dimanche, février 21, 2016

Jean Birnbaum : « On ne vaincra pas les djihadistes en les traitant de salopards »

Jean Birnbaum : « On ne vaincra pas les djihadistes en les traitant de salopards »

Je ne m'attendais pas à trouver de tels propos dans la bouche d'un tel homme. Il est vrai que les intellectuels de gauche bénéficient d'une présomption de légitimité, contrairement aux intellectuels de droite. Il sont donc plus libres de s'exprimer sans tabous.

L'article démarre très bien. Il a des grosses faiblesses au milieu (voir Zemmour) mais c'est déjà un bel effort de la part d'un gauchiste.

Je souligne en bleu.

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LE FIGARO. - Dans Un silence religieux. La gauche face au djihadisme, vous vous moquez du «rien à voir avec l'islam» venu des plus hautes autorités de l'État et de la propension de la gauche à trouver des justifications sociales ou économiques aux assassins des attentats de janvier et du Bataclan…

Ce qui m'intéresse, au fond, c'est moins la «justification» ou l'«excuse» que le déni ou le refoulement de la question religieuse. Car la gauche française hérite d'une longue cécité en la matière. Le plus souvent, elle a réduit la croyance spirituelle à un simple archaïsme, une illusion appelée à être dissipée par le progrès technique et l'émancipation sociale. Elle a largement oublié Marx, qui prenait la question spirituelle au sérieux, lui, pour n'en retenir que des formules réductrices qui font de la religion «l'opium du peuple» ou le «soupir de la créature opprimée». Dès lors, dans l'imaginaire de cette gauche, tout croyant tend à être assimilé à une créature opprimée... Ce préjugé a des conséquences directes sur la façon d'aborder le djihadisme: aux origines du destin terroriste, il y aurait forcément la frustration sociale et la misère intellectuelle.

Or ce cliché a été maintes fois démenti par les faits. Les jeunes gens qui rejoignent le combat djihadiste sont loin d'être tous des déshérités et des ignares. Parmi eux, il y a des fils de nantis et des gens très savants. Dès les années 1990, en Algérie, la présence des scientifiques étaient si forte, parmi les islamistes, qu'on a pu parler d'«islam des ingénieurs». Quant à Mohamed Belhoucine, le jeune homme charismatique lié à Amedy Coulibaly et qui a organisé la fuite de sa compagne vers la Syrie après l'attentat contre l'Hypercacher, il est diplômé de l'École des mines d'Albi. On pourrait aussi citer des figures moins connues, surgies à l'occasion de tel ou tel attentat, et qui nous mettent toutes devant nos propres préjugés. Ainsi, le jour de Noël 2010, un homme voulut faire exploser un vol entre Amsterdam et Detroit. Très vite, on apprit que l'auteur de l'attentat manqué, Umar Farouk Abdulmutallab, 23 ans, fils d'un riche banquier nigérian, avait fréquenté les écoles les plus prestigieuses, depuis la British International School de Lomé, au Togo, jusqu'à l'University College de Londres.

Ce qui rassemble les djihadistes par-delà leurs origines et leurs itinéraires, à Paris comme à Alep ou à Nairobi, c'est une même énergie religieuse, une même attente messianique, une communauté de gestes et textes. Dans la bibliothèque des frères Kouachi, comme dans celle d'Amedy Coulibaly, du reste, se trouvaient des livres qui font référence pour les djihadistes de tous les pays, et cette bibliothèque idéale du djihadiste est moins constituée de guides pratiques du terrorisme que de traités érudits, mobilisant moult commentaires du Coran. Si on écoute le discours des djihadistes, si on regarde leurs vidéos, on constate qu'ils passent leur temps à se réclamer de versets coraniques, de révélations prophétiques, d'anges protecteurs... Mais plus les djihadistes invoquent le ciel, plus la gauche tombe des nues. Ainsi, à l'Élysée puis au Quai d'Orsay, on s'est empressé de marteler une seule et même idée: non, non et non, ces attentats n'avaient «rien à voir» avec l'islam. Les djihadistes avaient beau se réclamer d'Allah, leurs actions ne devaient en aucun cas être reliées à quelque passion religieuse que ce fût. «Barbares», «Terroristes», «Déséquilibrés»: tous les qualificatifs étaient bons pour écarter la moindre référence à la foi, comme si cette causalité était la seule qu'il fallait escamoter.

Comme le répète Alain Finkielkraut citant Péguy, «Il faut voir ce que l'on voit». Partagez-vous désormais le constat des «néoréacs» que vous fustigiez jadis ?

