lundi, février 19, 2018

Jouer sa peau. Asymétries cachées dans la vie quotidienne. (NN Taleb)

Taleb est toujours aussi agréable à lire.

Sa spécialité, ce sont les événements distribués en 1/x (souvent appelée distribution de Pareto et d’où découle la vulgarisation dite règle des 80/20 : 20 % des agents font 80 % des effets) et non en gaussiennes. Autrement dit, la probabilité d’événements extrêmes est plus élevée que dans une distribution de Gauss et la moyenne compte peu. Le krach boursier est l’exemple classique d’événement extrême en 1/x (si les cours de bourse étaient gaussiens, il y aurait un krach tous les dix mille ans. Tous les portefeuilles de valeurs dont les risques sont évalués à l’aide d’une gaussienne sont du charlatanisme pur et simple, une escroquerie. Pareil pour les fameux « stress tests » de la Banque Centrale Européennne).

Or, ces distributions en 1/x correspondent aux processus à mémoire (dans une gaussienne, les tirages sont indépendants les uns des autres). Vous comprenez bien qu’elles sont très fréquentes dans les affaires humaines.

Je passe sur les explications techniques mais les distributions en 1/x sont sensibles aux asymétries et aux effets d’échelle. On ne peut pas déduire le comportement d’un ensemble d’humains à partir des comportements individuels, justement parce que les extrêmes comptent.

Exemple : on ne peut déduire le comportement d’un marché à partir du comportement des acteurs de marché. La finance comportementale est du charlatanisme (encore un), parce qu’un seul acteur extrême peut prendre le pas sur la moyenne du comportement de tous les autres acteurs. Le 21 janvier 2008, la Société Générale déboucle dans la panique ses positions de l’affaire Kerviel, elle fait s’effondrer la bourse bien qu’en face d’elle, il y ait des milliers d’acteurs qui, mis ensemble, pourraient la contrer aisément. Si on raisonne en moyenne, on ne comprend pas.

Une des principales asymétries des affaires humaines, c’est la motivation.

Ce n’est pas la majorité qui l’emporte, c’est le plus motivé. Un seul acteur très motivé peut forcer les acteurs peu motivés à le suivre. Exemple : la disparition du porc dans les cantines scolaires. Les musulmans sont très motivés pour ne pas manger de porc. Les autres, plus nombreux, sont moins motivés pour manger du porc que les musulmans pour ne pas en manger, c’est donc la position musulmane qui l’emporte, bien que minoritaire (il est vrai qu’il y a désormais beaucoup d’écoles où les musulmans sont très majoritaires). Un facteur, c’est le coût pour le peu motivé : si abandonner le porc augmentait le prix de la cantine, il y aurait plus de résistance.

C’est là que la distribution spatiale et les effets d’échelle interviennent. Continuons notre exemple : si chaque cantine décide de son menu, dans les quartiers où il n’y a pas de musulmans, on n’abandonne pas le porc ; si le menu des cantines est décidé nationalement, toutes les cantines cessent en même temps de servir du porc. Un système centralisé résiste plus longtemps mais bascule d’un coup. Un système décentralisé peut changer dans certains coins rapidement, mais l’ensemble est plus ardu à faire basculer.

De toute façon, pour Taleb, l’occident se suicide car nous n’avons pas de mécanisme pour être intolérants avec les intolérants. La minorité musulmane, agressive et revendicatrice, va nous imposer son mode de vie parce nous ne savons pas nous défendre, nous n’avons pas de doctrine pour défendre notre mode de vie (nous en avions une, elle s’appelait le christianisme, mais nous l’avons abandonnée). Taleb, d’origine libanaise, sait très bien de quoi il parle.

Taleb déteste l’Arabie Saoudite et tous ceux qui font des affaires avec.

Les effets d’échelle comptent aussi : un petit pays n’est pas un grand pays en réduction. La Suisse ne sera jamais gouvernée comme la France. C’est une autre asymétrie.

En particulier, Taleb pense qu’il y a une asymétrie constitutive de la modernité : le fait de ne plus jouer sa peau. Le décideur ne subit plus les conséquences de ses décisions, ce sont d’autres qui les subissent.

Deux empereurs romains sont morts au combat. Quand Jules César prend la tête de ses troupes pour repousser la contre-attaque gauloise à Alesia, s’il se trompe, il est mort. Si Emmanuel Macron se trompe en dirigeant la France, il ira pantoufler grassement payé dans un conseil d’administration. On comprend bien l’intérêt de l’asymétrie pour les décideurs : face, je gagne ; pile, tu perds.

