jeudi, juillet 08, 2010

Intellectuals and society (T. Sowell)

Dans sa préface, Thomas Sowell est déjà saignant : il déclare que quiconque s'intéresse aux intellectuels doit avoir l'estomac bien accroché, car ils sont assez dégoutants, le vingtième siècle fut celui des intellectuels utilisant tous leurs talents pour justifier les massacres de masse d'un camp ou d'un autre.

Il annonce également, ce qui est très américain, qu'il écrit pour le grand public. Et il s'y tient.

Quelques définitions :

> intellect : capacité à manier des idées complexes.

> jugement : capacité à donner autant que possible leurs justes poids aux composantes d'une problématique.

> intelligence : addition de l'intellect et du jugement.

> intellectuel : homme dont l'occupation est le maniement d'idées et qui produit ou transmet des idées.

Napoléon n'était pas un intellectuel mais avait du jugement. A l'nverse, Marx avait de l'intellect mais peu de jugement. Un journaliste, un cinéaste, un enseignant, même mauvais et pas très futé, est un intellectuel : il manie des mots et des idées .

Un médecin, un financier ou un ingénieur ne sont pas des intellectuels : ils produisent autre chose que des idées, même si il leur arrive de manier des idées bien plus complexes que celles des intellectuels reconnus (cet ouvrage de Sowell est un hymne aux médecins, ingénieurs et financiers par opposition aux intellectuels, ce qui flatte l'ego de l'ingénieur que je suis).

Pour Sowell, la principale caractéristique des intellectuels, qui explique leur comportement, c'est l'irresponsabilité : ils sont soumis non pas à l'épreuve des faits mais à l'opinion des gens de leur caste, les autres intellectuels. Un médecin qui se trompe, c'est un malade qui meurt ; un financier qui se trompe, c'est un client ruiné, un ingénieur qui se trompe, c'est un avion qui tombe. Un intellectuel qui se trompe ? C'est Jean-Paul Sartre, d'autant plus adulé qu'il racontait de plus grosses conneries. L'erreur n'est pas fatale chez les intellectuels, du moment qu'elle est partagée, c'est le fameux «Mieux vaut avoir tort avec Sartre que raison avec Aron».

Cela ne veut pas dire, hélas, que les idées des intellectuels restent sans effet. Mais la diffusion en est si longue et leur bonne conscience auto-satisfaite si puissante qu'ils n'en subissent jamais le désaveu direct et éclatant.

Les préjugés des intellectuels sont non pas une généralisation de cas particuliers, comme dans le cas des préjugés de non-intellectuels, mais des idées partagées avec les autres intellectuels. Ils ont donc tendance à appeler, chez les autres, préjugés ce qui heurte leur propres préjugés d'intellectuels, alors leurs propres préjugés sont au moins aussi peu validés que les préjugés ordinaires.

Sowell cite deux exemples : le biographe de Théodore Roosevelt s'étonne que Roosevelt, qui n'a pas de préjugés contre les noirs, en ait contre les indiens. Sowell fait remarquer que Roosevelt n'a peut-être pas de préjugés contre les indiens mais un jugement, parce qu'il les connaît, c'est le biographe, à cause des ces préjugés d'intellectuel, qui prend cela pour un préjugé, lui qui ne connaît pas les indiens qu'a connus Rossevelt. Deuxième exemple : des juges de la cour suprême américaine des années 60 ont ouvertement ri de l'audition d'un policier expliquant que l'augmentation des droits des accusés allait entrainer une hausse de la criminalité. Ils ont appelé cela un préjugé stupide, pourtant lui était un praticien, ce que les juges n'étaient plus depuis longtemps. Et l'avenir lui a donné raison.

Récemment, dans l'imMonde, il y avait un article sur les «préjugés», notamment «racistes», des Français. En réalité, cet article renseignait surtout sur les préjugés anti-populaires des journalistes, qui ne connaissent de non-blancs au travail (à part un unique journaliste-alibi) que les femmes de ménage et qui sont mal placés pour juger des «préjugés racistes» des Français. Il y a dans cet article un préjugé d'intellectuel qui m'a fait rire : «les préjugés (sous-entendu, du vulgus pecus) sont rarement fondés». Non seulement, rien ne le démontre, mais le bon sens conduit à envisager l'inverse. Pourquoi un jugement transmis (c'est cela, un préjugé) aurait-il significativement plus de chances d'être faux que vrai ?

En sus de l'irresponsabilité et des préjugés particuliers à leur caste, l'autre gros défaut des intellectuels est de s'exagérer le pouvoir de la raison et du raisonnement au détriment de la compétence et de l'expérience. De là, découlent une certaine paresse et la préférence pour les constructions intellectuelles là où il serait plus utile de simplement travailler à se renseigner.

