mardi, mars 15, 2016

Sans repères


Quatre adolescentes fraîchement converties à l'islam, une rencontre sur Internet et un projet d'attentat contre une salle de spectacle.... mais comment notre société en est-elle arrivée à produire cette jeunesse-là ?

15/03/2016 - 06:42

L'actualité et les recherches montrent que les candidats au jihadisme sont issus de la plupart des catégories sociales. Perte de sens, et recherche d'un mode de vie structurant dans une société où a émergé l'individualisme favorisent les vocations à l'islam radical.
Atlantico : deux mineures ont été mises en examen vendredi. Avec deux autres filles, elles projetaient de commettre un attentat dans une salle de concert parisienne. Alors que les jeunes sont mis en lumière pour leur présence aux manifestations contre la loi El Khomri, mais aussi pour leur participation importante au concours de police du mois de mars, quelle est cette jeunesse capable de s'engager pour des causes aussi opposées à la société française ?

Gilles Lipovetsky : Toutes les enquêtes montrent que l'on ne peut pas faire de lecture traditionnelle : la conversion et l'adhésion au terrorisme djihadiste n'est pas liée à la misère comme on a pu l'entendre, ou à un manque de scolarisation, voire aux inégalités. Ce phénomène traverse la division des catégories sociales, ce qui nous oblige à chercher d'autres réponses.

Il me semble que ce phénomène est l'illustration d'une dérive de la face grimaçante et horrible de l'hyperindividualisme contemporain. Le moteur de ce phénomène tient à l'éclatement complet des modes de socialisation traditionnels : l'époque dans laquelle nous sommes entrés se caractérise par le fait que les organismes traditionnels d'organisation de la vie et des individus comme les églises, les familles, l'éducation, l'école, l'armée, ou encore la nation ont vu leur pouvoir de direction, d'encadrement, grandement affaibli si ce n'est annihilé. Les normes existent toujours, mais les institutions collectives ne sont plus capables d'orienter les individus.

La société d'information et de consommation a fait voler en éclat ces ultimes repères et l'individu se définit donc par lui seul, à partir de ce qu'il juge bon et adapté à un moment donné.

Ce qui le montre de manière spectaculaire, c'est qu'un candidat au djihad sur quatre n'est pas de culture musulmane. Les repères de ces jeunes sont brouillés. D'ailleurs la conversion aujourd'hui est rapide, alors qu'auparavant ce processus était long. Ces jeunes ne sont donc pas réellement formés à la religion à laquelle ils prétendent adhérer. Ils adoptent en réalité tel ou tel type de comportement pour combler un vide à un moment de leur vie, l'adolescence, où il probablement crucial de trouver une raison de vivre. L'engagement dans la radicalité islamiste s'apparente alors à un idéalisme radical, mais qui se concrétise dans l'action terroriste car encore une fois, le fait de s'engager "à mort" leur donne un sens qui leur permet d'échapper au non-sens de leur propre existence.

Je ne suis donc pas sûr que cela soit un désir de radicalité : plutôt une réponse pour retrouver la dignité dans sa propre existence, remplir ce qui apparaît comme vide de saveur.

Farhad Khosrokhavar : Il me semble important de parler d'islam "affectivisé" lorsqu'il y a conversion : ces individus se convertissent très rapidement, veulent agir vite aussi, bien qu'ils ne connaissent pas grand chose à leur nouvelle religion. Celle-ci devient donc une activité ludique lorsqu'il s'agit d'adolescents ou de post-adolescents. Mais c'est aussi la volonté d'être pris au sérieux par une société qui pensent-ils ou pensent-elles – de plus en plus de filles qui s'engagent dans le djihad islamiste-, ne les prend justement pas suffisamment au sérieux.

Un désir de se montrer adulte, au hit-parade de la célébrité, et de s'affirmer dans une vision où le politique se mêle au rêve. En un sens s'engager dans le djihadisme, c'est une manière de faire le "rite de passage" de l'adolescence à l'adulte.

