'organisent quand même. Cependant, ce n'est pas la même chose que si l'impulsion venait d'en haut.

Bref, le mensonge mitterrandien fout le bordel : le premier ministre et le ministre de la défense sentent que Mitterrand leur cachent des choses et ne savent pas sur quel pied danser.

Surtout, la police de Joxe et le justice de Badinter collaborent avec les Néo-Zélandais et traquent des militaires français en service commandé (depuis, c'est devenu une habitude).

C'est le bordel en France et, en Nouvelle-Zélande, Prieur et Mafart sont traités très sévèrement. Les militaires font le siège des politiques en demandant une discrète négociation. Hernu se braque, le scandale éclate dans la presse et c'est foutu pour la discrétion.

C'est  le cinéma des révélations et des fuites, avec l'infâme Edwy Plenel. Une bonne partie des fuites vient justement de la confusion : Untel croit protéger le président en révélant ceci, Machin croit protéger la raie-publique en révélant cela, etc.

Hernu est viré et Fabius est en porte-à-faux. Mitterrand est réélu haut la main, ce qui prouve que le problème de la France, ce sont les Français.

Rapatrier les faux époux Turenge

Daniel Soulez-Larivière, avocat de gauche et bon connaisseur du droit anglo-saxon, est choisi par le gouvernement pour défendre Prieur et Mafart.

Il a enfin accès au dossier et découvre qu'il n'est pas très solide (les agents français n'ont pas si mal travaillé, il y a peu de preuves, à part les faux passeports suisses ... et les révélations dans les journaux).

Il conseille donc une négociation : plaider coupable en échange d'une dégradation de l'incrimination en « homicide involontaire » (qui est d'ailleurs juste : il n'y avait pas l'intention de tuer).

Malheureusement, suite à des cocoricos français gênants pour le pouvoir néo-zélandais, Prieur et Mafart sont condamnés à dix ans de prison.

C'est la « cohabitation » (c'est-à-dire la trahison connivente de l'esprit de la constitution). Mitterrand et Chirac sont d'accord pour sortir de prison les agents français le plus vite possible. Une négociation aboutit, déguisée en arbitrage international pour sauver les apparences.

Dominique Prieur tombe réellement enceinte et Alain Mafart réellement malade, ce qui aide à dénouer les choses. Au bout de trois ans. Dominique Prieur et Alain Mafart sont libérés.

En conclusion

Certains acteurs opérationnels expriment aujourd'hui leurs regrets de la mission. Je crois qu'ils ont tort. Le seul regret à avoir est que cette mission ait tourné au fiasco.

En 2015, le colonel Jean-Luc Kister, responsable de l'unité de nageurs de combat chargée de la pose des bombes, avait présenté dans un entretien à Médiapart des excuses à la famille de Fernando Pereira, à Greenpeace et à la Nouvelle-Zélande. « À sa place, je ne l’aurais pas fait. Même si je comprends ses raisons », a réagi Christine Cabon [un des agents qui préparé la mission en allant sur place].

Ces regrets me paraissent déplacés.

Au niveau politique, ce n'est pas du tout la même histoire.

Avant. La nécessité d'une action violente ne saute pas aux yeux.

Mais Charles Hernu, qui buvait beaucoup (du champagne rosé, normal pour un socialiste) et était assez peu sûr de lui, était obsédé par une action spectaculaire et une certaine hiérarchie militaire, pour des questions de prestige de service, rêvait « de chaleur et de lumière ». Les options non-violentes n'ont pas été explorées à fond, alors que la France les pratiquait (les variantes du sucre dans le carburant façon Le corniaud, ça fonctionne très bien).

Mitterrand s'est immiscé sans rien contrôler.

Indépendamment de ses options politiques sataniques, je doute que François Mitterrand fût un très bon dirigeant. Donner des ordres et en contrôler l'exécution, ça ne s'improvise pas, ou alors il y faut un talent naturel que n'a pas tout le monde.

Après. La duplicité de Mitterrand a tout pourri et a empêché de limiter les dégâts.

Bref, une affaire socialiste comme on les aime.

Essence of decision : explaining the Cuban missile crisis (Graham Allison, Philip Zelikow)

Je relis cet excellent livre, plus que jamais d'actualité (je m'aperçois que je n'en ai pas fait de recension sur ce blog).

Bien sûr, il ne concerne pas la France, puisque la classe dirigeante prétendue française s'étant débarrassé dans l'allégresse du poids de ses responsabilités en bazardant notre souveraineté, nous n'avons plus de décision que de la couleur du papier peint (et encore, à certaines conditions dites écologiques).

Livre passionnant, mais, pour ceux qui n'ont pas le temps, le film Treize jours, même s'il simplifie beaucoup de choses, est très bien.

En résumé :

> Kennedy s'est isolé du bruit médiatique en invoquant une grippe.

> il s'est entouré de fidèles (dont son frère).

> il a tenu les rênes très courtes aux militaires en qui il n'avait, à raison, aucune confiance. Plusieurs fois, la simple application des procédures aurait pu mener à la guerre. Kennedy faisait court-circuiter la hiérarchie militaire pour vérifier au plus bas niveau quels étaient exactement les ordres.

> il a essayé de se garder des options ouvertes et de pas se mettre dans un cul de sac.

> pareil avec les soviétiques : il a essayé de ne pas les acculer.

> il a parlé publiquement de l'affaire quand ce n'était plus possible de garder le secret et quand des contacts étaient déjà noués.

La clé de l'affaire est qu'il a deviné qu'il y avait des tensions dans la direction soviétique et qu'il ne fallait pas donner du grain à moudre aux va-t'en-guerre.

Rappelons la fin de l'histoire : accord secret de retirer les missiles américains de Turquie un an plus tard et, en échange, les Russes ont retiré leurs missiles de Cuba.

(Billet commencé en 2022, terminé ce jour.)

jeudi, août 07, 2025

La guerre de 1870 (François Roth)

C'est une guerre que je connaissais mal. Je n'avais pas perçu à quel point la défaite était due à des fautes de commandement. Je comprends mieux Renan parlant de la nécessité d'une réforme intellectuelle et morale.

Les Allemands étaient supérieurs en artillerie de campagne, mais le fusil Chassepot français était plutôt meilleur. Surtout, nos ennemis étaient mieux organisés et plus entreprenants.

La guerre a commencé par des batailles de rencontre (Reischoffen, Gravelotte, Saint Privat) qui ont surpris les deux adversaires. Les Allemands ont pris des risques, qui ont payé à cause de notre désorganisation et de notre mauvais commandement.

A chaque fois, des réserves qui auraient renversé radicalement le cours de la bataille, transformant des défaites mitigées en victoires  nettes, sont restées inemployées, faute de compréhension de la situation et d'une communication claire.

Certes, dans l'ensemble, les Français étaient inférieurs en nombre, mais pas toujours localement. L'incapacité à équiper les réserves joue beaucoup dans le déficit français. Bref, le bordel.

Le grand n'importe quoi

Pour briser la spirale de la défaite, Napoléon III donna alors un ordre audacieux mais qui ne fut pas exécuté : le repli de l'armée sur Châlons. La retraite sous pression de l'ennemi est toujours un gros risque, mais ça permettait à l'armée de se réorganiser et d'étirer la logistique allemande.

Au lieu de cela, Bazaine, très surévalué (à sa nomination, ceux qui l'ont connu au Mexique ont dit « Nous sommes perdus », mais il était bien vu de la presse et de l'entourage de l'impératrice), s'enferma dans Metz et se défendit en dépit du bon sens. Avec le désastre que nous connaissons.

« Bazaine a capitulé ! » est le cri de désespoir d'un peuple trahi.

Pendant que Bazaine temporisait mortellement à Metz (alors qu'au début du siège, il avait tous les moyens de faire souffrir les Allemands, très aventurés), l'armée de Mac-Mahon, qui se trouvait à Châlons avec l'empereur, qui lui s'était replié, aurait du y rester pour couvrir Paris et recueillir les éléments fuyant depuis l'est. Hé bien, pas du tout ! Mac-Mahon reçut et exécuta l'ordre imbécile, venu du gouvernement maléfique de l'impératrice à Paris, de quitter Châlons et de remonter vers le nord à l'aveuglette, sans savoir où étaient les Allemands. L'empereur, malade, ne s'y opposa pas.

Cet ordre était tellement idiot que les Allemands furent surpris. Mais ils n'eurent aucun mal à coincer les Français à Sedan après quelques jours de poursuite, à la fois parce qu'ils étaient en nette supériorité numérique et parce que les Français étaient si mal renseignés qu'ils ont omis de couper les ponts sur la Meuse.

Avec leur tact habituel, les Allemands laissèrent les prisonniers français mourir de faim et de maladies.

Quand on manque de discernement ...

Voilà une guerre commencée sur une intoxication grossière (la dépêche d'Ems), dans un vide diplomatique abyssal (la France n'a aucun allié), que nous n'aurions jamais du déclarer (tout à perdre, rien à gagner), et qui s'enchaina sur des décisions inadaptées.

Ce n'est pas de la franche bêtise, mais un manque constant de jugement, de discernement : pas la bonne décision, pas au bon moment.

Quand on prend systématiquement de mauvaises décisions pour de mauvaises raisons (un peu comme nommer une femme parce que c'est une femme, si vous voyez ce que je veux dire), ça se termine rarement bien.

Alors que la guerre se déroulait sur le territoire national, donc au milieu de milliers d'informateurs de bonne volonté, le gouvernement et les militaires français étaient étonnamment mal renseignés, la plupart des décisions furent prises à l'aveugle, sur la foi de rumeurs non vérifiées, alors qu'il aurait parfois suffi de lire les journaux étrangers pour avoir une idée plus claire de la situation.

Les lignes télégraphiques étant faciles à couper, les renseignements circulaient mal et, de part et d'autres, des décisions furent prises à l'aveuglette. Mais, côté français, ce comportement revêtait un caractère systématique, sous le gouvernement républicain comme sous le gouvernement impérial, tout à fait étonnant.

Notre marine n'a joué aucun rôle, faute de préparation. Pourtant, elle était très supérieure à la marine allemande, puisque celle-ci était à l'époque quasiment inexistante.

Partout, les Français ont combattu avec un grand courage, donnant des scènes de chromo, comme Les dernières cartouches à Bazeilles.


Mais une défaite courageuse, ce n'est pas une victoire.

Pour le plus grand malheur de l'Europe, les Allemands ont joué un coup de maitre.

Une poursuite de la guerre pour la raie-publique

La suite, le siège de Paris, l'armée de la Loire, le gouvernement de Bordeaux, la Commune, sont des péripéties politiques, mais le sort des armes est scellé.

La guerre est poursuivie pour complaire à la clique de branquignols de Gambetta. Le seul résultat concret en est d'aggraver les souffrances des Français et d'alourdir la défaite de la France. Mais que ne ferait-on pas à la gloire de la raie-publique ? Un raie-publicain, c'est quelqu'un qui est toujours prêt à trahir les intérêts extérieurs de la France pour assoir sa position politique intérieure.

Les armées allemandes assiégeant Paris, étirées et loin de leurs bases, sont vulnérables. Mais, pour exploiter cette situation favorable, il eut fallu une énergie dans le gouvernement, une rigueur dans l'organisation et un talent militaire dont la France de l'époque est totalement dépourvue.

Ah ça, les déclarations ronflantes s'enchainent, le vieux Totor Hugo de retour d'exil, toujours aussi con (on peut être un écrivain de génie et un parfait crétin), en tête. Mais aussi, concrètement, les décisions malencontreuses : le gouvernement qui s'enferme dans Paris, la délégation de Tours mal choisie, les mobilisations brouillonnes, l'absence de travail diplomatique ...

Le peu de chances de rétablissement qui restaient à la France après les désastres d'août 1870 n'ont pas été saisies, même pas approchées.

Alors, certes, il y eut des épisodes admirables de courage et d'abnégation, mais rien qui fût bon pour le pays. La seule chose qui n'a pas manqué aux Français est la bonne volonté patriotique, mais, pour le reste, le jugement, le discernement, la méthode, la vision politique, le talent militaire ... aux abonnés absents.

Qu'est-ce qui différencie la résistance sublime d'un de Gaulle de l'obstination idiote d'un Gambetta ? La situation internationale.

