dimanche, juillet 24, 2016

La langue des medias (I. Riocreux)

On ne manque pas des livres se gaussant de la parlure journalistique.

Celui-ci démonte l’articulation entre langue et idéologie.

L’auteur commence par composer un martyrologe du français médiatique.

Elle en tire une première conclusion nette : certains croient que les journalistes sont des manipulateurs conscients. C’est impossible : des gens qui sont incapables d’exprimer en français correct une idée simple seraient bien en peine de manipuler quiconque.

En revanche, leur incapacité à maitriser la langue, à apprécier le poids des mots et à prendre du recul les place dans une position idéale pour être des vecteurs inconscients de manipulation par l’intermédiaire du langage et des images. L’auteur pointe la contamination par un milieu endogame.

La croyance sous-jacente des journalistes est l’existence d’un sens de l’histoire (GPA, libéralisation des drogues, etc.), qu’ils connaissent et ont le devoir de promouvoir, d’où leur fréquente utilisation d’un vocabulaire qui marque leur parti-pris , « avancée » et « recul » par rapport à ce sens supposé de l’histoire. L’auteur cite des exemples assez comiques de journalistes qui se troublent quand on leur fait remarquer que qualifier le mariage des homosexuels d’« avancée » est une prise de position personnelle et non pas une description neutre.

Tout professionnel de la manipulation qui sait induire chez les journalistes l'idée que la cause qu'il défend est dans le sens de l'histoire a gagné.

Pour Ingrid Riocreux, la fonction des journalistes est simple : ce sont les gardiens de la paix sociale. Ils ont intégré qu’ils doivent éviter tout propos réellement conflictuel, quitte à masquer ou à trafiquer la vérité. Et plus la vérité est dérangeante, plus les journalistes se sentent investis du devoir de la taire. « L’affaire Zemmour » (« La plupart des trafiquants sont noirs ou arabes. C’est un fait ») est frappante : il y a eu très peu d’articles pour vérifier, si oui ou non, la plupart des trafiquants étaient noirs ou arabes et beaucoup pour expliquer que, même si c’était vrai, Zemmour avait eu tort de dire ce qu’il a dit. On ne peut mieux mettre en exergue la fonction de police de la pensée des journalistes : ils ne recherchent pas la vérité, ils cherchent à gommer tout ce qui dérange une certaine vision de notre société.

Elle fait un sort aux pseudo-décryptages.

Les journalistes nous ont rebattus les oreilles avec leur (très frais) savoir rhétorique à propos de l'anaphore hollandienne « Moi, président, ... », mais ce n'était pas vraiment une découverte que François Hollande se voyait bien président. En revanche, ils ont tous raté un élément fondamental qui, lui, méritait un vrai décryptage : sur les quinze occurrences de cette anaphore, douze étaient de tournure négative, ce qui manifestait assez que François Hollande n'avait aucun projet, à part prendre la place de Nicolas Sarkozy. Elle en profite pour placer une petite pique à ce dernier : s'il avait réagi spontanément au négativisme de son adversaire, la réponse était facile alors qu'il s'est empêtré avec une réponse apprise par coeur.

Elle exécute proprement Laurence Ferrari et Claire Chazal, décortiquant deux entretiens au journal de 20h, l'un avec Frédéric Mitterrand (à propos de La mauvaise vie), l'autre avec Dominique Strauss-Kahn (à propos de l'accident ancillaire du Sofitel). Elle montre que ces deux entretiens étaient fort mal préparés par ces dames, qu'elles ne maîtrisaient pas le minimum vital, qu'elles se sont fait balader par leurs invités, et, en plus, ont manqué de culture, de réflexe et d'à-propos, alors que la juste répartie aurait pu compenser la préparation insuffisante. Bref, elles ont été nulles, de médiocres professionnelles. En revanche, elles ont remarquablement servi la soupe aux mensonges et aux approximations de leurs invités.

Elle renvoie dos à dos Libération et Le salon beige pour usage abusif de citations tronquées ou déformées.

Comme Simon Leys à propos des résistants à la mode maoïste ou Alain Besançon à propos des théologiens qui n'ont pas cédé à la théologie de la libération,  Ingrid Riocreux considère que la plus grande rigueur dans l'usage des mots est une nécessaire hygiène intellectuelle, un garde-fou indispensable. Hélas, les journalistes en sont à l'opposé, toute leur expression est approximative, incorrecte, stéréotypée, pauvre.

J’ai lu d’âpres critiques des journalistes, mais rarement aussi décapantes. Ce n’est pas un texte pamphlétaire mais une progression méthodique et, au final, dévastatrice.

Sa conclusion est noire. Nous vivons en oligarchie et les oligarques nous manipulent à travers des journalistes pas assez professionnels pour déjouer leurs manipulations (il faut avoir conscience des  dizaines de milliers de professionnels de la manipulation qui travaillent dans les administrations et dans les entreprises). Mais un peuple abruti par une manipulation incessante n'est pas un peuple de moutons bêlants, c'est un peuple qui, ayant perdu la faculté de parler et d'argumenter, n'a plus que la violence pour s'exprimer.



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