lundi, avril 11, 2016

Julien Freund, au coeur du politique (PA Taguieff)

J'aime beaucoup Julien Freund (1921-1993).

Freund était d'humour pince-sans-rire, rigoureux et authentiquement original (la preuve : il choquait) dans un monde peuplé de faux originaux.

Quand il s'est intéressé à Carl Schmitt, il ne savait pas qu'il avait été nazi. Quand on le lui a appris, il a répondu : « Heidegger aussi et il est vénéré par les gauchistes sans que personne ne songe à le leur reprocher ». Cette réponse est d'autant plus pertinente que des analyses récentes de la correspondance d'Heidegger montre qu'il ne s'est jamais repenti de son nazisme (la repentance de Carl Schmitt ne crève pas vraiment les yeux. C'est normal : le nazisme, comme le communisme, était une idéologie séduisante).

Freund se souciait peu de ces accusations : contrairement à beaucoup de ses accusateurs, il fut un vrai résistant. Il raconte qu'au maquis communiste où il était, le chef fit exécuter sa maitresse et son amant sous prétexte de collaboration et que cet épisode le dépucela de la politique. Là encore, Freund est justifié par des recherches récentes : un livre sorti il y a six mois sur les maquis communistes FTP montrent qu'ils ont tué beaucoup moins d'Allemands que ce qu'ils revendiquaient et, surtout, qu'ils ont tué à peu près autant de Français que d'Allemands.

Alsacien, Freund refusa de faire carrière à Paris (je l'aime pour cela aussi). Aujourd'hui encore, il est plus connu à l'étranger qu'en France.

PA Taguieff s'en donne à coeur joie sur la marxisation de l'ENS. Il rappelle que le plus actif dans cette marxisation était Louis Althusser, à la fois fou (il a étranglé sa femme) et stérile (son oeuvre est très très légère - trois livres mineurs et quelques articles en cinquante ans de carrière). Dans ces conditions, on comprend que Freund préfère fuir ces brillants intellectuels parisiens, qui présentent la double caractéristique d'être sectaires et creux, et se réfugier en Alsace. Freund avait compris que Paris cessait d'être le centre du monde et devenait un  repaire de nombrilistes malhonnêtes.

La pensée fondamentale de Freund est que l'essence du politique se structure autour de trois oppositions : commandement/obéissance, ami/ennemi, public/privé. Contrairement à Hegel, Freund estime que ces oppositions sont indépassables, irréductibles, elles sont liées à la nature de l'homme, animal à la fois social et insatisfait. Parce que ces oppositions sont irréductibles et instables, elles sont le moteur perpétuel de l'histoire, Freund n'imagine pas de fin de l'histoire.

La catégorie la plus importante des trois est l'opposition ami/ennemi. Le fantasme de paix perpétuelle qui travaille tant les Européens aujourd'hui lui paraissait suicidaire. Quant aux petites fleurs, aux bougies et aux marches que certains opposent aux attentats islamiques, ils l'auraient probablement affligé comme une incompréhension totale du monde, comme un  étalage de connerie et comme une manière inconsciente d'accepter la défaite. Quand on a un ennemi, on le combat, on lui pète la gueule. Ensuite, éventuellement, quand la guerre est passée et qu'elle a changé la situation, on discute.

On parle là d'ennemi public, les Français contre les Allemands, par exemple, pas du fait que vous n'aimez pas votre voisin. Quand vous cassez la gueule de votre voisin parce qu'il a rayé votre 2CV, vous ne faites pas de la politique !

Allez, une petite copie de Wikipedia :

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Pierre-André Taguieff dans son ouvrage sur Julien Freund rapporte un dialogue entre Jean Hippolyte et Julien Freund lors de la soutenance de thèse en 1965 de ce dernier. Hippolyte dit :

« Sur la question de la catégorie de l’ami-ennemi, si vous avez vraiment raison, il ne me reste plus qu’à aller cultiver mon jardin. »

Freund répliqua :

« Écoutez, Monsieur Hippolyte, vous avez dit […] que vous aviez commis une erreur à propos de Kelsen. Je crois que vous êtes en train de commettre une autre erreur, car vous pensez que c’est vous qui désignez l’ennemi, comme tous les pacifistes. Du moment que nous ne voulons pas d’ennemis, nous n’en aurons pas, raisonnez-vous. Or c’est l’ennemi qui vous désigne. Et s’il veut que vous soyez son ennemi, vous pouvez lui faire les plus belles protestations d’amitiés. Du moment qu’il veut que vous soyez son ennemi, vous l’êtes. Et il vous empêchera même de cultiver votre jardin. »

Hippolyte répondit :

« Dans ce cas, il ne me reste plus qu’à me suicider. »

P.-A. Taguieff cite ensuite le commentaire critique fait par Raymond Aron à propos de Jean Hippolyte et rapporté par Julien Freund :

« Votre position est dramatique et typique de nombreux professeurs. Vous préférez vous anéantir plutôt que de reconnaître que la politique réelle obéit à des règles qui ne correspondent pas à vos normes idéales. »

