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mardi, décembre 30, 2025

Le réalisme intégral (Claude Tresmontant)

Encore Tresmontant. Mais, en réalité, j'avais cette recension en soute depuis longtemps.

C'est une anthologie par ordre chronologique des œuvres de Claude Tresmontant.

**************

Le nihilisme et le réalisme intégral s'opposent terme à terme.

Nihilisme : considérer en chaque chose uniquement les raisons de la détruire. C'est une réaction d'adolescent furieux de ne pas s'être auto-engendré, qui veut détruire le monde parce qu'il a existé avant lui et qu'il existera après lui. C'est notre époque.

Réalisme intégral : prendre le monde tel qu'il est, c'est-à-dire donné par Dieu (le réalisme est intégral parce qu'il prend le visible et l'invisible, l'existence de Dieu).

Claude Tresmontant est mort entouré de sa famille en récitant des prières chrétiennes en hébreu. Ca a une autre gueule que piqué au Rivotril par une infirmière tatouée.

Comme je n'aime pas me répéter, je vous prie de lire ces deux billets :

Le Christ hébreu (C. Tresmontant)


La pensée de Tresmontant est conforme à sa cosmologie : elle se développe et s'enrichit à partir d'un point de départ qui contient déjà tout en germe.

Le problème de l'existence de Dieu : le temps créateur.

Le problème de l'existence de Dieu est simple à poser.

Quelque chose ne peut sortir de rien. Puisque le monde existe, il y a un incréé quelque part.

Soit cet incréé est le monde lui-même, qui est là de toute éternité et pour l'éternité. C'est la thèse des philosophes grecs et des philosophes nazis allemands.

Soit cet incréé est extérieur à notre monde (thèse judéo-chrétienne) et c'est qu'on appelle Dieu. À charge pour les théologiens d'en trouver et d'en prouver les caractéristiques (unicité, ubiquité, toute-puissance, bonté etc.)

D'où l'hostilité fondamentale des philosophes nazis allemands envers les juifs. Pour Tresmontant, le nazisme n'est pas un accident de l'histoire qui aurait pu arriver à un autre pays mais bien un produit spécifique de l'Allemagne du fait de sa weltanschauung (ça impressionne toujours les Français quand on emploie des mots boches).

Tresmontant s'intéresse beaucoup à la biologie et la cosmologie. Pour lui, toute philosophie doit intégrer les découvertes scientifiques.

Son premier livre, La pensée hébraïque, explique que le monde est en création permanente, qu'il y a sans cesse augmentation de la complexité, c'est-à-dire injection par Dieu d'information dans le système monde. Cette vision s'oppose au temps immobile des Grecs ou au temps cyclique des bouddhistes.

Dans la Bible, le verbe « créer » est réservé à Dieu. Les hommes fabriquent, seul Dieu crée. Le corps n'est pas mauvais puisqu'il est donné par Dieu, la vie n'est pas mauvaise puisqu'elle est donnée par Dieu. Nous sommes très loin du pessimisme ontologique des hindous, des bouddhistes et des platoniciens.

Tresmontant n'a aucun problème avec le darwinisme à la condition de ne pas invoquer le seul hasard. Comme disait Chesterton « Donnez un pot d'ocre à un singe, mettez le dans une grotte un temps infini et jamais il ne vous peindra Lascaux ».

Pour Tresmontant, la liaison entre la pensée hébraïque et le christianisme est intime, profonde. Nul doute que la remontée actuelle de la judéophobie l'aurait beaucoup chagriné. Pourtant, il était catholique et, comme tel, considérait les juifs, refusant le Christ, comme étant dans l'erreur.

Il se trouve que la pensée judéo-chrétienne n'est pas contradictoire, contrairement aux pensées cycliques, avec la cosmologie actuelle d'un univers en expansion. Ce n'est pas une preuve de justesse mais c'est au moins une preuve de non-contradiction.

Croire ? Ce n'est pas le problème.

Selon Tresmontant, nous faisons un contre-sens fidéiste gravissime. Le mot hébreu qui est couramment traduit par  « foi » signifie en réalité « connaissance », c'est-à-dire, dans notre référentiel, l'exact inverse.