Ceux et celles qui entre 12 et 16 ans savent que pour être perçu comme quelqu'un de dangereux, que l'on doit craindre, il faut pratiquer l'islam radical, c'est le domaine le plus évident.
Il faut bien se dire que plus on les mettra en lumière dans les médias ou par les hommes politiques, plus il y aura des tentations de la part de ces jeunes. Le fait de se focaliser sur l'islamisme radical attire : à très peu de frais on peut devenir célèbre.

Qu'est-ce que la société a perdu pour produire ça alors qu'elle ne les produisait pas avant ?

Farhad Khosrokhavar : Il n'y a plus aujourd'hui d'utopie politique, ni d'autorité dans la société. Il ne s'agit pas de dénigrer la famille recomposée, mais l'on peut dire que la notion d'autorité est en crise dans la mesure où il existe aujourd'hui des modèles familiaux avec plusieurs pères, plusieurs mères, des gardes d'enfants alternées…

On ne peut pas non plus faire l'impasse sur les bouleversements importants générés par Internet. Auparavant, les parents savaient plus que les enfants, ce qui n'est plus forcément le cas aujourd'hui, en tout cas s'agissant des nouvelles technologies. Cela permet à certains enfants d'avoir plusieurs profils sur Facebook pour échapper à la vigilance de leurs parents.

Mais cette dégradation de l'autorité a une source juridique, où dans la loi, les enfants sont perçus comme des pré-adultes : vous n'avez plus le droit de lever la main sur votre enfant – et heureusement en un sens-. Ils se perçoivent donc comme des individus qui ont des droits. L'autorité, qui était sacrée il y a trente ou quarante ans n'existe plus. Par conséquent il n'y a plus de distinction entre enfant et adulte. Il n'y a plus de parole d'évangile : les adolescents évoluent dans un monde autonome où les adultes ne sont pas, en apparence, nécessaires.

Comment la société de consommation et ses dérives peuvent-ils pousser à vouloir commettre des attentats ? Quel lien de cause à effet peut-on faire entre les deux ?

Gilles Lipovetsky : L'individualisme n'est pas un phénomène récent. La dynamique de l'individualisme s'est préparée lentement depuis la Renaissance et a pris sa pleine expansion moderne au cours du XVIIIème siècle. Elle consiste en la reconnaissance de la souveraineté de soi dans une société démocratique. Mais depuis le XVIIIème siècle, cette logique de l'individu a été fortement contrecarrée par des mœurs structurantes toujours vivaces à l'époque : différence des sexes, religion, mariage, rapport à la mort… Les institutions collectives se maintenaient même si on reconnaissait l'autonomie individuelle.

Or depuis les années 1960-1970, nous assistons à l'éclatement de ces formes collectives d'encadrement. Il ne reste donc plus que l'individu livré à lui-même. Nous sommes dans l'ère de l'individualisme absolu.

Comment en est-on arrivés à une telle perte de sens dans la civilisation occidentale ?

Farhad Khosrokhavar : Ce qui est intéressant c'est que les filles jouent un rôle de plus en plus important. Je crois qu'elles le font par-delà le féminisme, et sont dans une sorte de post-féminisme qui se fiche des acquis du féminisme puisqu'elles sont capables de se marier selon un autre modèle que le mariage égalitaire. C'est aussi une manière de dire qu'elles ne sont pas différentes des garçons, de s'affirmer dans un cadre exotique car la perte d'un repère donne lieu à un attrait pour la norme répressive.

Ce processus est-il réversible ?

Gilles Lipovetsky : On se berne d'illusions en pensant que les cours d'éducation civique sont à même de contrer cette spirale. Pourtant ces individus connaissent ces référentiels. Ce qu'il faut comprendre c'est que les candidats au djihad cherchent une réponse existentielle, et non des principes.

Il faut donc privilégier les moyens de leur valorisation dans les actes, et non dans un catéchisme républicain inopérant pour eux. Le sport, la création artistique, les jeux-vidéos… [conclusion très faible ] Ces jeunes doivent retrouver leur estime à travers des activités concrètes [pas seulement : la culture française, ce n'e'st pas pour les chiens].

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