samedi, janvier 22, 2005

Le diable et le chomage (P. Fabra)

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Pas vraiment un livre récent puisqu'il regroupe les chroniques de Paul Fabra dans Le Monde et Les Echos entre 1985 et 1998. Pour la première fois, j'aborde un raisonnement économique qui me paraît honnête et rigoureux.

En effet, je trouve en général les livres et les traités d'économie à la limite de la littérature de l'absurde, très dans le style "si les pauvres avaient plus d'argent, ils seraient moins pauvres", mais dit avec des termes techniques abscons qui enlèvent toute saveur et tout humour.

Les chroniques actuelles de Paul Fabra dans Les Echos donnent toujours des points de vue économiques intéressants. Je ne suis donc pas surpris que ce livre soit captivant. C'est même le meilleur livre que j'ai lu sur des sujets de société depuis fort longtemps. C'est pourquoi je vous prie d'excuser ce long résumé, peu adapté à un blog.

"Le chomâge, fatalité ou nécessité ?", dont j'ai fait le compte-rendu récemment, synthétisait les études récentes sur le chômage comme phénomène social. Ce livre ci adopte un point de vue plus macroéconomique mais il en appuie les conclusions.

L'idée centrale de Fabra est bien connue puisqu'elle était déjà dans la note de Denis Olivennes pour la fondation Saint-Simon il y a quinze ans "La préférence française pour le chômage" : le chômage est élevé en France parce que c'est le prix à payer de mauvaise conceptions économiques et de la préservation de rentes de situation, qui se fait toujours au détriment de ceux qui n'ont pas de situation.

L'essentiel est vite résumé : le traitement social du chomâge traite les effets (la précarité, l'exclusion, la pauvreté), non la cause. La cause est le manque de capital productif accumulé, c'est-à-dire d'argent disponible pour créer des emplois.

Les comptes nationaux raisonnant en flux -croissance du PIB, déficit du commerce extérieur etc, le capital productif accumulé n'apparaît jamais.

Or, il semble pourtant que ça soit, par exemple, le facteur le plus efficace pour expliquer les ravages de l'explosion d'une bulle spéculative. Spéculer sur l'immobilier revient à investir, en faisant des dettes et non en accumulant du capital, dans des locaux qui resteront vides après l'explosion de la bulle et donc à détourner l'argent d'un investissement en capital plus productif.

Ce défaut de capital productif accumulé est du à une mauvaise répartition de l'argent : trop aux actionnaires, trop aux salariés, trop aux créanciers, trop à l'Etat, pas assez pour investir et pour créer des emplois.

On note tout de suite qu'il y a une pierre dans chaque jardin.

On remarque que, au nom de cette idée, Fabra s'oppose aussi au néo-libéralisme, qui est, comme l'étatisme, une doctrine du capitalisme sans capital.

La théorie néo-libérale moderne fait de la dette, qui a un coût, un moyen de financement équivalent au capital. Or, c'est fondamentalement faux : l'actionnaire s'engage dans la société (perversion actuelle : il spécule) tandis que le créancier attend un revenu fixe.

Le capital n'est pas un coût mais un apport de fonds propres. La dette est un coût.

La préférence actuelle -préférence financière, Fabra distingue bien "financier" et "économique"- pour la dette, qui permet de générer des effets de levier, a un coût qui soustrait l'argent à l'investissement et donc à l'emploi. Le comble de l'absurde est l'habitude de certaines sociétés de racheter leurs propres actions plutôt que d'investir l'argent disponible.

Bien entendu, c'est le contraire qu'il faudrait faire : maintenir la dette et les dividendes à un niveau raisonnable et investir les profits.

L'exemple positif type est Air Liquide : appel aux banques restreint, confiance aux actionnaires (qui sont en contrepartie très fidèles).

Ou encore Rhode & Schwarz, société moyenne familiale allemande de haute technologie, fondée en 1935, dont la particularité est de ne jamais avoir fait appel à un banque pour emprunter. Ce qui n'a pas empêché son développement. Je reconnais que c'est un exemple extrême.

Fabra pense que ce n'est pas aux salariés d'abord d'être flexibles mais aux structures, à commencer par la première d'entre elles, l'Etat, mais aussi les entreprises et leurs dirigeants (Fabra manifeste bien peu d'estime pour ce qui s'appelait encore le CNPF). De plus, des salaires élevés ne sont pas forcément l'ennemi de l'emploi (voir aussi cette démonstration dans "Le chomâge, fatalité ou nécessité ?").

