mercredi, juin 08, 2011

Bienvenue dans la société de la peur !


Bienvenue dans la société de la peur !


La chronique d'Yves de Kerdrel (Le Figaro).

Petit résumé, en accéléré, de la semaine passée. L'Allemagne a surpris l'Europe entière en décidant d'arrêter, en dix ans, tous ses réacteurs nucléaires. Un couperet qui est la conséquence de la catastrophe de Fukushima. Puis une étude, attribuée à l'Organisation mondiale de la santé, a établi pour la première fois un lien entre l'usage intensif du téléphone portable et un possible cancer du cerveau. À cela s'est ajoutée une panique irrationnelle qui a amené des millions de consommateurs à fuir les concombres, en raison d'une bactérie présumée tueuse découverte en Allemagne.

Sauf à vivre en ermite, il y avait de quoi se dire, ces derniers jours, que la peur a fini par l'emporter sur la raison. Au point de créer un climat anxiogène, dont nous n'avons pas besoin, dans un monde qui, lui, tourne de plus en plus vite, quelles que soient les peurs et les phobies que l'on nous invente.

Depuis que l'homme se tient debout et qu'il pense, il a conscience que par la connaissance et l'intelligence, il peut dominer les situations les plus difficiles et surmonter les peurs, fussent-elles millénaristes. C'est ce que l'on appelle le mythe de Prométhée, par référence à ce Titan grec qui se rendit sur le char du soleil avec une torche afin de donner le feu aux hommes. Ensuite, il leur enseigna la métallurgie et d'autres arts, c'est-à-dire le savoir, de manière à ce qu'ils puissent se mesurer aux dieux. Le philosophe Gaston Bachelard a parlé du complexe de Prométhée à propos de cette soif de connaissance qui «nous pousse à savoir autant que nos pères, plus que nos pères, autant que nos maîtres, plus que nos maîtres».

Et s'il y a bien un pays où le mythe de Prométhée a amené des générations d'hommes et de femmes à apprendre, à comprendre, à prendre des risques, à inventer et à innover, c'est bien la France. Une France marquée par les philosophes des Lumières et leur fameuse «raison éclairée» qu'importèrent les tout jeunes États-Unis d'Amérique. Une France également marquée par le positivisme. Une France qui a connu le miracle des Trente Glorieuses où se sont trouvés associés le progrès technique et la croissance économique.

«Le phare de la pensée positive»

Cette France, qui était considérée comme «le phare de la pensée positive», est aujourd'hui le seul pays à avoir donné au principe de précaution une valeur constitutionnelle. Faut-il s'étonner dans ces conditions que les «bourgeois-bohèmes» qui rêvent d'un pays sans atome, sans usine et sans voiture, installent progressivement la peur dans les esprits. Pendant qu'à Tokyo, les Japonais font la queue pour acheter les légumes poussant dans la région de Fukushima, nous autres regardons d'un œil torve n'importe quelle rondelle de concombre. Comme Shakespeare faisait dire à Roméo : «C'est de ta peur que j'ai peur.» Tel est aujourd'hui l'état d'esprit qui semble régner dans notre «vieille Europe».

Jamais l'âge moyen des Français, des Allemands, des Suisses ou des Belges n'a été aussi élevé. Il se situe au-delà de 42 ans de l'autre côté du Rhin, plus près de 41 ans de ce côté-ci, comme en Belgique, et autour de 40 ans en Suisse. À l'inverse, il s'établit à 24 ans en Inde, 28 ans au Brésil et 32 ans en Chine. Or ce sont là les trois puissances qui enregistrent aujourd'hui la plus forte croissance économique. Des sociétés aussi jeunes n'ont pas d'autre solution que de prendre des risques pour avoir leur part de la mondialisation. Alors que les pays de la «vieille Europe» préfèrent conserver leurs acquis, leurs rentes et faire de leur pays un musée.

C'est sans doute ce qui justifie que la même semaine où l'institut de l'environnement du Brésil a donné son autorisation à la construction du barrage géant de Belo Monte qui produira, sans pollution, autant d'électricité que trois réacteurs nucléaires, la France fermait définitivement le dossier du gaz de schiste, à l'initiative des parlementaires. Alors que le sous-sol français contient un siècle de consommation nationale en gaz, nous allons garder nos réserves sous nos pieds, préférant dépendre pour nos approvisionnements de la Libye ou de la Russie. Il fut pourtant une époque où la France du général de Gaulle et de Guillaumat était fière d'exploiter le sous-sol de Lacq.

Si cette entrée dans une société de la peur est désolante, ce n'est pas tant parce qu'elle reflète le vieillissement de nos modes de pensée, ou notre manque de confiance dans l'avenir, mais plutôt parce qu'elle est une négation de tout ce que l'intelligence humaine peut réaliser. Et cela intervient, de surcroît, au moment précis où le monde entier bascule dans une société de la connaissance et du savoir. Le pied de nez que nous avons fait à Prométhée, en consacrant le principe de précaution, constitue bien, à la fois, une injure à la raison, une insulte aux savants qui nous ont précédés et un mépris incroyable pour la France dont hériteront nos enfants.

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