vendredi, juillet 25, 2008

Lindbergh, l'ange noir (B. Marck)

Bernard Mack avait déjà commis une biographie d'Hélène Boucher, maintenant Charles Lindbergh. Les personnalités sont symétriques, autant celle de la «fiancée de l'air» est lumineuse, le meilleur résumé de sa carrière est : un trait de lumière dans le ciel (1), autant celle de Lindbergh est sombre.

Le titre est très bien trouvée : Lindbergh est très pur, il est de ces pilotes comme Mermoz qui semblent en état de grâce aux commandes d'un avion, qui mènent machines et hommes au-delà de tout ce qu'on croyait possible.

Sa traversée de l'Atlantique est élégante de simplicité : un monomoteur, peu d'instruments, pas d'équipage.

Mais c'est un caractère noir dans sa pureté.

Son passage comme figure de proue du fascisme américain, sous couvert d'isolationnisme, est bien connu (2). La réalité est moins nette, mais c'est ce qu'a retenu le public.

La célébrité souvent insupportable (3), l'horrible meurtre de son bébé et le procès qui a suivi ont contribué à cette noirceur.

L'existence de ses deux (!!!) familles allemandes, qui vécurent en parallèle de sa famille américaine et ne fut rendue publique qu'après sa mort, accroit le malaise.

Et pourtant quelle personnalité : véritable héros de la guerre du Pacifique bien que son passé pro-nazi et sa célébrité lui aient interdit le combat, auteur de recherches en cardiologie que les spécialistes estiment de valeur, écologiste sur le tard (4).

L'histoire de l'aviation est riche de ses personnages cumulant courage physique et courage intellectuel.

Le film avec James Stewart se laisse voir, mais il fut un flop : la page Lindbergh était tournée pour le public et il traina sa réputation sulfureuse, même atténuée.

Dans ce cadre général, revenons sur quelques points :

> le «fascisme» de Lindbergh. Il a bien tenu quelques propos antisémites, extrêmement rares, et reçu des mains de Goering une décoration nazie. Mais cela ne suffit pas à faire de lui un fasciste.

En fait, il a commis la même erreur que nombre de pétainistes qui ont cru avoir à faire à un conflit classique où la «realpolitik» était de mise. Dans cette optique, la position isolationniste de Lindbergh se comprend : laisser les Européens se battrent entre eux sans s'en mêler était la meilleure option pour les USA afin de sortir encore plus forts de ce conflit qui les auraient épargnés.

Il faut cependant dire que, si ses convictions humanistes ne sont pas en cause, il se trouve que sa promotion de l'isolationnisme jouait très directement dans la main d'Hitler à cette époque.

Comme beaucoup de pétainistes, quand il a compris son erreur, Lindbergh s'est bien rattrapé.

> Alexis Carrel : le cas est intéressant et hélas pas vraiment en notre honneur. Carrel et Lindbergh étaient amis et ont mené leurs recherches en cardiologie ensemble. Carrel, prix Nobel de médecine, était un génie du calibre de Pasteur, il a notamment réussi à faire vivre un coeur de poulet 23 ans, nettement plus longtemps qu'un poulet, ouvrant ainsi de nouvelles perspectives sur l'étude du vieillissement.

Carrel a promu l'eugénisme et a travaillé avec le gouvernement pétainiste dans le domaine médical, mais il était opposé au nazisme sans aucune ambiguité, ces écrits sont très clairs, et il a aidé des résistants.

Malgré cela, en dépit des protestations d'éminents médecins, toutes les rues et universités de France portant son nom ont été débaptisées. Il semble que notre époque, confite dans sa bonne conscience prétentieuse, soit inapte à la nuance et, pour tout dire, à l'intelligence.

> Lindbergh dans la guerre du Pacifique : cas probablement unique à cette époque, il était un civil participant à des missions aériennes de combat. En théorie, il menait une étude sur les performances des avions, qu'il a considérablement améliorées en changeant certaines procédures, mais il en profitait pour participer à des missions de combat. Bien que de vingt ans plus agé que ses compagnons d'armes, il s'est révélé plus endurant, plus habile et plus précis, bref meilleur. Sa réputation de pilote exceptionnel s'est à nouveau vérifiée.

> la vie familiale : Lindbergh était un despote maniaque, tout le temps en voyage et qui terrorisait la maisonnée par ses minutieuses exigences lors de ses retours impromptus. Il est clair que ce n'était pas un sentimental, c'est le moins qu'on puisse sire, la chaleur et l'affection n'étaient vraiment pas ses points forts et, ce faisant, il était très difficile à vivre. Ces immenses qualités intellectuelles n'avaient pas pour pendant des qualités sociales du même tonneau.

Considérons à sa décharge que le rapt et le meurtre de son premier enfant très médiatisés, alors même que son mariage était sa première aventure sentimentale, l'ont probablement meurtri à jamais et ont arrêté net son épanouissement affectif.

> la mort de Lindbergh. Atteint d'un cancer, Charles Lindbergh meurt en 1974. De l'avis unanime de ceux qui y ont assisté, Lindbergh a préparé son voyage dans l'au-delà avec autant de minutie qu'il a préparé sa traversée de l'Atlantique, le parallèle a frappé tous les observateurs. Il s'est réconcilié avec un de ses fils avec lequel il était fâché depuis des années. Rarement un homme est entré dans la mort avec autant de lucidité, allant jusqu'à demander à un ami «Est-ce que je meurs bien ?». Comme il n'y a jamais eu chez lui de forfanterie, ça ne peut être que l'ouvrier consciencieux qui demande si le travail est bien fait. Le récit est très impressionnant.

(1) : quand elle est morte, elle volait depuis trois ans, avait accumulé des prix, des records, des premières, et pourtant, elle avait à peine plus d'heures de vol que moi (c'est le genre de comparaison qui me remettrait à ma place si j'avais des velleités de grosse tête).

(2) : Philip Roth a écrit un excellent roman, Le complot contre l'Amérique, où, en décalant avant les élections un authentique discours de Lindbergh prononcé après celles-ci, il imagine que Lindbergh remporte les présidentielles face à Roosevelt, entrainant les USA dans un fascisme local teinté d'antisémitisme. C'est irréaliste dans la mesure où c'est justement son isolationnisme qui a fait perdre sa popularité à Lindbergh, mais c'est un roman.

(3) : l'incroyable popularité de Lindbergh est un peu oubliée aujourd'hui.

(4) : j'ai remarqué une nette tendance à l'écologie chez certains pilotes, peut-être parce que l'avion donne un point de vue plus élevé ! Mais il est vrai que l'écologisme est une misanthropie et que Lindbergh virait grognon.

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