mardi, décembre 20, 2005

En lisant Commentaire : Pourquoi les Français ont-ils peur ?

Comme je vous l'ai dit, Commentaire est mon échappatoire trimestriel hors de la pensée restreinte française. Commentaire présente toujours une citation appropriée en quatrième de couverture, celle du numéro d'hiver 2006 est de Raymond Aron :

La vanité française consiste à se reprocher toutes les fautes sauf la faute décisive : la paresse de pensée.

Pas mal vu pour résumer le trimestre écoulé, non ?

L'article suivant est d'Alain Besançon. Comme d'habitude, mes commentaires entre crochets. Le texte intégral se trouve dans Commentaire. Lisez Commentaire, c'est le Pommard des méninges.

Pourquoi les Français ont-ils peur ?

Alain Besançon

Commentaire n° 112, Hiver 2005-2006

On dit que les Français ont peur devant l'Europe et devant les grandes réformes, que tous déclarent indispensables. Je veux essayer de présenter quelques remarques historiques très générales qui expliquent peut-être pourquoi les Français sont rarement rassurés. Mon exposé, hautement subjectif, n'aura rien de systématique. Parcourons au Louvre la galerie des portraits français. Au XVIème siècle, ils sont galants et belliqueux. Au XVIIème, graves, empesés, solennels. Au XVIIIème, le sourire et la détente reviennent. C'est le temps où le visage français retrouve ses traits propres, l'œil gris, le teint clair, un air de malice ou de gentillesse. II a l'air tranquille, paisible comme le sont les visages américains des photographies d'aujourd'hui qui reflètent l'allure d'un peuple bien traité. Dans les portraits de David, les traits se durcissent. Dans ceux de Géricault, Courbet, Millet, les expressions deviennent tristes, sombres, inquiètes. À la fin du siècle, on note une grande diversité entre les traits torturés de Lautrec et l'euphorie de Renoir. Tout ceci pour dire que même le Bon Dieu n'a pas toujours été heureux en France.

Les expulsions

La monarchie absolue, c'est-à-dire l'État rationnel, administratif, hiérarchique, centralisé, n'avait pas contribué à égayer les Français. Cet État était né de la guerre de religion et il avait dû s'élever très haut au-dessus de ses sujets sous Henri IV, Richelieu, Louis XIV, pour les empêcher de s'égorger. La guerre de religion s'était quand même souterrainement poursuivie, jusqu'à la Révocation, où pour la première fois l'État rendit la vie impossible à une partie de ses sujets, pour finalement les exproprier et les expulser. Cent ans après, l'Etat révolutionnaire réemploya le même système de droit pour rendre la vie impossible, exproprier et expulser à peu près le même nombre de citoyens, 200 000. Il recommença un siècle plus tard, et fit sortir de France, après avoir confisqué leurs biens, 50 000 religieux et religieuses. Vichy rendit la vie impossible, spolia, abandonna 200 000 Juifs, et trouva des juges pour mettre ça en forme et des fonctionnaires pour l'exécuter. Cette séquence est remarquable et on ne la trouve qu'en France. On peut se demander si, dans le même esprit, nos gouvernements ne travaillent pas aujourd'hui à expulser les riches. [Les exilés fiscaux qui partent vers la Belgique ou la Suisse sont peu nombreux : ils sont riches, entreprenants et ils investissent.]

[...]

La Révolution

Dans une société aimable, policée, sensible, au point qu'elle était à peu près dépourvue de forces de l'ordre, ce fut soudain une explosion parfaitement inattendue de violence. Dès 1789, on promena des têtes sur des piques, on brûla des châteaux, on pilla les églises, on fit donner l'artillerie contre les paysans. Deux ans plus tard, commença un épisode tel qu'il se compare localement à la Révolution russe. Sur les trois départements touchés par l'affaire vendéenne, un tiers de la population fut exterminé. Lyon est condamné à disparaître, La guillotine est élevée dans tous les départements. Au 9 thermidor, 300 000 Français [pour une population inférieure de moitié à celle de 2005] se trouvaient enfermés dans les conditions carcérales les plus épouvantables. Ils étaient promis à la mort, si l'accident du 9 thermidor n'était pas intervenu. Cette date, où pour la première fois depuis 1789 la France avait connu un jour de chance, dans la mesure où un complot d'assassins contre d'autres assassins avait mis fin miraculeusement à l'extermination, ne cesse d'être considérée dans la plupart de nos manuels scolaires comme un jour malheureux. [...]

