mercredi, mai 17, 2006

Le jour où les Français deviendront libéraux

Je n'ai pas résisté à la tentation de vous repproduire cet article des Echos ; bien que sachant que ceux qui sont persuadés que le libéralisme est partout et toujours mauvais sont impossibles à convaincre du contraire par la raison.


Le jour où les Français deviendront libéraux

JEAN-MARC VITTORI

Le malade se traîne. Parfois, il délire. Il se noie dans ses problèmes d'argent. Et il ne sait pas où aller. Les médecins proposent un médicament réputé pour son efficacité, même s'il a des effets secondaires majeurs qu'il faut traiter. Mais, à son seul nom, le malade est en transes, de la tête aux pieds. C'est sur ce cas étrange que se sont penchés les intervenants du 3e Forum des idées économiques, organisé par « Les Echos » et Sciences po, qui a eu lieu vendredi 12 mai à Paris sur le thème du libéralisme économique. Le libéralisme, ce remède que la France refuse avec tant d'énergie... Est-il vraiment efficace ? Et pourquoi un tel blocage ?

Les médecins n'ont pas perdu de temps à définir ce médicament si funeste. Il était clair pour chacun qu'il s'agit d'une doctrine, une thèse ou une attitude qui consiste à privilégier l'action individuelle. En économie, l'outil libéral par excellence est le marché, où se rencontrent les volontés de chacun pour parvenir à un équilibre collectif. A en croire les praticiens étrangers venus au forum, le marché apparaîtrait comme le mécanisme de base de l'économie. Le prix Nobel américain Joseph Stiglitz, pourtant contempteur régulier des excès du marché, l'a dit haut et fort : « Aujourd'hui, tout le monde place les marchés au centre de l'économie, mais tout le monde reconnaît le besoin de l'Etat. » Un autre prix Nobel, l'Indien Amartya Sen, pourtant célèbre pour ses préoccupations sociales, parle du « succès étincelant du mécanisme de marché » après des décennies d'ignorance ou de méconnaissance. Plus encore, le libéralisme serait gage de croissance. Pour Robert Barro, professeur d'économie à Harvard, les pays qui ont libéralisé leurs marchés au cours des dernières décennies ont bénéficié d'un surcroît de dynamisme : Royaume-Uni, Etats-Unis, Chine, Inde, Europe de l'Est, Irlande, Scandinavie... Dans l'autre sens, l'essentiel de l'Amérique latine, l'Allemagne ou la France sont à la traîne. En France, la production par tête est passée de 76 % du niveau observé aux Etats-Unis en 1980 à 66 % aujourd'hui. A l'inverse, l'Irlande est passée de 47 % à 86 % !Mais, ici, tout se complique. Robert Barro précise que le lien entre libéralisation et croissance n'a rien d'automatique. Jean-Paul Fitoussi, président de l'Observatoire des conjonctures économiques, va plus loin. Si on regarde non les revenus moyens mais le niveau de vie des 70 % de la population les moins favorisés, les Français ont amélioré leur position face aux Américains. Faut-il vraiment défendre un libéralisme qui ne profite qu'aux plus riches ? Fitoussi rappelle le propos de l'économiste Joan Robinson : « La main invisible fonctionne toujours, mais parfois par strangulation. »

En réalité, le débat aujourd'hui n'est pas entre l'acceptation ou le refus du libéralisme, mais la définition du degré optimal de libéralisation. « Ce n'est pas l'économie de marché qui va résoudre la question de l'énergie », soutient Clara Gaymard, l'ambassadrice française déléguée aux investissements internationaux. « La vraie question, c'est l'équilibre entre les marchés et le gouvernement, affirme Joe Stiglitz. Et le point d'équilibre varie d'un pays à l'autre. » Un équilibre difficile à trouver. D'un côté, pour le provoquant Robert Barro, « trop de démocratie peut mener à trop de redistribution ». De l'autre, Amartya Sen rappelle que l'ouverture des marchés en Chine à la fin des années 1970 a accéléré la croissance, mais freiné l'allongement de l'espérance de vie. L'effet secondaire principal du libéralisme est bien connu : c'est l'accroissement des inégalités. Il peut néanmoins être contenu, comme le prouve l'expérience scandinave (1). Encore faut-il être sûr que l'action publique soit plus efficace que l'action privée.

