dimanche, décembre 28, 2014

How to be a conservative (R. Scruton)

On décrit à tort Roger Scruton comme le Finkielkraut anglais, alors qu'il est limpide, léger et précis, là où notre Finkie est abscons, brouillon et obscur.

Son livre est une sorte d'anti-Zemmour libéral-conservateur.

Ce n'est pas Scruton qui se laisserait aller à des nostalgies napoléoniennes qu'il faut bien qualifier de ridicules.

Il reprend l'idée de Burke de démocratie totale, impliquant non seulement les vivants mais aussi les morts et les hommes pas encore nés.

Idée que Chesterton a rendue, concernant les morts, avec la force qu'on lui connaît : «[La tradition] est la démocratie des morts. La tradition refuse de se soumettre à l'oligarchie étroite et arrogante de ceux qui ne font rien de plus que se trouver en vie. [...] La tradition proteste contre le fait que les gens soient disqualifiés par un accident, leur mort. La démocratie nous demande de ne pas négliger l'opinion de quelqu'un de bien même si c'est notre valet ; la tradition nous demande de ne pas négliger l'opinion de quelqu'un de bien, même si c'est notre père. En tout cas, je n'arrive pas à séparer les deux idées de démocratie et de tradition : il me semble évident qu'il s'agit d'une seule et même idée.»

La nation est le seul espace où cette démocratie totale est possible, car elle crée un lien territorial permettant de dire «nous», alors que les autres liens humains envisageables, ethniques ou religieux, ne permettent pas cette démocratie totale.

C'est pourquoi le projet européiste de dissolution des nations dans un Moloch technocratique bruxellois est fondamentalement anti-démocratique et porteur de chaos.

Scruton articule de manière élégante la nécessité pour les conservateurs d'être aussi, dans certaines limites, libéraux. Et justifie aussi de ne pas transformer le libéralisme en libertarisme.

Il classe les associations suivant deux axes : droits/devoirs et volontaires/involontaires.

Adhérer à une association de rolleristes en tutus roses est un acte volontaire qui crée plus de droits que de devoirs. Inversement, recevoir une nationalité, c'est adhérer de manière involontaire (le bébé ne choisit pas sa nationalité) à une association (la nation), qui crée plus de devoirs que de droits (dans une vraie nation, pas dans les supermarchés de prestations sociales et de clientélismes que sont devenues les nations contemporaines).

Scruton reproche aux libertariens et aux libéraux non-conservateurs de négliger toutes les associations qui ne sont pas du premier type, volontaires et créatrices de droits. Or, l'homme n'est pas un être déraciné flottant dans l'espace et vivant dans l'instant. Son être est aussi constitué par des associations involontaires créatrices de devoirs (nation, famille, etc.)

La vision des libertariens d'un homme totalement soumis à sa propre volonté entraine la marchandisation de tout. En effet, si je suis maître de moi à 100 % sans devoirs extérieurs, je peux vendre tout ce qui est à moi : mes biens, mon travail, mon corps, mes organes, mes sentiments.

Or, suivant l'excellent mot de Wilde, «le cynique est celui qui connaît le prix de tout et la valeur de rien». L'essentiel pour les hommes est ce qui a une valeur mais pas de prix : l'amour, l'amitié, la connaissance ... Autrement dit, l'homme n'est pas réductible, contrairement aux visions socialiste ou libertarienne, à l'homo oeconomicus.

Pour Scruton, les choses sont claires : il y a l'espace où les choses ont un prix, elles sont soumises au marché  et, dans ce domaine, il faut être libéral sans retenue puisque on est dans le domaine de l'homme déraciné et instantané. Et il y a l'espace où les choses ont une valeur qu'il est hors de question de soumettre à des transactions, le guide est la tradition, l'usage.

Il y a donc, contrairement à ce que prétend Zemmour (1) une barrière possible entre libéralisme économique et foutoir sociétal, l'un n'entraîne pas mécaniquement l'autre.

Scruton entonne le couplet habituel sur la religion et la famille, bases d'une société cohérente et harmonieuse.

Il prend acte du fait que les lois étatiques modelant la famille (l'Etat est sorti de son rôle), spécialement celles facilitant le divorce, ont détruit la famille.

Son point de vue est intéressant : il déconseille aux conservateurs de continuer à demander à l'Etat de modeler la famille suivant leurs souhaits, à l'ancienne. Car ces revendications valident le fait que l'Etat doit se mêler de modeler la famille, dans un  sens ou un autre, ce qui est, à son avis, le coeur du problème.

