dimanche, mars 20, 2016

Jeanne d'Arc, le procès de Rouen par Jacques Trémolet du Villers

Jeanne d'Arc est la plus haute figure de l'histoire de France. Seul saint Louis peut lui être comparé. Les autres, Louis XIII, Louis XIV, Napoléon, De Gaulle sont des nains à coté. C’est un scandale, qui en dit long sur nos politiciens, qu’un parti ait le monopole de la référence (et de la révérence) à Jeanne (il n'en était pas ainsi au XIXème siècle).

La vie de Jeanne d'Arc est extraordinaire, seul un abruti complet manquera de s'en apercevoir. L'explication de cette vie hors du commun diffère, celle de Jeanne est simple : elle a suivi le commandement de Dieu par l'intermédiaire  de Sainte Marguerite, de Sainte Catherine et de Saint Michel. D'autres ont imaginé une bâtardise royale.

Le commentaire d'un avocat, Jacque Trémolet de Villers, sur le procès de Rouen est intéressant.

Par principe, il est inique de faire un procès à un vaincu, c'est aussi pourquoi je suis très mal à l'aise avec le procès de Nuremberg (Churchill préférait une exécution sans jugement). Le procès de Jeanne est une tache indélébile, à travers les âges, sur l'Angleterre et sur l'université de Paris. C'est le prototype des procès politiques.

Trémolet insiste sur les conditions matérielles du procès : Jeanne jeûne (c’est Carême). En dehors du procès, elle est enchainée. Pourtant, elle fait mieux que se défendre. Elle attaque (« Comme d"'habitude» diraient les familiers de Jeanne, formidable combattante). En permanence, elle oppose à la légalité des juges la légitimité de la loi divine (Antigone encore actuelle : la justice française est légale, mais de moins en moins juste, ce qui la décrédibilise et fait le lit de l’anarchie). Dans ces conditions effroyables, elle arrive encore à plaisanter et à rire.

L'auteur compare ce procès à ceux de Cambronne, de Ney, de Pétain. Tous ces généraux chargés d'honneurs, impressionnés par l'appareil judiciaire, se réfugient derrière leur avocat. Jeanne a dix-neuf ans et pas d'avocat, elle est seule face à un juge et quarante-deux assesseurs, surdiplomés de l'université, des gens « brillants », comme diraient nos imbéciles mondains. C'est le combat éternel du monde contre l'esprit. Le monde a tout, le pouvoir, l'argent, la police, les prisons, l'armée, la pompe, les honneurs, les places, mais il n'a pas la foi.

Trémolet rappelle cette scène bien connue, dont nous avons plusieurs témoignages :

Jeanne, après Orléans, après Patay, dit à Charles VII : « Sire, me donnerez vous tout ce que je demande ? »

Charles VII, intrigué : « Jeanne, je ne peux rien te refuser ».

Jeanne : « Donnez moi votre royaume ».

Charles VII, surpris, subjugué, ne prend pas le temps de réfléchir : « Je te le donne ».

Jeanne : « Vous êtes le plus pauvre chevalier du monde, vous n'avez plus rien. Faites venir un notaire ».

De plus en plus décontenancé, Charles VII, Charles « rien », à ce moment là, fait venir un notaire. On imagine l'étrange attente du notaire.

Jeanne : « Notez. Moi, Jeanne, je donne le royaume de France au Christ. Et le Christ le donne au roi Charles ».

Y a-t-il dans l'histoire de France scène plus extraordinaire ?

A Rouen, Jeanne se bat. Ces réponses sont simples, précises, fortes et justes. C'est ce qui la caractérise le mieux : la force et la justesse. Face à des pédants, à des vicieux, à des louvoyeurs, elle parle d'or et touche juste. Imaginez quelque chose comme des François Hollande ou le gouvernement Valls jugeant une bergère. Mais il est vrai, le combat est inégal : ils n'ont que leurs ambitions mesquines et leur cupidité sans fond, elle a Dieu. C'est ce procès qui fait d'elle une sainte.

Comme dit Alain-Fournier, elle parle « un français de Christ », la langue que parlerait Jésus en français. Pas une phrase qu'un enfant de sept ans ne puisse comprendre et pourtant Cocteau, qu'on ne peut pas soupçonner de bondieuserie, la trouvait le plus grand poète de France.