Comme les Français ne sont pas les seuls à faire des conneries, Bismarck commit la faute majeure d'humilier la France et de faire peur à la Grande-Bretagne. L'Allemagne le payera très cher et c'est bien fait pour sa grande gueule.

En 1914, la mobilisation des réserves et le renseignement sont toujours aussi déficients, mais les autres problèmes ont été résolus. La France n'est pas isolée, les armes techniques (train, transmissions, génie) sont plutôt à la hauteur. Même si Joffre est une catastrophe, l'armée a su attirer et promouvoir des talents (je ne suis pas sûr qu'on puisse dire la même chose en 2025), le pays est beaucoup mieux dirigé. En 1914, la guerre commence aussi mal qu'en 1870 mais la suite est très différente.


mercredi, août 06, 2025

Les trois derniers chagrins du général de Gaulle (Anne et Pierre Rouanet)

Le second mandat, interrompu, 1965-1969, de Charles de Gaulle est celui où la bourgeoisie française a pu de nouveau exprimer, sous la caution morale de Georges Pompidou, sa pulsion anti-nationale.

Il est trop incertain de faire la psychanalyse de cette sempiternelle dilection pour la trahison, mais il est aisé de la constater. Elle se scande en dates d'infamies qui ne laissent guère de place au doute : 1815, 1871, 1940, 1946, 1968-69, 1992, 2008, 2017 ...

A chaque fois, compromissions avec les ennemis de la France au nom du raisonnable. Etrange, très étrange, raison qui tombe toujours du côté de la trahison.

S'il faut absolument lui donner une origine, disons 1763, quand cet enculé de Voltaire se réjouit de la défaite française au Canada.

Laissons la parole à Edouard Husson, qui m'a donné envie de lire ce livre, pour poser le décor :

1964-1969: Le Testament du Général

Faisons la liste des décisions et messages du Général de Gaulle, qui enjambent 1965 et qui sont autant d’éléments d’un Testament du Général:

+ le constat d’échec de la coopération franco-allemande en avril 1963.

+ la reconnaissance de la Chine populaire, le 31 janvier 1964.

+la conférence de presse sur la politique monétaire américaine, le 4 février 1965.

+ la politique de la chaise vide au sein des institutions européennes entre le 30 juin 1965 et 1966, pour y affirmer l’autorité de la France.

+ la sortie du commandement intégré de l’OTAN, le 7 mars 1966.

+ du 20 juin au 1er juillet 1966, la visite du Général en URSS

+ le discours de Phnom-Penh, le 1er septembre 1966, dans lequel, depuis le Cambodge, de Gaulle dénonce la guerre du Vietnam et l’impérialisme américain en général.

+ le discours « Vive le Québec Libre » du 24 juillet 1967.

+ la conférence de presse critiquant la Guerre des Six Jours, du 27 novembre 1967.

Limites de la construction européenne, arbitraire du dollar, éveil de la Chine, résurrection de la Russie sous le communisme, échec prévisible des guerres américaines, impasse dans laquelle s’enfonçait Israël….

Il n’est pas un sujet sur lequel le Général ne nous ait livré une clé pour comprendre aujourd’hui. Et pourtant, pendant 60 ans, c’est l’esprit de 1968 qui l’a emporté, avec, au bout du compte, la négation des avertissements ou recommandations du Général dans tous les domaines.

En 1969, la coalition des notables refusa au Général la régionalisation, le renouvellement de la composition du Sénat et la participation des salariés aux résultats de l’entreprise.

Aujourd’hui, la classe dirigeante française ayant accepté la fédéralisation de l’Europe, profitant d’une économie largement dollarisée, incapable de répondre à la main tendue de la Chine pour construire un nouvel ordre international, porteuse de sanctions contre la Russie, incapable de critiquer Israël, cette France-là, conduite par une haute fonction publique obsédée de centralisme et ayant jeté par-dessus bord tout patriotisme, est bien l’héritière de 1968.

Elle est certes en train d’agoniser mais elle refuse de lâcher le gouvernail.

Reprenons avec M. et Mme Rouanet

Vive le Ponpon libre ? (premier chagrin)

Finement, les Rouanet détectent la première fêlure politique entre De Gaulle et Pompidou le 25 juillet 1967, à propos de « Vive le Québec libre ! ».

Nota : quand De Gaulle déclare « J'ai payé la dette de Louis XV » (en fait, c'est le conseiller diplomatique Jean-Daniel Jurgensen qui l'a dit), tout le monde comprend. La classe politique n'est pas encore devenue le ramassis de pithécanthropes et de pouffiasses qu'elle est en 2025. Il n'est pas rare que De Gaulle s'en tire en conseil des ministres par une citation classique, cela lui permet de se faire comprendre sans s'expliquer. Je suppose que, pour obtenir le même effet, Macron cite des séries télévisées américaines.

Pompidou ne s'oppose pas à De Gaulle, il est plus fin que cela, mais on le sent agacé.

Il y a la différence de générations.

De Gaulle est de cette génération d'après la guerre de 1870, si bien décrite par Péguy, qui vit dans l'angoisse permanente de la disparition de la France. Puis il y a eu la défaite de 1940, que De Gaulle a vécu aux premières loges.

Pendant ce temps, Pompidou faisait le dandy littéraire.

On a dit de Giscard d'Estaing qu'il ignorait que l'histoire était tragique. Pompidou, qui est plusieurs classes au dessus, lui, ne l'ignore pas, mais il n'en a pas la sensation intime comme De Gaulle.

Pompidou pense loin, mais De Gaulle pense toujours plus loin. L'un compte en années, l'autre en siècles.

En tout cas, les ministres sont inquiets des réactions anglaises et négligent totalement la joie des Canadiens français. Tout l'inverse de De Gaulle. La fracture ne va cesser de s'élargir. C'est intéressant que cette fracture survienne à propos des intérêts anglo-saxons.

C'est caricatural de faire de Pompidou un pion des Rotschild, l'homme valait mieux que cela. Mais tout de même ...

S'en suit un long développement pour montrer que « Vive le Québec libre ! » n'est absolument pas improvisé mais que De Gaulle, à 77 ans, est pressé par le temps. Les détails me permettent de comprendre mieux comment le Canada est devenu, comme la Belgique, un non-pays, un pays dont l'identité est de n'en avoir aucune et de recueillir toutes les identités étrangères. En dissolvant l'identité québécoise dans l'américanisme, le Canada s'est dissous lui-même.

Le retour à Paris est douloureux.

Le ministre Couve de Murville laisse entendre que le Vieux s'est laissé emporter par l'enthousiasme populaire, alors que les plus fins ont compris. Comme quoi on peut être ministre et manquer singulièrement de finesse.

Son Excellence André François-Poncet commet dans le Figaro (le journal de la trahison de droite, l'imMonde étant le journal de la trahison de gauche) un article assassin évoquant la sénilité.

Pour une fois, De Gaulle se venge (il a le double défaut d'être ingrat et pas assez rancunier : il ne récompense et ne punit pas assez). M. François-Poncet perd sa place de représentant de l'Etat au comité de la Croix-Rouge. L'affaire fait jaser le Tout-Paris bien plus que le destin du Québec. La mystérieuse pulsion anti-nationale de la bourgeoisie française est aussi féroce q'une addiction à la drogue.

Et les auteurs de commenter en citant Stendahl :

Excellent juge des circonstances piquantes d'une intrigue et des petites choses en général, dès que le sujet dont on s'occupe prend des proportion héroïques la société de Paris n'y est plus. L'instrument de son jugement ne peut s'appliquer à ce qui est grand : on dirait un compas qui ne peut s'ouvrir passé un certain angle.

C'est mon quotidien des discussions dans mon entourage parisien !

Le fait est que même les pontes gaullistes étaient gênés par « Vive le Québec libre ! », à part (quelle surprise !) quelques gaullistes historiques.

Grande-Bretagne et Israël

Les deux ennemis de De Gaulle en 1967 sont la Grande-Bretagne, à cause de son son refus de l'entrée des Grands-Bretons dans la marché commun, et Israël à cause de l'embargo sur les armes suite à la guerre des six jours.

Ces deux problèmes intéressent beaucoup plus les milieux autorisés qui s'autorisent à penser que les Français.

Il y a souvent un épisode comique dans ces histoires très sérieuses : l'expression « Israël peuple d'élite sûr de lui et dominateur » que des gens de très mauvaise foi (non, Raymond Aron n'est pas ce parangon de vertu intellectuelle qu'on nous présente toujours) reprochent à De Gaulle est directement tirée de l'Ancien Testament, brûlot judéoophobe comme chacun sait.

En mai fais ce qu'il te plait (deuxième chagrin)

La participation et l'intéressement, entendus dans un sens très large, sont pour De Gaulle une réponse au malaise individualiste moderne, on est donc loin d'un simple complément de revenus.

Pour Pompidou, c'est juste une lubie du Vieux.

Les auteurs, sans avoir l'air d'y toucher, sont impitoyables avec Pompidou : ils écrivent que son défaut fondamental est d'être stérile, qu'« il n'ensemence pas l'avenir », ils expliquent ainsi son non-engagement dans la Résistance (Pompidou avait parfaitement l'âge et la capacité de s'engager dans la Résistance).

Je trouve que c'est très bien vu. Pompidou n'a jamais caché son admiration pour De Gaulle, on sent qu'il s'estime supérieur au sens académique (Normalien contre Saint-Cyrien) mais qu'il a bien compris que De Gaulle avait ce petit truc en plus qui le met « hors de toutes les séries » (l'expression gaullienne pour parler de sa décision du 18 juin). Dire que ce petit truc en plus est que De Gaulle porte des fruits (tout ce qui reste de bien en France vient de lui) alors que Pompidou n'en porte pas (sauf peut-être le programme nucléaire) me semble assez juste.

Durant la foire de Mai 68, c'est la « raison » pompidolienne qui échoue.

De Gaulle dit de Pompidou : « Comme tous les banquiers, il est inflationniste ».

De Gaulle voulait faire tirer dans les jambes des manifestants au début des troubles mais s'oppose à la proposition de Pompidou d'utiliser les chars de la gendarmerie avec la question « Et le jour d'après ? ». On comparera avec Macron n'hésitant pas à faire éborgner les Gilets Jaunes. Je n'ose insister.

Ce n'est pas faute que les notables « gaullistes », inquiets pour leur gamelle, défilent chez Pompidou, qui ne fait rien pour les décourager, en lui conseillant de se débarrasser du Vieux. Et pour la deuxième fois en quelques mois, les ministres trahissent De Gaulle en complotant dans son dos avec le premier d'entre eux.

Pierre Juillet et Marie-France Garaud rêvent de mettre les barons du gaullisme au placard. Leur ignoble créature, Jacques Chirac, y parviendra.

Tout cela, c'est de la tactique à la petite semaine. Quelle allure cela a, de la part de Pompidou, de reprocher à Georges Séguy de mal avoir préparé la salle où il s'est fait huer à Billancourt ?

Mais quand il s'agit de reprendre la main, c'est le Vieux qui est à la hauteur des enjeux. Comme dit un ministre, « On attendait un discours de pré-retraite, on a entendu fulminer Jupiter tonnant ».

Rembobinons la bande.

Le 29 mai au matin, De Gaulle fait mine de partir pour Colombey en prenant bien soin de ne déléguer aucun pouvoir, en convoquant un conseil des ministres pour le lendemain et en ne laissant que quelques instructions à des militaires et surtout pas à des politiques.

Vol en silence radio. Après le ravitaillement des trois hélicoptères à Saint-Dizier (on peut d'ailleurs se demander comment trois hélicoptères qui ne répondent pas à la radio parviennent à se ravitailler sans problème, les voies du gaullisme sont impénétrables), De Gaulle ordonne à l'hélicoptère de la sécurité militaire de s'arrêter là et aux deux autres hélicoptères de continuer, toujours en silence radio, en rase-motte pour échapper aux radars, à 78 ans, vers une destination qu'il indique au pilote sur un bout de papier. Mme De Gaulle serre son sac à main (Pompidou s'est trompé, avec son intelligence des habiles, en croyant  que Mme De Gaulle userait de son influence pour insister son mari à la retraite).

Très vite, Paris apprend que De Gaulle n'est pas arrivé à Colombey. La panique s'installe : le président de la république a disparu.