Les conservateurs doivent vivre une vie de famille à l'ancienne, sans divorcer, et quand leur exemple fera tache d'huile, l'Etat rétablira naturellement les lois anciennes. Je soupçonne qu'il y a, derrière ce raisonnement au premier abord irénique, bien qu'il ne le dise pas, l'idée que les familles post-modernes sont quasi-stériles tandis que les familles traditionnelles sont plus prolifiques et, que, une fois épuisés les charmes de la post-modernité, le temps travaillera pour la famille traditionnelle.

L'Etat, de son point de vue, doit se contenter de prendre acte de la tradition.

Scruton, qui ne rejette pas la technique moderne, parle longuement d'internet. Il craint la virtualisation des relations humaines avec la déresponsabilisation qui l'accompagne.

Pour lui comme pour moi, une vraie conversation ne peut avoir lieu qu'en chair et en os, ni par téléphone, ni par «tchat», ni par SMS.

Quand je vois des jeunes qui n'arrêtent pas de pianoter sur leur portable, je suis terrifié et ils me font pitié : ils sont pris en tenaille, d'une part, ils ne savent pas débrancher, d'autre part, ils n'ont pas une vraie conversation. Autrement dit, ils sont accros à des ersatz de relations humaines. Ils sont accros à de la camelote.

Et qu'on ne me dise pas que je suis un vieux crouton qui n'a rien compris à la modernité, que les jeunes sont merveilleux, qu'ils s'adaptent et inventent des modes de communication dignes d'extase, ce sont des histoires que des adultes qui ont failli à leur mission d'éducation se racontent pour se rassurer et se justifier : ce que les jeunes ne savent pas parce qu'on ne le leur a pas appris, ça leur manque, point barre. Je suis sûr qu'au fond de sa caverne, M. Cro Magnon organisait un diner aux chandelles avec steak de mammouth et vins fins pour conquérir sa dulcinée, il ne lui envoyait pas des signaux de fumée.

Scruton invite les conservateurs à ne pas hésiter à entrer dans les détails techniques de ces sujets tant ils lui semblent importants.

En bon Anglais, Scruton consacre du temps au rire et à l'humour. Ce n'est pas un socialiste (sauf Alfred Sauvy) qui ferait ça (2). Il fait un parallèle intéressant entre l'humour et l'art, qui permet au passage de juger l'«art» contemporain.

L'art et l'humour remplissent deux fonctions sociales importantes, sont le propre de l'homme.

En art comme en humour, il peut y avoir un jugement, qui, s'il ne se met pas en équations, n'est pas pour autant totalement subjectif. On peut argumenter de façon objective sur les qualités et les défauts d'un tableau et d'une blague.

En art comme en humour, il y a le bon goût et le mauvais goût, et, au sein d'une communauté, les critères de bon goût et de mauvais goût sont assez clairs, même s'il y a des cas litigieux.

Vous avez compris : Scruton assassine la fumisterie de l'«art» contemporain qui consiste à prétendre à la subjectivité complète. Il suffirait que le premier connard étale de la merde sur une toile en criant  «c'est de l'art» pour que personne, au nom de la subjectivité et de «tout se vaut», ne puisse le contester. Hé bien non !

De l'«art» contemporain, qui n'est qu'une affaire de gros sous entre ploutocrates incultes, Scruton passe à l'économisme. Il insiste sur le fait que l'économie est devenue une idéologie, l'économisme, le jour où les économistes ont oublié leur place et cessé de penser que l'économie n'était, suivant l'étymologie, que le soin des choses de la maison. Quand les gens ont été déracinés par la modernité, ils ont perdu leur maison symbolique, l'économie a été déracinée elle aussi et est devenue l'économisme. Des penseurs mauvais, bientôt relayés par les politiciens, les ont encouragé à penser que le plus important dans la vie étaient les choses qui avaient un prix alors que l'être humain étant spirituel, son besoin fondamental, une fois qu'il est nourri et logé, ce sont les choses qui ont une valeur et pas de prix.

Les politiciens ont été complètement conquis par l'économisme. Ils ne savent parler de rien d'autre que de courbes du chômage et taux de croissance. L'immigrationisme vient aussi de l'économisme : l'homo oeconomicus vit tout entier dans le présent, sans racines, sans culture, sans histoire, sans rien de toutes ces choses qui, justement, posent problème dans l'immigration de masse.

Comment en est-on arrivé là ? Pour les gauchistes, c'est clair : on milite dans une ONG, puis on devient fonctionnaire et on finit politicien véreux et incompétent en ayant passer sa vie à distribuer l'argent des autres. On fait toute une carrière sans avoir jamais accompli ce que les gens ordinaires appellent un jour de travail. Dans ces conditions, nul mystère a ce qu'on n'ait aucune épaisseur ni aucune valeur et qu'on ne croit qu'à l'économie. Je vous décris là tous nos gauchos: de Hollande à Vallaud-Belmachin.