Evidemment, tout un tas de conséquences néfastes découle de cette erreur. C'est, en gros, le nominalisme : en 1625, « Dieu existe parce que je le dis », en 2025 « Robert est une femme parce qu'il le dit ». Non, non, Dieu n'existe pas parce que quelqu'un le dit, parce que quelqu'un y croit. Dieu existe parce que son existence est rationnellement démontrable, même s'il faut la Foi pour parcourir le dernier mètre. Le catéchisme dit (excellente définition qu'il n'est nul besoin de réviser) : « La Foi est l'assentiment à l'intelligence des choses révélées ». Les Pères de l'Eglise et les docteurs de l'Eglise ont bâti une cathédrale intellectuelle, ce n'est pas juste parce qu'ils s'ennuyaient en attendant la messe du dimanche.

Au passage, Tresmontant rit de thèses modernistes idiotes, comme « les frères de Jésus », qui sont juste révélatrices de l'incompétence de ceux qui les soutiennent (en hébreu, frères et cousins, c'est pareil. Qu'il y ait pu y avoir des confusions en passant au grec n'y change rien).

La crise moderniste

La crise moderniste découle directement du fidéisme.

Si la Foi est un saut du sentiment dans l'irrationnel, si la Foi n'est pas fondée en raison, elle est fragile et, effectivement, une découverte scientifique peut ébranler la Foi.

Mais si la Foi est fondée en raison, il faut que les découvertes scientifiques remettent en cause les raisons de croire pour ébranler la Foi. Or, comme celles-ci sont d'un autre ordre, ça parait bien difficile.

Les exégètes du stupide (décidément) XIXème siècle, les Loisy et compagnie, ont cru que leurs découvertes remettaient en cause le dogme. Péché d'orgueil.

Saint Thomas d'Aquin et ses collègues scholastiques auraient sans doute trouvé ces découvertes très intéressantes, mais n'auraient pas remis en cause une ligne de leurs traités de théologie, car ils savaient qu'il y a plusieurs niveaux d'interprétation possibles de la Bible (ils en avaient codifié quatre).

C'est ce que répond le pape Pie X dans l'encyclique Pascendi Dominici gregis en 1907. J'aimerais qu'aujourd'hui les prêtres aient cette clarté, je trouve qu'ils font trop souvent appel à des arguments sentimentaux (mais il parait que c'est moins qu'il y a a quelques décennies).

Même chose pour le darwinisme. Il ne prouve pas que Dieu n'existe pas ou même qu'il n'y a pas besoin de Dieu. Il est très facile de penser que le Dieu créateur intervient discrètement dans l'évolution. Saint Thomas d'Aquin pensait, à la suite d'Aristote, que le monde était éternel, ça ne l'empêchait pas de croire au Dieu créateur.

C'est très protestant de prendre la Bible littéralement (parce que c'est le plus facile) et d'être ébranlé par une contradiction factuelle. Voilà ce qui arrive quand on permet à n'importe qui de lire et d'interpréter les textes sacrés sans l'aide du magistère (c'est tellement idiot que les protestants ont rapidement créé des centaines de sectes avec chacune leur petit magistère , qui ne peut pas blairer ses concurrents. Belle réussite !).

La déculturation française étant ce qu'elle est, je me sens obligé de rappeler ce qui allait de soi naguère : la Bible n'a pas le même statut chez les catholiques que le Coran chez les musulmans. Les prophètes sont inspirés par Dieu et, donc, la Bible aussi. Inspirée, mais pas dictée. N'étant pas directement dictée par Dieu, la Bible peut subir l'exégèse sans blasphème.

Je remarque que l'exégèse n'a remis en cause aucun dogme fondamental du catholicisme.

La gnose

La gnose (voir mes trois billets sur la gnose : billet 1, billet 2, billet 3) est l'ennemie de la révélation christique, de l'incarnation.

C'est la tentation permanente du chrétien, parce que la gnose soulage de tout ce qui est difficile dans le christianisme. La gnose : « L'homme ne devrait pas avoir de corps, il devrait être pur esprit, la matière est une déchéance ».

On reconnait infailliblement la gnose à ce qu'elle est anti-juive. C'est d'ailleurs pour cela que les Pères de l'Eglise combattaient le marcionisme (le rejet de l'Ancien Testament), pour combattre la gnose.

