mardi, juin 09, 2026

Nous étions seuls : une histoire diplomatique de la France 1919-1939 (Gérard Araud)

Le peu que j'ai discuté sur Touiteur avec l'auteur, diplomate de carrière hyper-conformiste (atlantiste, européiste, macroniste ... bien sûr homosexuel, sinon il ne serait pas un vrai diplomate français), je l'ai trouvé franchement désagréable : condescendant et pas très intelligent. C'est un homme qui sert d'autres intérêts que ceux de la France.

C'est le même phénomène qu'avec d'autres historiens. Quand ils parlent de sujets d'actualité, par conformisme, par mimétisme de classe, ils sont bêtes à manger du foin, mais quand ils parlent du passé, les choses sont à distance, ils n'ont pas de preuve sociale à faire, de gages à donner, de carrière et de réputation à gérer, et ils redeviennent assez intelligents pour être lus.

Ce livre n'étonnera pas ceux qui n'ont pas lu Coulondre ou Duroselle. La faillite de la diplomatie française entre 1919 et 1939 est bien étudiée.

Mais, plutôt que d'insister sur notre décadence, terrain si souvent labouré, Araud préfère se consacrer aux manquements de nos partenaires et alliés.

1918 : un armistice catastrophique

Quand la première guerre mondiale se termine le 11 novembre 1918, l'Allemagne l'a-t-elle vraiment perdue et la France l'a-t-elle vraiment gagnée ?

Militairement, pas d'ambiguïtés. La France a su trouver les ressources pour un exploit guerrier. L'armée française est mieux équipée et manœuvre mieux que l'armée allemande. Celle-ci se débande, sous les coups de boutoirs d'un adversaire plus moderne. Les Poilus sont vraiment les vainqueurs.

Mais sur tous les autres plans ? L'Allemagne n'est pas envahie, elle ne paye pas dans son orgueil le prix de la défaite, le chancelier Ebert accueille les régiments de retour du front avec cette phrase stupéfiante, qui marque les esprits : « Aucun ennemi ne vous a vaincus ».

Foch raconte que, lorsqu'il annonce à Pétain l'annulation, sous la pression des Américains, de l'offensive prévue en Lorraine, celui-ci pleure de rage. On sait aujourd'hui ce qu'il fallait faire pour rabaisser le militarisme teuton : envahir l'Allemagne et la démembrer, au moins provisoirement, ce qui fut fait en 1945. Mais on le savait déjà en 1918 et on ne l'a pas fait. Erreur fatale.

En 1919, l'armée allemande, qui n'a pas démobilisé, est plus forte que l'armée française, qui a démobilisé. Le territoire allemand n'a pas souffert, alors qu'un quart du territoire français, le plus industriel, est dévasté, la démographie française est en berne alors que l'Allemagne est plus peuplée. La France n'a pris aucun gage territorial. Rien ne va dans le sens de la sécurité de la France.

À la fin de la guerre, un enfant français sur douze est orphelin de père. La France a peur de se retrouver seule face à l'Allemagne et que cela recommence. La suite prouvera qu'elle avait parfaitement raison.

Ni les Américains ni les Britanniques ne veulent voir cette situation et comprendre nos angoisses. C'est pire qu'une faute, c'est un crime.

Le traité de Versailles : les funestes Keynes et Wilson

Avant même le début des négociations de paix, la principale revendication britannique, la fin de la menace navale allemande, est satisfaite. L'enjeu est donc moins élevé pour la Grande-Bretagne que pour la France.

À ce qu'il parait, John Maynard Keynes était un génie. Toujours est-il que rarement un homme a été aussi nocif dans tout ce qu'il a fait.

Il commet, peur-être pour des raisons d'attirance homosexuelle pour un délégué allemand, en tout cas pour se réhabiliter (d'avoir contribué à la guerre) auprès de ses amis grands bourgeois gauchistes (qu'on n'appelait pas encore « bobos»), un livre totalement mensonger Les conséquences économiques de la paix.

Ce livre est réfuté par les Français Mantoux et Bainville et aussi, là encore, par l'avenir : non, le traité de Versailles n'était pas un traité injuste qui mettait l'Allemagne à genoux. Mais le mal était fait : le torchon de Keynes a servi de justification au Congrès américain pour refuser de ratifier le traité de Versailles et de garantir la sécurité de la France.