En effet, depuis 1792, l'idée utopique, révolutionnaire, terroriste, continue d'attirer une portion de la population française et d'exprimer 10 à 20 % du corps électoral. Bien mieux, elle s'est manifestée dans des explosions de violence qui ont rythmé notre vie politique. Entre 1830 et 1832, l'émeute a été presque quotidienne à Paris. Les barricades se sont dressées en 1848 et pour les démolir il fallut faire 10 000 morts. 20 000 en 1871. On sait que la Commune, en brûlant l'hôtel de Ville, détruisit presque la moitié des archives de la France [dont celles si précieuses des sections révolutionnaires]. Que le pétrole avait été répandu dans le musée du Louvre et que le pompier qui avait empêché l'incendie fut fusillé. Que si les internes de l'Hôtel-Dieu n'avaient pas dispersé le bûcher entassé dans Notre-Dame, nous aurions eu à construire une autre cathédrale. Ce qui fait que la Commune est enseignée à nos enfants comme un des plus glorieux épisodes de notre histoire et que, dans Paris, des plaques récemment posées par le président Poncelet la célèbrent. 1936 fut débonnaire, mais point la Libération, puisque environ 10 000 Français furent mis à mort hors des tribunaux réguliers en quelques mois, ce qui se compare aux 20 000 fusillés par l'armée allemande pendant les quatre ans d'occupation. La ligne rouge, en 1968, miraculeusement ne fut pas franchie. Mais le langage soixante-huitard était fidèle à la rhétorique révolutionnaire la plus violente. 1995 menaça de tourner au recommencement. Depuis, tous nos gouvernements marchent sur des œufs. Ceux de gauche parce qu'ils doivent s'appuyer sur leur base sectionnaire. Même s'ils appartiennent aux éléments les plus thermidoriens du Parti socialiste, ils paient tribut à la même rhétorique. Ceux de droite, parce qu'ils ne se sentent pas sûrs de leur légitimité, intériorisent en partie la sacralisation de nos récurrences révolutionnaires telle qu'ils l'ont apprise à l'école.

Le déclassement

Depuis l'écroulement de l'URSS, le noyau révolutionnaire français s'est débarrassé du lourd handicap d'être associé au mouvement communiste mondial et d'être piloté par des équipes soviétiques. Du coup, l'esprit révolutionnaire a été rapatrié sur et dans l'histoire de France, et il peut plus facilement se mélanger au nationalisme, comme d'ailleurs il avait toujours fait. Maintenant, on ne peut plus le taxer, comme fit Léon Blum, de nationalisme étranger. Le communisme, comme l'a fort bien écrit Marc Lazar, reste une passion française.

Après le traumatisme de la Terreur, après l'incrustation d'un noyau révolutionnaire de tradition jacobine ou hébertiste, un troisième héritage nous vient de la Révolution française : le déclassement, ou le sentiment du déclassement, de la nation française. En une vingtaine d'années, la guerre, par nous déclarée en 1792, a coûté environ 1 500 000 morts. Le choc démographique est comparable à celui de la guerre de 14. Au sortir de laquelle guerre la France fut reléguée à la seconde place, puis bientôt à la troisième, après l'Allemagne, à la quatrième, après la Russie. Depuis 1815, la France dans son existence nationale est virtuellement en danger au milieu de voisins plus puissants qu'elle [le calcul d'Alfred Sauvy, montrant qu'avec les sommes dépensées par Napoléon à la guerre on aurait pu faire de l'Amérique du nord un pays de culture française est édifiant]. Nouveau motif de peur.
On ne pouvait pas ne pas faire la Révolution française. Dans toute l'Europe, le passage de l'Ancien au nouveau régime a été une énorme affaire qui s'est étalée chaque fois sur une centaine d'années. Le malheur français fut que celte inévitable transition fut particulièrement coûteuse et laissa des séquelles qui ne passent pas.
[...]

Dans les trois exemples [voisins, Angleterre, Espagne, Allemagne], l'issue de la révolution [en 1715, 1945 et 1975] a été la stabilisation de la vie politique, la solution de son problème. La révolution française n'a pas résolu le problème politique français.
Il faut maintenant regarder pourquoi le Français des XIXème et XXème siècles a peur en dehors même des turbulences déjà signalées.

La propriété et le droit

La pacification des Français ne fut obtenue, ainsi qu'après les guerres de religion, que par l'érection d'un État relativement indépendant des citoyens et muni d'une considérable capacité de coercition. L'État napoléonien renouvela ce type de pouvoir. Il assurait l'ordre, l'égalité devant la loi, une administration rationnelle. Il ne considérait pas que la liberté fût son premier souci, en conformité d'ailleurs avec les passions françaises qui n'étaient pas tournées de ce côté mais vers l'égalité. La protection des droits fit des progrès avec des hauts et des bas, surtout dans les années bénies de la république orléaniste et opportuniste. Mais des progrès lents, en général en retard sur le rythme de l'Europe du Nord.