Par exemple, Sowell se gausse du fait que lorsqu'il y a une fusillade entre policiers et malfaiteurs, ce qui est fréquent aux USA, les intellectuels de service reprochent systématiquement aux forces de l'ordre de beaucoup trop tirer et de se comporter, dirait-on en français, comme des cow-boys. Or, d'où les intellectuels tirent-ils (si je puis dire) que les policiers tirent beaucoup trop ? De leur raisonnement d'intellectuels sur ce que serait une opération policière idéale. Mais ils n'y connaissent strictement rien et ne prennent pas la peine de se renseigner. Sowell, qui a été instructeur de tir chez les Marines, lui, s'y connaît et, citant des statistiques de tir sous stress, justifie qu'on puisse tirer plusieurs centaines de balles pour abattre un malfaiteur. La plupart des intellectuels dans leurs bureaux ne font même pas l'effort avant d'écrire un article véhément de se mettre à la place d'un policier qui se fait tirer dessus.

Mais là où Sowell s'en donne à cœur joie, c'est sur l'économie : l'intellectuel y cultive l'idée fausse comme l'Afghan cultive le pavot. Pêle-mêle : la distribution des revenus (alors que les revenus sont gagnés et non distribués), l'économie à somme nulle, la justice sociale, l'écart entre riches et pauvres, le rôle régulateur de l'Etat, etc.

On pourrait dire que c'est la même chose pour l'immigration : les intellectuels nous certifient que c'est un bienfait, mais qui connaissent-ils ? Rien. Pour la plupart, ce ne sont pas des immigrés, ils ne vivent pas au milieu d'immigrés et n'ont pas de vraies connaissances sur ce sujet, seulement des préjugés (et des préjugés d'intellectuels, non basés sur l'expérience mais sur des raisonnements creux).

La forme paroxystique de cette préférence des intellectuels pour l'abstraction est leur habitude, non de comparer des options imparfaites dans un monde imparfait, mais de se faire les dénonciateurs, forcément supérieurs, du monde tel qu'il est au nom d'une utopie qui n'existera jamais. C'est une fort mauvaise habitude, comme la masturbation chez les enfants. Elle a conduit aux pires atrocités (la préférence pour l'utopie, pas la masturbation).

Après ce réquisitoire ravageur, Sowell conclut que les sociétés génèrent leurs poisons, le nôtre étant les intellectuels, et qu'elles se perpétuent à condition de savoir les combattre.

Mon avis ?

Je trouve Sowell un peu trop manichéen. Aujourd'hui, les intellectuels de droite ne peuvent pas se tromper autant que des intellectuels de gauche tout simplement parce qu'ils sont minoritaires et que les erreurs des intellectuels sont d'autant plus énormes qu'elles sont sont validées par la majorité de leurs pairs.

Mais rien ne préserve les intellectuels de droite, pour toujours et à jamais, de se tromper. Pour peu que les idées de gauche deviennent minoritaires chez les intellectuels (un miracle est toujours possible), nous aurons des intellectuels de droite aussi cons que nos gauchistes actuels.

Ceci étant dit, je suis d'accord sur la conclusion générale de Sowell : des intellectuels, il en faut, mais nous leur donnons, dans nos sociétés, une place qui est bien trop importante et est en train de s'avérer mortelle. Il existe d'autres savoirs que ceux valorisés par les intellectuels et auxquels il serait salvateur de redonner leur place.

L'excellente critique, en anglais de T. Dalrymple : Intellectuals and society

7 commentaires:

H. a dit…

Trouvé par hasard cet avis, cet après-midi, en recherchant des infos sur Frida Kahlo, peintre mexicain (1907-1954) dont les sympathies étaient franchement à gauche de la gauche, sur les intellectuels parisiens d'avant-guerre: "...elle (Frieda Kahlo) fait part de son profond dégoût pour les intellectuels parisiens (dans un courrier à Louis Murray) : « ils ont tellement de foutus intellectuels pourris que je ne peux plus les supporter. Ils sont vraiment trop pour moi. J'aimerais mieux m'asseoir par terre dans le marché de Toluca pour vendre des tortillas que d'avoir quoi que ce soit à voir avec ces connards artistiques de Paris… Je n'ai jamais vu Diego (Rivera, son mari) ni toi perdre leur temps à ces bavardages stupides et ces discussions intellectuelles. C'est pour ça que vous êtes de vrais hommes et non des artistes minables - Bon sang ! ça valait la peine de venir jusqu'ici juste pour comprendre pourquoi l'Europe est en train de pourrir, pourquoi tous ces incapables sont la cause de tous les Hitler et les Mussolini. »".
(http://fr.wikipedia.org/wiki/Frida_Kahlo)

Je trouve cet avis assez en phase avec votre billet. Effectivement, Sowell a bien raison quand il fait le différence entre intellect et jugement. A un pilote, on demande avant tout du jugement. S'il peut y joindre de l'intellect, c'est plutôt mieux mais ce n'est pas le plus important. Les meilleurs pilotes d'essai ne font pas nécessairement les meilleurs pilotes de combat.

