dimanche, juin 25, 2017

SOS famille politique en vrac : pourquoi la droite française aurait beaucoup à gagner à redécouvrir Benjamin Disraeli pour se reconstruire

SOS famille politique en vrac : pourquoi la droite française aurait beaucoup à gagner à redécouvrir Benjamin Disraeli pour se reconstruire



Edouard Husson

En 1845, un député britannique de 40 ans, Benjamin Disraeli publie un roman intitulé "Sybil ou les deux nations". L'auteur a déjà publié plusieurs oeuvres de fictions et il écrira des romans jusqu'à la fin de son existence, même après avoir occupé le poste de Premier ministre. "Sybil" est pourtant le roman le plus connu de Disraeli, et sans doute celui qui continue à être lu aujourd'hui. Depuis la fin des années 1830, les rapports, parlementaires ou gouvernementaux, consacrés au sort de la classe ouvrière dans l'Angleterre industrielle s'étaient multipliés.

C'est de ces rapports que Marx et Engels font le point de départ de leur oeuvre. Mais qui se souvient qu'un homme politique conservateur britannique tira des conclusions opposées à partir du même constat? Oui, le sort des ouvriers britanniques était terrible ; et bien, face à l'indifférence du parti libéral (whig), le parti conservateur (tory) devait prendre à son compte les revendications ouvrières, lutter pour l'élargissement du suffrage, faire aboutir une protection sociale, en un mot, faire cesser la coexistence de "deux nations", dont l'hostilité réciproque croissante détruirait le pays, si rien n'était fait.

Quelle leçon! Là où Marx et Engels appelaient de leurs voeux l'accroissement de la fracture et de la lutte entre les "deux nations" dont parlent Disraeli, ce dernier, fidèle à vingt-cinq siècles de philosophie politique occidentale pariait sur la capacité de l'action politique à surmonter les cassures sociales et préserver la paix civile. L'oeuvre politique de Disraeli est contenue tout entière dans l'intuition des années 1840. Toute sa carrière, il lutta pour préserver le pragmatisme de la politique commerciale (contre le libre-échangisme idéologique des whigs, auquel s'étaient rallié une partie des conservateurs): Disraeli n'est pas idéologiquement protectionniste car il sait combien les taxes sur le blé importé peut renchérir le prix de l'alimentation pour les ouvriers mais il ne veut pas pour autant sacrifier les intérêts des producteurs britanniques. Après un bref premier séjour à Downing Street, en 1868; Disraeli n'exerça en fait qu'un seul long mandat de Premier ministre (entre 1874 et 1880); le bilan législatif de cette période n'en est que plus impressionnant: élargissement de la scolarisation; règlementation sur la vente d'alimentation; loi sur la santé; mise en place d'un système de crédit permettant aux ouvriers d'accéder à la popriété etc....Un contemporain résume la situation en ces termes: "Le parti conservateur a plus fait pour le monde ouvrier en cinq ans que les libéraux en cinquante ans".

Disraeli est entré dans l'histoire comme le fondateur d'un parti conservateur moderne. Et l'on peut dire sans crainte de se tromper que son influence sur ce parti a perduré jusqu'aux années Thatcher. On peut même se demander, à voir les Tories assumer depuis un an le Brexit, si les années 1979-2016, marquées par le ralliement du parti conservateur à des idées ultralibérales, n'auront pas été une parenthèse. En tout cas, si elle veut conserver le pouvoir, Theresa May, confrontée à un parti travailliste puissant, devra aller au bout de la sortie du thatcherisme en redécouvrant cette "autre nation", celle des perdants de la mondialisation. Benjamin Disraeli lui montre la voie à suivre.

A vrai dire, la leçon de l'expérience Disraeli peut être étendue à l'ensemble du monde occidental qui, actuellement, est à la fois dominé par le néo-libéralisme mais cherche par tous les moyens à en sortir. Identifions quelques axes forts de la philosophie et de l'action politique de Benjamin Disraeli et demandons-nous quelles leçons pourrait en tirer la droite française, à la recherche d'une potion magique pour vaincre Macron.

1. Remettre la question de la souveraineté au premier plan: alors que bien des écrivains libéraux de son temps ne pensaient qu'en termes d'équilibre des pouvoirs ou d'ouverture des frontières, Disraeli insiste sur le côté corrosif pour la souveraineté britannique de la coexistence de "deux nations". Dans le cadre monarchique, Disraeli développe la notion d'une souveraineté renforcée au service du peuple. Mais son raisonnement est tout à fait transposable à un Etat républicain: tous méritent d'être intégrés dans une seule nation réconciliée; pour cela il faut néanmoins un Etat fort, non pas pléthorique, mais dont les représentants sont sûrs des prérogatives qu'ils peuvent exercer.

