lundi, septembre 08, 2008

Not a good day to die (Sean Naylor)

Suite à l'embuscade en Afghanistan, j'ai lu ce livre qui trainait dans ma bibliothèque.

Il raconte le demi-échec de l'opération Anaconda en 2002, attaque de la vallée afghane de Shahikot, à la limite du Pakistan.

Al Qaida avait trouvé refuge dans ce coin, dont peut-être quelques leaders.

Les circonstances :

> guerre en Afghanistan supposée finissante, tous les hauts esprits déjà tournés vers l'Irak.

L'organisation :

> merdique au possible.

La guerre étant supposée sur le point se terminer, chaque unité a voulu participer a ce qui semblait le dernier combat. Cela a donné un enchevêtrement de corps et de responsabilités absolument néfaste.

Tout au long de la bataille, seule la Task Force Dagger, composée de forces spéciales, installée depuis quelques temps dans la région a eu une vision claire de la situation et a pris de bonnes initiatives. Malheureusement, elle n'a pas été écoutée autant qu'on aurait du. Comme quoi l'implantation locale n'est pas vaine.

Le plan :

> les effectifs qaidistes étaient estimés à 200, mêlés à des milliers de villageois. Le plan était donc d'encercler la vallée en laissant un échappatoire de manière à trier les talibans des civils à la sortie de la vallée.

La réalité :

> les planificateurs de ces unités disparates ont été si étonnés d'arriver à travailler ensemble qu'ils en ont oublié les fondamentaux, notamment les renseignements. Les rapports de la CIA, indiquant que les talibans étaient nombreux et dans les hauteurs, étaient contradictoires avec l'hypothèse de base. Ils ont été négligés.

> Quand les troupes d'assaut (environ 400 hommes) ont débarqué de leurs hélicos dans les villages de la vallée, il n'y avait plus un civil. Par contre, des centaines de talibans perchés sur les hauteurs, comme prévu par la CIA, ont canardé au mortier, au RPG, à la mitrailleuse et et même au canon.

Les Américains ont passé la journée le nez dans la boue à ne pas pouvoir bouger le petit doigt.

C'est miracle qu'il n'y ait eu que peu de victimes. Ils ont été sauvés par le manque d'habilité au tir des talibans et par les hélicoptères Apaches (car, tant quà planifier comme des cochons, les Américains ont négligé l'artillerie (1) et le CAS, à tel point que, exceptionnellement, les djihadistes avaient la supériorité matérielle).

Comme quoi un peu d'intelligence fait beaucoup à la guerre : la TF Dagger des commandos Delta avec une dizaine d'hommes infiltrés sur trois points culminants a dirigé les feux et a fait plus que les centaines de fantassins bloqués au fond de la vallée.

Le résultat de cette efficacité est que le commandant de la TF Dagger a été mis de coté sous prétexte d'unité de commandement, il n'a plus été informé des intentions des autres unités alors que, grâce à ces observateurs, c'était lui qui avait la meilleure image de la situation. C'est un comportement bureaucratique classique : le petit malin qui se distingue est poussé sur la touche par la coalition des médiocres. Malheureusement, à la guerre, c'est mortel.

Une décision si peu judicieuse ne pouvait que finir en drame : un Chinook a atterri directement sur une position djihadiste (pour éviter aux SEALs d'avoir à marcher (2) ), ce que Dagger avait formellement déconseillé. Et le Chinook s'est fait hacher. Les gens de Dagger, qui ont tout vu, n'avaient pas été mis au courant des nouvelles fréquences satellite, pour qu'ils cessent de se mêler des affaires des autres. Ils n'ont donc pas pu arrêter le drame qui a fait qu'un deuxième Chinook s'est fait plomber en essayant de secourir le premier, alors que les hommes de Dagger, voyant distinctement les talibans, savaient qu'une grosse connerie se déroulait sous leurs yeux.

Au cours des jours qui ont suivi, les Américains ont réussi à reprendre le dessus, grâce à leur matériel et à leur formation, mais la victoire était moralement talibane.

Autant cette bataille est à la gloire des troufions et des sous-off américains, qui se sont montrés exemplaires, autant le commandement américain a donné à cette occasion une impression d'amateurisme et de laissez-aller. C'est bien connu : le sang des bidasses paye l'incompétence des généraux (3).

La leçon tactique ? Etonamment, elle ressemble beaucoup à celle de la récente embuscade contre les Français : des principes fondamentaux ont été ignorés et ce sont quasiment les mêmes.

Connais ton ennemi

La sueur épargne le sang

Qui tient les hauts tient les bas.

Pas un pas sans appui

Sur le plan stratégique, on peut tirer deux leçons en apparence contradictoires :

> les Américains sont militairement invincibles : voilà une bataille mal organisée, mal planifiée et mal dirigée où les Américains essuient finalement peu de pertes (8 morts) et chassent l'ennemi en lui infligeant des pertes substantielles (une centaine de morts ?).

> les djihadistes sont moralement invincibles : la disportion des forces est si grande, que le simple fait d'infliger des pertes à leurs adversaires suffit à leur donner une victoire morale.

(1) : c'était la première bataille de l'armée américaine sans artillerie depuis la Nouvelle-Guinée en 1944.

(2) : à quelques exceptions près, les SEALs sont loin de s'être couverts de gloire dans cette opération. Que faisaient des commandos de marine à mille kilomètres de la mer ? Débarquer sur un point haut pour ne pas avoir à marcher, alors que de nombreux indices permettaient de supposer que l'ennemi était déjà sur place, est d'une légéreté confondante. Il semble que l'officier qui a pris cette décision ait été mis au placard.

(3) : les généraux impliqués ont tous disparu de la circulation dans les mois qui ont suivi, sauf un, Moseley, qui est maintenant chef d'EM de l'USAF. Faire des conneries n'empêche pas visiblement pas les belles carrières quand on est un habile manoeuvrier des couloirs du Pentagone.

4 commentaires:

Nathan a dit…

> les Américains sont militairement invincibles

> les djihadistes sont moralement invincibles

Bravo pour cette conclusion qui résume une partie de la situation "militaire" mondiale actuelle. Mais que sont les militaires français alors d'après vous ? Juste ... français ? :)

Pierre Robes-Roule a dit…

"la coalition des médiocres"

J'adore cette expression. C'est presque un principe de physique nucléaire ou de chimie organique. J'en suis même arrivé à me demander si toute organisation n'était pas par nature d'abord le fruit de la coalition de médiocres. Deviendrais-je anarchiste ?

Les médiocres se coalisent toujours. Ils coagulent trés bien ensemble.

Dominique a dit…

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Connais ton ennemi
La sueur épargne le sang
Qui tient les hauts tient les bas.
Pas un pas sans appui
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Très bon résumé. Cela sort du livre ?
Quelle en est la source ?
Merci

Canut a dit…

Franck Boizard, vous devriez vous spécialiser dans l'analyse militaire. Je vous trouve très bon sur le sujet, bien meilleur que lorsque vous cherchez à coller à tout prix aux circonvolutions libérales ! J'achète le livre !