dimanche, janvier 25, 2009

Les plus belles pages de Rivarol (J. Dutourd)

Rivarol est ignoré par les historiens de la révolution française et c'est justice.

Pour lui, critique littéraire, la révolution française est la catastrophe qui arrive quand on donne à des écrivains ratés (1) le pouvoir de se venger de leurs frustrations et d'appliquer leur médiocrité à des affaires qui les dépassent (2).

Le mieux est de citer l'introduction de Jean Dutourd :

Quand on sait ce qu'est un écrivain raté, on comprend la méfiance et le sarcasme de Rivarol. Un homme qui écrit mal est un homme qui pense mal. En outre, le bouleversement d'une société ne coûte rien à un écrivain médiocre qui se croit incompris par elle. Sainte-Beuve dit avec justesse que Rivarol «a trouvé une des causes profondes de la Révolution, et si bien dans le caractère français : la vanité».

En 1791, Rivarol, ayant quitté la France, tira une conclusion très philosophique de ses espiègleries : «Si la Révolution s'était faite sous Louis XIV, Cotin eût fait guillotiner Boileau, et Cotin n'eût pas manqué Racine [ils n'ont tout de même raté ni Lavoisier, ni Condorcet]. En émigrant, j'ai échappé à quelques jacobins de mon Almanach des grands hommes [ouvrage satyrique de Rivarol].»

[...] L'itinéraire de Rivarol peut se résumer ainsi : de la grammaire à la politique. Il est rare de voir un «grammairien engagé». C'est cependant ce que fut notre héros. Il a prédit, puis observé, le tremblement de terre social de 1789 et il [y] a appliqué les règles les plus strictes de l'analyse logique.

[...] Gourmont a bien vu le fort et le faible de cette attitude. Dans ses Promenades littéraires, il écrit : «Tandis que tant d'hommes distingués, intelligents même, allaient à la révolution poussés par le sentiment, Rivarol restait au rivage, attaché par la logique. C'est un état d'esprit dans lequel on a toujours tort, parce, que le maître de la vie, c'est le sentiment.» (3)

[...] Ce que les historiens ne pardonneront jamais à Rivarol, sans doute, en dépit des preuves réitérées qu'il donne de sa clairvoyance, c'est son irrespect. Les historiens de droite eux-mêmes, si ils vomissent la Constituante, la Convention, les sections, les sans-Culottes et le reste, n'osent pas faire de l'ironie. A travers le temps, la Révolution leur apparait comme un bel orage, avec des nuages rouge-sang et des catastrophes majestueuses. Pour Rivarol qui était, si j'ose dire, sur le tas, la Révolution n'est qu'un événement contemporain, fait ou subi par des hommes qu'il avait connus et qu'il jugeait selon leurs normes réelles. Dans un événement contemporain, il n'y a jamais de poésie. La poésie vient ensuite ; elle naît du recul, qui efface des milliers de détails vulgaires, qui dénature les causes, qui patine les faits.

Et puis, nous n'avons pas connu l'ancienne France ; nous n'avons plus idée de ce que fut cette civilisation compliquée, vénérable et exquise. Rivarol l'a connue, lui ; il voyait ce que le monde perdait par sa destruction et vers quelles décadences on se dirigeait. Il était frappé par la grandeurs des ruines et la petitesse des démolisseurs. Il était tout occupé du contraste entre le dérisoire de l'ensemble et l'horreur quotidienne. Ces sortes de disparates amusent immanquablement les hommes supérieurs, tout en les affligeant. «La populace, dit Rivarol, est toujours cannibale, toujours anthropophage. Pour elle, il n'y a pas de siècle des Lumières.» (4) C'est du même oeil non prévenu qu'il lit la Déclaration des droits de l'homme et qu'il l'appelle «la préface criminelle d'un livre impossible». Il y a là plus que de la polémique, certainement, puisque de telles paroles irritent encore, après cent soixante ans [écrit en 1960]. Je ne connais que la vérité pour rester scandaleuse aussi longtemps. «Quant à la prise de la Bastille, écrit Rivarol, je vois bien que les Français y tiennent comme autrefois le fameux passage du Rhin, qui ne coûta pourtant de peine qu'à Boileau.» Voilà l'homme véridique. Tout le monde le honnit parce qu'il détruit les contes de fées nationaux.

On n'a pas idée de démystifier ainsi un immense événement national. Confronté aux écrits lyriques de Michelet, Rivarol serait parti d'un grand éclat de rire.

Et pour que les choses soient claires, l'ostracisme continue. Notre bien aimé ministère de la communication, béni soit son nom, a publié un texte sur Rivarol en 2001 où l'on pouvait lire : «Rivarol ne comprendra pas la Révolution, qu'il condamnera».

Cette affirmation est calomnieuse, puisqu'elle reproche à Rivarol d'avoir condamné la révolution par ignorance, alors que c'est assurément le contraire qui est exact : il a très bien compris la révolution, au point qu'il l'a condamnée.

Mais Rivarol ne se laisse pas facilement enfermer : pour lui, la bêtise de la noblesse et l'irrésolution du roi sont les premières causes de la Révolution. Il était pour un appel au peuple comme surent le faire Henri IV et Louis XIV (5).

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(1) : Robespierre a commis «un madrigal qui a fait le désespoir de la vieillesse de M. de Voltaire».

(2) : Notre époque aussi est victime de ses demi-soldes de l'intelligence, enseignants, journalistes, qui ont appris un peu, rien compris, et qui jugent de tout avec aplomb.

(3) : rude leçon pour moi, qui m'efforce de faire preuve de logique.

(4) : les hommes de la IIIème République était parfaitement conscients de cela. Bons connaisseurs dela révolution, contrairement à nous, ils avaient fréquemment le mot «peuple» à la bouche mais ont fait des lois qui permettaient de le canaliser et il ne leur serait pas venu à l'idée de l'écouter hors des formes convenues (c'est pourquoi un Clemenceau peut se dire socialiste tout en faisant tirer sur l'émeute). Je regrette que nous ayons perdu cette rigueur dans le respect de la loi. Maintenant, on écoute la rumeur populaire, censément transmise (avec quelle fidélité ?) par les trop fameux sondages, à propos de tout et de n'importe quoi.

(5) : on connaît la fameuse lettre du 12 juin 1709 lue dans toutes les paroisses de France où le roi expose ses raisons et lance un véritable appel au secours. (« Mais quoique ma tendresse pour mes peuples ne soit pas moins vive que celle que j’ai pour mes propres enfants ; quoique je partage tous les maux que la guerre fait souffrir à des sujets aussi fidèles, et que j’aie fait voir à toute l’Europe que je désirais sincèrement de les faire jouir de la paix, je suis persuadé qu’ils s’opposeraient eux-mêmes à la recevoir à des conditions également contraires à la justice et à l’honneur du nom français. ») On sait de quel sursaut elle fut suivie.

1 commentaire:

Anonyme a dit…

Un djeun'z qui lit Rivarol, Dutourd... tout fout le camp.