Ne savent que trois militaires qui gardent le silence : son gendre (le général Alain de Boissieu) qui est allé sonder les armées de l'est, son aide de camp Flohic, qui a organisé une partie du voyage et est dans l'hélicoptère avec De Gaulle, et le général Lalande, son chef de cabinet militaire, qui a organisé le transfert à Baden-Baden de la famille de Philippe De Gaulle, bref des gens qui se feraient découper en tranches plutôt que de trahir un seul mot.

Pompidou commet alors une faute de jugement qu'il remâchera jusqu'à sa mort. Il fait comme si le pouvoir était vacant et s'apprête à parler aux Français dans la soirée. Les anti-gaullistes, souvent d'étiquette gaulliste, se dévoilent dans son sillage. Les auteurs en profitent pour fusiller Jacques Chirac (le livre est de 1980) : il a tout été dans sa vie, sauf gaulliste.

La petite histoire rejoint la grande : De Gaulle a posé à Pompidou la question « Dormez vous ? ». Déjà malade, le premier ministre est dopé par les médecins et enchaine les nuits blanches. Ca peut faire perdre sa lucidité à l'homme le plus intelligent.

Giscard, plus fin, se dit que le vieux a plus d'un tour dans son sac et adresse en privé à l'Elysée une lettre de fidélité (qui n'aura pas de conséquence à cause du filtre du secrétaire général de l'Elysée, Bernard Tricot).

De Gaulle débarque à Bade-Baden à midi et s'enquiert auprès de Massu : « Et les Russes ? » (De Gaulle est De Gaulle : dans le foutoir général, il n'oublie pas d'avoir des vues larges). Le hasard (?) faisant bien les choses, un général soviétique est passé la veille rendre une visite de courtoisie à Massu et lui a dit, de militaire à militaire, que les troupes soviétiques en Allemagne ne bougeront pas quels que soient les troubles en France.


De Gaulle décrypte immédiatement le message politique du gouvernement soviétique : aucune agitation qui pourrait fournir aux Américains un prétexte à accroitre leur emprise sur l'Europe de l'ouest n'est bien vue de Moscou, y compris des manifestations de chevelus crasseux boulevard Saint Germain (n'oublions pas que deux des trois leaders de l'agitation étudiante sont financés par la CIA). Il peut donc faire planer la menace de de rapatrier des troupes d'Allemagne pour rétablir le fonctionnement du pays.

A Paris, les militaires apprennent assez vite où est De Gaulle, mais s'abstiennent d'en informer le gouvernement avant la fin de l'après-midi (pas très mystérieux : les militaires en ont marre de la chienlit politique et De Gaulle leur a envoyé des signaux sur une possible loi d'amnistie des rebelles d'Algérie, alors si le gouvernement Pompidou s'enfonce, ce n'est pas si grave). C'est pendant ces deux ou trois heures de latence que les pseudo-gaullistes et les ambitieux de tout poil se grillent.

La carrière politique de Pierre Mendès-France est terminée et Mitterrand a eu chaud aux fesses.

Pendant ce temps, les vrais gaullistes à croix de Lorraine (la guerre a créé des fidélités à la vie à la mort par delà les partis politiques) organisent, sous la houlette des barons du gaullisme que déteste tant Pierre Juillet, la manifestation monstre du 1er juin. Le gouvernement est tenu l'écart (ça devait rajeunir certains qui avaient passé 4 ans à tenir la Gestapo à l'écart de leurs affaires).

Retour à Colombey, puis à Paris. De Gaulle a préparé son allocution, où il prévoit un référendum. Mais Pompidou lui fait comprendre que, la censure du gouvernement menaçant, seule la dissolution de l'assemblée nationale est appropriée. De Gaulle se rend à ses raisons et modifie son texte une heure avant de s'adresser aux Français. C'est ainsi que ne s'est pas faite la participation.

Ca vaut le coup de ré-écouter, on est loin du verbiage de managers à la Macron :



La participation, piège à cons (troisième chagrin).

Pendant la campagne électorale pour les législatives de juin 1968, après la dissolution, le divorce entre Pompidou et De Gaulle est total. C'est frappant en lisant leurs déclarations.

Mais ni l'opposition, pressée d'unir les deux têtes de l'exécutif dans la même réprobation, ni la majorité, qui parie que Pompidou va être reconduit, ne perçoivent vraiment cette rupture. C'est très étrange.

La victoire de la majorité est écrasante sans emporter l'adhésion, De Gaulle est sans illusions, ce sont « les élections de la peur ».

En tout cas, De Gaulle nomme Couve de Murville premier ministre avec un seul objectif : réussir le référendum sur la participation.

Dès le début, ça merdouille : Couve n'est pas l'homme de la situation. Avec moins d'animosité que Pompidou, il trouve que la participation est une lubie du Vieux. De Gaulle sent bien que la situation lui échappe, tout le monde traine des pieds : il a le temps contre lui, tous les carriéristes savent que dans trois ans au plus tard, il est parti.

A l'automne, la spéculation contre la France reprend comme en mai et les Français devinent d'où le coup vient : l'argent de la relance flambé par Pompidou est utilisé par les patrons pour jouer contre la France. Des ministres pompidolistes favorisent cette spéculation contre la France dont, bien entendu, le dégueulasse Jaques Chirac. L'information remonte à De Gaulle mais il ne peut pas faire grand'chose.

Les notables et les notoires sont pressés de pouvoir recommencer à diner en ville (l'expression de De Gaulle pour Vichy) sans ces pénibles marottes gaulliennes, le destin de la France, le devoir et le patriotisme.

En 2025, la race en est florissante, Macron regnante : l'un d'entre eux m'a déclaré (il y a de la naïveté dans sa franchise) que Macron liquidait la France, que c'était très bien, que la France était déjà morte, trop petite (par rapport à quoi ?), dépassée, que le temps des empires était venue et vive « l'Europe ». Ca ne servait à rien de discuter, de lui rétorquer que Napoléon avait déjà dit le même genre de choses à Talleyrand.

Je lui ai juste promis que, si un jour je parvenais au pouvoir, les gens comme lui seraient fusillés ou envoyés en camp de travail manuel à la campagne. Il a cru que je plaisantais.

Reprenons. De Gaulle maintient le référendum sur la participation : il sait que s'il ne le fait pas lui-même, son successeur, quel qu'il soit, ne le fera pas. De Gaulle est mal secondé, ce n'est pas tout à fait le Roi Lear, mais syndicats, patronat et notables sont d'accord sur un point : pas de démocratie directe en entreprise.

En novembre 1968, De Gaulle réussit son dernier coup de maitre.

Les Allemands, notamment Franz-Josef Strauss, se comportant en laquais des Américains, exigent une dévaluation du Franc et en fixent même le taux. Le représentant de la France à la commission européenne, Raymon Barre, tombe malade d'une telle humiliation.

Le secrétaire d'Etat au budget, Jacques Chirac, marionnette du patronat et de Pompidou, se répand contre le budget dont il a la responsabilité, en arguant qu'il serait irresponsable de ne pas dévaluer.

En coulisses, le téléphone s'active beaucoup autour de Jean-Marcel Jeanneney, ministre d'Etat, entre copains d'université, copains de guerre, pour proposer à De Gaulle une alternative à la dévaluation, Jeanneney présente ce plan à De Gaulle une heure avant le conseil des ministres exceptionnel du samedi matin, dont tout le monde croit qu'il fixe le taux de la dévaluation, l'imMonde du vendredi soir a titré « La dévaluation est acquise, reste à en fixer le taux ».

La voiture de Raymond Barre fait la route Bruxelles-Paris à tombeau ouvert (il y a des choses dont on ne discute pas au téléphone). Il arrive à temps pour voir le président à la sortie du conseil des ministres et examiner les conséquences sur les partenaires européens de la décision française. De Gaulle lui dresse un tableau économique qui l'impressionne, lui, le professeur d'économie.

En fin de matinée, le communiqué officiel tombe, une courte phrase qui fait l'effet d'une bombe : « La parité du Franc reste inchangée ». Panique chez les spéculateurs piégés le week-end, les pompidolistes pris à revers.

Le plan Jeanneney (hausse de la TVA, rigueur budgétaire -bonjour Chirac) est adopté. Bien sûr, Pompidou devenu président fera cette dévaluation mais c'est une autre histoire. De Gaulle, lui a fait son devoir, pas de la lèche aux puissances d'argent.

Le dimanche soir, il fait sa dernière allocution aux Français. Il insiste que la décision de ne pas dévaluer et le plan associé ne sont que des pis-aller, que c'est tout le système monétaire international qu'il faut réformer (sous-entendu, revenir à l'étalon-or ou, mieux, au bimétallisme). Ô combien visionnaire !

Cette histoire donne une éclairage sur la méthode De Gaulle :

> il a une idée héritée d'une ancienne analyse ou de préjugés.

> il actualise ses informations en consultant séparément des experts, si possible variés. Il pose des questions mais ne laisse rien paraitre de ses préférences personnelles.

> il consulte les politiques.

> il dresse un tableau d'ensemble, en général en commençant par le plus noir, devant un interlocuteur privilégié, technicien du domaine concerné (Peyrefitte, Rueff, Massu, Barre, etc), qui en est impressionné. Cela lui permet de récapituler ses idées et vérifier que son raisonnement tient la route.

> il met en place les mesures d'accompagnement et la formulation juridique de la décision. Les ministres concernés sont alors avertis de la décision.

> la décision est rendue publique.

> une allocution ou un communiqué explique aux Français la décision. Les deux dernières étapes peuvent être fusionnées : décision annoncée lors d'une allocution.

Pompidou multiplie, à Rome et à Genève, les appels du pied à ceux qui veulent se débarrasser du Vieux en leur signalant qu'il est disponible pour le remplacer. 

Les auteurs (qui décidément n'aiment pas Pompidou) font deux remarques :

1) un homme d'Etat, à la différence d'un vulgaire politicien, ne parle pas de la politique intérieure depuis l'étranger.

2) parler de politique intérieure depuis l'étranger, c'est toujours prendre l'étranger à témoin, donc y faire allégeance. Le linge sale se lave en famille, c'est donc une manière de dire « Je ne fais pas tout à fait partie de cette famille, mais plutôt de la vôtre, celle de l'étranger ».

Ca doit être une habitude de rotschildien.

Le dernier discours public de De Gaulle est à Quimper. Ce n'est pas un hasard : sa destinée maritime empêche la France d'être prisonnière du cadavre européen. Tous les crétins qui disent « on devrait se débarrasser des DOM-TOM, ils nous coûtent cher » ont des cervelles de moineau ou, pire, ils ont à cœur d'autres intérêts que ceux de la France (ceux de l'Allemagne, de l'Amérique, de l'Angleterre, de l'Australie, de la Chine, au choix), auquel cas ce sont des traitres comme Manuel Valls et Emmanuel Macron.

Il aurait du faire le référendum en juin 1968. En avril 1969, les gens sont passés à autre chose et seuls les opposants (déclarés ou les faux soutiens) sont mobilisés C'est foutu (pas de beaucoup : 47,59 % pour le oui). Les forces de l'anti-France, de « jouir sans entraves », que ce soit une jouissance de consommateur classe moyenne ou de gros financier, ont gagné. Elles n'ont pas quitté le pouvoir depuis.

Le 28 avril 1969, Charles De Gaulle démissionne. L'homme des puissances d'argent le remplace, après un interim de l'homme de la trahison.

A mon sens, les grosses erreurs de De Gaulle sont :

> avoir négligé le sort des Français d'Algérie et des harkis. C'est encore plus une faute morale qu'une erreur politique.

> avoir trop délégué sur les questions éducatives.

> avoir trop délégué à Pompidou en mai 68.

Petit vacherie de Mme De Gaulle : aux obsèques du grand homme, elle serre la main du premier ministre Chaban-Delmas en lui disant « Il vous aimait beaucoup ». Pas un mot pour Pompidou, juste à côté.



vendredi, juillet 25, 2025

L'abolition de l'homme (CS Lewis)

Cette édition est affublée d'une préface inutile et incertaine, probablement pour faire du volume. Ne la lisez pas, le texte de Lewis se suffit à lui-même.

Texte extraordinaire, issu d'une série de conférences en 1943, qui dit en 56 pages ce que Gunthers Anders exprime en centaines de pages.

