samedi, octobre 21, 2006

La chronique de Pierre Marcabru dans Le Figaro : A-t-on encore le droit d'oublier

Je me suis contenté de mettre en valeur les passages les plus significatifs .

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En un temps où le devoir de mémoire est infligé à tous, a-t-on encore le droit d'oublier ? L'oubli fit pendant des siècles le bonheur des hommes, ce fut une consolation et une échappatoire, un ultime recours lorsque le malheur ou le remords pèsent et qu'il n'y a point d'autres ressources que de fermer les yeux et de penser à autre chose. L'oubli nous rend au présent. Et vivre, c'est d'abord oublier. Imaginez un homme qui n'oublierait rien, qui se souviendrait de toutes les avanies dont il a souffert, de toutes les mauvaises actions qu'il a accomplies, de toutes les joies qu'il a perdues, un homme qui vivrait dans un éternel passé, se remémorant sans cesse ce qui fut, cet homme serait un monstre d'inhumanité, et le ressentiment, la nostalgie, le désespoir, le regret, la honte le mèneraient vite à la folie.

On ne peut exister qu'en effaçant beaucoup de ce qu'on a vécu, pour le meilleur comme pour le pire, sinon on serait asphyxié par son passé. Il s'agit de retrouver une innocence sans quoi rien n'est possible. Il faut bien, un jour ou l'autre, boire l'eau du Léthé. Passer son temps à se souvenir, c'est déjà être mort. Il y a des peuples morts comme il y a des langues mortes, ils ne subsistent que par ce qu'ils ont été. Ce sont des ombres de peuples que seule leur histoire rend encore visibles, ils n'ont plus de présent. Absurde rêverie donc que de vouloir rappeler aux peuples leur passé pour pouvoir les juger, les condamner, et exiger d'eux repentance.

Sous l'oeil étonné de l'Europe, le Parlement français, qui semble s'être instauré en tribunal de l'Histoire, a donc décidé que nous n'aurions plus le droit de discuter, commenter, examiner le génocide des Arméniens par les Turcs, et plus encore de porter un jugement, cela étant laissé au reste du monde. Bref, le Parlement français a décidé d'interdire aux enfants que nous sommes de réfléchir sur un sujet qui n'est ni de notre compétence ni de notre âge. Certes, nous avons toujours la liberté de penser à condition que nous ne communiquions ni ne diffusions notre pensée.

Curieusement, cette loi, proprement stalinienne, qui relève de notre goût morbide de la remontrance, ne semble pas avoir déclenché le tollé qu'elle mérite. Seuls quelques historiens ont froncé les sourcils. Il s'agit pourtant d'une atteinte à la liberté de penser par un pouvoir exécutif aux réactions à la fois irresponsables, irréfléchies et passionnelles. Certes, et peu le contesteront, sauf les Turcs, les Arméniens ont bien été, pendant la Première Guerre mondiale, victimes d'un génocide, mais ce n'est pas une raison pour interdire, en France, à quiconque de le contester ou de tenter d'en éclaircir la nature et la forme. C'est permettre, on l'a vu pour l'esclavage, à chaque groupe de pression, même le mieux intentionné du monde, de mettre son veto à toute recherche historique. Nous voilà coupables d'essayer de comprendre, ce qui n'est pas excuser.

Si nous sommes souvent responsables de nos enfants, nous ne sommes pas responsables de nos pères. On demande aux Turcs, qui sont un peuple fier, de nous dire que leurs pères ont commis un crime abominable, et de prendre ce crime en charge, de le faire leur et de, aux yeux de tous, battre leur coulpe. Et cela, on le leur demande de l'étranger, d'une façon comminatoire, alors que c'est à eux, pour que leur repentir ait un sens, d'en décider.

Si les Allemands se sont sentis responsables de la Shoah, c'est qu'ils ont su au fond d'eux-mêmes, et individuellement, en reconnaître l'horreur sanglante. C'est de l'Allemagne même qu'est née la conscience intime, et en chacun, de la responsabilité allemande. C'est donc d'abord aux Turcs, et à leurs gouvernants, de dissiper un aveuglement qui tient de l'orgueil national et de l'obstination populaire. Il est à craindre que la décision du Parlement français ne facilite pas la tâche des hommes de bonne volonté qui, en Turquie, essaient de sortir leurs concitoyens de cet aveuglement confortable. Ne nous faisons pas d'illusions, une fois admis, reconnu, célébré en quelque cérémonie expiatoire, le massacre des Arméniens n'empêchera aucun Turc de dormir. Et cela ne changera rien à leur vie, leurs moeurs, leurs passions et leurs idées. Pas plus que le souvenir de la rafle du Vél'd'Hiv et l'évocation de la torture en Algérie n'ont changé celles des Français.

L a repentance, surtout nationale, est toujours accommodante, elle nous permet d'ignorer ce que nous faisons en nous rappelant, et en déplorant, ce que nos pères, avant nous, ont fait. Le racisme d'hier nous permet, par exemple, d'occulter notre propre racisme, et de nous en décharger par quelques commémorations officielles qui fustigent les générations qui nous ont précédés. Nous sommes très doués pour faire des remontrances aux morts ou aux étrangers qui sont souvent, par l'éloignement, comme des morts. Il y a là tout un théâtre où les larmes de crocodile abondent, et qui, par son tragique monter en épingle, est une catharsis. Nous en sortons revigorés. Voici, pour un temps, les portes de l'oubli qui s'ouvrent, et nous entrons honteusement dans son vert paradis.

Entendons-nous, tout est mémoire jusque dans l'oubli, et les peuples et les hommes ont besoin, pour être, de se souvenir de ce qu'ils furent. Mais la mémoire ne saurait nous étouffer et nous réduire. Il faut, pour survivre, se détacher du passé pour pouvoir s'occuper du présent, c'est-à-dire exister. Il est bon, parfois, de brûler l'héritage. Oublier n'est pas toujours refoulement, mais sauvegarde.

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