mardi, septembre 16, 2014

Alceste et Célimène, Philinte et Eliante

Le Misanthrope ou l'atrabilaire amoureux. Cette pièce subtile me plaît.

Alceste, le misanthrope, pourrait aimer la sage Eliante et tout serait pour le mieux dans le meilleur des mondes. Hélas, c'est de la coquette Célimène dont il est amoureux, lui, l'ennemi du genre humain et de ses artifices.

On fait souvent de cette pièce un duel entre Philinte, l'ami du genre humain, et Alceste, le misanthrope. C'est faux : Philinte est plus misanthrope qu'Alceste, il a moins d'illusions sur les hommes.

Tout le monde connaît (ou devrait connaître, avec notre système éducatif pourri, on n'est plus sûr de rien), le dialogue de la première scène :

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Philinte.

Vous voulez un grand mal à la nature humaine !

Alceste.

Oui, j' ai conçu pour elle une effroyable haine.

Philinte.

Tous les pauvres mortels, sans nulle exception,
seront enveloppés dans cette aversion ?
Encore en est-il bien, dans le siècle où nous sommes...

Alceste.

Non : elle est générale, et je hais tous les hommes :
les uns, parce qu' ils sont méchants et malfaisants,
et les autres, pour être aux méchants complaisants,
et n' avoir pas pour eux ces haines vigoureuses
que doit donner le vice aux âmes vertueuses.
De cette complaisance on voit l' injuste excès
pour le franc scélérat avec qui j' ai procès :
au travers de son masque on voit à plein le traître ;
partout il est connu pour tout ce qu' il peut être ;
et ses roulements d' yeux et son ton radouci
n' imposent qu' à des gens qui ne sont point d' ici.
On sait que ce pied plat, digne qu' on le confonde,
par de sales emplois s' est poussé dans le monde,
et que par eux son sort de splendeur revêtu
fait gronder le mérite et rougir la vertu.
Quelques titres honteux qu' en tous lieux on lui donne,
son misérable honneur ne voit pour lui personne ;
nommez-le fourbe, infâme et scélérat maudit,
tout le monde en convient, et nul n' y contredit.
Cependant sa grimace est partout bienvenue :
on l' accueille, on lui rit, partout il s' insinue ;
et s' il est, par la brigue, un rang à disputer,
sur le plus honnête homme on le voit l' emporter.
Têtebleu ! Ce me sont de mortelles blessures,
de voir qu' avec le vice on garde des mesures ;
et parfois il me prend des mouvements soudains
de fuir dans un désert l' approche des humains.

Philinte.

Mon Dieu, des moeurs du temps mettons-nous moins en peine,
et faisons un peu grâce à la nature humaine ;
ne l' examinons point dans la grande rigueur,
et voyons ses défauts avec quelque douceur.
Il faut, parmi le monde, une vertu traitable ;
à force de sagesse, on peut être blâmable ;
la parfaite raison fuit toute extrémité,
et veut que l' on soit sage avec sobriété.
Cette grande roideur des vertus des vieux âges
heurte trop notre siècle et les communs usages ;
elle veut aux mortels trop de perfection :
il faut fléchir au temps sans obstination ;
et c' est une folie à nulle autre seconde
de vouloir se mêler de corriger le monde.
J' observe, comme vous, cent choses tous les jours,
qui pourroient mieux aller, prenant un autre cours ;
mais quoi qu' à chaque pas je puisse voir paroître,
en courroux, comme vous, on ne me voit point être ;
je prends tout doucement les hommes comme ils sont,
j' accoutume mon âme à souffrir ce qu' ils font ;
et je crois qu' à la cour, de même qu' à la ville,
mon flegme est philosophe autant que votre bile.

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Le mystère du misanthrope est son intrigue amoureuse. Pourquoi Alceste s'éprend-il de son contraire,  la coquette Célimène, en toute conscience ? Et pourquoi Célimène, abandonnée de tous ces amants, repousse-t-elle l'offre d'Alceste ?

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Célimène.

Moi, renoncer au monde avant que de vieillir,
et dans votre désert aller m' ensevelir !

Alceste.

Et s' il faut qu' à mes feux votre flamme réponde,
que vous doit importer tout le reste du monde ?
Vos désirs avec moi ne sont-ils pas contents ?

Célimène.

La solitude effraye une âme de vingt ans :
je ne sens point la mienne assez grande, assez forte,
pour me résoudre à prendre un dessein de la sorte.
Si le don de ma main peut contenter vos voeux,
je pourrai me résoudre à serrer de tels noeuds ;
et l' hymen...

Alceste.

Non : mon coeur à présent vous déteste,
et ce refus lui seul fait plus que tout le reste.
Puisque vous n' êtes point, en des liens si doux,
pour trouver tout en moi, comme moi tout en vous,
allez, je vous refuse, et ce sensible outrage
de vos indignes fers pour jamais me dégage.

(Célimène se retire)

[...]

[Philinte demande Eliante en mariage]

Éliante.

Vous pouvez suivre cette pensée :
ma main de se donner n' est pas embarrassée ;
et voilà votre ami, sans trop m' inquiéter,
qui, si je l' en priois, la pourroit accepter.

Philinte.

Ah ! Cet honneur, madame, est toute mon envie,
et j' y sacrifierois et mon sang et ma vie.

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Il me semble que la clé, c'est l'âge de Célimène.

Molière, qui ne laisse guère de place au hasard dans ses dialogues, ne lui fait pas préciser sans intention qu'elle n'a que vingt ans. A cet âge, on comprend le désir et la passion, mais l'amour ? Question intéressante qui mériterait une longue étude in vivo.

La fraicheur de Célimène attire Alceste, je suppose, mais c'est aussi ce qui l'empêche d'accepter la proposition d'Alceste.

Plus âgée, elle eut sans doute été plus habile. Le définitif n'est qu'un provisoire qui dure et l'exil campagnard définitif d'Alceste serait peut-être mort avec la paternité.

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