samedi, novembre 17, 2007

«Guaino est déconnecté»

Le point de vue du libéral Nicolas Baverez

«Guaino est déconnecté»

L'auteur de «la France qui tombe» critique l'idéologie «volontariste» du conseiller spécial

Le Nouvel Observateur. - On dit qu'Henri Guaino est un des inspirateurs de la politique économique et de ses ratés. Ne lui prête-t-on pas trop de pouvoir ?

Nicolas Baverez. - Il serait absurde d'en faire un bouc émissaire, et je déteste personnaliser les choses. Mais dans notre système, en dernier ressort, c'est le président qui décide, qui tranche. Et Henri Guaino, dans la construction originelle du cabinet présidentiel où la libération économique et sociale devait se faire sous l'égide d'Emmanuelle Mignon, incarne la réassurance nationale. Il a un rôle éminent. Homme des discours, il a le monopole du verbe, et il verrouille.

N. O. - Du coup, il est au coeur du débat sur le bon usage du volontarisme... [Je vous rappelle que «volontariste», si l'on s'en tient à la définition du dictionnaire, est très loin d'être un compliment.]

N. Baverez. - Aujourd'hui, la grande question pour la France est de savoir si elle est disposée, avec vingt ans de retard, à s'adapter à la mondialisation. Nicolas Sarkozy doit choisir entre protectionnisme et ouverture. Henri Guaino pousse Sarkozy au volontarisme. Mais tout dépend de ce qu'on met sous ce mot. Dire que la situation de la France, affectée d'un chômage structurel de 8,5%, d'une croissance bloquée à 2% et d'une dette qui lui coûte un point de PIB chaque année, relève d'une action volontaire est une tautologie. L'Allemagne de Schröder, la Grande-Bretagne de Thatcher ou les Etats-Unis de Reagan ont tous fait l'expérience du volontarisme. La question est donc de définir ce que doit être le rôle pilote, directeur de l'Etat dans une stratégie de changement. Or Henri Guaino est déconnecté. Il ne connaît rien à l'entreprise [inversement, on peut très bien connaître l'entreprise, et avoir de très mauvaises conceptions mais c'est plus rare] et rien à la globalisation; du coup, le discours sur l'insertion dans le grand marché européen et dans la globalisation souffre d'un certain nombre d'ambiguïtés.

N. O.- Quelles sont-elles ?

N. Baverez. - Il y a d'abord la petite musique protectionniste que l'on a entendue dans les discours de campagne, quand Sarkozy a parlé de préférence communautaire. Une maladresse sans portée pratique. On est en revanche dans l'ambiguïté dans d'autres discours. Alors qu'Hubert Védrine, dans le rapport que lui a demandé le président de la République, recommande clairement de se positionner dans la mondialisation, de l'accepter, Guaino-Sarko ne donnent jamais l'impression de l'assumer. On a l'impression qu'Henri Guaino a revendu à Sarkozy ce qu'il avait déjà vendu à Chirac : l'idée que la politique n'a que faire d'un raisonnement comptable. C'est une erreur, il faut un raisonnement comptable pour rétablir l'équilibre de nos finances publiques et restaurer notre crédibilité auprès de nos partenaires européens.

Autre ambiguïté : Henri Guaino croit en l'Etat; pour lui, la société française s'organise autour de l'Etat. Vendre l'idée d'une sorte de troc - laxisme sur la réforme de l'Etat contre feu vert de la réforme dans les autres domaines - serait un marché de dupes, car la réforme de l'Etat est au coeur de la réforme. [Vous imaginez bien que je suis en complet accord]


N. O. - Ces ambiguïtés ont un prix. Aujourd'hui, les nuages s'amoncellent...

N. Baverez. - Initialement, la stratégie implicite de Sarkozy était le contournement : heures supplémentaires défiscalisées pour éviter un clash sur la suppression des 35 heures, bouclier fiscal pour ne pas avoir à supprimer l'ISF, ouverture aux changements sociaux. Mais Guaino a maintenu le chef de l'Etat dans une posture de campagne - la rupture et, avec le changement de conjoncture internationale, la méthode de contournement est en train d'échouer. On s'achemine vers un durcissement, une situation conflictuelle. Dans ce moment de vérité, l'épreuve de force peut encore tourner à l'avantage de Sarkozy. Mais, dans le rapport de force qui l'oppose à des corporatismes qui adorent le goût du sang et qui sont convaincus de surcroît qu'il est prenable, Sarkozy est seul.

Jean-Gabriel Fredet
Le Nouvel Observateur

3 commentaires:

Anonyme a dit…

Mouais. Assez contradictoire tout ça. Baverez reproche à Guaino d'avoir poussé à la rupture, alors que le brave Sarkozy, si on l'avait laissé faire, vous aurait contourné tout le monde sans difficulté et instauré le libéralisme sans que personne s'en rende compte.

J'admire la capacité de négociation et donc de contournement de Sarkozy, fort utile pour affronter un peuple rétif et anti-libéral. Je la redoute aussi, dans la mesure où elle l'entraîne à contourner tellement qu'il peut se retrouver au point de départ.

Il faut distinguer l'objectif et la stratégie. Le vrai reproche qu'on peut faire à Guaino, c'est de faire du néo-gaullisme, alors que précisément ce pays a besoin de liquider l'héritage du gaullisme.

On peut aussi lui reprocher de trop s'écouter écrire. Il a commis de remarquables discours, mais s'il est l'auteur du passage sur l' "homme africain" de Dakar, il a quand même montré par là son étanchéité complète à certaines réalités diplomatiques, et donc politiques.

Cela dit, de nombreux discours de campagne de Sarkozy étaient absolument remarquables, et dans la forme et dans le fond. Je pense à ceux sur l'école, en particulier.

fboizard a dit…

Baverez n'est pas si clair que d'habitude, mais son propos est cependant compréhensible : Sarko-Guaino préfèrent la victoire symbolique, quitte à la payer en concessions bien réelles alors que la démarche favorisée par Baverez est tout l'inverse : faire des concessions symboliques (si possible) mais ne rien céder sur le fond.

De plus, il découle de ce choix du symbole une erreur majeure : une fois réglée la question des régimes spéciaux, aucun des problèmes de la France n'aura été résolu, ni même n'aura reçu un commencement de résolution, et le gouvernement aura pourtant déjà dépensé beaucoup de temps et d'énergie.

Sur la dangerosité de Guaino liée à son romantisme pseudo-gaulliste, je vous suis totalement.

«Les rêveurs éveillés sont dangereux car ils essaient de réaliser leurs rêves.» TE Lawrence

Ce gouvernement m'inquiète par son incompétence et son manque de conceptions fermes avec une intensité que je croyais Ségolène Royal seule capable de provoquer.

Anonyme a dit…

en parlant des regimes spéciaux ...on ne parle pas de supprimer celui de nos tres chers ($$) députés ...