Je connais bien l'œuvre d'Alain Finkielkraut dont j'ai lu tous les livres, mais aussi les articles parus dans les revues les plus confidentielles... J'ai été marqué par son rapport aux textes et par sa façon de penser la fragilité d'une transmission, d'un héritage intellectuel. Récemment, j'ai effectivement été amené à souligner son glissement pour le moins périlleux de la scène «républicaine» à la scène «identitaire». C'est un débat, on doit pouvoir le mener sans être accusé de tous les maux… Mais pour notre sujet, l'essentiel est ailleurs : Finkielkraut demeure largement étranger au fait religieux, cela ne l'intéresse guère, en réalité. Son approche de l'islam, tout comme celle du judaïsme, est plus culturelle que spirituelle. Il parle du voile ou des boucheries halal comme autant de traces identitaires ou d'indices de «communautarisation» présumée... Alors, il faut voir ce que l'on voit, sans doute, mais encore faut-il avoir l'oeil spirituel: or dès qu'il est question de religion, Finkielkraut n'y voit que du feu. [Finkielkraut a réussi l'exploit d'écrire tout un livre sur Péguy en évoquant son retour au catholicisme au détour d'une seule phrase. C'est pourquoi j'ai plus d'affection pour l'homme que d'admiration pour sa pensée, que je trouve manquer d'ampleur. Je respecte son sens de la formule mais ça ne fait pas tout.]Il n'aborde jamais la religion comme mode d'être au monde, comme rapport intime à des textes, comme espérance vécue. De même, sa grille de lecture demeure très franco-française, voilà pourquoi à mon sens elle ne permet pas de comprendre le problème du djihadisme, un phénomène sans frontières par nature, et dont la force tient justement à la dimension transnationale. Les djihadistes ne sont pas tous des déshérités, comme veut le croire une certaine gauche marxisante. Mais les djihadistes ne sont non plus tous des «immigrés» ou des «étrangers», comme le prétend une certaine droite nationaliste. Pour comprendre cette puissance d'aimantation, les causes sociales et les enjeux nationaux doivent être pris en compte, bien sûr, mais si on évacue la force propre du religieux, on passe à côté d'un aspect essentiel.
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Et le Zemmour peut se laisser aller à une rafraichissante ironie :

Session de rattrapage

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Heureux comme un intellectuel de gauche en France. Pendant des années, vous dites n'importe quoi : les pays communistes sont des paradis ; l'immigration est une chance pour la France ; l'islam est une religion de paix et d'amour. Vous mettez tout votre art de sophiste à maquiller le réel comme une voiture volée : les démocraties libérales sont des dictatures ; il n'y a pas plus d'étrangers que dans les années 1930 ; ce n'est pas l'islam qui se radicalise, mais la radicalisation qui s'islamise.

Et tous ceux qui essayent, les méchants, de décrire le réel sans fard, vous les couvrez d'opprobre, d'injures, vous les ostracisez, les diabolisez, réactionnaires, fascistes, racistes, font le jeu de qui vous savez, sont la France du repli, la France rance.

Et puis, un jour, vous avez une révélation divine : l'homme qui tue en criant «Allah Akhbar!» a peut-être un vague rapport avec l'islam. Alors, Paris vous fête comme si vous aviez découvert la théorie de la relativité : quelle audace ! Quel courage! Quelle subtilité ! Cette histoire sempiternelle est celle du dernier livre de Jean Birnbaum. L'auteur est une figure du Landernau médiatico-intellectuel. Il dirige Le Monde des livres, et a transformé, depuis des années, sa colonne éditoriale en chaire de la bien-pensance, du haut de laquelle, en Torquemada de sous-préfecture, il tance les mécréants et excommunie les hérétiques.

Que nous dit-il ? « Là où il y a de la religion, la gauche ne voit pas trace de politique. Dès qu'il est question de politique, elle évacue la religion. » On remarquera que notre prophète ne s'adresse qu'à la gauche, et non au reste du pays, et encore moins au monde. Mais la gauche française, depuis 1789, se prend pour la France et le monde ; et ne supporte d'entendre la vérité que de la bouche de l'un des siens : c'est la définition même du sectarisme. Notre auteur se moque, dans l'une de ses meilleures pages, du «rien à voir avec l'islam» venu des plus hautes autorités de l'État ; et de la propension de la gauche à trouver des justifications sociologiques, économiques, psychologiques, voire psychiatriques, aux assassins de Charlie et du Bataclan. Dommage qu'on ait déjà lu cela sous des plumes réactionnaires qu'il n'a cessé de vouer aux gémonies !

[…]

Birnbaum ne serait pas de gauche s'il ne prétendait pas que la bataille se déroule d'abord au sein de l'islam entre libéraux et littéralistes, entre ceux en quête de spiritualité et les adeptes d'un rigorisme juridique. Or, cette querelle entre mystiques et légalistes, entre «modérés» et «extrémistes», n'existe que dans les têtes occidentales. Les rares personnalités qui souhaitent arracher l'islam à la rigueur de la lettre, favoriser l'interprétation sur l'application, sont des individus esseulés, et souvent menacés de mort. Dans l'histoire de l'islam, ces réformateurs ont perdu toutes les batailles. Ils perdront encore cette guerre qu'ils n'ont même pas les moyens de mener. Que Birnbaum le veuille ou non, l'islam n'est pas une religion de l'Alliance, mais une loi. L'islam est un Droit qui ne supporte pas d'interprétation, puisque sorti de la bouche de Dieu. Un judaïsme sans Talmud.

En lisant Birnbaum, on se dit que l'art indépassable d'un intellectuel de gauche est d'arriver après la bataille, comme la cavalerie américaine dans les westerns, mais de faire croire qu'on a gagné la guerre. Dans un an, dans cinq ans, Jean Birnbaum découvrira peut-être que l'islamisme est bien «le véritable islam, l'islam en mouvement» (Bernard Lewis), «l'islam des musulmans impatients» (Boualem Sansal), qu'il n'est pas un danger pour la gauche, mais pour la France, parce qu'il est une identité, une nation, une civilisation, qui ne supporte pas de se soumettre à une autre ni même de cohabiter à égalité avec une autre ; que le rêve d'Andalousie que la gauche nous a imposé se transformera en cauchemar [notons que l'Andalousie arabe et heureuse est un mythe au sens péjoratif du terme. La charia y était appliquée comme ailleurs avec ce que cela suppose]. Bref, il découvrira tout ce qu'il repousse encore avec hauteur. Et son livre sera accueilli avec enthousiasme. «Il paraît que Sylvie Vartan a fait des progrès! Encore? s'exclamait Coluche. J'attendrai la fin des progrès.» J'attendrai moi aussi la fin des progrès de notre Sylvie Vartan à nous.

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