Et que dire de Wilson ? Avec ses  « 14 points » totalement irréalistes (Clemenceau : « Dieu, lui, s'est contenté de 10 commandements »), il pourrit toute la négociation.

Araud fait une remarque importante : d'après les documents que nous avons, les Allemands avaient l'intention d'être beaucoup plus durs avec les vaincus que le traité de Versailles.

Le problème n'est donc pas la dureté du traité de Versailles, mais le fait que les Allemands ne se sentaient pas vaincus. En conséquence, toute contrainte du fait de leur défaite leur paraissait injustifiée et excessive. Il y a en germe, dans ce sentiment erroné, toute la paranoïa nazie. Décidément, ne pas envahir l'Allemagne en 1918 fut une faute payée très lourdement, par la deuxième guerre mondiale et ses 80 millions de morts.

Bainville écrit que la France n'a que deux solutions : ou démembrer l'Allemagne ou s'y soumettre. Araud regrette que la France n'ait pas été capable d'imaginer une troisième voie, mais c'est tout simplement qu'il n'y en avait pas (et il n'y en a peut-être toujours pas).

La trahison des anglo-saxons

S'agissant des Américains, la question est vite réglée : ce sont des salauds.

Ils ne ratifient pas le traité de Versailles et n'adhèrent pas à la société des nations. Autrement dit, ils renient les promesses par lesquelles ils nous ont persuadés de ne pas prendre des gages de sécurité nous-mêmes et de ne pas envahir l'Allemagne. Leur responsabilité dans le déclenchement de la deuxième guerre mondiale ne peut être exagérée.

C'est pourquoi tout le cinéma (c'est le cas de le dire) hollywoodien à la Soldat Ryan ne m'émeut pas. Que leurs boys meurent dans la guerre dont leur politique est directement responsable ? So what, comme ils disent.

Pour les Britanniques, le problème est plus complexe.

Ils font une erreur radicale d'analyse, qui reste, avec un siècle de recul, toujours aussi ahurissante. Entre 1919 et 1938 (1938, quand même !), ils considèrent que la puissance qui risque d'être hégémonique en Europe et qu'ils doivent contrecarrer est la France.

Leur excuse, très faible, est qu'ils sont préoccupés par leur empire qui commence à donner des signes de désintégration et qu'ils aimeraient bien se débarrasser des soucis continentaux.

De nombreux commentateurs et historiens britanniques, dont Churchill, ont dit que cette période fut un point bas de la pensée stratégique anglaise. C'est un understatement poli !

Les réparations, une invention britannique

Si les indemnités de guerre avaient été calculées de façon classique, en réparation des dommages subis, la France et la Belgique auraient touché gros (on oublie que la brutalité teutonne vis-à-vis des civils n'est pas née avec Hitler) et la Grande-Bretagne presque rien.

C'est pourquoi les Britanniques ont imposé un calcul pour se faire indemniser du coût total de la guerre. Lloyd George, qui est en campagne électorale, sort le chiffre extraordinaire de 5 fois le PIB allemand de 1913 (on considère classiquement qu'un endettement étatique supérieur à une fois le PIB, comme la France en 2026, rend la banqueroute, éventuellement déguisée en hyperinflation, inéluctable).

« L'Allemagne paiera », dont on s'est tant moqué et qu'on a tant reproché aux Français, est d'abord une invention anglaise.

Le crime des Américains contre la paix est aussi économique.

Les Américains prennent la France et la Grande-Bretagne en tenaille. Mais plus spécialement la France.

D'un côté, ils exigent le paiement rubis sur l'ongle des dettes de guerre française et britannique.

De l'autre, ils font tout pour aider l'Allemagne, dans laquelle Wall Street a beaucoup investi, à ne pas payer les réparations à la Grande-Bretagne et à la France.

Ils vont jusqu'à boycotter pendant deux ans les investissements en France parce que nous jugeons (comme c'est étrange !) que cette politique nous est hostile.

C'est intenable.