La modernité fait disparaitre l'humanité, dont l'honneur est d'assumer le tragique de la condition humaine, remplacée par un troupeau de sous-hommes, incultes, insensibles, abrutis par la technologie, ne se différenciant pas fondamentalement des animaux d'élevage. Lewis n'aurait pas été surpris par les zombies de 2025, masqués, piqués, tatoués, obèses, QR-codés, courbés sur leurs écrans comme devant le Grand Turc.

La voie du Tao

Il prend comme point de départ deux manuels scolaires (de 1943) qui refusent de former les élèves à des jugements esthétiques et parle de men without chest, difficilement traduisible, puisque cela signifie littéralement « hommes sans poitrine » mais avec la nuance qu'on retrouve dans l'expression française « avoir du coffre ».

J'ai déjà dit que la plupart de nos contemporains étaient des sous-hommes ou, si cette expression connotée vous choque, des hommes diminués, amputés de l'esprit. Je parle en connaissance de cause : comme tout le monde, j'en ai dans mon entourage (le tatouage est un indicateur très sûr pour les repérer du premier coup d'œil).

Lewis accuse le relativisme, niant toute valeur morale absolue découlant de la loi naturelle, tentative moderne de bâtir sur du sable.

Aparté : la loi naturelle est toujours le prétexte d'un quiproquo fâcheux. Il ne s'agit pas de la loi de la jungle mais de la la loi découlant de la nature de l'homme, être corporel et spirituel, social et rationnel.

Lewis prend un exemple personnel. Il est mal à l’aise en compagnie de jeunes enfants (donc il n'est ni Jack Lang ni Daniel Cohn-Bendit ni Pierre-Alain Cottineau). Il n’en tire pas (subjectivisme) que les enfants sont inintéressants mais (rationalité loi naturelle) que les enfants sont l’avenir et qu’il a, lui, un problème de sensibilité vis-à-vis des jeunes enfants.

Lewis baptise la voie traditionnelle de construire les valeurs morales sur la loi naturelle, qu'on retrouve dans beaucoup de religions et de cultures, la voie du Tao. En annexe, Lewis a mis une série de préceptes moraux interchangeables issus de différentes cultures (chinoise, indienne, assyrienne, chrétienne, juive, etc.) montrant l'unité des morales fondées sur la loi naturelle.

Les hommes sans poitrine flottent dans le relativisme, sans rien pour connecter la tête, l'intellect, avec les tripes, le sentiment.

La midwiterie

Lewis est décidément remarquable. En 1943, il incrimine dans l’erreur relativiste les midwits (en français les demi-habiles, les Intellectuels-Idiots, les gens qui font des études supérieures sans en avoir les capacités). Le livre de Burnham sur la classe manageriale date de 1941. Lewis l'a-t-il lu ? Toujours est-il qu'il identifie bien le péril de de la midwiterie alors que les rejetons de ce phénomène délétère, la « massification de l'enseignement », ne prendront le pouvoir que 25 ans plus tard (mai 68).

Le « gang des R25 » de 1981 est un sommet de midwiterie. Je pense ne pas leur faire une injustice en disant que Mitterrand, Mauroy, Rocard (dont on a su récemment qu'il était financé par l'Algérie), Bérégovoy, Cresson, ce n'était pas exactement Richelieu et Mazarin.

Les Novateurs (comme ils les appellent) sont incapables de fonder une morale sur ... rien. Ils sont donc obligés de recycler des parties du Tao tout en se fixant pour but de le ruiner. Et, à la fin, il ne reste rien. Il tient un raisonnement très similaire à celui d'Emmanuel Todd expliquant le passage du catholicisme au catholicisme zombie, puis du catholicisme zombie au nihilisme, pulsion de mort. Sauf qu'il le fait avec 80 ans d'avance. Là où Todd observe, Lewis prédit avec une stupéfiante acuité.

Il exécute Nietzsche en une phrase (« Nietzsche est un nutritionniste qui penserait intelligent de nous apprendre à manger des cailloux »), comme il sied à un homme intelligent. J'éprouve de la pitié pour ses petits cons midwits qui ont lu Nietzsche et se prétendent « nietzchéens », sans saisir que c'est une de ces lubies d'adolescent qui ridiculisent un adulte.

Le refus de la vie

Les premiers essais de pilules contraceptives datent des années 20 mais elles ne seront vraiment au point que dans les années 50. Lewis n'en fait pas de mention directe. Quant à l'échographie et au diagnostic prénatal, ils sont encore dans les limbes.

Pourtant, Lewis explique que les progrès de la contraception transformeront la vie de don de Dieu en opération planifiée (ce que, dans notre langage néo-nazi de 2025, on appelle « un projet d'enfant ») et que tout cela finira mécaniquement par un eugénisme admis par tous et, à la fin, par le refus de la vie.

D'accord, c'est plus facile de faire des prédictions justes quand on a les bons principes et qu'on a oublié d'être con, mais, tout de même, je suis impressionné.

Des non-humains

A force de verser dans le relativisme, de combattre la nature, les Novateurs n'ont plus aucune règle et sont soumis à leurs seuls désirs. Ils deviennent inhumains, des zombies.

S'ils sont dirigeants, ils n'ont comme outils que le conditionnement et la manipulation, puisqu'ils nient que la Vérité qui pourrait convaincre de leur obéir existe.

C'est peut-être le passage le plus extraordinaire de ce texte hors du commun : en 1943, Lewis fait une description exacte de la caste macroniste :


Pas mal vu, non ?

Au passage, la question du sexe de Brigitte Macron n'est pas anecdotique, comme le croient les naïfs (« La France a des problèmes plus graves ») : elle est le signe de la caste, de sa transgression institutionnalisée, de son défi à la nature, de son inhumanité, de sa perversité.

L'abolition de l'homme

Plus l'homme maitrise la nature, plus il s'éloigne de sa propre nature, plus il devient artificiel (Ellul disait des choses du même genre). Jusqu'au moment où il pourra se modifier lui-même pour n'avoir plus rien d'humain, n'être qu'un robot, Lewis évoque les manipulations génétiques (oui, en 1943, Lewis annonce le transhumanisme).

Il en profite pour glisser la très aristotélicienne remarque que ce monde est celui des causes efficientes partout et des causes finales nulle part.

Lewis fait donc cette prédiction extraordinaire, pleinement réalisée en 2020 lors du délire covidiste et l'avénement de la médecine vétérinaire à destination des (ex-)humains : un petit groupe d'hommes, rendus inhumains par leur immoralité, maitrisant les techniques de manipulation de masse, fera obéir, sans guère de violence, un immense troupeau d'hommes sans poitrine, de zombies, rendus inhumains par leur vide intérieur.

Et ainsi, se fera l'abolition de l'homme.

En 2025, cette parole prémonitoire est accomplie. Sauf peut-être en Afrique et en Amérique du Sud.

Pour Lewis, l'abolition de l'homme est irréversible. Une fois que des hommes ont appris à manipuler d'autres hommes dans leur être, ce savoir corrode tout.

Je n'en suis pas si sûr. Les zombies sont fondamentalement stériles, même s'ils se mettent un jour à produire des bébés dans des machines.

Il restera bien dans un coin de la Terre quelques hommes qui se soumettront encore joyeusement au Tao et qui survivront.


mercredi, juillet 16, 2025

Une Eglise qui se trompe de siècle (Maurice Druon).

Livre de 1972. Période charnière : le Camp des Saints est publié en 1973. Entre ses deux livres, il y a tous nos malheurs et leur explication.

C'est toujours un plaisir de lire Druon. Son style est académique mais point trop pesant.

Baïrou regnante, rappelons au passage sa polémique avec le melon de Pau :

Retour sur la polémique Druon-Bayrou

Le présent ouvrage est un recueil de réponses à un article de Druon intitulé Une Eglise qui se trompe de siècle.

Mais le plus plus important est la longue introduction de Druon.

Notons qu'à l'époque, le mouvement de vidange des églises n'en était qu'à ses débuts. Le temps écoulé nous permet de mieux juger la prescience de Druon et la légèreté de ses contradicteurs.

Laissons parler Druon :

« À constater l’ampleur de la crise – elle n’est pas seulement française et bien d’autres pays la subissent – qui sévit à la fois dans l’Université et dans l’Église, qui atteint et la langue maternelle et la religion maternelle, on ne peut pas ne pas se demander si l’on ne se trouve pas devant une vaste entreprise, concertée par certains, inconsciemment servie par l’aveuglement de certains autres, favorisée par l’insatisfaction de beaucoup, et qui aurait pour fin de couper les nouvelles générations des acquis ancestraux.

Les conditions d’une révolution n’étant pas réunies, et les chances semblant maigres, à ceux qui souhaitent une subversion radicale des sociétés, de se saisir du pouvoir soit par l’effet d’un conflit international, soit par le jeu des institutions en place, le seul moyen de transformer le monde consisterait alors à ne pas transmettre l’héritage culturel, en tout cas pas dans sa totalité. Ainsi, travaillant à échéance, formerait-on des générations qui ne pourraient plus penser l’homme, ni le monde, ni Dieu, selon les schémas ancestraux, et dès lors n’offriraient plus aucune résistance à basculer dans un nouveau type de société.

Pour inconscients qu’en soient la plupart de ceux qui y participent, cette conspiration du rejet n’en est pas moins perceptible et inquiétante. Elle pèse sur l’Université où les réformateurs préconisent de donner priorité à la langue parlée sur la langue écrite, donc au tâtonnant et au malléable sur le réfléchi et le durable ; où l’accent est mis sur la libération des facultés de l’enfant – de quoi faut-il donc le libérer avant qu’il ait été opprimé, sinon du patrimoine et des moyens d’en prendre possession ? où l’étude des langues anciennes est décrétée d’inutilité, et la part faite aux œuvres datant de plus d’un siècle constamment réduite, comme si tout cela ne devait plus constituer qu’une sorte de paléontologie de la pensée humaine.

Or l’Église, elle aussi, est enseignante par nature. Elle est héritière, dépositrice, d’un patrimoine culturel qui est antérieur même au message évangélique. Elle transmet une certaine conception du monde d’où découle une certaine morale. Et c’est à partir de cette morale que se fait le droit et que se font les lois. L’Église est donc l’autre pilier qu’il faut faire céder, l’autre racine maîtresse, et la plus ancienne et la plus profonde, qu’il faut, rite par rite, tradition par tradition, dogme par dogme, saper ou scier. Ainsi l’arbre pourra s’abattre à la première tornade, ou simplement se coucher, d’épuisement. Ainsi l’on pourra fabriquer un homme nouveau pour un monde nouveau. »

Chapeau l'artiste !

Comme quoi « Qui aurait pu prévoir ? » n'est qu'un leurre pour demeurés. En réalité, tous les hommes intelligents avaient prévu ce qui nous arrive.

J'ai souvent ce dialogue, soit directement soit après quelques circonvolutions :

_ Tu trouves que la France va mal ?

_ Oui.

_ Tu veux faire quelque chose pour la France, simple et efficace, que tes ancêtres faisaient ?

_ Ah bah oui alors !

_ Va à la messe tous les dimanches.

_ Ah bah nan alors ! J'ai piscine ...

_ Alors, de quoi te plains tu exactement ?

Druon, lui, aurait compris ce que je disais et pourquoi je le disais.

Quelle étrange inconséquence. Voilà des gens qui se plaignent, sincèrement je suppose, de la chute de la France, mais ne font pas la relation avec leur propre responsabilité, avec le fait qu'eux-mêmes rejettent ce qui a fait l'âme de la France pendant vingt siècles.

Et je ne leur demande pas de se mentir, de raconter des histoires. Je leur demande de se soumettre à la Vérité. Dans le Christ, il y a le Chemin,  la Vérité et la Vie, c'est le réalisme intégral. La quête de la vérité est est une démarche individuelle.

Mais, bénéfice secondaire, dans l'Eglise, il y a la paroisse. C'est le dernier lieu de sociabilité naturelle des Français, maintenant que le bistro et l'usine ont à peu près disparu. Je suis désolé, mais les autres lieux de sociabilité, comme le club de randonnée des boumeurs, n'ont pas la même charge intemporelle, intellectuelle et spirituelle.