La propriété en France a été peu respectée J'ai parlé de la spoliation des protestants, des émigrés, des congrégations, des Juifs, Il faut aussi se souvenir que la Révolution s'est établie et consolidée sur un colossal et en grande partie illégal transfert de propriété. L'intangibilité des biens nationaux plus ou moins volés s'est imposée à tous les régimes et une mesure de simple justice, comme le milliard des émigrés, a été violemment contestée par toute la gauche comme un abus monstrueux. Les Tchèques, les Polonais ont montré plus de respect pour la propriété, après cinquante ans d'expropriation communiste. La propriété de mainmorte [ie détachée d'une personne, attachée à un organisation], c'est-à-dire le droit de créer des fondations, des trusts à la manière anglaise et américaine, n'a jamais été acceptée par l'Etat français. Notre État n'admet que la propriété individuelle et la propriété d'État, il ne veut pas que ses sujets établissent des noyaux de propriété stable et donc de liberté [rappel : garantie de propriété privée et liberté sont intimemement liées] parce qu'ils échappent à son contrôle. Que mon ancien collège d'Oxford vive encore largement sur les biens que lui a légués l'archevêque Chichely, au lendemain de la bataille d'Azincourt, n'est pas une chose concevable dans mon pays où les biens de l'Université de Paris ont été nationalisés en même temps que tous les biens des corporations et ceux de l'Eglise.

L'influence des idées socialistes a été continuellement dans le sens de la délégitimation de la propriété individuelle [en France, si quelqu'un se fait voler une Ferrari en plein Paris, la réaction ne sera pas "Quel scandale qu'on puisse voler une voiture en plein Paris." mais "C'est bien fait pour lui, c'est un scandale de rouler dans une voiture de ce prix."]. Le droit de propriété n'est tout simplement pas nommé dans le préambule de la Constitution de 1946, qui a été repris dans la Constitution de 1958. Le droit au travail, à l'emploi, à la grève, à la gestion des entreprises, dont les conséquences dangereuses pour la jouissance tranquille de la propriété sont manifestes, reçoit en revanche une garantie. « Tout bien, toute entreprise dont l'exploitation a ou acquiert les caractères d'un service public national ou d'un monopole de fait doit devenir la propriété de la collectivité. » Ce passage du préambule sonne assez « démocratie populaire ». La passion de l'égalité qui est au fond de l'humeur politique française rend très difficile à l'homme riche de jouir publiquement de sa richesse, comme le font les Italiens et les Anglais fortunés. Il sait que s'il n'appartient pas au monde du show business ou du sport, il lui est conseillé de rouler en Peugeot plutôt qu'en Rolls ou en Jaguar. En France, si j'ose paraphraser Baudelaire, les riches, les pauvres riches ont de grandes douleurs [peut-être excessif, mais, en tout cas, les riches français ont pour devise "Vivons cachés ... ou en Suisse." Alain Prost avait expliqué que son exil suisse ne devait pas tout à la fiscalité, mais aussi à une la recherche de la tranquillité et à la fuite de la jalousie].

Comme la propriété est le fondement du droit [La propriété privée constitue la ressource ultime du citoyen : pouvoir se retirer du monde, de la société, en son privé. C'est pourquoi la garantie de la propriété privée et Etat de Droit sont très intimement liés], la faiblesse de la première fait aussi l'incertitude du second. Les Français n'ont jamais été convaincus de l'indépendance de leur justice. Et puisque dans leur histoire récente ils ont observé que les juges sanctionnaient des mesures iniques, ou bien que l'État épurait de temps en temps la magistrature, comme il l'a fait en grand dans les débuts de la République radicale, ils ont tendance à penser qu'il vaut mieux ne pas avoir affaire à la justice [C'est aussi ce que pensait un ancien ministre de la justice : "Je retiens de mon passage au ministère qu'il ne faut jamais avoir à faire à la justice française."]. Et encore moins à la police, qui jusqu'à une date récente manquait souvent de douceur, soit pour contenir les manifestations, soit derrière les grilles des commissariats de police.