Clou sur notre cercueil : en 1929, part de Wall Street (même si l'événement déclencheur est européen) la crise financière que vous savez. Aujourd'hui, les plus cyniques pensent (Araud ne le dit pas) que la FED a délibérément laisser filer la spéculation boursière et entretenu le krach qui en est résulté pour assoir son pouvoir. Une guerre mondiale, c'est très cher payer le pouvoir d'une poignée de banquiers cupides.

La gouvernante anglaise : je t'aime, moi non plus !

Terrifiés à l'idée de se retrouver seuls face à l'Allemagne, les politiques français se plient aux quatre volontés de la Grande-Bretagne, qui en profite pour pousser ses pions avec dédain. Les nationalistes baptisent cela « la politique de la gouvernante anglaise ».

Nous essayons bien de nouer des alliances à l'est  pour faire contrepoids à l'Allemagne (Pologne, Tchécoslovaquie, etc ...) mais sans guère d'illusions, à raison comme la suite l'a prouvé.

Dès 1922, bien avant Hitler, le général Seekt, le chef d'état-major allemand, dit à ses officiers « L'existence de la Pologne est une insulte et une menace existentielle pour l'Allemagne ». On ne saurait être plus clair sur ses intentions pacifiques de bon voisinage.

1923, l'occupation de la Rhénanie

Face à la mauvaise volonté allemande, Poincaré, en collaboration avec les Belges et les Anglais, malgré l'hostilité des Américains et d'une partie de l'opinion britannique, décide l'occupation de la Rhénanie.

(Vous remarquerez que, si cette occupation avait eu lieu en 1918, elle aurait paru la plus naturelle du monde et aurait réglé bien des problèmes. Quand c'est plus l'heure, c'est plus l'heure.)

(j'aime bien cette photo, très steam punk. Colorisée, elle perd un peu de son charme mais parait plus actuelle).

Bonne décision, mais qu'il finit par gâcher par son caractère obtus. Poincaré n'a jamais su dépasser son juridisme étroit d'avocat.

Le gouvernement allemand finance la résistance passive de ses citoyens (les Rhénans sont payés à rester chez eux plutôt que de travailler pour les Français) en faisant marcher la planche à billets. Une sorte de confinement covidiste avant la lettre. Même délire paranoïaque stupide.

Ça donne des images très photogéniques de pauvres civils allemands face aux méchants soldats français (souvent noirs), mais c'est intenable. L'hyperinflation s'installe, on imprime des billets en milliards de marks. Ces conneries finissent par coûter plus cher à l'Allemagne que les indemnités renégociées.

À ce moment là, Poincaré était en position de force et aurait pu négocier des avantages substantiels. Mais il est resté intransigeant, au grand désespoir de ses ministres et des Britanniques.

Puis, au lieu de se confronter avec l'Allemagne affaiblie, il reprend la routine des réunions quadripartites (France, Allemagne, Grande-Bretagne, Etats-Unis) qui diluent les avantages durement gagnés par la France.

Tout ça pour ça !

Le médiocre Edouard Herriot

Araud trace un portrait au vitriol d'Edouard Herriot, amené au pouvoir par la victoire du cartel des gauches en 1924.

Représentant typique des radicaux socialistes (ce n'est pas un compliment), Edouard Herriot, maire de Lyon de 1905 à 1957 (en 1940, il supplie le gouvernement de déclarer sa précieuse cité ville ouverte) est cultivé, normalien, il a écrit des biographies de Mme de Staël, de Juliette Récamier et de Beethoven. Bien sûr, franc-maçon et violemment anti-catholique. Il était aussi, comme tout bon socialiste, pour la colonisation.



Le philosophe Alain, ce filet d'eau tiède (qui a tout de même écrit dans son journal intime quelques phrases pro-nazis, ce qu'aucun des 'fachos' qui ont rejoint De Gaulle n'a fait) l'estimait. Albert Camus a pris Herriot comme exemple « des fausses élites qui sont celles de la médiocrité ».

Les questions techniques l'ennuient et il ne travaille pas (le général Castelnau, épouvanté par ses contacts avec les parlementaires en 1915 : « Ces gens là travaillent peu et travaillent mal ») mais il est très avide de pouvoir et retors dans les petites combinaisons politiques (en août 1944, il tentera de négocier avec les Allemands et un peu les Américains le retour de la IIIème république ! Il se dédouanera de cet épisode de manière peu glorieuse).