Je crois que le nœud de ce paradoxe est l'orgueil. Le refus orgueilleux de se soumettre à Dieu, le reste est du baratin. Et une soumission réelle, à travers une organisation humaine faillible, qui dit et fait pas mal de conneries.

Druon partage cette faiblesse puisqu'il se dit plus proche de Marc Aurèle que de l'Eglise. C'est ridicule : il fulmine, très justement, contre l'évolution d'une Eglise qu'il ne fréquente pas.

Encore Druon :

« La condition humaine est en vérité intolérable ... à moins, à moins qu'on ne la pense inscrite dans un ordre divin ; à moins que l'homme ne se considère pas comme étant à lui-même sa propre fin, à moins que chacun de nous envisage son existence comme un concours à un concert universel, mystérieux mais indéniable. Alors tout change d'aspect, tout se remet en place, tout devient acceptable ; et même apparaissent dans notre destinée de grandes plages de bonheur. Alors vivre reprend un sens, et notre situation d'êtres conscients redevient un privilège, une dignité. Alors les choses retrouvent saveur ; alors les autres redeviennent des semblables. Alors les actions acquièrent un objet et revêtent une signification, le problème à nous posé étant de reconnaître celles qu'il nous faut accomplir pour nous conduire conformément à l'ordre universel.

Quelle que soit la vision, obscure ou illuminante, que nous nous fassions de la Divinité, que notre pensée l'imagine transcendante au monde, ou immanente, ou à la fois transcendante et immanente, que nous lui prêtions ou non des traits et des attributs extrapolés de nos propres caractéristiques, que nous la concevions organisée en de multiples forces ou enfin que nous la pensions unique et rassemblée dans un seul vouloir, l'important est que nous ne l'ignorions pas.

Et il faut bien parler de « Révélation » pour désigner cette connaissance intuitive donnée à l'homme, en même temps que la conscience des choses, d'un Dieu qui les gouverne.

Le « contentus sua sorte » [content de son sort] du sage antique suppose le principe d'un ordre divin. L'acceptation de l'existence de Dieu est le préalable à l'acceptation de nous-mêmes. C'est la seule attitude à partir de laquelle la vie peut être ressentie comme un bienfait et non comme une succession d'inadmissibles malheurs, la seule aussi à partir de laquelle nous sommes en mesure de porter aux autres un secours réel. Tout le reste est errance de l'orgueil, tout le reste est démence tournant à vide dans la nuit. 

Les religions, par leurs dogmes et leurs rites, les Eglises, par leurs structures, leurs liturgies, leurs règles, sont la représentation de l'ordonnance universelle, les médiatrices qui permettent à l'homme de s'intégrer en esprit à cette ordonnance, de se sentir relié à l'essence divine. Et à partir de là, d'observer une morale. L'homme irréligieux est un homme perdu. Une Eglise qui se désorganise, qui étale ses doutes, qui conteste ses rites, qui néglige le permanent au profit du temporel, qui perd son ordonnance et se désacralise, une telle Eglise ne peut pas aider l'homme à se sauver ; mais elle peut l'aider à se perdre. »

Druon est pusillanime en en fréquentant l'Eglise dont il comprend l'importance, mais que dire de ses contradicteurs, amis du désastre, docteurs Tant Mieux du naufrage ? Entre le moment où ils écrivent (1971-1972) et aujourd'hui, la fréquentation des églises de France a été divisée par 20. Par 20 ! Et on peut écrire tous les branlotages d'intello qu'on veut : pas de fréquentation des églises, pas de sacrements, pas d'âmes sauvées.

La seule réponse qui tient l'épreuve du temps, est celle de Jacques Villeminot (je ne sais pas qui c'est, je n'ai trouvé qu'un explorateur de ce nom et je doute que ce soit le bon Villeminot), parce qu'il la construit avec des arguments théologiques, et il va plutôt dans le sens de Druon.

L'esprit de Vatican 2 (j'emploie cette expression pour ne pas restreindre le problème au concile lui-même)  n'est pas une réforme comme il y  en a déjà eu, mais une révolution parce qu'il introduit une hérésie : le subjectivisme, la « protestantisation » de l'Eglise, dans l'esprit du temps. « L'Eglise a cru ouvrir ses bras au monde, elle lui a ouvert les cuisses ».

Une fois qu'on a compris cela, le « malaise » de l'Eglise s'éclaire. Ce n'est pas un malaise, c'est un renoncement à soi-même, à sa mission. Une perdition satanique.

Mais je crois et j'espère que le pire est derrière nous, que François Zéro était le point bas du modernisme. Nous verrons bien. Ca n'empêche pas de prier et d'aller à la messe.

lundi, juillet 07, 2025

Castelnau, le maréchal escamoté (Jean-Louis Thériot)

 

On connait l'histoire mesquine : Castelnau méritait autant que Foch et Joffre d'être élevé à la dignité de maréchal de France mais comme il était catholique, il a été privé du bâton par la raie publique.

La gueuse étant basse et rancunière, les élèves de Saint-Cyr ont eu du mal à donner à une promotion le nom de cet homme qui a perdu ses trois fils à la guerre (et un petit-fils et deux neveux à la guerre suivante).

L'anecdote est célèbre : apprenant la mort d'un de ses fils en conférence d'état-major, il se retourne quelques secondes pour prier, puis « Messieurs, reprenons ».

Avec Lanrezac à Charleroi et Gallieni à Paris, Castelnau fait partie du trio qui sauve l'armée française par des décisions judicieuses, a contrario des absurdités de Joffre, lors du désastre d'août 14. On notera que, mesquin comme à son habitude (en cela, c'est un excellent raie-publicain) Joffre occulte la victoire de la trouée de Charmes, qui a évité à l'armée française en déroute d'être prise à revers.

Autre particularité de Castelnau : il a refusé d'écrire ses mémoires en disant « Je n'ai rien à me reprocher ». Ca n'aide pas à devenir une vedette.

L'enfance

Hobereau méridional désargenté, il a une enfance heureuse. Son père lui donne le culte du travail ... en plus du culte catholique !

L'année terrible

Saint-Cyrien en 1871, il participe aux combats de l'armée de la Loire. Seuls des grands chefs de la guerre de 14, il a combattu en métropole. Et, on dira ce qu'on voudra, combattre les Prussiens, c'est autre chose que combattre les Malgaches.

Il participe à la répression de la Commune, ce qui fournit prétexte aux gauchistes à profaner régulièrement sa tombe (quand on pense qu'il a un arrière-petit-fils communiste militant !). Thiers avait raison, il fallait réprimer cette racaille, mais les bourgeois comme Flaubert ont eu tort de s'en réjouir ignominieusement.

Il fait un mariage d'amour qui lui donnera 12 enfants. Son épouse est un appui constant. C'est elle qui l'incite à ne pas démissionner dans les moments de découragement. Il dit qu'il est plus fier d'avoir été un bon père que de tous ses exploits guerriers.

N'ayant pas de portrait de Marie de Castelnau, je me suis amusé à en faire faire un par une machine à partir de sa description.

Adjoint au chef d'état-major

Avant guerre, il se fait beaucoup d'ennemis parmi les politiciens, notamment à gauche, en pointant sans ménagement l'absurdité de certaines décisions dans le domaine militaire.

Clemenceau (décidément, plus je le connais, moins je l'aime) mène une campagne insidieuse pour saboter sa carrière. C'est lui qui invente « le capucin botté » et « le général de jésuitière ».

La défaite de Morhange

La défaite de Morhange est entièrement due aux ordres d'attaque criminels du GQG (« Foncez, vous n'avez rien devant vous ») et à l'attaque prématurée de Foch (alors subordonné de Castelnau).

Foch n'aura de cesse de faire porter à Castelnau le chapeau de ses conneries (« Foch est complètement fou » disait Clemenceau), allant même jusqu'à dire « On ne donne pas le bâton de maréchal au vaincu de Morhange », ce qui est absolument scandaleux, sans aucun doute possible, vu tout ce qu'on sait aujourd'hui avec les archives des deux camps.

Mais il faut dire les choses comme elles sont : Joffre, Pétain et Foch étaient des personnages peu ragoûtants. On peut être grand guerrier et très petit homme.

Si Castelnau n'a pas été maréchal, c'est à cause de la coalition des médiocres. Nous y reviendrons.

La défaite de Morhange est suivie la semaine d'après par la victoire de la trouée de Charmes.

La bataille de la trouée de Charmes

Situation générale août 14. L'armée française devrait prendre une position défensive comme l'ont montré les exercices d'avant-guerre, mais cet âne de Joffre (Joffre est un âne, il n'y a pas d'autre mot, mais la gueuse a eu peur de nommer un général plus talentueux) passe à l'offensive. Erreur rendue catastrophique par une évaluation erronée des réserves allemandes.

Les Allemands débordent par la Belgique, Lanrezac ordonne la retraite générale contre les ordres de Joffre, Gallieni à Paris prépare une contre-attaque de flanc dont Joffre ne veut pas. 22 août 14, journée la plus meurtrière de l'histoire de l'armée française : 27 000 morts.

Plus au sud-est, en Lorraine, les troupes de Dubail et de Castelnau se font hacher par l'artillerie allemande et se retirent en désordre (défaite de Morhange). Les Allemands commettent l'erreur de croire à une déroute et poursuivent imprudemment l'offensive.

La trouée entre Nancy et les Vosges a été laissée libre de fortifications pour constituer un piège pour l'ennemi (tous les militaires français ne sont pas idiots). Les collines environnantes sont de bonnes plateformes d'artillerie. De plus, Castelnau connait très bien la région.

Il tire intelligemment les leçons des premières batailles et décide qu'attaquer de front est trop dangereux. L'aviation française (vive la modernité) repère bien l'avance ennemie. Les Allemands commencent déjà à avoir des problèmes logistiques, qui culmineront pendant la bataille de la Marne, deux semaines plus tard.

A Gerbéviller, le 24 août, 60 chasseurs commandés par un adjudant qui connait la région par cœur arrêtent une brigade avant de disparaitre dans les bois. Comme à leur habitude, les Allemands se vengent de leur frustration en massacrant des civils (voir la thèse de Jean Lopez que la doctrine de l'armée allemande la rend génocidaire).

Castelnau laisse les Allemands s'engager dans la trouée (« Quand vous voyez l'ennemi commettre une erreur, ne l'interrompez pas. » Bonaparte). Dans la nuit, aidés par les habitants, cinq groupes d'artillerie français (60 canons) s'installent sur les collines environnantes.

Les Allemands attaquent, les Français reculent. La situation devient confuse, les ordres arrivent mal, quelques officiers subalternes prennent la situation en main et contre-attaquent les Allemands étrillés par l'artillerie. Un aviateur essaie de guider les fantassins par signes (bonjour la communication), la poursuite s'engage.

L'infanterie française descend des collines, les Allemands subissent des pertes terribles, notamment d'officiers (à la guerre, quand les pertes d'officiers augmentent, c'est toujours signe que la situation est critique).

Castelnau donne l'ordre « En avant partout, à fond ! », espérant transformer cette victoire tactique en décision stratégique (stratégie-fiction : si Castelnau avait réussi à remonter vers le nord, les troupes allemandes qui couraient vers Paris auraient été en très fâcheuse posture, Sedan inversé). Mais les hommes sont épuisés et l'artillerie, décisive, a du mal à suivre l'offensive. La situation se fige.

Les Allemands ont environ 20 000 morts, les Français un peu moins (pour une fois).

Cette bataille aboutit à une décision très controversée en Allemagne après la guerre : Moltke prélève des troupes en Belgique, plutôt qu'en Lorraine, pour les envoyer à l'est, assurant ainsi sans le savoir le succès français sur la Marne.

Bizarrement (il faut y avoir l'influence maléfique de Joffre), cette victoire de Castelnau est plus connue en Allemagne qu'en France.

Toujours est-il que cette victoire fait couple avec celle de la Marne, la seconde aurait été impossible sans la première.

En une semaine, il perd trois enfants : deux tués, un disparu (dont on apprendra qu'il est prisonnier). Un quatrième, son préféré, le rebelle, sera tué l'année suivante.

La méthode Castelnau

C'est probablement le meilleur général français de l'époque, c'est en tout cas l'avis des Allemands. Le moins farfelu, le plus professionnel. Il reproche à ses collègues de ne pas être carrés, méthodiques.

