samedi, mai 13, 2006

La bien-pensance et les "grandes âmes" me fatiguent

Qu'est ce que je pense de cette affaire ? Que les bien-pensants sont bien de la pire gauche : sous couvert de bons sentiments, ils sont des éradicateurs, toujours prêts à couper les têtes qui dépassent et faire taire les opinions dissonnantes.

Or, la liberté, c'est justement la possibilité de ne pas dire et de ne pas faire comme les autres, comme la majorité. Cette gauche, qui heureusement n'est pas toute la gauche, aime la liberté limitée des révoltes convenues, mais quand on est vraiment opposé à elle, et non pas simplement en désaccord à la marge, elle ressort l'étouffoir à grands coups d'étiquettes supposées infamantes ("raciste" a beaucoup servi, "faire le jeu du FN" aussi, "ultralibéral" est maintenant en vogue).

On ne peut décidément que renvoyer à Terrorisme intellectuel de Jean Sévillia. Il est vrai que cette gauche est rationnelle : pourquoi abandonner ce terrorisme intellectuel qui l'a si bien servie jusqu'à maintenant ?

Affaire Handke : le droit de dire non au non

Par Hervé Dubourjal, metteur en scène
13 mai 2006, (Rubrique Opinions du Figaro)

Mon sang n'a fait qu'un tour en prenant connaissance de la pétition que fait circuler Olivier Py, directeur du Centre dramatique d'Orléans, défendant la censure prononcée par l'administrateur de la Comédie-Française, Marcel Bozonnet, contre une pièce de Peter Handke préalablement programmée pour la saison prochaine au motif de la présence de Handke aux funérailles de Milosevic et de ses positions proserbes.

Entendons-nous d'abord sur le terme de «censure» contesté par M. Py. Un des sens de ce mot donné par le dictionnaire Le Robert est : «Sanction prononcée par une assemblée.» La déprogrammation est bien une sanction, quant à l'assemblée – au Français : le comité –, elle ne s'y est pas opposée. Le mot de censure est donc opportun. Jacques Blanc, directeur de Quartz de Brest, propose d'étendre cette sanction à tous les théâtres de France pendant un an. (Pourquoi pas deux, dix, nul ne le sait, puisqu'en l'occurrence nos procureurs se passent d'avocats de la défense).

De ce fait, MM. Bozonnet, Blanc et Py introduisent en France un délit qui ne figure pas dans notre droit, le délit d'opinion, et ils décident de le sanctionner.

Un buste de Voltaire occupe un bel espace dans les couloirs du Théâtre-Français. Marcel Bozonnet ne semble pas avoir retenu la leçon du médiocre tragédien mais grand esprit qui voulait qu'on défendît surtout la liberté de parole de celui qui ne pense pas comme vous.

Je frémis en imaginant M. Bozonnet découvrant dans un journal les propos laudateurs de Paul Claudel sur Philippe Pétain ou encore les silences de l'historiographe de Louis XIV, Racine, sur les exactions commises par les armées françaises en campagne, dont Christoph Hein tira une belle nouvelle, Invitation au lever bourgeois.

Venant au secours de l'administrateur-censeur, M. Py invoque le temps qui permet de distinguer l'oeuvre de l'homme. Et pour étayer son propos, il cite l'adhésion de Heidegger au nazisme et les pamphlets antisémites de Céline... que le temps aurait donc rendus «inoffensifs» ?

Force est de constater que sa pioche est mauvaise.

Dans sa volonté de «spiritualiser le mouvement nazi, d'en faire une oeuvre de l'esprit» (geist), Heidegger écrivit dans son «Appel aux étudiants allemands» : «Seul le Führer lui-même est la réalité et la loi de l'Allemagne d'aujourd'hui et de demain.» On voit que Heidegger situait son adhésion dans une temporalité longue, bien différente de celle de M. Py. Son éloignement d'avec le Parti national-socialiste fit suite à la disparition du thème de la révolution dans le discours nazi après l'élimination de la SA. Jamais il ne revint vraiment sur cette adhésion après guerre, accusant la Technique, oublieuse de l'être... Jean-Pierre Faye (cf. Le Piège) et Pierre Bourdieu (cf. L'Ontologie politique de Martin Heidegger) analysèrent très finement les raisons et les conséquences du positionnement politique du philosophe.

Quant à Céline, la mansuétude des intellectuels et artistes français à son égard est proprement hallucinante. Il ne se contenta pas de publier les pamphlets antisémites qu'on peut aujourd'hui lire sur les sites spécialisés (portail néonazi d'Ahmed Rami, par exemple). Comme quoi, son influence est toujours vivace. Pour mémoire : Bagatelle pour un massacre, 1937 ; L'Ecole des cadavres, 1938 ; Les Beaux Draps, 1941. Céline trouvait l'antisémitisme de l'Action française trop tiède, trop feutré, trop littéraire et le régime de Vichy trop mou. Tous ses textes poussent à l'élimination rapide et expéditive des juifs. «Les Youtres c'est comme les punaises...» «Volatiliser sa juiverie serait l'affaire d'une semaine pour une nation bien décidée.»

Ernst Jünger rencontre Céline en 1941. Il rapporte dans son journal : «Céline dit combien il est surpris, stupéfait que nous, soldats, nous ne fusillions pas, ne pendions pas, n'exterminions pas les juifs.» Plus : l'inestimable prosateur dénonça lui-même des gens à la Milice.

L'absolution de M. Py le regarde, les anciens déportés et leurs descendants apprécieront. Mais quel rapport fait-il entre ces actions criminelles et les opinions contestables de Handke qu'aucune loi ne peut censurer ? M. Py distingue opinion politique et position historique, comme s'il croyait ou voulait faire croire qu'une opinion politique n'est pas toujours un positionnement face à l'histoire.

Le théâtre en France est reconnaissant de la politique culturelle de François Mitterrand qui, via M. Lang, a doublé les subventions du spectacle vivant. Cela empêche sans doute nos censeurs d'apprécier à sa juste valeur le proserbisme avéré de l'ancien président, qui ne reconnut la Croatie et la Slovénie qu'à contrecoeur pour satisfaire la demande de l'ex-chancelier allemand M. Kohl.

Peter Handke n'a jamais appelé au meurtre, il reconnaît les massacres et l'existence de «camps intolérables entre 1992 et 1995 (...) surtout en Bosnie» ; il regrette l'éclatement de la Yougoslavie, comme beaucoup d'ex-Yougoslaves. Il y voit une des causes du déclenchement de la guerre. Il n'oublie pas que les forces qui bombardèrent la Serbie avaient laissé se perpétrer les massacres de civils parce que, comme le disait M. Mitterrand : «Il ne faut pas ajouter la guerre à la guerre.»

Je désapprouve les délires grand-serbes de Milosevic et de ses sbires nationalistes, comme je désapprouve les délires nationalistes croates, russes, américains, chinois, etc. Mais je ne peux me résoudre à tolérer qu'on censure un auteur qui a sur ces questions une opinion, quelle qu'elle soit, et je lui reconnais le droit d'assister à l'enterrement de qui il veut. Il en va de la liberté d'expression sous toutes ses formes : ce principe est indivisible ou ce n'est pas un principe.

«Tout le reste, c'est du rabâchis», aurait conclu Céline.

* Metteur en scène

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