Il n'a aucun jugement (comme le montre le faux pas d'août 44) et croit que des envolées lyriques ridicules de congrès rad-soc peuvent régler les relations internationales. Bref, pas du tout à la hauteur de la mission.

Faisant fi des avertissements des diplomates qui lui disent que le premier ministre britannique Ramsay Mc Donald, de gauche comme lui, est francophobe, il se fait blouser jusqu'au trognon par des bonnes paroles et quelques tapes dans le dos. Il accepte de découpler les réparations des garanties de sécurité, ce qui signifie que la France aura peu des premières et rien des secondes. C'est une catastrophe, un Waterloo diplomatique (François Mitterrand était-il si différent avec Helmut Kohl ? C'était un homme de la IVème république comme Herriot était un homme de la IIIème).

À l'ambassadeur de France qui demande officieusement à ses collègues du Foreign Office ce qu'ils ont pensé d'une réunion Mc Donald-Herriot dont il était absent, ceux-ci répondent, dégoutés, qu'il vaut mieux qu'il ne le sache pas.

Briand pas brillant

Pendant toute l'entre-deux-guerre, la France est en proie aux problèmes monétaires et économiques. Les redressements sont toujours momentanés. Il faut garder cette idée en toile de fond.

En 1926, Aristide Briand succède à Herriot.

Briand a beaucoup de points communs avec son prédécesseur. Bon élève, radical-socialiste, anti-catholique fanatique, orateur lyrique à la limite du ridicule, paresseux ne travaillant pas ses dossiers. C'est un pragmatique que sa paresse dessert, car, pour être véritablement pragmatique, il faut maîtriser les détails. On compte déjà à son passif la désastreuse année 1916.

Comme tous les dirigeants français de cette période, ce n'est pas un homme d'Etat, il est incapable de s'élever à la hauteur de sa mission. Il reste très provincial, au sens péjoratif de ce mot.

Wikipedia : Max Gallo qualifie Briand de « modèle le plus achevé de parlementaire français de la IIIe République », qui illustre « l'incapacité de toute une classe politique à saisir la nouvelle donne qui change le jeu du monde ». Il pense que Briand, comme Philippe Pétain, sont des hommes, nés sous le Second Empire (l'un en 1862 et l'autre en 1856), qui n'ont pas à « passer le témoin à des hommes » plus jeunes, morts dans les tranchées de 14-18, et ils « tenaient encore la barre » dans les années 1930 et 1940. Finalement, ils sont de « trop vieux capitaines pour une mer déchaînée. Elle les a engloutis ».

Après l'échec de l'épreuve de force, Briand tente le multilatéralisme à travers la Société Des Nations. Il sait que le temps (la démographie, l'économie) joue contre la France. Son pacifisme répond à celui des peuples.

Il se fait lui aussi berner. Le chancelier allemand Stresemann lui fait des concessions sur des choses de toute façon impossibles à obtenir (la révision des frontières à l'ouest) et obtient en retour des concessions fort problématiques : la possible révision des frontières à l'est. Les Polonais et les Tchèques font la gueule.

Jacques Bainville, avec sa clarté habituelle, résume le problème : la France veut consolider l'ordre européen, l'Allemagne veut le détruire.



Une stratégie défaillante

En cas de guerre, la stratégie franco-britannique était claire : prendre une position défensive et étouffer l'Allemagne sous notre supériorité économique, à l'usure. « Nous vaincrons parce que nous sommes les plus forts ».


Cette stratégie était loin d'être aussi idiote que les imbéciles l'ont prétendu par la suite. À une condition qui, hélas, n'a pas été remplie : prévoir que les Allemands ne se laisseraient pas étouffer sans réagir.

Les Allemands avaient deux réactions possibles :

1) s'allier avec des fournisseurs (URSS, Roumanie ...).

2) faire une attaque brusque (guerre-éclair).

Ils ont fait les deux choses et nous n'en avons parées aucune.

Si la France avait été alliée de l'URSS et si le corps cuirassé professionnel préconisé par le lieutenant-colonel De Gaulle avait été créé, le paysage stratégique aurait été radicalement différent.