A l'époque où Foch dit « L'avion, militairement, c'est zéro, c'est du sport », Castelnau fait des expérimentations d'observations aériennes, il s'intéresse à la TSF et au téléphone.

Marcheur infatigable, il va beaucoup voir par lui-même.

Il est adoré de ses hommes, parce qu'ils le voient souvent près des lignes, mais, surtout, pour la seule raison qui fait vraiment adorer un général par ses hommes : parce qu'ils savent qu'ils ne seront pas sacrifiés inutilement.

Il est l'un des rares (avec Pétain, il faut le reconnaitre), à avoir compris.

Quelques semaines avant la guerre, alors qu'il a un mauvais pressentiment, pendant une manœuvre, il tient un discours qui marque ses subordonnés et qu'ils appellent « l'homélie sur la mort ».

Il demande à un colonel interloqué où il veut être tué et le colonel lui répond qu'il ne veut pas être tué : « C'est très bien, vous ne voulez pas être tué, vous voulez vaincre. Mais il y a un point où un officier ne peut plus reculer et, une fois qu'il a choisi ce point et que des circonstances malheureuses le lui ont fait atteindre, il doit être prêt à y être tué. La mort sauve l'honneur de l'officier, mais c'est la victoire qui sauve le pays. Un officier ne doit pas mourir pour rien, mais parce qu'il défend un point stratégique où il ne doit plus reculer. »

On est loin de l'offensive à outrance.

C’est un des rares généraux qui ont compris qu’on ne traite pas des citoyens-soldats comme de la chair à canon. Un jour, il explose devant la mauvaise organisation du service de santé aux armées, il n’admet pas que des blessés (devenus militairement inutiles) soient « traités comme des chiens » et laissés agoniser sans soins (le témoignage de Genevoix sur sa propre blessure est édifiant). Cette colère, remontant jusqu’au ministère, aura des effets positifs.

Au bon endroit, au bon moment

Au GQG, il est le seul parmi la bande d'ânes de Joffre à s'inquiéter pour Verdun. Dès le début de l'offensive allemande, il prend les mesures décisives : s'accrocher aux deux rives de la Meuse et remplacer son ami Dubail (qui en gardera de l'amertume) par Pétain.

Ensuite, il est expédié à Salonique, où il réorganise l'armée.

Notons que Castelnau a été insulté par Joffre, Foch et leurs entourages, pendant et après la guerre, parce que la stratégie qu'il préconisait était la défensive en France et l'offensive dans les Balkans contre l'Autriche. Ils l'ont traité de mou. Joffre a écrit perfidement que son courage était inférieur à son intelligence (rappelons que c'est le seul général à avoir combattu personnellement des Prussiens).

Or, nous savons aujourd'hui que c'est la défaite de l'Autriche à l'automne 1918, ouvrant la route vers Berlin par le sud (Budapest, Vienne, Prague) qui a forcé les Allemands à demander l'armistice. Certes, la déroute de l'armée allemande sur le front français a joué son rôle, mais il faut avouer que c'était très bien vu de la part de Castelnau.

La pétaudière raie-publicaine

Pendant 3 ans, jusqu'à l'avénement de Clemenceau, le gouvernement de la république française n'a qu'un but et un seul : maintenir au pouvoir le gouvernement de la république française.

D'où des décisions criminelles qui ont coûté des centaines de milliers de vies françaises pour ne pas se dédire ou pour se donner le beau rôle.

Par exemple, Joffre aurait dû être limogé fin aout 14 ou fusillé en décembre. Au lieu de cela, il est laissé libre de faire ses dégâts jusqu'en décembre 1916.

Autre exemple : le général Sarrail. Imprévoyant, brutal, n'ayant aucun coup d'œil, vivant en satrape (on se demande même si sa maitresse n'est pas une espionne), il est toujours surpris par l'ennemi. Mais voilà, franc-maçon, il a des relations à Paris et c'est un « bon républicain ». Dès qu'il est question de le limoger, il trouve des défenseurs à l'aile gauche du gouvernement et ça ne se fait pas.

Il est donc nommé à l'armée d'Orient, théâtre stratégique. Une fois de plus, son incapacité éclate. Mais le gouvernement, biaise, tergiverse. Il faut attendre décembre 1917 pour voir limoger un général dont on savait depuis août 14 qu'il était mauvais comme un cochon.

Il continuera ses conneries en Syrie après la guerre, c'est l'anti-Lyautey. Ca vaut le coup de citer Wikipedia, peu connue pour être une antre de droitards  :

« Ami du vénérable maître de la Grande Loge de France, sa désignation, dont se félicite le Grand Orient de France auprès des loges locales est un signal important pour l'essor de la franc-maçonnerie en Syrie. 

Néanmoins, ce laïc militant débute mal avec les chrétiens du Liban, pourtant francophiles. L'opposition venait surtout des Druzes, exaspérés par les méthodes du général Sarrail, un jacobin laïciste et intransigeant qui pratiquait une administration directe sans discernement ou égard envers les élites et les coutumes locales.

Il est limogé à cause de sa manière violente de redresser la situation lors de la révolte des Druzes. Il est reconnu responsable de la mort de 10 000 Syriens, surtout des civils, et de 2 500 à 6 000 soldats français. ».

Comme tous ceux qui voient de près les politiciens travailler (les témoignages abondent), Castelnau est épouvanté. « Ces gens là travaillent peu et travaillent mal ». Habitués des intrigues parlementaires, ils sont incapables de s'élever aux exigences d'une guerre mondiale.

Certes, il y a toujours des gens au-dessus du lot, comme Paul Doumer, mais ils sont broyés par la machine à mesquineries.

Les mutineries de 17, dont Pétain a l'intelligence de comprendre qu'elles ont des causes militaires, ne sortent pas de nulle part. Les soldats, qui sont devenus par la force des choses des vétérans, sont mal commandés et ils le savent.

La première règle, presque la seule, de promotion d'un général par la gueuse est la docilité, le fait qu'il ne présente aucun danger politique. Aptitude, inaptitude, peu importe. Il y a des généraux grande gueule qui font semblant d'avoir du caractère, mais quand il faut courber l'échine, ils s'arrangent toujours pour le faire.

La limite de Castelnau

Catstelnau ne courtise pas les politiques. Il refuse la brigue et l'intrigue. Il refuse aussi de désobéir pour se mettre en avant. 

C'est d'autant plus dommage qu'il ne s'entend pas si mal avec son vieil adversaire Clemenceau.

A son niveau, c'est une faute : Castelnau commandant suprême aurait épargné des centaines de milliers de vies françaises.

Le non-maréchal et la politique

La loi devant le faire maréchal échoue par des magouilles parlementaires. Un député avait 73 procurations ! Député puis dirigeant de la Fédération National Catholique, il est modéré (même un peu trop à mon goût).

S'il est plutôt franquiste (il n'a pas l'intuition de Bernanos), il déteste immédiatement Hitler et le nazisme.

Il est très proche d'André Pironneau, directeur de L'écho de Paris, qui publie les articles d'un certain Charles de Gaulle.

La fin

De sa retraite toulousaine, il voit venir la défaite. Le positionnement des troupes et l'absence de réserves l'inquiètent terriblement. Il a connu Gamelin quand il était à l'état-major de Joffre et, le moins qu'on puisse dire, est qu'il n'a pas été ébloui.

Mais la raie-publique a, une fois de plus, une fois de trop, choisi un général en chef non pour ses qualités militaires mais parce qu'il était « politiquement correct ».

Castelnau a des analyses très gaulliennes : il envisage que la France pourrait poursuivre la guerre outre-Méditerranée et que, de toute façon, c'est une guerre mondiale qui ne sera pas soldé par la campagne de France. Notamment, il ne condamne pas l'attaque anglaise de Mers El Kebir.

Point intéressant, Castelnau juge que la défaite est avant tout militaire, que l'armée doit capituler et le gouvernement refuser tout armistice. Solution à laquelle cet imbécile et ce traitre de Weygand s'est farouchement opposé (adjoint de Foch que Castelnau ne portait non plus dans cœur).

Connaissant bien Pétain, Castelnau n'est pas du tout tenté par le pétainisme. Déjà, en 1916, il est gêné par son goût pour la « réclame ». Comme tous ceux qui connaissent Pétain, le « don de sa personne à la France », chez ce vieil ambitieux aigri, le fait rire.

Il n'aime pas non plus De Gaulle, qu'il compare ... à son mentor Pétain, hautain, cassant, solitaire et avide gloire personnelle. Il lui reproche aussi de ne pas prendre soin de ses hommes. Il trouve l'exaltation de l'escarmouche de Montcornet à la limite de l'indécent (Castelnau sait que De Gaulle n'a pas brillé à Abbeville).

N'oublions pas que lorsque Castelnau parle de Pétain et de De Gaulle, ce sont des gens qu'il connait personnellement et sur lequel il a des informations fréquentes. Il est même remarquablement informé pour un retraité.

N'aimant pas De Gaulle, Castelnau a d'autant plus de mérite à tenir une ligne politique strictement gaulliste. Il aide la Résistance en stockant des armes. Il pousse ses petits-enfants et ses neveux à rejoindre la France Libre. Son petit-fils préféré, Urbain de la Croix, le paye de sa vie par un geste digne de l'antique : gravement blessé lors de la traversée du Rhin, il continue à diriger les tirs d'artillerie jusqu'à ce que mort s'en suive. Il meurt sur le sol allemand, en vainqueur.

En 1942, à un prêtre venu lui apporter un message du cardinal Pierre Gerlier lui demandant de modérer ses critiques vis-à-vis du maréchal, Castelnau réplique : « Votre cardinal a donc une langue ? Je croyais qu’il l’avait usée à lécher le cul de Pétain ».

Castelnau décède le 18 mars 1944, sans avoir vu la Libération qu'il souhaitait tant. Monseigneur Saliège, futur cardinal et seul évêque Compagnon de la Libération, rendu impotent et quasi muet par une attaque cérébrale, demande à assister à ses obsèques. Il fait lire par un jeune prêtre un message aux sous-entendus transparents.

Dans les conditions difficiles de l'époque, beaucoup d'anciens subordonnés et de simples soldats ont fait le déplacement. C'est tout ce qu'il y a à en dire.

lundi, juin 23, 2025

Ces chefs de maquis qui gênaient (Raymond Ruffin)

C'est un livre de 1980. On sent bien que l'auteur est de la gauche anti-communiste, très à la mode à l'époque, mais ça ne nuit pas à son propos.

Il s'intéresse à 4 chefs de maquis qui ont eu des ennuis après la guerre.

Georges Guingouin

Le premier de la liste est l'immense Georges Guingouin (c'est un communiste et un franc-maçon avec lequel je ne partage guère d'idées, pour dire le moins, mais il faut reconnaitre les hommes de qualité).

Instituteur communiste limousin né en 1913, il est en froid avec « le Parti » (rien que que cette désignation montre que ce n'est pas un parti politique normal mais une secte) depuis le pacte germano-soviétique.

Organisateur né, il diffuse de la propagande dès 1940. En 1941, il plonge dans la clandestinité et organise un maquis.

Son coup de génie est de comprendre qu'il ne faut pas se mettre les paysans à dos mais, au contraire, leur rendre des services.
Ainsi, il faut sauter les botteleuses pour envoyer le fourrage en Allemagne. Les paysans sont donc forcés de garder leur fourrage.

Il émet des bons de réquisitions en signant Le préfet du maquis, ce qui permet aux paysans de se justifier vis-à-vis des autorités de Vichy.

Début 1944, il met au point un modus vivendi avec les gendarmes : ils font semblant de le poursuivre et il fait semblant de leur échapper.

Il s'intègre à l'organisation de la Résistance par le gouvernement d'Alger, les MUR (Mouvements Unis de Résistance).

Toutes ces initiatives sont très mal vues de la direction du parti communiste, qui n'aime ni les paysans ni le gouvernement d'Alger.

En 1944, les efforts d'organisation portent leurs fruits : le maquis limousin est un des plus efficaces.