Les passages où elle parle de ses voix sont sublimes. Jeanne est toujours très claire, comme aucun saint à part Saint François d'Assise. Elle dialogue avec Sainte Marguerite, Sainte Catherine et Saint Michel, mais au-dessus, il y a le commandement de Dieu, supérieur à tout. « Quand j'eus l'âge de treize ans, une voix vint de Dieu pour m'aider à me bien conduire. La première fois, j'eus grand peur. La voix vint à midi, c'était l'été au jardin de mon père ... ».

Il faut être un coeur pourri comme Voltaire pour ne pas être touché par Jeanne. Michelet avait mieux compris.

Trémolet de Villers remarque que le dialogue avec ses voix et sa confession quotidienne lui ont permis de construire cette profondeur étonnante (la vraie simplicité demande énormément de travail).

Par petites touches, elle définit la vraie laïcité : elle sépare ce qui ressort du domaine des gens d'Eglise et ce qui concerne la politique. Face à l'université de Paris, prise d'un délire de cléricalisme, qui voudrait que les clercs aient le droit de donner leurs avis sur tout, elle pose des limites. Que de résonances modernes !

Quand Jeanne répond « Croyez vous en l'Eglise militante ? Oui, mais Notre Sire premier servi », elle remet les choses à leur place : l'Eglise n'est le corps du Christ que pour autant qu'elle Lui est soumise. Un ecclésiastique qui donnerait des consignes politiques ou sociales contraires au commandement divin et à la conscience chrétienne ne devrait pas être obéi. On comprend la fureur des docteurs de l'université de Paris qui prétendent régenter les âmes.

Autre résonance moderne, il y a a la justice des individus, mais il y a aussi la justice des nations. Dieu peut prendre parti pour la France quand l'Angleterre viole le droit. Cela n'étonnera que ceux qui ont oublié que Dieu a pris souvent le parti d'Israël.

Le procès tourne à l'odieux. On assiste à ce scandale inouï : des clercs font du chantage aux sacrements à une chrétienne qui les réclame à bon droit. On sent une haine personnelle contre Jeanne. C'est la haine du cuistre verbeux contre le savant naturel, du causeur contre le faiseur, du mondain contre le saint, du vicieux contre l'homme droit, du vendu contre le pur, de celui qui parle de Dieu contre celle qui parle à Dieu (Sainte Thérèse d'Avila : « Il vaut mieux parler à Dieu que parler de Dieu »).

Cauchon eut du être touché par la simplicité et par la droiture de Jeanne mais, comme pharaon face à Moïse, il avait le cœur endurci.

Jeanne suit le chemin du Christ. Après les Rameaux, après les victoires, le doute, l'angoisse, l'agonie, la Passion. Pour elle, la maladie, peut-être l'empoisonnement, le viol, ou la tentative, le bûcher.

Je m'interroge sur l'évêque Cauchon (pour qui l'historiographie moderne est très sévère : durant le procès, il a été menteur et vicieux, acharné à perdre Jeanne, il n'a montré aucun des attributs qu'on attend d'un juge impartial), qui a vécu onze ans après Jeanne : a-t-il eu des remords ? A-t-il souvent pensé à elle ? La phrase de Jeanne, qui vaut malédiction, « Evêque, je meurs par vous » le hantait-elle dans son sommeil ? Dès le procès, des témoins, y compris des Anglais, ont été émus par Jeanne, au point que cela explique qu'une partie du procès fut tenu à huis clos. Ou le fait d'être docteur de l'université de Paris, comme aujourd'hui énarque, suffit-il à stériliser définitivement toute intelligence du cœur ? Si l'on croit que l'évêque ressemblait à François Hollande ou à Alain Juppé, cela n'incite guère à l'optimisme.

D’une certaine manière, Jeanne gagne : l’accusation qu’on retient contre elle, les vêtements d’homme, est ridicule, même pour l’époque. Il faut être bien perdu dans le labyrinthe de ses arguties et de ses subtilités à deux balles, comme un docteur de l’université de Paris, pour ne pas s’en apercevoir. Le procès en réhabilitation ne posera pas grande difficulté de ce point de vue.