Dans un « Éloge du paradoxe » Julien Freund exposait les avantages et les inconvénients du paradoxe avec le risque pour celui qui le manie de se retrouver parfois dans des situations embarrassantes. Jean Hur rapporte cette anecdote à ce propos racontée par J.Freund lui-même. « J’ai participé à des tables rondes à la radio et à la télévision allemandes et parmi mes interlocuteurs il y avait des pacifistes. J’ai posé un paradoxe à propos de l’idée de paix. Or la paix on la fait avec l’ennemi......Il n’est pas nécessaire de faire la paix avec des amis puisque par définition, l’amitié est un état de paix. Par conséquent l’ennemi est un concept central aussi bien de la paix que de la guerre....Cette façon de raisonner n’a pas plu à un jeune pacifiste allemand qui m’a tout simplement qualifié de nazi. Et voilà comment passe pour un nazi un homme qui a été l’otage de l’armée allemande en juillet 1940,« coffré » par la Gestapo en novembre 1940, qui a fait partie un des premiers de la résistance en France (J.Cavaillès), qui a fait 2 ans de prison et de camp...,s’est évadé en juin 1944 pour combattre dans le maquis jusqu’à la libération du territoire ! »
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Et je ne suis pas le seul à penser au « pestiféré » Freund à, propos de la catégorie ami / ennemi :

Attentats à Paris et à Bruxelles : « C'est l'ennemi qui nous désigne »

Continuons.

Freund est tout à fait clair. Il pense que le pacifisme est un résidu du marxisme. Le marxisme prétendait dépasser les conflits humains, le pacifisme aussi. Or, pour Freund, c'est impossible, le conflit est intrinsèque à l'homme. Partout où il y a deux hommes, il y a possibilité de conflit politique, du fait de la finitude et de la frustration de l'homme et croire qu'on peut abolir cette finitude est une connerie.

Vous ne serez pas étonnés d'apprendre que Freund était un fervent chrétien. Il  sait, comme tout chrétien, que la paix universelle est très désirable mais qu'elle n'est pas de ce monde.

Pour lui, le pacifiste est un idiot qui n'est pas assez intelligent ou courageux pour faire un compromis avec la guerre, pour reconnaître, sans forcément l'aimer, la nécessité de la guerre. Freund faisait évidemment sien le proverbe : « Si tu veux la paix, prépare la guerre ».

La phrase la plus célèbre de Freund est « C'est l'ennemi qui vous désigne » (voir ci-dessus).

Si quelqu'un se lève le matin en disant « Tu sais quoi ? Tu es mon ennemi et je vais te tuer. Ensemble, on va jouer à la guerre », vous aurez beau lui faire de belles protestations d'amitié, lui expliquer que vous êtes pacifiste, que vous êtes « citoyen du monde » et chanter Imagine, cette bluette totalitaire, et autres fadaises du même acabit, à la fin, il ne vous restera le choix qu'entre vous défendre ou mourir. C'est pourquoi les petites fleurs et les défilés, qui signifient qu'on ne fait pas le choix de se battre, signifient aussi qu'on fait le choix de mourir.

Julien Freund fait cette distinction à laquelle je tiens beaucoup entre morale (privée) et politique (publique). Appliquer les critères de la morale privée à la politique est un sûr moyen de détruire la démocratie.

Quand on mêle la morale (privée) et la politique (publique), on ne peut obtenir qu’une oppression totalitaire, car le résultat de l'effacement de la frontière public / privé est toujours totalitaire.

La morale pour un politicien, c’est de réussir la mission qui lui est confiée. Je traite souvent nos politiciens de lie de la société (d’ailleurs, ils s’entendent bien avec l’autre lie, la racaille des banlieues) : ils sont tous pourris, ils ne peuvent pas être autrement, aucun homme droit et sain d’esprit ne peut supporter la constante exposition médiatique qui est leur lot (un psychologue américain a remarqué que les politiciens avaient beaucoup en commun avec les tueurs en série). Ce que je leur reproche, c'est l'inefficacité, voire la trahison. Ensuite, seulement, je peux laisser place à des reproches plus personnels.

Louis XI avait des défauts connus (et exagérés par la IIIème république), il fut un de nos plus grands rois. Talleyrand avait tous les vices, sauf la bêtise, et sa politique habile lors du congrès de Vienne sauva l'essentiel pour France.

C'est le sens de la phrase de Napoléon : « Il n'y a pire crime en politique qu'une ambition supérieure à ses capacités ». Elle est applicable à tous nos politiciens (cela est du à leur mode de sélection et ce n'est pas, comme certains le croient, le chiffon de papier d'un diplôme prestigieux qui témoignera de la compétence de tel ou tel : la vie politique n'est pas un concours universitaire).

Freund rejetait l'idée « Tout est politique ». L'économique et le religieux ont leur domaines distincts. Bien sûr, ils peuvent glisser vers le politique en cas de conflit, mais il n'y a rien d'obligatoire ni d'automatique.