Pour Fabra, les intérêts de la dette et les salaires des employés sont directement concurrents vis-à-vis des ressources de l'entreprise, c'est pourquoi cette culture de la dette entretient le chômage.

Accuser la mondialisation ou les progrès techniques est anti-économique. Raisonnons par l'absurde, supposons que, effectivement, les progrès techniques et la mondialisation soient à la cause du chômage. Croyez vous qu'en fermant les frontières et en arrêtant toute recherche scientifique, le chômage sera résorbé ?

Cette préférence pour la dette qui mine l'économie est d'origine étatique : les énormes émissions d'obligations d'Etat épuisent les réserves de liquidités, qui devraient "normalement" s'investir dans le privé pour créer de la richesse, maintiennent des taux bas -paradoxe apparent- en créant une accoutumance à la sécurité et fournissent aux sociétés privés des instruments pour s'endetter (produits dérivés). Cet immense (le marché de titres publics est supérieur de 40 % au marché des titres privés) marché de taux alimente la financiarisation de la société.

C'est pourquoi la gauche française est malhonnête, idiote ou aveugle quand elle se plaint de la financiarisation de la société et ne se bat pas (c'est le moins qu'on puisse dire) pour annuler les déficits publics, qui alimentent pourtant cette financiarisation.

Toutes les mesures de taxations proposées sur les mouvements spéculatifs ressemblent à un limiteur de vitesse sur une Ferrari : quand on veut vraiment restreindre la vitesse, on achète une voiture moins puissante ou on supprime le carburant. De même, il faudrait couper le moteur de la spéculation en lui otant son carburant : les titres d'Etat.

Les pays scandinaves font tous les jours la preuve qu'on peut concilier libéralisme tempéré et protection sociale.On sait bien que ce qui empêche de résoudre le problème du chômage est l'anti-libéralisme. Et puisqu'ils sont cohérents, les scandinaves, la Suède, en bon pays social-démocrate, a annulé le déficit public et le Danemark suit la même voie, la Norvège aussi.

De plus, le service de la dette (les intérêts) sera en 2005 le premier budget de l'Etat, paralysant toute initiative politique.

La dette d'Etat entretient le chômage et la stagnation économique. Les intérêts tuent la politique.

De plus, cette dette étatique alimente une toute-puissance de l'Etat qui est anti-démocratique (Ah, la fameuse "autorisation préalable pour les constructions ne nécéssitant pas de permis de construire" ou "la déclaration préfectorale des aires d'atterrissages de ballons") puisque la base de la démocratie est la confiance dans le citoyen libre et responsable.

Il faut faire confiance aux hommes. Au fond, il faut choisir, ou avoir une industrie, ou avoir un ministère de l'industrie, on ne peut pas avoir les deux.

Comment en sortir ? Fabra propose de supprimer l'ISF, qui est un impôt qui ne rapporte pas grand-chose mais qui "punit" les riches, et de lever un impôt sur le patrimoine à l'assiette beaucoup plus étendu mais au taux plus bas (de 4% à 12 %). Cet impôt serait ponctuel, payable sur trois ans et devrait annuler la totalité de la dette de l'Etat.

L'assiette serait calculée de manière à ce qu'il pèse sur les 20 % de ménage qui possède 80 % du patrimoine.

Cet impôt devrait donc rapporter en moyenne la dette répartie sur l'ensemble des ménages, c'est-à-dire 30 000 euros par ménage en moyenne, en réalité, il pèserait beaucoup plus sur les ménages imposés, de l'ordre de 150 000 euros en moyenne.

Cela peut paraître énorme mais c'est le prix de la prospérité. De plus, le taux de prélèvements étant assez bas, cela devrait être assez relativement peu douloureux. Ca ne toucherait que les ménages qui peuvent se le permettre.

Posez vous deux questions : Etes vous satisfait de l'économie française des vingt dernières années ? Voulez vous continuer ainsi ?

Bien sûr, pour éviter que le cycle infernal ne recommence, il faudrait en même temps qu'on annule la dette, annuler le déficit. Voire fixer constitutionellement que l'Etat ne peut pas être déficitaire ; en toute rigueur, il faudrait préciser "sauf en cas de guerre", mais cette précision pousserait certains à la guerre permanente, par exemple des opérations de "maintien de l'ordre" dans un ex-colonie.

Annuler le déficit revient à réduire de 20 % les dépenses publiques, chose qui est assez aisée tant les gaspillages sont nombreux (voir "L'Etat, le grand gaspillage" de Jacques Marseille).