Depuis la crise de 2008, on a écrit des milliers de pages pour réguler les banques sans (évidemment, c’est étudié pour) prendre la seule décision utile et qui tient en deux lignes : les dirigeants d’une banque sont responsables sur leurs biens propres, solidairement, sans limite de temps ni de montant, du bilan.

Ethique et compétence sont liées : le fait de risquer sa peau pousse à prendre les bonnes décisions. Et si on prend quand même les mauvaises décisions, on est éliminé, ce qui remonte la qualité de l'ensemble. En découplant décision et conséquence, la modernité met en place la structure pour promouvoir l’incompétence.

Les entreprises familiales sont mieux gérées que les entreprises managées, il ne faut pas chercher la raison ailleurs : le dirigeant y joue sa peau. Les médias nous mettent en garde contre les « phobies » de toutes sortes, c’est idiot. Statistiquement, la peur est bonne conseillère.

L’asymétrie a des conséquences sur le comportement : le manager désengagé, qui ne risque pas sa peau, aura tendance à privilégier les petites décisions de court terme, qui ne perturbent pas son confort. Le manager engagé, pour qui le spectre de l’échec, de la faillite, est une réalité, aura plus tendance à renverser la table pour éviter les dangers de long terme. C’est la problématique de la bouée et du canot : faut-il que je m’accroche toujours un peu mieux à la bouée de sauvetage (décideur désengagé) et finir par me noyer mais plus tard (sauf que le manager désengagé s’éjecte avant de se noyer), ou faut-il que je lâche la bouée pour rejoindre le canot de sauvetage (décideur engagé) en prenant le risque de me noyer tout de suite mais avec la possibilité d’être sauvé ?

La politique des petits pas de celui qui ne risque pas sa peau expose à la grosse chute finale qu’évite avec des décisions radicales et courageuses celui qui risque sa peau.

Pour Taleb, les salariés sont des esclaves modernes et les cadres spécialement sélectionnés sur leur lâcheté. Les seuls hommes libres et courageux sont les artisans et les entrepreneurs. Au moins, Taleb met ses préceptes en pratique : quand ils n’aiment pas des gens, il les citent nommément, il risque quelque chose, il ne se contente pas de vagues allusions. Les lâches parmi les lâches sont les universitaires, qui ne mettent jamais leur peau en jeu. Ils citent des spécialistes universitaires du courage (chez les autres) qui n’ont jamais fait preuve du moindre courage dans leur vie.

Taleb fait un détour par la théologie : c’est en n’étant pas seulement Dieu mais dieu et homme que Jésus met sa peau en jeu.

L’ennemi de Taleb, c’est l’Intellectuel-Néanmoins-Idiot (traduction de Intellectual-Yet-Idiot). Il cite Standford, Oxford, Cambridge (il ne connaît pas l’ENA ?). Ce sont des intellectuels qui, ne mettant jamais leurs idées à l’épreuve des faits par eux-mêmes (ce sont les autres qui ont leur peau en jeu), persistent dans l’erreur. Comment voulez vous qu’un européiste qui nous répète depuis quarante ans que « l’Europe », c’est bien, puisse se remettre en cause puisqu’il n’en souffre jamais aucun désagrément ? Ou qu’un patron qui, quoi qu’il arrive, sera sauvé par son réseau se donne la peine d’innover vraiment ?

L’INI prend les autres pour des idiots car il ne comprend pas qu’ils n’agissent pas dans le sens de ce que, lui, avec son savoir trop théorique, pense être leurs intérêts (exemple : les Anglais qui votent pour le Brexit sont à ses yeux des imbéciles car il ne comprend pas des choses impalpables comme la liberté et l’indépendance).

Une des caractéristiques de l’INI, c’est qu’il n’a jamais jamais jamais sa peau en jeu. Il vante l’antiracisme sur tous les tons, mais il n’a jamais bu un coup avec un chauffeur de taxi africain. Il veut accueillir plein d’immigrés, mais plutôt à Calais qu’en bas de chez lui. Il était pour le renversement de Khadafi, ce méchant dictateur, peu lui importe que beaucoup plus de Libyens aient été tués depuis l'intervention française que sous Khadafi, il ne vit pas en Libye. Etc.

La triade INI infernale, universitaire, journaliste, technocrate mène nos pays à la ruine.

Dans les métiers à peau en jeu, l’apparence ne compte pas, il faut même la prendre à rebours : si vous avez le choix entre un chirurgien qui ressemble à un chirurgien et un chirurgien qui ressemble à un garçon boucher, choisissez le second : il a eu plus d’obstacles à surmonter pour réussir (même si on devient chirurgien en étant jugé au résultat). Inversement, dans les métiers où la peau des acteurs n’est pas en jeu, où on n’est pas jugé au résultat (comme cadre dans une grosse boite, c’est l’exemple pris par Taleb), la compétence compte pour rien et l’apparence pour tout : le bon costard, la bonne bagnole, les jolies planches, les mots à la mode.