D'autre autre manière, céleste, elle gagne aussi, sans aucun doute, sans aucune restriction. Elle est sainte, ses accusateurs ne sont rien. A de certains moments, on a l'impression que le procès de Rouen ne s'est tenu que pour qu'on puisse garder trace écrite de sa vie exemplaire et donner à comprendre pleinement qu'elle est une sainte. Un des assesseurs, après le supplice, anéantit deux mois de procès d'une simple phrase : « J'aimerais que mon âme soit où je crois qu'est l'âme de cette fille ».

La conclusion de Trémolet de Villers vaut qu'on la médite : Jeanne n'est pas seulement une sainte, et quelle sainte, elle a aussi mérité le titre de Docteur de l'Eglise. Il est plaisant d'imaginer le dialogue de Sainte Jeanne d'Arc et de Saint Thomas d'Aquin, de la fille tout feu tout flammes (si je puis dire avec respect) et du bos mutus.

Alors que nous entrons en Semaine Sainte, nous pouvons penser à cette sainte fille de France. Elle avait tout ce qui nous manque : foi, courage, bon sens, esprit combatif.



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Je ne peux résister au plaisir de vous citer ce qu'un Anglais écrit sur elle. Bon, cet Anglais n'est pas n'importe qui, c'est Chesterton :

Puis j’ai songé à ce qu’il y avait de courage, de fierté, de pathétique dans ce pauvre Nietzsche, à sa révolte contre la vacuité et la pusillanimité de notre époque. J’ai pensé à son appel à l’équilibre extatique du danger, à sa nostalgie des galops des grands chevaux, à son appel aux armes. Jeanne d’Arc avait tout cela et encore quelque chose de plus : elle n’exaltait pas le combat, elle combattait. Nous savons qu’elle n’avait pas peur d’une armée, alors que Nietzsche, pour autant que nous le sachions, avait peur d’une vache. Tolstoï se contentait de célébrer le paysan ; elle était une paysanne. Nietzsche se contentait de célébrer le guerrier ; elle était une guerrière. Elle les a battus tous deux sur leur propre terrain, celui de leurs idéaux contradictoires, plus noble que l’un, plus violente que l’autre.

C’était aussi une femme pratique et efficace, tandis que nos deux extravagants spéculateurs, eux, ne font rien. Il était impossible que ne me vînt à l’esprit la pensée que Jeanne avec sa Foi détenait, peut-être, un secret d’unité et d’utilité morales, maintenant perdu.

Et je ne voudrais tout de même pas conclure sur un Anglais, voici le discours de Malraux pour les fêtes johanniques :

Discours des fêtes Jeanne d’Arc à Rouen, par André Malraux

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« Comment vous parlaient vos voix ? » lui avait-on demandé quand elle était vivante. "Elles me disaient « Va fille de Dieu, va fille au grand cœur… »" Ce pauvre cœur qui avait battu pour la France comme jamais cœur ne battit, on le retrouva dans les cendres, que le bourreau ne put ou n’osa ranimer. Et l’on décida de le jeter à la Seine, « afin que nul n’en fît des reliques ».

Elle avait passionnément demandé le cimetière chrétien.

Alors naquit la légende.

Le cœur descend le fleuve. Voici le soir. Sur la mer, les saints et les fées de l’arbre-aux-fées de Domrémy l’attendent. Et à l’aube, toutes les fleurs marines remontent la Seine, dont les berges se couvrent de chardons bleus des sables, étoilés par les lys…

La légende n’est pas si fausse. Ce ne sont pas les fleurs marines que ces cendres ont ramenées vers nous, c’est l’image la plus pure et la plus émouvante de France. Ô Jeanne sans sépulcre et sans portrait, toi qui savais que le tombeau des héros est le cœur des vivants, peu importent tes vingt mille statues, sans compter celles des églises : à tout ce pour quoi la France fut aimée, tu as donné ton visage inconnu. Une fois de plus, les fleurs des siècles vont descendre. Au nom de tous ceux qui sont ou qui seront ici, qu’elles te saluent sur la mer, toi qui a donné au monde la seule figure de victoire qui soit aussi une figure de pitié !
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