L'armée de métier fut refusée pour des raisons idéologiques (la levée en masse, les soldats de l'an II, la crainte du tumulte prétorien) mais aussi budgétaires.

Les finances en ordre (comme l'a fait De Gaulle en 1958) étaient la première condition d'une stratégie française efficace. (Mes fidèles lecteurs connaissent mon dada : dans les finances publiques d'un pays, on lit sa santé morale, ses choix, ses priorités, ses principes, ses valeurs. Ce qu'on lit dans les finances de la France de 2026 est désespérant.)

Pour cela, il fallait répudier les dettes de guerre et se fâcher avec les Etats-Unis, pays sur lequel nous comptions pour nous sortir le cul des ronces en cas de malheur (stratégie erronée au dernier degré : les Américains nous ont laissés choir comme des vieilles chaussettes, les appels au secours désespérés de Reynaud à Roosevelt au printemps 1940 sont tombées dans l'oreille d'un sourd). Cercle vicieux dont aucun politicien n'a été capable de nous sortir.

Cette stratégie risquée ne pouvait pas être mise en œuvre par des orateurs de banquets électoraux et de comices agricoles. Briand et Herriot étaient réputés gros mangeurs. On n'a jamais dit cela de Napoléon, de Clemenceau ou de De Gaulle, ils avaient d'autres préoccupations.

Un commandement de vieillards

L'écart d'âge entre les généraux allemands et français est de 5 à 8 ans suivant les postes et encore plus dans le haut commandement.

Si la jeunesse n'est pas une qualité en soi, quand la vieillesse est généralisée dans une institution, c'est rarement bon signe.

En tout cas, nos vieux généraux ont été totalement dépassés par les événements du printemps 1940. Marc Bloch décrit le général Blanchard sanglotant dans son bureau après 3 jours d'offensive ennemie et les témoignages faisant état d'une ambiance lugubre, sans ressort, sans élan, dans les quartiers généraux français, abondent.

Weygand, réputé pour son dynamisme, ne sait que ressasser ses obsessions  morbides de vieille ganache, poussant le gouvernement à livrer la France aux Allemands pour éviter un coup d'Etat communiste imaginaire.

Ce n'est évidemment pas un hasard si les généraux de la France Libre, sont plus jeunes, Juin (un des très rares à tutoyer De Gaulle, camarade de promotion à Saint Cyr. En gros, le seul), de Lattre, voire beaucoup plus jeunes, Koenig, Leclerc, Brosset ...

Pour l'anecdote : De Gaulle est resté bloqué capitaine 12 ans.

Barthou et Laval

Louis Barthou (surnommé « bartoutou » dans les bordels parisiens, d’après Alphonse Boudard) est ministre des affaires étrangères du 9 février 1934 au 9 octobre 1934, date à laquelle il est tué accidentellement par la police française.

Lors de l’attentat contre Alexandre 1er de Yousgolavie à Marseille, ça tiraille sans discernement (comme le Mexicain dans les Tontons Flingueurs) et le ministre se prend une balle policière dans le bras. Mal soigné, il meurt d’hémorragie. On n’imagine plus cela aujourd’hui où les services officiels écraseraient dix spectateurs pour sauver un bon à rien de ministre d’une égratignure.

Sa mort est une catastrophe pour la France. C’est le seul ministre de l’entre-deux-guerres qui a une politique réaliste : alliances avec l’Italie et avec l’URSS, malgré la peur du communisme, qu’il commence à mettre en œuvre en louvoyant, pour ne pas effrayer les timorés.

Hélas, son successeur est Pierre Laval. Comme le dit Araud, il confondait les relations internationales avec la foire aux bestiaux de Châteldon. Il y a perdu l’honneur et la vie.

Laval était incapable d'envisager que la politique d'une nation pouvait avoir des objectifs lointains et des tendances lourdes. Pour lui, tout n'était qu'une question de marchandage et de petite filouterie. C'est le malheur de la France d'avoir laissé arriver au pouvoir cette âme basse.

Il échoue donc avec l'Italie à propos de la guerre en Ethiopie. Ne prenant pas une position ferme, il réussit à se brouiller avec l'Italie et avec la Grande-Bretagne.

