mardi, février 14, 2006

Ni soumission, ni manichéïsme : un texte revigorant

La lâcheté chiraquo-bien pensante commençait à me peser.

Des écrivains face à la caricature

LE MONDE 13.02.06 14h49 • Mis à jour le 13.02.06 14h53

A l'époque des Versets sataniques, lorsque la fatwa fut lancée sur la tête d'un écrivain reconnu, il se trouvait ici ou là, sur les ondes, dans les dîners en ville, entre les lignes des éditoriaux, des esprits fins qui discutaient de savoir si c'était un bon livre. D'autres, plus carrés, parlaient déjà de provocation. Et dans provocation, il faut toujours savoir entendre "inutile".

Aujourd'hui, on nous demande de considérer que les caricatures d'un prophète parues dans un journal danois voilà cinq mois ne seraient peut-être pas de bonnes caricatures. On a envie de dire qu'on s'en fiche un peu, et des caricatures, et de savoir si elles étaient bonnes ou non. On nous dit que c'est attiser la haine. Et, là encore, on aimerait répondre que la haine n'est pas dans nos moeurs ni dans nos coeurs. Et en quoi serions-nous responsables d'attiser la haine d'autrui, la haine étant par essence une braise qui s'alimente toute seule ?

Nos aînés auront sans doute l'impression d'un déjà-vu, déjà-entendu. Il semble bien qu'à l'époque de Munich, pour les esprits fins d'alors, il ne fallait surtout pas humilier le peuple allemand, ne pas blesser sa fierté de grande nation défaite depuis 1918, etc. C'était une drôle de façon de montrer à nos frères allemands la délicate attention qu'on leur portait que de les laisser entre les mains d'un pouvoir qui allait les opprimer, les jeter dans des guerres sans fin, les réduire à des actes immondes, et, faisant d'eux des monstres puis des victimes, les diaboliser, les couper en deux, littéralement, puisque le Diable est Celui qui divise.

On nous demande de porter un jugement esthétique, moral et sentimental, là où il n'est question que de principes fondamentaux pour nos démocraties : le droit des femmes et des hommes à vivre libres n'est certainement pas le credo des religions, et il ne le sera jamais.

Il ne s'agit pas seulement d'être libre de se tromper. La vérité, c'est que nous sommes libres de blasphémer. Il y a quelque chose d'assez déconcertant, en France, en 2006, dans le fait de devoir rappeler qu'on a droit au blasphème. Que bouffer du curé fut longtemps un sport national, comme vendre L'Huma avec Pif Gadget le dimanche dans les cités. Que bien sûr les croyants, retour de messe, s'en offusquaient. Ce qui ne les empêchait pas de s'encanailler avec l'intégrale de Brassens dans leurs salons.

"Les as-tu vues ?" est désormais la phrase à prononcer entre gens bien. Comme naguère "L'as-tu lu ?" à propos du livre de Rushdie.

Mais peu importe qu'on les ait vues ou pas. Rien ne justifie les réactions outrancières auxquelles se livrent pêle-mêle des croyants sincèrement blessés, des politiciens trop contents de l'aubaine et de nouveaux prophètes menaçants qui nous promettent la guerre. Quand le président du MRAP décide de porter plainte contre des journaux coupables de complicité avec les blasphémateurs, sous prétexte qu'il s'agit là de "racisme antimusulman", nous nous interrogeons : de quelle race s'agit-il ? L'islam serait-il génétiquement transmissible ? Qu'en pensent les centaines de milliers d'hommes et de femmes issus de l'immigration qui se voient ainsi, encore une fois, identifiés à une religion que bien souvent ils ne pratiquent pas ?

Nous ne sommes pas trop stupides : d'une part, des dessins passés totalement inaperçus voilà presque six mois ; d'autre part, le parti ultrareligieux qui gagne les élections en Palestine et l'Iran qui menace (la provocation iranienne, comment la juger ? utile ? inutile ?)...

Nous sommes des écrivains. Nos horizons sont divers, ainsi que nos origines géographiques, nos appartenances sociales, nos héritages religieux, nos destinées singulières, nos convictions intimes, et — pardon — nos préférences sexuelles.

Difficile de ne pas voir que, dans la guerre que se livrent désormais les fanatiques chrétiens américains et les fanatiques musulmans des Proche et Moyen-Orient, [je ne suis pas d'accord avec cette mise en équivalence bassement anti-américaine, mais je vous laisse juges] c'est sur les pays laïques et modérés que retombent fatalement colère et frustrations.

Bientôt, c'est notre liberté de publier qui, au Danemark comme en France, nous sera déniée au nom du respect de tel ou tel dieu. Laissons faire et on incendiera les bibliothèques qui abritent Voltaire, Sade, Ovide, Omar Khayyam, Proust et tous les autres. Et il est bien certain que pour le grand autodafé, seront réunis et danseront les papes, les grands rabbins et les grands muftis.
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Salim Bachi, Jean-Yves Cendrey, Didier Daeninckx, Paula Jacques, Pierre Jourde, Jean-Marie Laclavetine, Gilles Leroy, Marie NDiaye, Daniel Pennac, Patrick Raynal, Boualem Sansal sont écrivains.

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