samedi, février 21, 2009

Trop d'information tue l'information

Je continue l'exploitation du livre de Nicholas Nassim Taleb (cliquez sur Black Swan en bas du message pour avoir tous les articles de cette catégorie).

Il raconte une expérience éclairante : on présente à deux groupes une photo floue, impossible à reconnaitre.

Puis, on «défloute» cette photo par étapes, pour le premier groupe, en cinq étapes, pour le deuxième en dix.

C'est le premier groupe qui devine le plus tôt quel est le sujet de la photo. Le deuxième groupe a besoin de plus de netteté.

Pourquoi ? Parce que le deuxième groupe a plus de temps pour formuler des idées et des hypothèses. Or, on traite ses idées comme des propriétés, on y tient, on n'y renonce pas facilement (voir Montaigne dans De l'art de conférer). Les idées s'empilent, sans se remplacer, ce qui fait que plus on a formulé d'hypothèses, plus on a de chances de se tromper, de s'engager sur de mauvaises voie.

De cela, il résulte que trop d'information tue l'information : pour chaque micro-information, on élabore inconsciemment une interprétation, qui, par accumulation, brouille l'image de la situation, la «big picture».

Prenons un exemple historique : les politiciens français ont trop longtemps cru qu'Hitler n'était pas si dangereux parce qu'il serait renversé par un coup d'Etat. Ils avaient une foule de micro-informations en ce sens, au point d'en perdre de vue le tableau global : on ne se débarrasse pas facilement d'un homme qui est parvenu au pouvoir à la façon d'Hitler.

Nous avons beau jeu de nous moquer, nous qui connaissons la fin de l'histoire. Mais, n'avions nous pas tous sous les yeux les éléments de la crise économique actuelle ? Combien d'entre nous l'ont anticipée ?

Je me souviens bien de mon opinion sur la question, et si ma mémoire flanchait, ce blog ferait foi : je trouvais les histoires de subprime et de «leveraging» excessives et dangereuses, mais j'avais des raisons de penser que tout cela s'arrangerait. Je me suis montré aussi couillon que la moyenne, par excès d'informations.

J'en ai toutefois tiré des leçons. NNT conseille de lire régulièrement un hebdomadaire plutôt qu'un quotidien ; j'approuve ce conseil, j'ai considérablement réduit ma consommation d'informations.

Je ne regarde pas la télévision, j'écoute beaucoup moins BFM, je ne lis plus qu'à sauts et à gambades Les Echos et le Herald Tribune, Le Point fait l'objet d'un survol, et j'ai quelques sites internet de référence.

Or, non seulement, je ne me sens pas sous-informé par rapport à mes collègues, mais je constate que j'ai les idées plus claires.

C'est ainsi qu'une conjecture qui me semble évidente est noyée dans la masse d'informations : la sortie de crise en Europe va être entravée par la démographie.

5 commentaires:

Pierre Robes-Roule a dit…

Jean Pierre Legendre dans son dernier livre d'entretien (plutot pas mal, vous devriez aimé) parle de "geste fécond" : en gros prenez une mesure forte quasi au hasard (c'est à dire en faisant appel à son instinct) et vous risquez d'avoir peut être plus juste qu'en raisonnant à outrance.
D'ailleurs, on en arrive à oublier que la prise de décision est justement d'accepter un degré d'incertitude que le discours actuel des "manager" rend impossible, tout doit être rationnaliser à outrance. Ce qui conforte ceux qui ont remis en cause "le consensus" (hayek, friedman, je n'aime pas trop ce dernier).

Anonyme a dit…

Je ne pense pas que la différence de performances entre les deux groupes soit dûe au temps.

En revanche, le groupe à qui l'on montre seulement cinq photos bénéficie de changements plus brutaux entre deux étapes: il lui est donc plus facile de deviner la tendance, et d'en déduire les étapes suivantes.

Le groupe à qui l'on montre dix étapes est anesthésié par la différence imperceptible entre deux stades successifs.

C'est exactement pour cette raison (en sus du talent, bien entendu), qu'un trimestriel comme l'américain City Journal décèle beaucoup plus tôt les changements de tendance fondamentaux qu'un quotidien comme le New York Times.

Jeter la télé par la fenêtre est la bonne solution. En plus de lire des livres et d'utiliser activement Internet.

LOmiG a dit…

Excellent article !
Je rejoins complètement le fond du propos concernant l'excès d'information. Je ne regarde jamais la télé, je lis assez peu le journal, et pourtant je suis comme toi, beaucoup mieux informé que la plupart de mes collègues. Parce que je vais choisir l'info qui m'intéresse et qui m'éclaire, sans me laisser submerger par une quantité trop grande de faits, ou par un tri sélectif mal fait (JT).

à bientôt

Larry a dit…

extrait de mon aide-mémoire sur le sujet

Information et connaissance
L’information n’est pas la connaissance. Empiler des informations ne donne pas une connaissance. Il faut organiser les informations reçues, les structurer, les relier à d’autres informations et connaissances pour pouvoir les restituer de façon utilisable au moment de l’action - physique ou intellectuelle.

La connaissance résulte d’un travail personnel que personne ne peut faire pour autrui.

Les élèves d’un même cours reçoivent de leur maître des informations identiques. Selon leur travail personnel, leurs connaissances sont très différentes.

Acquérir information et connaissance a un coût, particulièrement en temps. Si ce coût est jugé trop élevé on peut se contenter d’une information ou d’une connaissance imparfaite.

Dans une vaste société informations et connaissances sont dispersées. Elles sont impossibles à rassembler en un seul endroit au même moment, à la disposition de quelques personnes ou d’une seule a fortiori.

Une même information peut être utile à une personne, inutile ou incompréhensible à une autre selon ses activités et ses connaissances.

Larry a dit…

Salut Bob

D'accord avec toi

Je deviens paresseux et lâche encore un pavé extrait de mon aide-mémoire
Il y a une grande différence entre la durée que nous ressentons et celle qui est souvent nécessaire pour voir les conséquences de nos actions, le jeu des mécanismes économiques, dans toute leur ampleur.

L’unité de temps commode pour observer l’évolution et les transformations sociales et économiques de nos sociétés modernes est la dizaine d’années, la décennie.

Pour brève qu’elle soit à l’échelle de la vie d’une société, cette unité est très longue pour un individu, encore plus s’il est un homme ou une femme politique. (Il a fallu soixante dix ans pour que le communisme et les économies à planification centrale implosent, une cinquantaine d’années pour que l’on s’aperçoive que les politiques keynésiennes conduisent à la stagflation, combinaison d’une inflation voulue et du chômage qu’elles étaient censées éliminer ; il a fallu presque trente ans en France pour que devienne insupportable le chômage massif et de longue durée des travailleurs non qualifiés, engendré par des augmentations volontaristes des salaires et une politique inadaptée de protection sociale.)
Pour une actualité plus récente une durée de six moix environ est suffisante.