samedi, mars 04, 2017

Napoléon et De Gaulle. Deux héros français (P. Gueniffey)

Le grand plaisir de ce livre est que, contrairement à la quasi-totalité de nos penseurs politiques, Pompidou compris, l'auteur ne regrette pas que les Français soient français et non pas anglais.

La vie politique en France serait tellement plus simple si nous avions l'habeas corpus, une longue tradition de libertés locales et de liberté individuelle, un parlement séculaire, une habitude de l'opposition constructive et des ajustements judicieux ...

Mais non, nous sommes Français, de ce pays des crises politiques, « que la Providence a créé pour des succès achevés ou des malheurs exemplaires ». Et Patrice Gueniffey l'assume. Ca fait le plus grand bien.

Il sait que Napoléon a laissé la France plus petite qu'il ne l'a prise. Mais il ne compte pas pour rien la gloire de l'épopée. Napoléon sera toujours plus admiré que Parmentier.

Bien qu'il ne le dise vraiment que dans l'introduction, on sent tout au long sa préoccupation de la situation actuelle.

Il est clair : supprimer les grands hommes de l'enseignement de l'histoire préparait la suppression de cet enseignement, car l'histoire est faite, qu'on le veuille ou non, par les grands hommes. Il n'y a pas qu'eux, mais sans eux, il n'y a pas d'histoire.

Oubliez César, Jeanne d'Arc, Napoléon et De Gaulle et l'histoire change. Oubliez dix mille Marcel Duchemol, et l'histoire ne change pas.

Guéniffey ne dissimule pas les ombres de ses héros, les Cent-Jours pour Napoléon, l’Algérie pour De Gaulle, mais il les remet en perspective, en explique les raisons, à défaut de les approuver. On a tendance à croire les grands hommes tout-puissants. Bien souvent, ils le sont sur leurs subordonnés, mais pas sur leurs partenaires, leurs ennemis et les événements. Napoléon a pu dire, avec un brin de coquetterie, qu’il avait été contraint par les circonstances, que jamais il n’avait été libre. Guéniffey fait une remarque très judicieuse. Nous sommes la première génération dans l’histoire de France à n’être ni une génération de la guerre ni une génération d’après-guerre. Cela déforme notre perception de Napoléon et de De Gaulle. Nous n’avons plus qu’une perception livresque et très déformée de la guerre. Nous ignorons maintenant qu’on ne fait pas la guerre sans raisons (1), qu’elle n’est pas une fantaisie meurtrière, qu’il y a pire que la guerre, il y a la servitude.

Mais aussi que la guerre n’est pas qu’horreur, elle communique une exaltation qu’on ne trouve pas dans la paix. Apollinaire, Genevoix, Jünger, en parlent. Pour le cas qui nous intéresse, Marmont explique dans ses mémoires que les généraux du Consulat et du début de l’Empire étaient jeunes et fougueux et ne se souciaient pas trop du lendemain, rêvaient de gloire et vivaient à plein comme on ne vit que sous la menace de la mort. Rappelons quelques chiffres à propos de Napoléon : général à 24 ans, chef de l’armée d’Italie à 27 ans, premier consul à 30 ans, empereur à 35 ans. Ce qui était vrai pour les généraux n’était pas faux pour les soldats. C’est la citation de Chamfort par De Gaulle, dans l’un de ses discours les plus émouvants, celui de l’Albert Hall du 11 novembre 1942 : « Les raisonnables ont duré, les passionnés ont vécu ».




Nous ignorons aussi à quel point pèsent les contraintes de la guerre sur la politique intérieure et extérieure.

Il y a des oppositions nettes entre Napoléon et De Gaulle : l’un est porté par le peuple, l’histoire et les élites, l’autre s’est fait contre le peuple, contre l’histoire et conte les élites. Si l’intelligence de Napoléon est extraordinaire (le fameux « coup d’œil » qui fascinait Clausewitz), le caractère de De Gaulle dans l’adversité ne peut que forcer l’admiration.

Ils ont en commun d’entretenir une ambition qui dépasse leur personne. Si on fait un bilan technocratique de l’épopée napoléonienne, c’est un désastre, la France amoindrie, les morts, les sacrifices. Mais le monde n’est pas technocratique, c’est même l’inverse.

