vendredi, mars 11, 2011

Les généraux français de la première guerre mondiale étaient-ils des idiots sanguinaires ?

Les généraux français de la première guerre mondiale étaient-ils des idiots sanguinaires ?

La thèse est connue. Elle a été popularisée par Pierre Miquel dans Le gâchis des généraux, par exemple. Elle a le charme d'un fort parfum de lutte des classes (comme c'est confortable, un monde manichéen). On la voit aussi au cinéma, dans Les sentiers de la gloire.

Résiste-elle à l'examen ?

L'acte d'accusation a le mérite d'être simple : au moyen d'offensives répétées et inutiles, les généraux ont saigné la France. Ils ont eu le tort de lancer des offensives massives et très meurtrières pour des percées que les lacunes des techniques de l'époque (communications sans fil, transports tout-terrain) ne permettaient pas d'exploiter.

C'est bien beau de critiquer, mais quelles étaient les alternatives ?

1) Temporiser en attendant l'évolution des techniques. Mais il fallait une sacrée confiance dans nos scientifiques pour prendre le risque de confier tous nos espoirs de victoire à la recherche, face aux Allemands qui n'étaient pas des manches en la matière. Ou alors, il fallait être sacrément défaitiste, comme Pétain.

2) Essayer d'améliorer les tactiques dans le cadre des techniques existantes. Les Allemands l'ont fait avec succès lors des offensives du printemps 1918. Mais les Français aussi, puisqu'il fallait environ dix fois plus de balles et d'obus pour tuer un homme en 1917 qu'en 1914.

Deux paramètres d'un poids immense, qui dominent les décisions, sont systématiquement négligés par les accusateurs, et pour cause, puisqu'ils innocentent les généraux presque complètement, ne laissant que les erreurs humaines habituelles :

1) Dans une guerre, la pression psychologique et politique pour vaincre au plus vite et à tout prix est quasi-insupportable. C'est Stimson, le secrétaire à la guerre de Roosevelt, horrifié, qui explique qu'il faut mettre fin à la guerre le plus vite possible, par tous les moyens, que même les moyens les plus dégueulasses sont moins horribles qu'une prolongation de la guerre. L'attente est une option désespérée, de dernier recours.

2) La nécessité d'une guerre d'alliance fait qu'il y a des offensives politiques : on attaque non pour vaincre, mais pour montrer à l'allié qu'on ne flanche pas. Ce fut le cas pendant les deux guerres mondiales. Des offensives inutiles militairement pouvaient avoir leur utilité politique.

Pour régler cette question, nous cherchons trop loin : nous avons des experts qui ont déjà répondu. Ce sont les soldats, dans leur comportement et dans leurs témoignages du moment (ceux d'après-guerre ne sont pas valables, nous y reviendrons).

Les critiques abondent sur les généraux, notamment sur leur ganacherie (mais la compassion n'est pas une vertu militaire). Cependant, celles qui mettent en cause la compétence des généraux sont assez tardives. Les mutineries de 1917 ont une cause militaire, comme l'a bien compris Pétain : les soldats accusent les généraux d'incompétence. Il leur a donc fallu trois ans pour faire ce constat.

A tout le moins, cela incite à nuancer l'accusation.

En réalité, l'accusation d'incompétence de nos généraux découle du péché majeur de l'historien : l'anachronisme. Nous pouvons accuser l'activisme des généraux parce que nous connaissons la fin de l'histoire, mais eux, au contraire, étaient dans l'incertitude radicale.

On commet la même erreur quand on met en cause les bombardements de Dresde ou d'Hiroshima. A trois mois de la fin de la guerre, pourquoi bombarder Dresde ? Mais, nous, nous savons que la guerre allait finir trois mois plus tard, pas Churchill : tant que la guerre n'est pas finie, elle continue, jusqu'au dernier jour.

Alors pourquoi cette accusation récurrente ?

La guerre de 14 fut une folie.

Deux solutions pour l'expliquer : ce fut une folie collective qui entraina notre pays en entier dans un conflit suicidaire ou ce fut la folie de méchants généraux qui expédièrent le gentil peuple à la boucherie.

Le choix est vite fait : les généraux seront donc les boucs-émissaires de notre folie collective. Cela permet de comprendre le succès continu de niaiseries comme les BDs de Tardi ou le film Joyeux Noël. L'alternative, à savoir qu'un peuple entier peut être pris d'une pulsion belliqueuse suicidaire, est trop horrible à examiner. C'est plus facile de mettre en cause les généraux, cela circonscrit le désastre moral.

C'est pourquoi les témoignages d'après-guerre ne sont pas fiables : après coup, devant l'étendue des dégâts, chacun avait intérêt, même inconsciemment, à se présenter comme une victime. Papy allait-il raconter à ses petits-enfants qu'il mettait d'enthousiasme la baïonnette au canon pour aller crever du Boche ? Bien sûr que non. Même Genevoix, pourtant monument d'honnêteté, a effacé de la première édition de ses carnets l'épisode où, dans une transe exaltée, il court après des Allemands et leur tire dans le dos à bout portant.

Mais la vérité de la culpabilité collective a néanmoins transpiré dans le dégoût de nous-mêmes et de notre civilisation qui s'est emparé de nos âmes.

Revenons un moment à l'image d'Epinal des généraux sanguinaires, il y en a eu, comme celui (un colonel, en fait, le colonel Bernard) qui a ordonné de fusiller sans jugement le lieutenant Herduin (réhabilité en 1921). Voici la mort d'Herduin :

Herduin, officier d'active comptant 17 années de service, titulaire de la médaille militaire et de la médaille coloniale, demande à commander lui-même le peloton d’exécution pour éviter au capitaine Gude le déshonneur et la douleur d’avoir à le faire.

Le capitaine Delaruelle s’approche d’Herduin et l'implore de s’adresser aux soldats désemparés, accablés, au bord de la révolte :

Herduin accepte et se tourne vers les soldats qui vont le fusiller :

Mes enfants,
Nous ne sommes pas des lâches.
Il paraît que nous n’avons pas assez tenu [sur les 600 montés en ligne, il reste 36 survivants].
Il faut tenir jusqu’au bout pour la France.
Je meurs en brave et en Français.
Et maintenant Visez bien !
Joue ! Feu !


Il est difficile de juger, en 2011, une époque qui fabriquent de tels hommes, si différents des nôtres.

La véritable accusation qu'on peut porter contre les généraux n'est pas l'incompétence, mais de ne pas avoir respecté plus ces citoyens en armes. Imbus de leur esprit de caste, ils n'ont pas su voir, à quelques exceptions près, la qualité de l'instrument qui leur était confié.

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