Et il sabote l'alliance avec l'URSS par anti-communisme.

La chance de la France est passée. Notre descente aux enfers commence.

La réoccupation de la Rhénanie

L'armée allemande de notre côté du Rhin, c'est la défaite militaire à l'horizon. La réoccupation de la Rhénanie le 1er mars 1936 est donc un sujet vital pour la sécurité de la France.

L'état-major, qui s'y attend mais n'a rien préparé (où est la fameuse intelligence de Gamelin ?), surévalue les forces allemandes et effraie le gouvernement, qui, de toute façon, est en campagne électorale (Hitler a bien choisi son moment). Soutien zéro de la part de la Grande-Bretagne qui considère l'affaire « sans importance » !

Le gouvernement français décide courageusement de ne rien faire, à part quelques protestations solennelles. Même le Saint Siège est déçu et fait passer le message « Vous auriez envoyé 20 000 hommes de l'autre côté de la frontière, vous auriez rendu un grand service au monde ».

Les dégâts sont immenses, bien plus que suite aux accords de Munich.

L'Italie et les pays de l'est comprennent qu'ils ne peuvent plus compter sur nous. L'Italie se tourne vers l'Allemagne. Hitler est confirmé dans l'idée que nous sommes décadents et que nous l'arrêterons pas. Les Français sombrent dans une dépression à la fois pacifiste et craintive, des lapins tétanisés par la lumière des phares.

La future défaite est encore évitable mais très difficilement. Il y faudrait une audace et une intelligence dont le régime vient de prouver qu'il était dépourvu.

Les Français les plus lucides commencent à réfléchir à ce qui se passerait en cas de défaite, notamment les sales traitres Laval et Pétain.

Munich

C'est entre 1936 et 1938 que la germanomanie britannique est la plus délirante, la plus absurde. Toujours le même raisonnement idéologique pathologique, qui est de tous les temps : « Si ça ne fonctionne pas, ce n'est pas que nos idées sont stupides et criminelles, c'est que nous n'en avons pas fait assez ». En l'occurrence, « nous ne nous sommes pas assez couchés devant Hitler ».

Il faut dire qu'Hitler emploie une technique redoutable face à des sans-couilles :

1) il proclame son pacifisme.

2) mais des injustices particulièrement graves faites au peuple allemand l'obligent à sortir de son pacifisme et à devenir violent.

3) néanmoins, si on lui fait des concessions consistant à lui donner tout ce qu'il demade, il redeviendra pacifiste.

Ce chantage à la violence digne d'une brute mafieuse fonctionne étonnamment bien sur les Anglais.

On lit avec effarement (même les historiens sont effarés) les jugements de Neville Chamberlain sur Hitler dans sa correspondance privée, notamment avec sa sœur. En résumé, Hitler n'est certes pas un gentlemen mais il n'a pas mauvais fond, le gros problème ce sont les Français.


La grande habileté de Churchill premier ministre au printemps 1940 a été de ménager Chamberlain, resté leader du parti conservateur, bien qu'il n'ait pas pu ne pas penser en son for intérieur que c'était un connard fini.

Le symbole de honte qu'on a fait des accords de Munich est mal placé : vu l'état d'impréparation des armées alliés, ces accords étaient inévitables (d'ailleurs, par le même argument, il aurait été supérieurement intelligent de ne pas déclarer la guerre en 1939. Ça aurait été un bon tour joué à Hitler). La honte, c'était tout ce qui a précédé.

Le principal intérêt de cette désastreuse palinodie est qu'elle réveille la France et la Grande-Bretagne à l'idée que la guerre est inévitable. Malheureusement, ça tombe pile-poil dans le calendrier d'Hitler (les idiots qui croient qu'Hitler a été surpris et inquiété par nos déclarations de guerre de septembre 1939 sont les dupes de ce pervers).

Les officiels anglais en viennent à se soucier de la démoralisation des Français ! Sans comprendre (évidemment),  qu'ils y ont plus que leur part de responsabilité depuis 20 ans.

Pologne et Bohême

La Pologne tente de se rapprocher de l'Allemagne pour profiter des malheurs de la Tchécoslovaquie. Il est difficile de trouver plus con qu'un Polonais (quoiqu'un Anglais en 1919 et 1938 ...).