Tresmontant cite Simone Weil, qui hésite à se convertir au Christ parce qu'elle trouve l'Ancien Testament plein d'horreurs. Mais elle était folle à lier (à part le fait que notre époque aussi est folle, je ne comprends pas l'engouement pour cette cinglée - même si La pesanteur et la Grâce est pas mal. Il y a chez le catholique un refus du rigorisme, de l'ascèse ostentatoire).

Notre monde de 2025 est gnostique (d'où la mode des tatouages et de l'écologisme, deux formes de haine du corps, chez les cons).

Deutschland unter alles.

Dire que Tresmontant n'aime pas la philosophie allemande est une grosse litote. Il ne cache pas son mépris d'airain pour Fichte, Kant, Heidegger et compagnie.

Ca me fait vraiment penser à ça.

Il considère que le fond la philosophie allemande est le rejet de l'idée juive de création et, par ricochet, du Christ, que la judéophobie est consubstantielle à la philosophie allemande et que le nazisme n'est pas un accident.

Il avait bien compris que le nazisme d'Heidegger n'était pas simple carriérisme, mais une conviction cohérente avec sa philosophie (ce qu'a, depuis, confirmé la publication posthume des cahiers d'Heidegger). A l'époque où Tresmontant écrivait cela, mon prof d'histoire gauchiste veste de mouton retourné nous expliquait qu'il fallait séparer l'homme Heidegger de son œuvre.

D'un autre côté, Tresmontant me déçoit beaucoup en entonnant un couplet anti-raciste assez ridicule (mais, en 1956, cela n'avait pas la même signification qu'aujourd'hui) et en se disant de gauche (avec des paroles au vitriol pour les « cathos de gauche »). Je comprends qu'il voulût se tenir à distance d'une certaine droite rance et petite-bourgeoise, mais ça ne suffit pas à justifier d'être de gauche. Décidément, les intellectuels, même les biens, ne comprennent rien à la politique (bien sûr, tous les hommes sont égaux devant Dieu indépendamment de la race, mais il se trouve que nous ne sommes pas Dieu et que, en politique, nous devons tenir compte de la race. C'est d'autant plus gênant que la science récente, sur laquelle il s'appuie tant, dit des choses sur les races humaines).

Psychothérapie chrétienne

Passage savoureux.

Tresmontant n'aime pas les psys, parce qu'ils sont matérialistes, donc fondamentalement dans l'erreur.

Il appelle donc à l'avénement d'une psychothérapie chrétienne (qui existe en réalité depuis des siècles, il suffit de lire les manuels de confession pour s'en rendre compte. Et les curés n'étaient pas plus mauvais psychothérapeutes que nos modernes psys) s'appuyant sur l'anthropologie chrétienne. Il donne des exemples. Soigner les maladie du narcissisme par l'humilité et la charité, etc.

Exégèse

Les derniers ouvrages de Tresmontant cherchent à retrouver l'original hébreux des Evangiles sous le texte grec. Passionnant.

Tresmontant attaque bille en tête : le faux consensus (en science, le consensus est toujours stupide) allemand (encore eux) de la rédaction tardive des Evangiles ne tient absolument pas la route. (Wikipedia défend évidemment ce faux consensus, preuve qu'il est idiot). C'est une manœuvre de protestants pour discréditer l'Eglise catholique (plus la rédaction des Evangiles est tardive, moins l'Eglise a de légitimité à s'en réclamer).

Il faut avoir le bon sens (je sais, c'est la chose la plus difficile pour des universitaires) de différencier la mise par écrit des paroles du Christ (pour Tresmontant, quasi-instantanée, comme des notes de cours) et le fait de rassembler ces notes en un corpus institutionnalisé.

Pour bien comprendre la stupidité de la thèse de la rédaction tardive des Evangiles (je suis toujours estomaqué que les exégètes, qui font profession de cette étude, arrivent à perdre de vue ces faits que, assurément, ils connaissent) :

> le taux d'alphabétisation chez les juifs du temps de Jésus est très élevé.

> Jésus avait parmi ses disciples des professions intellectuelles (collecteurs d'impôts, prêtres, etc).