Guéniffey exécute Raymond Aron. Il n’a pas compris grand’chose à Napoléon et rien à De Gaulle. Comme la plupart des libéraux centristes, il est procédurier, ce qui revient toujours à de la mollesse. Il privilégie la quiétude pour la quiétude, sans prendre en compte qu’il y a des situations exceptionnelles où la quiétude n’est pas pertinente (voir par exemple aujourd’hui Bayrou ou Bilger, qui ont le même tropisme). Comme tous les libéraux, il est incapable de considérer les dimensions collectives, passionnelles et tragiques du pouvoir. La politique n’est qu'une partie de bridge entre grands bourgeois (voir mon explication sur les bourgeois et la violence).

Si De Gaulle avait agi suivant les recommandations d’Aron, il n’aurait rien fait. Aron était assez intelligent pour reconnaître ses erreurs, mais il n’avait pas une conception assez juste de la politique pour ne pas les faire.

 Guéniffey insiste aussi, à raison me semble-t-il, sur la supériorité intellectuelle de Napoléon et de De Gaulle, sur leur capacité, fascinante pour leurs subordonnés qui n'étaient pas des médiocres, à aller à l'essentiel. La visite de De Gaulle, dont tout le monde convient qu'il n'était pas un savant atomiste, au CEA est frappante. On retrouve, sous une forme administrative, le coup d'oeil napoléonien.

D'où leur facilité pour attirer, choisir et exalter les talents. Gaudin, ministres des finances de Napoléon, explique qu'il a refusé les offres du Directoire mais qu'il a senti qu'avec Bonaparte, cela valait le coup. Debré, homme de réel talent sous De Gaulle, redevient un politicien ordinaire sous Pompidou.

Il y a, sous ses hommes exceptionnels, une émulation des talents comme il y a sous Hollande une émulation des médiocrités et des bassesses.

Et les problèmes apparemment insolubles qui trainaient depuis des années sont soudain résolus sans effort.

Puis, cette énergie concentrée, cette convergence des talents, finit par se défaire avec le temps, une fois que les drames les plus pressants sont enfin dénoués.

La boucle est alors bouclée. La voie française de la politique, si différente de la tradition anglo-saxonne de la démocratie parlementaire, a produit son effet : médiocrité, drame, sauveur, dictature ou quasi-dictature, problème résolus, grandeur, épuisement, retombée dans la médiocrité. Et ainsi de suite.

Le problème, c'est que nous n'avons aucune garantie qu'il surgira toujours un grand homme au bon moment. L'histoire de France depuis la révolution est une partie de poker permanente (Jean Dutourd : « Tant que le principe monarchique était préservé, il pouvait arriver malheur aux Français, mais pas à la France. Depuis que quelques têtes chaudes et la trop grande mollesse d'un roi ont changé cela, le principe est inversé : il peut arriver que les Français soient heureux, mais la France est condamnée au malheur et à l'instabilité »).

Pour l'instant, le miracle a toujours fini par se produire, mais nous ne sommes sûrs de rien. Le 8 mai 2017, nous aurons un vote dont nous savons déjà que le résultat sera catastrophique. Pour l'instant, aucun signe d'un sauveur à l'horizon.

Quelle leçon j'en tire ? Qu'il ne sert à rien de regretter toujours que les Français ne soient pas des Anglais. J'ai, comme d'autres, souvent ce regret mais il n'est d'aucune utilité. Favorisons, au risque de nous fourvoyer, l'émergence du sauveur, puisque telle est la voie française, insatisfaisante, périlleuse, mais la seule qui existe vraiment.

Mais le temps des grands hommes est passé, les valeurs qui faisaient les héros sont en dormition, remplacées par les valeurs féminines, avec leur cortège d'anarchie et de dissolution.

« Le 15 mai 1796, le Général Bonaparte fit son entrée dans Milan à la tête de cette jeune armée qui venait de passer le pont de Lodi, et d’apprendre au monde qu’après tant de siècles César et Alexandre avaient un successeur ... »



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(1) : nous oublions que la première victime la guerre est la vérité. La crédulité des medias est extraordinaire.






Vous trouverez une recension ici.




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