jeudi, août 21, 2008

Five Days in London : May 1940 (J. Lukacs)

Livre d'autant plus passionnant qu'il est concentré : il traite des cinq jours, entre le 24 mai et 28 mai 1940, où Winston Churchill s'est débrouillé pour ne pas perdre la guerre.

En effet, au contraire de l'imagerie courante, finalement rassurante, « Hitler était un fanatique condamné à perdre la guerre par sa propre folie », la recherche historique de ces dernières années présente un tableau très sombre : Hitler était certes un fanatique, mais intelligent et habile, il a été à deux doigts de gagner la guerre à la fin mai 1940 et le seul obstacle sur sa route s'est appelé Winston Churchill.

Rappelons que Churchill, au moment de son accession au pouvoir quasi-miraculeuse le 10 mai 1940, était considéré par beaucoup comme un politicien brouillon, fantasque et rien moins que fiable. Et ces discours que nous admirons aujourd'hui paraissaient souvent emphatiques et grandiloquents.

C'était Lord Halifax, partisan de l'arrangement avec Hitler, qui était favori pour le poste et qui l'a refusé en pensant que Churchill serait insupportable dans son gouvernement. Il a donc laissé la place de Premier Ministre à celui-ci en calculant qu'il se discréderait rapidement (tout en faisant une partie du sale boulot) et que les choses rentreraient vite dans l'ordre, c'est-à-dire, lui, Lord Halifax Premier Ministre, et Winston Churchill à la retraite.

Leur désaccord est simple à exprimer mais pas simple à comprendre puisque certains historiens et la plupart des commentateurs ne le comprennent toujours pas soixante-dix ans après :

> Halifax pensait que si une chance de paix avec Hitler préservant au moins en partie l'empire et l'indépendance britanniques se présentait, il fallait la saisir plutôt que risquer l'anéantissement. Halifax pensait qu'il pouvait y avoir un choix entre la paix et l'anéantissement.

> Churchill pensait qu'une paix avec Hitler préservant l'indépendance britannique était une illusion : si on faisait la paix avec Hitler, celui-ci en profiterait pour pousser toujours plus son avantage, il serait impossible de mobiliser à nouveau le peuple pour reprendre la guerre et, à terme, c'en serait fini de l'indépendance britannique. Churchill ne voyait de choix qu'entre la victoire et l'asservissement.

Le recul du temps permet de constater que Churchill avait entièrement raison : Hitler a largement démontré qu'il n'était pas homme à rentrer tranquillement chez lui et à ne pas pousser ses pions.

L'histoire de ces quelques jours est captivante de plusieurs points de vue :

> pour l'emporter, Churchill a joué de la temporisation, qu'on pourrait croire contraire à son caractère, et de l'appui de Neville Chamberlain, un ex-adversaire « appeaser », qui, ayant été trompé en long en large et en travers par Hitler, et revenu de ses illusions, épaulait la défiance churchillienne vis-à-vis de toute offre de paix pouvant venir de Berlin.

> cette période charnière au sein du cabinet britannique a été occultée. Extrêmement peu de gens,et certainement pas le public, ont été conscients de ces tensions pourtant essentielles au sein du gouvernement. Hitler pour sa part n'en a vraiment pris conscience que début juin, c'est-à-dire alors que le débat était déjà tranché.

> on notera que si Hitler n'avait probablement pas d'informations sur ces tensions au moment où elles se produisaient, son instinct politique lui avait fait sentir que la position de Churchill n'était pas assurée.

> la suite des événements ayant tranché dans le sens que vous savez, tous les acteurs ont fait l'impasse dans leurs mémoires sur cette querelle. Les uns parce qu'ils s'étaient trompés, les autres pour ne pas briser le mythe de l'unanimité. Comme d'habitude, les mémoires de Churchill sont aussi révélateurs par ce qu'ils taisent que par ce qu'ils disent : des neuf conseils de cabinet entre le 24 et le 28 mai, il n'en raconte que cinq.

> enfin, Churchill a essayé sans succès dans cette période de ramener au gouvernement Llyod George, un admirateur déclaré d'Hitler. Sans doute pour mieux le surveiller, mais aussi pour préparer une solution de rechange pour son pays si la défaite s'avérait inéluctable. C'est à ces « détails » qu'on reconnait un homme d'Etat.

John Lukacs défend très bien son point de vue comme quoi, entre le 24 et le 28 mai 1940, Churchill a réussi l'exploit, quasiment seul, de ne pas perdre la guerre (le parallèle avec C. De Gaulle est évident). Après le 28 mai, Hitler n'avait pas perdu, mais il ne pouvait plus gagner. Cette affirmation paraitra très audacieuse alors que l'évacuation de Dunkerque était incertaine et qu'on était encore à trois semaines de la capitulation française.

Pourtant, on a un témoin de luxe pour étayer cette thèse : nul autre qu'Adolf Hitler lui-même. Car, en recoupant ses propos sur le sujet, il est clair qu'il a considéré a posteriori avoir raté un tournant décisif en ce printemps 1940 et qu'il en attribuait la faute à Churchill.

A force d'entendre nos imbéciles de gauche traiter le moindre conservateur de « fasciste » (scoop : N. Sarkozy n'est pas fasciste et JM Le Pen, non plus), nous utilisons le mot et le concept dans un sens affadi. On en oublie que, dans les années 30, le fascisme était une alliance révolutionnaire, originale, et séduisante, de mouvements de masse et d'ordre.

Le fascisme, plus encore que le communisme, avait le vent en poupe et le risque était bien réel de le voir s'installer durablement. C'est la particularité de Churchill d'avoir compris cela.