D'après la thèse de la rédaction tardive, ces gens qui savaient lire et écrire auraient attendu 50, 60 ans, pour coucher sur le papier les paroles du Maitre. Qui peut croire des balivernes pareilles ? Ces foutaises font partie des idioties qu'il faut être très « intelligent » pour soutenir (nombreux exemples, hélas, dans notre quotidien).

La thèse de la rédaction tardive des Evangiles est juste un des nombreux symptômes de l'anti-catholicisme de la modernité. Rien qui doive attirer la considération et l'estime.

Le fils de Tresmontant lui fait remarquer qu'au cours de cette traduction, étalée sur plusieurs années, il emploie de plus en plus souvent l'expression « le Seigneur » plutôt que « Jésus » ou le « Christ ». Tresmontant reconnait qu'à fréquenter quotidiennement les Evangiles, il finit par subir l'autorité du Seigneur.

Filioque

Le Saint Esprit procède-t-il du Père ou du Père et du Fils (filioque, en latin) ? C'est ce point qui sépare les catholiques des orthodoxes.

Tresmontant prend position clairement : ce sont les orthodoxes qui ont raison. Le filioque est erroné (Léon XIV vient d'ailleurs de le remettre en cause). Pour Tresmontant, cette erreur résulte du passage du très concret hébreu à l'abstrait grec puis au latin. Saint Augustin a identifié le Fils au logos du Père, abstraction qui justifie le filioque et ouvre la voie à l'hérésie arienne (Jésus est subordonné au Père) si elle est mal comprise.

On devrait plutôt parler de « faces » ou d'« aspects » de Dieu, plutôt que « personnes ». Ça induirait moins en erreur.

Je suis toujours émerveillé que des points théologiques qui paraissent abscons aient des conséquences très concrètes.

La résurrection des corps et l'immortalité de l'âme

Tresmontant déteste l'utilisation de vocabulaire transposé directement du grec ou du latin comme « résurrection » ou « eucharistie » ou « Verbe ». Il trouve que cela obscurcit le sens, il préférerait qu'on dît « relèvement » plutôt que « résurrection » (c'est d'ailleurs ce qu'on dit en anglais : the Lord is risen).

Je trouve qu'il manque de psychologie. L'emploi d'un vocabulaire spécifique ne me choque pas, à condition qu'il soit correctement expliqué et compris.

Ceci étant dit, Tresmontant estime que nous sommes trompés par la séparation platonicienne du corps et de l'âme, séparation que ne faisaient pas les juifs et que ne devraient pas faire les chrétiens. Par conséquent, il n'y aura pas de relèvement des corps indépendamment l'âme. Ce que la résurrection sera, on ne peut pas le dire, c'est un mystère qui nous dépasse.

Il faut juste faire confiance à Isaïe (65, 17) :

Oui, voici : je vais créer un ciel nouveau et une terre nouvelle, on ne se souviendra plus du passé, il ne reviendra plus à l’esprit. 

qu'on retrouve aussi dans l'Apocalypse (21, 5-6) (Tresmontant préférerait qu'on dît Le Dévoilement !) :

« Lors celui qui siégeait sur le Trône déclara : « Voici que je fais toutes choses nouvelles. » Et il dit : « Écris, car ces paroles sont dignes de foi et vraies. »

Puis il me dit : « C’est fait. Moi, je suis l’alpha et l’oméga, le commencement et la fin. À celui qui a soif, moi, je donnerai l’eau de la source de vie, gratuitement. »

Et Mon royaume n'est pas de ce monde.

Quant à l'immortalité de l'âme, pareil : il faut en croire la promesse du Créateur mais impossible de connaitre en quoi elle consiste exactement.

Donc impossible de répondre à « Est-ce que je retrouverai mon chat au Paradis ? ».

Le legs empoisonné de Saint Augustin

Saint Augustin a commis l'exploit d'être à l'origine théologique de deux schismes : le grand schisme (avec le filioque) et la Réforme (avec sa conception terrible du péché originel et de la grâce).

Il est bon qu'un fils d'Augustin, le pape Léon XIV, entreprenne de corriger l'erreur du filioque.