Anthony Naar a dit…

Question : comment est-ce que Sowell considère les universitaires de type sociologue, économistes ou démographes ? Parce que s'ils sont sérieux (ok, c'est une vision totalement fantasmatique, mais prenons comme hypothèse que les sociologues de France soient des gens sérieux et honnêtes, et absolument pas des idéologues gauchistes), ils ont une vision utile de leur domaine, si ce n'est qu'elle est basée sur des statistiques plutôt que sur une pratique.
Ainsi, un sociologue ou un économiste honnête pourraient tout à fait avoir une vision très juste de la vision des banlieues sans jamais y avoir habité et sans jamais y avoir été flic. Pour autant, ces universitaires sont tout autant irresponsables que les journalistes et cinéastes.

fboizard a dit…

Ce qui manque aux sociologues et aux économistes, c'est la rétroaction. Ils ne subissent pas les conséquences néfastes de leurs mauvaises idées.

Curmudgeon a dit…

On trouve des vidéos "Intellectuals and society" où Sowell s'exprime, comme d'habitude, sans chercher midi à quatorze heures. Sowell est un contributeur de chroniques grand public bien rédigées, en particulier sur le site conservateur Town Hall. On trouvera un recueil de ses chroniques (sur l'économie, la politique, les Noirs américains, etc.) depuis 1998 sur le site jewishworldreview.

Sur la question de savoir pourquoi ceux qu'on appelle les intellectuels ont typiquement une hostilité marquée au libéralisme, notamment économique, il existe une multitude d'analyses, de von Mises ("The Anti-Capitalistic Mentality"), de Hayek ("Intellectuals and Socialism"), de Pascal Salin, de Robert Nozick ("Why do intellectuals oppose capitalism?"), de Peter G. Klein ("Why intellectuals still support socialism"), de Llewellyn H. Rockwell ("Why professors hate the market"), d'Edward Feser ("Why are universities dominated by the left?"), de Steven Yates ("Biases of the intellectual classes"), de Brunner ("Les intellectuels, l'offre de mots et le rôle de la science économique").

Criticus a dit…

« dans l'imMonde, il y avait un article sur les "préjugés", notamment "racistes", des Français. En réalité, cet article renseignait surtout sur les préjugés anti-populaires des journalistes de ce journal, qui ne connaissent de non-blancs au travail (à part un unique journaliste-alibi) que les femmes de ménage »

Des hommes de ménage en fait, vraisemblablement maliens.

Lors de mon stage au Monde, il y a deux ans et demi, j'étais frappé de voir que j'étais le seul de mon service à dire « bonsoir » et « au revoir » au nettoyeur, tandis que les journalistes, qui passaient leur journée à pester contre le « racisme » de Sarkozy, ne daignaient même pas le regarder.

Curmudgeeon a dit…

Criticus vient de donner une anecdote significative. Il y a pas mal d'années, dans une université, une femme de ménage se plaint à moi de la manière dont elle est traitée, non seulement par les étudiants, qui jetaient des mégots partout, mais aussi parfois par des enseignants. En particulier une dame à qui la femme de ménage avait poliment suggéré de jeter un paquet de cigarette dans la poubelle plutôt que de la laisser ramasser le paquet jeté négligemment par terre. Réponse de la dame : "Vous êtes là pour ça".

fboizard a dit…

Dans la quasi-totalité des cas, les gauchos aiment les pauvres abstraits, parce que cette idée leur permet de se flatter de leur prétendue générosité, et les détestent quand ils en rencontrent de vrais.

Mais les pires gauchos sont probablement ceux qui essaient d'aimer vraiment les pauvres en projetant sur eux leurs fantasmes et les prenant pour autres que ce qu'ils sont.

Combien me paraît plus honnête celui qui ne joue pas la comédie des bons sentiments. C'est pourquoi j'ai toujours o préféré un bourgeois du XVIème qui prend les pauvres de haut qu'un salaud de bobo avec son sentimentalisme de pacotille, sa verroterie de solidarité de bazar.