7 commentaires:

Théo2toulouse a dit…

Sujet très intéressant sur un moment clé de l'histoire de cette guerre. A la différence des dirigeants français, Churchill a su parler à son peuple sans lui cacher la vérité, à savoir beaucoup de larmes et de sang à verser. Et pendant que des centaines de milliers d'Anglais se portaient volontaires pour défendre leur pays, dix millions de Français et leur gouvernement se barraient lâchement devant l'avancée les troupes d'Hitler.

Mais l'ironie de l'histoire, c'est que Churchill a fini la guerre assis avec deux socialistes au bord de la mer Noire. Il a combattu le fascisme et a accepter de vendre l'Europe centrale au communisme stalinien. Il a donc trouvé que le choléra était plus tolérable que la peste.

Tonton Jack a dit…

Je sens que je vais encore une fois regretté de ne pas être suffisamment bon dans la langue anglaise.

Merci en tous cas, c'est très intéressant pour la compréhension de cette histoire récente dont les conséquences se font toujours sentir aujourd'hui

Cordialement,

fboizard a dit…

Théo,

Je vous trouve un peu dur pour les Français : les Anglais avaient la Manche pour les protéger physiquement et psychologiquement.

Les Français ont commis, à mon sens, trois erreurs majeures :

> erreur militaire, inutile d'y revenir.

> erreur policière : l'exode n'a pas été endigué. Or, il a pesé lourd sur le moral des Français et des dirigeants. Il a servi de prétexte aux défaististes.

> erreur politique. Cette erreur là est majeure et magistralement exposée par De Gaulle dans ses discours de juin-juillet 1940 : la France avait perdu une bataille et non la guerre. Dans un pays occupé, un gouvernement avec un programme politique (et non une administration qui expédie les affaires courantes comme aux Pays-Bas) est illégitime et constitue une haute trahison.

Lukacs s'intéresse également au moral des Anglais au jour le jour : les femmes étaient plus pessimistes que les hommes, et les milieux aisés plus que les basses classes. Le moral avait toujours deux à trois jours de retard sur l'événement.

Le moral était au plus bas au moment où le pire était passé (c'est-à-dire quand le miracle de l'évacuation de Dunkerque était en train de réussir).

D'une manière générale, la population n'a pas vraiment réalisé la possibilité d'une défaite totale et d'une invasion. Et elle a été très majoritairement favorable à Churchill, ce qui a sous doute aidé celui-ci, même si la popularité de Churchill ne s'est installée solidement qu'après les événements de Mers El Kebir (Ah, la traditionnelle gallophobie des Anglais ...)

François Delpla a dit…

Bonjour



Je me trouve être le seul historien français qui ait fait tout son possible, depuis le début des années 90, pour faire connaître la percée scientifique effectuée par John Lukacs dans son livre "Le Duel Churchill-Hitler" (1990).

Je signale à TJ qu'un certain nombre de ses ouvrages sont traduits en français, notamment 5 Days.

Le débat serait-il en train de déborder un petit cercle ? En tout cas Ian Kershaw, le spécialiste anglais de Hitler (et le plus considéré au monde, à l'heure actuelle), vient de se jeter dans la mêlée avec un livre de 2007 intitulé Fateful Choices (1940-41). Il suit Lukacs sur beaucoup de points (tout en s'en réclamant), mais minore considérablement la capacité de nuisance de Halifax en prétendant que Churchill a emporté le morceau en faisant appel à la raison et en convainquant patiemment tout le cabinet sauf lui. Une démonstration de la supériorité de la démocratie, en quelque sorte. Alors que ladite démocratie avait tellement laissé aller les choses qu'il fallait à Churchill déployer des trésors de ruse, de mystification et d'intimidation.

Le noeud de l'affaire est la "clémence" des conditions allemandes : Hitler ne demande rien à la Grande-Bretagne, sinon précisément la paix. Et la victoire de Churchill consiste essentiellement en ceci que les conditions allemandes ne sont pas connues, ni demandées; il criminalise efficacement le fait même de proposer de s'en enquérir !

fboizard a dit…

«Et la victoire de Churchill consiste essentiellement en ceci que les conditions allemandes ne sont pas connues, ni demandées; il criminalise efficacement le fait même de proposer de s'en enquérir !»

Rappelons que, coté français, ce fut quelques semaines plus tard la ruse utilisée par les défaitistes pour entamer la glissade sur la pente du renoncement : demandons les conditions d'armistice, ça n'engage à rien.

François Delpla a dit…

***Churchill a fini la guerre assis avec deux socialistes au bord de la mer Noire. Il a combattu le fascisme et a accepter de vendre l'Europe centrale au communisme stalinien. Il a donc trouvé que le choléra était plus tolérable que la peste.***

en "socialisant" ainsi Roosevelt, vous ne fortifiez pas votre propos ! quant à savoir selon quel scénario les gains de Staline auraient pu être plus limités, toutes choses égales d'ailleurs dans l'éradication du nazisme, et qui a plus fait que Churchill pour les limiter, je vous attends de clavier ferme.

fboizard a dit…

Au fait pour répondre à un autre débat, celui sur l'aspect aéronautique du voyage de Hess.

Le choix du Me 110 me parait loin d'être judicieux.

Pour un périple pareil, je serais parti de Calais avec un Fieseler Storch équipé de réservoir supplémentaires.

Mais :

> il y a un certain anachronisme de ma part : en mai 41, les Allemands n'avaient pas l'expérience qu'acquerront les Anglais dans la dépose discrète en territoire ennemi.

> L'Allemagne ne manquait pas de bons pilotes qui auraient pu utilement conseiller Hess, encore eut-il fallu les consulter.