Dans un renversement politique absurde, la Grande-Bretagne, entrainant la France, donne sa garantie unilatérale de sécurité aux pays de l'est, sans demander ni de contrepartie ni d'engagement, faveur qu'elle a toujours refusée à la France. C'est complètement idiot, c'est se mettre à la merci des caprices de ces pays et rendre la guerre inévitable.

C'est aussi rendre le pacte germano-soviétique naturel : puisque cette garantie folle rend la guerre inévitable et qu'on est sûr qu'elle commencera à l'est, il est dans l'intérêt des Allemands de se couvrir.

En 2026, les Français (et les Anglais aussi) ont oublié à quel point la politique britannique de l'entre-deux-guerres était criminelle à force de bêtise.

De Gaulle au SGDN

Dommage qu'Araud n'y consacre pas quelques lignes.

De 1931 à1937, Charles De Gaulle est affecté au Secrétariat Général de la Défense Nationale (SGDN).

C'est un rouage essentiel de la politique française, qui existe encore. Rattaché au premier ministre, cet organe interministériel est chargé d'étudier et de coordonner la politique de défense française. C'est lui qui fait la politique de défense au quotidien. C'est une sorte de tour de contrôle de la défense nationale.

Comme il l'explique dans ses mémoires, De Gaulle acquiert à ce poste la vision stratégique qui lui manquait. Il y voit ce que je viens de décrire et en ressent un désespoir certain.

Quand on connait l'entre-deux-guerres, on comprend mieux la méfiance, pour ne pas dire plus, de beaucoup de dirigeants français vis-à-vis de la Grande-Bretagne et des Etats-Unis. Si ces deux pays avaient tenu leurs promesses, ou, simplement, été intelligents, nous n'aurions pas subi une honteuse défaite en 1940.

Citation finale

« À toutes les fautes militaires que notre Haut Commandement a commises, c'est en ajouter une d'une portée incommensurable que d'en appeler à la commisération d'Hitler alors qu'en dehors du territoire métropolitain, il nous reste des possibilités, fussent-elles réduites, de résister sur mer, dans l'air et dans nos possessions d'outremer. [...] Représentant de la France dans un pays qui, jadis, a continué 3 ans la lutte à nos côtés sans avoir gardé la moindre parcelle de son territoire, j'éprouve un serrement de cœur à la pensée que les Yougoslaves pourront légitimement dire que ce qu'ils ont fait, nous avons été incapables de l'entreprendre. Ma résolution est prise : je refuse de servir un gouvernement, fut-il présidé par le Vainqueur de Verdun, qui signerait la capitulation de la France. »

Raymond Brugère, ministre de la France à Belgrade à Paul Baudouin, ministre des affaires étrangères, 17 juin 1940. Mis à la retraite d'office et interné sous Vichy. Elevé à la dignité d'ambassadeur de France par le général De Gaulle en 1944.

Citation intéressante.

Brugère n'a pas eu besoin d'entendre l'appel du 18 juin pour faire le même raisonnement que De Gaulle.

Il est désormais d’usage chez les pétainistes, qui ont pris le contrôle du récit historique, de présenter De Gaulle comme un ambitieux sans scrupules et ceux qui l’ont suivi comme des exaltés, souvent jeunes, Daniel Cordier, Pierre Lefranc etc., qui ont eu la chance de choisir, par le plus grand des hasards, le camp des vainqueurs, alors que la raison raisonnable était à Vichy.

Or, c’est entièrement faux. On trouve des gens fort bien informés (Caillaux, Castelnau, Fessard, Gaxotte, Mandel, Marc Bloch …), d’âge mûr et peu réputés pour leur bêtise, qui, dès juin 1940 (voire certains, l'ont fait avant De Gaulle), font le même raisonnement que De Gaulle et considèrent que le pétainisme est une impasse.

Finissons sur le mot de l’historien Pierre Gaxotte, à une femme qui lui déclarait « suivre le maréchal aveuglément » : « Aveuglément ? Bien sûr ! Sinon, comment pourriez-vous ? ».

Ainsi se referme la période stupide de 1919 à 1939 par un retour au réalisme.