samedi, avril 19, 2014

Les somnambules (C. Clark)

Le déclenchement de la première guerre est l'un des des événements les plus complexes de l'histoire de l'humanité, par le nombre de pays impliqués et par le nombre de personnes impliquées dans chacun de ces pays.

Christopher Clark a cependant réussi à écrire un livre agréable à lire, car à chaque fois qu'il commence à lasser le lecteur par des détails, il a l'intelligence de passer à autre chose.

Son parti-pris que les choses auraient pu se passer autrement, sans tomber dans l'uchronie, aide à rendre son livre intéressant car il ouvre des portes, il allège ce sentiment de mécanique tragique impossible à arrêter.

Je résume l'analyse qu'il fait du déclenchement de la première guerre mondiale, mais je vous invite à le lire :

1) Les relations de pouvoir au sein des pays antagonistes sont ambigues. Qui commande ? Le Kaiser ou son premier ministre ? Le tsar ou son premier ministre ? Ce problème est ressenti par les autres pays, ce qui a deux conséquences : une tentative d'influence sur les affaires internes et, avec l'incertitude, des erreurs de calcul.

Notamment, les Allemands se sont totalement trompés dans leurs anticipations des réactions russes.

2) Les deux blocs, Triple Entente et Triple Alliance, sont récents et fragiles, parce qu'ils inversent des alliances traditionnelles. La conséquence est que chacun a tendance à en rajouter dans le bellicisme pour prouver à son nouvel allié qu'il ne le lâchera pas et que, réciproquement, il ne doit pas lâcher.

3) Les Serbes sont d'insupportables fouteurs de merde.

4) Les Allemands et les Russes, en ne calmant pas les ardeurs guerrières de leurs alliés, autrichiens d'un coté, serbes de l'autre, portent une très lourde responsabilité. Spécialement, les Russes, dont la mobilisation précoce est le facteur majeur de l'escalade du conflit de localisé à continental.

5) L'attentat de Sarajevo a tué le moins belliciste des dirigeants autrichiens, celui dont on peut supposer qu'il se serait opposé de toutes ses forces à la guerre.

6) Le Français Poincaré est un belliciste et il n'y a plus Caillaux, momentanément sur la touche suite à l'assassinat du directeur du Figaro par son épouse (c'était une époque où on savait traiter les journalistes comme ils le méritent !), pour l'arrêter.

7) Enfin, et c'est ce qui justifie le titre du livre, il y a un consentement (pour une fois, le mot est juste) à la guerre généralisé, dans tous les pays, mais sans savoir de quelle guerre il s'agit.

Il y a le sentiment répandu dans tous les pays européens que la guerre est inévitable et que, tant qu'à avoir une «bonne» guerre, mieux vaut maintenant que plus tard. Les militaires ont réussi à persuader les dirigeants que le temps jouait contre eux (ce qui est contradictoire : si le temps joue contre l'Allemagne, il ne joue pas contre la France, ou vice-versa).

Mais les dirigeants, les opinions publiques et même les militaires sont comme des somnambules, dans l'ignorance totale de la guerre à laquelle ils poussaient. Bien sûr, il y a eu des romans d'anticipation et des déclarations sur la «guerre d'extermination», qui plus tard serviraient d'avertissements rétrospectifs.

Mais, dans les représentations les plus répandues, il s'agit d'une guerre de 1870-bis. La leçon de guerres récentes n'a absolument pas été tirée.

Comparons : si la crise des missiles de Cuba n'a pas débouché sur une guerre mondiale, c'est parce que tous les acteurs avaient à l'esprit l'apocalypse que représentait une guerre nucléaire. Rien de tel en 1914.

Autrement dit, les acteurs font un calcul coût/bénéfices de l'option guerrière absolument, tragiquement, erroné.

Remarquons que ce calcul n'est pas si faux au premier abord. S'il n'y avait pas eu le sursaut de la Marne, la guerre de 14 aurait été la reproduction exacte de celle de 70. L'erreur de calcul, c'est que, précisément, l'industrie, le chemin de fer, l'avion et le téléphone ont rendu possible le sursaut de la Marne.

Tous les protagonistes ont eu l'impression d'être contraints par les autres, mais aucun ne tenait à la paix au point de faire de réelles concessions pour la sauver.

Addendum suite au commentaire d'un lecteur :

Clark est assez indulgent avec les Allemands.

Si on «super-synthétise», deux coupables :

1) les Autrichiens, par manque de rapidité à punir la Serbie, ce qui a laissé le temps à la mécanique infernale de se mettre en place et à la guerre de se généraliser.

2) les Russes par excès de précipitation à mobiliser.

Il est vrai que Clark n'insiste pas assez sur la fièvre obsidionale allemande.

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