Freund rejetait encore encore plus violemment le juridisme et le normativisme, la croyance que tous les rapports humains peuvent être régis par des règles, des normes et des procédures. Il existe dans l'interaction entre les hommes des conflits irréductibles qui nécessitent des décisions arbitraires. Faire croire que tous les rapports humaines peuvent être régis par des lois et des normes dissimule la part d'arbitraire, qui existe de toute façon, et c'est une forme très puissante d'oppression.

De plus, si on était assez bête pour croire au juridisme, on se rend impuissant en politique, qui est par excellence le domaine de l'arbitraire. C'est ce qui se passe aujourd'hui avec l'islam en occident : on fait mine de croire que ce cas très particulier peut être justiciable de lois générales. D'où les discutailleries sans fin et sans aucune utilité à propos des lois sur le voile. Interdire le voile n'est pas une question de droit mais de politique.

Freund était assez pessimiste sur l'avenir de l'Europe. Il écrivait en 1980 :

« Il y a, malgré une énergie apparente, comme un affadissement de la volonté des populations de l'Europe. Cet amollissement se manifeste dans les domaines les plus divers, par exemple la facilité avec laquelle les Européens acceptent de se laisser culpabiliser, ou bien l'abandon à une jouissance immédiate et capricieuse, […] ou encore les justifications d'une violence terroriste, quand certains intellectuels ne l'approuvent pas directement. Les Européens seraient-ils même encore capables de mener une guerre ? ».

A part l'énergie apparente, qui n'existe même plus, il n'y a rien à retirer.

Freund fait une nette différence entre la xénophobie, qui est commune à tout groupe humain, qui est son auto-défense, et qu'il est suicidaire de combattre, et le racisme, idéologie moderne.

Mais Freund n'étant pas marxiste, il ne croit pas à la fatalité de l'histoire. Le conflit qui peut rayer l'Europe de la carte comme le fut le Maghreb pré-islamique (qui se souvient encore que Saint Augustin est né en Tunisie ?) peut aussi réveiller les Européens.

C'est d'ailleurs ce qui est train de se passer. On prend aujourd'hui des mesures inimaginables il y a un an. Mais va-t-on assez vite, assez loin et dans la bonne direction ? Hélas, non. Il faudrait moins de sécuritaire, qui est l'écume des choses, et plus de fondamental. Par exemple, la sélection des immigrés sur des critères religieux (pas de musulmans) fait aujourd'hui scandale (mais Donald Trump la propose déjà) alors qu'elle paraîtra nécessaire à tous dans quelques années. Sera-ce assez rapide ? Je n'en sais rien. Toutes les guerres perdues se résument en quatre mots : « Trop peu, trop tard ».

Enfin, Freund était un excellent professeur. Son élève la plus connue est Chantal Delsol.







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J'ajoute une note historique.

Julien Freund nous dit qu'il faut savoir ne pas procrastiner pour partir en guerre parce que, la guerre étant ancrée dans la nature humaine, il y a des fois où elle inévitable, même pour un pacifique (qui est différent de l'imbécile pacifiste).

Encore faut-il le faire intelligemment.

L'expression « munichois » pour désigner les capitulards est très injuste. Les hommes qui ont signé les accords de Munich avec Hitler en septembre 1938 ne pouvaient pas faire autrement. Le réarmement allemand était lancé à fond alors que le réarmement franco-anglais débutait. La réponse de Vuillemin (pas une lumière), chef d'état-major de l'armée de l'air, au gouvernement lui demandant un état de l'aviation, fut piteuse. Il avait été traumatisé par une visite des usines allemandes savamment organisée.

On peut juste reprocher aux « munichois » d'en avoir trop fait, « It's peace for our time » et tout le toutim. Le « Ah, les cons ! » de Daladier désignant la foule venue au Bourget l'acclamer est plus adapté.

La belle occasion manquée de mettre fin aux agissements d'Hitler fut la remilitarisation de la Rhénanie en 1936. Mais le gouvernement français, fortement poussé en ce sens par une Grande-Bretagne pas plus clairvoyante que nous, refusa de mobiliser, ce qui aurait probablement suffi à mettre l'Adolf en très mauvaise posture. On notera qu'un des motifs de cette passivité fut la proximité d'élections législatives.

Dans le sens inverse, la déclaration de guerre de 1939 fut tout aussi à contretemps. La légende qui veut qu'Hitler fût surpris est idiote, elle prouve juste qu'il était un très bon comédien et un manipulateur de génie. Les puissances alliées ont joué dans la main du dictateur nazi : en 1939, l'industrie de l'armement d'armement allemande était à son apogée, elle ne pouvait que décliner (la guerre totale de 1942-1945 ne fut possible que par une exploitation féroce, comme nos grands parents s'en souviennent, de territoires occupés qui, évidemment, n'existaient pas en 1939) tandis que les programmes d'armement alliés prévoyaient le plein rendement en 1941-1942. L'habileté aurait sans doute (difficile de refaire l'histoire) voulu que les Alliés diffèrent leur entrée en guerre de deux ou trois ans.



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