Quant à concevoir le péché originel comme une chute de l'esprit dans la matière, c'est typiquement gnostique. Augustin écrit sans sourciller que les bébés non-baptisés brûlent en Enfer. C'est franchement insupportable (vous aurez compris que Saint Augustin n'est pas mon saint préféré. Et puis, quelqu'un qui a servi de référence au jansénisme ...).

Tresmontant préfère la christologie du Bienheureux Jean Duns Scot : le Christ est l'Homme Parfait, celui vers lequel tout homme doit  tendre. En attendant le jour béni où, dans un royaume qui n'est pas de ce monde (halte au millénarisme), tous les hommes seront parfaits, l'homme est frappé d'imperfection, c'est ce qu'on appelle le péché originel.

Ce n'est pas réjouissant, mais c'est loin du pénible rigorisme janséniste ou puritain.

Voilà qui conclut cette (longue) recension.

dimanche, juillet 26, 2020

Le Christ hébreu (C. Tresmontant)

Soyons clair et sans détours, le titre de cet ouvrage m'a immédiatement fait penser à ça : De Tresmontant, je connais le fils, critique gastronomique à Causeur. Je pars de loin !

Allez, trêve de plaisanteries, au boulot !

Ce livre de Claude Tresmontant de 1983 est passionnant par son audace intellectuelle. Il démontre (je n'ose écrire « de manière définitive » parce que je ne suis pas un spécialiste mais, en tout cas, de manière très convaincante) que l'hypothèse issue de l'exégèse allemande du XIXème siècle, à savoir que la mise par écrit des Evangiles est tardive (fin du 1er siècle, début du 2ème siècle), est erronée.

Ce livre (son destin) est, aussi, désespérant : il n'a pas été tant contredit qu'ignoré. Quant on regarde Wikipedia, c'est toujours l'hypothèse tardive qui prévaut.

Les arguments de Tresmontant

♘ argument historique : les troupes de Titus incendient Jerusalem et rasent le temple en 70. Il n'y en a aucune trace dans les Evangiles (les traces présentées comme telles par les exégètes sont très peu convaincantes. Même moi, simple amateur, je m'étais fait la réflexion). D'après l'hypothèse tardive, c'est comme si les disciples d'un prophète berlinois des années 1930 (prénom Adolf pas obligatoire) transcrivaient son enseignement dans les années 70 sans jamais laisser un seul indice de ce qu'avait subi Berlin en 1945. Très peu vraisemblable.

♘ argument culturel : les juifs du 1er siècle n'étaient pas des papous de Nouvelle-Guinée (il y a des papous en Nouvelle-Guinée ?). Le taux d'alphabétisation était loin d'être ridicule et Jerusalem pullulait de lettrés. Là encore, il n'est pas très vraisemblable que les disciples aient attendu 70 ans pour coucher sur le papyrus l'enseignement du maitre. Tresmontant pense même que certains passages sont de la prise de notes directe, comme ses étudiants.

♘ argument lexicographique : c'est 99 % du livre et c'est très pénible à lire. Tresmontant recense beaucoup (si ce n'est toutes) d'expressions dans le texte grec des Evangiles qui sont des décalques mot à mot d'expressions hébraïques incompréhensibles (comme « les fils de la tente nuptiale ») à un lecteur de culture grecque . En revanche, elles sont compréhensibles à un lecteur de langue grecque et de culture hébraïque comme l'étaient les juifs dispersés autour de la Méditerranée. Tresmontant en conclut que les Evangiles ont été écrits pour ces juifs dispersés et non pour les gentils. Donc les Evangiles ont été écrits avant l'évangélisation des païens. Or, elle commence très tôt, dans les années 40 (premier voyage missionnaire de Paul : 44).

♘ argument de la cohérence : les Evangiles sont très cohérents entre eux (certes, cette cohérence est renforcée par l'élimination des évangiles apocryphes). Il est invraisemblable qu'une falsification tardive des textes (hypothèse allemande : rédaction tardive et les rédacteurs se sont laissé aller à leur fantaisie) génère une telle cohérence. Puisqu'on admet que la rédaction n'a pas eu lieu à un endroit unique à une date précise, il ne peut y avoir de coordination dans le mensonge.

Tresmontant a des mots très sévères pour l'hypothèse allemande (et il parle de ... Heidegger !). Je ne les répète pas, on va encore me taxer de germanophobie. Ca fait penser à la blague anglaise : « Shakespeare est un imposteur. Ses pièces ont été écrites par un auteur mystérieux ... qui s'appelait aussi Shakespeare ». 