Mais, en France, cette question n'est pas posée. Le marché est suspecté à raison d'être traversé de failles, l'Etat est supposé à tort infaillible. C'est vrai dans tout le pays. « Le libéralisme, ça ne marche pas », a ainsi lancé Jacques Chirac. Et, dans un sondage réalisé l'an dernier par l'institut Globescan, 36 % seulement des Français sont d'accord avec l'idée que « la libre entreprise et l'économie de marché constituent le meilleur système sur lequel bâtir l'avenir de la planète », contre 59 % des Italiens, 65 % des Allemands, 71 % des Américains et 74 % des Chinois ! Il y a bien une exception française. D'où vient-elle ? La première raison, c'est l'ignorance. « Nous devons faire de gros efforts de pédagogie en science économique », estime Christine Lagarde, ministre du Commerce extérieur, qui a longtemps vécu aux Etats-Unis. En France, personne ne fait cette pédagogie du marché. Beaucoup d'enseignants s'en méfient. Les politiques redoutent une étiquette devenue infamante. La presse le connaît mal. Dans leur immense majorité, les chefs d'entreprise n'ont pas le courage, l'énergie ou la volonté de le défendre.

La deuxième raison du blocage français face au libéralisme, c'est la peur, « la peur des pays qui n'ont pas de vision car ils n'ont pas de leadership », selon Henri de Castries, PDG d'AXA et l'un des rares dirigeants français à oser proclamer haut et fort ses convictions libérales. S'insinuent le doute et l'absence de confiance en soi. D'où la crainte de la concurrence, notamment venue de l'étranger. Une constante tricolore, comme le montre la fameuse pétition des fabricants de chandelles, bougies, lampes, chandeliers, réverbères, mouchettes, éteignoirs, et des producteurs de suif, huile, résine, alcool, et généralement de tout ce qui concerne l'éclairage, une satire écrite au milieu du XIXe siècle par l'économiste Frédéric Bastiat pour dénoncer « l'intolérable concurrence d'un rival étranger » qui se nomme... le soleil.

D'où la tentation omniprésente du rejet de l'autre et de la protection par l'Etat. « Si le consommateur est hyperlibéral, le producteur est archiprotectionniste », relève Michel Cicurel, le président de la Compagnie Financière Edmond de Rothschild. Et pourtant... « La France réussit le jeu du marché quand elle est prête à le jouer », observe Mario Monti, l'ancien commissaire européen à la Concurrence qui préside l'université Bocconi de Milan. Pour l'essayiste Nicolas Baverez, il en va de l'avenir du pays : « Le décrochage de la France est directement lié à l'antilibéralisme. Pour se redresser, le pays doit renouer avec sa tradition libérale. » C'est peut-être ici qu'est la clef du problème. Car, si la France a une longue tradition dirigiste, elle a aussi tout un héritage libéral qui remonte à Montesquieu. Et, au début des années 1970, quand le Royaume-Uni décide de rejoindre l'Union européenne, c'est pour s'arrimer à un système de marché conçu par les Français et les Allemands ! Le libéralisme, chance ou menace ? Après tout, le mot commence par « liberté ». Tout comme la devise de la France.

JEAN-MARC VITTORI est éditorialiste aux « Echos ». jmvittori@lesechos.fr

(1) Sur le modèle scandinave, deux références récentes : « La Flexicurité danoise : quels enseignements pour la France », par Robert Boyer, collection du Cepremap, Editions Rue d'Ulm, 3 euros, et le dossier « Le modèle nordique » du n° 52 de la revue « Sociétal », 14 euros (revues@puf.com).

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