2. Disraeli ne prend pas prétexte des "deux nations" pour refuser la révolution industrielle. Au contraire, il en encourage la poursuite; il fait partie de ces conservateurs lucides qui, dans toute l'Europe, à côté de chrétiens-démocrates ou de socialistes réformistes, ont permis, depuis cent-cinquante ans, la poursuite de l'industrialisation du monde dans des cadres plus équilibrés. Il est très important d'avoir en tête ce "oui au progrès et à l'innovation!" de Disraeli car trop souvent ceux qui, en France, se réclament d'un projet conservateur, se méfient de la nouvelle révolution industrielle en cours, celle qui s'appuie plus particulièrement sur la révolution numérique. Or, il n'y a pas de doute, sortir notre pays de la crise consistera en un immense effort d'investissement dans l'éducation aux compétences de l'ère digitale et dans la troisième révolution industielle.

3. Pour Disraeli, la fonction première du pouvoir politique est la protection. Le devoir premier des classes dirigeantes consiste à protéger l'ensemble de la société. D'où l'immense oeuvre législative du Premier ministre, dans les années 1870. D'où aussi sa lutte sans concessions, dans les années 1850 et 1860, contre tous ceux, au sein de son propre parti, adhéraient sans recul critique au "laissez-faire" et au libre-échangisme systématique des libéraux. Le combat pour la refondation de la droite, aujourd'hui, passe par la mise en question du dogmatisme concernant l'Europe et la mondialisation. Non pas qu'uil faille tout jeter par dessus bord - Disraeli n'a jamais été partisan d'un protectionnisme sans nuances - mais il s'agit de revenir au principe de réalité.

4. En politique étrangère, la Chambre des Communes, a souvent retenti, dans les années 1860 à 1880, de l'affrontement entre Disraeli et Gladstone, figure la plus imposante du parti libéral, et le seul à pouvoir disputer à Disraeli le 10 Downing Street. Gladstone était l'ancêtre du droit d'ingérence et du renversement des pouvoirs en place au nom des principes libéraux. Il se serait reconnu dans le soutien de Tony Blair à la guerre d'Irak de 2003 ou dans celui de David Cameron au renversement de la dictature libyenne en 2011. Disraeli, lui, aurait profondément rejeté de tels comportements. Il n'était pas moins profondément attaché aux libertés que son adversaire politique Gladstone; mais il pensait qu'il y avait plus à perdre à la destruction des cadres existants. Ainsi, en 1878, au Congrès de Berlin, obligea-t-il la Russie à modérer son envie de dépecer l'Empire ottoman. Pour Disraeli, on ne mène pas de bonne politique étrangère avec des bons sentiments. Le filon "réaliste" auquel il se rattache est à redécouvrir dans un monde où la Russie, l'Iran,la Chine et l'Inde sont désormais en mesure de réorganiser l'Asie Centrale et donc de modifier les grands équilibres du monde.

5. Tout au long de sa carrière politique, Benjamin Disraeli a insisté sur l'importance de la transmission d'une génération à l'autre, d'un héritage et d'un socle de valeurs. Alors que l'historiographie dominante de son époque exaltait les révolutions anglaises du XVIIè siècle, Disraeli afffirmait que les continuités l'emportaient sur les ruptures dans l'histoire britannique. Pour lui, le passé commun partagé était un ingrédient essentiel de la réconciliation des "deux nations".

6. Homme du couronnement de la reine Victoria comme "impératrice des Indes"; du rachat de parts dans la société du Canal de Suez, Disraeli a beaucoup fait pour l'émergence d'un Commonwealth élargi et d'un empire britannique à) l'échelle du globe. La France n'a-t-elle pas, dans le monde actuel, un atout considérable: une francophonie en pleine exansion?

Voilà donc quelques points de repère pris à l'oeuvre et à l'action de Benjamin Disraeli: retour à l'affirmation d'une souveraineté logée d'abord dans l'Etat national, investissements massifs dans la troisième révolution industrielle (y compris dans l'éducation appropriée aux métiers de l'ère numérique), pragmatisme commercial, refus de l'ingérence dans les affaires intérieures d'autres Etats et poursuite d'un équilibre mondial, préservation et transmission d'un héritage national, politique active de la francophonie: tels sont certaines des leçons que la droite française pourrait tirer de l'expérience Disraeli.

L'enjeu est énorme; comme en Grande-Bretagne dans les années 1840/1860, le pays est profondément clivé socialement; on parle d'une "France d'en haut" et d'une "France périphérique". S'inspirer de Disraeli c'est prendre les moyens de mettre fin à la coupure de la France en "deux nations". Cela ne passe pas seulement par la réaffirmation de soi et d'une identité. mais aussi par un esprit offensif pour affirmer la place du pays dans tous les secteurs d'activité, un pays capable de surmonter ses clivages sociaux ou culturels, mais en faisant face aux grands enjeux de modernisation.












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