L'armée et l'école

Pendant toute la fin du XIXème siècle et presque tout le XXème siècle, la grande majorité des jeunes Français ont subi l'épreuve du service militaire. « Le code militaire, fait dire Anatole France à M. Bergeret, n'est qu'une compilation des ordonnances concernant les armées de Louis XIV et de Louis XV. On sait ce qu'étaient ces armées, ramas de racoleurs et de racolés, chiourme de terre, divisée en lots qu'achetaient les jeunes nobles, parfois des enfants. On maintenait l'obéissance de ces troupes en perpétuelles menaces de mort. Tout est changé ; les militaires de la monarchie et des deux Empires ont fait place à une énorme et placide garde nationale. Il n'y a plus à craindre ni mutineries ni violences. Pourtant la mort à tout propos menace des doux troupeaux de paysans et d'artisans habillés en soldats. Le contraste de ces mœurs bénignes et de ces lois féroces est presque risible. »

Contrairement à une opinion répandue, l'armée allemande était beaucoup plus communautaire que la française. Les officiers mangeaient avec la troupe et veillaient à maintenir une certaine Gemeinschaft favorable à l'initiative individuelle [Hé oui ! On a vu lors des batailles désespérées de la fin de la seconde guerre mondiale des officiers administratifs, voire un sergent cuisinier - Berlin (A. Beevor), rassembler une troupe de fuyards et en prendre le commandement pour l'entraîner au combat.]. Voilà pour le temps de paix. Mais en temps de guerre, c'est la tradition de la Révolution et de l'Empire qui continue, à savoir l'extrême prodigalité du sang des soldats. Des petites guerres, comme celle de Crimée, ou quelques guerres coloniales ont été des boucheries. Dans les quatre premiers mois de la guerre de 1914, l'armée française, assez mal armée et équipée, mais conduite par la doctrine de l'offensive à outrance, a perdu 400 000 hommes. 100 000 hommes encore dans le seul mois des combats de 1940. C'est beaucoup plus que n'en perdaient les armées allemandes dans ces mêmes conflits [On estime à la grosse que la Werhmacht a infligé 50 % de pertes de plus qu'elle n'en a subies - Histoire de l'armée allemande (P. Masson)]. Je ne compare pas avec les traditions de l'armée américaine. La France a été saignée irréparablement en particulier dans ses élites. Je prie le lecteur d'aller voir le monument aux morts de l'École normale supérieure. Marcel Déat est parti en 1914 avec soixante-dix camarades. Ils sont rentrés trente-cinq. Ce que je dis n'est pas pour excuser, mais pour expliquer Marcel Déat.

Enfin, il faut remarquer le caractère particulièrement sévère de l'éducation française traditionnelle, tant de l'école primaire que de l'école secondaire. Il faut désormais en parler au passé, car ce type d'éducation a disparu au moins depuis 1968. Il avait l'immense mérite de former des jeunes gens instruits, habitués au travail, à la compétition [on en est loin de nos jours]. Mais il était assez rude et sombre. [...]

Le fait que la Révolution française ait laissé une mémoire déchirée à la France et une légitimité fragile à tout gouvernement postérieur a donné quelque chose de hobbésien à la société française. Tout le monde est l'ennemi de tout le monde. Aux peurs déjà recensées se joint donc la peur du prochain. Elle est assez forte pour expliquer ce trait qui étonne l'étranger : les Français évitent à tout prix le face à face et le dialogue direct. Ils ont peur de leur propre haine, ils craignent de ne pouvoir contrôler leur agressivité [je trouve agréable la civilité des Américains, même si nous la déprécions aussitôt en la qualifiant de "superficielle"].
Ils préfèrent s'en remettre à une instance tierce plus haute et finalement à l'État. La centralisation fameuse de notre pays tient en partie à cette conduite qui veut chercher au sommet un arbitre pour calmer les conflits de voisinage. Cet arbitre étant lointain, la triche demeure possible [voir les sondages qui disent que 57 % des Français trouvent scandaleux de tricher aux assurances chomage contre 95 % pour les Danois]. Au contrat, qui lie loyalement deux partenaires, les Français préfèrent la loi, qui n'oblige pas à cette loyauté.

Quand l'État prend peur

Cela ne marche bien qu'à condition que l'État soit faible. C'est ce qui a fait le bonheur impressionniste dans la France de la IIIème République. [...]

Mais cela ne marche plus quand on veut mettre en place partout un exécutif fort, comme il est de bonne doctrine aux Sciences Po depuis la guerre. Alors, pour lui résister, les Français s'agglutinent par catégories, communautés, groupement variés et descendent dans la rue. Cette fois, c'est l'État qui prend peur. [Nous vivons, c'est un paradoxe seulement en apparence, avec un Etat d'autant plus faible et impuissant qu'il est chaque jour plus envahissant et interventionniste. L'Etat français de 2005 : fort avec les faibles, faible avec les forts. Vous connaissez le fond de ma pensée : seule une libéralisation, sous la forme d'une vraie décentralisation, viendra à bout de nos difficultés. Et ça n'a rien d "anti-Français" : il y a dans notre histoire et dans notre culture, une authentique tradition d'identité et d'indépendance des provinces.]

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