Je pense (c'est mon opinion, ce n'est plus celle de Fabra) qu'une vraie décentralisation est une nécessité à la fois politique et économique. Il faudrait donc réduire les dépenses de l'Etat de 50 % (estimation à la grosse pour fixer les idées) afin de transférer des pouvoirs et des moyens aux collectivités locales. [Addendum de 2012 : je ne crois plus autant en la décentralisation].

C'est plus difficile, mais en remettant à plat les pratiques d'assistanat, c'est tout à fait possible. Autant une forte protection sociale est indispensable, autant l'assistanat est néfaste. Aujourd'hui, nous sommes dans une logique folle, résignée et méprisante qui consiste à aider les chômeurs à vivre au chômage plutôt que les aider à trouver du travail.

Décentralisation et réduction des pouvoirs de l'Etat seraient une vraie révolution (presque) tranquille. Mais les individus en seraient à la fois plus prospères et plus libres, la société plus juste.

En fait, c'est la cohérence du dispositif, répartissant les efforts, qui le rendrait politiquement viable :
_ les assujettis au super-impôt constaterait que l'Etat fait des réformes radicales
_ les fonctionnaires bousculés, voire licenciés, verraient que les riches sont mis à contribution

Tous victimes ? Bien au contraire, car l'ensemble de la société française ne s'en porterait que mieux.

Evidemment, si l'inspiration est économique, la conséquence est libérale. Notre société est libérale par essence, puisqu'elle est politiquement libérale. Le fait que "libéral" soit devenu une insulte en dit long sur notre malaise et notre crise identitaire mais ne nous aide pas à en sortir.

La conception française, qui découle directement de l'anti-libéralisme, que la quantité de travail est fixée, qu'il faut la partager et que l'Etat peut (et doit) créer des emplois est ravageuse : on ne partage en fait que le chomage et on entrave les emplois viables.

Pour montrer à quel point la logique de la réduction du temps de travail dans un but économique est absurde, il suffit de se rappeler que la réduction maximale du temps de travail qu'on puisse imaginer, c'est le chômage.

Je me pose la question de la poule et de l'oeuf : l'antilibéralisme a-t-il créé la protection des rentes de situation ou la protection des rentes de situation a-t-il créé l'antilibéralisme ?

La réforme proposée est loin d'être impossible : il "suffirait" de faire de la politique, et non de l'électoralisme à courte vue. L'idée directrice est vite définie "Depuis trente ans, les pénuries et les inégalités s'aggravent ; travaillons pour plus de prospérité et plus de justice."

Enfin je ne suis pas naïf, je sais à quel point les idéologies (1), à droite ou à gauche, parasitent la réflexion et le débat. Mais pourquoi ne pas compter sur l'intelligence des Français ?

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Quant aux entreprises, Fabra trouve que l'osmose des élites publiques vers les élites privées fait oublier les sains principes du capitalisme. Les règles de la gestion publique, gestion sans capital -c'est ce qui la distingue du privé, déteignent fâcheusement sur la gestion privée.

Quand on voit les "réussites" d'ex-hauts fonctionnaires dans le privé, les Messier, Tchuruk, Haberer, Bilger, qui tous mis leur boite au bord de la faillite et ne l'ont sauvé qu'au prix de licenciements et de destructions de valeur massifs, on peut que l'approuver.

Les histoires d'effets de levier, de répartition des gains de productivité entre travail et capital, c'est de la foutaise. La seule chose qui compte dans une économie capitaliste, c'est la rentabilité du capital. Cette règle simple a plusieurs conséquences intéressantes :

1) la rentabilité du capital tend à s'égaliser. En effet, si un secteur est momentanément plus rentable, plus de capitaux vont s'y investir, la rentablité du capital va chuter jusqu'à un point d'équilibre qui est le même pour tous les secteurs puisque les capitaux sont mobiles.

Le capital ne doit pas être rémunéré plus que le marché (ça ne servirait qu'à attirer de nouveaux actionnaires), si il y a profit après distribution du dividende, il doit être investi pour faire fructifier le capital.

2) les gains de productivité ne vont ni au travail ni au capital mais au consommateur. En effet, si quelqu'un trouve le moyen de produire moins cher, il baissera son prix pour conquérir des clients (sauf si la concurrence est faussée, par exemple par des mesures étatiques ou monopolistiques). L'exemple de la chute continue du prix de l'électronique est suffisamment éloquent.

Le gain de pouvoir d'achat du client peut être utilisé ailleurs.

C'est ainsi que les gains de productivité agricole ont fait diminuer la part de la nourriture dans le budget des ménages, les loisirs ont augmenté leur part d'autant.