Guingouin a très bien compris, contrairement aux chefs du Vercors, le principe de la guerilla : beaucoup se déplacer, frapper, disparaitre. Pris à partie au mont Gargan par une colonne allemande épaulée par la milice, il préfère se retirer plutôt que d'insister inutilement. On considère que les Allemands ont eu plus de pertes, qu'ils n'ont pas pu manœuvrer comme ils voulaient et que c'est donc une victoire de la Résistance (on comparera à la bataille du mont Mouchet, en Haute-Loire, où le résultat est inverse).

On a beaucoup débattu de l'utilité militaire des maquis, soit pour l'exagérer soit pour la minimiser.

Malraux, dans son discours pour Jean Moulin, prétend que le maquis limousin a retardé la division Das Reich. Aujourd'hui, on pense plutôt que cette division avait l'ordre (visite d'Himmler à Montauban en avril 1944) de prendre son temps pour terrifier la population française.

Mais, rien que l'obsession allemande des maquis est une victoire : elle mobilise de gros moyens qui pourraient être mieux employés ailleurs. Et puis les maquis pouvaient commander des bombardements ciblés redoutablement efficaces (deux heures montre en main pour faire sauter un dépôt d'essence de la division Das Reich à Chatellerault), rien à voir avec le travail d'ivrognes, l'expression est d'un Résistant, des Américains.

En juin, Guingouin reçoit l'ordre du PCF de s'emparer de la ville de Limoges, il refuse catégoriquement, arguant des massacres d'Oradour et de Tullle. La direction communiste, qui n'en a strictement rien à foutre de la vie des innocents, et qui trouve même cela mieux s'il y a des martyrs, lui en voudra beaucoup.

Après la guerre, Guingouin ne cesse d'être emmerdé par le parti communiste : il en est exclu en 1952 (pour avoir demandé des comptes à la direction sur son attitude pro-allemande entre 1939 et 1941) et un procès se tient entre 1952 et 1954 l'accusant d'exécutions sommaires sur la base de faux témoignages communistes et avec la complicité d'un juge pétainiste, il est même tabassé jusqu'au coma en prison par les gardiens !

Heureusement, des Résistants non-communistes se mobilisent et tout finit bien.

Il est acquitté en 1959 et le substitut déclare qu'il ne comprend même pas comment des poursuites ont pu être engagées.

Les communistes ne feront amende honorable qu'en 1998,  quatre ans avant la mort de Guingouin, qui les enverra poliment se faire cuire un œuf.

J'ai écrit à Georges Guingouin à la fin de sa vie, mais un assistant m'a répondu qu'il était trop faible pour rencontrer qui que ce soit.

Robert Leblanc

Robert Leblanc est un cafetier normand, né en 1910. Son parcours est très similaire à celui de Guingouin.

Le maquis Surcouf ressemble au maquis limousin en ceci qu'il est organisé avec une grande rigueur et tient les militaires de carrière dans une position subordonnée. Le drame du Vercors est d'avoir filé le manche à des ganaches qui voulaient jouer aux soldats de plomb. Je n'ai guère d'estime pour les officiers de la raie-publique et j'ai de très solides raisons historiques pour cela (mais ce n'est pas le sujet).

Disons juste qu'il y a les soldats et les guerriers et que, dans les maquis, il y avait peu de soldats et beaucoup de guerriers (je détourne une citation à propos de Marc Bloch, universitaire à lunettes . Un jour, quelqu'un lui a dit « Il y a des soldats qui ne seront jamais des guerriers. Vous, vous êtes un guerrier plus que beaucoup de soldats »). Allez, au passage, une pensée pour Jehan Alain, frêle organiste et compositeur à lunettes, père de trois enfants, qui, en 1940, retarde, seul derrière sa mitrailleuse, une section allemande avant d'être abattu. Si nos généraux avaient été de cette trempe, les choses se seraient passées autrement.

En 1948, Leblanc est accusé d'exécutions sommaires de prisonniers allemands évadés. Même cinéma : policier et juge pétainistes qui se vengent, presse qui propage les calomnies, intervention des amicales de Résistants, acquittement.

Il meurt en 1956 dans un accident de la route.

Roger Landes


De nationalité franco-britannique, Roger Landes, pseudonyme Aristide, est officier du SOE (Special Operations Executive).

Sans lui et sans son activité inlassable, les maquis du sud-ouest auraient eu bien du mal à s'organiser.

Quand il est présenté à de Gaulle en visite à Bordeaux en septembre 1944, celui-ci lui dit « Vous êtes anglais ? Votre place n'est pas ici » et lui donne quarante-huit heures pour quitter la France. Le garde du corps français d'Aristide lève sa carabine et menace d'abattre le ministre André Dietlhem qui répète l'ordre de de Gaulle (Dietlhem racontera plus tard qu'il a vraiment cru qu'il allait tirer. On a le sang chaud dans le sud !). George Starr, à qui de Gaulle a tenu le même discours la veille à Toulouse lui a répondu : « Vous êtes le chef provisoire d'un gouvernement provisoire et je vous emmerde ! ».

Les raisons politiques ne justifient pas tout. Il y a la manière : les officiers subalternes du SOE avaient beaucoup donné à la France (104 noms sur le monument aux morts de Valençay). Des formes polies pour aboutir au même résultat auraient été judicieuses.

L'ingratitude est un défaut constant chez de Gaulle qui lui a mis à dos plus d'un homme de bonne volonté, lui a attiré des mépris et des haines dont il aurait pu se dispenser.

Heureusement, Jacques Chaban-Delmas, plus humain que son maitre, organise en 1950 une réception de Roger Landes à Bordeaux pour la remise de ses décorations françaises, qui tourne à la marche triomphale.

Landes se marie avec une Française, qui n'est autre que son agent de liaison.

Henri Romans-Petit


Henri Petit (Romans est son pseudonyme) est un capitaine aviateur de réserve qui s'est déjà illustré pendant la guerre précédente. Il forme et dirige le maquis de l'Ain.

C'est le maquisard qui pousse le plus loin la logique de la guerilla, en formant ses chefs de groupe à frapper et à se retirer (et en se fâchant avec les militaires de carrière qui veulent jouer aux soldats de plomb).

Après des accrochages sanglants avec les Allemands au printemps 1943, il prend une décision simple mais cruciale : les camps n'auront plus de réserves de vivres, ils se fourniront autant que de besoin auprès des civils par des bons de réquisition (tous honorés après la guerre). Ainsi, les camps peuvent déménager en quelques minutes.

Il décide aussi qu'il n'y aura pas de camps dans la partie plane de l'Ain, exclusivement utilisée pour les parachutages. Et comprend que, pour des raisons politiques et militaires, la liaison avec Londres est très importante.

La confiance régnant, beaucoup d'armes tombent du ciel. La Trappe des Dombes a caché des dizaines de tonnes d'armes et de matériel de sabotage !

Le maquis de l'Ain est terriblement efficace, les armées alliées remontent la vallée du Rhône avec un mois d'avance sur les plans. Les Allemands, à leur habitude, se vengent en massacrant des civils.

A la Libération, Romans-Petit est emprisonné quelques semaines par le commissaire de la république Yves Farge, autre Compagnon de la Libération, qui l'accuse d'abus de pouvoir (le site de l'ordre omet de signaler cet emprisonnement).

Yves Farge n'ayant pas eu l'élégance d'expliquer son erreur de jugement (Romans-Petit ne pouvait même pas être soupçonné de représenter une menace pour le pouvoir gaulliste), on en est réduit aux conjectures ; les tenants et aboutissants de cette incarcération restent mystérieux. Peut-être l'influence néfaste de certains RMS (Résistants du Mois de Septembre). Comme disait Aragon, c'était un temps déraisonnable.

Intéressant : un des subordonnés et ami de Romans-Petit lui a écrit quelques années plus tard pour lui présenter ses excuses. Il explique qu'il a hésité à venir le délivrer avec un groupe de combat (dans les circonstances du lieu et de l'époque, ça n'aurait pas fait un pli) mais qu'il a décidé contre pour ne pas donner une mauvaise image de la France aux Américains qui occupaient la ville. Avec le recul des années, il le regrettait, concluant que la modération est souvent mauvaise conseillère, une fausse bonne idée.

Je suis d'accord : la vie humaine est tragique et la modération est inadaptée à la plupart des circonstances de la vie.

Conclusion

Tous ces Résistants d'exception ont retrouvé des professions banales (instituteur, entrepreneur en camionnage, publicitaire ; pour Roger Landes, je ne sais pas) et n'ont pas fait de politique (sauf Guingouin deux ans maire de Limoges).

La plaie du monde, ce sont les toqués qui veulent du pouvoir sur les autres.

dimanche, juin 15, 2025

Le Basculement religieux de Paris au XVIIIe siècle : Essai d'histoire politique et religieuse (Pierre Chaunu, Madeleine Foisil, Françoise de Noirfontaine)

C'est assez mal écrit, pénible à lire. Le style de Pierre Chaunu est heurté,  elliptique, souvent obscur.

Mais cette disgrâce physique, ce pied-bot de l'écriture, ne doit pas vous décourager. Le sujet est passionnant.

Deux grandes périodes d'accélération de la déchristianisation de la France : 1760-1770 à Paris et 1970-1980 dans toute la France.

Notre sujet du jour est la première de ces deux périodes.

Pierre Chaunu pense que le motif psychologique de la Réforme (il y a des motifs politiques, sociologiques, ecclésiaux, etc.) est que le clergé a trop insisté sur les tourments de l'Enfer, rendant la crainte du Jugement Dernier insoutenable. La foi seule des Protestants soulage en partie cette peur, puisqu'il « suffit » de croire pour être sauvé.

Le ver est dans le fruit.

« Le silence éternel de ces espaces infinis m'effraie. »

Cette citation de Blaise Pascal est des plus célèbres. Elle dit bien l'angoisse de son époque.

Le bouleversement du monde ne vient pas du système de Copernic mais de la lunette de Galilée.

Depuis les Grecs, l'univers était ordonné à l'échelle humaine, approximativement. Un homme, les pieds sur Terre ou pas loin, pouvait espérer un jour atteindre le ciel et, pourquoi pas ?, les étoiles. Avec la lunette astronomique, la sphère céleste croît en quelques années de plusieurs ordres de grandeur.

Pour simplifier, le dieu des juifs est le dieu du temps, de l'histoire, et le(s) dieu(x) des Grecs est le dieu de l'espace, des lieux. Le christianisme a réconcilié tout cela tant bien que mal mais, au XVIIème siècle, ce compromis craque aux entournures.

Comme Edward Feser, alors que le sujet, le contexte et l'auteur sont différents, Pierre Chaunu regrette l'effondrement de la scholastique.

Il fait remarquer que le XVIème siècle est théologiquement très pauvre. Sous la pression des Réformés, on est revenu à des interprétations littérales des textes bibliques, méthode depuis longtemps marginalisée par la scholastique. L'hypothèse protestante, à savoir que chacun peut lire et comprendre les textes bibliques sans intermédiation, est tout simplement fausse.

La catastrophique querelle janséniste

La théologie de la querelle janséniste, entre la grâce efficace et la grâce suffisante, est absconse, mais son fond socio-politique est très clair : dispute entre la piété populaire volontiers laxiste des jésuites et le rigorisme des jansénistes (ils ont une attirance sado-masochiste pour l'Enfer) . 

Pour vous la faire courte, le janséniste Antoine Arnauld voulait éloigner le peuple des sacrements (De la fréquente communion, 1643).

Les jansénistes ont une soif de distinction par le masochisme qui m'évoque les connards de bobos qui se déplacent à l'aide du très inconfortable et très dangereux vélocipède pour « sauver la Planète ». Je note qu'ils ont la même pulsion de régenter et de pourrir la vie du petit peuple qu'ils méprisent et qu'ils détestent à un point difficilement imaginable (enfin si, vous pouvez l'imaginer si vous connaissez des bobos) au nom d'un Bien supérieur qu'eux seuls se pensent suffisamment intelligents pour connaitre.

Il me plait de penser que Blaise Pascal, qui fut le plus talentueux, ô combien, propagandiste des jansénistes mais qui avait le souci concret des petites gens, fut rattrapé par la mort avant que de s'éloigner d'eux, lassé par leur intransigeance (certains signes permettent de le supposer).

