mercredi, septembre 30, 2009

Comment Jean Cau est passé de la gauche à la droite

L'intégrale est là : entretiens souvenirs avec Jean Cau

Jean Cau : Mes origines sont humbles. Mon père était ouvrier et ma mère faisait des ménages, et je crois que je suis à Paris un oiseau extraordinairement rare qu'on devrait mettre en cage et montrer dans les foires: le seul intellectuel qui ait des origines vraiment prolétariennes, dont le père n'est pas général, professeur, notaire, médecin, directeur de magasin, petit bourgeois ou ce que vous voudrez. J'ai fait mes études au sein d'un environnement extraordinairement fruste. Mes grands-parents ne parlaient même pas le français; ils parlaient la langue d'oc. De même, lorsque j'étais enfant, adolescent, mes parents entre eux parlaient la langue d'oc, par fidélité à leur terre, à leurs origines, à leur race, à leurs enfances. Si bien que dans la famille, on était un peu les Siciliens de la France, comme les Siciliens de New-York dont les parents et les grands-parents continuent de parler sicilien alors que les enfants parlent américain.

Donc je grandis dans un environnement pauvre, populaire. Je suis un petit garçon et il y a le Front populaire qui fut, comme vous le savez, la grande exaltation de la gauche, et dans le milieu où je vivais, il apparaissait comme une espèce d'aurore. Ensuite, à peine vais-je entrer dans mon âge de garçon qu'éclate la guerre, et il est hors de question, dans ma famille, dans mon milieu, d'avoir une quelconque sympathie pour les Allemands et pour l'occupation, non plus que pour le gouvernement de Vichy. Et je passe ces années incubé dans un milieu où les mots d'ordre de résistance et, simplifions, les mots d'ordre de gauche dominent les esprits. Vient 1a libération dans laquelle sombre la droite, identifiée à Vichy, à Pétain, à Darlan et même au nazisme.

Quant à moi je décide de préparer l'école normale supérieure parce que je ne savais faire rien d'autre que parler et écrire le français et me débrouiller un peu en latin et en grec. Et me voilà à Paris, à Louis-le-Grand, dans un milieu qui m'est totalement étranger puisque 99,9 % des khâgneux étaient des fils de petits bourgeois qui cultivaient un sens assez gratuit des idées que je n'avais pas moi. J'étais un Méridional exigeant, assez sec, assez dur, et je croyais à certains idéaux, à certains mythes, à certaines valeurs.

Plus tard, je rencontre Sartre, je deviens son secrétaire et me voilà engagé dans les sections de l'intelligentsia française et je découvre, non sans quelque stupeur, que tous ces intellectuels étaient d'origine bourgeoise mais adoraient et le peuple et la gauche. Tiens, me dis-je, quelle bonne surprise! Ces gens n'ont jamais vu un ouvrier de leur vie, ils ont des domestiques et des bonnes mais ils sont de gauche. C'était parfait mais je considérais tout cela d'un œil assez critique et même assez narquois. Si bien que si j'ai été un intellectuel de gauche pendant ces années, j'ai été un intellectuel de gauche curieux, sceptique, en alerte et avec un énorme fond d'ironie.

Et puis, peu à peu, j'ai vu de quoi était fait cette espèce d'idéalisme. D'une énorme naïveté et plus encore au niveau des individus, de mes confrères intellectuels, romanciers, philosophes, etc., il s'agissait d'une liquidation de leur propre enfance et les explications de leur adhésion à la gauche auraient parfaitement eu leur place dans un manuel de freudisme à l'usage des populations sous-développées. C'était à qui liquiderait sa classe, sa famille, son passé dont il avait honte et qui lui pesaient. En bref, leur démarche était proprement névrotique et ils allaient au peuple plus par haine de leur classe, par haine de leur famille, par rejet de leur milieu d'origine que par une adhésion profonde, vraie, vivante. Ils allaient au peuple parce qu'ils n'en sortaient. Moi, pourquoi vouliez-vous que j'y allasse puisque j'en sortais et que je le connaissais ce peuple, et que je l'aimais et que j'en étais.

Ensuite, ce fut le fantastique coup de tonnerre du Rapport Krouchtchev. Je savais bien personnellement ce qui se passait en Union soviétique. J'avais lu Trotsky, j'avais lu Souvarine et Balabanov, j'avais même lu les comptes rendus des procès de Moscou de 36 et de 38 et donc les écailles depuis longtemps m'étaient tombées des yeux. Mais c'est une chose d'entendre quelqu'un dire que Dieu n'existe pas et c'en est une autre de l'entendre affirmer par le Pape au balcon de Saint-Pierre, vous comprenez. Lorsque Krouchtchev a proclamé que Pépé Staline n'existait pas mais qu'il avait été l'un des plus abominables tyrans que la terre ait jamais porté, je me suis dit que cela allait réveiller ma fameuse intelligentsia. En quoi je me trompais. Alors vous voyez que l'évolution que l'on me prête de la "gauche" à la "droite" est beaucoup moins sèche, beaucoup moins précise qu'on ne le pense. Je n'ai pas eu une nuit pascalienne où j'ai abjuré mon passé. Cela a été une mise en question assez difficile parfois, parce qu'il faut abandonner des amis, abandonner un milieu, des foules de choses. L'exercice ne va pas sans mal et il y faut un certain courage. Il faut vraiment mettre sa lucidité au-dessus de tout. C'est ce que j'ai essayé de faire.

Q : Etes-vous réactionnaire, je veux dire: en réaction, ou conservateur, dans la mesure où il y a quelque chose à conserver de notre civilisation?

Jean Cau : Mais vous n'avez pas d'avenir si vous n'avez pas de passé! Tout se fait avec de la mémoire, avec de l'histoire, avec des traditions que l'on essaie justement de transmettre, de sauver, de faire revivre. Est-ce que les Corses, les Occitans, les Basques sont réactionnaires parce qu'ils veulent parler basque, corse, etc., et qu'ils veulent vivre au pays, comme ils disent. Voilà, ma foi, qui pourrait passer pour réactionnaire. Il se trouve que maintenant, parce que la gauche peut l'exploiter politiquement, elle dit que ce n'est pas réactionnaire. Eh bien, si! C'est réactionnaire. Lorsqu'il s'agit de réagir contre certaines modes, contre certains affaissements, contre certaines démissions, louée soit la réaction! Si l'on me dit, par exemple, que les gosses ne doivent pas se droguer, qu'il faut prendre les mesures les plus brutales, qu'il faut rétablir la peine de mort pour les trafiquants de drogue, je suis pour cette saine réaction!

1 commentaire:

Pierre Robes-Roule a dit…

Il y a toujours un Charles Peguy. Tant mieux.