3) la productivité, qui justifie bien des licenciements, est un outil statistique trompeur, d'ailleurs les staticiens parlent de "productivité apparente", le qualificatif est d'importance. En effet, la logique de la productivité est de dire : si je produis 100 bidules avec 100 employés, en faisant un effort, je dois pouvoir produire 100 bidules avec 95 employés, c'est toujours 5 salaires économisés.

Or la logique du capitalisme est inverse, elle est d'essayer de produire 105 bidules sans investissements supplémentaires, y compris, si nécessaire, en embauchant.

4) le capital d'une entreprise y est de manière durable, il a vocation à se transmettre de génération en génération. Tout ce qui le fragilise, et notamment l'endettement, doit être regardé avec circonspection. Si une entreprise s'endette pour financer une expansion, quelles ressources a-t-elle en période de crise ? Aucune, elle est nue, elle licencie, elle vend par morceaux, bref elle bouffe son capital. Fabra écrivait cela en 1997, vous noterez que les évènements des années 2000 ont largement conforté son analyse.

J'ajoute que la logique voudrait plutôt que, les périodes d'expansion étant financées par le capital, les crises soient abordées vierges de dettes, la dette pouvant alors être un outil (à utiliser prudemment) pour surmonter une mauvaise passe ou pour profiter plus aisément de la détresse de concurrents moins prudents.

Un certain Jean du Puits ou de la Cascade ou quelque chose comme ça a déjà fait une fable sur une histoire de cigale et de fourmi, je ne vais pas vous la refaire.

Le fait que les entreprises familiales ont un actionnariat qui n'oublie pas que le capital a vocation à la pérennité explique peut-être qu'elle connaissent un regain d'intérêt en période de crise.

Hélas, Fabra n'explique pas comment cette bonne vieille culture capitaliste va faire son retour chez des managers piqués aux stock-options comme les boeufs sont piqués aux hormones.

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Je vous cite la table des matières, qui fournit un bon résumé :

Livre I : une économie de paix gérée comme une économie de guerre [ce parallèle que l'auteur fait entre gestion actuelle des entreprises et des Etats et économie de guerre est particulièrement riche.]

1) L'accumulation de la dette
2) La déflation par la dette publique
3) L'effondrement de la culture bancaire et financière (2)
4) Contorsions pour contourner le problème du remboursement
5) Pour en sortir
6) Communisme = économie de guerre

Livre II : la fausse fatalité du sous-emploi permanent

1) L'alibi de la mondialisation
2) L'alibi des nouvelles technologies
3) L'alibi du salaire minimum et des salaires trop élevés
4) Une économie sous-oxygénée : la prétendue insuffisance d'épargne
5) Le franc Mitterrand-Chirac et le chômage
6) L'ascension d'une idée destructrice : les 35 heures
7) Sacrifiés sur l'autel de la productivité : jusqu'où ?
8) Les emplois subventionnés : où l'Etat mine en vain le marché
9) Cacophonie de la politique anti-chômage
10) Bousculer l'état d'esprit
11) Capitalisme avec capital = emplois
12) La compétition et le désavantage comparatif

(1) idéologie : discours sur la réalité primant cette réalité. Principe : si la réalité et le discours sont en contradiction, c'est la réalité qui a tort, il convient de la nier ou de la réinterpréter. L'objet de l'idéologie est de masquer la réalité et ses évolutions (tout au long des années 50-60, le PCF mettait en avant la "paupérisation du prolétariat" alors que tous les ouvriers ne se sont jamais autant enrichis ; aujourd'hui, la droite critique le manque de flexibilité alors que le recours aux interimaires et au temps partiel permettent une flexibilité jusqu'alors inconnue). Le moteur de l'idéologie est la fuite de la tension psychologique et intellectuelle que requiert une remise en cause permanente.

Combattre les idéologies est d'abord un combat intérieur reposant sur deux règles : s'en tenir fermement et sans concession à des principes, sans projection sur la réalité, rester ouvert dès qu'il s'agit de la projection sur la réalité. Par exemple, la résistance à l'oppression doit être un principe sans compromis ; par contre, décréter que le capitalisme est toujours et dans toutes les situations oppresseur, c'est de l'idéologie.

Le vice de base de l'idéologie est de considérer que la réalité, infiniment variée et changeante, peut être enfermée dans un discours cohérent.

(2) "la culture bancaire et financière" qui s'effondre à laquelle pense Fabra est celle qui consiste à investir pour créer des richesses, par opposition à celle qui consiste à boursicoter sur les marchés de taux

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