lundi, mai 15, 2006

Dans mon pays lui-même (P. Meyer)


FFF

L'auteur s'est baladé dans la France dite profonde (le titre provient d'Aragon : En étrange pays dans mon pays lui-même). Ce livre savoureux date de 1993 et paraît par bien des cotés actuel, qu'on en juge :

> Saint-Flour : les notables se sont arrangés pour repousser l'autoroute et les usines afin de préserver leur tranquillité et râlent après l'Etat que la ville dépérit.

> Ouessant : on réclame à l'administration plus de navettes avec la terre alors que celles qui existent sont déjà aux trois-quarts vides.

> Molène : réunion électorale, toutes les questions sont du type : "Que pouvez vous faire pour moi, pour ma catégorie ? Qu'est-ce que ça me rapporte de voter pour vous ?" Pas une seule question nationale.

> Sète : c'est le coin que l'auteur a semble-t-il le plus apprécié. La région, le département et la municipalité font construire un port ultra moderne. Malheureusement, le parrain local et le bon sens ont considéré que le vieux port au centre-ville était plus pratique que le port neuf excentré, qui est en conséquence resté désert.

> Corse : l'envie est un des sentiments les plus puissants de l'île. On reproche à ceux qui partent de partir, on leur reproche de revenir plus riches, on en veut à ce qui restent et qui travaillent de réussir, leur travail sonnant comme un reproche pour les autres. Cependant, tout ce monde peut être accueillant.

> Le Havre : des tas de "cucultureux" subventionnés pour des spectacles sans spectateurs, nouvelle forme de parasitisme, d'inspiration languienne. (Je connais quelques specimens dont le cortex n'abrite que de très sommaires pensées politiques : "Sarkozy est un fasciste." "Me refuser une subvention, c'est du fascisme, c'est une atteinte à l'art." Inutile de chercher la cohérence de ces gens qui trouvent normal de faire payer la collectivité pour une "culture" dont personne n'estime qu'elle vaut le sacrifice du prix d'un billet d'entrée.) On notera que, depuis, Le Havre est passé à droite avec A. Rufenacht à la plus grande satisfaction des habitants.

> Wattrelos : une mairie socialiste, où le personnel municipal parle le patois psycho-sociologique, aux petits soins pour ses administrés, tellement que, quand ceux-ci ont envie de se distraire, ils vont dans la ville belge voisine car chez eux, on s'ennuie à mourir.

> Le Chemin des Dames : à mon avis, devrait être visité par chaque Français, comme le cimetière américain d'Omaha (1). Voici un extrait du chapitre de P. Meyer sur le sujet :

Gibeau [chercheur incroyant] aussi bien que le père Courtois [chercheur jésuite], le père Courtois aussi bien que Gibeau collectionnent et font connaître les témoignages, les Mémoires, la correspondance, les thèses, les ouvrages d'historiens, les romans, les films qui mettent en lumière tout ce que des soldats, des sous-officiers, des officiers, des médecins-majors, des aumôniers militaires imaginèrent, osèrent, improvisèrent à leurs risques et périls pour atténuer les conséquences des décisions d'état-major.

Un état-major de technocrates en uniforme, opposant aux rares hommes politiques qui prétendaient mollement les contrôler que nul ne saurait mieux savoir qu'un spécialiste. Des technocrates en uniforme se protégeant de la critique en invoquant l'héroïsme - des autres -, le sacrifice - des autres -, les souffrances - des autres. Il fallut quarante mois pour que l'on croie enfin que « la guerre est une chose trop sérieuse pour la laisser aux militaires » et pour qu'avec Clemenceau la conduite des affaires fût confiée à un « responsable » qui tienne la dragée haute aux joueurs de Kriegspiel. Ceux-là même dont les successeurs devaient se montrer incapables de voir venir et de préparer le conflit suivant, non par sympathie pour le national-socialisme, mais par les effets d'une incompétence cuirassée d'irresponsabilité.

A entendre cet incroyant et ce jésuite évoquer la mémoire de ceux qui ont été écrasés comme de ceux qui ne se sont pas laissé faire, on se prend à se demander si notre dette envers ces morts ne serait pas de commencer un siècle où cette incompétence irresponsable ne tienne plus le haut du pavé.

Pourquoi ai-je choisi cet extrait ? Parce que cet "esprit de Polytechnique", comme l'appelle Hayek, pourrait bien être une des causes majeures de nos maux actuels. Comme je l'évoquais dans le compte-rendu de La campagne de 1940, on devrait s'interroger plus fort sur le fait que les guerres de 1870, 1914 et 1939 commencèrent par des catastrophes à cause d'une trop grande confiance en des théories abstraites.

Nos gouvernants ne le disent pas, mais, quelquefois, ils le pensent si fort que cela s'entend : "Mes calculs sont justes, pourquoi le chomâge ne baisse-t-il pas ?" Et si les calculs sont faux ou si ce n'est tout simplement pas un problème de calcul ? Comme dit Nicolas Baverez cruellement : contre le chomage, on a tout essayé ... sauf ce qui marche. (2)

Et l'on voit aussi, hier comme aujourd'hui, les initiatives d'individus décidés s'efforçant de pallier à hauteur d'homme les erreurs décidées dans la stratosphère de la machine technocrato-étatique.

> Enfin, clou du spectacle, si l'on ose dire, le récit de la participation de P. Meyer au jury du concours d'entrée à l'ENA. Philippe Meyer avait malicieusement suggéré le thème "La culture est-elle l'affaire de l'Etat ?". Après des réponses du genre "Oui, l'existence d'un ministère de la culture le prouve" et "Sans l'Etat, Michel-Ange et Léonard de Vinci n'auraient pas existé", on comprend que la plupart des copies mélangent cuistrerie, flagornerie étatique, clins d'yeux pseudo-érudits entre gens "du même monde" et aspersion abondante d'eau tiède ("P'têt'e bin qu'oui, mais il est possible que non"), on en vient à penser que l'affichage de ces quelques pages de P. Meyer à l'entrée de toutes les mairies de France vaudrait décret de suppression immédiate de l'ENA.

Je peux aussi ajouter à tout cela une anecdote d'Alain Etchegoyen qui n'est pas dans ce livre mais aurait pu y figurer : un économiste distingué vient faire une conférence sur la dette publique dans une association.

A la fin, une spectatrice, femme de ménage de profession, demande :"Monsieur, vous parlez de dette, mais qui paye ?" L'économiste, étonné, se retourne discrètement vers son hôte : "Tu crois vraiment qu'ils ne savent pas ?"

(1) : je me demande si l'un des ressorts les plus puissants de l'anti-américanisme français, à bien des égards idiot comme il n'est pas permis (l'anti-américanisme, socialisme des imbéciles), n'est pas notre ressentiment de devoir notre liberté d'aujourd'hui à ces "abrutis" d'Américains.

(2) : l'esprit libéral est à l'inverse de cet esprit de Polytechnique, il est à considérer qu'on ne pourra jamais mettre en équations les actions de millions d'invidus voulant et pensant, qu'il faut donc partir de principes sains parce que justes (liberté, droits fondamentaux) et laisser aux acteurs le soin de donner forme à l'avenir. (voir dans le message précédent la critique de notre dispositif, à la française, d'encouragement à l'innovation.)

1 commentaire:

carbrax a dit…

Pour Wattrelos, c'est vrai ! on s'amuse bien mieux à Mouscron :D
Mais les voitures crament pas trop dans la rue.