Tresmontant étrille l'école allemande, dont la démarche sous-entend qu'on ne peut connaître que les croyances des premiers chrétiens à propos du Christ et non le Christ lui-même.

Pour Tresmontant, il y a beaucoup de confusion sur le mot « foi », puisque le mot hébreu qu'on traduit ainsi fait référence à une connaissance objective, on n'est pas loin du contresens pur et simple.

Tresmontant remarque que Jésus ne dit jamais « notre Père », il dit soit « mon Père », soit « votre Père » (« quand vous priez, dites "notre Père ..." » est un équivalent de « votre Père »). En christologie orthodoxe, c'est l'évidence : Jésus, Dieu fait homme, ne peut avoir les mêmes relations au Père que les hommes ordinaires. Cette règle n'est jamais prise en défaut. Là encore, cela prouve la grande cohérence des Evangiles.

♘ argument des noms : ce n'est pas dans Tresmontant, mais comme je trouve cet argument élégant, j'en profite. La fréquence des noms dans les Evangiles correspond à la fréquence des noms trouvés par les archéologues sur les tombes du 1er siècle, qui n'est pas la même que sur les tombes du 2ème siècle. C'est impossible à falsifier : essayez, en notre époque de Kevin et de Samantha, d'écrire un roman sur la France de 1900 en ayant une répartition juste des noms.

Je n'ai aucun problème à me couler dans les raisonnements de Tresmontant. L'hypothèse tardive a toujours heurté mon bon sens. Voilà des gens dont on sait qu'ils voyagent beaucoup autour de la Méditerranée, qu'ils correspondent beaucoup, qu'ils ont parmi leurs correspondants des lettrés et ils auraient attendu 70 ans pour rassembler la parole du maitre dans un écrit ? Ca ne tient pas la route.

Il suffit d'aller à la messe pour le savoir : il y a toujours un missel, un lectionnaire, un support écrit. Vous me direz « ce n'est pas la même époque ». Assurément. Mais la contrainte reste : comment enseigner à une communauté dispersée ? L'enseignement oral, comme Homère ? Bien sûr, mais quand on a l'écrit, on serait bien bête de ne pas l'utiliser. 

L'Evangile selon Saint Jean

Tresmontant fait un sort particulier à l'Evangile selon Saint Jean.

Chacun sait qu'il est le plus théologique, le plus intellectuel. A l'évidence, Jean a compris des choses, des allusions, des références, que les autres n'ont pas bien comprises. Pour Tresmontant, Jean est un jeune prêtre du temple, c'est pourquoi il reste anonyme, il se désigne toujours par une périphrase « le disciple que Jésus aimait », « le disciple qui s'est penché sur la poitrine du Seigneur ». Il ne veut pas d'ennuis avec la police, comme dirait Coluche.

Et loin d'être le dernier évangile (d'après l'opinion dominante), c'est le plus précoce (je suis très content : je le pense depuis longtemps. OK, je sais, biais de confirmation).  L'article Wikipedia que je vous ai mis en lien au début est totalement faux sur les conditions de rédaction.

Tresmontant en repasse une couche sur la philosophie nihiliste allemande, fondamentalement anti-juive et anti chrétienne. Il n'a pas besoin qu'Heidegger lui dise en personne qu'il est nazi puisque Tresmontant a bien compris que sa philosophie l'est. Notez que Tresmontant écrit cela en pleine époque où il est de bon ton dans l'intelligentsia française de dédouaner l'existentialiste en chef de son nazisme.

Tresmontant ne peut cacher son admiration de Saint Thomas d'Aquin, qui redresse des erreurs de traduction par des raisonnements théologiques.

Tresmontant passe une rafale aux exégètes abrutis qui prennent le Cantique des Cantiques pour un recueil de chansons de corps de garde. Il faut vraiment n'avoir aucune sensibilité. Toujours le problème du spécialiste-mais-idiot. Evidemment, si on considère que Saint Bernard a déjà tout dit sur le Cantique des Cantiques, il y a nettement moins besoin d'exégètes et c'est embêtant de perdre son boulot.