Taleb revient sur cette idée qui lui tient à cœur : le lien entre éthique et compétence. On ne peut pas être compétent sur le long terme quand on ne risque rien.

Taleb fait l’éloge de la paranoïa : la mort induit une asymétrie. Peu importe que l’erreur qui provoque votre mort soit de 1 % ou de 100 %, quand vous êtes mort, vous êtes mort. Autrement dit, il n’est pas équivalent de sous-estimer et de sur-estimer ce qui vous menace : dans le premier cas, vous êtes mort ; dans le deuxième, vous faites juste des dépenses de protection inutiles.

Il y a un krach boursier environ tous les quinze ans. Si vous êtes paranoïaque et que vous croyez qu’il y en a un tous les ans, cela vous embête dans vos investissements mais sans plus. Si vous croyez qu’il y en a un tous les mille ans, vous perdez tout. Etre un peu vivant n’est pas le symétrique d’être un peu mort. Survivre est donc impératif pour pouvoir continuer à se tromper.

Taleb (qui est orthodoxe grec) classe les religions dans cette nécessité paranoïaque de survie. Peut-être les religions sont-elles fausses, excessives, crédules etc. mais, comme il n’est pas prouvé qu’une société sans religion puisse survivre (certes, l’absence de preuve d’existence n’est pas la preuve de l’inexistence) et qu’il y a de fortes présomptions qu’une société sans religion s’effondre, mieux vaut avoir une religion. Si les religions sont à 99 % fausses et inutiles mais que le 1 % qui reste permet survivre, alors il faut les garder.

Les religions aident-elles une société à survivre ? On ne peut pas le prouver mais on a des indices. Le christianisme existe depuis 2000 ans (ce qui veut dire que les gens qui le portent réussissent à se perpétuer depuis 2000 ans), l’islam depuis 1400 ans, le bouddhisme et le judaïsme depuis des millénaires aussi. En face, les sociétés ayant fait de l’athéisme de combat leur doctrine, nazisme et communisme, ont duré, respectivement, 12 ans et 72 ans. Et notre société, la plus athée de l’histoire, existe en gros depuis 50 ans et notre fécondité en berne montre qu’elle est très mal partie.

L'ordre de priorité de Taleb est : avant tout, survivre. Ensuite, la vérité. Puis la compréhension et la science.

Si l'on ne survit pas, on ne peut pas porter la vérité et la science.

La survie n’est pas forcément individuelle, il faut savoir changer de niveau, passer un niveau supérieur.

Lors de ses conférences, Taleb pose cette question : « Que peut-il vous arriver de pire ? ». Beaucoup répondent « La mort ». Alors il demande « Votre mort est-elle pire que votre mort, plus celle de votre femme, de vos enfants et de votre canari ? ». Les gens répondent évidemment « Non ». Autrement dit, il faut savoir s’élever du niveau individuel au niveau systémique. L’abeille meurt quand elle pique mais elle permet à la ruche de survivre.

Cela répond à l’argument des salauds et des lâches « Il y a plus de morts par les accidents de la route en France que par les attentats musulmans », sous-entendu « Les attentats musulmans ce n’est pas si grave ». C’est vrai au niveau individuel (on a plus de risques de mourir dans un accident de voiture que dans un attentat), mais au niveau systémique, c’est radicalement différent : les chauffards n’ont pas pour but de prendre le pouvoir et d’asservir à leurs mœurs le pays entier, les musulmans si. De plus, il n’y aura jamais d’accident de la route qui tuera 10 000 personnes d’un coup. On ne peut pas en dire autant d’un attentat.

La conclusion de Taleb : défiez vous sans cesse des gens qui ne jouent pas leur peau, qui prennent des décisions ou qui conseillent sans en subir les conséquences (PDGs, ministres, banquiers, experts, universitaires, consultants, journalistes, …). Ils vous mettent en danger, ils mettent en danger tout le système, l’entreprise, le pays, l’humanité … Fiez vous à ceux qui mettent leur peau en jeu (artisans, traders à leur compte, entrepreneurs, écrivains, militaires du rang, dresseurs de tigres …). Et vous même, efforcez vous de mettre votre peau en jeu, non seulement parce que c’est moral, mais parce que cela vous rend plus intelligent.

Je ne suis pas d’accord avec tout ce que raconte Taleb. Notamment, il critique la gastronomie française sous prétexte qu’elle manquerait de profondeur historique par rapport au hamburger et à la pizza ! Mais, dans l’ensemble, c’est pas mal.



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