Mais pour les droitiers ? Problème qui n'existe pas en France, puisqu'il n'y a plus de droitiers depuis longtemps, le dernier ayant été, malgré tout, Pompidou. Scruton rappelle que Margaret Thatcher a été virée par la jeune garde du parti tory pour avoir refusé l'économisme. C'est assez clair dans ses discours qu'elle avait des valeurs et qu'elle les défendait. La poll tax qui a servi de prétexte pour la renverser n'obéissait pas qu'à une logique économique.

Les droitiers viennent beaucoup du milieu des consultants, qui n'ont ni âme ni scrupules (j'en connais : s'ils ont une âme, elle est vachement bien planquée). Or, le conservatisme est justement fondé sur la préservation des choses qui ont une âme.

La soumission aux journalistes, de gauche (pléonasme), fait le reste.

Pour inverser ce mouvement destructeur, la bonne stratégie de conquête conservatrice est de s'attacher à toutes les choses qui ont une valeur et pas de prix, autrement dit, de prendre en charge toutes les dimensions de l'homo sapiens que n'a pas l'homo oeconomicus et qui sont négligées par nos salopards de politiciens modernes (Juppé et Hollande en sont des exemples si caricaturaux qu'on les croirait inventés pour justifier le conservatisme politique). C'est un boulevard politique pour qui aura l'originalité de le prendre.

Par exemple, la beauté. On peut imaginer une écologie conservatrice au nom de la beauté des paysages, un urbanisme conservateur au nom de la beauté des villes. Il est très facile de faire les mêmes raisonnements pour la connaissance, la reconnaissance, la nation, la culture, la tradition, la gastronomie, etc.

Cela n'a rien d'abstrait : mes fidèles lecteurs connaissent cette superbe lettre de George Pompidou sur la préservation des arbres au bord des routes. Au nom de l'amitié et de la vie de famille, la question du travail du dimanche est vite tranchée.

Pour conclure, Scruton pense que la déchristianisation est une catastrophe, mais cela ne sert à rien de le regretter, il faut en prendre son parti. Le christianisme nous a appris que les pertes et les douleurs sont, à l'image de la Passion de Jésus-Christ, des sacrifices fertiles, contrairement aux philosophies orientales, où la douleur est une motivation pour se retirer du monde.

C'est pourquoi, en se déchristianisant, les occidentaux fuient les douleurs de la vie (le deuil, l'amour, ...). Ils risquent (c'est déjà en cours), par sécheresse d'âme, de créer une société très dure, où on nie ses propres douleurs, mais, surtout celles des autres. D'où la popularité de l'euthanasie : il n'y a vraiment pas loin, en pratique, de la mort pour soi à la mort des autres, qui nous dérangent par leur agonie, fort couteuse qui plus est.

Pour conclure,  Scruton invite les conservateurs à ne pas oublier qu'en occident la beauté est liée à la grandeur du sacrifice salvateur. Je vous laisse méditer ces belles paroles.

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(1) : j'en veux à Zemmour de son manque de finesse parce qu'il est intelligent. Les autres journalistes prétendus de droite, c'est différent. Finalement, parmi les journalistes, il n'y a qu'Ivan Rioufol qui ait une vision globale qui m'agrée.

(2) : Jean Raspail : «Les vrais amateurs de traditions sont ceux qui ne les prennent pas au sérieux et se marrent en marchant au casse-pipe, parce qu’ils savent qu’ils vont mourir pour quelque chose d’impalpable jailli de leurs fantasmes, à mi-chemin entre l’humour et le radotage. Peut-être est-ce un peu plus subtil : le fantasme cache une pudeur d’homme bien né qui ne veut pas se donner le ridicule de se battre pour une idée, alors il l’habille de sonneries déchirantes, de mots creux, de dorures inutiles, et se permet la joie suprême d’un sacrifice pour carnaval. C’est ce que la gauche n’a jamais compris et c’est pourquoi elle n’est que dérision haineuse. Quand elle crache sur le drapeau, urine sur la flamme du souvenir, ricane au passage des vieux schnoques à béret et crie « Woman’s lib ! » à la sortie des mariages en blanc, pour ne citer que des actions élémentaires, elle le fait d’une façon épouvantablement sérieuse, « conne » dirait-elle si elle pouvait se juger. La vraie droite n’est pas sérieuse. C’est pourquoi la gauche la hait, un peu comme un bourreau haïrait un supplicié qui rit et se moque avant de mourir. La gauche est un incendie qui dévore et consume sombrement. En dépit des apparences, ses fêtes sont aussi sinistres qu’un défilé de pantins à Nuremberg ou Pékin. La droite est une flamme instable qui danse gaiement, feu follet dans la ténébreuse forêt calcinée.»

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