Tresmontant en profite pour assassiner une fois de plus les penseurs allemands Fichte, Kant (visiblement, il n'est pas ébloui par la morale kantienne), Hegel, Marx, Nietzsche et Heidegger. Comme ils ne supportent pas l'idée juive de création, ils réduisent (comme le pape et le clergé de 2020 !) Jésus à une morale insipide pour le discréditer (je ne sais pas si le discrédit est le but du clergé et du pape actuels mais ils y parviennent très bien). Bien sûr, Jésus est beaucoup plus que cela, il est le fondateur de la Nouvelle Alliance. 

Le corps

Tresmontant fait un sort (sans le savoir) à Michel Onfray : la Bible et donc l'Eglise ne méprisent pas le corps, loin de là. Il s'appuie sur le Cantique des Cantiques et d'autres exemples et sur le vocabulaire hébreu, qui ne sépare pas le corps et l'âme de manière nette.

Il dit explicitement qu'il n'est pas gnostique, ce qui nous ramène à Harouel. Il a bien compris que la gnose pourrit le monde actuel.

Rasoir d'Ockham

Bref, l'hypothèse la plus vraisemblable, celle qui demande le moins de contorsions intellectuelles (rasoir d'Ockham), est qu'il a existé un prophète juif nommé Jésus, mort crucifié, dont les disciples croyaient qu'il était Dieu fait homme, qu'il était revenu des morts, et qu'ils ont rédigé des recueils de sa vie et de ses paroles, que nous connaissons sous le nom d'Evangiles, quelques années (et non quelques décennies) après ces événements. 

Le biais de l'exégèse moderne  

Il y a en exégèse moderne une tendance qui consiste, sans forcément le dire de manière aussi brutale, à prendre les premiers chrétiens pour des menteurs, ou, au minimum, des falsificateurs. 

Notamment, toutes les identifications traditionnelles (comme : auteur du quatrième Evangile = disciple que Jésus aimait) sont considérées comme douteuses. Bien sûr, c'est illogique, on ne voit pas pourquoi les identifications traditionnelles seraient forcément erronées.

En revanche, on comprend bien pourquoi les exégètes contemporains font cette hypothèse : si les Evangiles et les traditions sont à peu près vrais, il y a nettement moins besoin d'exégètes, tout a déjà été dit et beaucoup mieux que par nos modernes savants.

L'exégèse dominante évolue en forme « oui mais non ». On admet quand même qu'il ait pu y avoir des écrits précoces mais on fixe toujours la rédaction des Evangiles à une date tardive. C'est évidemment une feinte de balayeur pas très reluisante. 

Je crois que le fond du problème, c'est que, nous, modernes, croyons qu'il y a toujours quelque chose à découvrir, une vérité cachée. Mais ils se peut, dans le cas des Evangiles, que non, que, en gros, la tradition soit véridique.

L'enjeu religieux

Bien sûr, cette querelle exégétique a un enjeu religieux : plus on repousse l'écriture des Evangiles par rapport à la prédication de Jésus, plus la pertinence de l'Eglise diminue. Plus on peut l'accuser de falsification. Et inversement. Si les Evangiles sont précoces, la probabilité qu'ils soient authentiques augmente.

Pas étonnant que l'hypothèse tardive soit populaire dans les pays protestants. Il est dommage que bien des exégètes catholiques ou orthodoxes soient tombés dans le panneau. 

Comme en toute chose, il est bon d'aller à l'essentiel : l'hypothèse tardive vient d'incroyants (même quand ils sont prêtres !) qui veulent justifier leur incroyance. Et si l'Eglise catholique (pas toute entière) adhère à cette thèse, c'est juste une preuve supplémentaire qu'elle a perdu la foi.

Ca nous ramène à l'actualité : Raoult, la chloroquine, tout ça ... Ce n'est pas parce qu'une hypothèse est la mieux argumentée (celle de Tresmontant ou de Raoult) qu'elle est admise par la majorité. Il y a des biais, des enjeux, des positions à défendre, des cours à ne pas démentir, des carrières à ne pas discréditer. 

Vous remarquerez que la démarche intellectuelle de rejet est la même : l'érudition pointue, l'expertise, annihilent le bons sens, le recul, la mise en perspective.