Leurs héritiers en seront les très fumeuses Lumières, dont Chaunu, qui les déteste, dit que leur légèreté doctrinale n'avait d'égale que leur habileté médiatique (pour l'exprimer avec un mot anachronique). Nos modernes bourgeois détruisant les écoles occidentales pour se préserver de la concurrence des enfants d'ouvriers n'ont rien inventé : Voltaire écrivait déjà qu'il ne fallait pas apprendre à lire et à écrire au bas peuple, afin qu'il se tienne tranquille. « Il est à propos que le peuple soit guidé et non pas qu’il soit instruit ; il n’est pas digne de l’être… ».

Comme les querelles autour du manichéisme et du pélagianisme (en plus de la violence musulmane habituelle) ont favorisé l'islamisation de l'Afrique du Nord, il ne fait aucun doute que l'interminable querelle janséniste a largement contribué à détacher des Parisiens de la Foi.

Le roi, Louis XIV, prend parti contre les jansénistes. Et de plus en plus violemment à mesure que ceux-ci lui résistent. Le jeune roi a été marquée par la Fronde et il ne tolère pas ce qu'il considère comme une agitation séditieuse.

Une crise gallicane

La plupart des évêques n'en ont absolument rien à foutre des histoires de grâce, qui ne passionnent qu'une poignée de fanatiques. La querelle janséniste intéresse nos mitrés parce qu'elle leur fournit un prétexte pour désobéir à Rome et flinguer les jésuites (je n'apprécie pas les jésuites, mais cette phobie des jésuites, très exagérée, est dévastatrice pour la crédibilité de l'Eglise. Les enculés dans le style de Voltaire en feront leurs gorges chaudes).

L'Eglise gallicane (au passage : « gallicane » vient du mot latin qui signifie « gaulois ». Je dis ça pour les crétins qui croient qu'il n'y a pas équivalence entre français et gaulois) est une sorte de mafia qui protège son impunité.

Puis il y eut l'affaire de la régale, une histoire d'impôts sur les évêchés vacants. Un embrouillamini.

Le pape Innocent XI, un homme pas mauvais mais obtus et peu intelligent (bêtement canonisé), fort mal conseillé (les mauvais papes ne datent pas de 2013), prend le parti des jansénistes. On se retrouve donc dans cette situation absurde et très dommageable où les gallicans, dont l'essence est de désobéir à Rome, sont soutenus par le pape contre le roi de France.

A la mort d'Innocent XI, en 1689, les choses s'apaisent partiellement. Mais la querelle janséniste traine depuis 40 ans et n'est pas finie.

La faiblesse du roi

Certes, en 1710, la fermeture et la démolition de l'abbaye de Port Royal sont ordonnées et, en 1713, c'est chose faite : les bâtiments sont rasés et les tombes labourées. Mais il est bien tard et le roi vieillissant.

Le jansénisme (beaucoup de points communs avec l'écologisme) est une fascination morbide pour l'Enfer, qui nie la bonté divine. C'est aussi une contestation politique des bourgeois de la ville contre le roi allié aux classes populaires (ce n'est pas un hasard si nous retrouverons ce schéma lors de notre sanguinaire révolution).

Le plus frappant de ce jansénisme finissant est que le roi et Rome ont été impuissants, malgré des décisions parfois violentes, à ramener à la raison des évêques et un parlement parisien exaltés de fanatisme irresponsable. La magistrature parisienne a été égale à elle-même : bête, nocive et imbue de ses privilèges.

Avec le recul, il nous est plus facile qu'aux contemporains de voir ici l'émergence de l'opinion publique urbaine d'une part et des bureaucraties (versaillaise, parisienne et romaine) d'autre part. Le pouvoir du roi, pourtant légitime (la légitimité, c'est de faire le bien du pays. Ca n'est le cas ni de l'opinion publique ni des bureaucraties. C'est le cas du roi) est érodé.

De nombreux jansénistes ou héritiers du jansénisme se trouveront parmi les partisans de la constitution civile du clergé.

Interminable

Avec la mort du roi (1er septembre 1715) et la régence, le jansénisme est relancé (second jansénisme). Cette querelle interminable nous parait ridicule, et elle l'est. Elle est même lamentable.

On ne comprend pas l'âpreté et la durée de cette querelle si on ignore la méchanceté foncière de la doctrine janséniste. Par exemple, les jansénistes soutenaient sans sourciller que les enfants morts-nés étaient voués à l'Enfer.

Cela rappelle encore une fois nos écolos et leur méchanceté foncière. Ils nous expliquent en permanence que nous sommes trop nombreux pour  le bien de « la Planète » (que ne donnent-ils pas l'exemple en se suicidant ? Ah non, ce sont toujours les autres, les gueux, les pue-des-pieds, qui sont « trop nombreux », pas leurs majestés urbaines bolchéviques).

Et que fait-on quand des gens sont trop nombreux ? Quand on est « gentil », on les encourage à ne pas se reproduire. Mais l'histoire nous a prouvé qu'il y a des solutions plus radicales pour se débarrasser des gens « trop nombreux ». Et ça a déjà commencé : si la coupure d'électricité en Espagne, provoquée par les énergies loufoques des écolos, n'avait pas duré 12 heures mais 36, il y aurait eu des morts par centaines de milliers (zéro police, zéro pompier, zéro hôpitaux, zéro ravitaillement etc).

Ce détour par nos modernes écolos vous aide à comprendre pourquoi les opposants aux jansénistes refusent de rendre les armes : cette doctrine les révulse, à raison. Et réciproquement, pourquoi mon opposition aux écolos n'est pas de circonstance mais fondamentale.

On peut dire que le jansénisme ne disparait pas vraiment, que notre très sanguinaire révolution en est l'héritière directe.

Le concile Vatican 1 (1870-1871) mettra un terme définitif aux querelles théologiques dont les jansénistes prenaient prétexte.

... et dommageable

Il y un fanatisme du masochisme janséniste très destructeur (pensez au gros connard qui va à vélo au boulot l'hiver pour bien étaler sa supériorité morale de « sauveur de Planète ». Comment ne pas le détester ?).

Les jansénistes inventent les billets de confession : les sacrements ne sont donnés qu'à des gens qui peuvent prouver qu'ils ont été confessés par un janséniste.

On assiste à des scènes hallucinantes : des interrogatoires théologiques avant l'extrême-onction ou la communion.

Les anti-jansénistes retournent l'instrument contre les jansénistes.

Dans les années 1750, l'archevêque de Paris exige des billets de confession par un non-janséniste et le parlement de Paris (des magistrats) condamne, au nom de l'ordre public, à la prison les curés parisiens qui refusent les sacrements pour défaut de billet de confession. Les curés parisiens se trouvent  donc pris entre deux feux, entre leur hiérarchie et le parlement. Leur recours est la fuite en province pour échapper au ressort du parlement de Paris.

Les jansénistes implantent délibérément des fidèles dans certaines paroisses, par exemple Saint Etienne du Mont, pour provoquer des incidents : soit le curé demande des billets de confession et il est dénoncé au parlement, soit il donne les sacrements aux jansénistes sans demander de billets de confession et il est dénoncé à son archevêque. Nos modernes gauchistes, avec leur moderne testing, n'ont rien inventé : c'est la même engeance de vipères à l'esprit délateur.

Chaque partie envenime la situation, surtout le parlement. Les magistrats y apportent leur esprit méchant, buté et verbeux.

Les magistrats français ont toujours été un danger public parce qu'ils cumulent l'esprit petit-bourgeois (juriste n'est pas le profession la plus déliée d'esprit, pour le dire gentiment) et l'irresponsabilité. Voltaire disait d'eux : « Les bœufs-tigres : stupides comme des bœufs, féroces comme des tigres ».

Etonnez vous ensuite que la pratique religieuse des Parisiens vacille.

Pré-romantisme ?

Le jansénisme des années 1750 n'a plus grand'chose à voir avec celui du siècle précédent, mis à part le fanatisme.

Il tombe dans un sentimentalisme sirupeux qui cherche à faire pleurer dans les chaumières sur les pauvres jansénistes persécutés. On est à mille lieues de l'intelligence d'acier de Blaise Pascal.

Les curés parisiens

Les curés parisiens restent très longtemps en poste dans leur paroisse (30, 40 ans) et sont plutôt bien vus. Exemplaire, Jean-Denis Cochin, curé de Saint Jacques du Haut Pas pendant 26 ans, fonde l'hôpital qui porte son nom.

Par contre, il traine à Paris tout un tas de prêtres (environ 800), aux missions mal définies, plus ou moins oisifs, qui donne une fort mauvaise image de l'Eglise.

Le roi Voltaire

Le roi de Paris au XVIIIème siècle est évidemment Voltaire.

Hyper-parisien, il a un grand talent (ses contes sont un délice), mais il est bas : méchant, persifleur, moqueur, superficiel, affabulateur, rancunier, vaniteux ...

Il hait son père qui se décarcasse pour lui donner la meilleure éducation et les meilleures conditions de vie. Il va jusqu'à s'inventer une naissance adultère rocambolesque pour renier son père. Cette plus qu'ingratitude vous juge déjà le personnage.

Une fois dépouillé de ses grâces mondaines et de ses pirouettes langagières, M. François-Marie Arouet, dit Voltaire, est un très très petit homme.

On a les grands hommes qu'on peut.

Il n'en reste pas moins qu'il exerce son magistère malfaisant sur Paris. Son anti-christianisme obsessionnel (il faudrait un mot plus fort que « fanatique » pour le décrire) est célèbre. Pas besoin d'être un psychologue de renommée mondiale pour le relier à la haine du père, chez cet homme sans enfants.

Evidemment, beaucoup de contemporains estiment ce triste sire à sa juste valeur. Mais que faire contre la faveur publique d'une foule de crétins ? Il aurait fallu un Bossuet pour le remettre à sa place, on imagine son compte réglé en quelques mots par Blaise Pascal (la réputation de Descartes ne s'est jamais remise de « Descartes, inutile et incertain »), mais l'époque n'en produisait plus.

Pierre Chaunu trouve du style pour cingler ce prototype d'égoïste individualiste moderne, sans ascendance, sans descendance, sans famille, sans amis (juste des faire-valoir), juste Moi, Moi Moi.

Mais Chaunu conclut tout de même que le plus dommageable ne fut pas Voltaire, mais le gallicanisme : l'Eglise de France, obsédée de ses particularismes et de ses querelles minables (tout cela sera balayé en 1789 et tout ce qui paraissait important la veille remis à sa juste place) n'avait pas la puissance intellectuelle pour répondre aux enjeux de l'époque.

Il n'est donc pas étonnant que de nombreux parisiens s'en soient détachés.

L'athéisme et la pulsion de mort

L'athéisme, selon, Chaunu, « est la somme totale de toutes les monstruosités de l'esprit humain : il y entre de l'orgueil, du fanatisme, de l'ignorance, de l'audace et une manie destructrice qui font un désert du brillant spectacle du monde et qui avoisinent beaucoup la démence ».

Louis-Sébastien Mercier, chroniqueur parisien, est un cas intéressant. Proche des « philosophes », il n'en est pas moins mal à l'aise avec leur esprit fanatique borné. Il s'intéresse aux femmes célibataires et se scandalise qu'il y ait si peu d'enfants (dans les années 1800), lui qui a eu trois filles.

Au fond, il partage le diagnostic de Rémi Brague. La question existentielle n'est pas « La vie vaut-elle la peine d'être vécue ? » mais « La vie vaut-elle la peine d'être donnée ? ». L'homme est le seul animal qui a besoin de raisons pour se reproduire.

Or, il semble à Mercier, à Chaunu et à Brague qu'il y a une relation directe, même si elle n'est pas flagrante, entre le désir de donner la vie et la croyance que la vie, qui est pourtant tragique, est bonne en soi parce que donnée par Dieu, parce qu'il y a un au-delà paradisiaque.

Bref, l'athéisme est la raison fondamentale de la dénatalité.

Puis, en 1789, vint la catastrophe.

En octobre, à son frère qui se lamentait « Que faire ? », Madame Elisabeth, le seul homme de la famille, répondit abruptement « Et si vous faisiez le roi ? ».

On n'imagine pas Saint Louis, Charles V ou Louis XIII  hésitant une seconde à faire emprisonner ou exécuter tous les séditieux bavasseurs de café.

Mais Louis XVI (comme Nicolas II) avait perdu foi en sa mission divine et il est mort en chrétien mais comme un con.